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+The Project Gutenberg eBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Vie de Jésus
+ Histoire des origines du christianisme; 1
+
+Author: Ernest Renan
+
+Release Date: February 20, 2005 [eBook #15113]
+[Most recently updated: March 18, 2023]
+
+Language: French
+
+Produced by: Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***
+
+
+
+
+VIE
+
+DE JÉSUS
+
+PAR
+
+ERNEST RENAN
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+1863
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DES ORIGINES
+
+DU CHRISTIANISME
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+D'ERNEST RENAN
+
+FORMAT IN-8°
+
+
+
+HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et
+augmentée_.--Imprimerie impériale 1 volume.
+
+ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_ 1 volume.
+
+ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_ 1 volume.
+
+LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et
+la caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
+
+LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude
+sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume.
+
+DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_ 1 volume.
+
+AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et
+corrigée_ 1 volume.
+
+DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
+--_5e édition_ Brochure.
+
+LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes
+collègues.--_3e édition_ Brochure.
+
+
+
+
+A L'AME PURE
+
+DE MA SOEUR HENRIETTE
+
+MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.
+
+
+_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées
+de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les
+lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu
+relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la
+mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds.
+Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des
+étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me
+ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour
+que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec
+toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
+les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que
+les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
+ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
+le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai
+seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte
+Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient
+mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces
+vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font
+presque aimer_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES
+
+DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la
+période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis
+les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son
+existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une
+telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
+présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point
+de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
+sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs
+disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la
+pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je
+l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont
+morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés
+dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du
+christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement
+et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
+arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et
+gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société
+secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse.
+Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre,
+enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à
+partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
+Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir
+irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir
+tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés
+de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et
+l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées
+religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient
+profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
+le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement
+ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et
+passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
+littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne
+seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus
+sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier
+effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
+déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je
+me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous
+Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le
+plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et
+persécuteur à son tour.
+
+Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
+aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus,
+il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres,
+l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la
+mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les
+premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise
+du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem,
+la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des
+évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de
+Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une
+singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
+passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à
+l'an 150.
+
+Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte
+de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un
+système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les
+sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné
+strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication
+des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
+conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces
+sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires.
+Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
+Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui
+voudront bien se procurer les ouvrages suivants:
+
+ _Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert
+ Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1].
+
+ _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par
+ M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire
+ protestant de Strasbourg[2].
+
+ _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles
+ antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à
+ la Faculté de théologie protestante de Montauban[3].
+
+ _Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre
+ de l'Institut[4].
+
+ _Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la
+ direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de
+ théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5].
+
+les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
+écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai
+dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en
+particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à
+désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la
+rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
+se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le
+terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
+motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la
+discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
+si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.
+
+Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source
+d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une
+foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps
+où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du
+Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien
+Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud.
+Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les
+pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des
+grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
+autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était
+très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est
+vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le
+prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui
+survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne
+l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris!
+
+Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la
+même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur
+Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à
+présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit
+sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
+le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût
+de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien
+comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main
+chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels
+il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié
+quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire
+de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits
+comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit,
+probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées
+chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de
+Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il
+jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe,
+Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
+que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.
+
+Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
+sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
+aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour
+l'histoire du développement des théories messianiques et pour
+l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre
+d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de
+Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et
+des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce
+aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
+hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des
+plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ.
+La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des
+deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs;
+l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au
+temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la
+vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien
+les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule
+d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque
+des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
+dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de
+Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où
+son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent
+fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
+soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
+persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature
+prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la
+littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de
+composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes
+sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe,
+le quatrième livre d'Esdras.
+
+Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
+négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
+circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette
+compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la
+plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie
+juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une
+ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
+détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
+dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
+de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de
+renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les
+citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
+que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M.
+Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller
+plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par
+quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici
+fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an
+500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est
+possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes
+exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder
+de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais
+de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis
+l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne
+faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes
+d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies
+arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant
+ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans
+le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
+_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
+eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être
+plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui
+de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer
+sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé
+dans les différentes écoles durant des générations.
+
+Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des
+biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
+la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la
+rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux
+travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème
+qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui
+assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit
+pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
+dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des
+faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
+passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici
+qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de
+notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des
+temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
+données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une
+histoire dressée selon des principes rationnels[14]?
+
+Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est
+évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
+a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
+de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas.
+Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de
+Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les
+conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans
+quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la
+question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur
+crédibilité.
+
+On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un
+personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
+évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés
+rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon
+Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus
+vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par
+Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
+que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se
+couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts,
+les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une
+haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la
+mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses
+actions.
+
+Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est
+une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16].
+C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet
+évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17].
+Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
+convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
+être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
+doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un
+homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre
+objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec
+beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même.
+Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit
+certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20].
+Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
+écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.
+
+Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même
+cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur
+disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes
+d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté,
+ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
+troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le
+caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à
+cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il
+est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui
+fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
+personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il
+préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur
+les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de
+l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre
+chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta
+ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de
+l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en
+hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est
+certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie
+générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,»
+«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le
+second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
+petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal
+composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
+absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas
+soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se
+composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des
+traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc
+et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés
+sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or,
+dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile
+selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement
+identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier
+avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second
+avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même
+prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
+Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait
+originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements,
+où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
+voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
+dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et
+réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva
+avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile
+selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
+_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
+tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est
+si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres
+et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui
+paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que
+nous possédons.
+
+Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate
+analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
+_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il
+sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés
+par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable
+du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
+détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et
+du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun
+dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et
+dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
+qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la
+vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
+1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil
+d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les
+souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
+documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux
+premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon
+Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»
+
+Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on
+mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne
+heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des
+textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous
+sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la
+tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces
+écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement
+la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir,
+on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
+seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait
+bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent
+durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul
+scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les
+compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
+veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces
+petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les
+mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
+plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et
+complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue.
+Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des
+apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques
+assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
+aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques,
+dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même
+caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la
+tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les
+textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et
+obtiennent force de loi.
+
+Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris,
+des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines
+encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
+et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles
+dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
+chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de
+rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir
+été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que
+la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se
+réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore
+au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction
+galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.
+
+Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits
+synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le
+nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question
+moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean,
+et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait
+beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et
+celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
+avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
+Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une
+telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez
+lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en
+eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques
+tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins
+fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien
+le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de
+ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus,
+qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
+synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique
+propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des
+indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
+enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus
+vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations
+d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de
+Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième
+évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite,
+dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela
+est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile
+ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais
+qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de
+la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous
+représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute
+considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et
+par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même,
+d'une façon qui ne laisse rien à désirer.
+
+Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile
+n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint
+Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile
+d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à
+toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement
+du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et,
+entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre
+évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de
+Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
+quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle
+dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école
+ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau
+même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est
+certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître
+est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].
+
+Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire
+impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se
+faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
+réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
+s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne
+foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas
+d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
+Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre
+Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre.
+A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de
+montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les
+circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
+la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
+n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa
+haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la
+trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean,
+dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient,
+d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
+froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
+assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses
+qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
+beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et
+avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de
+jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres
+disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul
+héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous,
+étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il
+est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
+prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De
+là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies
+d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme
+s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait
+froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de
+la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers
+chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre
+évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et
+qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
+conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une
+prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.
+
+Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de
+Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de
+Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre,
+il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les
+allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés
+par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle
+qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait
+comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
+deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues
+du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de
+Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les
+arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de
+convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
+prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral,
+que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous
+apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur
+langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil
+des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces
+discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des
+docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
+la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose
+obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean,
+parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
+discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment
+de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au
+caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les
+synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée;
+l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la
+prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la
+métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus
+n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il
+avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les
+charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.
+
+Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés
+par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des
+compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines
+doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état
+intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites.
+L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de
+philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient
+déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après
+les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
+Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la
+croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
+ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont
+plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
+chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que
+suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
+le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec
+nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne
+pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la
+vérité.
+
+S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut
+en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que
+par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant
+de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort
+différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties
+du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe
+chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre
+hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections
+qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v.
+21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
+corrections[51].
+
+Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes
+singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées,
+s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse
+école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies
+obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui
+se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur
+relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
+du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de
+Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en
+particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
+Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
+récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au
+contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui
+ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette
+façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle
+argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements
+à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
+ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un
+homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
+ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les
+prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
+entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
+musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut
+n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la
+fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé
+factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
+Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
+L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56],
+n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
+prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie
+avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les
+discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
+monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y
+déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,»
+«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais
+parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de
+talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
+en aurait-il si bien gardé le secret?
+
+L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la
+plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons
+d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit
+pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le
+premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle,
+aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité
+l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
+faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de
+Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est
+attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant
+n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
+écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui
+oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la
+différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet
+évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
+en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
+choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.
+
+Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a
+tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les
+discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc
+que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le
+premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu»
+et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie
+de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit
+qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il
+était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette
+particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux
+les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont
+les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait,
+notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les
+autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de
+biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses
+lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des
+traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
+n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de
+tout à fait inconnu.
+
+Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
+suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à
+tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En
+somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques.
+Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des
+auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
+diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les
+discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir
+vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux
+et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
+les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
+reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec
+l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard
+une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent
+pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de
+traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se
+traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans
+le récit, où elles gardent un relief sans pareil.
+
+Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce
+noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de
+légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième
+génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus
+précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui
+des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original,
+celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les
+détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement
+chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus
+en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
+sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin
+oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé
+de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre
+Pierre lui-même, comme le veut Papias.
+
+Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
+faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
+mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques
+sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la
+Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur
+indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
+il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire,
+où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher
+d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les
+passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée
+plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le
+merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
+gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue,
+nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui
+compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui
+travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
+mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
+biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
+beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
+paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en
+faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier;
+il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
+certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est
+un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les
+rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire
+très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va
+venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
+relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
+modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
+Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus,
+racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés
+de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes.
+Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques
+circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus
+d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus
+authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les
+empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout
+à exciter des sentiments de piété.
+
+Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un
+document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger
+que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
+originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un
+biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de
+Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un
+artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux
+sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un
+bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
+les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le
+plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute
+une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement
+l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.
+
+En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois
+degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
+[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui
+n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux
+sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
+aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de
+Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et
+réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions
+(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
+composition d'un autre ordre et tout à fait à part.
+
+On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces
+compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que
+les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications,
+ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
+contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés
+par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois
+parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
+l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les
+Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
+surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les
+_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de
+l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_,
+c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage
+du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué
+la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont
+arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la
+rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.
+
+On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
+j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de
+Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont
+des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des
+légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
+écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de
+présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers.
+L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
+populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
+douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
+chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il
+est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
+discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait
+sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de
+Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute
+importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré
+de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression
+qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
+vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
+dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie
+l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes
+montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
+même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
+personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait
+à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin
+d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
+que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne
+rien omettre de ce qu'ils savaient[78].
+
+Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels
+souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire
+ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette
+physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus
+serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua,
+il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était
+éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte;
+celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide
+travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années
+qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours
+absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus
+parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même
+temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le
+démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui
+les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur
+accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance,
+ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
+série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir.
+Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont
+si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît
+à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le
+Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait
+telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée
+à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
+Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand
+il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment
+populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur
+infinie variété.
+
+A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
+que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans
+presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien
+moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis.
+Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que
+les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
+a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi
+les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les
+historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
+des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
+toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
+acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé
+tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même
+événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement.
+Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à
+l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
+je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
+mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à
+peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers
+que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près.
+Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui
+nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en
+se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par
+l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi,
+un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
+les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas
+vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont
+plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue
+expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.
+
+Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance
+exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de
+l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie
+d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les
+traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que
+l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir,
+en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
+traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté
+textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette
+source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère
+historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent
+les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire.
+Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé
+et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
+aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes
+que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
+compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les
+docteurs dont il s'agit.
+
+Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
+consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont
+parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
+loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
+contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie
+quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas
+s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,
+n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
+possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la
+crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
+l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
+pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par
+induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce
+principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits
+surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des
+légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est
+partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les
+vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions
+scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie
+nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
+où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun
+miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de
+constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
+ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes
+précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
+jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
+prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par
+des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus
+sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle
+contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
+miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions
+populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les
+critiquer en détail, leur part d'illusion?
+
+Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
+d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de
+l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous
+disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un
+thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être
+discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
+que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens,
+de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait
+nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
+est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience,
+réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser
+prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection
+s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise.
+Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que
+l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
+dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de
+difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte
+merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
+autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
+seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des
+faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
+appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que
+jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours
+jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le
+milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
+lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
+grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée
+après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous
+maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit
+surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
+crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de
+l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part
+d'erreur il peut receler.
+
+Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet
+écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
+lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission
+scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que
+j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières
+de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les
+sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la
+Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne
+m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans
+les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité
+qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
+merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui
+servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les
+yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à
+travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait,
+qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine
+vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le
+Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
+qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle
+épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques
+pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des
+lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai
+travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche
+que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
+volumes autour de moi.
+
+Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris
+mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des
+origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en
+effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque
+aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à
+montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent
+et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
+pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
+doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la
+rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
+parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes
+les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se
+développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,
+grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
+Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint
+Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
+christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet
+qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
+ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.
+
+Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part
+de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un
+tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de
+petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
+fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
+exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle
+des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les
+parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
+celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à
+combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique,
+vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la
+marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent
+être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
+ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est
+l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
+petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général,
+la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la
+narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
+s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit
+pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé
+à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
+les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que
+faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
+besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement
+jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où
+toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors
+d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
+pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une
+des façons dont elle a pu exister.
+
+Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour
+guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles
+suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans
+l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par
+des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
+l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après
+cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions
+destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser
+tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la
+tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de
+Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant
+pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
+de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus
+complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré
+son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu
+près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un
+tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie
+publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements
+que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
+un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité
+gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un
+fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
+sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
+vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se
+complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute
+controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à
+peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes
+invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le
+Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques
+suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
+trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à
+celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve
+des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
+progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir
+dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à
+l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.
+
+Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on
+reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour
+faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y
+avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé
+et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
+d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec
+l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à
+aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
+pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
+apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant
+Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant
+plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les
+manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont
+toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux
+qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
+coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de
+l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
+entière est incompréhensible sans lui.
+
+NOTES:
+
+[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné
+par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.
+
+[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.
+
+[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.
+
+[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.
+
+[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.
+
+[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite
+pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec
+l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
+Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
+évangiles_. Paris, Hachette, 1863.
+
+[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que
+depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
+critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec
+beaucoup de bonne foi.
+
+[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
+M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a
+tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre
+commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses
+parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
+jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique
+cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
+caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est
+peut-être en réalité.
+
+[9] _Ant_., XVIII, III, 3.
+
+[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»
+
+[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek:
+christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le
+passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène
+(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
+une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
+manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.
+
+[13] Judæ Epist., 14.
+
+[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements
+peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM.
+Reuss et Scherer dans la _Revue de théologie_, t. X, XI, XV; nouv.
+série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,
+sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.
+
+[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,»
+«l'Évangile selon les Égyptiens.»
+
+[16] Luc, I, 1-4.
+
+[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.
+
+[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire.
+
+[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_
+(contraction de _Lucanus_) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici
+une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions
+de critique relatives au Nouveau Testament.
+
+[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.
+
+[21] Dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait élever un doute
+quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin
+d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son
+millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit
+esprit. Comp. Irénée, _Adv. hær._, III, i.
+
+[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique.
+
+[23] Luc, I, 1-2; Origène, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jérôme,
+_Comment. in Matth_., prol.
+
+[24] Papias, dans Eusèbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irénée, _Adv.
+hær_., III, II et III.
+
+[25] C'est ainsi que le beau récit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flotté
+sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus.
+
+[26] [Greek: Ta apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai suangelia.]
+Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,
+103, 104, 105, 106, 107.
+
+[27] Jules Africain, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., I, 7.
+
+[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.
+
+[29] _Legatio pro christ._, 10.
+
+[30] _Adv. Græc._, 5, 7. Cf. Eusèbe, _H.E._, IV, 29; Théodoret,
+_Hæretic. fabul._, I, 20.
+
+[31] _Ad Autolycum_, II, 22.
+
+[32] _Adv. hær_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.
+
+[33] Irénée, _Adv. hær_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,
+_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.
+
+[34] Irénée, _Adv. hær._, III, xi, 9.
+
+[35] Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 24.
+
+[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète
+identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.
+
+[37] _Epist. ad Philipp._, 7.
+
+[38] Dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[39] _Adv. hær._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 8.
+
+[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.
+
+[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.
+
+[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.
+
+[43] La manière dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur
+l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, _H. E_., III, 39) implique, en
+effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte
+d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur
+le même sujet quelque chose de mieux.
+
+[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,
+à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.
+
+[45] Voir ci-dessous, p. 159.
+
+[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint
+Jean, I, 3, 5.
+
+[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet
+étrange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,
+24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue
+les synoptiques.
+
+[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots
+rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).
+
+[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de
+ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent
+jetés au milieu de la société politique du temps.
+
+[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion.
+
+[51] VI, 2, 22; VI, 22.
+
+[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.
+
+[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des
+ch. VII, VIII, IX.
+
+[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des
+discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).
+
+[55] Par exemple, chap. XVII.
+
+[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul,
+l'Apocalypse en font foi.
+
+[57] Jean, III, 3, 5.
+
+[58] Papias, _loc. cit._
+
+[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc
+de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au
+[Greek: diêchonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les
+pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus
+à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités,
+l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au
+crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe,
+l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).
+
+[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en
+comparant Marc.
+
+[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une
+fois (XXVII, 46).
+
+[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère
+particulier d'exaltation.
+
+[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.
+
+[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.
+
+[65] Par exemple, IV, 16.
+
+[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.
+
+[67] IV, 14; XXII, 43, 44.
+
+[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.
+
+[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21.
+
+[70] Par exemple, XIX, 12-27.
+
+[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et
+X, 38-42.)
+
+[72] XXIII, 56.
+
+[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf.
+_Philosophumena_, VII, VI, 34.
+
+[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et
+suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1
+et suiv.
+
+[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du
+pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.
+
+[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui
+se convertit.
+
+[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des
+saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem
+(XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an
+70.
+
+[78] Voir le passage précité de Papias.
+
+[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.
+
+[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai
+1857.
+
+[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous
+presse.
+
+[82] _Loc. cit._
+
+
+
+
+VIE DE JÉSUS
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.
+
+
+L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par
+laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes
+religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion
+fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu.
+Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La
+religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se
+former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui
+eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une
+personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour
+qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi
+future de l'humanité.
+
+L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire
+qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour
+lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers
+d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races,
+il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où
+nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez
+quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de
+boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique.
+Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme,
+c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des
+pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève
+l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en
+perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put
+longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine,
+une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à
+supprimer.
+
+Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité
+fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la
+religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une
+sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle
+ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas,
+elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand
+courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne
+se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions
+restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère,
+des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte
+d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin.
+L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne
+heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute
+ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives.
+Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la
+revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues
+réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner
+à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques
+dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est
+venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un
+chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de
+Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des
+scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le
+grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère
+essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce
+furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée
+morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire
+et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à
+la liberté des individus.
+
+La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement,
+apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
+ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race
+sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race
+indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un
+naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
+l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le
+principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce
+qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
+n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la
+mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout
+du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la
+religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce
+que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du
+polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le
+brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant
+de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans
+toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
+exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives
+grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour
+donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une
+religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il
+est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un
+emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
+convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le
+drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.
+
+C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de
+l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée
+pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin
+préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes
+voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence
+complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants _theraphim_,
+voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle
+des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques
+rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts
+purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour
+l'idolâtrie. Une «Loi» ou _Thora_, très-anciennement écrite sur des
+tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse,
+était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux
+institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité
+sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux
+côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur
+matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation,
+ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours
+ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille
+chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,
+étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De
+là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre
+hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le
+caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples
+théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à
+l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait
+son _nabi_ ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour
+la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de
+clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent
+une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique,
+ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui
+eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les
+vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne
+heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en
+partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la
+puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était
+réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que
+le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent
+comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous
+les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle
+devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain,
+pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85].
+
+Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et
+célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de
+ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les
+rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le
+triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie
+d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste,
+comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni
+beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de
+lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il
+s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
+douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa
+main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités
+qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui,
+et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un
+troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui
+l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il
+s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis
+silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
+tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie.
+Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité
+nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.»
+
+De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la _Thora_. De
+nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que
+le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit
+fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le
+trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans
+cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un
+code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux,
+réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières
+oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière
+simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et
+d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte
+tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies,
+des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de
+morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de
+raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias,
+d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où
+nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit
+national.
+
+Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec
+un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans
+l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
+terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion
+sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique,
+il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
+son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre
+direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que
+ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.
+
+Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale.
+C'était l'oeuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et
+croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La
+conviction de tous est que la _Thora_ bien observée ne peut manquer de
+donner la parfaite félicité. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les
+«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du
+droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité
+privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront
+d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre à laquelle ce
+peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une
+institution universelle, non une nationalité ou une patrie.
+
+A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette
+vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les
+Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des
+antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une
+tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des
+racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les
+âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à
+l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël
+mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes
+religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur
+divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par
+excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
+païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un
+charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière
+idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les
+martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce
+que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même
+du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les
+deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante
+protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un
+mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus
+opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le
+plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
+Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de
+la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés
+anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert
+aucun exemple.
+
+Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à
+annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
+caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de
+famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le
+meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait
+aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On
+embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille
+juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir
+l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le
+développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une
+conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la
+vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit
+d'y entrer[88]; bientôt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de
+monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva
+Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races
+n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis
+(prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais
+l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde
+de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les
+apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les
+païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais
+le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à
+fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la
+mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome
+d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer
+cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des
+institutions religieuses déterminées.
+
+Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion,
+presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très--analogue à ce qui se
+passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
+désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves.
+La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une
+renaissance du prophétisme, mais sous une forme très--différente de
+l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde.
+Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques
+leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de
+David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de
+l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de
+l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge
+d'or. Peut-être le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophète à venir,
+chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce
+nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas,
+une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer
+le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du
+nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de
+Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume
+de Dieu.
+
+Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément
+religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme
+cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du
+christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que
+possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les
+croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
+divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des
+croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la
+tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
+entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en
+dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la
+simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le
+christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est
+qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les
+mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique,
+que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de
+l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
+les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les
+questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes,
+dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un
+seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce
+que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur,
+voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple
+de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir
+l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.
+
+Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation
+grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de
+mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait
+en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
+terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui
+s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
+nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les
+âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et
+clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second
+Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie
+universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un
+genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
+formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la
+grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité
+mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de
+révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.
+
+En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi
+lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus
+dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97],
+passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à
+Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
+espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de
+quelque chose d'inconnu.
+
+Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
+déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par
+une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme
+incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils
+de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un
+pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être
+comparé.
+
+
+NOTES:
+
+[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui
+parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle
+désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots,
+comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver
+pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.
+
+[84] I Sam., X, 25.
+
+[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
+Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
+livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe.
+
+[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.
+
+[87] Ruth, i, 16.
+
+[88] Esther, IX, 27.
+
+[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
+iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
+suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.
+
+[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
+_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
+163 _d_.
+
+[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
+147 et suiv.
+
+[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué
+à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv.
+
+[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
+Apionem_, II,5.
+
+[94] VII, 13 et suiv.
+
+[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la
+_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263;
+_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
+zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
+entre les croyances juives et persanes.
+
+[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse
+sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à
+l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
+Cf. Tac., _Hist._, V, 13.
+
+[97] Luc, II, 25 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.
+
+Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant
+lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de
+«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101]
+qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous
+verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
+était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On
+ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne
+d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant
+l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il
+naquit[104].
+
+Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_.
+C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
+des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être
+lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est
+ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans
+arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se
+résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
+elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté
+supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.
+
+La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du
+pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
+temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et
+même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans
+ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
+question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
+celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions
+de sang.
+
+Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie
+étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur
+travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
+ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en
+écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque
+inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
+côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à
+l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne
+manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et
+de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
+Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce
+qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les
+voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent
+les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces
+pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi,
+de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte,
+quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.
+
+La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez
+nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble
+avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les
+quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels
+un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les
+premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins
+germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui
+épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner
+une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un
+rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins
+germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères
+lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du
+Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi
+que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas
+avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été
+plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité.
+Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la
+bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce
+sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.
+
+Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa
+première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli
+de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
+au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à
+quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le
+froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à
+cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties
+sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
+villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne
+différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance
+extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
+riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent
+pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
+nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu
+bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le
+seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée
+du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La
+population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
+Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la
+fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées
+du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
+où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est
+détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
+la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était
+déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge
+Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type
+syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
+été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule,
+dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr
+remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les
+chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines
+religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.
+
+L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que
+l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les
+plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
+déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte
+qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet
+qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
+saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe
+pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
+Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
+l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de
+Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes
+plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au
+nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
+Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
+Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du
+royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même
+sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du
+nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de
+Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du
+côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de
+la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant
+d'abstraction et de mort.
+
+Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de
+ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
+d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où
+s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de
+Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du
+christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever
+la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur
+cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de
+Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le
+philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler
+le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
+rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables
+défaillances et nonobstant l'universelle vanité.
+
+NOTES:
+
+[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.
+
+[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans
+Josèphe, ni dans le Talmud.
+
+[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
+De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui
+les désigne encore dans tous les pays musulmans.
+
+[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le
+voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où,
+selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet,
+font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
+5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition
+d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de
+l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
+L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius
+fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
+lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi,
+_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en
+tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province
+romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à
+prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre
+ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou
+n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens,
+qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien,
+d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien
+d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la
+famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne
+concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une
+opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu
+d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant
+une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des
+prétentions pour elle pleines de menaces.
+
+[102] Ch. XIV.
+
+[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit
+dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc,
+VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une
+telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
+narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
+objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de
+Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte
+n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger
+les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de
+vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé,
+pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne
+sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de
+Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la
+plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46;
+VII, 41-42).
+
+[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait
+au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données
+purement hypothétiques.
+
+[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.
+
+[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.»
+
+[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.
+
+[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies
+destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les
+supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14).
+
+[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.
+
+[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
+les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient
+fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
+simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais
+dû changer.
+
+[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
+suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
+i, 14_.
+
+[112] Matth., i, 25.
+
+[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a
+là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
+presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie.
+
+[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
+la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou
+[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il
+pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que
+les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc.
+
+[115] Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII,
+55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou
+José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et
+de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
+Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
+eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous
+proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux
+soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à
+admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem,
+qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus,
+qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis.
+L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du
+Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
+55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours
+obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages
+appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent
+de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans
+Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua
+évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à
+celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.
+
+[117] _Act._, I, 45.
+
+[118] Marc, VI, 3.
+
+[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
+Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de
+l'exagération.
+
+[120] _Itiner_., § 5.
+
+[121] Antonin Martyr, endroit cité.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ÉDUCATION DE JÉSUS.
+
+
+Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de
+Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de
+l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
+répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache
+par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits
+hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
+d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes
+d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
+disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui
+font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].
+
+Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou
+lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus
+relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas),
+et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
+droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
+s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation
+scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
+valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont
+dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la
+bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de
+notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles
+est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit
+général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes.
+L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué;
+car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre
+des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même
+littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont
+rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont
+les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés.
+Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un
+rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande
+originalité.
+
+Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu
+répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et
+des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre
+de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en
+Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
+culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs
+palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui
+élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science
+grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites
+villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai,
+quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler
+de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme
+et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif,
+Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les
+plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle.
+Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement
+hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare
+avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école
+schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on
+n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
+juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était
+très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme
+dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus
+pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait
+pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment
+où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant
+rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
+puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].»
+
+Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne
+parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son
+esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture
+étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à
+beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme
+des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
+philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont
+Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent
+inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
+Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en
+Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de
+l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
+besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.
+
+Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
+qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud.
+Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les
+fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
+elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les
+principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
+avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens
+beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la
+douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
+et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis
+de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.
+
+La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
+d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
+principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels
+que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique
+s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est
+pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
+représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
+lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était
+devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème
+inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux
+psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux
+de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
+type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus
+partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations
+allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux
+puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie.
+La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
+pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva
+dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa
+vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et
+son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves
+d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de
+tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans
+doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits
+assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on
+n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de
+prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
+le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps
+d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
+sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
+vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première
+fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
+qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut
+pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi
+les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et
+les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand
+mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses
+gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les
+autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
+de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines,
+qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre
+surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
+parfaitement naturel et simple.
+
+Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui
+résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
+lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble
+ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait
+son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom
+de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux
+environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des
+Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver
+leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers
+les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
+sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables
+hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode
+le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été
+apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à
+monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par
+chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre,
+ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait
+«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande,
+cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait,
+c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et
+de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
+d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui
+apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les
+charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met
+en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut
+jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
+le monde à travers le prisme de sa naïveté.
+
+Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque,
+base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
+confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance
+des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle
+avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité
+du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que
+tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle
+d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les
+grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque.
+Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères.
+Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe
+de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein
+surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la
+soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
+intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède
+qu'une science chimérique et de mauvais aloi.
+
+Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
+au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il
+s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient
+l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
+merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal.
+La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour
+où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute
+idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
+arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien
+d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
+résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut
+toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance
+produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez
+le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une
+crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à
+une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une
+croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
+le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
+défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
+temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.
+
+De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le
+montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et
+sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au
+moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa
+famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve
+dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement
+préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang.
+Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
+«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses
+disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma
+soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
+femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a
+porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146],
+celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt,
+dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin
+encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
+le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée
+qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.
+
+
+NOTES:
+
+[122] Jean, VIII, 6.
+
+[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6.
+
+[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique.
+
+[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.
+
+[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.
+
+[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_,
+halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
+_Megilla_, 8 _b_ et suiv.
+
+[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
+L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps,
+désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II
+Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
+Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
+3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
+montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
+base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique.
+Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
+ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier
+mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua
+longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique
+(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph.,
+_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
+adv. Pelag_., III, 2).
+
+[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
+_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
+IV, 10 et suiv.
+
+[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.
+
+[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1.
+
+[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.
+
+[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone,
+_Menachoth_, 99 _b_.
+
+[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom
+même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_
+([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila
+contempl_., init.
+
+[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De
+Philanthropia_ de Philon.
+
+[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1;
+Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
+_Joma_, 35 _b_.
+
+[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C.
+(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
+légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone.
+
+[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
+douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
+Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de
+la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
+éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les
+plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
+pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch.
+XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.
+
+[140] Matth., XI, 8.
+
+[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.
+
+[142] Matth., VI, 13.
+
+[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de
+pareilles histoires poussées au grotesque.
+
+[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
+ci-dessous, p. 153, note 6.
+
+[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang.
+selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.
+
+[146] Luc, XI, 27 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.
+
+
+Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de
+la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint;
+ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose
+d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés
+d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du
+sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la
+vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine
+est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de
+tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures
+préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
+Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de
+l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
+méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
+forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les
+caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types
+éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution
+française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se
+forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme
+en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de
+péril.
+
+Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus
+grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables
+ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que
+sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des
+religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
+Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des
+métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée
+pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et
+moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu
+philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des
+spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
+à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé
+l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe
+ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de
+Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
+profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui,
+l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
+lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le
+christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par
+le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution
+personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté
+créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.
+
+Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au
+moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà
+pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
+période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met
+sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
+moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de
+sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux
+extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite
+race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
+théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours
+renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de
+petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque
+romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de
+philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au
+contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments
+le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a
+fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet
+esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut
+l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles
+préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille
+ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de
+siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
+événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
+cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les
+hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
+aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
+Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan
+de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde.
+Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand
+avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à
+Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les
+idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en
+périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet
+renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le
+livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres
+sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il
+s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent
+d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et
+portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre
+d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui
+vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste
+pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour
+ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la
+sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes
+choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses
+énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste,
+le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
+d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait
+toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
+ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas
+jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
+modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la
+gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.
+
+Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le
+rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des
+récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom
+d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national
+toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses
+divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir
+du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du
+monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
+sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces
+les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de
+la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva
+la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux
+fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah
+sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein
+d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et
+les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
+qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une
+distance de six siècles[152].
+
+La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait
+espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se
+crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_
+multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des
+vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
+de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de
+l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et
+d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès
+(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée
+triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
+Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
+comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
+complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de
+fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance
+qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses
+humiliations[154].
+
+Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en
+deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que
+le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique
+protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine,
+sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de
+l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de
+rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité
+de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte
+rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux
+qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les
+malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée
+par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à
+d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort
+ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des
+hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,
+ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement
+révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec
+les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
+principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156].
+Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait
+subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur,
+habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser
+prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157].
+Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées,
+cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les
+abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et
+mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un
+sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il
+ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense,
+qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne
+pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
+l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la
+mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant
+l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
+sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les
+Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les
+justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront
+dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;
+ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs
+ennemis.
+
+On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait
+indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas,
+était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le
+pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en
+religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
+marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée
+totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs
+très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du
+peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163].
+En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine
+d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories
+apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin
+orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans
+toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde
+juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique
+faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la
+fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre
+la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans
+le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166],
+tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre
+renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un
+anéantissement préalable de l'univers.
+
+Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que
+créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne
+s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme
+en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne
+l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul
+homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
+destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un
+doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait
+rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa
+qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce
+ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la
+vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais
+le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
+ciel nouveau.
+
+Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de
+son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des
+Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut
+sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il
+naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient
+forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de
+Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer.
+Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet
+astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,
+dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée
+d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un
+anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme
+le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du
+caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des
+lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
+domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de
+la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince
+paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent
+égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170].
+Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres
+duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur
+souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put
+le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans
+caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière
+trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la
+Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province
+de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage
+consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de
+procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat
+impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius
+Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y
+succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait
+éruption sous leurs pieds.
+
+De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne
+cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La
+mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de
+l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les
+aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les
+règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger
+contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les
+inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de
+perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré
+d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée,
+Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres,
+formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui
+se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de
+mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté
+plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de
+la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger.
+Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui
+s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi,
+commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit,
+des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines,
+trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle
+éprouvait de surnaturel et de divin[181].
+
+Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de
+Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles
+étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la
+plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu
+habitués aux charges des grandes administrations centrales, était
+particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un
+recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des
+prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt,
+dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu
+étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un
+souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu.
+Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne
+faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la
+société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques
+passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius
+(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une
+grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un
+certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
+Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité
+de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte
+ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit
+appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la
+liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres
+principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses
+coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait
+pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une
+place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le
+fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des
+Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte
+galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement
+politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais
+l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,
+fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve
+fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186].
+Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon
+si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut
+probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur
+le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de
+la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre
+délivrance.
+
+La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en
+ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire
+de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la
+conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien
+dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de
+l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés,
+qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les
+infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur
+ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination
+romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces
+grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient
+pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à
+garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient
+devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait
+été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus
+tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans
+les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une
+vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le
+messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la
+veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en
+des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A
+chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait
+l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait
+apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu.
+
+De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et
+d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité
+dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être
+un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La
+Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux
+antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales,
+nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins
+brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut
+en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif
+étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la
+nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a
+frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère
+grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
+solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et
+atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au
+monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine,
+le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
+christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme
+obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le
+moyen âge et est venu jusqu'à nous.
+
+Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins
+austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à
+tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus
+triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La
+Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé,
+très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du
+bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne
+est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
+animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles
+sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe
+sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se
+mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont
+l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave,
+dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par
+l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
+se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées.
+Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus
+importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là
+qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens
+prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses
+disciples déjà transfiguré[191].
+
+Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement
+que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
+où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la
+douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et
+de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et
+laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en
+l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée
+n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé,
+couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans
+toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne
+splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu
+soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement
+idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les
+grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins
+étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin
+était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent
+encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et
+facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre
+paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante
+gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une
+sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez
+l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence,
+tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
+Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux
+est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
+fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté?
+
+Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une
+délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le
+bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel
+comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce
+qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la
+sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds
+fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
+excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à
+l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son
+idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son
+tableau est le soleil du royaume de Dieu.
+
+Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il
+fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le
+pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de
+douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le
+bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au
+printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en
+perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés,
+la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus
+suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit
+aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est
+fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel,
+près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la
+dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu
+d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le
+campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort
+des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je
+crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une
+des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour
+le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le
+lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente,
+aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le
+sommeil léger.
+
+Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui
+étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus
+en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà
+une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du
+judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une
+autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu
+qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de
+Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était
+Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée,
+et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des
+claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme
+joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut
+d'Israël.
+
+
+NOTES:
+
+[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, §
+47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263.
+
+[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius,
+cité par Servius, sur le v. 10.
+
+[149] Livre III, 97-817.
+
+[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties
+apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.
+
+[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;
+VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.
+
+[152] Isaïe, LX, etc.
+
+[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette
+dynastie.
+
+[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,
+II_, p. 147 et suiv.
+
+[155] Job, XXXIII, 9.
+
+[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient
+strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,
+9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I,
+texte grec).
+
+[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius,
+_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).
+
+[158] _II Macch._, VII.
+
+[159] _Pirké Aboth_, I, 3.
+
+[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe,
+8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier
+traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération
+personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,
+l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui
+s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.
+XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.
+
+[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.
+
+[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.
+
+[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.
+XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort
+douteuses.
+
+[164] Jean, XI, 24.
+
+[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.
+
+[166] Dan., XII, 2.
+
+[167] _Il Macch._ VII, 14.
+
+[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.
+
+[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.
+
+[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.
+
+[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.
+
+[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.
+
+[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti
+prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,
+314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année
+742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,
+referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,
+XII, vi, 5.
+
+[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.
+
+[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I
+et II.
+
+[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14.
+
+[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.
+
+[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.
+
+[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV
+et suiv.
+
+[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le
+Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus.
+
+[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.
+ant. de Lyon_, p. 136.
+
+[183] II Sam., XXIV.
+
+[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.
+
+[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,
+37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
+Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
+l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).
+
+[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.
+
+[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne
+paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce
+caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3).
+
+[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.
+
+[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit,
+surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
+maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains
+de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois
+le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe
+_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
+Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
+cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
+la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité
+à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5).
+
+[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.
+
+[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
+suiv.
+
+[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.
+
+[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.
+
+[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de
+Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
+12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies
+s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
+d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
+ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
+etc.), se retrouve du reste à chaque pas.
+
+[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
+II, 3 et suiv.
+
+[197] Luc, II, 41.
+
+[198] Luc, II, 42-44.
+
+[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
+CXXXII).
+
+[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
+_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient
+par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers.
+Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.
+
+[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais
+l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.
+
+[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.
+
+[203] Luc, IV, 42; V, 16.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE
+RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.
+
+
+Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie
+resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
+pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
+homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble
+que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se
+retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était
+une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
+pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
+moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée
+de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
+collines de Séphoris.
+
+Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se
+passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
+éclats[208].
+
+Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209].
+Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume
+juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un
+état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est
+ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était
+fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance
+d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le
+sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
+ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il
+traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les
+femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte
+Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que
+celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé
+qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées,
+la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
+vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
+d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque
+s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son
+Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
+créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée
+de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations
+débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous
+étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais
+le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est
+pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que
+celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion
+de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été
+de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le
+principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
+idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les
+petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il
+faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous.
+Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les
+chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de
+Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu,
+et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
+pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment
+fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de
+nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
+est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques
+nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le
+déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre
+les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en
+supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
+vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
+compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise,
+saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes
+ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
+physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés
+indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de
+cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus
+n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui;
+Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
+dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
+les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
+de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice
+comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme
+Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
+d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
+soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus
+n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en
+rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
+conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de
+Jésus.
+
+On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition
+d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni.
+Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214]
+Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
+autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la
+théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique,
+une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux
+autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il
+n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses
+opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et
+très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce
+caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême
+susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des
+femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
+perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
+s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion
+d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur
+fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels
+hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour
+sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
+embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
+voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
+fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le
+fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il
+n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon
+sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du
+premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable
+que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
+d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il
+n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
+compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas
+ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui
+plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père.
+On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]»
+Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour
+son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de
+l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un
+théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des
+préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le
+Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre
+qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre,
+et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
+terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il
+fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le
+ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.
+
+Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme
+favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce
+monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
+Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
+empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui
+sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu
+sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus
+diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus
+souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte
+monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus
+crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque
+renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première
+pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père
+n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et
+qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est
+celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est
+au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des
+signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a
+été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le
+Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
+humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
+mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre
+plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu
+habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à
+coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
+personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient
+plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
+pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y
+sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.
+Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
+qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
+comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
+populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.
+
+Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du
+jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté
+au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La
+fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en
+résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
+rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,
+renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
+expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
+maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des
+pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus
+fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par
+suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La
+synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui
+formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus
+adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un
+esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés
+par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
+d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour
+soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut
+dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en
+germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
+répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais
+pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore
+assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:
+
+«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si
+quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton
+manteau.[232]»
+
+«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
+toi.[233]»
+
+«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour
+ceux qui vous persécutent.[234]»
+
+«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous
+pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est
+miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»
+
+«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»
+
+Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la
+paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à
+ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
+plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis
+longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
+exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le
+précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier
+que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans
+l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké
+Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
+Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même,
+si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
+la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas
+moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine,
+le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.
+
+Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en
+voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans
+cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
+Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
+et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait
+l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que
+l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
+motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le
+même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait
+lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez,
+ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les
+publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que
+cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste
+est parfait.[249]»
+
+Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,
+reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
+Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père
+céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais
+devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du
+judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
+intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à
+quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
+corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
+comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
+priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient
+leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
+les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées
+de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,
+disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache
+pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et
+alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
+pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison
+debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des
+hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si
+tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton
+Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret,
+t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
+païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton
+Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»
+
+Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier
+ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où
+toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
+l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être
+capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses
+disciples:[256]
+
+«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne
+arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
+aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
+nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les
+épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement
+sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous
+faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
+chose déterminée.[258]
+
+Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes
+que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la
+nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et
+romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre
+païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel,
+tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton
+offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton
+frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans
+l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie
+contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
+l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
+suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre
+encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
+pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
+venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le
+Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque
+le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon,
+dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des
+idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de
+souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,
+se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan
+allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude
+même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière
+efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais
+plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la
+protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
+par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion,
+et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a
+mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve,
+l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité
+humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée
+que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses
+intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables
+de s'y prêter.
+
+Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des
+images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
+appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
+vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu
+dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as
+une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil,
+et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»
+
+Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître,
+groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites
+églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis
+ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï,
+Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé
+le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu;
+les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
+passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait
+à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier
+de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart
+déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce
+ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le
+plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
+l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
+temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai
+christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus
+parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable.
+Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir
+a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte
+de la vie.
+
+Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir
+parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires.
+Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de
+Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant
+d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût
+mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas
+dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
+Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des
+grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas
+été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité
+morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel
+avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus.
+Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
+christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
+est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de
+chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité
+ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle
+n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état
+de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes
+maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour
+continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui
+qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au
+prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue,
+est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.
+
+
+NOTES:
+
+[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne
+connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression
+«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.
+
+[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.
+
+[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée
+avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour
+_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.
+
+[207] Maintenant _el-Buttauf._
+
+[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean,
+XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.
+
+[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.
+
+[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
+Forgeron.»
+
+[211] _Act_., XVIII, 3.
+
+[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.
+
+[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.
+
+[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment
+déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction
+absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans
+aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des
+documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie
+de Jésus.
+
+[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.
+
+[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.
+
+[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres
+points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_.,
+§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione
+nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.
+
+[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.
+
+[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme
+du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;
+Luc, XV, 18; XX, 4.
+
+[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques,
+des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en
+saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le
+quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.
+
+[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.
+
+[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_,
+II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_
+42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les
+_Midraschim_.
+
+[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.
+
+[224] Luc, XVII, 20-21.
+
+[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet
+réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le
+récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu,
+sont toutes morales.
+
+[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.
+
+[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_
+85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu
+messianique (Is.., LIII, 2).
+
+[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes
+ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire
+se fait sentir à travers les sutures.
+
+[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le
+petit livre intitulé: _Pirké Aboth_.
+
+[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure
+qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud
+étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits
+par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est
+inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la
+synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu
+avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.
+
+[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de
+_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,
+_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé
+de la Loi.
+
+[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_.,
+III, 30.
+
+[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.
+
+[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.
+
+[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
+_Kethuboth_, 105 _b_.
+
+[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;
+_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv.
+
+[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).
+
+[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33.
+
+[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
+rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux»
+(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.
+_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit.
+
+[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;
+_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 63 _a_.
+
+[241] Matth., V, 20 et suiv.
+
+[242] Matth., V, 22.
+
+[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_,
+22 _a_.
+
+[244] Matth., V, 33 et suiv.
+
+[245] Matth., V, 38 et suiv.
+
+[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8),
+mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
+suiv.).
+
+[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth,
+1793), fol. 34 _b_.
+
+[248] Matth., V, 23 et suiv.
+
+[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2.
+
+[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita
+contemplativa_, en entier.
+
+[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[252] Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX,
+15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.
+
+[254] Matth., VI, 5-8.
+
+[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.
+
+[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.
+
+[257] C'est-à-dire du démon.
+
+[258] Luc, xi, 5 et suiv.
+
+[259] Matth., V, 23-24.
+
+[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6;
+Malachie, i, 40 et suiv.
+
+[261] _Pirké Aboth_, i, 2.
+
+[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv.
+
+[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66
+_a_; _Schabbath_, 34 _a_.
+
+[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum
+divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;
+_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en
+entier.
+
+[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.
+
+[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1.
+
+[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15
+_b_; _Erachin_, 16 _b_.
+
+[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1.
+
+[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença
+guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
+JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.
+
+
+Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour
+nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement
+des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier
+de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent
+plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
+tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour
+recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
+
+Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se
+répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou
+Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race
+sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron
+même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux
+pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie,
+était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des
+boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son
+enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines
+abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné
+l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,
+vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que
+des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples
+s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère
+parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits
+particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des
+grands prophètes d'Israël.
+
+Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à
+réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec
+beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les
+personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une
+nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie.
+Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la
+vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il
+sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu,
+par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt
+visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait
+généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie
+austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés,
+et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
+image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
+mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
+esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
+les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur
+le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le
+trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de
+Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages
+avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277].
+La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes
+destinées.
+
+Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé
+Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
+peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs
+et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts
+invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du
+pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
+s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant
+leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres
+religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des
+espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du
+brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée
+des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
+vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
+Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des
+gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs
+pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du
+côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone
+était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp
+(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme.
+Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]:
+le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes
+multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
+«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent
+_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler
+ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
+christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région
+au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285],
+présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous
+en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en
+tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
+Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
+d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui
+donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a
+toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion
+qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
+
+Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions
+étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de
+l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension
+particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de
+l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une
+sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on
+n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait
+fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui
+avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême,
+il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou
+Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de
+Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de
+Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables,
+surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
+baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus
+influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.
+
+Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient
+que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était
+fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs
+tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à
+Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le
+Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les
+prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et
+toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité
+du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
+C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
+l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à
+s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
+
+Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire
+impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul
+doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance
+messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites
+pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il
+annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes
+qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la
+racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il
+représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et
+brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure,
+l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands
+moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas
+exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de
+sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes
+adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les
+docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était
+surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le
+titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
+d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il
+possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus,
+l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en
+substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il
+fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont
+été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des
+sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses
+sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre
+ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était
+une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
+étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître
+Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui
+mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie
+fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et
+soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette
+pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
+apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du
+royaume de Dieu.
+
+Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra
+vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de
+lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
+encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de
+voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec
+ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite
+école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme
+tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
+galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des
+siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées
+communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances
+réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans
+Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a
+jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère
+aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort
+colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière
+de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
+de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire
+de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il
+ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son
+frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des
+mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
+réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité
+venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût
+révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec
+empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de
+toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant
+reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
+arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le
+point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui
+consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus
+l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le
+baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
+Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout
+le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne
+développa son propre génie que timidement.
+
+Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant
+quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était
+encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda
+beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans
+sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
+qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent
+jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le
+baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé
+de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314].
+Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à
+celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de
+baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève
+égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à
+ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean
+vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont
+le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux
+maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean
+était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu,
+songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se
+croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs
+qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à
+prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à
+la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au
+baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent
+textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir
+vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean,
+Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet
+événement[319].
+
+Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme
+les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des
+puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il
+s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
+embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate;
+mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres
+d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans
+les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par
+l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
+quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,
+s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère
+censeur.
+
+Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille
+des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente,
+ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses
+lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle
+Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
+et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari,
+à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
+repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
+l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
+éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa
+première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus
+voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
+résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
+un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par
+les officiers d'Antipas[326].
+
+Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par
+Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus
+abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage,
+étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des
+démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth
+et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de
+Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de
+sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.
+
+L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
+alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de
+scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs
+sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée
+étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes
+violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du
+sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus
+qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons.
+Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
+forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le
+départ de la fille de Hâreth[334].
+
+Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon
+certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
+autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et
+ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du
+fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
+disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi
+dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
+attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les
+signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se
+nourrissait.
+
+
+NOTES:
+
+[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par
+Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).
+
+[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la
+ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué,
+XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
+retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures
+au sud d'Hébron.
+
+[272] Luc, i, 15.
+
+[273] Luc, i, 80.
+
+[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans
+Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.
+
+[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _
+XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
+IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.
+
+[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
+frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les
+tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées;
+les musulmans ont peur de lui.
+
+[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.
+
+[278] Luc, i, 47.
+
+[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.
+
+[280] Josèphe, _Vita_, 2.
+
+[281] Précepteurs spirituels.
+
+[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues
+sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).
+
+[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
+synonyme de [Greek: baptizô].
+
+[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
+nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les
+Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que
+les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
+avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
+_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).
+
+[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les
+Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les
+Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de
+l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).
+
+[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.
+
+[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
+Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.
+
+[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.
+
+[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
+_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit.
+Kirchheim, 1851), p. 38-40.
+
+[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.
+
+[291] Luc, III, 3.
+
+[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_;
+mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène
+(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et
+sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du
+reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où
+il y avait un bac pour passer la rivière.
+
+[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»
+
+[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La
+circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas
+très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
+placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve
+(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
+22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
+même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée,
+et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du
+Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
+de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion
+d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
+près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
+333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.
+
+[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.
+
+[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.
+
+[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.
+
+[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.
+
+[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.
+
+[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.
+
+[302] Matth., _loc. cit_.
+
+[303] Matth., III, 2.
+
+[304] Matth., III, 7.
+
+[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.
+
+[307] Matth., III, 9.
+
+[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.
+
+[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose
+les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes,
+il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur
+ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
+banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des
+professeurs de morale ou à des stoïciens.
+
+[310] Matth., IX, 14.
+
+[311] Luc, III, 11.
+
+[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
+Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus
+vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai,
+comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît
+grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez
+renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une
+première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de
+disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus
+(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
+souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière),
+sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il
+n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le
+quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se
+mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se
+rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont
+des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.
+
+[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui
+concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.
+
+[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être
+une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant
+lui-même.
+
+[315] Jean, III, 26; IV, 1.
+
+[316] Matth., III, 2; IV, 17.
+
+[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.
+
+[318] Matth., XI, 2-13.
+
+[319] Matth., XIV, 42.
+
+[320] Luc, III, 19.
+
+[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.
+
+[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
+ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir
+Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé,
+fille d'Hérodiade.
+
+[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.
+
+[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.
+
+[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX,
+2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII,
+35).
+
+[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas
+été visité depuis Seetzen.
+
+[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.
+
+[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[331] _Lévitique_, XVIII, 16.
+
+[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.
+
+[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.
+
+[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[335] Matth., XIV, 5.
+
+[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans
+l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
+Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré
+comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite»
+avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et
+passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,
+pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça
+beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires,
+la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus
+désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente
+rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
+pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de
+terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé
+de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa
+victoire étaient venus le servir[338].
+
+Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation
+de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son
+séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être
+craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à
+l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le
+peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
+progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri
+par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un
+grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre
+originalité.
+
+En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus.
+Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il
+avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à
+celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
+un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité
+duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre,
+n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures,
+et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde
+n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
+d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a
+séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut
+fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La
+seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de
+prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche
+avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].
+
+Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du
+baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup
+ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la
+«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus
+ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en
+quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le
+révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
+bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le
+royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de
+«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà
+dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui
+donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de
+Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.
+
+Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi
+de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les
+prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
+faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de
+pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
+saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est
+proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son
+tour.
+
+L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le
+monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se
+représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de
+ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
+gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme
+l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître
+ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le
+royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et
+du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse
+du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord
+méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus
+petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le
+feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
+comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout
+entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à
+exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes
+injustices, son caractère inévitable et définitif[351].
+
+Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de
+Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
+d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le
+fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La
+réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La
+persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière
+absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la
+terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont
+que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il
+se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette
+transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et
+le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera
+peuplé d'anges de Dieu[352].
+
+Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même,
+telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il
+avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
+montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se
+révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et
+anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
+établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le
+tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont
+pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités?
+Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on
+s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette
+grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la
+liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
+encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se
+mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges
+traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait
+proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
+l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
+en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance
+militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace
+et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui
+la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force
+ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
+les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355].
+Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
+nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un
+chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.
+
+La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale;
+mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux
+anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
+eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
+idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour
+l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement
+moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
+sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le
+poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une
+manière fort différente de celle qu'il imaginait.
+
+C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
+l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son
+oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà
+ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de
+lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose
+réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà
+la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs
+stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en
+général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à,
+certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et
+Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus
+dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le
+maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour
+lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour
+comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au
+moment où finissait la liberté républicaine et où les petites
+constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de
+l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
+prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une
+merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à
+Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la
+politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force
+brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en
+principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de
+regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par
+dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon
+ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
+sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du
+citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
+Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
+cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
+amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
+l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou
+du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour
+jamais.
+
+L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
+aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
+Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
+questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
+d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
+est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
+progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre
+espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti
+pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter
+Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote
+zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle,
+tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde
+cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur
+et supérieur au citoyen.
+
+Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que
+renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre;
+les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se
+produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a
+jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste
+envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés
+qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées
+fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi
+certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de
+notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une
+Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
+derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude
+de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte
+qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position
+de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un
+certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de
+la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de
+l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes;
+nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est
+né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution
+française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas
+été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits
+programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort
+au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de
+l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui
+en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur
+ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien
+plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais
+éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble,
+et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui
+l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.
+
+Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui
+représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge
+des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a
+1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres
+qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans
+armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire,
+délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde
+renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang
+et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales
+ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de
+l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes
+choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre
+nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel,
+ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs
+des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste
+réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison
+que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles
+triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en
+reconnaître la haute raison.
+
+Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du
+monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable
+de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce
+qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction
+qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien
+fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
+millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le
+christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde,
+un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce
+qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde
+veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un
+bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les
+principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.
+
+Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux
+de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques
+égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil.
+Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
+en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune
+idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des
+hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police,
+sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais
+la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
+chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en
+emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des
+supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée
+ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance
+et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur,
+est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car
+tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre
+notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la
+matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression
+vivante de ce qui ne paraît pas.
+
+A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La
+pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes
+est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de
+Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres;
+des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand
+signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La
+nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense
+révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est
+officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira
+pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].
+Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
+son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de
+«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].
+
+
+NOTES:
+
+[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.
+
+[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.
+Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes
+analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,
+XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et
+concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive,
+suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements
+légendaires.
+
+[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.
+
+[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.
+
+[341] Marc, I,14-15.
+
+[342] Marc, XV, 43.
+
+[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.
+
+[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,
+VI, 2.
+
+[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,
+33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout
+caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.
+
+[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.
+
+[347] Matth., XIII, 24 et suiv.
+
+[348] Matth., XIII, 47 et suiv.
+
+[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et
+suiv.
+
+[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.
+
+[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,
+XIII, 18 et suiv.
+
+[352] Matth., XXII, 30.
+
+[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21
+
+[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.
+
+[355] Jean, VI, 15.
+
+[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.
+
+[357] Jean, VIII, 32 et suiv.
+
+[358] _Act._, III, 21.
+
+[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.
+
+[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même
+contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et
+néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente
+extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.
+
+[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.
+
+[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,
+18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.
+
+[363] Luc, XVI, 15.
+
+[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et
+suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,
+16-17, 24-25.
+
+[365] Matth., XI, 5.
+
+[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.
+
+[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un
+discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était
+très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+JÉSUS A CAPHARNAHUM.
+
+
+Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus
+marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie
+que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances
+extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer
+ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui;
+désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près
+trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près
+de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques
+disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier
+noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la
+«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était
+lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait
+aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.
+
+Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et
+à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur
+celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du
+peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
+rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être
+assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char
+mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure
+d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
+représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement
+commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de
+l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de
+juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de
+l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes
+araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de
+Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins
+dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge
+du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373].
+L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la
+proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine
+catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que
+lui avait délégués l'Ancien des jours[374].
+
+Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un
+groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de
+candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent:
+«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui
+décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus
+se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque
+embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il
+préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence,
+mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est
+par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils
+de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir.
+Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont
+il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
+apparition.
+
+Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite
+ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de
+Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une
+bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties
+selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de
+notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour
+le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le
+village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans
+passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par
+les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme
+une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur
+Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire
+aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La
+connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable,
+nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de
+David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le
+beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une
+assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].
+Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le
+précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que
+cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se
+fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»
+
+Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il
+trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une
+série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations
+de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut
+le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
+sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez
+petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs,
+n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces
+édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues
+existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands
+et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette
+profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui
+caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des
+bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
+les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple,
+étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du
+sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes.
+Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement
+dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_
+et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout
+personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de
+«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits
+traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des
+questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une
+sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des
+«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des
+«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la
+correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou
+sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites
+républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme
+toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de
+l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient
+des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des
+peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_.
+
+Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs,
+une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle
+comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions
+très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact
+dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes
+à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes
+intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme
+de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un
+fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute
+piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un
+autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer
+lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités
+merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des
+grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour
+fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se
+levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et
+lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette
+lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y
+avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait
+pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem,
+l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens
+n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination
+riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait
+bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus
+difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et
+de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
+pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.
+
+L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et,
+naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son
+action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac
+de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le
+lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
+offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de
+Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la
+courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de
+Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en
+essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a
+couvert le démon de l'islam.
+
+En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une
+montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes
+s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.
+C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes
+eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
+antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de
+Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_.
+A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on
+rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux
+(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc,
+que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la
+plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart
+d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée
+(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques
+pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin,
+à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend
+d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un
+ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_.
+
+Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que
+de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans
+l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq
+villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la
+première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux
+village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la
+bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était
+probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût
+un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et
+Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à
+Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait
+qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
+cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
+jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où
+l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.
+
+Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui
+reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son
+oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la
+végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte
+de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à
+côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes,
+les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de
+fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour
+d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son
+repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus
+misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie
+et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405].
+La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite
+mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,
+propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger
+mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,
+de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits
+surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la
+plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues
+viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau
+d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des
+nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de
+lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des
+roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes
+de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
+de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les
+hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument
+arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée,
+forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
+très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le
+sud.
+
+La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une
+dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la
+Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer
+Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs
+excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
+aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais
+été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve
+le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la
+campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes
+historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre
+les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton
+préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que
+sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées.
+Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable
+honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
+convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa
+gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été
+plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village?
+Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de
+compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son
+Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?
+
+Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre,
+voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne
+semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée
+en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409].
+Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait
+en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le
+nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de
+l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de
+Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans
+toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit
+la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et
+que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put
+admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur
+d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues
+votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété
+entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à
+prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des
+démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des
+idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
+plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune
+connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait
+renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des
+Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque
+colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie
+et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme
+enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman
+jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans
+contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive
+bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il
+trouvait foi et amour.
+
+
+NOTES:
+
+[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX,
+13.
+
+[369] Jean, I, 37 et suiv.
+
+[370] I, 5, 26 et suiv.
+
+[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.
+
+[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
+de ce mot.
+
+[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
+(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
+XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
+Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
+Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché
+d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le
+Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.
+
+[374] Jean, V, 22, 27.
+
+[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et
+toujours dans les discours de Jésus.
+
+[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
+Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
+cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe
+et du IIIe siècle après J.-C.
+
+[377] _B.J._, III, X, 8.
+
+[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.
+
+[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
+suiv., 23-24; Jean, IV, 44.
+
+[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.
+
+[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est
+très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et
+non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V.
+Robinson, II, 335 et suiv.
+
+[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.
+
+[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala),
+à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.
+
+[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par
+conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel
+intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum
+La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
+Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
+grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le
+judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de
+croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle,
+époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.
+
+[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
+Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
+la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
+Babylone, _Sukka_, 51 _b_.
+
+[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
+probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
+_Megilla_, III, 4 et suiv.
+
+[388] [Greek: Archisunagôgos].
+
+[389] [Greek: Presbuteroi].
+
+[390] [Greek: Hupêretês].
+
+[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].
+
+[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
+VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
+Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus.,
+_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11.
+
+[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361;
+inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous
+presse].
+
+[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
+12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
+III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11.
+
+[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
+_b_.
+
+[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
+31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.
+
+[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.
+
+[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.
+
+[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.
+
+[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud
+de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.
+
+[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.
+
+[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de
+Tell-Hum.
+
+[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
+bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de
+nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
+sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
+beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
+autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que
+dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
+bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac,
+tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de
+la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde
+sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de
+deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
+orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
+chose de singulier.
+
+[404] _B. J_., III, x, 8.
+
+[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, 1075.
+
+[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
+XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de
+Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146).
+
+[407] La dépression de la mer Morte est du double.
+
+[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.
+
+[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
+et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique
+à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
+VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant
+_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de
+Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
+lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes
+nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis
+de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et
+demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc
+et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
+devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités
+topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter
+_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et
+saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
+Gergasei].
+
+[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.
+
+[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.
+
+[413] Jos., _Vita_, 13.
+
+[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
+Tudèle, p. 46, édit. Asher.
+
+[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.
+
+[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.
+
+[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.
+
+[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent
+encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
+massif du cap Blanc et du cap Nakoura.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LES DISCIPLES DE JÉSUS.
+
+
+Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire
+avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite
+harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment
+gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau
+les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses
+s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient
+produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une
+société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté
+dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée
+laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de
+Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance
+que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
+sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre
+sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la
+bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
+étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
+fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
+populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
+fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y
+installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au
+milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques,
+l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.
+
+Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des
+disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un
+certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se
+fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé
+_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient
+établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre
+était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422].
+Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André
+paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être
+connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent
+toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus
+occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui
+aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
+pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
+pas de plus fidèlement attachés.
+
+Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de
+plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée
+avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui
+plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du
+christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé,
+femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna
+jusqu'à la mort[428].
+
+Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
+elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union
+d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes,
+qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat,
+était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
+dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
+quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et
+se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à
+tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément
+d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance.
+L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le
+nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée.
+Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430],
+c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en
+apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette
+organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha,
+et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle
+fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection,
+ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
+intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient
+sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et
+mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans
+exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].
+
+Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
+leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï
+ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433];
+Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du
+christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait
+sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être
+songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
+que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les
+disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît
+avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée
+ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le
+Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et
+qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple
+juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
+exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom.
+C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de
+l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.
+
+Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers
+lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas,
+faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même
+fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
+époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la
+mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que
+les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
+membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du
+Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de
+l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia
+en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage
+décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et
+les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
+furent de grandes autorités.
+
+Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en
+quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques
+et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient
+pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit
+«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé
+de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît
+avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être
+ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où
+l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré
+l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est
+plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon
+Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment
+une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se
+défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
+d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs
+pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le
+caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement,
+plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons
+décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs,
+ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
+honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le
+reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à
+Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
+imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité
+de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au
+christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit
+sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux
+renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé
+sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop
+profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers
+évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de
+Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une
+âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois
+il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son
+oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
+composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.
+
+Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
+Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les
+titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant
+maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur
+des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux,
+par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et
+enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la
+prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef
+de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent
+pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier,
+Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment
+d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi,
+voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous,
+Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses
+reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui
+donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là
+qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment,
+même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui
+accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours
+ratifiées dans l'éternité[461].
+
+Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie.
+La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
+de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la
+droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus
+d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de
+l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
+assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés
+d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour
+prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
+fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui
+qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux
+petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand
+mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble
+poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans
+cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a
+confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon
+Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances
+importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].
+
+Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque
+chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux
+n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi,
+fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce
+nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé
+(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467].
+C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas
+étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des
+plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le
+lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui
+était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469].
+Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
+passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le
+signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite,
+soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers
+étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
+compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
+infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient
+excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite,
+et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
+pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus
+accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage
+du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand
+scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de
+la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
+choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les
+classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
+vifs reproches des dévots.
+
+Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa
+personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une
+conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient
+un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent,
+qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
+voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
+circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473],
+Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
+force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait
+croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient
+pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les
+secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
+sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur
+les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments
+de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
+établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].
+
+
+NOTES:
+
+[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
+Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, p. 1075.
+
+[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
+
+[421] Jean, i, 44.
+
+[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
+Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
+_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30.
+
+[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
+
+[424] Jean, I, 40 et suiv.
+
+[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
+
+[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
+
+[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
+
+[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
+
+[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
+
+[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.
+
+[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
+
+[432] Luc, VIII, 3.
+
+[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
+Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de
+_Bar-Tholomé_.
+
+[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
+
+[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
+
+[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile
+des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13.
+
+[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_.
+
+[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer
+qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se
+rapprochèrent de lui.
+
+[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.
+
+[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand
+respect pour Marie.
+
+[442] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.
+
+[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7.
+
+[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et
+suiv., 54 et suiv.
+
+[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,
+20 et suiv.
+
+[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;
+Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une
+gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est
+singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois
+Jacques, son frère.
+
+[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.
+
+[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.
+
+[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI,
+15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III,
+20, 23.
+
+[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du
+même auteur que le quatrième évangile.
+
+[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.
+
+[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment
+justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son
+évangile après lui (voir tout le chap. XXI).
+
+[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.
+
+[455] Luc, V, 3.
+
+[456] Matth., XVII, 23.
+
+[457] Matth., XVI, 16-17.
+
+[458] Jean, VI, 68-70.
+
+[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,
+II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.
+
+[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.
+
+[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le
+même pouvoir est accordé à tous les apôtres.
+
+[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.
+
+[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.
+
+[464] Marc, X, 41.
+
+[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.
+Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.
+
+[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;
+_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13.
+Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus
+noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9,
+conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a,
+il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit
+par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,
+dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de
+l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe,
+_Hist. eccl_., III, 39.
+
+[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,
+_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,
+13.
+
+[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom
+de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense
+que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie,
+et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_,
+tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont
+est de construction antique.
+
+[469] Matth. IX, 9 et suiv.
+
+[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,
+II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,
+_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269
+(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.
+
+[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3;
+Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_.
+
+[472] Luc, V, 29 et suiv.
+
+[473] Jean, i, 48 et suiv.
+
+[474] Jean, i, 42.
+
+[475] Jean, IV, 17 et suiv.
+
+[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.
+
+[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+PRÉDICATIONS DU LAC.
+
+
+Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait
+autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et
+par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de
+simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible,
+ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de
+culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle;
+l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la
+bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de
+l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils
+préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés
+doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses
+bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à
+la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact
+avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles,
+sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle
+nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la
+promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par
+laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque
+de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue
+s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
+descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient
+partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de
+ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde
+dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces
+enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir
+Dieu.
+
+Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt,
+il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le
+rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
+où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait
+ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans
+leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question
+doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire
+l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
+germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de
+venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du
+monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre
+de l'universelle consolation:
+
+ «Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux
+ qu'appartient le royaume des cieux!
+
+ Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!
+
+ Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!
+
+ Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
+ rassasiés!
+
+ Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!
+
+ Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!
+
+ Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!
+
+ Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume
+ des cieux est à eux![481]»
+
+Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du
+parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les
+plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
+des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style
+n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du
+tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs
+juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké
+Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des
+espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont
+composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par
+Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses;
+d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait
+l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien
+dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre
+délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans
+les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la
+même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile
+d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit
+de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le
+christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour
+expliquer ces analogies.
+
+Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil
+de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la
+conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les
+climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le
+dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du
+luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont
+les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y
+sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la
+maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé.
+L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait
+pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment
+rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel?
+Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne
+ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que
+l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il
+n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes,
+inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre,
+disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les
+larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le
+ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là
+aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on
+hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse
+l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je
+vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
+soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre
+corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
+noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne
+moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les
+nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre
+vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et
+quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis
+des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
+Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu
+prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
+aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour
+vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que
+mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les
+païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait
+que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le
+royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne
+vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque
+jour suffit sa peine[488].»
+
+Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte
+naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le
+Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première
+règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en
+l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le
+pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va
+venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le
+maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
+trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des
+héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme
+exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui,
+après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues
+années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était
+très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière
+de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
+favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre,
+était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée
+très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il
+n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,
+d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là
+des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a
+qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.
+
+Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la
+trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la
+vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes,
+également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme,
+tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
+social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part
+à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur
+la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées
+sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient
+les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis,
+sincères, mais de peu d'avenir.
+
+Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à
+préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des
+rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens
+fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice
+était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché
+«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était
+alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour
+être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le
+prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient
+pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a
+trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et
+qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert
+l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un
+instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a
+trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la
+perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se
+faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de;
+Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse
+commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.
+
+Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans
+celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière
+encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être
+fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les
+pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,
+en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que
+ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit
+donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit
+l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].»
+Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un
+homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les
+jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui
+était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des
+miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
+lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut
+porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut
+enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les
+tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
+sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie
+Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
+rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.»
+Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien
+pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et
+tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela
+cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement
+la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce
+qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis
+que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins
+exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les
+donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
+cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer
+par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de
+Dieu[503].»
+
+Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus,
+ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui
+pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand
+consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les
+sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte
+aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut
+spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à
+travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que
+l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité,
+viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,
+des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre
+mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis
+de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante
+distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui
+de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de
+beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus,
+l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants
+devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations
+affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum
+d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la
+sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.
+
+
+NOTES:
+
+[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.
+
+[479] Jean, I, 51.
+
+[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.
+
+[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.
+
+[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans
+Eusèbe, _H.E._, III, 39.
+
+[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II
+Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la
+parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le
+sentiment qui la remplit.
+
+[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.
+
+[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.
+
+[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la
+mythologie phénicienne et syrienne.
+
+[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.
+
+[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.
+Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et
+Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.
+
+[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.
+
+[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:
+epiousios].
+
+[491] Luc, XII, 33-34.
+
+[492] Luc, XII, 20.
+
+[493] Luc, XII, 16 et suiv.
+
+[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.
+
+[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.
+
+[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.
+
+[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,
+28.
+
+[498] Matth., XIII, 44-46.
+
+[499] Jean, XII, 6.
+
+[500] Luc, XVI, 1-14.
+
+[501] Voir le texte grec.
+
+[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste
+très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré
+celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek:
+Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.
+
+[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution
+proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba
+metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les
+interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il
+s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]).
+
+[504] Matth., XIII, 22.
+
+[505] Ps. CXXXIII, 3.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.
+
+
+Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour,
+ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
+confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte
+naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser.
+Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
+société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son
+temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec
+une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux
+étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution
+de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et
+pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde,
+victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3°
+pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de
+Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple
+et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses
+serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns
+maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
+comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront
+les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
+carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
+remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui
+étaient invités ne goûtera mon festin.»
+
+Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_)
+seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la
+doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez
+votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car
+vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et
+vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore,
+n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
+réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas,
+invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
+mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu
+dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens
+analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],»
+c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en
+donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner
+au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].»
+
+Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique
+le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui
+ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure),
+agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le
+vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
+retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire
+d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le
+plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les
+plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et
+établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie,
+violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble,
+pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous
+apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent
+que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus
+violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches,
+les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de
+l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à
+leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de
+la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout
+mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en
+faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la
+masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos
+palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
+briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre»
+(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le
+nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut
+longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran
+(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements
+primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les
+descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons
+sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les
+autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente
+pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516].
+
+On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne
+pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme
+il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait
+justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le
+christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des
+riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à
+son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se
+multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque
+de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa
+dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se
+perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans
+le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont
+la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le
+véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état
+saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous
+les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
+mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François
+d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion
+délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à
+Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes
+communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes,
+Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la
+bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet
+les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus
+impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité
+pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si
+fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait,
+pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et
+douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un
+objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et
+sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont
+l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le
+vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son
+fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son
+salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
+répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.
+
+Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se
+sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les
+pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous
+les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du
+peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef
+démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît
+pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et
+ses discours[519].
+
+La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les
+rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des
+gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être
+Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus
+de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste,
+orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les
+prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le
+contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les
+repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces
+misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez
+ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui
+des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul,
+il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots.
+Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez,
+disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines
+réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien
+portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a
+perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
+courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec
+joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver
+ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les
+justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils
+prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de
+privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles
+ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première
+fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de
+lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les
+puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il
+s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus
+répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des
+dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à
+qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de
+l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur
+plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité,
+étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles
+ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre
+côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un
+moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion.
+
+Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour
+les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les
+exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est
+la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne
+pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé,
+était mal vu de là société[527] Il préférait hautement les gens de vie
+équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des
+publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le
+royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
+cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On
+comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
+leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens
+faisant profession de gravité et d'une morale rigide.
+
+Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne
+fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
+mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite
+ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les
+lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait
+cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on
+comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était
+scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens
+observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que
+les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens
+mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner
+les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours
+viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa
+douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables
+plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette
+génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants
+assis sur les places, qui disent à leurs camarades:
+
+ Voici que nous chantons,
+ Et vous ne dansez pas.
+ Voici que nous pleurons,
+ Et vous ne pleurez pas[532].
+
+Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le
+Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
+C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs.
+Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses
+oeuvres[533].»
+
+Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se
+servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le
+grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses
+disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont
+leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les
+mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son
+passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et
+une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où
+il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend
+un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
+rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils
+reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs
+auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les
+mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons
+pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur
+sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient
+parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et
+tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par
+ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537].
+Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de
+leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était
+un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].
+
+La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de
+femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une
+jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui
+décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
+l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes
+autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir
+d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces
+jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui
+décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait
+dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon
+évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à
+Dieu[540].
+
+Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres
+sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il
+faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en
+enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les
+révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour
+lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de
+ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un
+enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui
+qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
+ciel[547]."
+
+C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs
+éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
+croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre.
+Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y
+partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela
+s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un
+vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de
+l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs
+des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où
+l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait
+ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
+cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
+mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle.
+Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que
+l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en
+recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
+poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
+qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité
+oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de
+la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion
+divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!
+Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute
+illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve
+millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la
+droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer
+en son coeur le vrai royaume de Dieu!
+
+
+NOTES:
+
+[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..
+VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.
+
+[507] Luc, VI, 24-25.
+
+[508] Luc, XIV, 12-14.
+
+[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie.
+Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans
+saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église.
+
+[510] Prov., XIX, 17.
+
+[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;
+XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots:
+[Hebrew: ***].
+
+[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.
+
+[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8.
+
+[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14.
+
+[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.
+loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;
+Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.
+
+[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,
+22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les
+Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.
+L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et
+23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la
+fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur
+l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos].
+
+[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.
+
+[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.
+
+[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.
+
+[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.
+
+[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.
+
+[522] Matth., IX, 12.
+
+[523] Luc, XV, 4 et suiv.
+
+[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.
+
+[525] Matth., IX, 13.
+
+[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se
+rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,
+16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les
+traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu
+à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la
+pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie
+anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe,
+_Hist. eccl._, III, 39.
+
+[527] Luc, XIX; 2 et suiv.
+
+[528] Matth., XXI, 31-32.
+
+[529] Matth., XXV, 1 et suiv.
+
+[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.
+
+[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et
+suiv.
+
+[532] Allusion à quelque jeu d'enfant.
+
+[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut
+dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu
+n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn],
+avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn].
+
+[534] Matth., XXI, 7-8.
+
+[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,
+XVIII, 15-16.
+
+[536] _Ibid_.
+
+[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et
+suiv.
+
+[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph.,
+_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans
+valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles
+peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits
+dont il se servait.
+
+[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en
+agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore
+chez les Israélites.
+
+[540] Matth., XXI, 15-16.
+
+[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.
+
+[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.
+
+[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.
+
+[544] Marc, X, 43.
+
+[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.
+
+[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.
+
+[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.
+
+[548] Luc, XXII, 30.
+
+[549] Marc, X, 37,40-41.
+
+[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,
+86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON
+ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.
+
+
+Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du
+bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait
+d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu
+quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait
+que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le
+royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par
+des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce
+bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
+choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551].
+
+Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air
+de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à
+la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de
+se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la
+bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui
+qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors
+n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les
+oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la
+guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux
+pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il,
+celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva
+Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère
+ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait
+déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne
+nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez
+longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à
+croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas
+comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste
+trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait
+couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût
+digne d'elle.
+
+Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean
+ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la
+tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait
+de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer
+Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille
+d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle
+n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.
+
+Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et
+dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30),
+Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro.
+Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse
+un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y
+donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de
+caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une
+personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce
+qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La
+tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne
+voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du
+prisonnier, et l'apporta[556].
+
+Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
+tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant
+attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa
+fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa
+défaite comme une punition du meurtre de Jean[557].
+
+La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du
+baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus
+avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus,
+craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit
+quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y
+suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut
+naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,
+Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il
+déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi
+et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562],
+qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son
+tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une
+place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
+Testament et l'avènement du règne nouveau.
+
+Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563],
+avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait
+préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait
+aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le
+prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt
+descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par
+la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son
+peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche
+Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer
+une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une
+sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui
+devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes
+devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve
+d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
+très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit,
+elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives
+sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins
+fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand
+drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569].
+
+On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient
+hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
+faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du
+Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie
+était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie,
+par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en
+effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus
+ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il
+disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus
+grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas
+avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573].
+
+Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le
+respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération
+chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la
+mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que
+Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se
+reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers;
+qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui
+devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que
+réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
+Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende
+chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste
+prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le
+prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant
+des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,
+cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la
+douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des
+martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle.
+Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent
+permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du
+christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer
+après lui.
+
+L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque
+temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence
+avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se
+faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient
+à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de
+saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578].
+Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui
+offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était
+peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de
+feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
+sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des
+baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le
+«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion
+d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an
+80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
+Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon
+détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette
+école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes
+_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au
+second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
+subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de
+Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de
+Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de
+Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme,
+passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément.
+Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une
+rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des
+sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à
+une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité.
+
+
+NOTES:
+
+[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[552] Matth., IX, 14 et suiv.
+
+[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.
+
+[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.
+
+[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs
+et les mets.
+
+[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,
+2.
+
+[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.
+
+[558] Matth., XIV, 12.
+
+[559] Matth., XIV, 13.
+
+[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et
+suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.
+
+[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.
+
+[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.
+
+[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.
+VI.
+
+[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;
+Luc, IX, 8, 19.
+
+[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16.
+
+[566] Matth., XVI, 14.
+
+[567] II Macch., XV, 13 et suiv.
+
+[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.
+46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du
+_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes
+parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et
+précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes
+paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes.
+
+[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.
+
+[570] Marc, IX, 10.
+
+[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;
+Jean, i, 21-25.
+
+[572] Luc, i, 17.
+
+[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.
+
+[574] _Act.,_ XIX, 4.
+
+[575] Luc, i.
+
+[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,
+2-33.
+
+[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16.
+
+[579] _Vita_, 2.
+
+[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab.,
+_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus?
+
+[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23.
+
+[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.
+
+[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.
+
+[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot
+«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.
+
+
+Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques.
+Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques
+n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici
+très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
+après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de
+Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique
+Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour
+ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
+rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il
+sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir
+de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était
+Jérusalem.
+
+La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était
+alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme,
+d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
+y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les
+pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus
+insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était
+l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne
+contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose
+d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science
+creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de
+dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
+l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique
+très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a
+introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part
+de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a
+pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif,
+du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation,
+dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle
+remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule
+orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le
+scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant
+musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux
+théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre
+de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est
+délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où
+l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des
+personnes faisant profession de gravité[588].
+
+Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes
+tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les
+Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau
+temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que
+l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me
+tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour
+eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près
+comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires,
+assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de
+loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur
+prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,
+ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,
+on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot
+Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)
+que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour
+constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés
+ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres
+Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe
+assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
+de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
+a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient
+assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était
+particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir
+quelque chose de bon de Nazareth[596].»
+
+La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait
+ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol,
+aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer
+Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.
+Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
+histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de
+Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de
+monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés
+étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et
+Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.
+Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de
+l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution,
+la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût
+original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598].
+Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages
+des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les
+ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au
+grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par
+une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et
+de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive,
+semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et
+où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de
+troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux
+étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son
+spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde
+allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur.
+
+Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages
+extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait
+commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour
+le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut
+achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les
+parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que
+peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement
+travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long
+avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus
+clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces
+superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602].
+
+Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont
+le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée.
+Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
+rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était
+à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les
+discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement
+canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la
+nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel
+cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
+sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
+d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque
+pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre
+territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des
+inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était
+permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier
+général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de
+voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;
+un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
+les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la
+main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
+abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que
+personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques
+intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée.
+
+C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à
+Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence
+extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les
+pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné
+où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses
+pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il
+sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne
+l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le
+temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait
+un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de
+détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite
+desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte
+sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des
+tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans
+un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
+fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les
+temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
+blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au
+scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une
+caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa
+à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En
+général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son
+Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces
+vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être
+obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
+n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,
+qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en
+aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs
+chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes
+d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui
+pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem,
+l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614].
+Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans
+sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a
+toujours été antichrétien.
+
+L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le
+séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël
+mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues
+avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande
+supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là
+même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos
+prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par
+l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout
+laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas
+des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut
+sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la
+nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le
+souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par
+Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],
+qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à
+plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les
+prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de
+cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait
+de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était
+séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction
+religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen»
+(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille
+sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d'
+«épicurien.»
+
+Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le
+Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour
+Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus
+d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne
+vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui,
+que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse,
+presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
+ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit
+qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de
+notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps
+l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma
+ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote,
+qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le
+Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de
+mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela
+résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,
+peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas
+entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
+profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la
+violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur
+insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien
+que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi
+dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps
+renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses
+sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.
+
+Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à
+Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se
+faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains
+actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne
+résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples
+hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on
+l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des
+vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour
+lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
+Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille
+de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers
+mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
+d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort
+considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et
+de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas
+se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
+conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car
+plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses
+confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de
+soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien;
+il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement
+révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais
+il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des
+services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où
+nous sommes arrivés, était déjà comme écrit.
+
+Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de
+rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande
+autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un
+esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à
+la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre
+des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés,
+il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui
+pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
+cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des
+vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il
+est bien probable que Jésus n'y entra jamais.
+
+Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent
+paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec
+l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé
+tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans
+un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue
+nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif,
+c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des
+idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi
+nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui
+étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au
+temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des
+hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir
+de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si
+quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas
+choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout,
+il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune
+force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode
+pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans
+de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et
+de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des
+affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure,
+sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend
+que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime,
+est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital
+qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est
+révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un
+culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les
+droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
+la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du
+juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
+Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de
+l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée.
+Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est
+irrévocablement condamné.
+
+
+NOTES:
+
+[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc,
+XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec
+Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie.
+Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile
+sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et
+les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de
+sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop
+court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus
+dans cette ville et sa mort.
+
+[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1),
+sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna
+plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait
+encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais
+les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une
+époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,
+XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des
+transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé
+les circonstances de divers voyages.
+
+[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce
+temps.
+
+[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.
+
+[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.
+
+[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,
+_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.
+
+[591] Passage du traité _Erubin_, précité.
+
+[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.
+
+[593] Jean, VII, 52.
+
+[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.
+
+[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.
+
+[596] Jean i, 46.
+
+[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.
+
+[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de
+Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des
+Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).
+
+[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;
+Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14;
+Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.
+
+[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.
+
+[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.
+
+[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,
+29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.
+
+[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent
+l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui
+environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques
+parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le
+soubassement même du temple d'Hérode.
+
+[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2.
+
+[605] Suet., _Aug_., 93.
+
+[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;
+_Act_., XXI, 28.
+
+[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans
+la partie septentrionale du haram.
+
+[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;
+Marc, XI, 16.
+
+[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.
+CXXXII).
+
+[610] Marc, XI, 16.
+
+[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et
+suiv.; Jean, II, 14 et suiv.
+
+[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In
+Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.
+
+[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.
+
+[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).
+
+[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.
+
+[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.
+
+[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké
+Aboth_, I, 10.
+
+[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;
+XIX, vi, 2; VIII, 1.
+
+[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les
+«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_.
+
+[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,
+_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des
+_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des
+Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta
+_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même
+traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43
+_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_;
+Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de
+Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_;
+Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même
+traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;
+Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de
+Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.
+
+[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,
+_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth
+Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_
+l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p.
+203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de
+Josèphe, ce rapprochement est sans force.
+
+[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que
+le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.
+
+[623] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[624] Jean, XIX, 39.
+
+[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.
+
+[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2.
+
+[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_.
+
+[628] _Act_., V, 34 et suiv.
+
+[629] _Act_., XXII, 3.
+
+[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez
+le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.
+
+[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,
+mais ne peut avoir d'autre sens.
+
+[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce
+passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi
+est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de
+l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.
+
+[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.
+
+[634] Luc, XIX, 9.
+
+[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,
+47.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.
+
+Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la
+religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme
+extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour
+mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon
+d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon
+réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le
+prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le
+ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se
+passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique
+religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une
+importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien,
+sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
+croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour
+du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant:
+«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion,
+c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce
+peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].»
+
+Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des
+scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et
+excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de
+casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait
+que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
+pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se
+plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement
+le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de
+fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule
+d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et
+qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions,
+les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient
+sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce
+n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
+coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point
+de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi,
+d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions
+de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de
+tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne
+parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le
+proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].»
+
+Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur
+conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre
+de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et
+organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa
+splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et
+dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve
+chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations
+contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis
+Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].»
+Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est
+leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le
+Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des
+honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
+souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des
+cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande
+indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
+sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un
+propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que
+fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].»
+Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des
+gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains
+de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au
+festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des
+quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont
+repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres
+qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur
+recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];
+il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656].
+Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se
+prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils
+d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées
+les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que
+Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans
+le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême
+dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en
+effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et
+qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est
+pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une
+lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de
+contradictions.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des
+gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en
+Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt
+des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des
+gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement
+dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la
+sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais
+les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard
+du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés
+«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux
+préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité
+même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur
+valait sa faveur.
+
+Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les
+deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie
+formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux
+culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre
+secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme
+proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême
+dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un
+degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était
+bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs
+orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples
+d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites
+purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance,
+auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en
+effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
+imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de
+nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le
+musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se
+mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à
+Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,
+il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un
+samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme
+blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son
+chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de
+lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].
+Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes
+par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le
+judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a
+pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine
+dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses
+enseignements.
+
+Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent
+leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son
+retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de
+Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal
+et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs,
+qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée
+que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
+quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672];
+c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des
+Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route,
+on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les
+rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces
+scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur
+la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près
+d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
+de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des
+souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné
+par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle
+encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée
+et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord
+du puits, ayant en face de lui le Garizim.
+
+Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus
+lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement,
+les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
+Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète,
+et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants:
+«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que
+vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme,
+crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus
+ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs
+adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça
+cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois
+le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda
+le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
+âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce
+jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion
+absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de
+moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a
+proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on
+n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une
+nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
+l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité)
+s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après
+avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce
+mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances.
+
+
+NOTES:
+
+[636] Matth., XV, 9.
+
+[637] Matth., IX, 14; XI, 19.
+
+[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.
+
+[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et
+suiv.
+
+[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.
+
+[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.
+
+[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.
+
+[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des
+Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2
+et 3), c. L.
+
+[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,
+_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.
+
+[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et
+suiv.; XIV, 1 et suiv.
+
+[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,
+VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.
+
+[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux
+frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la
+ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les
+ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est
+aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).
+Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont
+douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point
+partie de la Galilée.
+
+[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.
+
+[649] Chap. XIII et suiv.
+
+[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.
+
+[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;
+Luc, IV, 25 et suiv.
+
+[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.
+
+[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17;
+Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et
+suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.
+
+[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.
+
+[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.
+
+[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et
+suiv.; XII, 30.
+
+[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.
+
+[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,
+VII, 35; XII, 20-21.
+
+[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1.
+
+[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;
+XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.
+
+[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.
+
+[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;
+Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,
+17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.
+
+[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,
+3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4;
+_Pesachim_ i, 1.
+
+[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.
+
+[665] Matth., X, 5-6.
+
+[666] Luc, IX, 53.
+
+[667] Luc, IX, 56.
+
+[668] Jean, IV, 39-43.
+
+[669] Luc, XVII, 16 et suiv.
+
+[670] Luc, X, 30 et suiv.
+
+[671] Aujourd'hui Naplouse.
+
+[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.
+
+[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.
+
+[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.
+
+[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime
+une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été
+interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une
+telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls
+pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente
+certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart
+des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE
+SURNATUREL.
+
+
+Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en
+pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une
+netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge
+prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles
+prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique
+décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie
+est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler;
+c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa
+hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence;
+c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le
+Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de
+légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus.
+
+L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus
+s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
+père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas
+chez lui être traité d'attentat.
+
+Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement
+sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le
+lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte
+depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne
+pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni
+les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
+représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la
+fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui
+vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La
+croyance universelle était que le Messie serait fils de David et
+naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus
+n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la
+masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se
+croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
+délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion
+ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette
+proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition:
+«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il
+ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre
+plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui
+demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres
+circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de
+son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il
+associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les
+coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
+baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.
+
+Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui
+était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette
+objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que
+le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour
+le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était
+suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire
+de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son
+silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour
+prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes
+inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour
+par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut
+lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore.
+L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à
+croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur
+divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684].
+Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses
+disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce
+qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de
+ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des
+fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la
+descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies.
+
+Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute
+spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand
+événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de
+fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces
+créations populaires. Peut-être un oeil sagace eût-il su reconnaître dès
+lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance
+surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans
+l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations
+ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu
+d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge;
+soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en
+hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être
+couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer
+dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou,
+pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps
+rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des
+relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des
+astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à
+Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des
+souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait
+à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels
+travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un
+sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en
+faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la
+mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on
+peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans
+rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration.
+
+Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de
+Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était
+profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les
+évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des
+parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un
+écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des
+précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se
+faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de
+Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se
+déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui
+a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
+séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous
+les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous,
+chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront
+fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien
+Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700].
+Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du
+Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que
+Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme
+a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle
+pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite
+en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par
+Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais
+d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son
+Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec
+eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704].
+L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
+personnes, n'est rien.
+
+Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi
+pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci,
+synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même
+«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot
+«Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de
+juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa
+puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout
+pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le
+Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de
+juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit
+et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des
+lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
+auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses
+miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux
+hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à
+Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme
+ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit
+pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de
+ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre
+de _Rabbi_, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le
+titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa
+pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain,
+et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus
+élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots
+de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine,
+n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour
+lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des
+règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois
+d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car
+il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
+lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond
+l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés
+humaines trace entre l'homme et Dieu.
+
+On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la
+doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en
+l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de
+Dieu[716], ou _Ange métatrône_[717], que la théologie juive créait d'un
+autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour
+corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu
+un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement
+de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
+facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains
+possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on
+identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux
+siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au
+penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
+avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le
+«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament,
+est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la
+«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes
+existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré
+les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _Æons_ du gnosticisme, les hypostases
+chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions
+personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand
+il veut introduire en Dieu la multiplicité.
+
+Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui
+devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie
+métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son
+contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre
+de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de
+Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si
+authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet,
+n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
+Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école
+qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui
+créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de
+celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de
+créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le
+monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La
+qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est
+l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers
+chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite
+de Dieu comme son _Métatrône_, son premier ministre et son futur
+vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge
+du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges
+qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation
+figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les
+premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel.
+
+En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement
+d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer
+formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté
+que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le
+font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses;
+il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de
+lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui
+qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il
+prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on
+est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui
+voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne
+sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort
+pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout
+cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et
+favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni
+conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et
+l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires.
+Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés
+des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les
+juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il
+était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou
+simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent,
+le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie,
+conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient
+se réveiller pour préparer les temps du Messie[732].
+
+Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
+ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses.
+Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle
+façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous,
+races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec
+soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez
+les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit
+critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
+conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
+Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les
+auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple),
+hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement
+sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité
+matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers
+ses idées, ses intérêts, ses passions.
+
+L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la
+sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le
+peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le
+philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
+est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses
+illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être
+blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France
+ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte
+ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous
+sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de
+traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions
+la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
+firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux
+sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la
+nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés
+naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les
+siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende.
+Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée.
+
+
+NOTES:
+
+[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une
+fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever
+ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun
+doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud
+donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on
+doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de
+Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab.,
+_Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.
+
+[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont
+donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations
+très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct
+et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais
+figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des
+Hérodes, dans les grandes luttes du temps?
+
+[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_.,
+II, 30.
+
+[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc,
+XVIII, 38.
+
+[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.
+
+[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.
+
+[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et
+peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le
+recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p.
+19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de
+cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs,
+bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps.
+Cf. _Act_., V, 37.
+
+[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent
+les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer
+les généalogies.
+
+[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion.
+Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret,
+_Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.
+
+[686] Matth., I, 22-23.
+
+[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir
+Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I,
+3; _De Isid. et Osir_., 43.
+
+[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.
+
+[689] Matth., II, 1 et suiv.
+
+[690] Luc, II, 25 et suiv.
+
+[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte
+probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem.
+Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.
+
+[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78,
+106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.
+
+[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.
+
+[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.
+
+[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.
+
+[696] Jean, XIV, 28.
+
+[697] Marc, XIII, 35.
+
+[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X,
+34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II
+Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_.,
+XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.
+
+[699] Luc, XX, 36.
+
+[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II
+Sam., VII, 14.
+
+[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils
+de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière
+(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36);
+les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux
+(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne
+(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que
+le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te].
+
+[702] Comp. _Act_., XVII, 28.
+
+[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.
+
+[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de
+Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état
+psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais
+documents historiques.
+
+[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être
+rapportés ici.
+
+[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de
+l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom
+_je_.
+
+[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.
+
+[708] Matth., XI, 27.
+
+[709] Jean, V, 22.
+
+[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.
+
+[711] Matth., IX, 8.
+
+[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII,
+47-48.
+
+[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.
+
+[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons
+là l'enseignement authentique de Jésus.
+
+[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13.
+
+[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De
+confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37;
+_De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et
+suiv., etc.
+
+[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu;
+sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des
+démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38
+_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.
+
+[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs.
+Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont
+aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de
+l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre
+intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais
+le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis
+est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence
+divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y
+sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques
+invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie
+alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne
+peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les
+siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait
+aucun emprunt à l'Égypte.
+
+[719] _Act_., VIII, 10.
+
+[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en
+général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent
+dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.
+
+[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On
+remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de
+«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne
+la place dans la bouche de Jésus.
+
+[722] _Act._, X, 42.
+
+[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55;
+Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII,
+1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur
+le rôle du _Métatrône_ juif.
+
+[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19.
+
+[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.
+
+[726] Marc, XIII, 32.
+
+[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII,
+1 et suiv.
+
+[728] Matth., II, 20.
+
+[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.
+
+[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38
+
+[731] _Act._, II, 22.
+
+[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII,
+28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MIRACLES.
+
+
+Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties,
+pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir
+une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces
+deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis
+longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en
+vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait
+comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir.
+L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a
+prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes
+avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
+étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables.
+C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes
+de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des
+Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation,
+ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi
+presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon
+artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
+officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur.
+Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des
+artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation.
+
+Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque
+indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les
+légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le
+Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie,
+un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque
+divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
+Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre,
+on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de
+miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les
+autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces
+deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut
+se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles
+scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le
+miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre
+idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce
+point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains.
+Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était
+qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].
+La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement
+départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît.
+
+La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour
+nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
+de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des
+actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces
+sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos
+jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez
+certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des
+miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François
+d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la
+naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause
+un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un
+état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et
+les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des
+entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît
+les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd
+quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne
+réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques
+froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
+meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises
+raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme
+reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb,
+Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour
+de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
+raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était
+plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément
+divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après
+la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les
+types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de
+variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un
+très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays.
+
+Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles
+renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont
+été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un
+rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances
+choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la
+jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la
+croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant,
+sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos
+jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter
+paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette
+époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,
+c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration
+individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par
+la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine.
+Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur,
+traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
+sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède
+décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des
+lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne
+vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit.
+Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas
+vain.
+
+Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science
+médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison
+devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance
+était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie
+comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744],
+nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin
+était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.
+Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa
+force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu
+que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],
+faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à
+ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur
+accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes
+du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des
+pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande
+révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités.
+
+Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est
+l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire
+aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion
+universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les
+démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir
+contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans
+l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par
+les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les
+troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies
+mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir,
+les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le
+mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité
+«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi
+avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait
+point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des
+procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état
+d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753].
+Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de
+posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup
+de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des
+esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
+aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales
+abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de
+prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille
+histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait
+carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les
+désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort
+légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un
+démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui
+ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
+ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens
+employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se
+répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient
+sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
+possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur
+de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui
+ont donné lieu à ces bizarres imaginations.
+
+Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut
+thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses
+miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur
+et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur
+esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est
+l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la
+recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à
+personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il
+leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le
+reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc,
+qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il
+semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
+cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et
+que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent
+dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat
+singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que
+causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On
+dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et
+qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux
+merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis
+lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il
+refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
+sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il
+ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la
+vanité de l'opinion à cet égard.
+
+Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici
+nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait
+être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des
+faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier
+plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de
+disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa
+vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de
+lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour
+vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre
+Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le
+caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le
+représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare
+efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on
+aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des
+actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou
+de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il
+sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie?
+Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien,
+n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si
+le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur
+religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le
+christianisme.
+
+Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints
+et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
+l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de
+grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune
+de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus
+fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
+lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on
+part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue
+des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou
+charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est
+faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se
+livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne
+furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
+des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit
+humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
+grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
+produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits
+superficiels en offusquent la grandeur.
+
+Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut
+thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire
+l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se
+fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé
+pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les
+lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
+plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui
+fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère.
+Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur
+religieux vivra éternellement.
+
+Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et
+cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés
+éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de
+leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom
+pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et
+nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces
+entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une
+pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient
+groupés et retenaient autour de lui.
+
+
+NOTES:
+
+[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.
+
+[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,
+XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.
+
+[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.
+
+[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.
+
+[737] Voir sa biographie par Philostrate.
+
+[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par
+Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à
+Damascius.
+
+[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.
+
+[740] Matth., IX, 8.
+
+[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.
+
+[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.
+Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que
+miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de
+Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;
+XVI, 17-18, 20.
+
+[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.
+
+[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.
+
+[745] Luc, VIII, 45-46.
+
+[746] Luc, IV, 40.
+
+[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.
+
+[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18.
+
+[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.
+
+[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33;
+Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.
+
+[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;
+Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb.
+chron.,_ I, 4.
+
+[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.
+
+[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,
+33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;
+Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)
+
+[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.
+
+[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;
+Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.
+
+[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;
+Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:
+«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek:
+daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être
+fou.»
+
+[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,
+18; Luc, IX, 41.
+
+[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24
+et suiv.; VIII, 26.
+
+[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.
+
+[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.
+
+[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.
+
+[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.
+
+[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,
+27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;
+VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite
+porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les
+_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.
+
+[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.
+
+[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.
+
+[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.
+
+[768] Jean, VI, 14-15.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura
+environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de
+l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769].
+Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun
+élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se
+produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace.
+
+L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement
+du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà
+dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par
+moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout,
+simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le
+royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions
+apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu
+est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance
+par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu
+lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui
+de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la
+conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution
+temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda
+jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme
+valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure.
+Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance
+religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des
+gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
+questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté,
+presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne
+sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres
+conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées
+simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les
+apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un
+sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût
+été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il
+n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son
+système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se
+sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son
+incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires,
+vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais
+en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à
+l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion
+d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par
+sortir.
+
+Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète,
+peuvent se résumer ainsi:
+
+L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une
+immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de
+l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de
+Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par
+d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le
+signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme
+celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu
+jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra
+dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes,
+entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes.
+Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773].
+
+Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon
+leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775].
+Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé
+depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de
+lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les
+prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la
+_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y
+avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était
+devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus
+une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y
+seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses
+anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de
+dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à
+l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781].
+
+Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne
+n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de
+l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à
+cet état définitif du monde et de l'humanité[783].
+
+Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître
+lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du
+temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a
+une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
+de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt
+avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui
+ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui
+qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de
+ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran
+atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe
+que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
+et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789],
+fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]»
+adopte un calcul fort approchant de celui-ci.
+
+Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on l'interrogeait sur
+le temps de son avénement, il refusait toujours de répondre; une fois
+même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Père,
+qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment
+où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était
+justement celui où il ne viendrait pas[793]. Il répétait sans cesse que
+ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun devait veiller
+et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, qui arrive à
+l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la même façon
+qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il
+apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de
+l'horizon[796]. Mais ses déclarations sur la proximité de la catastrophe
+ne laissent lieu à aucune équivoque[797]. «La génération présente,
+disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de
+ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le
+Fils de l'homme venir dans sa royauté[798].» Il reproche à ceux qui ne
+croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne futur.
+«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera
+beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête.
+Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître
+les signes du temps[799]?» Par une illusion commune à tous les grands
+réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il
+n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
+l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents
+ans plus tard, ne devait pas encore être achevé.
+
+Ces déclarations si formelles préoccupèrent la famille chrétienne
+pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que quelques-uns des
+disciples verraient le jour de la révélation finale sans mourir
+auparavant. Jean en particulier était considéré comme étant de ce
+nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être
+était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle
+par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné
+occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment jusqu'au
+grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à
+sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à
+la prédiction du Christ un sens plus adouci[801].
+
+En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances
+apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
+apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt la
+condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons
+déjà dit[802], était encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne
+la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle était de foi pour
+les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
+messianiques[804]. Jésus l'accepta sans réserve, mais toujours dans le
+sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des
+ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus admet bien
+dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau[805];
+mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens avaient à ce
+sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
+conforme à la vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens
+sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque
+avait consacré cette théorie patriarcale par une institution bizarre, le
+lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des conséquences subtiles contre
+la résurrection. Jésus y échappait en déclarant formellement que dans la
+vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme
+serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la
+résurrection qu'aux justes[807], le châtiment des impies consistant à
+mourir tout entiers et à rester dans le néant[808]. Plus souvent,
+cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants pour
+leur éternelle confusion[809].
+
+Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était absolument nouveau.
+Les évangiles et les écrits des apôtres ne contiennent guère, en fait de
+doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans «Daniel[810],»
+«Hénoch[811],» les «Oracles Sibyllins[812]» d'origine juive. Jésus
+accepta ces idées, généralement répandues chez ses contemporains. Il en
+fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
+points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre
+véritable pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles,
+aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation.
+
+Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-même
+d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant à
+durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui était
+réservé. La foi de la première génération chrétienne s'explique; mais la
+foi de la seconde génération ne s'explique plus. Après la mort de Jean,
+ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître,
+la parole de celui-ci était convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine
+de Jésus n'avait été que la croyance à une prochaine fin du monde, elle
+dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
+sauvée? La grande largeur des conceptions évangéliques, laquelle a
+permis de trouver sous le même symbole des doctrines appropriées à des
+états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, comme Jésus
+l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a été
+renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est parce
+qu'elle était à double face que sa pensée a été féconde. Sa chimère n'a
+pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce
+qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une enveloppe
+fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels.
+
+Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante, imaginée
+pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel démenti infligé à
+ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
+de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme le
+grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les
+rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a voulu,
+l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, impossible d'un avènement de
+parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable,
+le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du peuple, le
+goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et
+naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par
+des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il
+y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une apocalypse
+vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être
+était-ce là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il est vrai
+que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, puisque son
+rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte à
+laquelle sans cela peut-être il eût été inégal?
+
+Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine conçue par Jésus.
+Si son unique pensée eût été que la fin des temps était proche et qu'il
+fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un
+monde près de crouler, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer
+au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication.
+L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se
+proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et non pas seulement de
+préparer la fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour
+disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché comme
+lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours
+s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé l'humanité.
+Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui
+ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent il
+déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le
+porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun
+le crée sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de
+Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui
+qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit
+contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose
+d'analogue à la «délivrance» bouddhique, fruit du détachement. Ces
+vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des
+réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel: Jésus
+est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de l'idéal.
+
+En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en
+faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. Son royaume de
+Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler
+dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le
+royaume de l'âme, créé par la liberté et par le sentiment filial que
+l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion
+pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le jugement
+moral du monde décerné à la conscience de l'homme juste et au bras du
+peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. Quand,
+au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une
+prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu se dégage.
+De complaisantes explications jettent un voile sur le règne réel qui ne
+veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
+Nouveau Testament[816], étant trop formellement entachée de l'idée d'une
+catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, tenue pour
+inintelligible, torturée de mille manières et presque repoussée. Au
+moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques
+pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque réfléchie, les
+espérances des premiers disciples deviennent des hérétiques (Ébionites,
+Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité
+avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue dans
+la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscurcissait.
+
+Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière
+de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel,
+cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé
+le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand
+instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés
+de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de
+nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été
+la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
+chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de
+Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un
+sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain.
+Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme
+une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les
+effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à
+tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son
+existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
+basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques
+et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs,
+opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois
+qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant
+qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de
+joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était
+attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes
+pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de
+colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée
+du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes,
+des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester,
+au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même,
+jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que
+ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la
+société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes
+chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la
+même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée
+d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la
+racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur
+ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à
+l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures
+politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps
+resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le
+véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe
+que pour posséder la terre il faut y renoncer.
+
+Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare
+bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une
+compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir
+l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme
+déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie,
+aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous
+une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait
+si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera
+pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
+réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas
+plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse,
+aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sûr que
+l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment
+de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure
+idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à
+la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori
+de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de
+divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
+embrassant à la fois divers ordres de vérités.
+
+
+NOTES:
+
+[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après
+lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au
+contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.
+
+[770] Luc, XII, 13-14.
+
+[771] Matth., XIX, 28.
+
+[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22.
+et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin
+des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de
+traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque
+temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au
+contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du
+siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de
+grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs
+étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives.
+_Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_.,
+III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
+Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation
+aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27;
+XII, 1).
+
+[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et
+suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess.,
+IV, 45 et suiv.
+
+[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.
+
+[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.
+
+[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.
+
+[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22;
+XXII, 30.
+
+[778] Luc, XIII, 23 et suiv.
+
+[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans
+le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus.
+Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11;
+_Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44.
+
+[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV,
+51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.
+
+[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III,
+viii, 5.
+
+[782] Luc, XVI, 28.
+
+[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.
+
+[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess.,
+III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II
+Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude,
+18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en
+particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
+IVe livre d'Esdras, IV, 26.
+
+[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre,
+I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.
+
+[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.
+
+[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII,
+8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.
+
+[788] I Cor., XVI, 22.
+
+[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne
+comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron,
+dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).
+
+[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.
+
+[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).
+
+[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.
+
+[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_.
+
+[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35
+et suiv.; XVII, 20 et suiv.
+
+[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.
+
+[796] Luc, XVII, 24.
+
+[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc,
+XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.
+
+[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX,
+27; XXI, 32.
+
+[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.
+
+[800] Jean, XXI, 22-23.
+
+[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une
+addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive,
+qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque
+contemporaine de la publication même dudit évangile.
+
+[802] Ci-dessus, p. 54-55.
+
+[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.
+
+[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46;
+XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II,
+VIII, 14; III, viii, 5.
+
+[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.
+
+[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit
+«des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom.,
+Epist. II, 12.
+
+[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I
+Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.
+
+[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.
+
+[809] Matth., XXV, 32 et suiv.
+
+[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.
+
+[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.
+
+[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.
+
+[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec
+naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv.
+
+[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20,
+21 et suiv.
+
+[815] Voir surtout Marc, XII, 34.
+
+[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.
+
+[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son
+_Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la
+première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du
+soir du monde...»
+
+[818] I Cor., XV, 52.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+INSTITUTIONS DE JÉSUS.
+
+
+Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement
+dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le
+plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une
+église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait
+lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence
+les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les
+trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se
+produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les
+deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël
+bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote,
+Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des
+douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821].
+Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés,
+où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus
+confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège
+sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont
+été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions;
+deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs.
+Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des
+enfants.
+
+Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur
+défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan
+était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes
+preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples,
+confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce
+que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous
+dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les
+déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre
+l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
+apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs
+paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un
+tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées
+étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par
+les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que
+ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait
+pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
+l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été
+soigneusement conservées[828].
+
+Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais
+beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à
+annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de
+ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant
+d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il
+est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande
+confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation
+des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce
+que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison
+est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du
+christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux
+bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun
+scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli
+dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier,
+disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un,
+ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
+que durait leur mission.
+
+Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle
+rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et
+polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
+_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant
+alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
+qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez
+rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre
+_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres
+du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus,
+qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la
+toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité.
+Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les
+villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec
+sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre
+les âmes, mais les sauver.»
+
+Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres
+c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus
+merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient
+une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent
+au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit
+par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des
+procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les
+psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des
+breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette
+théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux
+qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne
+figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des
+charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de
+crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses
+disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en
+étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en
+cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien
+sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en
+quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de
+l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841],
+prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions
+infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en
+agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842].
+Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret
+des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].
+
+Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du
+pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus.
+Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des
+âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que
+quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
+Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre
+certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de
+réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être
+exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été
+prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par
+laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne
+fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises
+particulières, et encore cette première constitution se fit-elle
+purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs
+personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes
+espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
+Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent
+au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.
+
+Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale
+appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois,
+sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845].
+Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le
+Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et
+l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images
+indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le
+Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la
+Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à
+ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à
+celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la
+mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850].
+L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et
+rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus,
+pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le
+syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui
+paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852],
+conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,»
+de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore
+cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un
+_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le
+remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive
+et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui
+devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le
+_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la
+Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des
+spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme,
+à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de
+l'orthodoxie et du dogme universel.
+
+Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux,
+renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée
+de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à
+l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se
+croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait
+mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes
+nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le
+seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de
+l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
+nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les
+évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien
+moindre que la tradition[856].
+
+La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,
+quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions
+font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est
+qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont
+l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait
+quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois
+surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un
+mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je
+vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain
+du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui
+qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
+jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il,
+se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là
+Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère?
+Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant
+avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé
+la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le
+pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et
+le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le
+scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?»
+Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la
+chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
+point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
+en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier
+jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est
+véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon
+sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a
+envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont
+mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain
+vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta
+plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se
+rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair
+ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les
+douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour
+Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de
+proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»
+
+Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte,
+s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal
+accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
+à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein.
+Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant
+servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène.
+Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de
+Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière
+Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du
+pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté
+le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous
+laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle
+de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le
+rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que
+c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était
+particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la
+présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite
+prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même
+presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on
+se fit du festin sacré[863].
+
+Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments
+les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à
+chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme.
+Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle
+ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était
+considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître
+usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus
+tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste
+dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant
+rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier
+(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses
+disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style
+figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre
+breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement
+substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
+l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;»
+tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui
+étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.»
+
+Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il
+était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à
+Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que
+d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole
+de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de
+la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans
+la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au
+moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On
+retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de
+la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui
+lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de
+ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela
+facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais
+une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré
+d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel
+point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on
+vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été
+un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des
+années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le
+calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant
+lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la
+vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de
+traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction
+rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite,
+des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la
+métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité.
+
+
+NOTES:
+
+[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.
+
+[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et
+suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.
+
+[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.
+
+[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,
+Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III,
+30, 31, 39; V, 24.
+
+[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.
+
+[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et
+suiv.; Jean, XIV, 22.
+
+[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33
+et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.
+
+[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.
+
+[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.
+
+[829] Luc, IX, 6.
+
+[830] Luc, X, 11.
+
+[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de
+l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie.
+
+[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.
+Comp. IIe épître de Jean, 10-11.
+
+[833] Luc, IX, 52 et suiv.
+
+[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;
+Jean, XIII, 20.
+
+[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.
+
+[836] Matth., XVII, 18-19.
+
+[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.
+
+[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.
+
+[839] Marc, XVI, 20.
+
+[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.
+
+[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon.
+
+[842] Matth., XII, 24 et suiv.
+
+[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.
+
+[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.
+
+[845] Matth., IX, 3 et suiv.
+
+[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.
+
+[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;
+XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.
+
+[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.
+
+[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;
+_Act_., I, 5, 8; X, 47.
+
+[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.
+
+[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.
+
+[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]),
+«l'accusateur.»
+
+[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.
+
+[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi
+opificio_, § 6.
+
+[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_.
+
+[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[857] Jean, VI, 32 et suiv.
+
+[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,
+dans Jean, IV, 10 et suiv.
+
+[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style
+propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote
+rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être
+dénuée de réalité historique.
+
+[860] Luc, XXIV, 30,35.
+
+[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.
+
+[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,
+VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et
+suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit
+de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de
+l'alimentation.
+
+[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles
+représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans
+sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom
+Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme
+le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus
+ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques.
+
+[864] Luc, XXII, 15.
+
+[865] _Act._, II, 42, 46.
+
+[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.
+
+[867] Matth., XVIII, 20.
+
+[868] V. ci-dessus, p. 244.
+
+[869] Jean, XII entier.
+
+[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.
+
+
+Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur
+l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète.
+La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de
+rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile
+tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était
+interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le
+détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent
+mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la
+secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la
+continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble
+approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il
+était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied
+t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il
+vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que
+d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si
+ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de
+toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir
+ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la
+génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du
+royaume de Dieu[876].
+
+Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société
+durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son
+enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église
+chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite
+secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à
+la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans
+le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même
+chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait
+réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout
+entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même,
+les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde
+qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs
+excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où
+l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune
+concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la
+totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il,
+quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses
+enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
+dans le monde à venir, la vie éternelle[877].»
+
+Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples
+respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,
+lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens
+d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un
+«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée
+que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige
+de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu
+à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de
+route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent
+pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que
+vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],»
+disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges,
+qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_,
+leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut
+son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
+de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une
+ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui
+donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance,
+de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé,
+ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»
+
+Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie
+la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce
+cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était
+son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes
+persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des
+agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues,
+traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son
+père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.
+«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur
+plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps,
+et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole,
+et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
+Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous
+valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me
+confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais
+quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
+les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est
+aux deux[884].»
+
+Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses
+exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la
+nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on
+n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait
+pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et
+même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un
+ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon
+disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait
+alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine,
+et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de
+dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection
+chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des
+premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment
+grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans
+ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur,
+il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.
+Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon
+disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père
+et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils
+ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est
+se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se
+sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre
+lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
+accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
+caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il
+dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme,
+laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les
+morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un
+autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
+d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond:
+«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas
+fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et
+parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées,
+faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous
+qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur
+vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et
+vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon
+fardeau léger[889].»
+
+Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée,
+exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A
+force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien
+sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ
+qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la
+république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués
+en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est
+introduit dans le monde.
+
+Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée
+dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre
+durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler
+impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens
+une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes
+maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
+encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme
+dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux,
+le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple,
+devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile,
+qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se
+rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La
+perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la
+société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du
+monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les
+sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement
+héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour
+l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des
+règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est
+certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de
+la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un
+sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces
+excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de
+l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
+des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui
+demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses
+exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec
+infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
+sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté.
+
+On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés,
+tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il
+était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,
+l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il
+avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de
+croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
+il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres
+fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard),
+la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père
+et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de
+supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
+second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une
+hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher
+sa soif[893].
+
+La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il
+ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le
+monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que
+je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le
+glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
+deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
+père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère.
+Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis
+venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle
+déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
+l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à
+Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous.
+Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
+plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous
+persécuteront[897].»
+
+Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par
+les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était
+plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité.
+Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
+angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du
+royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
+vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le
+déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le
+portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
+oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les
+classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
+impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se
+répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les
+mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
+ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre
+ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion
+n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par
+exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations
+suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien
+faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à
+l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition:
+il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
+abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par
+moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de
+sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute
+résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence
+absurdes[904].
+
+Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal
+contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se
+révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de
+Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne
+l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes,
+s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur
+niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques
+mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à
+l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le
+délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais
+impeccable dans sa céleste sérénité.
+
+
+NOTES:
+
+[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.
+
+[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.
+
+[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.
+
+[874] Matth., XIX, 12.
+
+[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.
+
+[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite
+dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.
+Rom., Epist. II, 12.
+
+[877] Luc, XVIII, 29-30.
+
+[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,
+9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;
+Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.
+
+[879] Marc, IX, 38 et suiv.
+
+[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824.
+
+[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.
+
+[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,
+ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus.
+
+[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.
+
+[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.
+
+[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style
+de Luc.
+
+[886] Luc, XIV, 33.
+
+[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,
+33; Jean, XII, 25.
+
+[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.
+
+[889] Matth., XI, 28-30.
+
+[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.
+
+[891] Marc, X, 45.
+
+[892] Luc, VI, 22 et suiv.
+
+[893] Luc, XII, 50.
+
+[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6.
+
+[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.
+
+[896] Jean, XVI, 2.
+
+[897] Jean, XV, 18-20.
+
+[898] Jean, XII, 27.
+
+[899] Marc, III, 21 et suiv.
+
+[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.
+
+[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.
+
+[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.
+
+[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;
+IX, 31; X, 32.
+
+[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+OPPOSITION CONTRE JÉSUS.
+
+
+Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus
+eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême
+liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui
+s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de
+personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une
+voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à
+gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas
+cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort
+sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le
+tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus
+pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles,
+qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en
+voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de
+prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien
+de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain
+amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les
+simples des moyens bons pour eux seuls.
+
+Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que
+Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et
+inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses
+domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent
+lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande
+simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes
+pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par
+rassurer le tétrarque et dissiper le danger.
+
+Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à
+la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement
+l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa
+gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en
+lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes,
+n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de
+l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il
+soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du
+prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que
+Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair
+que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.
+«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si
+Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a
+longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre.
+Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
+plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever
+jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles
+qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome
+existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
+jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que
+toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du
+jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce
+qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de
+Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au
+jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce
+qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus
+que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
+commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs
+tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a
+pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de
+plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser
+à l'évidence, et disait que, même à l'instant où le Fils de l'homme
+apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour
+douter de lui[916].
+
+Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du
+philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
+partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un
+des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la
+controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y
+eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
+entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
+modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de
+l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par
+exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était
+exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité
+dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui
+à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme
+Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes
+très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait
+devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce
+doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni
+résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son
+caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier
+ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même
+contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
+livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les
+retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
+était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait
+intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.
+Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre
+d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
+sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé,
+et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs
+des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes
+d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer
+d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution
+ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
+Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la
+réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de
+même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers
+une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes
+les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes
+absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez
+l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison
+que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a
+rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire
+qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté
+de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que
+dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?
+
+L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme
+orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en
+plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le
+nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à
+Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y
+venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit
+étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse,
+officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières
+étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient.
+Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,
+en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui
+marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les
+cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux
+fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les
+murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon»
+(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le
+«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme
+s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien
+_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à
+accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur
+de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en
+effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand
+relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple,
+dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus
+fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par
+les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais
+il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la
+réalité.
+
+L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout
+d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à
+comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des
+pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus
+recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens
+voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un
+pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain
+d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans
+les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue.
+Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec
+crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse
+représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes
+avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des
+vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux
+et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses
+beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes
+semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant
+toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant
+consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou
+anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif,
+l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la
+Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute,
+ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le
+peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour
+frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous
+Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais
+prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que
+puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère
+d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,
+c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a
+jamais fait ni pu faire.
+
+Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La
+tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état
+religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme
+traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux
+«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il
+prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les
+néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de
+même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà
+pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
+«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie
+courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus
+tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement
+la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte
+contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en
+général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle.
+Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien
+aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le
+mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but
+était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur
+d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de
+l'humanité.
+
+Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques
+extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses
+disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs
+reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne
+s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et
+tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré
+son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient
+dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à
+une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à
+l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée
+avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux
+hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre
+publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends
+grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple
+comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la
+semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au
+contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se
+frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre
+pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa
+maison, mais non l'autre[934].»
+
+Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la conséquence
+de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même
+genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient,
+avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette
+fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait
+dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé.
+Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus
+s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
+que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant,
+comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses
+exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
+coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie.
+Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
+traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui
+l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
+ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
+et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
+Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font
+qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
+rage.
+
+Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie
+son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et
+employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à
+Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du
+nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus
+trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement
+d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au
+danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée,
+était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il
+voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
+prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point
+mourir hors de Jérusalem[939].
+
+
+NOTES:
+
+[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.
+
+[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.
+
+[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.
+
+[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4.
+
+[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
+suiv.
+
+[910] Luc, XIII, 31 et suiv.
+
+[911] Jean, VII, 5.
+
+[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.
+
+[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.
+
+[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.
+
+[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.
+
+[916] Luc, XVIII, 8.
+
+[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.
+
+[918] Matth., III, 7.
+
+[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.
+
+[920] XLII, 2-3.
+
+[921] Matth., XII, 19-20.
+
+[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.
+
+[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36
+
+[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
+V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké
+Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
+de Bab., _Sota_, 22 _b_.
+
+[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
+de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage
+offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la
+rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
+hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud
+peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque
+où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.»
+
+[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
+_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.
+
+[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.
+
+[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.
+
+[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_,
+100 _b_.
+
+[930] Matth., XV, 2.
+
+[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.
+
+[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
+init.; XI, 38 et suiv.
+
+[933] Luc, XI, 41.
+
+[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.
+
+[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.
+
+[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.
+
+[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.
+
+[938] Marc, III, 6.
+
+[939] Luc, XIII, 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM.
+
+
+Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui
+l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à
+dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la
+fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons
+adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942],
+l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait
+dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi
+au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret.
+Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de
+quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins
+fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque
+seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des
+Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore
+s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus
+ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est
+passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se
+terminera par les angoisses de la mort.
+
+Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en
+Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un
+étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance
+qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était
+sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
+de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes,
+qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces
+chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
+malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici
+à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action
+qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses
+disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui
+avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de
+nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre.
+«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures;
+est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?»
+
+La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il
+avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les
+campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes
+qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une
+simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde,
+accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse
+des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son
+imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces
+murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
+mais de la tranquille sérénité des champs.
+
+L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables.
+Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
+Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du
+temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes
+votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il;
+eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur
+pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
+qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole:
+«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur
+superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en
+critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui
+donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer
+le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra
+naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie
+conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé,
+était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir.
+Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement
+de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le
+centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
+calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
+s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
+controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande
+élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une
+sorte d'infériorité.
+
+Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit
+à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir
+passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans
+la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
+établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé
+_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
+allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
+l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de
+Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
+plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et
+donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé,
+Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
+grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
+dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et
+sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette
+banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples;
+on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
+maison.
+
+Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la
+colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à
+une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de
+Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois
+personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup
+de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une
+personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire,
+nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par
+ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de
+Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur,
+alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
+«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de
+beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la
+meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar,
+ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon
+le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble,
+partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus
+oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur,
+il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
+cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
+Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
+perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
+étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du
+soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait
+comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
+tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les
+autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues
+les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces
+moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes
+enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
+pas voulu[966]!»
+
+Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se
+laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante
+que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux
+des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué
+de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et
+mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
+entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être
+juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup
+d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les
+bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus
+et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres:
+«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
+fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une
+canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial
+admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie
+de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour
+qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à
+Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis
+directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés.
+
+Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement
+beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé
+sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale
+des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de
+son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses
+affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de
+fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète,
+théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent
+un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
+scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations
+insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne
+pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête,
+avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
+ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait
+d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
+étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se
+touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
+sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
+et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les
+règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le
+charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des
+triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme
+adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
+l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du
+monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
+plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui
+que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si
+juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la
+première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup
+signa son arrêt de mort.
+
+Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de
+traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans
+l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout
+entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du
+dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
+_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que
+de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des
+pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces
+incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges,
+qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
+simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
+s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
+faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant
+évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En
+tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction
+bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le
+pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces
+mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient
+les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
+«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés
+dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau.
+
+Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur
+le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
+de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la
+profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec
+l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
+voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un
+groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens»
+(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
+zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et
+que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit.
+Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à
+César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer
+à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
+la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui
+est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme!
+Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
+fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du
+vrai libéralisme et de la vraie civilisation!
+
+Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses
+disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous
+le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
+voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
+entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux
+pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
+qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour
+tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent
+pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
+suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
+je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la
+crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier,
+disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
+savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
+blanc pour la moisson[980].»
+
+Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
+combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes
+et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
+comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
+pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des
+autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.
+
+«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se
+promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils
+ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les
+premières places dans les festins et les premiers sièges dans les
+synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à
+eux!...
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
+de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
+des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y
+entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
+simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur
+à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte,
+et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car
+vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
+marche sans le savoir[984]!
+
+«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet,
+et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la
+justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait
+observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides
+aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
+engloutissez un chameau, malheur à vous!
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
+dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
+rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien
+aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du
+dehors[987].
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à
+des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
+dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
+apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et
+de péché.
+
+«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les
+tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
+Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé
+avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous
+êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de
+combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
+dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants;
+vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
+vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
+retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre,
+depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
+Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le
+dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera
+redemandé[991].»
+
+Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le
+royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était
+destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
+contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
+ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le
+rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme
+légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux
+encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler
+ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
+lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il,
+je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en
+rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas
+bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent
+des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot
+fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de
+mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières
+du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
+orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
+faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
+l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple
+du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé,
+samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de
+ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie
+intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore
+abrogées[1000].
+
+
+NOTES:
+
+[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.
+
+[941] Jean, VII, 1.
+
+[942] Jean, VII, 5.
+
+[943] Jean, VII, 10.
+
+[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.
+
+[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.
+
+[946] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.
+
+[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
+XXII, 10-12.
+
+[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
+Mare, XI, 11.
+
+[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.
+
+[951] Marc, XII, 41.
+
+[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
+pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a
+entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble
+signifier «pressoir à huile.»
+
+[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.
+
+[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.
+
+[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8.
+
+[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
+des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_.
+
+[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.
+
+[958] Jean, XI, 5.
+
+[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.
+
+[960] Jean, XI, 20.
+
+[961] Luc, X, 38 et suiv.
+
+[962] Jean, XI, 35-36.
+
+[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
+suiv.
+
+[964] Marc, XIII, 3.
+
+[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6.
+
+[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.
+
+[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.
+
+[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd
+katon_, III, 1.
+
+[969] Jean, VII, 45 et suiv.
+
+[970] Jean, VIII, 13 et suiv.
+
+[971] Matth., XXI, 23-37.
+
+[972] Matth., XXII, 23 et suiv.
+
+[973] Matth., XXII, 42 et suiv.
+
+[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.
+
+[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII
+par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est
+que relative.
+
+[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
+de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
+anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de
+tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités
+singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des
+compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
+de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans
+l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._,
+III, 39).
+
+[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.
+
+[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
+suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3.
+
+[979] Jean, X, 1-16.
+
+[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.
+
+[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin,
+contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient
+attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des
+passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18.
+
+[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
+coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV,
+38-39; _Deutér._, XXII, 12).
+
+[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
+casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui
+décourage les simples.
+
+[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
+marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
+Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici
+aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on
+viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions
+à la Loi.
+
+[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les
+pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4).
+
+[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
+26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains
+pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir
+ci-dessus, p. 328.
+
+[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce
+verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des
+pharisiens.
+
+[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la
+chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note
+1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i,
+1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
+Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont
+se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p.
+328.)
+
+[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation.
+
+[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum
+dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et
+Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit
+(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de
+Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre
+est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon
+l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
+contraire le premier.
+
+[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.
+
+[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
+suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.
+
+[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.
+
+[994] Jean, IX, 39.
+
+[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV,
+38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.
+
+[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.
+
+[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
+Cor., XI, 25.
+
+[998] Jean, X, 20.
+
+[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.
+
+[1000] Luc, XI, 53-54.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS.
+
+
+Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison
+y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes,
+était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
+composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et
+recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de
+Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est
+aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
+ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme
+s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait
+déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
+y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des
+anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous
+le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
+derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005].
+
+A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par
+Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les
+sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des
+lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans
+les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un
+voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays
+mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait
+l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il
+y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho.
+Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de
+ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
+de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche,
+désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur
+un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut
+touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut
+descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura
+beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
+pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme
+pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna,
+dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts
+qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de
+Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit
+beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on
+lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un
+moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
+aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien
+arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe
+en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme
+cette dernière province un «pays divin[1012].»
+
+Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa
+première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où
+se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
+conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume
+de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand
+miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La
+résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait
+de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
+essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des
+temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le
+fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
+que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus
+lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
+avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé
+à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il
+obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
+carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
+lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en
+présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de
+composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout
+est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux
+bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la
+narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits
+de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les
+synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une
+connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie,
+et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre
+sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
+vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
+miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En
+d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose
+qui fut regardé comme une résurrection.
+
+La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce
+genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en
+douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble
+que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs
+alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put
+ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la
+bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
+entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes.
+Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de
+bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
+tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on
+pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe
+et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans
+Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près
+du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les
+assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les
+miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans
+l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans
+l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il
+avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses
+bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut
+naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La
+foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le
+but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait
+aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les
+bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
+le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!...
+Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux
+soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes
+pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à
+triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
+bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des
+stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées
+par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a
+des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint
+Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule
+et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
+allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher
+aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant,
+plus difficile à soutenir.
+
+Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua
+sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en
+avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent
+beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en
+scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus
+étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis
+par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne
+revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait
+de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux
+pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce
+bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des
+prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée:
+«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question,
+c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste,
+le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est
+utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»
+
+«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du
+quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se
+trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par
+Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem
+dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une
+fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque
+année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
+autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
+36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent
+à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de
+lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît
+avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir
+prépondérant.
+
+Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils
+de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité
+du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le
+souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit
+ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta
+très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût
+hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves.
+Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
+dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette
+dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce
+qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût
+devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient
+aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
+alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de
+Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur
+fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de
+la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti
+sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à
+associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le
+premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat
+annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un
+vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder
+beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de
+crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la
+famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important
+personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était
+sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les
+jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031].
+L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du
+Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
+mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux,
+cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse
+et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
+et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui
+vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
+représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
+terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû
+porter le poids des malédictions de l'humanité.
+
+C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot
+décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que
+le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint
+ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds.
+Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée
+de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions
+populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux,
+prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils
+amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée
+par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence
+dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le
+renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
+honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
+plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le
+christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en
+Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette
+circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance
+qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il
+réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive.
+Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique,
+Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un
+homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous,
+détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs
+depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends
+cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même.
+Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions
+populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le
+meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
+l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative,
+il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort
+de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
+qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès
+lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est
+de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre.
+Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
+va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte
+désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
+décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité.
+
+La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le
+commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque
+temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron,
+du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut
+quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
+ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient
+donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon
+sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037].
+
+
+NOTES:
+
+[1001] Jean, X, 23.
+
+[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.
+
+[1003] Jos., endroits cités.
+
+[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux
+dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf.
+_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott).
+
+[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.
+
+[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
+suiv.
+
+[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.
+
+[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
+des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de
+Galilée à Jérusalem par la Pérée.
+
+[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
+_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.
+
+[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.
+
+[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.
+
+[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
+_Antiq._, XV, iv, 2.
+
+[1013] Jean, XI, 1 et suiv.
+
+[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
+suiv.; VIII, 41 et suiv.
+
+[1015] Jean, XI, 3 et suiv.
+
+[1016] Jean, XI, 35 et suiv.
+
+[1017] Jean, XI, 33, 38.
+
+[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.
+
+[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.
+
+[1020] Jean, XII, 10.
+
+[1021] Jean, XI, 47 et suiv.
+
+[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.
+
+[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_
+devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.
+
+[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.
+
+[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.
+
+[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.
+
+[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.
+
+[1029] Luc, III, 2.
+
+[1030] _Act._, V, 17.
+
+[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.
+
+[1034] Jean, XI, 48.
+
+[1035] Jean, XI, 53.
+
+[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
+9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
+Ephrôn] et [Greek: Ephraim].
+
+[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
+nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu
+renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS.
+
+
+Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois
+la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en
+plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de
+Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son
+comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La
+persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la
+préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé
+choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et
+à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé
+de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
+ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
+partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine
+est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
+ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur
+eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait
+de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
+routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe
+de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un
+sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises,
+il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté
+à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
+plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
+fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
+s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri
+inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du
+Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux.
+Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
+fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de
+leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait
+mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
+lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.
+
+L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin
+de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis
+se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
+sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
+atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
+maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un
+grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se
+réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et
+aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
+jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards.
+Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un
+redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à
+marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour
+donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner,
+portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle
+cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la
+vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de
+distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des
+excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
+cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la
+bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda
+de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là
+une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le
+parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des
+pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
+au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les
+honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de
+David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement:
+«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
+pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en
+ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].
+
+Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à
+Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des
+Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
+elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à
+quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
+oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des
+figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de
+satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu.
+Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie
+et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie,
+selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux
+habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
+firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements
+sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
+précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils
+de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques
+personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi,
+fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les
+pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les
+Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était:
+«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on.
+Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit
+événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou
+l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
+avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
+ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion
+était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers.
+Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus
+vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent
+piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses
+disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue.
+Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village
+de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
+descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il
+remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
+des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062].
+
+Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli
+l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont
+d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et
+de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait
+tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette
+heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit
+entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
+version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani.
+Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples
+endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors
+il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une
+angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine
+l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a
+présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir
+dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été
+placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si
+cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui
+aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas
+dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066].
+Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
+le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur
+Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à
+douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le
+jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à
+une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve
+toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
+présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout
+est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que
+conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent
+comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les
+claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne
+et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
+qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée,
+qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres?
+Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
+pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On
+l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre
+close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de
+naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
+âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit
+bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut
+pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
+jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et
+sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et
+de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de
+la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle
+accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et
+se consoler.
+
+Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes
+de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les
+pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
+mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation
+immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
+conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une
+esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le
+vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on
+résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on
+craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi.
+On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait
+tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans
+quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples,
+espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
+simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
+Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son
+maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même
+(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la
+brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
+sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition
+chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là
+avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre;
+il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut
+que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze
+saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si
+absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
+dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
+qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
+par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre
+une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son
+amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne
+suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis
+le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
+croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
+La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette
+hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
+s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers
+fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les
+intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était
+destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe
+à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait
+trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie
+avait causé dans la petite société bien d'autres froissements.
+
+Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son
+maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont
+quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de
+maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple
+est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas
+résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti
+républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
+sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un
+léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la
+folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre
+Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral,
+puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
+dit-on, se donna la mort.
+
+Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des
+siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au
+jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait
+la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se
+continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
+pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
+caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés
+des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire
+qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
+l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
+n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus
+tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église
+primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance
+nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
+foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés
+sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et
+le point de départ des plus fécondes institutions.
+
+Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était
+rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce
+moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids
+des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun
+de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
+de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
+était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la
+poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
+coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis,
+un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment
+d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
+s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis
+quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à
+tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute.
+Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on,
+demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?»
+
+Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit
+signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui
+pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de
+cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun
+nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait
+offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à
+Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à
+Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
+furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des
+ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079].
+
+Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions
+dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à
+demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de
+Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et
+l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce
+qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers
+temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus
+alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
+en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des
+disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de
+parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
+beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du
+pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
+jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que
+l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de
+l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa
+mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour
+ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
+une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de
+Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la
+«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de
+la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
+nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080].
+Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi
+l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances,
+la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081].
+
+De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel,
+que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles.
+Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le
+dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de
+circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
+narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne
+connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
+l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour
+lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable
+que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite
+obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans
+quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une
+leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort,
+par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène
+toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.
+
+Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence
+mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
+dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église,
+constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des
+discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je
+vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
+uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que
+vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
+plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
+de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
+communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne,
+c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment,
+quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent
+encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au
+milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison
+devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
+buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la
+vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
+mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin
+céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090].
+
+Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus
+gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le
+maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques
+précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie.
+«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il
+vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
+armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se
+croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la
+mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
+Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus
+l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne
+faibliraient pas.
+
+
+NOTES:
+
+[1038] Luc, XIX, 11.
+
+[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.
+
+[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.
+
+[1041] Luc, XIX, 12-27.
+
+[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.
+
+[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
+suiv.
+
+[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.
+
+[1045] Matth., XX, 28.
+
+[1046] Jean, XI, 56.
+
+[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
+répondait à la journée du samedi, 21 mars.
+
+[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.
+
+[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
+attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir
+quand vous mangez chez autrui.
+
+[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour.
+
+[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point,
+comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du
+corps sur le divan ou _triclinium_.
+
+[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
+XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.
+
+[1053] Jean, XII, 12.
+
+[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.
+
+[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_;
+_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
+résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_,
+qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
+lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
+Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village,
+comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme.
+
+[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
+suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.
+
+[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.
+
+[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre
+Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une
+bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système
+qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
+d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
+_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
+p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.
+
+[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.
+
+[1060] Jean, XII, 20 et suiv.
+
+[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.
+
+[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.
+
+[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et
+sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit
+les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques.
+
+[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.
+
+[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
+et suiv.
+
+[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
+d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
+dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
+XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).
+
+[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.
+
+[1068] Matth., XXI, 46.
+
+[1069] Matth., XXVI, 55.
+
+[1070] Jean, XII, 6.
+
+[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent.
+
+[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.
+
+[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.
+
+[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.
+
+[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
+XIII, 29.
+
+[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
+Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
+récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose
+formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau
+(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
+Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.
+
+[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
+suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.
+
+[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit
+des synoptiques.
+
+[1080] Luc, XXII., 20.
+
+[1081] I Cor., XI, 26.
+
+[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
+XI, 23-25.
+
+[1083] Ch. VI.
+
+[1084] Ch. XIII-XVII.
+
+[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
+suiv.
+
+[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du
+récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins
+de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
+Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel
+de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33)
+est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas
+avoir été familière à Jésus.
+
+[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.
+
+[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.
+
+[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.
+
+[1090] Luc, XXII, 29-30.
+
+[1091] Luc, XXII, 36-38.
+
+[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
+et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS.
+
+
+La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit de la
+salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se
+rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied
+du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
+immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui,
+quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches.
+C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de
+police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un
+détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation
+émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les
+habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait
+le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition
+des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même,
+selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour
+signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
+circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance
+de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins
+oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du
+grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra
+lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
+contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples
+prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent
+pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
+d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit,
+en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].
+
+La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était
+très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur»
+(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion,
+est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence
+fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle
+de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,»
+on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on
+s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il
+puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On
+allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que
+les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème.
+On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu
+l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
+la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi
+de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du
+reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103].
+
+Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché
+à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties,
+fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait
+pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
+Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses
+propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque,
+de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la
+condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà
+vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
+d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
+personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
+doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer
+dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui
+avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il
+engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette
+réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le
+vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des
+assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.
+
+Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan.
+Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais
+Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de
+le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre
+et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
+Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux,
+trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets,
+dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par
+trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il
+pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
+lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne
+nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une
+circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui
+avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer
+amèrement[1106].
+
+Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait
+s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
+Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre
+officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait
+naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez
+lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance
+selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant
+le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je
+détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut
+cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la
+loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et
+refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit,
+le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie;
+Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la
+prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé
+à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
+Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa
+règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des
+prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au
+point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un
+blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient
+punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara
+coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
+secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La
+frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps établies ne
+permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la
+sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien
+légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que
+leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé
+avec un si insouciant dédain.
+
+Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de
+mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en
+Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura
+le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille
+infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113].
+
+Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau
+réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
+prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis
+l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le
+légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas
+citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
+l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les
+fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi
+religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi
+juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
+aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
+consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore
+régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
+sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits
+religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de
+l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état
+de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une
+nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que
+si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions
+défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux
+Juifs pour le mettre à mort[1115].
+
+Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire,
+qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour
+Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau
+pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés
+en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils
+restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au
+_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on
+nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui
+revêtait le sol.
+
+A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être
+mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec
+Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent,
+aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
+paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en
+parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
+réciproque des deux interlocuteurs.
+
+Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du _pilum_ ou
+javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122],
+n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante.
+Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous
+ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes
+et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
+Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant,
+emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
+grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville
+très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés
+prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté
+d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines
+religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
+civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les
+actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
+administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
+charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait
+tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le
+fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des
+gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait
+autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour
+l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
+pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
+rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
+vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute
+amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient
+de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
+écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa
+résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un
+orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
+ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions
+sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
+destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort
+prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
+ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le
+procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette
+nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130].
+Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
+des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur
+eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car
+le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!
+
+Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et
+calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
+tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du
+procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque
+fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le
+revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être
+versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
+Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
+avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
+renvoyer absous.
+
+Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que
+ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses
+prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
+ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et
+comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était
+plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
+pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
+coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les
+conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
+Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à
+César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des
+Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
+équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait
+constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne
+distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son
+glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
+jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire
+Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette
+profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait
+expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la
+possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet
+idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur
+inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique
+chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à
+la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur
+paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
+l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient
+aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
+mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
+pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
+la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la
+règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents
+dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].
+
+Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses
+propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
+déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la
+fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
+Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137],
+essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
+le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La
+proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en
+même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent
+promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
+suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
+Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il
+s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
+Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été
+arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur
+générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut
+obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.
+
+Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
+accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le
+fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui.
+Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à
+répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut
+tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que
+l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le
+préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate
+voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée,
+tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
+tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
+une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches
+épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la
+tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le
+souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi
+des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
+tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se
+soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité
+de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes
+auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires,
+ne fussent pas descendus à de telles indignités.
+
+Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à
+couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant
+quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au
+dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que
+l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle
+n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable
+sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!»
+retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en
+plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni
+de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait
+réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
+temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus,
+cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon
+une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on,
+était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts
+bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne
+et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
+plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui
+protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la
+domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère,
+pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop
+tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
+quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
+gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]»
+Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
+ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un
+rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les
+Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
+sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
+l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
+responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens,
+l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur
+nous et sur nos enfants[1153]!»
+
+Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils
+sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que
+les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce
+qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance
+religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
+pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de
+ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un
+pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains.
+Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la
+sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
+gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première
+pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté
+cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a
+horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.
+
+Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le
+vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il
+n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne
+doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il
+a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
+le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été
+Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui
+crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme
+les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
+mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour
+cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi
+mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait
+la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi.
+Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire.
+Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous
+avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
+de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la
+férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
+tout la subir.
+
+Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
+verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera
+des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
+encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont
+prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces
+égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée
+le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le
+christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait
+essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme
+dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa
+le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à
+l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par
+tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses
+violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il
+devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le
+premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple
+d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
+Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua
+son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux
+mérité du genre humain!
+
+
+NOTES:
+
+[1093] Jean, XIII, 30.
+
+[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI,
+30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes
+que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le
+festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
+IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.
+
+[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.
+
+[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.
+
+[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
+_Act._, I, 16.
+
+[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus
+se nomme lui-même.
+
+[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.
+
+[1100] Jean, XVIII, 10.
+
+[1101] Marc, XIV, 51-52.
+
+[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires.
+Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5.
+
+[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même
+traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.
+
+[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.
+
+[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
+que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
+quatrième évangile.
+
+[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
+et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.
+
+[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.
+
+[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.
+
+[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
+de cette scène.
+
+[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
+
+[1111] Luc, XXIII, 50-51.
+
+[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.
+
+[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.
+
+[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
+XVIII, 28.
+
+[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.
+
+[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.
+
+[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de
+Jérusalem.
+
+[1118] Jean, XVIII, 28.
+
+[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque.
+
+[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
+33.
+
+[1121] Jean, XVIII, 29.
+
+[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
+Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration
+militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
+_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que
+_Torquatus_.
+
+[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.
+
+[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.
+
+[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.
+
+[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.
+
+[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
+suiv.; Luc, XIII, 1.
+
+[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.
+
+[1130] Jean, XVIII, 35.
+
+[1131] Matth., XXVII, 19.
+
+[1132] Luc, XXIII, 2, 5.
+
+[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.
+
+[1134] Jean, XVIII, 38.
+
+[1135] _Act._, XVIII, 14-15.
+
+[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une
+exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite,
+la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait
+pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que
+l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à
+des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._,
+XVIII, iii, 3).
+
+[1137] Marc, XV, 10.
+
+[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.
+
+[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
+leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités.
+
+[1140] Matth., XXVII, 16.
+
+[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.
+
+[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
+voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.
+
+[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.
+
+[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
+XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.
+
+[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
+11; Jean, XIX, 2 et suiv.
+
+[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B.
+
+[1147] Luc, XXIII, 16, 22.
+
+[1148] Jean, XIX, 7.
+
+[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.
+
+[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie
+des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus
+était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement
+cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant
+plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous
+l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas,
+Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la
+narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour
+l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît
+avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue
+d'un but d'édification était sensible.
+
+[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude
+de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg.
+ad Caïum_, § 38.
+
+[1152] Voir ci-dessus, p. 402.
+
+[1153] Matth., XXVII, 24-25.
+
+[1154] Jean, XIX, 7.
+
+[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+MORT DE JÉSUS.
+
+
+Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses
+ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de
+crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
+condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les
+prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la
+croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de
+Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la
+lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les
+esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort
+l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait
+comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
+ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les
+honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des
+Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de
+la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que,
+chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer,
+faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de
+troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
+moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était
+environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés
+pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve
+deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et
+le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.
+
+Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais
+près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_;
+il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait
+probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne
+sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement
+au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui
+s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160],
+région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du
+voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à
+l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a
+vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville,
+et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans
+l'enceinte des murs[1162].
+
+Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son
+supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux
+compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
+Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
+brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter
+l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée
+reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il
+semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux
+fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta
+peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun
+disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165].
+
+On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit
+à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que
+par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166].
+Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux
+infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand
+aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la
+caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des
+lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés
+vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans
+la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
+la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses
+vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de
+deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien
+que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par
+la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des
+clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois
+seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
+d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait
+entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
+mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois,
+une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les
+soutenait[1174].
+
+Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante,
+l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à
+boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des
+soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les
+soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
+expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un
+soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
+et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs
+étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait
+d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des
+suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de
+la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé
+cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père,
+pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].»
+
+Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la
+croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI
+DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et
+d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
+furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu
+adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi
+des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien
+changer à ce qui était écrit[1181].
+
+Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et
+être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
+affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui
+avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne
+l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
+Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine
+distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
+croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la
+croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à
+l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne
+comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les
+autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si
+frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne
+rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
+où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour
+l'humanité[1186].
+
+A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
+Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
+sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
+sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux
+de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu!
+Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les
+autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est
+roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
+bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le
+rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns,
+vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre
+appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît
+que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le
+ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
+Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur
+lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie
+de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
+que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour
+une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
+abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
+vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à
+sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
+sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
+déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur
+le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité
+pour des siècles infinis.
+
+L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait
+vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de
+douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas
+mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du
+corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de
+terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres.
+Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée
+mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné
+par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les
+mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
+sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente
+agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au
+coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
+moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
+à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O
+Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus
+préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots:
+«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira.
+
+Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
+achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une
+faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la
+fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences
+infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
+n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète
+immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi!
+Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
+livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
+plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
+deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton
+nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et
+Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
+possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as
+tracée, des siècles d'adorateurs.
+
+
+NOTES:
+
+[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation
+de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou
+du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait
+souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_,
+XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_.
+
+[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée,
+_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.
+
+[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit
+heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à
+neuf heures.
+
+[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
+Hebr._, XIII, 12
+
+[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la
+colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie,
+XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la
+ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de
+l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
+buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.
+
+[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint
+Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité.
+
+[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement
+traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui
+d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus,
+laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
+L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de
+Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre
+porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux
+considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
+d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est
+qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin
+la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection
+qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres
+dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave
+difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
+guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de
+Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à
+croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut
+quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien
+qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent
+par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
+placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
+mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui
+de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une
+montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que
+l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose.
+Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène
+(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
+qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient
+être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait
+élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps
+«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus
+souffrit la mort.
+
+[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_.,
+II, 56.
+
+[1164] Marc, XV, 21.
+
+[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le
+travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête
+à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem.
+
+[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.
+
+[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c.
+
+[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir
+une allusion messianique au PS. LXIX, 22.
+
+[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore,
+_Onirocr_., II, 53.
+
+[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à
+Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
+et suiv.
+
+[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph.
+Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.
+
+[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
+Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
+Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.
+
+[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.
+
+[1174] Voir le _graffito_ précité.
+
+[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
+64.
+
+[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
+d'Avidius Cassius_, 5.
+
+[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
+28-30.
+
+[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.
+
+[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Pétrone, Satyr_., CXI, CXII.
+
+[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus,
+surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention
+d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait
+sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières
+paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou
+trois façons complètement différentes par les témoins les plus
+rapprochés.
+
+[1181] Jean, XIX, 19-22.
+
+[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin»
+de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être
+approché très-près de la croix de Jésus.
+
+[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
+10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.
+
+[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux
+premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses
+amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai,
+convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
+gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
+portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou].
+Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en
+compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui
+prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
+d'autant moins qu'il l'omette à la croix.
+
+[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la
+personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance.
+Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de
+son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande
+considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans
+doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple
+favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
+présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres
+apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute
+autorité.
+
+[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.
+
+[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la
+conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition.
+
+[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.
+
+[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment.
+series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
+suiv.
+
+[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.
+
+[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+JÉSUS AU TOMBEAU.
+
+
+Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de
+compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de
+laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de
+l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par
+les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain
+était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs
+exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût
+pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande;
+des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés,
+et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette
+consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
+prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
+jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
+guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à
+propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
+toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et
+l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup
+de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
+comme un signe de la cessation de vie.
+
+Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il
+est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la
+mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux
+personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes
+pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui,
+détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures
+énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle
+pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve
+dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
+possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
+soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent
+dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité;
+mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle
+qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce
+qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne
+peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques
+précautions[1203].
+
+Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu
+pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le
+soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des
+suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
+Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette
+seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à
+Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes
+considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
+ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
+personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]),
+alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un
+homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette
+époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui
+le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
+_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le
+centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était.
+Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph
+l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la
+croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.
+
+Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une
+fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment.
+Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à
+l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume
+juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
+et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans
+doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.
+
+Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore
+choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce
+transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et
+entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
+avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc
+pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un
+jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais
+servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes
+funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se
+composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
+était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et
+surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le
+flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était
+fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le
+caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour
+lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un
+sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].
+
+Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le
+corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur
+restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
+tout le monde se reposa[1215].
+
+Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de
+très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de
+l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En
+même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la
+communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les
+disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance
+facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des
+apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine
+des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour
+l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace
+qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
+dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
+consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien
+l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de
+récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est
+ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais.
+Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
+dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
+moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu
+ressuscité!
+
+
+NOTES:
+
+[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
+14.
+
+[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
+Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
+
+[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
+veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus.
+
+[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10.
+
+[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la
+suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du
+patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm,
+traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
+99-100.
+
+[1199] Jean, XIX, 31-35.
+
+[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.
+
+[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.
+
+[1202] Marc, XV, 44-45.
+
+[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à
+exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour
+système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII,
+62 et suiv.; XXVIII, 11-15.
+
+[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
+Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline,
+XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII.
+
+[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.
+
+[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
+d'Ephraïm.
+
+[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
+et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.
+
+[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.
+
+[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.
+
+[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.
+
+[1211] Jean, XIX, 41-42.
+
+[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du
+caveau Joseph d'Arimathie lui-même.
+
+[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le
+tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
+la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
+sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à
+Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement
+dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels
+on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
+Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1).
+Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près
+exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux
+d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement
+modifié.
+
+[1214] Luc, XXIII, 56.
+
+[1215] Luc, XXIII, 54-56.
+
+[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.
+
+[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.
+
+[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
+2).
+
+[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
+chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
+évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle
+s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2,
+11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de
+la résurrection.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS.
+
+
+Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de
+notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29,
+la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni
+postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque,
+Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
+mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux
+destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
+un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à
+la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur
+Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le
+procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda
+encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
+de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée
+qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
+dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
+martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
+siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au
+comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant
+qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de
+régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les
+procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
+satisfaire leurs instincts violents et hautains.
+
+Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique.
+Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la
+jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par
+cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
+un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
+et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
+son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
+par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna
+le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le
+suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
+s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt
+dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
+Jean-Baptiste.
+
+Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent
+sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un
+champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont
+Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
+que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une
+tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
+chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à
+terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
+accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
+châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas
+l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
+perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans
+son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
+pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le
+bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait
+sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du
+ciel.
+
+Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien
+éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
+judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
+tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire
+était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur
+était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
+douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir
+au monde une complète transformation. A la fois théocratique et
+démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion
+des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
+Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume
+de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en
+principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la
+loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
+spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des
+siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi.
+L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une
+affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher.
+Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine
+des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler
+une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant
+le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
+empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
+premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire,
+l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
+l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de
+l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.
+
+Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne
+fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en
+porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du
+Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine
+d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde,
+légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est
+l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent
+contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la
+Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les
+aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
+l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
+établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à
+l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la
+conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]?
+
+
+NOTES:
+
+[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le
+14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
+année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an
+29 ou descendre à l'an 36.
+
+[1221] Luc, III, 1.
+
+[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.
+
+[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un
+apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
+Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
+paraît aussi provenir d'actes légendaires.
+
+[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.
+
+[1225] Jos., _l.c._
+
+[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.
+
+[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
+Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon
+de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au
+bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin.
+
+[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici
+donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la
+circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de
+là.
+
+[1229] Matth., XXVII, 5.
+
+[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
+II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I,
+p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.
+
+[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._
+
+[1232] Psaumes LXIX et CIX.
+
+[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
+enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une
+sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+
+CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS.
+
+
+Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
+Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à
+admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
+fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
+rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie
+s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né.
+Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
+figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
+façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa
+doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235].
+Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien
+durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe,
+né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne
+son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance
+secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les
+chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de
+l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du
+christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve
+siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui
+un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
+et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait
+aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà
+le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses
+contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu
+dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On
+était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
+à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de
+souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée,
+furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un
+faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau.
+Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
+l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le
+christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et,
+d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent
+tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale.
+Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela
+d'abord être chrétien.
+
+On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le
+christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec
+le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet
+la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit
+d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de
+toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté
+de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi,
+recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
+renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel
+que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle
+que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais
+le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son
+parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et
+vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on
+demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
+pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
+liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et
+qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand
+maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore
+Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il
+a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La
+fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a
+plus qu'à développer et à féconder.
+
+«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce
+qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera
+stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a
+fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de
+la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
+Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
+d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont
+posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des
+révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est
+pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
+Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion
+de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et
+ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui
+n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant
+rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
+sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles
+d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition
+théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des
+travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du
+moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science
+achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux
+débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du
+parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
+son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus
+revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui
+prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme,
+mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous
+les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut
+que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il
+ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres;
+Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
+Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en
+religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
+pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en
+religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle
+brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand
+nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition
+chrétienne qui nous a précédés.
+
+Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour
+s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour
+ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
+Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous
+devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
+la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en
+supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
+colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux
+impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent
+dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop
+impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été
+l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre
+côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
+mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons
+un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein.
+Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous
+donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où
+l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre.
+Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos
+capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais
+des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant
+aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette
+idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le
+Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
+prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins
+complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués.
+Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui
+nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes
+entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous
+apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de
+réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent
+notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
+était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer
+d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité.
+
+Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
+Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en
+présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
+La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
+jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise?
+Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
+doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la
+légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en
+Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu
+d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur
+nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus
+apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
+saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint
+Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à
+saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens,
+fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité
+des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette
+chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle
+des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de
+Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
+ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont
+pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours
+d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas,
+et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent
+qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par
+ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver
+tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la
+médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
+concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité
+amoindri.
+
+Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette
+légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
+d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont
+plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et
+doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques
+erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut
+un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans
+l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre
+amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons
+voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les
+appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans
+des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles
+maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse
+après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va.
+Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances
+morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
+sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait
+avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate,
+disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
+ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La
+religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme,
+de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une
+religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
+saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter
+une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
+surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni
+autorité.
+
+Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
+susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce
+qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse?
+Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la
+nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du
+cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un
+commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
+les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
+tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien
+portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de
+nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements
+historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des
+choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la
+volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être
+séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et
+inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de
+fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un
+état violent pour l'être qui la tire de lui.
+
+Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
+complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité
+entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive
+quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
+synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles,
+des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps
+à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle,
+les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
+scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au
+XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en
+Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon
+toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols,
+sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les
+_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque
+aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de
+Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales
+courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de
+frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne
+s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus
+ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
+aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
+plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du
+parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
+secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses
+portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son
+temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée
+par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce
+n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
+raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts
+et aux besoins du coeur en un siècle donné.
+
+Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa
+grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
+n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
+semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du
+mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate
+sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme
+Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de
+son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa
+race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la
+rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard
+puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du
+christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du
+christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son
+perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir
+au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa
+gloire n'admet aucun légitime partageant.
+
+Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de
+cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
+ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité
+a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte
+d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne
+réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces
+moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce
+furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut
+pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral
+le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était
+vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la
+conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour
+les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de
+la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait
+d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon
+désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
+pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos
+petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour
+les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put
+mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant
+les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la
+médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie
+incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements
+religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses
+premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que
+la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir.
+Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix
+ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à
+peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont
+marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement
+invincible et d'ordre fatal.
+
+Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du
+monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait
+absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer
+l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est
+l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le
+divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas,
+égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus
+réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes
+s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est
+la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et
+où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et
+d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les
+mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté,
+si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est
+celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands
+côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
+probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais
+jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt
+de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à
+son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin
+de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de
+volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
+Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la
+famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
+son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.
+
+Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui
+travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
+nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
+nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité
+renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les
+voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons.
+Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir,
+Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
+légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
+meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des
+hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.
+
+
+NOTES:
+
+[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
+suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25.
+
+[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main
+chrétienne.
+
+[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.
+
+[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
+_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_;
+_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
+90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur
+Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires
+du christianisme et sans valeur historique.
+
+[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
+_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot).
+
+
+FIN DE LA VIE DE JÉSUS.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIÈRES.
+
+DÉDICACE
+
+INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
+HISTOIRE.
+
+I. Place de Jésus dans l'histoire du monde.
+
+II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions.
+
+III. Éducation de Jésus.
+
+IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus.
+
+V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et
+d'une religion pure.--Premiers disciples.
+
+VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au
+désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean.
+
+VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu.
+
+VIII. Jésus à Capharnahum.
+
+IX. Les disciples de Jésus.
+
+X. Prédications du lac.
+
+XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des
+pauvres.
+
+XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de
+Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus.
+
+XIII. Premières tentatives sur Jérusalem.
+
+XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains.
+
+XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même
+de son rôle surnaturel.
+
+XVI. Miracles.
+
+XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de
+Dieu.
+
+XVIII. Institutions de Jésus.
+
+XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.
+
+XX. Opposition contre Jésus.
+
+XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem.
+
+XXII. Machinations des ennemis de Jésus.
+
+XXIII. Dernière semaine de Jésus.
+
+XXIV. Arrestation et procès de Jésus.
+
+XXV. Mort de Jésus.
+
+XXVI. Jésus au tombeau.
+
+XXVII. Sort des ennemis de Jésus.
+
+XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***
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+without further opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you “AS-IS”, WITH NO
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+
+ a {text-decoration: none;}
+
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+</head>
+<body>
+
+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Vie de Jésus<br/>
+  Histoire des origines du christianisme; 1</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Ernest Renan</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 20, 2005 [eBook #15113]<br />
+[Most recently updated: March 18, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***</div>
+
+<h1>VIE<br/>
+DE JÉSUS</h1>
+<h2>PAR</h2>
+<h2>ERNEST RENAN</h2>
+<h3>MEMBRE DE L'INSTITUT</h3>
+<h4>NEUVIÈME ÉDITION</h4>
+<h3>PARIS</h3>
+<h3>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS</h3>
+<h3>RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h3>
+<h3>A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h3>
+<h3>1863</h3>
+
+<hr style="width: 65%;"/>
+
+<h2><br/>
+</h2>
+<h2>HISTOIRE</h2>
+<h2>DES ORIGINES</h2>
+<h2>DU CHRISTIANISME</h2>
+<h2>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<hr style="width: 65%;"/>
+
+<h3><i>CHEZ
+LES MÊMES ÉDITEURS</i></h3>
+<h4>&#338;UVRES
+COMPLÈTES D'ERNEST
+RENAN</h4>
+<h4>FORMAT
+IN-8&deg;</h4>
+<ul>
+ <li>HISTOIRE
+GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.&#8212;<i>3e
+édition, revue et</i><i> augmentée</i>.&#8212;Imprimerie
+impériale 1 volume.</li>
+ <li>ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.&#8212;<i>6e édition</i> 1
+volume.</li>
+ <li>ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.&#8212;<i>2e édition</i> 1
+volume.</li>
+ <li>LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une
+étude sur
+l'âge et le caractère du poëme.&#8212;<i>2e édition</i>
+1 volume.</li>
+ <li>LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une
+étude sur le plan, l'âge et le caractère du
+poëme.&#8212;<i>2e
+édition</i> 1 volume.</li>
+ <li>DE L'ORIGINE DU LANGAGE.&#8212;<i>3e édition</i> 1 volume.</li>
+ <li>AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.&#8212;<i>2e
+édition, revue et corrigée</i> 1 volume.</li>
+ <li>DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA
+CIVILISATION.&#8212;<i>5e édition</i> Brochure.</li>
+ <li>LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE,
+explications
+à mes collègues.&#8212;<i>3e édition</i> Brochure.</li>
+</ul>
+<hr style="width: 65%;"/>
+<h2><a name="A_LAME_PURE" id="A_LAME_PURE">A L'AME PURE</a></h2>
+<h2>DE MA S&#338;UR HENRIETTE</h2>
+<h2>MORTE A BYBLOS, LE 24
+SEPTEMBRE 1861.</h2>
+<p><i>Te souviens-tu, du sein de
+Dieu où tu reposes, de ces longues journées
+de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages
+inspirées par les
+lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à
+côté de moi, tu
+relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite,
+pendant que la
+mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient
+à nos pieds.
+Quand l'accablante lumière avait fait place à
+l'innombrable armée des
+étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes
+discrets, me
+ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu
+me dis un jour
+que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait
+été fait avec
+toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
+les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus
+persuadée que
+les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au
+milieu de
+ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son
+aile;
+le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure;
+je me réveillai
+seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la
+sainte
+Byblos et des eaux sacrées où les femmes des
+mystères antiques venaient
+mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon
+génie, à moi que tu aimais, ces
+vérités qui dominent la mort, empêchent de la
+craindre et la font
+presque aimer</i>.</p>
+<hr style="width: 45%;"/>
+<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h2>
+<h2>OÙ L'ON TRAITE
+PRINCIPALEMENT DES SOURCES</h2>
+<h2>DE CETTE HISTOIRE.</h2>
+<p>Une histoire des
+&laquo;Origines du Christianisme&raquo; devrait embrasser toute la
+période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui
+s'étend depuis
+les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où
+son
+existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de
+tous. Une
+telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
+présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a
+servi de point
+de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la
+personne
+sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de
+leurs
+disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions
+que subit la
+pensée religieuse dans les deux premières
+générations chrétiennes. Je
+l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis
+de Jésus sont
+morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à
+peu près fixés
+dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait
+l'état du
+christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer
+lentement
+et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
+arrivé à ce moment au plus haut degré de la
+perfection administrative et
+gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une
+société
+secrète et théocratique, qui le nie obstinément et
+le mine sans cesse.
+Ce livre contiendrait toute l'étendue du II<sup>e</sup>
+siècle. Le
+quatrième livre,
+enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le
+christianisme à
+partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
+Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique
+devenir
+irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie
+conquérir
+tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages
+divinisés
+de l'Asie, prendre possession d'une société à
+laquelle la philosophie et
+l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les
+idées
+religieuses des races groupées autour de la
+Méditerranée se modifient
+profondément; que les cultes orientaux prennent partout le
+dessus; que
+le christianisme, devenu une église très-nombreuse,
+oublie totalement
+ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches
+avec le judaïsme et
+passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
+littéraire du III<sup>e</sup> siècle, lesquels se passent
+déjà au grand jour, ne
+seraient exposés qu'en traits généraux. Je
+raconterais encore plus
+sommairement les persécutions du commencement du IV<sup>e</sup>
+siècle, dernier
+effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
+déniaient à l'association religieuse toute place dans
+l'État. Enfin, je
+me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous
+Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux
+le
+plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti
+à l'État et
+persécuteur à son tour.</p>
+<p>Je ne sais si j'aurai assez
+de vie et de force pour remplir un plan
+aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la
+vie de Jésus,
+il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des
+apôtres,
+l'état de la conscience chrétienne durant les semaines
+qui suivirent la
+mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la
+résurrection, les
+premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint
+Paul, la crise
+du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de
+Jérusalem,
+la fondation des chrétientés hébraïques de la
+Batanée, la rédaction des
+évangiles, l'origine des grandes écoles de
+l'Asie-Mineure, issues de
+Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux
+premier siècle. Par une
+singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui
+s'est
+passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75,
+que de l'an 100 à
+l'an 150.</p>
+<p>Le plan suivi pour cette
+histoire a empêché d'introduire dans le texte
+de longues dissertations critiques sur les points controversés.
+Un
+système continu de notes met le lecteur à même de
+vérifier d'après les
+sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est
+borné
+strictement aux citations de première main, je veux dire
+à l'indication
+des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
+conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées
+à ces
+sortes d'études, bien d'autres développements eussent
+été nécessaires.
+Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
+Pour ne citer que des livres écrits en français, les
+personnes qui
+voudront bien se procurer les ouvrages suivants:</p>
+<div class="blockquot">
+<ul>
+ <li><i>Études critiques
+sur l'Évangile de saint Matthieu</i>, par M. Albert
+Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam<a
+ name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1"
+ class="fnanchor">[1]</a>.</li>
+ <li> <i>Histoire de la théologie chrétienne au
+siècle apostolique</i>, par M. Reuss, professeur à la
+Faculté de théologie et au séminaire protestant de
+Strasbourg<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a
+ href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</li>
+ <li> <i>Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux
+siècles antérieurs à l'ère chrétienne</i>,
+par M. Michel Nicolas, professeur à la Faculté de
+théologie protestante de Montauban<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</li>
+ <li> <i>Vie de Jésus</i>, par le Dr Strauss, traduite par M.
+Littré, membre de l'Institut<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</li>
+ <li> <i>Revue de théologie et de philosophie chrétienne</i>,
+publiée sous la direction de M. Colani, de 1850 à 1857.&#8212;<i>Nouvelle
+Revue de théologie</i>, faisant suite à la
+précédente, depuis 1858<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</li>
+</ul>
+</div>
+<p>les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
+écrits<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a
+ href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, y trouveront
+expliqués une foule de points sur lesquels j'ai
+dû être très-succinct. La critique de détail
+des textes évangéliques, en
+particulier, a été faite par M. Strauss d'une
+manière qui laisse peu à
+désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa
+théorie sur la
+rédaction des évangiles<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>,
+et que son livre ait, selon moi, le tort de
+se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu
+sur le
+terrain historique<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a
+ href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, il est indispensable,
+pour se rendre compte des
+motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la
+discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du
+livre
+si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.</p>
+<p>Je crois n'avoir négligé, en fait de
+témoignages anciens, aucune source
+d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler
+d'une
+foule d'autres données éparses, nous restent sur
+Jésus et sur le temps
+où il vécut, ce sont: 1&deg; les évangiles et en
+général les écrits du
+Nouveau Testament; 2&deg; les compositions dites &laquo;Apocryphes de
+l'Ancien
+Testament;&raquo; 3&deg; les ouvrages de Philon; 4&deg; ceux de
+Josèphe; 5&deg; le Talmud.
+Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous
+montrer les
+pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les
+âmes occupées des
+grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une
+tout
+autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il
+était
+très-dégagé des petitesses qui régnaient
+à Jérusalem; Philon est
+vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait
+soixante-deux ans quand le
+prophète de Nazareth était au plus haut degré de
+son activité, et il lui
+survécut au moins dix années. Quel dommage que les
+hasards de la vie ne
+l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas
+appris!</p>
+<p>Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a
+pas dans son style la
+même sincérité. Ses courtes notices sur
+Jésus, sur Jean-Baptiste, sur
+Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il
+cherche à
+présenter ces mouvements si profondément juifs de
+caractère et d'esprit
+sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
+le passage sur Jésus<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a
+ href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> authentique. Il est
+parfaitement dans le goût
+de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus,
+c'est bien
+comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main
+chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté
+quelques mots sans lesquels
+il eût été presque blasphématoire<a
+ name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10"
+ class="fnanchor">[10]</a>, a peut-être retranché ou
+modifié
+quelques expressions<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a
+ href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il faut se rappeler
+que la fortune littéraire
+de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels
+adoptèrent ses écrits
+comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en
+fit,
+probablement au II<sup>e</sup> siècle, une édition
+corrigée
+selon les idées
+chrétiennes<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a
+ href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. En tout cas, ce qui
+constitue l'immense intérêt de
+Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives
+lumières qu'il
+jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode,
+Hérodiade, Antipas, Philippe,
+Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du
+doigt et
+que nous voyons vivre devant nous avec une frappante
+réalité.</p>
+<p>Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des
+vers
+sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui
+est, lui
+aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour
+l'histoire du développement des théories messianiques et
+pour
+l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu.
+Le Livre
+d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans
+l'entourage de
+Jésus<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a
+ href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, nous donne la clef
+de l'expression de &laquo;Fils de l'homme&raquo; et
+des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces
+différents livres, grâce
+aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
+hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la
+rédaction des
+plus importants d'entre eux au II<sup>e</sup> et au I<sup>er</sup>
+siècle avant
+Jésus-Christ.
+La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le
+caractère des
+deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots
+grecs;
+l'annonce claire, déterminée, datée,
+d'événements qui vont jusqu'au
+temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont
+tracées de la
+vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne
+rappelle en rien
+les écrits de la captivité, qui répond au
+contraire par une foule
+d'analogies aux croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de
+l'époque
+des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du
+livre
+dans le canon hébreu hors de la série des
+prophètes; l'omission de
+Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'<i>Ecclésiastique</i>,
+où
+son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui
+ont été cent
+fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de
+Daniel ne
+soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
+persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille
+littérature
+prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête
+de la
+littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un
+genre de
+composition où devaient prendre place après lui les
+divers poèmes
+sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension
+d'Isaïe,
+le quatrième livre d'Esdras.</p>
+<p>Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici
+beaucoup trop
+négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie
+notion des
+circonstances où se produisit Jésus doit être
+cherchée dans cette
+compilation bizarre, où tant de précieux renseignements
+sont mêlés à la
+plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne
+et la théologie
+juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de
+l'une
+ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre.
+D'innombrables
+détails matériels des évangiles trouvent,
+d'ailleurs, leur commentaire
+dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
+de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet
+égard une foule de
+renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans
+l'original toutes les
+citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La
+collaboration
+que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant
+israélite, M.
+Neubauer, très-versé dans la littérature
+talmudique, m'a permis d'aller
+plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates
+de mon sujet par
+quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est
+ici
+fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de
+l'an 200 à l'an
+500 à peu près. Nous y avons porté autant de
+discernement qu'il est
+possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si
+récentes
+exciteront quelques craintes chez les personnes habituées
+à n'accorder
+de valeur à un document que pour l'époque même
+où il a été écrit. Mais
+de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement
+des Juifs depuis
+l'époque asmonéenne jusqu'au II<sup>e</sup> siècle
+fut
+principalement oral. Il ne
+faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels
+d'après les habitudes
+d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les
+anciennes poésies
+arabes ont été conservés de mémoire pendant
+des siècles, et pourtant
+ces compositions présentent une forme
+très-arrêtée, très-délicate. Dans
+le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
+<i>Mischna</i> de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres,
+il y
+eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent
+peut-être
+plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud
+est celui
+de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que
+classer
+sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui
+s'était accumulé
+dans les différentes écoles durant des
+générations.</p>
+<p>Il nous reste à parler des documents qui, se
+présentant comme des
+biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
+la première place dans une vie de Jésus. Un traité
+complet sur la
+rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui
+seul. Grâce aux beaux
+travaux dont cette question a été l'objet depuis trente
+ans, un problème
+qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé
+à une solution qui
+assurément laisse place encore à bien des incertitudes,
+mais qui suffit
+pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
+dans notre deuxième livre, la composition des évangiles
+ayant été un des
+faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
+passés dans la seconde moitié du premier siècle.
+Nous ne toucherons ici
+qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la
+solidité de
+notre récit. Laissant de côté tout ce qui
+appartient au tableau des
+temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
+données fournies par les évangiles peuvent être
+employées dans une
+histoire dressée selon des principes rationnels<a
+ name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14"
+ class="fnanchor">[14]</a>?</p>
+<p>Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est
+ce qui est
+évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel;
+mais il y
+a légende et légende. Personne ne doute des principaux
+traits de la vie
+de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre
+à chaque pas.
+Personne, au contraire, n'accorde de créance à la
+&laquo;Vie d'Apollonius de
+Tyane,&raquo; parce qu'elle a été écrite longtemps
+après le héros et dans les
+conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains,
+dans
+quelles conditions les évangiles ont-ils été
+rédigés? Voilà donc la
+question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se
+former de leur
+crédibilité.</p>
+<p>On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête
+le nom d'un
+personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
+évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne
+nous sont pas donnés
+rigoureusement comme des auteurs. Les formules &laquo;selon
+Matthieu,&raquo; &laquo;selon
+Marc,&raquo; &laquo;selon Luc,&raquo; &laquo;selon Jean,&raquo;
+n'impliquent pas que, dans la plus
+vieille opinion, ces récits eussent été
+écrits d'un bout à l'autre par
+Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>;
+elles signifient seulement
+que c'étaient là les traditions provenant de chacun de
+ces apôtres et se
+couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont
+exacts,
+les évangiles, sans cesser d'être en partie
+légendaires, prennent une
+haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui
+suivit la
+mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins
+oculaires de ses
+actions.</p>
+<p>Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible.
+L'évangile de Luc est
+une composition régulière, fondée sur des
+documents antérieurs<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a
+ href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.
+C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur
+de cet
+évangile est certainement le même que celui des Actes des
+Apôtres<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a
+ href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.
+Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul<a
+ name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18"
+ class="fnanchor">[18]</a>, titre qui
+convient parfaitement à Luc<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.
+Je sais que plus d'une objection peut
+être opposée à ce raisonnement; mais une chose au
+moins est hors de
+doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des
+Actes est un
+homme de la seconde génération apostolique, et cela
+suffit à notre
+objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être
+déterminée avec
+beaucoup de précision par des considérations
+tirées du livre lui-même.
+Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a
+été écrit
+certainement après le siège de Jérusalem, mais peu
+de temps après<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a
+ href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.
+Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
+écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite
+unité.</p>
+<p>Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à
+beaucoup près, le même
+cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où
+l'auteur
+disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de
+ces sortes
+d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est
+daté,
+ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
+troisième évangile est postérieur aux deux
+premiers, et offre le
+caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous
+avons d'ailleurs, à
+cet égard, un témoignage capital de la première
+moitié du II<sup>e</sup> siècle. Il
+est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave,
+homme de tradition, qui
+fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir
+de la
+personne de Jésus<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a
+ href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Après avoir
+déclaré qu'en pareille matière il
+préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne
+deux écrits sur
+les actes et les paroles du Christ: 1&deg; un écrit de Marc,
+interprète de
+l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé
+par ordre
+chronologique, comprenant des récits et des discours (<span
+ title="lechthenta
+
+ê prachthenta" lang="el">&#955;&#949;&#967;&#952;&#949;&#957;&#964;&#945; &#951; &#960;&#961;&#945;&#967;&#952;&#949;&#957;&#964;&#945;</span>),
+composé d'après les renseignements
+et les souvenirs de
+l'apôtre Pierre; 2&deg; un recueil de sentences (<span
+ title="logia" lang="el">&#955;&#959;&#947;&#953;&#945;</span>)
+écrit en
+hébreu<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a
+ href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> par Matthieu,
+&laquo;et que chacun a traduit comme il a pu.&raquo; Il est
+certain que ces deux descriptions répondent assez bien à
+la physionomie
+générale des deux livres appelés maintenant
+&laquo;Évangile selon Matthieu,&raquo;
+&laquo;Évangile selon Marc,&raquo; le premier
+caractérisé par ses longs discours, le
+second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
+petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en
+discours, assez mal
+composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
+absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas
+soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias
+se
+composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait
+des
+traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit
+de Marc
+et celui de Matthieu étaient pour lui profondément
+distincts, rédigés
+sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues
+différentes. Or,
+dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu
+et l'Évangile
+selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si
+parfaitement
+identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur
+définitif du premier
+avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur
+définitif du second
+avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le
+même
+prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni
+pour
+Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout
+à fait
+originales; que nos deux premiers évangiles sont
+déjà des arrangements,
+où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte
+par un autre. Chacun
+voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui
+n'avait
+dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits,
+et
+réciproquement. C'est ainsi que &laquo;l'Évangile selon
+Matthieu&raquo; se trouva
+avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que
+&laquo;l'Évangile
+selon Marc&raquo; contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent
+des
+<i>Logia</i> de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
+tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette
+tradition est
+si loin d'avoir été épuisée par les
+évangiles que les Actes des apôtres
+et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de
+Jésus qui
+paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les
+évangiles que
+nous possédons.</p>
+<p>Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin
+cette délicate
+analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
+<i>Logia</i> originaux de Matthieu; de l'autre, le récit
+primitif tel qu'il
+sortit de la plume de Marc. Les <i>Logia</i> nous sont sans doute
+représentés
+par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie
+considérable
+du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on
+les
+détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits
+du premier et
+du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un
+document commun
+dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez
+l'autre, et
+dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons
+aujourd'hui, n'est
+qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le
+système de la
+vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents
+originaux:
+1&deg; les discours de Jésus recueillis par l'apôtre
+Matthieu; 2&deg; le recueil
+d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit
+d'après les
+souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
+documents, mêlés à des renseignements d'autre
+provenance, dans les deux
+premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom
+d'&laquo;Évangile selon
+Matthieu&raquo; et d'&laquo;Évangile selon Marc.&raquo;</p>
+<p>Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne
+heure on
+mit par écrit les discours de Jésus en langue
+araméenne, que de bonne
+heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce
+n'étaient pas là des
+textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les
+évangiles qui nous
+sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant
+représenter la
+tradition des témoins oculaires<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.
+On attachait peu d'importance à ces
+écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y
+préféraient hautement
+la tradition orale<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a
+ href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Comme on croyait
+encore le monde près de finir,
+on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
+seulement de garder en son cœur l'image vive de celui qu'on
+espérait
+bientôt revoir dans les nues. De là le peu
+d'autorité dont jouissent
+durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne
+se faisait nul
+scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement,
+de les
+compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un
+livre
+veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait
+ces
+petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire
+les
+mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient<a
+ name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25"
+ class="fnanchor">[25]</a>. La
+plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration
+obscure et
+complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de
+valeur absolue.
+Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme &laquo;les
+mémoires des
+apôtres<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a
+ href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,&raquo; avait sous
+les yeux un état des documents évangéliques
+assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se
+donne
+aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations
+évangéliques,
+dans les écrits pseudo-clémentins d'origine
+ébionite, présentent le même
+caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était
+rien. C'est quand la
+tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du II<sup>e</sup>
+siècle que les
+textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité
+décisive et
+obtiennent force de loi.</p>
+<p>Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs
+attendris,
+des récits naïfs des deux premières
+générations chrétiennes, pleines
+encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
+et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les
+évangiles
+dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
+chrétienne qui touchait le plus près à
+Jésus. Le dernier travail de
+rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu,
+paraît avoir
+été fait dans l'un des pays situés au nord-est de
+la Palestine, tels que
+la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de
+chrétiens se
+réfugièrent à l'époque de la guerre des
+Romains, où l'on trouvait encore
+au II<sup>e</sup> siècle des parents de Jésus<a
+ name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27"
+ class="fnanchor">[27]</a>,
+et où la première direction
+galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.</p>
+<p>Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des
+trois évangiles dits
+synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de
+celui qui porte le
+nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la
+question
+moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à
+l'école de Jean,
+et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut
+Irénée, avait
+beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre
+autres Aristion et
+celui qu'on appelait <i>Presbyteros Joannes</i>, Papias, qui avait
+recueilli
+avec passion les récits oraux de cet Aristion et de <i>Presbyteros
+Joannes</i>, ne dit pas un mot d'une &laquo;Vie de Jésus&raquo;
+écrite par Jean. Si une
+telle mention se fût trouvée dans son ouvrage,
+Eusèbe, qui relève chez
+lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du
+siècle apostolique, en
+eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés
+intrinsèques
+tirées de la lecture du quatrième évangile
+lui-même ne sont pas moins
+fortes. Comment, à côté de renseignements
+précis et qui sentent si bien
+le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement
+différents de
+ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan
+général de la vie de Jésus,
+qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
+synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un
+intérêt dogmatique
+propre au rédacteur, des idées fort
+étrangères à Jésus, et parfois des
+indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
+enfin, à côté des vues les plus pures, les plus
+justes, les plus
+vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime
+à voir des interpolations
+d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de
+Zébédée, le frère de
+Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le
+quatrième
+évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de
+métaphysique abstraite,
+dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue?
+Tout cela
+est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le
+quatrième évangile
+ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien
+pêcheur galiléen. Mais
+qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier
+siècle, de
+la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean,
+qu'il nous
+représente une version de la vie du maître, digne
+d'être prise en haute
+considération et souvent d'être
+préférée, c'est ce qui est démontré,
+et
+par des témoignages extérieurs et par l'examen du
+document lui-même,
+d'une façon qui ne laisse rien à désirer.</p>
+<p>Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le
+quatrième évangile
+n'existât et ne fût attribué à Jean. Des
+textes formels de saint
+Justin<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a
+ href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, d'Athénagore<a
+ name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29"
+ class="fnanchor">[29]</a>, de Tatien<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>,
+de Théophile
+d'Antioche<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a
+ href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>,
+d'Irénée<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a
+ href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, montrent dès
+lors cet Évangile mêlé à
+toutes les controverses et servant de pierre angulaire au
+développement
+du dogme. Irénée est formel; or, Irénée
+sortait de l'école de Jean, et,
+entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle
+de notre
+évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le
+système de
+Valentin<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a
+ href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, dans le montanisme<a
+ name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34"
+ class="fnanchor">[34]</a> et dans la querelle des
+quartodécimans<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a
+ href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, n'est pas moins
+décisif. L'école de Jean est celle
+dont on aperçoit le mieux la suite durant le II<sup>e</sup>
+siècle;
+or, cette école
+ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile
+à son berceau
+même. Ajoutons que la première épître
+attribuée à saint Jean est
+certainement du même auteur que le quatrième
+évangile<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a
+ href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>; or,
+l'épître
+est reconnue comme de Jean par Polycarpe<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>,
+Papias<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a
+ href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, Irénée<a
+ name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39"
+ class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+<p>Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature
+à faire
+impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il
+veut se
+faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
+réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie
+que l'auteur
+s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du
+temps en fait de bonne
+foi littéraire différassent essentiellement des
+nôtres, on n'a pas
+d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
+Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour
+l'apôtre
+Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans
+l'intérêt de cet apôtre.
+A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité,
+de
+montrer qu'il a été le préféré de
+Jésus<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a
+ href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, que dans toutes les
+circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au
+tombeau) il a tenu
+la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
+n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre<a
+ name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41"
+ class="fnanchor">[41]</a>, sa
+haine au contraire contre Judas<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>,
+haine antérieure peut-être à la
+trahison, semblent percer ça et là. On est tenté
+de croire que Jean,
+dans sa vieillesse, ayant lu les récits
+évangéliques qui circulaient,
+d'une part, y remarqua diverses inexactitudes<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>,
+de l'autre, fut
+froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du
+Christ une
+assez grande place; qu'alors il commença à dicter une
+foule de choses
+qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que,
+dans
+beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait
+figuré avec et
+avant lui<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a
+ href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Déjà,
+du vivant de Jésus, ces légers sentiments de
+jalousie s'étaient trahis entre les fils de
+Zébédée et les autres
+disciples<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a
+ href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Depuis la mort de
+Jacques, son frère, Jean restait seul
+héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de
+l'aveu de tous,
+étaient dépositaires. De là sa perpétuelle
+attention à rappeler qu'il
+est le dernier survivant des témoins oculaires<a
+ name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46"
+ class="fnanchor">[46]</a>, et le plaisir qu'il
+prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait
+connaître. De
+là, tant de petits traits de précision qui semblent comme
+des scolies
+d'un annotateur: &laquo;Il était six heures;&raquo; &laquo;il
+était nuit;&raquo; &laquo;cet homme
+s'appelait Malchus;&raquo; &laquo;ils avaient allumé un
+réchaud, car il faisait
+froid;&raquo; &laquo;cette tunique était sans couture.&raquo; De
+là, enfin, le désordre de
+la rédaction, l'irrégularité de la marche, le
+décousu des premiers
+chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où
+notre
+évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans
+valeur historique, et
+qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
+conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard,
+tantôt d'une
+prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges
+altérations.</p>
+<p>Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans
+l'évangile de
+Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas
+de la vie de
+Jésus qui diffère considérablement de celui des
+synoptiques. De l'autre,
+il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le
+style, les
+allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les <i>Logia</i>
+rapportés
+par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est
+telle
+qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si
+Jésus parlait
+comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
+deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni
+n'hésitera. A mille lieues
+du ton simple, désintéressé, impersonnel des
+synoptiques, l'évangile de
+Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les
+arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une
+thèse et de
+convaincre des adversaires<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a
+ href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Ce n'est pas par des
+tirades
+prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose
+au sens moral,
+que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même
+Papias ne nous
+apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de
+Jésus dans leur
+langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le
+charme sans pareil
+des discours synoptiques, le tour profondément
+hébraïque de ces
+discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des
+docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la
+nature de
+la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de
+la gnose
+obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les
+discours de Jean,
+parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
+discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent
+vraiment
+de Jésus<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a
+ href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Mais le ton mystique
+de ces discours ne répond en rien au
+caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se
+la figure d'après les
+synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est
+déjà commencée;
+l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie;
+l'espérance de la
+prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les
+aridités de la
+métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait.
+L'esprit de Jésus
+n'est pas là, et si le fils de Zébédée a
+vraiment tracé ces pages, il
+avait certes bien oublié en les écrivant le lac de
+Génésareth et les
+charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.</p>
+<p>Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours
+rapportés
+par le quatrième évangile ne sont pas des pièces
+historiques, mais des
+compositions destinées à couvrir de l'autorité de
+Jésus certaines
+doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite
+harmonie avec l'état
+intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent
+écrites.
+L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un
+étrange mouvement de
+philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y
+existaient
+déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources
+étrangères. Il se peut qu'après
+les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
+Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente
+et mobile, désabusé de la
+croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les
+nues,
+ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui,
+et dont
+plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
+chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées
+à Jésus, il ne fit que
+suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec
+tout
+le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change
+avec
+nous<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a
+ href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Considérant
+Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne
+pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé
+à prendre pour la
+vérité.</p>
+<p>S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean
+lui-même eut
+en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui
+plutôt que
+par lui. On est parfois tenté de croire que des notes
+précieuses, venant
+de l'apôtre, ont été employées par ses
+disciples dans un sens fort
+différent de l'esprit évangélique primitif. En
+effet, certaines parties
+du quatrième évangile ont été
+ajoutées après coup; tel est le XXI<sup>e</sup>
+chapitre tout entier<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a
+ href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, où l'auteur
+semble s'être proposé de rendre
+hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de
+répondre aux objections
+qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de
+Jean lui-même (v.
+21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
+corrections<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a
+ href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
+<p>Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces
+problèmes
+singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient
+réservées,
+s'il nous était donné de pénétrer dans les
+secrets de cette mystérieuse
+école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît
+s'être complu aux voies
+obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute
+personne qui
+se mettra à écrire la vie de Jésus sans
+théorie arrêtée sur la valeur
+relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le
+sentiment
+du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à
+préférer la narration de
+Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de
+Jésus en
+particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
+Passion, inintelligibles dans les synoptiques<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>,
+reprennent dans le
+récit du quatrième évangile la vraisemblance et la
+possibilité. Tout au
+contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de
+Jésus qui
+ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à
+Jésus. Cette
+façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse,
+cette perpétuelle
+argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces
+longs raisonnements
+à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches,
+dont le
+ton est si souvent faux et inégal<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>,
+ne seraient pas soufferts par un
+homme de goût à côté des délicieuses
+sentences des synoptiques. Ce sont
+ici, évidemment, des pièces artificielles<a
+ name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54"
+ class="fnanchor">[54]</a>, qui nous représentent les
+prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous
+rendent les
+entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
+musicien improvisant pour son compte sur un thème donné.
+Le thème peut
+n'être pas sans quelque authenticité; mais dans
+l'exécution, la
+fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le
+procédé
+factice, la rhétorique, l'apprêt<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.
+Ajoutons que le vocabulaire de
+Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
+L'expression de &laquo;royaume de Dieu,&raquo; qui était si
+familière au maître<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>,
+n'y figure qu'une seule fois<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a
+ href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. En revanche, le
+style des discours
+prêtés à Jésus par le quatrième
+évangile offre la plus complète analogie
+avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en
+écrivant les
+discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
+monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique
+s'y
+déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre
+idée (&laquo;monde,&raquo;
+&laquo;vérité,&raquo; &laquo;vie,&raquo;
+&laquo;lumière,&raquo; &laquo;ténèbres, &raquo;
+etc.). Si Jésus avait jamais
+parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif,
+rien de
+talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
+en aurait-il si bien gardé le secret?</p>
+<p>L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui
+présente la
+plus grande analogie avec le phénomène historique que
+nous venons
+d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme
+Jésus n'écrivit
+pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et
+Platon, le
+premier répondant par sa rédaction limpide, transparente,
+impersonnelle,
+aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse
+individualité
+l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer
+l'enseignement socratique,
+faut-il suivre les &laquo;Dialogues&raquo; de Platon ou les
+&laquo;Entretiens&raquo; de
+Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible;
+tout le monde s'est
+attaché aux &laquo;Entretiens&raquo; et non aux
+&laquo;Dialogues.&raquo; Platon cependant
+n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
+écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les
+&laquo;Dialogues?&raquo; Qui
+oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète,
+et la
+différence est en faveur du quatrième évangile.
+C'est l'auteur de cet
+évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si
+Platon, tout
+en prêtant à son maître des discours fictifs,
+connaissait sur sa vie des
+choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.</p>
+<p>Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir
+quelle main a
+tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant
+à croire que les
+discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée,
+nous admettons donc
+que c'est bien là &laquo;l'Évangile selon Jean,&raquo;
+dans le même sens que le
+premier et le deuxième évangile sont bien les
+Évangiles &laquo;selon Matthieu&raquo;
+et &laquo;selon Marc.&raquo; Le canevas historique du quatrième
+évangile est la vie
+de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean;
+c'est le récit
+qu'Aristion et <i>Presbyteros Joannes</i> firent à Papias sans
+lui dire qu'il
+était écrit, ou plutôt n'attachant aucune
+importance à cette
+particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette
+école savait mieux
+les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le
+groupe dont
+les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques.
+Elle avait,
+notamment sur les séjours de Jésus à
+Jérusalem, des données que les
+autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école
+traitaient Marc de
+biographe médiocre, et avaient imaginé un système
+pour expliquer ses
+lacunes<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a
+ href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Certains passages de
+Luc, où il y a comme un écho des
+traditions johanniques<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a
+ href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, prouvent du reste
+que ces traditions
+n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne
+quelque chose de
+tout à fait inconnu.</p>
+<p>Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans
+la
+suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé
+à donner la préférence à
+tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de
+Jésus. En
+somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles
+canoniques.
+Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont
+à peu près des
+auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est
+fort
+diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors
+ligne pour les
+discours; là sont les <i>Logia</i>, les notes mêmes
+prises sur le souvenir
+vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce
+d'éclat à la fois doux
+et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
+les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
+reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de
+faire avec
+l'histoire évangélique une composition
+régulière, possède à cet égard
+une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se
+décèlent
+pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans
+ce chaos de
+traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer;
+elles se
+traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes
+se placer dans
+le récit, où elles gardent un relief sans pareil.</p>
+<p>Les parties narratives groupées dans le premier
+évangile autour de ce
+noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve
+beaucoup de
+légendes d'un contour assez mou, sorties de la
+piété de la deuxième
+génération chrétienne<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.
+L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus
+précis, moins chargé de circonstances tardivement
+insérées. C'est celui
+des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus
+original,
+celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments
+postérieurs. Les
+détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on
+chercherait vainement
+chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter
+certains mots de Jésus
+en syro-chaldaïque<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a
+ href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Il est plein
+d'observations minutieuses venant
+sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à
+ce que ce témoin
+oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait
+aimé et regardé
+de très-près, qui en avait conservé une vive
+image, ne soit l'apôtre
+Pierre lui-même, comme le veut Papias.</p>
+<p>Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est
+sensiblement plus
+faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
+mûrie. Les mots de Jésus y sont plus
+réfléchis, plus composés. Quelques
+sentences sont poussées à l'excès et
+faussées<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a
+ href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Écrivant hors
+de la
+Palestine, et certainement après le siége de
+Jérusalem<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a
+ href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, l'auteur
+indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres
+synoptiques;
+il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme
+un oratoire,
+où l'on va faire ses dévotions<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>;
+il émousse les détails pour tâcher
+d'amener une concordance entre les différents récits<a
+ name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65"
+ class="fnanchor">[65]</a>; il adoucit les
+passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une
+idée
+plus exaltée de la divinité de Jésus<a
+ name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66"
+ class="fnanchor">[66]</a>; il exagère le
+merveilleux<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a
+ href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>; il commet des
+erreurs de chronologie<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a
+ href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; il omet les
+gloses hébraïques<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>,
+ne cite aucune parole de Jésus en cette langue,
+nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent
+l'écrivain qui
+compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais
+qui
+travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
+mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
+biographique de Marc et les <i>Logia</i> de Matthieu. Mais il les
+traite avec
+beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux
+anecdotes ou deux
+paraboles pour en faire une<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a
+ href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>; tantôt il en
+décompose une pour en
+faire deux<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a
+ href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Il interprète
+les documents selon son sens particulier;
+il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On
+peut dire
+certaines choses de ses goûts et de ses tendances
+particulières: c'est
+un dévot très-exact<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>;
+il tient à ce que Jésus ait accompli tous les
+rites juifs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a
+ href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>; il est
+démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire
+très-opposé à la propriété et
+persuadé que la revanche des pauvres va
+venir<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a
+ href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>; il affectionne
+par-dessus tout les anecdotes mettant en
+relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles<a
+ name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75"
+ class="fnanchor">[75]</a>; il
+modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour<a
+ name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76"
+ class="fnanchor">[76]</a>.
+Il admet dans ses premières pages des légendes sur
+l'enfance de Jésus,
+racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces
+procédés
+de convention qui forment le trait essentiel des évangiles
+apocryphes.
+Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus
+quelques
+circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de
+Jésus
+d'une délicieuse beauté<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>,
+qui ne se trouvent pas dans les récits plus
+authentiques, et où l'on sent le travail de la légende.
+Luc les
+empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on
+visait surtout
+à exciter des sentiments de piété.</p>
+<p>Une grande réserve était naturellement
+commandée en présence d'un
+document de cette nature. Il eût été aussi peu
+critique de le négliger
+que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
+originaux que nous n'avons plus. C'est moins un
+évangéliste qu'un
+biographe de Jésus, un &laquo;harmoniste,&raquo; un correcteur
+à la manière de
+Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle,
+un
+artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a
+puisés aux
+sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur
+avec un
+bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
+les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la
+lecture a le
+plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond
+commun, il ajoute
+une part d'artifice et de composition qui augmente
+singulièrement
+l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa
+vérité.</p>
+<p>En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a
+traversé trois
+degrés: 1&deg; l'état documentaire original (<span
+ title="logia" lang="el">&#955;&#959;&#947;&#953;&#945;</span> de Matthieu,
+<span title="lechthenta ê prachthenta" lang="el">&#955;&#949;&#967;&#952;&#949;&#957;&#964;&#945; &#951; &#960;&#961;&#945;&#967;&#952;&#949;&#957;&#964;&#945;</span>
+de Marc), premières
+rédactions qui
+n'existent plus; 2&deg; l'état de simple mélange,
+où les documents originaux
+sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie
+percer
+aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels
+de
+Matthieu et de Marc); 3&deg; l'état de combinaison ou de
+rédaction voulue et
+réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier
+les différentes versions
+(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons
+dit, forme une
+composition d'un autre ordre et tout à fait à part.</p>
+<p>On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles
+apocryphes. Ces
+compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le
+même pied que
+les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles
+amplifications,
+ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
+contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les
+lambeaux conservés
+par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui
+existèrent autrefois
+parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus,
+comme
+l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les
+Égyptiens, les
+Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux
+premiers sont
+surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en
+araméen comme les
+<i>Logia</i> de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une
+variété de
+l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent
+l'évangile des <i>Ébionim</i>,
+c'est-à-dire de ces petites chrétientés de
+Batanée qui gardèrent l'usage
+du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques
+égards avoir continué
+la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état
+où ils nous sont
+arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour
+l'autorité critique, à la
+rédaction de l'évangile de Matthieu que nous
+possédons.</p>
+<p>On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
+j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à
+la façon de
+Suétone, ni des légendes fictives a la manière de
+Philostrate; ce sont
+des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des
+légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore,
+et autres
+écrits du même genre, où la vérité
+historique et l'intention de
+présenter des modèles de vertu se combinent à des
+degrés divers.
+L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
+populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y
+a dix ou
+douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
+chacun de leur côté à écrire la vie de
+Napoléon avec leurs souvenirs. Il
+est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de
+fortes
+discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre
+écrirait
+sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le
+gouvernement de
+Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la
+plus haute
+importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut
+degré
+de vérité de ces naïfs récits, c'est le
+caractère du héros, l'impression
+qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
+vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
+dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre
+en saillie
+l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les
+évangélistes
+montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est
+pas l'esprit
+même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les
+lieux, les
+personnes étaient regardées comme insignifiantes; car,
+autant on prêtait
+à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration,
+autant on était loin
+d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne
+s'envisageaient
+que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule
+chose: ne
+rien omettre de ce qu'ils savaient<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+<p>Sans contredit, une part d'idées préconçues dut
+se mêler à de tels
+souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont
+inventés pour faire
+ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus.
+Cette
+physionomie elle-même subissait chaque jour des
+altérations. Jésus
+serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le
+rôle qu'il joua,
+il n'avait été bien vite transfiguré. La
+légende d'Alexandre était
+éclose avant que la génération de ses compagnons
+d'armes fût éteinte;
+celle de saint François d'Assise commença de son vivant.
+Un rapide
+travail de métamorphose s'opéra de même, dans les
+vingt ou trente années
+qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie
+les tours
+absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne
+l'homme le plus
+parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont
+aimé. En même
+temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le
+démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues
+pour prouver qu'en lui
+les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu
+leur
+accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas
+nier l'importance,
+ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
+série de prophéties exactement libellées que le
+Messie dût accomplir.
+Plusieurs des allusions messianiques relevées par les
+évangélistes sont
+si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout
+cela répondît
+à une doctrine généralement admise. Tantôt
+l'on raisonna ainsi: &laquo;Le
+Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc
+Jésus a fait
+telle chose.&raquo; Tantôt l'on raisonna à l'inverse:
+&laquo;Telle chose est arrivée
+à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose
+devait arriver au
+Messie<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a
+ href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.&raquo; Les
+explications trop simples sont toujours fausses quand
+il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du
+sentiment
+populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur
+richesse et leur
+infinie variété.</p>
+<p>A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne
+donner
+que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes
+générales. Dans
+presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont
+bien
+moins légendaires que celles-ci, le détail prête
+à des doutes infinis.
+Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est
+extrêmement rare que
+les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand
+on n'en
+a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire
+que parmi
+les anecdotes, les discours, les mots célèbres
+rapportés par les
+historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y
+avait-il
+des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un
+annaliste
+toujours présent pour noter les gestes, les allures, les
+sentiments des
+acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont
+s'est passé
+tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux
+récits d'un même
+événement faits par des témoins oculaires
+diffèrent essentiellement.
+Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits
+et se borner à
+l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer
+l'histoire. Certes,
+je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
+mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu
+n'est textuel; à
+peine nos procès verbaux sténographiés le
+sont-ils. J'admets volontiers
+que cet admirable récit de la Passion renferme une foule
+d'à peu près.
+Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces
+prédications qui
+nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses
+discours, et en
+se bornant à dire avec Josèphe et Tacite &laquo;qu'il fut
+mis à mort par
+l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?&raquo; Ce
+serait la, selon moi,
+un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
+les détails que nous fournissent les textes. Ces détails
+ne sont pas
+vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une
+vérité supérieure; ils sont
+plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la
+vérité rendue
+expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une
+idée.</p>
+<p>Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une
+confiance
+exagérée à des récits en grande partie
+légendaires, de tenir compte de
+l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie
+d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est
+matériellement certain? Les
+traditions même en partie erronées renferment une portion
+de vérité que
+l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à
+M. Sprenger d'avoir,
+en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des <i>hadith</i>
+ou
+traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent
+prêté
+textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues
+que par cette
+source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un
+caractère
+historique supérieur à celui des discours et des
+récits qui composent
+les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à
+l'an 140 de l'hégire.
+Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux
+siècles qui ont précédé
+et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se
+fera
+aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï,
+à Gamaliel, les maximes
+que leur attribuent la <i>Mischna</i> et la <i>Gemara</i>, bien que
+ces grandes
+compilations aient été rédigées plusieurs
+centaines d'années après les
+docteurs dont il s'agit.</p>
+<p>Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
+consister à reproduire sans interprétation les documents
+qui nous sont
+parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
+loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
+contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie
+quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un
+événement ne peut pas
+s'être passé de deux manières à la fois, ni
+d'une façon impossible,
+n'est pas imposer à l'histoire une philosophie <i>a priori</i>.
+De ce qu'on
+possède plusieurs versions différentes d'un même
+fait, de ce que la
+crédulité a mêlé à toutes ces
+versions des circonstances fabuleuses,
+l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
+pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder
+par
+induction. Il est surtout une classe de récits à propos
+desquels ce
+principe trouve une application nécessaire, ce sont les
+récits
+surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les
+réduire à des
+légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la
+théorie; c'est
+partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont
+les
+vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des
+conditions
+scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule
+fois démentie
+nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
+où l'on y croit, devant des personnes disposées à
+y croire. Aucun
+miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de
+constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du
+peuple,
+ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de
+grandes
+précautions et une longue habitude des recherches scientifiques.
+De nos
+jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de
+grossiers
+prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux
+attestés par
+des petites villes tout entières sont devenus, grâce
+à une enquête plus
+sévère, des faits condamnables<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.
+S'il est avéré qu'aucun miracle
+contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
+miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des
+réunions
+populaires, nous offriraient également, s'il nous était
+possible de les
+critiquer en détail, leur part d'illusion?</p>
+<p>Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
+d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de
+l'histoire. Nous ne disons pas: &laquo;Le miracle est
+impossible;&raquo; nous
+disons: &laquo;Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle
+constaté.&raquo; Que demain un
+thaumaturge se présente avec des garanties assez
+sérieuses pour être
+discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter
+un mort;
+que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de
+physiciens,
+de chimistes, de personnes exercées à la critique
+historique, serait
+nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que
+la mort
+est bien réelle, désignerait la salle où devrait
+se faire l'expérience,
+réglerait tout le système de précautions
+nécessaire pour ne laisser
+prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la
+résurrection
+s'opérait, une probabilité presque égale à
+la certitude serait acquise.
+Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se
+répéter, que
+l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et
+que
+dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de
+difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte
+merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
+autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
+seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans
+le monde des
+faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
+appartient ou est délégué à certaines
+personnes. Mais qui ne voit que
+jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que
+toujours
+jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience,
+choisi le
+milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le
+peuple
+lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir
+dans les
+grands événements et les grands hommes quelque chose de
+divin, crée
+après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à
+nouvel ordre, nous
+maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un
+récit
+surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
+crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est
+de
+l'interpréter et de rechercher quelle part de
+vérité, quelle part
+d'erreur il peut receler.</p>
+<p>Telles sont les règles qui ont été suivies dans
+la composition de cet
+écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande
+source de
+lumières, la vue des lieux où se sont passés les
+événements. La mission
+scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne
+Phénicie, que
+j'ai dirigée en 1860 et 1861<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>,
+m'amena à résider sur les frontières
+de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai
+traversé dans tous les
+sens la province évangélique; j'ai visité
+Jérusalem, Hébron et la
+Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de
+Jésus ne
+m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance,
+semble flotter dans
+les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps,
+une solidité
+qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des
+lieux, la
+merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec
+le paysage qui lui
+servit de cadre furent pour moi comme une révélation.
+J'eus devant les
+yeux un cinquième évangile, lacéré, mais
+lisible encore, et désormais, à
+travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un
+être abstrait,
+qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure
+humaine
+vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter
+à Ghazir, dans le
+Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
+qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire.
+Quand une cruelle
+épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus
+à rédiger que quelques
+pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout
+entier fort près des
+lieux mêmes où Jésus naquit et se développa.
+Depuis mon retour, j'ai
+travaillé sans cesse à vérifier et à
+contrôler dans le détail l'ébauche
+que j'avais écrite à la hâte dans une cabane
+maronite, avec cinq ou six
+volumes autour de moi.</p>
+<p>Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a
+ainsi pris
+mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une
+histoire des
+origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était
+bien, en
+effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu
+presque
+aucune part. Jésus eût à peine été
+nommé; on se fût surtout attaché à
+montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom
+germèrent
+et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
+pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
+doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la
+justification et la
+rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est
+Calvin. Le
+parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner
+sous toutes
+les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe
+auraient pu se
+développer durant des siècles sans produire ce fait
+fécond, unique,
+grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'œuvre de
+Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de
+Jésus, de saint
+Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
+christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent
+à notre sujet
+qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires,
+lesquels
+ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui
+les a précédés.</p>
+<p>Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du
+passé, une part
+de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie
+est un
+tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération
+de
+petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
+fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide;
+le tact
+exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition
+essentielle
+des créations de l'art est de former un système vivant
+dont toutes les
+parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
+celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi
+combiner les textes d'une façon qui constitue un récit
+logique,
+vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la
+vie, de la
+marche des produits organiques, de la dégradation des nuances,
+doivent
+être à chaque instant consultées; car ce qu'il
+s'agit de retrouver ici,
+ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à
+contrôler, c'est
+l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce
+n'est pas la
+petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment
+général,
+la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des
+règles de la
+narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
+s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si
+on ne réussit
+pas à le rendre tel par le récit, c'est que
+sûrement on n'est pas arrivé
+à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias
+selon
+les textes, on produisît un ensemble sec, heurté,
+artificiel; que
+faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
+besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les
+solliciter doucement
+jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à
+fournir un ensemble où
+toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on
+sûr alors
+d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
+pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de
+l'œuvre, une
+des façons dont elle a pu exister.</p>
+<p>Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité
+à le prendre pour
+guide dans l'agencement général du récit. La
+lecture des évangiles
+suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans
+l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas
+été guidés par
+des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs,
+nous
+l'apprend expressément<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.
+Les expressions: &laquo;En ce temps-là... après
+cela... alors... et il arriva que...,&raquo; etc., sont de simples
+transitions
+destinées à rattacher les uns aux autres les
+différents récits. Laisser
+tous les renseignements fournis par les évangiles dans le
+désordre où la
+tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire
+l'histoire de
+Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme
+célèbre en donnant
+pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de
+sa vieillesse,
+de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le
+décousu le plus
+complet les pièces des différentes époques de la
+vie de Mahomet, a livré
+son secret à une critique ingénieuse; on a
+découvert d'une manière à peu
+près certaine l'ordre chronologique où ces pièces
+ont été composées. Un
+tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la
+vie
+publique de Jésus ayant été plus courte et moins
+chargée d'événements
+que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
+un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être
+taxée de subtilité
+gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer
+qu'un
+fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
+sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques
+qui ont de la
+vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa
+pensée, il se
+complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique,
+éloigné de toute
+controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu
+peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et
+les fortes
+invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement
+dans le
+Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les
+synoptiques
+suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
+trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue
+celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la
+réserve
+des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
+progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il
+le préfère, ne voir
+dans les divisions adoptées à cet égard que les
+coupes indispensables à
+l'exposition méthodique d'une pensée profonde et
+compliquée.</p>
+<p>Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence,
+on
+reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a
+pas manqué. Pour
+faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire,
+premièrement, d'y
+avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a
+charmé
+et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
+d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec
+l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne
+s'attacher à
+aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
+pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau.
+Aucune
+apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu
+s'était révélé avant
+Jésus, Dieu se révélera après lui.
+Profondément inégales et d'autant
+plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les
+manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine
+sont
+toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir
+uniquement à ceux
+qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
+cœur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être
+relégué hors de
+l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
+entière est incompréhensible sans lui.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span
+ class="label">[1]</span></a> Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris,
+Cherbuliez. Ouvrage
+couronné par la société de La Haye pour la
+défense de la religion
+chrétienne.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span
+ class="label">[2]</span></a> Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e
+édition, 1860. Paris,
+Cherbuliez.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span
+ class="label">[3]</span></a> Paris, Michel Lévy frères,
+1860.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span
+ class="label">[4]</span></a> Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span
+ class="label">[5]</span></a> Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris,
+Cherbuliez.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span
+ class="label">[6]</span></a> Au moment où ces pages
+s'impriment, paraît un livre que je
+n'hésite pas à joindre aux précédents,
+quoique je n'aie pu le lire avec
+l'attention qu'il mérite: <i>Les Évangiles</i>, par M.
+Gustave d'Eichthal.
+Première partie: <i>Examen critique et comparatif des trois
+premiers
+évangiles</i>. Paris, Hachette, 1863.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span
+ class="label">[7]</span></a> Les grands résultats obtenus sur
+ce point n'ont été acquis
+que depuis la première édition de l'ouvrage de M.
+Strauss. Le savant
+critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives
+avec
+beaucoup de bonne foi.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span
+ class="label">[8]</span></a> Il est à peine besoin de rappeler
+que pas un mot, dans le
+livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie
+par
+laquelle on a tenté de décréditer auprès
+des personnes superficielles un
+livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique
+gâté dans ses
+parties générales par un système exclusif.
+Non-seulement M. Strauss n'a
+jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son
+livre implique
+cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
+caractère individuel de Jésus plus effacé pour
+nous qu'il ne l'est
+peut-être en réalité.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span
+ class="label">[9]</span></a> <i>Ant</i>., XVIII, III, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a
+ href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> &laquo;S'il
+est permis de l'appeler homme.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a
+ href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Au lieu de
+<span title="christos outos ên" lang="el">&#967;&#961;&#953;&#963;&#964;&#959;&#962; &#959;&#965;&#964;&#959;&#962; &#951;&#957;</span> il y
+avait sûrement
+<span title="christos outos elgeto" lang="el">&#967;&#961;&#953;&#963;&#964;&#959;&#962; &#959;&#965;&#964;&#959;&#962; &#949;&#955;&#947;&#949;&#964;&#959;</span>.
+Cf. <i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a
+ href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a>
+Eusèbe (<i>Hist. eccl.</i> I, 11, et <i>Démonstr.
+évang.</i>, III,
+5) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant
+dans
+Josèphe. Origène (<i>Contre Celse</i>, I, 47; II, 13) et
+Eusèbe (<i>Hist.
+eccl.</i>, II, 23) citent une autre interpolation chrétienne,
+laquelle ne
+se trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus
+jusqu'à
+nous.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a
+ href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Jud&aelig;
+Epist., 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a
+ href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Les
+personnes qui souhaiteraient de plus amples
+développements peuvent lire, outre l'ouvrage de M.
+Réville précité, les
+travaux de MM. Reuss et Scherer dans la <i>Revue de théologie</i>,
+t. X, XI,
+XV; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la <i>Revue
+germanique</i>, sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a
+ href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> C'est ainsi
+qu'on disait: &laquo;l'Évangile selon les Hébreux,&raquo;
+&laquo;l'Évangile selon les Égyptiens.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a
+ href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Luc, I, 1-4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a
+ href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>,
+I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a
+ href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> A partir de
+XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin
+oculaire.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a
+ href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> II Tim.,
+IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de
+<i>Lucas</i> (contraction de <i>Lucanus</i>) étant fort rare,
+on n'a pas à
+craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de
+perplexités dans
+les questions de critique relatives au Nouveau Testament.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a
+ href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Versets 9,
+20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a
+ href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Dans
+Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39. On ne saurait
+élever
+un doute quelconque sur l'authenticité de ce passage.
+Eusèbe, en effet,
+loin d'exagérer l'autorité de Papias, est
+embarrassé de sa naïveté, de
+son millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant
+de petit
+esprit. Comp. Irénée, <i>Adv. h&aelig;r.</i>, III, i.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a
+ href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a>
+C'est-à-dire en dialecte sémitique.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a
+ href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Luc, I,
+1-2; Origène, <i>Hom. in Luc</i>., I, init.; saint
+Jérôme, <i>Comment. in Matth</i>., prol.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a
+ href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Papias,
+dans Eusèbe, <i>H. E</i>., III, 39. Comparez
+Irénée,
+<i>Adv. h&aelig;r</i>., III, II et III.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a
+ href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> C'est ainsi
+que le beau récit <i>Jean</i>, VIII, 1-11 a
+toujours flotté sans trouver sa place fixe dans le cadre des
+évangiles
+reçus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a
+ href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <span
+ title="Ta
+
+apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai
+
+suangelia"
+ lang="el">&#932;&#945; &#945;&#960;&#959;&#956;&#957;&#951;&#956;&#959;&#957;&#949;&#965;&#956;&#945;&#964;&#945; &#964;&#969;&#957; &#945;&#960;&#959;&#963;&#964;&#959;&#955;&#969;&#957;, &#945; &#954;&#945;&#955;&#949;&#953;&#964;&#945;&#953; &#963;&#965;&#945;&#947;&#947;&#949;&#955;&#953;&#945;
+</span>. Justin, <i>Apol</i>., I, 33, 66, 67; <i>Dial. cum Tryph</i>.,
+10, 100,
+101, 102, 103, 104, 105, 106, 107.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a
+ href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Jules
+Africain, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., I, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a
+ href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Apol.</i>,
+I, 32, 61; <i>Dial. cum Tryph.</i>, 88.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a
+ href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Legatio
+pro christ.</i>, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a
+ href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Adv.
+Gr&aelig;c.</i>, 5, 7. Cf. Eusèbe, <i>H.E.</i>, IV, 29;
+Théodoret,
+<i>H&aelig;retic. fabul.</i>, I, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a
+ href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Ad
+Autolycum</i>, II, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a
+ href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Adv.
+h&aelig;r</i>., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., <i>H. E</i>., V,
+8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a
+ href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a>
+Irénée, <i>Adv. h&aelig;r</i>., I, iii, 6; III, xi, 7;
+saint
+Hippolyte, <i>Philosophumena</i>, VI, ii, 29 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a
+ href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a>
+Irénée, <i>Adv. h&aelig;r.</i>, III, xi, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a
+ href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a>
+Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, V, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a
+ href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> I Joann.,
+I, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus
+complète identité de style, les mêmes tours, les
+mêmes expressions
+favorites.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a
+ href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Epist.
+ad Philipp.</i>, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a
+ href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Dans
+Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a
+ href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Adv.
+h&aelig;r.</i>, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>,
+V,
+8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a
+ href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> XIII, 23;
+XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a
+ href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Jean,
+XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40,
+41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a
+ href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> VI, 63;
+XII, 6; XIII, 21 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a
+ href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La
+manière dont Aristion ou <i>Presbyteros Joannes</i>
+s'exprimait sur l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe,
+<i>H. E</i>., III,
+39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux
+dire,
+une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean
+concevaient sur le même sujet quelque chose de mieux.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a
+ href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Comp. Jean,
+XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean,
+XX, 2-6, à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a
+ href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voir
+ci-dessous, p. 159.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a
+ href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> I, 14; XIX,
+35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître
+de saint Jean, I, 3, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a
+ href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Voir, par
+exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout
+l'effet étrange que font des passages comme <i>Jean</i>, XIX,
+35; XX, 31;
+XXI, 20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute
+réflexion qui
+distingue les synoptiques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a
+ href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Par
+exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs
+mots rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII,
+16; XV,
+20).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a
+ href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> C'est ainsi
+que Napoléon devint un libéral dans les
+souvenirs de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur
+retour, se
+trouvèrent jetés au milieu de la société
+politique du temps.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a
+ href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Les versets
+XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne
+conclusion.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a
+ href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> VI, 2, 22;
+VI, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a
+ href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Par
+exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de
+Judas.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a
+ href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Voir, par
+exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues
+disputes des ch. VII, VIII, IX.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a
+ href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Souvent on
+sent que l'auteur cherche des prétextes pour
+placer des discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a
+ href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Par
+exemple, chap. XVII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a
+ href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Outre les
+synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint
+Paul, l'Apocalypse en font foi.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a
+ href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Jean, III,
+3, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a
+ href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Papias, <i>loc.
+cit.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a
+ href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Ainsi, le
+pardon de la femme pécheresse, la connaissance
+qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère
+de Marthe
+répondant au <span title="diêchonei" lang="el">&#948;&#953;&#951;&#967;&#959;&#957;&#949;&#953;</span>
+de Jean (XII, 2), le trait
+de la femme
+qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion
+obscure des
+voyages de Jésus à Jérusalem, l'idée qu'il
+a comparu à la Passion devant
+trois autorités, l'opinion où est l'auteur que quelques
+disciples
+assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle
+d'Anne à
+côté de Caïphe, l'apparition de l'ange dans l'agonie
+(comp. Jean, XII,
+28-29).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a
+ href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Ch. I et II
+surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60,
+en comparant Marc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a
+ href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> V, 41; VII,
+34; XV, 34. Matthieu n'offre cette
+particularité qu'une fois (XXVII, 46).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a
+ href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> XIV, 26.
+Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un
+caractère particulier d'exaltation.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a
+ href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> XIX, 41,
+43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a
+ href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> II, 37;
+XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a
+ href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Par
+exemple, IV, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a
+ href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> III, 23. Il
+omet Matth., XXIV, 36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a
+ href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> IV, 14;
+XXII, 43, 44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a
+ href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Par
+exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias,
+Theudas.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a
+ href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Comp. Luc,
+I, 31, à Matth., I, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a
+ href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Par
+exemple, XIX, 12-27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a
+ href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Ainsi, le
+repas de Béthanie lui donne deux récits (VII,
+36-48, et X, 38-42.)</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a
+ href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> XXIII, 56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a
+ href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> II, 21, 22,
+39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf.
+<i>Philosophumena</i>, VII, VI, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a
+ href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> La parabole
+du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.;
+24 et suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; <i>Actes</i>, II,
+44-45;
+V, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a
+ href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> La femme
+qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la
+parabole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a
+ href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Par
+exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une
+pécheresse qui se convertit.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a
+ href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a>
+Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la
+rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de
+Jérusalem (XXIII, 28-29) ne peut guère avoir
+été conçu qu'après le siége
+de l'an 70.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a
+ href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Voir le
+passage précité de Papias.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a
+ href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Voir, par
+exemple, Jean, XIX, 23-24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a
+ href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Voir la <i>Gazette
+des Tribunaux</i>, 10 sept. et 11 nov. 1851,
+28 mai 1857.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a
+ href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Le livre
+où seront contenus les résultats de cette mission
+est sous presse.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a
+ href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Loc.
+cit.</i></p>
+<div class="footnotes">
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2>VIE DE JÉSUS</h2>
+<h2><a name="chapitre_premier">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+<h2>PLACE DE JÉSUS DANS
+L'HISTOIRE DU MONDE.</h2>
+<p>L'événement
+capital de l'histoire du monde est la révolution par
+laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé
+des anciennes
+religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une
+religion
+fondée sur l'unité divine, la trinité,
+l'incarnation du Fils de Dieu.
+Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire.
+La
+religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans
+à se
+former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un
+fait qui
+eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors
+vécut une
+personne supérieure qui, par son initiative hardie et par
+l'amour
+qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de
+départ de la foi
+future de l'humanité.</p>
+<p>L'homme, dès qu'il
+se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire
+qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la
+réalité, et pour
+lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des
+milliers
+d'années, s'égara de la manière la plus
+étrange. Chez beaucoup de races,
+il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme
+grossière où
+nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie.
+Chez
+quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses
+scènes de
+boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du
+Mexique.
+Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme,
+c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel,
+auquel on attribuait des
+pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments
+élève
+l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois
+en
+perversion et en férocité; ainsi cette divine
+faculté de la religion put
+longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce
+humaine,
+une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher
+supprimer.</p>
+<p>Les brillantes
+civilisations qui se développèrent dès une
+antiquité
+fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent
+faire à la
+religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne
+heure à une
+sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands
+égarements. Elle
+ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En
+tout cas,
+elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction
+du grand
+courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la
+Syrie ne
+se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité
+étrange; ces religions
+restèrent, jusqu'à leur extinction au IV<sup>e</sup> et
+au V<sup>e</sup>
+siècle de notre ère,
+des écoles d'immoralité, où quelquefois se
+faisaient jour, par une sorte
+d'intuition poétique, de pénétrantes
+échappées sur le monde divin.
+L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme
+apparent, put avoir de bonne
+heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé.
+Mais sans doute
+ces interprétations d'une théologie raffinée
+n'étaient pas primitives.
+Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est
+amusé à la
+revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de
+longues
+réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit
+humain de se résigner
+à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles
+images mystiques
+dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs,
+qu'est
+venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans
+la religion d'un
+chrétien, viennent, à travers mille transformations,
+d'Égypte et de
+Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de
+conséquence, ou des
+scories telles que les cultes les plus épurés en
+retiennent toujours. Le
+grand défaut des religions dont nous parlons était leur
+caractère
+essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le
+monde, ce
+furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande
+pensée
+morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme
+séculaire
+et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque
+tout exercice à
+la liberté des individus.</p>
+<p>La poésie de
+l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le
+dévouement,
+apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
+ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne
+et la race
+sémitique. Les premières intuitions religieuses de la
+race
+indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais
+c'était un
+naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
+l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de
+l'infini, le
+principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique,
+de ce
+qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
+n'était ni de la religion, ni de la morale
+réfléchies; c'était de la
+mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était
+par-dessus tout
+du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la
+morale et de la
+religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de
+là, parce
+que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se
+détacher du
+polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien
+clair. Le
+brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au
+privilège étonnant
+de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme
+échoua dans
+toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
+exclusivement nationale et sans portée universelle. Les
+tentatives
+grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne
+suffirent pas pour
+donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à
+se faire une
+religion dogmatique, presque monothéiste et savamment
+organisée; mais il
+est fort possible que cette organisation même fût une
+imitation ou un
+emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
+convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses
+frontières le
+drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.</p>
+<p>C'est la race
+sémitique<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a
+ href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a> qui a la gloire
+d'avoir fait la religion de
+l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous
+sa tente restée
+pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le
+patriarche bédouin
+préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les
+cultes
+voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel,
+l'absence
+complète de temples, l'idole réduite à
+d'insignifiants <i>theraphim</i>,
+voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des
+Sémites nomades, celle
+des Beni-Israël était marquée déjà
+pour d'immenses destinées. D'antiques
+rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent
+peut-être quelques emprunts
+purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion
+pour
+l'idolâtrie. Une &laquo;Loi&raquo; ou <i>Thora</i>,
+très-anciennement écrite sur des
+tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand
+libérateur Moïse,
+était déjà le code du monothéisme et
+renfermait, comparée aux
+institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes
+d'égalité
+sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des
+deux
+côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait
+tout leur
+matériel religieux; là étaient réunis les
+objets sacrés de la nation,
+ses reliques, ses souvenirs, le &laquo;livre&raquo; enfin<a
+ name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84"
+ class="fnanchor">[84]</a>, journal toujours
+ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait
+très-discrètement. La famille
+chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives
+portatives,
+étant près du livre et en disposant, prit bien vite de
+l'importance. De
+là cependant ne vint pas l'institution qui décida de
+l'avenir; le prêtre
+hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres
+de l'antiquité. Le
+caractère qui distingue essentiellement Israël entre les
+peuples
+théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours
+été subordonné à
+l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu
+nomade avait
+son <i>nabi</i> ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on
+consultait pour
+la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré
+de
+clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou
+écoles, eurent
+une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien
+esprit démocratique,
+ennemis des riches, opposés à toute organisation
+politique et à ce qui
+eût engagé Israël dans les voies des autres nations,
+ils furent les
+vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De
+bonne
+heure, ils annoncèrent des espérances illimitées,
+et quand le peuple, en
+partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été
+écrasé par la
+puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans
+bornes lui était
+réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale
+du monde entier et que
+le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur
+apparurent
+comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers
+laquelle tous
+les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi
+universelle
+devait sortir, comme le centre d'un règne idéal,
+où le genre humain,
+pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden<a
+ name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85"
+ class="fnanchor">[85]</a>.</p>
+<p>Des accents inconnus se font déjà entendre pour
+exalter le martyre et
+célébrer la puissance de &laquo;l'homme de
+douleur.&raquo; A propos de quelqu'un de
+ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de
+leur sang les
+rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les
+souffrances et le
+triomphe du &laquo;Serviteur de Dieu,&raquo; où toute la force
+prophétique du génie
+d'Israël sembla concentrée<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.
+&laquo;Il s'élevait comme un faible arbuste,
+comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni
+beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des
+hommes, tous détournaient de
+lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant.
+C'est qu'il
+s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
+douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu,
+touché de sa
+main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos
+iniquités
+qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a
+pesé sur lui,
+et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous
+étions comme un
+troupeau errant, chacun s'était égaré, et
+Jéhovah a déchargé sur lui
+l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a
+pas ouvert la bouche; il
+s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une
+brebis
+silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
+tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un
+impie.
+Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une
+postérité
+nombreuse, et les intérêts de Jéhovah
+prospéreront dans sa main.&raquo;</p>
+<p>De profondes modifications s'opérèrent en même
+temps dans la <i>Thora</i>. De
+nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de
+Moïse, tels que
+le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en
+réalité un esprit
+fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme
+fut le
+trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent
+sans
+cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de
+Jéhovah; un
+code de sang, édictant la peine de mort pour des délits
+religieux,
+réussit à s'établir. La piété
+amène presque toujours de singulières
+oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle,
+inconnu à la grossière
+simplicité du temps des Juges, inspire des tons de
+prédication émue et
+d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là.
+Une forte
+tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir;
+des utopies,
+des rêves de société parfaite prennent place dans
+le code. Mélange de
+morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions
+primitives et de
+raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un
+Ézéchias,
+d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi
+dans la forme où
+nous le voyons, et devient pour des siècles la règle
+absolue de l'esprit
+national.</p>
+<p>Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple
+juif se déroule avec
+un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se
+succèdent dans
+l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
+terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de
+passion
+sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance
+politique,
+il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
+son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus
+désormais d'autre
+direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis
+que
+ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.</p>
+<p>Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale
+et morale.
+C'était l'œuvre d'hommes pénétrés d'un
+haut idéal de la vie présente et
+croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le
+réaliser. La
+conviction de tous est que la <i>Thora</i> bien observée ne
+peut manquer de
+donner la parfaite félicité. Cette <i>Thora</i> n'a rien
+de commun avec les
+&laquo;Lois&raquo; grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant
+guère que du
+droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de
+moralité
+privés. On sent d'avance que les résultats qui en
+sortiront seront
+d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'œuvre à
+laquelle ce
+peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république
+civile, une
+institution universelle, non une nationalité ou une patrie.</p>
+<p>A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint
+admirablement cette
+vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras,
+Néhémie, Onias, les
+Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se
+succèdent pour la défense des
+antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de
+Saints, une
+tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend
+des
+racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente
+remplit les
+âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait
+placé le paradis à
+l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or
+évanoui. Israël
+mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle
+poésie des âmes
+religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme
+exalté, avec leur
+divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et
+par
+excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
+païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en
+Babylonie, à un
+charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une
+grossière
+idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce
+que les
+martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de
+notre ère, ce
+que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le
+sein même
+du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant
+les
+deux siècles qui précèdent l'ère
+chrétienne. Ils furent une vivante
+protestation contre la superstition et le matérialisme
+religieux. Un
+mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux
+résultats les plus
+opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le
+plus frappant et le
+plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
+Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils
+adoptèrent hors de
+la Palestine, préparèrent les voies à une
+propagande dont les sociétés
+anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient
+encore offert
+aucun exemple.</p>
+<p>Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme,
+malgré sa persistance à
+annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
+caractère de tous les autres cultes de l'antiquité:
+c'était un culte de
+famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte
+était le
+meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers.
+Mais il croyait
+aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui
+seul. On
+embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille
+juive<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a
+ href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>; voilà tout.
+Aucun israélite ne songeait à convertir
+l'étranger à un culte qui était le patrimoine des
+fils d'Abraham. Le
+développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et
+Néhémie, amena une
+conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint
+la
+vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui
+voulut le droit
+d'y entrer<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a
+ href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>; bientôt ce fut
+une œuvre pie d'y amener le plus de
+monde possible<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a
+ href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Sans doute, le
+sentiment délicat qui éleva
+Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines
+idées de races
+n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces
+convertis
+(prosélytes) étaient peu considérés et
+traités avec dédain<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.
+Mais
+l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque
+chose au monde
+de supérieur à la patrie, au sang, aux lois,
+l'idée qui fera les
+apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde
+pitié pour les
+païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est
+désormais
+le sentiment de tout juif<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a
+ href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Par un cycle de
+légendes, destinées à
+fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel
+et ses compagnons, la
+mère des Macchabées et ses sept fils<a
+ name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92"
+ class="fnanchor">[92]</a>, le roman de l'Hippodrome
+d'Alexandrie<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a
+ href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>), les guides du
+peuple cherchent surtout à inculquer
+cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique
+à des
+institutions religieuses déterminées.</p>
+<p>Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette
+idée une passion,
+presque une frénésie. Ce fut quelque chose de
+très&#8212;analogue à ce qui se
+passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
+désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions
+et des rêves.
+La première apocalypse, le &laquo;Livre de Daniel,&raquo; parut.
+Ce fut comme une
+renaissance du prophétisme, mais sous une forme
+très&#8212;différente de
+l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du
+monde.
+Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances
+messianiques
+leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à
+la façon de
+David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut
+un &laquo;fils de
+l'homme&raquo; apparaissant dans la nue<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>,
+un être surnaturel, revêtu de
+l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de
+présider à l'âge
+d'or. Peut-être le <i>Sosiosch</i> de la Perse, le grand
+prophète à venir,
+chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il
+quelques traits à ce
+nouvel idéal<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a
+ href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. L'auteur inconnu du
+Livre de Daniel eut, en tout cas,
+une influence décisive sur l'événement religieux
+qui allait transformer
+le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques
+du
+nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus
+disait de
+Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à
+partir de lui, le royaume
+de Dieu.</p>
+<p>Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si
+profondément
+religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes
+particuliers, comme
+cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au
+sein du
+christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu
+théologien que
+possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la
+divinité; les
+croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
+divines, dont le premier germe se laissait déjà
+entrevoir, étaient des
+croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait
+selon la
+tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
+entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui
+restaient en
+dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en
+tenaient à la
+simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue
+à celui que le
+christianisme orthodoxe a déféré à
+l'Église n'existait alors. Ce n'est
+qu'à partir du III<sup>e</sup> siècle, quand le
+christianisme est
+tombé entre les
+mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de
+métaphysique,
+que commence cette fièvre de définitions, qui fait de
+l'histoire de
+l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait
+aussi chez
+les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque
+toutes les
+questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces
+luttes,
+dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il
+n'y a pas un
+seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir
+la loi, parce
+que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le
+bonheur,
+voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole
+théorique. Un disciple
+de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu
+devenir
+l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste
+très-exercé.</p>
+<p>Les règnes des derniers Asmonéens et celui
+d'Hérode virent l'exaltation
+grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue
+de
+mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et
+passait
+en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins
+pour la
+terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail
+étrange qui
+s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres
+spectacles, n'a
+nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de
+l'Orient. Les
+âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux
+avisées. Le tendre et
+clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho
+secret, au second
+Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de
+palingénésie
+universelle<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a
+ href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Ces rêves
+étaient ordinaires et formaient comme un
+genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
+formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations;
+la
+grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de
+sensibilité
+mélancolique qu'éprouvent les âmes après les
+longues périodes de
+révolution, faisaient naître de toute part des
+espérances illimitées.</p>
+<p>En Judée, l'attente était à son comble. De
+saintes personnes, parmi
+lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende
+fait tenir Jésus
+dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme
+prophétesse<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a
+ href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>,
+passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il
+plût à
+Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
+espérances d'Israël. On sent une puissante incubation,
+l'approche de
+quelque chose d'inconnu.</p>
+<p>Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette
+alternative de
+déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse
+refoulées par
+une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur
+interprète dans l'homme
+incomparable auquel la conscience universelle a décerné
+le titre de Fils
+de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la
+religion un
+pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais
+être
+comparé.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a
+ href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Je rappelle
+que ce mot désigne simplement ici les peuples
+qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle
+sémitiques. Une
+telle désignation est tout à fait défectueuse;
+mais c'est un de ces
+mots, comme &laquo;architecture gothique,&raquo; &laquo;chiffres
+arabes,&raquo; qu'il faut
+conserver pour s'entendre, même après qu'on a
+démontré l'erreur qu'ils
+impliquent.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a
+ href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> I Sam., X,
+25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a
+ href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Isaïe,
+II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX
+et suiv.; Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la
+seconde
+partie du livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas
+d'Isaïe.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a
+ href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Is., LII,
+13 et suiv., et LIII entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a
+ href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Ruth, I, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a
+ href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Esther, IX,
+27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a
+ href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Matth.,
+XXIII, 15; Josèphe, <i>Vita</i>, 23; <i>B. J</i>., II, xvii,
+10; VII, iii, 3; <i>Ant</i>., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143;
+Juv., XIV,
+96 et suiv.; Tacite, <i>Ann</i>., II, 85; <i>Hist.,</i> V, 5; Dion
+Cassius,
+XXXVII, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a
+ href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Mischna, <i>Schebiit</i>,
+X, 9; Talmud de Babylone, <i>Niddah, </i>
+fol. 13 <i>b, Jebamoth</i>, 47 <i>b; Kidduschin</i>, 70 <i>b</i>;
+Midrasch, <i>Jalkut
+Ruth,</i> fol. 163 <i>d</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a
+ href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Lettre
+apocryphe de Baruch, dans Fabricius, <i>Cad. pseud.
+V.T.</i> II, 147 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a
+ href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> II<sup>e</sup>
+livre
+des Macchabées, ch. VII, et le <i>De Maccaboeis</i>,
+attribué à Josèphe. Cf. Epître aux
+Hébreux, xi, 33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a
+ href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> III livre
+(apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos.,
+<i>Contra Apionem</i>, II,5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a
+ href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> VII, 13 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a
+ href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Vendidad</i>;
+XIX, 48, 49; <i>Minokhired</i>, passage publié dans
+la <i>Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft</i>,
+I, 263;
+<i>Boundehesch</i> XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les
+textes
+zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
+entre les croyances juives et persanes.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a
+ href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Egl. IV. Le
+<i>Cum&aelig;um carmen</i> (v. 4) était une sorte
+d'apocalypse sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire
+familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et <i>Carmina
+sibyllina</i>,
+III, 97-817. Cf. Tac., <i>Hist.</i>, V, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a
+ href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Luc, II, 25
+et suiv.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h2>
+<h2>ENFANCE ET JEUNESSE DE
+JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.</h2>
+<p>Jésus naquit à
+Nazareth<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a
+ href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, petite ville de
+Galilée, qui n'eut avant
+lui aucune célébrité<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.
+Toute sa vie il fut désigné du nom de
+&laquo;Nazaréen<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a
+ href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>,&raquo; et ce
+n'est que par un détour assez embarrassé<a
+ name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a
+ href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>
+qu'on réussit, dans sa légende, à le faire
+naître à Bethléhem. Nous
+verrons plus tard<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a
+ href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> le motif de cette
+supposition, et comment elle
+était la conséquence obligée du rôle
+messianique prêté à Jésus<a
+ name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a
+ href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. On
+ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le
+règne
+d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années
+avant
+l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater
+du jour où il
+naquit<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a
+ href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
+<p>Le nom de <i>Jésus</i>, qui lui fut donné, est une
+altération de <i>Josué</i>.
+C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus
+lard
+des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur<a
+ name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a
+ href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Peut-être
+lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce
+propos. Il est
+ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom
+donné sans
+arrière-pensée à un enfant a été
+l'occasion. Les natures ardentes ne se
+résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les
+concerne. Tout pour
+elle a été réglé par Dieu, et elles voient
+un signe de la volonté
+supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.</p>
+<p>La population de Galilée était fort
+mêlée, comme le nom même du
+pays<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a
+ href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> l'indiquait. Cette
+province comptait parmi ses habitants, au
+temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens,
+Syriens, Arabes et
+même Grecs<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a
+ href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>). Les conversions
+au judaïsme n'étaient point rares dans
+ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici
+aucune
+question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
+celui qui a le plus contribué à effacer dans
+l'humanité les distinctions
+de sang.</p>
+<p>Il sortit des rangs du peuple<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.
+Son père Joseph et sa mère Marie
+étaient des gens de médiocre condition, des artisans
+vivant de leur
+travail<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a
+ href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, dans cet
+état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
+ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans
+de telles contrées, en
+écartant le besoin de confortable, rend le privilège du
+riche presque
+inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
+côté, le manque total de goût pour les arts et pour
+ce qui contribue à
+l'élégance de la vie matérielle, donne à la
+maison de celui qui ne
+manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose
+de sordide et
+de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
+Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être
+pas beaucoup de ce
+qu'elle est aujourd'hui<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a
+ href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Les rues
+où il joua enfant, nous les
+voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui
+séparent
+les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à
+ces
+pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant
+à la fois d'établi,
+de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une
+natte,
+quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un
+coffre peint.</p>
+<p>La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages,
+était assez
+nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs<a
+ name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a
+ href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, dont il semble
+avoir été l'aîné<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.
+Tous sont restés obscurs; car il paraît que les
+quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et
+parmi lesquels
+un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance
+dans les
+premières années <a name="page_88"></a>du
+développement du
+christianisme, étaient ses cousins
+germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie<a
+ name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a
+ href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>, qui
+épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux
+noms paraissent désigner
+une même personne<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a
+ href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>), et fut
+mère de plusieurs fils, qui jouèrent un
+rôle considérable parmi les premiers disciples de
+Jésus. Ces cousins
+germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant
+que ses vrais frères
+lui faisaient de l'opposition<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>,
+prirent le titre de &laquo;frères du
+Seigneur<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a
+ href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.&raquo; Les vrais
+frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi
+que leur mère, qu'après sa mort<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.
+Même alors ils ne paraissent pas
+avoir égalé en considération leurs cousins, dont
+la conversion avait été
+plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu
+plus d'originalité.
+Leur nom était inconnu, à tel point que quand
+l'évangéliste met dans la
+bouche des gens de Nazareth l'énumération des
+frères selon la nature, ce
+sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent
+à lui tout d'abord.</p>
+<p>Ses sœurs se marièrent à Nazareth<a
+ name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a
+ href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, et il y passa les
+années de sa
+première jeunesse. Nazareth était une petite ville,
+située dans un pli
+de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
+au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois
+quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié<a
+ name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a
+ href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>. Le
+froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme
+cette époque toutes les bourgades juives, était un amas
+de cases bâties
+sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre
+qu'offrent les
+villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce
+qu'il semble, ne
+différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans
+élégance
+extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les
+parties les plus
+riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers,
+ne laissent
+pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont
+charmants, et
+nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de
+l'absolu
+bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un
+délicieux séjour, le
+seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se
+sente un peu soulagée
+du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans
+égale. La
+population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
+Antonin Martyr, à la fin du VI<sup>e</sup> siècle, fait
+un tableau
+enchanteur de la
+fertilité des environs, qu'il compare au paradis<a
+ name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a
+ href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>. Quelques
+vallées
+du côté de l'ouest justifient pleinement sa description.
+La fontaine,
+où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la
+petite ville est
+détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau
+trouble. Mais
+la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette
+beauté qui était
+déjà remarquée au VI<sup>e</sup> siècle et
+où
+l'on voyait un don de la Vierge
+Marie<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a
+ href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, s'est
+conservée d'une manière frappante. C'est le type
+syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que
+Marie n'ait
+été là presque tous les jours, et n'ait pris rang,
+l'urne sur l'épaule,
+dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia
+Martyr
+remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les
+chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui
+encore, les haines
+religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.</p>
+<p>L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque
+peu et que
+l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle
+qui domine les
+plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
+déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une
+pointe abrupte
+qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double
+sommet
+qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
+saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit
+groupe
+pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
+Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
+l'antiquité comparait à un sein. Par une
+dépression entre la montagne de
+Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les
+hautes
+plaines de la Pérée, qui forment du côté de
+l'est une ligne continue. Au
+nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
+Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
+Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle
+enchanté, berceau du
+royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des
+années. Sa vie même
+sortit peu des limites familières à son enfance. Car au
+delà, du côté du
+nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon,
+Césarée de
+Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils,
+et du
+côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes
+déjà moins riantes de
+la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par
+un vent brûlant
+d'abstraction et de mort.</p>
+<p>Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé
+à une notion meilleure de
+ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
+d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins
+où
+s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur
+cette hauteur de
+Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point
+d'apparition du
+christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait
+s'élever
+la grande église où tous les chrétiens pourraient
+prier. Là aussi, sur
+cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de
+Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de
+leur vallée, le
+philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour
+contempler
+le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
+rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers
+d'innombrables
+défaillances et nonobstant l'universelle vanité.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a
+ href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Matth.,
+XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I,
+45-46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a
+ href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Elle n'est
+nommée ni dans les écrits de l'Ancien
+Testament, ni dans Josèphe, ni dans le Talmud.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a
+ href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Marc, I,
+24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; <i>Act</i>. II,
+22; III, 6. De là le nom de <i>Nazaréens</i>, longtemps
+appliqué aux
+chrétiens, et qui les désigne encore dans tous les pays
+musulmans.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a
+ href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Le
+recensement opéré par Quirinius, auquel la légende
+rattache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au
+moins dix ans à
+l'année où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait
+né. Les deux
+évangélistes, en effet, font naître Jésus
+sous le règne d'Hérode
+(Matth., II, I, 49, 22; Luc, I, 5). Or, le recensement de Quirinius
+n'eut lieu qu'après la déposition
+d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans
+après la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium
+(Josèphe, <i>Ant</i>.,
+XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). L'inscription par laquelle on
+prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux
+recensements est
+reconnue pour fausse (V. Orelli, <i>Inscr. lat</i>., n&ordm; 623, et
+le supplément
+de Henzen, à ce numéro; Borghesi, <i>Fastes consulaires</i>
+[encore inédits],
+à année 742). Le recensement en tout cas ne se serait
+appliqué qu'aux
+parties réduites en province romaine, et non aux
+tétrarchies. Les textes
+par lesquels on cherche à prouver que quelques-unes des
+opérations de
+statistique et de cadastre ordonnées par Auguste durent
+s'étendre au
+domaine des Hérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait
+dire, ou
+sont d'auteurs chrétiens, qui ont emprunté cette
+donnée à l'Évangile de
+Luc. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de
+Jésus à Bethléhem n'a rien d'historique, c'est le
+motif qu'on lui
+attribue. Jésus n'était pas de la famille de David (v.
+ci-dessous, p.
+<a href="#page_237">237-238</a>), et, en eût-il
+été, on ne concevrait pas
+encore que ses parents
+eussent été forcés, pour une opération
+purement cadastrale et
+financière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs
+ancêtres étaient
+sortis depuis mille ans. En leur imposant une telle obligation,
+l'autorité romaine aurait sanctionné des
+prétentions pour elle pleines
+de menaces.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a
+ href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <a
+ href="#CHAPITRE_XIV">Ch. XIV</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a
+ href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Matth.,
+II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de
+ce récit dans Marc, et les deux passages parallèles,
+Matth, XIII, 54, et
+Marc, VI, 1, où Nazareth figure comme &laquo;la patrie&raquo; de
+Jésus, prouvent
+qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a
+fourni le
+canevas narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc.
+C'est
+devant des objections souvent répétées qu'on aura
+ajouté, en tête de
+l'évangile de Matthieu, des réserves dont la
+contradiction avec le reste
+du texte n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru
+obligé de
+corriger les endroits qui avaient d'abord été
+écrits à un tout autre
+point de vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec
+réflexion, a
+employé, pour être conséquent, une expression plus
+adoucie. Quant à
+Jean, il ne sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui,
+Jésus est
+simplement &laquo;de Nazareth&raquo; ou &laquo;Galiléen,&raquo;
+dans deux circonstances où il
+eût été de la plus haute importance de rappeler sa
+naissance à Bethléhem
+(I, 45-46; VII, 41-42).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a
+ href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> On sait
+que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a
+été fait au VI<sup>e</sup> siècle par Denys le
+Petit. Ce
+calcul implique certaines
+données purement hypothétiques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a
+ href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Matth.,
+I, 21; Luc, I, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a
+ href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Gelil
+haggoyim</i>, &laquo;cercle des Gentils.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a
+ href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Strabon,
+XVI, II, 35; Jos., <i>Vita</i>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a
+ href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> On
+expliquera plus tard (<a href="#CHAPITRE_XIV">ch. XIV</a>), l'origine
+des
+généalogies destinées à le rattacher
+à la race de David. Les Ébionira
+les supprimaient (Epiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XXX, 14).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a
+ href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Matth.,
+XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a
+ href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> L'aspect
+grossier des ruines qui couvrent la Palestine
+prouve que les villes qui ne furent pas reconstruites à la
+manière
+romaine étaient fort mal bâties. Quant à la forme
+des maisons, elle est,
+en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le
+climat qu'elle
+n'a jamais dû changer.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a
+ href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Matth.,
+XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III,
+31 et suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40;
+<i>Act.</i> I,<i> 14</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a
+ href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Matth.,
+I, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a
+ href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Ces deux
+sœurs portant le même nom sont un fait
+singulier. Il y a là probablement quelque inexactitude, venant
+de
+l'habitude de donner presque indistinctement aux
+Galiléénnes le nom de
+Marie.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a
+ href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Ils ne
+sont pas étymologiquement identiques.
+<span title="Alphaios" lang="el">&#913;&#955;&#966;&#945;&#953;&#959;&#962;</span> est la transcription du
+nom syro-chaldaïque <i>Halphaï</i>;
+<span title="Klôpas" lang="el">&#922;&#955;&#969;&#960;&#945;&#962;</span> ou <span title="Kleopas"
+ lang="el">&#922;&#955;&#949;&#959;&#960;&#945;&#962;</span> est une forme écourtée
+de <span title="Kleopatros" lang="el">&#922;&#955;&#949;&#959;&#960;&#945;&#964;&#961;&#959;&#962;</span>. Mais il
+pouvait y avoir substitution artificielle de l'un
+l'autre, de même que les Joseph se faisaient appeler
+&laquo;Hégésippe&raquo;, les
+Eliakim &laquo;Alcimus&raquo;, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a
+ href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Jean,
+VII, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a
+ href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En
+effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth.,
+XIII, 55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de
+Jésus: Jacob, Joseph
+ou José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu
+près comme fils de Marie
+et de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; <i>Gal</i>.,
+I, 19; <i>Epist.
+Jac.</i>, I, 1; <i>Epist. Jud&aelig;</i>, 4; Euseb., <i>Chron.</i> ad
+ann. R. DCCCX; <i>Hist.
+eccl</i>., III, 11, 32; <i>Constit. Apost</i>., VII, 46).
+L'hypothèse que nous
+proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on
+trouve à supposer deux
+sœurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms,
+et à
+admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de
+Jérusalem,
+qualifiés de &laquo;frères du Seigneur,&raquo; aient
+été de vrais frères de Jésus,
+qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se
+seraient convertis.
+L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de
+Cléophas &laquo;frères du
+Seigneur,&raquo; aura mis, par erreur, leur nom au passage <i>Matth.</i>,
+XIII,
+55&#8212;<i>Marc</i>, VI, 3, à la place des noms des vrais
+frères, restés toujours
+obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des
+personnages
+appelés &laquo;frères du Seigneur,&raquo; de Jacques par
+exemple, est si différent
+de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se
+dessiner dans
+Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de &laquo;frère du
+Seigneur&raquo; constitua
+évidemment, dans l'Église primitive, une espèce
+d'ordre parallèle à
+celui des apôtres. Voir surtout I <i>Cor.</i>, IX, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a
+ href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Act.</i>,
+I, 45.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a
+ href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Marc,
+VI, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a
+ href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Selon
+Josèphe <i>(B. J</i>. III, iii, 2), le plus petit bourg
+de Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là
+probablement de
+l'exagération.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a
+ href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Itiner</i>.,
+&sect; 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a
+ href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Antonin
+Martyr, endroit cité.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h2>
+<h2>ÉDUCATION DE
+JÉSUS.</h2>
+<p>Cette nature à la
+fois riante et grandiose fut toute l'éducation de
+Jésus. Il apprit à lire et à écrire<a
+ name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a
+ href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, sans doute selon
+la méthode de
+l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un
+livre qu'il
+répète en cadence avec ses petits camarades,
+jusqu'à ce qu'il le sache
+par cœur<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a
+ href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Il est douteux
+pourtant qu'il comprît bien les écrits
+hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font
+citer
+d'après des traductions en langue araméenne<a
+ name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a
+ href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; ses principes
+d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par
+ceux de ses
+disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors
+et qui
+font l'esprit des <i>Targums</i> et des <i>Midraschim</i><a
+ name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a
+ href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+<p>Le maître d'école dans les petites villes juives
+était le <i>hazzan</i> ou
+lecteur des synagogues<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a
+ href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>. Jésus
+fréquenta peu les écoles plus
+relevées des scribes ou <i>soferim</i> (Nazareth n'en avait
+peut-être pas),
+et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
+droits du savoir<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a
+ href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Ce serait une
+grande erreur cependant de
+s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant.
+L'éducation
+scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de
+la
+valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en
+sont
+dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni
+en général dans la
+bonne antiquité. L'état de grossièreté
+où reste, chez nous, par suite de
+notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas
+été aux écoles
+est inconnu dans ces sociétés, où la culture
+morale et surtout l'esprit
+général du temps se transmettent par le contact
+perpétuel des hommes.
+L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins
+très-distingué;
+car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où,
+de la rencontre
+des gens bien élevés, naît un grand mouvement
+intellectuel et même
+littéraire. La délicatesse des manières et la
+finesse de l'esprit n'ont
+rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce
+sont
+les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants
+et mal élevés.
+Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne
+l'homme à un
+rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la
+grande
+originalité.</p>
+<p>Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue
+était peu
+répandue en Judée hors des classes qui participaient au
+gouvernement et
+des villes habitées par les païens, comme
+Césarée<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a
+ href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>. L'idiome propre
+de Jésus était le dialecte syriaque mêlé
+d'hébreu qu'on parlait alors en
+Palestine<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a
+ href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. A plus forte
+raison n'eut-il aucune connaissance de la
+culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs
+palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction
+&laquo;celui qui
+élève des porcs et celui qui apprend à son fils la
+science
+grecque<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a
+ href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.&raquo; En tout
+cas elle n'avait pas pénétré dans les petites
+villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il
+est vrai,
+quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture
+hellénique. Sans parler
+de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour
+amalgamer l'hellénisme
+et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents
+ans, un juif,
+Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un
+des hommes les
+plus distingués, les plus instruits, les plus
+considérés de son siècle.
+Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif
+complétement
+hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang;
+Josèphe déclare
+avoir été parmi ses contemporains une exception<a
+ name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a
+ href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, et toute
+l'école
+schismatique d'Égypte s'était détachée de
+Jérusalem à tel point qu'on
+n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
+juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le
+grec était
+très-peu étudié, que les études grecques
+étaient considérées comme
+dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes
+tout au plus
+pour les femmes en guise de parure<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.
+L'étude seule de la Loi passait
+pour libérale et digne d'un homme sérieux<a
+ name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a
+ href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Interrogé
+sur le moment
+où il convenait d'enseigner aux enfants &laquo;la sagesse
+grecque,&raquo; un savant
+rabbin avait répondu: &laquo;A l'heure qui n'est ni le jour ni
+la nuit,
+puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit<a
+ name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a
+ href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.&raquo;</p>
+<p>Ni directement ni indirectement, aucun élément de
+culture hellénique ne
+parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du
+judaïsme, son
+esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours
+une culture
+étendue et variée. Dans le sein même du
+judaïsme, il resta étranger à
+beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part,
+l'ascétisme
+des Esséniens ou Thérapeutes<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>,
+de l'autre, les beaux essais de
+philosophie religieuse tentés par l'école juive
+d'Alexandrie, et dont
+Philon, son contemporain, était l'ingénieux
+interprète, lui furent
+inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
+Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de
+repos en
+Dieu<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a
+ href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, qui font comme un
+écho entre l'Évangile et les écrits de
+l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
+besoins du temps inspiraient à tous les esprits
+élevés.</p>
+<p>Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique
+bizarre
+qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt
+constituer le Talmud.
+Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en
+Galilée, il ne les
+fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique
+niaise,
+elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer
+cependant que les
+principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
+avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les
+siens
+beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement
+supportée, par la
+douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux
+hypocrites
+et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus<a
+ name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a
+ href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>, s'il est permis
+de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute
+originalité.</p>
+<p>La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup
+plus
+d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
+principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les
+Prophètes, tels
+que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste
+exégèse allégorique
+s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce
+qui n'y est
+pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
+représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les
+utopies, les
+lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois
+piétistes, était
+devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un
+thème
+inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux
+prophètes et aux
+psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un
+peu mystérieux
+de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance
+le
+type de celui qui devait réaliser les espérances de la
+nation. Jésus
+partageait le goût de tout le monde pour ces
+interprétations
+allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui
+échappait aux
+puérils exégètes de Jérusalem, se
+révélait pleinement à son beau génie.
+La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il
+crut
+pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se
+trouva
+dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils
+restèrent toute sa
+vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en
+particulier et
+son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants
+rêves
+d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives
+entremêlées de
+tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il
+lut aussi sans
+doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces
+écrits
+assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité
+qu'on
+n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se
+couvraient du nom de
+prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa;
+c'est
+le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté
+du temps
+d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
+sage<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a
+ href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, était le
+résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
+vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la
+première
+fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des
+empires
+qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif.
+Jésus fut
+pénétré de bonne heure de ces hautes
+espérances. Peut-être lut-il aussi
+les livres d'Hénoch, alors révérés à
+l'égal des livres saints<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>,
+et
+les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si
+grand
+mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie
+avec ses
+gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur
+les
+autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
+de son imagination, et comme ces révolutions étaient
+censées prochaines,
+qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps,
+l'ordre
+surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout
+d'abord
+parfaitement naturel et simple.</p>
+<p>Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état
+général du monde, c'est ce qui
+résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques.
+La terre
+lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la
+guerre; il semble
+ignorer la &laquo;paix romaine,&raquo; et l'état nouveau de
+société qu'inaugurait
+son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la
+puissance romaine; le nom
+de &laquo;César&raquo; seul parvint jusqu'à lui. Il vit
+bâtir, en Galilée ou aux
+environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée,
+Gésarée, ouvrages pompeux des
+Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques,
+à prouver
+leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement
+envers
+les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
+sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à
+désigner de misérables
+hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste,
+œuvre d'Hérode
+le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a
+été
+apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y
+avait plus qu'à
+monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en
+Judée par
+chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même
+diamètre,
+ornement de quelque insipide &laquo;rue de Rivoli,&raquo; voilà
+ce qu'il appelait
+&laquo;les royaumes du monde et toute leur gloire.&raquo; Mais ce luxe
+de commande,
+cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il
+aimait,
+c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus
+de cabanes, d'aires et
+de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de
+figuiers,
+d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des
+rois lui
+apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits<a
+ name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a
+ href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Les
+charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand
+il met
+en scène les rois et les puissants<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>,
+prouvent qu'il ne conçut
+jamais la société aristocratique que comme un jeune
+villageois qui voit
+le monde à travers le prisme de sa naïveté.</p>
+<p>Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée
+par la science grecque,
+base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
+confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la
+naïve croyance
+des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers.
+Près d'un siècle
+avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon
+admirable l'inflexibilité
+du régime général de la nature. La négation
+du miracle, cette idée que
+tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention
+personnelle
+d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit
+commun dans les
+grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la
+science grecque.
+Peut-être même Babylone et la Perse n'y
+étaient-elles pas étrangères.
+Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né
+à une époque où le principe
+de la science positive était déjà proclamé,
+il vécut en plein
+surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient
+été plus possédés de la
+soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
+intellectuel, et qui avait reçu une éducation
+très-complète, ne possède
+qu'une science chimérique et de mauvais aloi.</p>
+<p>Jésus ne différait en rien sur ce point de ses
+compatriotes. Il croyait
+au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal<a
+ name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a
+ href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, et il
+s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses
+étaient
+l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient.
+Le
+merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était
+l'état normal.
+La notion du surnaturel, avec ses impossibilités,
+n'apparaît que le jour
+où naît la science expérimentale de la nature.
+L'homme étranger à toute
+idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des
+nuages,
+arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le
+miracle rien
+d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
+résultat de volontés libres de la divinité. Cet
+état intellectuel fut
+toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une
+telle croyance
+produisait des effets tout opposés à ceux où
+arrivait le vulgaire. Chez
+le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu
+amenait une
+crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui,
+elle tenait à
+une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et
+à une
+croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles
+erreurs qui furent
+le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
+défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient
+sur son
+temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni
+depuis.</p>
+<p>De bonne heure, son caractère à part se
+révéla. La légende se plaît à le
+montrer dès son enfance en révolte contre
+l'autorité paternelle et
+sortant des voies communes pour suivre sa vocation<a
+ name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a
+ href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Il est sûr,
+au
+moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour
+lui. Sa
+famille ne semble pas l'avoir aimé<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>,
+et, par moments, on le trouve
+dur pour elle<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a
+ href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>. Jésus,
+comme tous les hommes exclusivement
+préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu
+de compte des liens du sang.
+Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures
+reconnaissent:
+&laquo;Voilà ma mère et mes frères, disait-il en
+étendant la main vers ses
+disciples; celui qui fait la volonté de mon Père,
+voilà mon frère et ma
+sœur.&raquo; Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour
+une
+femme, passant près de lui, s'écria, dit-on:
+&laquo;Heureux le ventre qui t'a
+porté et les seins que tu as sucés!&raquo;&#8212;&laquo;Heureux
+plutôt, répondit-il<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>,
+celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en
+pratique!&raquo; Bientôt,
+dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus
+loin
+encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de
+l'homme,
+le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de cœur que pour
+l'idée
+qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et
+du vrai.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a
+ href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Jean,
+VIII, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a
+ href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Testam.
+des douze Patr</i>. Lévi, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a
+ href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Matth.,
+XXVII, 46; Marc, XV, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a
+ href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a>
+Traductions et commentaires juifs, de l'époque
+talmudique.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a
+ href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Mischna,
+<i>Schabbath</i> I, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a
+ href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Matth.,
+XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a
+ href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Mischna,
+<i>Schekalim</i>, III, 2; Talmud de Jérusalem,
+<i>Megilla</i>, halaca XI; <i>Sota</i>, VII, 1; Talmud de Babylone, <i>Baba
+Kama</i>,
+83 <i>a</i>; <i>Megilla</i>, 8 <i>b</i> et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a
+ href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Matth.,
+XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV,
+36; XV, 34. L'expression <span title="ê patrios phônê" lang="el">&#951;
+&#960;&#945;&#964;&#961;&#953;&#959;&#962; &#966;&#969;&#957;&#951;</span>,
+dans les écrivains de
+ce temps, désigne toujours le dialecte sémitique qu'on
+parlait en
+Palestine (II Macch., VII, 21, 27; XII, 37; <i>Actes</i>, XXI, 37, 40;
+XXII,
+2; XXVI, 14; Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.;
+<i>B. J</i>.
+prooem. 1, V, VI, 3; V, IX, 2; VI, II, 1; <i>Contre Apion</i>, I, 9; <i>De
+Macch</i>., 12, 16). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des
+documents qui servirent de base aux Évangiles synoptiques ont
+été écrits
+en ce dialecte sémitique. Il en fut de même pour plusieurs
+apocryphes
+(IV<sup>e</sup> livre des Macch., XVI, ad calcem, etc.). Enfin, la
+chrétienté
+directement issue du premier mouvement galiléen
+(Nazaréens, <i>Ébionim</i>,
+etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le
+Hauran,
+parlait un dialecte sémitique (Eusèbe, <i>De situ et
+nomin. loc. hebr</i>.,
+au mot <span title="Chôba" lang="el">&#935;&#969;&#946;&#945;</span>; Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r</i>., XXIX, 7,
+9; XXX, 3; S.
+Jérôme, <i>In Matth</i>., XII, 13; <i>Dial. adv. Pelag</i>.,
+III, 2).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a
+ href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Mischna,
+<i>Sanhedrin,</i> XI, 1; Talmud de Babylone, <i>Baba
+Kama,</i> 82 <i>b</i> et 83 <i>a; Sota,</i> 49, <i>a</i> et <i>b;
+Menachoth</i>, 64 <i>b</i>; Comp.
+II Macch., IV, 10 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a
+ href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XX, XI, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a
+ href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Talmud
+de Jérusalem, <i>Péah</i>, I, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a
+ href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Jos. <i>Ant</i>.,
+loc. cit.; Orig., <i>Contra Celsum</i>, II, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a
+ href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Talmud
+de Jérusalem, <i>Péah</i>, I, 1; Talmud de Babylone,
+<i>Menachoth</i>, 99 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a
+ href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Les <i>Thérapeutes</i>
+de Philon sont une branche d'Esséniens.
+Leur nom même paraît n'être qu'une traduction grecque
+de celui des
+<i>Esséniens</i> (<span title="Essaioi" lang="el">&#917;&#963;&#963;&#945;&#953;&#959;&#953;</span>,
+<i>asaya</i>,
+&laquo;médecins&raquo;). Cf. Philon, <i>De
+Vila contempl</i>., init.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a
+ href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Voir
+surtout les traités <i>Quis rerum divinarum h&aelig;res sit</i>
+et <i>De Philanthropia</i> de Philon.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a
+ href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Pirké
+Aboth</i>, ch. I et II; Talm. de Jérus., <i>Pesachim</i>,
+VI, 1; Talm. de Bab., <i>Pesachim</i>, 66 <i>a</i>; <i>Schabbath</i>,
+30 <i>b</i> et 31 <i>a</i>;
+<i>Joma</i>, 35 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a
+ href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> La
+légende de Daniel était déjà formée
+au VII<sup>e</sup> siècle
+avant J.-C. (Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3).
+C'est pour les
+besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la
+captivité de
+Babylone.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a
+ href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Epist.
+Jud&aelig;</i>, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; <i>Testam.
+des douze Patr</i>., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18;
+Zab. 3; Dan, 5;
+Nephtali, 4. Le &laquo;Livre d'Hénoch&raquo; forme encore une
+partie intégrante de
+la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
+éthiopienne, il est composé de pièces de
+différentes dates, dont les
+plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
+pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus.
+Comparez les ch.
+XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a
+ href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Matth.,
+XI, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a
+ href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Voir,
+par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a
+ href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Matth.,
+VI, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a
+ href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Luc, II,
+42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins
+de pareilles histoires poussées au grotesque.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a
+ href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Matth.,
+XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
+Voyez ci-dessous, p. 153, note 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a
+ href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Matth.,
+XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II,
+4; Évang. selon les Hébreux, dans saint
+Jérôme, <i>Dial. adv. Pelag</i>.,
+III, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a
+ href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Luc, XI,
+27 et suiv.</p>
+</div>
+</div>
+<hr style="width: 65%;"/>
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h2>
+<h2>ORDRE D'IDÉES AU SEIN
+DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.</h2>
+<p>Comme la terre refroidie ne
+permet plus de comprendre les phénomènes de
+la création primitive, parce que le feu qui la
+pénétrait s'est éteint;
+ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque
+chose
+d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides
+procédés
+d'induction aux révolutions des époques créatrices
+qui ont décidé du
+sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces
+moments où la partie de la
+vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de
+l'activité humaine
+est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors,
+entraîne la mort; car de
+tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures
+préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
+Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques
+héroïques de
+l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons
+et les
+méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit
+tels,
+forment des armées opposées. On arrive par
+l'échafaud à l'apothéose; les
+caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme
+des types
+éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la
+Révolution
+française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui
+où se
+forma Jésus à développer ces forces cachées
+que l'humanité tient comme
+en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de
+fièvre et de
+péril.</p>
+<p>Si le gouvernement du monde
+était un problème spéculatif, et que le plus
+grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour
+dire à ses semblables
+ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que
+sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on
+appelle des
+religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
+Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas
+été des
+métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti
+de la pensée
+pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout
+politiques et
+moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu
+philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas
+été des
+spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant
+l'action
+à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont
+dominé
+l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un
+théologien, un philosophe
+ayant un système plus ou moins bien composé. Pour
+être disciple de
+Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer
+aucune
+profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher
+à lui,
+l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement
+en
+lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre
+lequel le
+christianisme alla heurter dès le III<sup>e</sup> siècle,
+ne fut
+nullement posé par
+le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une
+résolution
+personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité
+toute autre volonté
+créée, dirige encore à l'heure qu'il est les
+destinées de l'humanité.</p>
+<p>Le peuple juif a eu
+l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au
+moyen âge, d'être toujours dans une situation
+très-tendue. Voilà
+pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce
+long
+période, semblent écrire sous l'action d'une
+fièvre intense, qui les met
+sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
+moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de
+l'avenir et de
+sa destinée avec un courage plus désespéré,
+plus décidé à se porter aux
+extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de
+celui de leur petite
+race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
+théorie générale de la marche de notre
+espèce. La Grèce, toujours
+renfermée en elle-même, et uniquement attentive à
+ses querelles de
+petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant
+l'époque
+romaine, on chercherait vainement chez elle un système
+général de
+philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif,
+au
+contraire, grâce à une espèce de sens
+prophétique qui rend par moments
+le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes
+de l'avenir, a
+fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu
+de cet
+esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne,
+conçut
+l'histoire du monde comme une série d'évolutions,
+à chacune desquelles
+préside un prophète. Chaque prophète a son <i>hazar</i>,
+ou règne de mille
+ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux
+millions de
+siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se
+compose la trame des
+événements qui préparent le règne d'Ormuzd.
+A la fin des temps, quand le
+cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis
+définitif. Les
+hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
+aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
+Mais cet avénement sera précédé de
+terribles calamités. Dahak (le Satan
+de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le
+monde.
+Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer
+le grand
+avénement<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a
+ href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. Ces idées
+couraient le monde et pénétraient jusqu'à
+Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes
+prophétiques, dont les
+idées fondamentales étaient la division de l'histoire de
+l'humanité en
+périodes, la succession des dieux répondant à ces
+périodes, un complet
+renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or<a
+ name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a
+ href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Le
+livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres
+sibyllins<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a
+ href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>, sont l'expression
+juive de la même théorie. Certes il
+s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne
+furent
+d'abord embrassées que par quelques personnes à
+l'imagination vive et
+portées vers les doctrines étrangères. L'auteur
+étroit et sec du livre
+d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le
+dédaigner et lui
+vouloir du mal<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a
+ href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>.
+L'épicurien désabusé qui a écrit
+l'Ecclésiaste
+pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de
+travailler pour
+ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le
+dernier mot de la
+sagesse est de placer son bien à fonds perdu<a
+ name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a
+ href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Mais les grandes
+choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec
+ses
+énormes défauts, dur, égoïste, moqueur,
+cruel, étroit, subtil, sophiste,
+le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
+d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire.
+L'opposition fait
+toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
+ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire
+d'Athènes, qui n'a pas
+jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
+modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a
+été la
+gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.</p>
+<p>Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le
+peuple juif, et le
+rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude.
+Étrangère à la théorie des
+récompenses individuelles, que la Grèce a répandue
+sous le nom
+d'immortalité de l'âme, la Judée avait
+concentré sur son avenir national
+toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les
+promesses
+divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère
+réalité qui, à partir
+du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le
+royaume du
+monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se
+rejeta
+sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les
+volte-faces
+les plus étranges. Avant la captivité, quand tout
+l'avenir terrestre de
+la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du
+nord, on rêva
+la restauration de la maison de David, la réconciliation des
+deux
+fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de
+Jéhovah
+sur les cultes idolâtres. A l'époque de la
+captivité, un poëte plein
+d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les
+peuples et
+les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si
+douces,
+qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût
+pénétré à une
+distance de six siècles<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p>
+<p>La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce
+qu'on avait
+espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les
+adorateurs de Jéhovah se
+crurent frères. La Perse était arrivée, en
+bannissant les <i>dévas</i>
+multiples et en les transformant en démons (<i>divs</i>),
+à tirer des
+vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
+de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des
+enseignements de
+l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions
+d'Osée et
+d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides<a
+ name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a
+ href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>, et, sous
+Xerxès
+(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais
+l'entrée
+triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
+Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le
+Messie
+comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
+complet, une révolution prenant le globe à ses racines et
+l'ébranlant de
+fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance
+qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et
+la vue de ses
+humiliations<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a
+ href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
+<p>Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe
+l'homme en
+deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que,
+pendant que
+le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et
+d'énergique
+protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle
+doctrine,
+sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les
+traditions de
+l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment
+aucune trace de
+rémunérations ou de peines futures. Tandis que
+l'idée de la solidarité
+de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas
+à une stricte
+rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour
+l'homme pieux
+qui tombait à une époque d'impiété; il
+subissait comme les autres les
+malheurs publics, suite de l'impiété
+générale. Cette doctrine, léguée
+par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour
+d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job,
+elle était fort
+ébranlée; les vieillards de Théman qui la
+professaient étaient des
+hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour
+les combattre,
+ose émettre dès son premier mot cette pensée
+essentiellement
+révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards<a
+ name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a
+ href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>! Avec
+les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
+principe thémanite et mosaïste devenait plus
+intolérable encore<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>.
+Jamais Israël n'avait été plus fidèle
+à la Loi, et pourtant on avait
+subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un
+rhéteur,
+habitué à répéter de vieilles phrases
+dénuées de sens, pour oser
+prétendre que ces malheurs venaient des
+infidélités du peuple<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.
+Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques
+Macchabées,
+cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera
+éternellement, les
+abandonnera à la pourriture de la fosse<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>?
+Un sadducéen incrédule et
+mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle
+conséquence; un
+sage consommé, tel qu'Antigone de Soco<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>,
+pouvait bien soutenir qu'il
+ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la
+récompense,
+qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation
+ne
+pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
+l'immortalité philosophique, se représentèrent les
+justes vivant dans la
+mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des
+hommes, jugeant
+l'impie qui les a persécutés<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>.
+&laquo;Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
+sont connus de Dieu<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a
+ href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>,&raquo;
+voilà leur récompense. D'autres, les
+Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection<a
+ name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a
+ href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Les
+justes revivront pour participer au règne messianique. <a
+ name="page_54"></a>Ils
+revivront
+dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les
+juges;
+ils assisteront au triomphe de leurs idées et à
+l'humiliation de leurs
+ennemis.</p>
+<p>On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout
+à fait
+indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y
+croyait pas,
+était, en réalité, fidèle à la
+vieille doctrine juive; c'était le
+pharisien, partisan de la résurrection, qui était le
+novateur. Mais en
+religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
+marche, c'est lui qui tire les conséquences. La
+résurrection, idée
+totalement différente de l'immortalité de l'âme,
+sortait d'ailleurs
+très-naturellement des doctrines antérieures et de la
+situation du
+peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques
+éléments<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a
+ href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.
+En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la
+doctrine
+d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces
+théories
+apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le
+sanhédrin
+orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées),
+couraient dans
+toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du
+monde
+juif une fermentation extrême. <a name="page_55"></a>L'absence
+totale de rigueur
+dogmatique
+faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être
+admises à la
+fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste
+devait attendre
+la résurrection<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a
+ href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>; tantôt il
+était reçu dès le moment de sa mort dans
+le sein d'Abraham<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a
+ href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Tantôt la
+résurrection était générale<a
+ name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a
+ href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>,
+tantôt réservée aux seuls fidèles<a
+ name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a
+ href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Tantôt elle
+supposait une terre
+renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle
+impliquait un
+anéantissement préalable de l'univers.</p>
+<p>Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la
+brûlante atmosphère que
+créaient en Palestine les idées que nous venons
+d'exposer. Ces idées ne
+s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient
+dans l'air, et son âme
+en fut de bonne heure pénétrée. Nos
+hésitations, nos doutes ne
+l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où
+nul
+homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
+destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis
+vingt fois sans un
+doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos
+tristesses, qui nous fait
+rechercher avec âpreté un intérêt
+d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa
+qu'à son œuvre, à sa race, a l'humanité. Ces
+montagnes, cette mer, ce
+ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non
+la
+vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur
+son sort, mais
+le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
+ciel nouveau.</p>
+<p>Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux
+événements politiques de
+son temps, et il en était probablement mal informé. La
+dynastie des
+Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il
+ne la connut
+sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers
+l'année même où il
+naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui
+devaient
+forcer la postérité la plus malveillante d'associer son
+nom à celui de
+Salomon, et néanmoins une œuvre inachevée, impossible
+à continuer.
+Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes
+religieuses, cet
+astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la
+raison,
+dénués de moralité, au milieu de fanatiques
+passionnés. Mais son idée
+d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût
+pas été un
+anachronisme dans l'état du monde où il la conçut,
+aurait échoué, comme
+le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés
+venant du
+caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que
+des
+lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
+domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la
+Galilée et de
+la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa
+vie, était un prince
+paresseux et nul<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a
+ href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>, favori et
+adulateur de Tibère<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>,
+trop souvent
+égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme
+Hérodiade<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a
+ href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.
+Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée,
+sur les terres
+duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un
+beaucoup meilleur
+souverain<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a
+ href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. Quant à
+Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne
+put
+le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et
+sans
+caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste<a
+ name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a
+ href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. La
+dernière
+trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem.
+Réunie à la
+Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte
+d'annexe de la province
+de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius,
+personnage
+consulaire fort connu<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a
+ href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>, était
+légat impérial. Une série de
+procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au
+légat
+impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus,
+Valérius
+Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y
+succèdent<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a
+ href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>, sans cesse
+occupés à éteindre le volcan qui faisait
+éruption sous leurs pieds.</p>
+<p>De continuelles séditions excitées par les
+zélateurs du mosaïsme ne
+cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter
+Jérusalem<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a
+ href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. La
+mort des séditieux était assurée; mais la mort,
+quand il s'agissait de
+l'intégrité de la Loi, était recherchée
+avec avidité. Renverser les
+aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les
+Hérodes, et où les
+règlements mosaïques n'étaient pas toujours
+respectés<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a
+ href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>, s'insurger
+contre les écussons votifs dressés par les procurateurs,
+et dont les
+inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie<a
+ name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a
+ href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>, étaient de
+perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce
+degré
+d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de
+Sariphée,
+Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort
+célèbres,
+formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre
+établi, qui
+se continua après leur supplice<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>.
+Les Samaritains étaient agités de
+mouvements du même genre<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>.
+Il semble que la Loi n'eût jamais compté
+plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait
+déjà celui qui, de
+la pleine autorité de son génie et de sa grande
+âme, allait l'abroger.
+Les &laquo;Zélotes&raquo; (<i>Kenaïm</i>) ou
+&laquo;Sicaires,&raquo; assassins pieux, qui
+s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux
+à la Loi,
+commençaient à paraître<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>.
+Des représentants d'un tout autre esprit,
+des thaumaturges, considérés comme des espèces de
+personnes divines,
+trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le
+siècle
+éprouvait de surnaturel et de divin<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
+<p>Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut
+celui de
+Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions
+auxquelles
+étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome,
+le cens était la
+plus impopulaire<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a
+ href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>. Cette mesure, qui
+étonne toujours les peuples peu
+habitués aux charges des grandes administrations centrales,
+était
+particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous
+David, nous voyons un
+recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces
+des
+prophètes<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a
+ href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. Le cens, en
+effet, était la base de l'impôt; or l'impôt,
+dans les idées de la pure théocratie, était
+presque une impiété. Dieu
+étant le seul maître que l'homme doive reconnaître,
+payer la dîme à un
+souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place
+de Dieu.
+Complètement étrangère à l'idée de
+l'État, la théocratie juive ne
+faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la
+négation de la
+société civile et de tout gouvernement. L'argent des
+caisses publiques
+passait pour de l'argent volé<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.
+Le recensement ordonné par Quirinius
+(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment
+ces idées et causa une
+grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du
+nord. Un
+certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
+Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en
+niant la légitimité
+de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt
+à une révolte
+ouverte<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a
+ href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. Les maximes
+fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit
+appeler personne &laquo;maître,&raquo; ce titre appartenant
+à Dieu seul, et que la
+liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien
+d'autres
+principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas
+compromettre ses
+coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne
+comprendrait
+pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui
+donnât une
+place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le
+fondateur d'une quatrième école, parallèle
+à celles des Pharisiens, des
+Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le
+chef d'une secte
+galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui
+aboutit à un mouvement
+politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du
+Gaulonite; mais
+l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de
+Menahem,
+fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent,
+on la retrouve
+fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les
+Romains<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a
+ href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>.
+Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la
+révolution juive d'une façon
+si différente de la sienne; il connut en tout cas son
+école, et ce fut
+probablement par réaction contre son erreur qu'il
+prononça l'axiome sur
+le denier de César. Le sage Jésus, éloigné
+de toute sédition, profita de
+la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre
+délivrance.</p>
+<p>La Galilée était de la sorte une vaste fournaise,
+où s'agitaient en
+ébullition les éléments les plus divers<a
+ name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a
+ href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>. Un mépris
+extraordinaire
+de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut
+la
+conséquence de ces agitations<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>.
+L'expérience ne compte pour rien
+dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers
+temps de
+l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des
+inspirés,
+qui se déclaraient invulnérables et envoyés de
+Dieu pour chasser les
+infidèles; l'année suivante, leur mort était
+oubliée, et leur successeur
+ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un
+côté, la domination
+romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de
+liberté. Ces
+grandes dominations brutales, terribles dans la répression,
+n'étaient
+pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme
+garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles
+croyaient
+devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas
+que Jésus ait
+été une seule fois gêné par la police. Une
+telle liberté, et par-dessus
+tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins
+resserrée dans
+les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à
+cette contrée une
+vraie supériorité sur Jérusalem. La
+révolution, ou en d'autres termes le
+messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait
+à la
+veille de voir apparaître la grande rénovation;
+l'Écriture torturée en
+des sens divers servait d'aliment aux plus colossales
+espérances. A
+chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait
+l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui
+devait
+apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'œuvre de Dieu.</p>
+<p>De tout temps, cette division en deux parties opposées
+d'intérêt et
+d'esprit avait été pour la nation hébraïque
+un principe de fécondité
+dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes
+destinées doit être
+un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles
+opposés. La
+Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et
+Athènes, les deux
+antipodes pour un observateur superficiel, en réalité
+sœurs rivales,
+nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de
+la Judée. Moins
+brillant en un sens que le développement de Jérusalem,
+celui du nord fut
+en somme bien plus fécond; les œuvres les plus vivantes du
+peuple juif
+étaient toujours venues de là. Une absence
+complète du sentiment de la
+nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de
+farouche, a
+frappé toutes les œuvres purement hiérosolymites d'un
+caractère
+grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
+solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et
+atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis
+l'humanité. Le nord a donné au
+monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la
+passionnée Madeleine,
+le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
+christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du
+judaïsme
+obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le
+Talmud, a traversé le
+moyen âge et est venu jusqu'à nous.</p>
+<p>Une nature ravissante contribuait à former cet esprit
+beaucoup moins
+austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le
+dire, qui imprimait à
+tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et
+charmant. Le plus
+triste pays du monde est peut-être la région voisine de
+Jérusalem. La
+Galilée, au contraire, était un pays très-vert,
+très-ombragé,
+très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des
+chansons du
+bien-aimé<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a
+ href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>. Pendant les deux
+mois de mars et d'avril, la campagne
+est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
+animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des
+tourterelles
+sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur
+une herbe
+sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque
+se
+mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux,
+dont
+l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave,
+dépouillant toute timidité, se laissent approcher de
+très-près par
+l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
+se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes
+pensées.
+Jésus semble les avoir particulièrement aimées.
+Les actes les plus
+importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes;
+c'est là
+qu'il était le mieux inspiré<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>;
+c'est là qu'il avait avec les anciens
+prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux
+de ses
+disciples déjà transfiguré<a
+ name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a
+ href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
+<p>Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme
+appauvrissement
+que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si
+navrant, mais
+où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore
+l'abandon, la
+douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de
+Jésus, de bien-être et
+de gaieté. Les Galiléens passaient pour
+énergiques, braves et
+laborieux<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a
+ href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Si l'on excepte
+Tibériade, bâtie par Antipas en
+l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain<a
+ name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a
+ href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>, la Galilée
+n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins
+fort peuplé,
+couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art
+dans
+toutes ses parties<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a
+ href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>. Aux ruines qui
+restent de son ancienne
+splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour
+l'art, peu
+soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme,
+exclusivement
+idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en
+fruits; les
+grosses fermes étaient ombragées de vignes et de
+figuiers; les jardins
+étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers<a
+ name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a
+ href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Le vin
+était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs
+recueillent
+encore à Safed, et on en buvait beaucoup<a
+ name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a
+ href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Cette vie
+contente et
+facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais
+matérialisme de notre
+paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à
+la pesante
+gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves
+éthérés, en une
+sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre.
+Laissez
+l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée,
+prêcher la pénitence,
+tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
+Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant
+que l'époux
+est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
+fille des humbles de cœur, des hommes de bonne volonté?</p>
+<p>Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte
+une
+délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la
+courtisane et le
+bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs
+du royaume du ciel
+comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la
+Galilée a osé, ce
+qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie
+humaine par la
+sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours
+sans fonds
+fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
+excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la
+Galilée a créé à
+l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car
+derrière son
+idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui
+éclaire son
+tableau est le soleil du royaume de Dieu.</p>
+<p>Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant.
+Dès son enfance, il
+fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les
+fêtes<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a
+ href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Le
+pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une
+solennité pleine de
+douceur. Des séries entières de psaumes étaient
+consacrées à chanter le
+bonheur de cheminer ainsi en famille<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>,
+durant plusieurs jours, au
+printemps, à travers les collines et les vallées, tous
+ayant en
+perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis
+sacrés,
+la joie pour des frères de demeurer ensemble<a
+ name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a
+ href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. La route que
+Jésus
+suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit
+aujourd'hui, par Ginsea et Sichem<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>.
+De Sichem à Jérusalem elle est
+fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de
+Silo, de Béthel,
+près desquels on passe, tient l'âme en éveil. <i>Ain-el-Haramié,</i>
+la
+dernière étape<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>,
+est un lieu mélancolique et charmant, et peu
+d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y
+établissant pour le
+campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une
+eau noire sort
+des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois.
+C'est, je
+crois, la &laquo;Vallée des pleurs,&raquo; ou des eaux
+suintantes, chantée comme une
+des stations du chemin dans le délicieux psaume <a
+ name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a
+ href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>, et devenue, pour
+le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la
+vie. Le
+lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle
+attente,
+aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte
+et le
+sommeil léger.</p>
+<p>Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses
+idées, et qui
+étaient presque toujours des foyers de grande agitation,
+mettaient Jésus
+en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui
+inspiraient déjà
+une vive antipathie pour les défauts des représentants
+officiels du
+judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait
+été pour lui une
+autre école et qu'il y ait fait de longs séjours<a
+ name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a
+ href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. Mais le Dieu
+qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était
+tout au plus le Dieu de
+Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne.
+Parfois c'était
+Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère
+Galilée,
+et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes
+collines et des
+claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui,
+l'âme
+joyeuse et le cantique des anges dans le cœur, attendaient le salut
+d'Israël.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a
+ href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Yaçna</i>,
+XIII, 24; Théopompe, dans Plut., <i>De Iside et
+Osiride</i>, &sect; 47; <i>Minokhired</i>, passage publié dans
+la <i>Zeitschrift der
+deutschen morgenl&aelig;ndischen Gesellschaft</i>, I, p. 263.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a
+ href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Virg.,
+Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue;
+Nigidius, cité par Servius, sur le v. 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a
+ href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Livre
+III, 97-817.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a
+ href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> VI, 13;
+VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les
+parties apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a
+ href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Eccl.,
+I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V,
+17-18; VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a
+ href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a>
+Isaïe, LX, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a
+ href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Tout le
+livre d'Esther respire un grand attachement à
+cette dynastie.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a
+ href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Lettre
+apocryphe de Baruch, dans Fabricius, <i>Cod. pseud.
+V.T., II</i>, p. 147 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a
+ href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Job,
+XXXIII, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a
+ href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Il est
+cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach,
+s'y tient strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI,
+1-2; XLIV, 9). L'auteur de la <i>Sagesse</i> est d'un sentiment tout
+opposé
+(IV, I, texte grec).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a
+ href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Esth.</i>
+XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch
+(Fabricius, <i>Cod. pseud. V.T.</i> II, p. 147 et suiv.).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a
+ href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>II
+Macch.</i>, VII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a
+ href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Pirké
+Aboth</i>, I, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a
+ href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Sagesse</i>,
+ch. II-VI; <i>De rationis imperio</i>, attribué à
+Josèphe, 8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de
+ce
+dernier traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de
+rémunération personnelle. Le principal mobile des martyrs
+est l'amour
+pur de la Loi, l'avantage que leur mort procurera au peuple et la
+gloire
+qui s'attachera à leur nom. Comp. <i>Sagesse</i>, IV, 4 et
+suiv.; <i>Eccli.,</i>
+ch. XLIV et suiv.; Jos. <i>B.J.</i>, II, VIII, 10; III, VIII, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a
+ href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Sagesse</i>,
+IV, I; <i>De rat. imp</i>., 16, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a
+ href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Il
+Macch.</i>, VII, 9, 14; XII, 43-44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a
+ href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a>
+Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.&#8212;<i>Boundehesch,
+</i> C. XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans
+l'Avesta sont
+fort douteuses.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a
+ href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Jean,
+XI, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a
+ href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Luc,
+XVI, 22. Cf. <i>De rationis imp</i>., 13, 16, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a
+ href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Dan.,
+XII, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a
+ href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Il
+Macch.</i> VII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a
+ href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a
+ href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a
+ href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Ibid.,</i>
+XVIII, VII, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a
+ href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Ibid.,</i>
+XVIII, IV, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a
+ href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Ibid.,</i>
+XVII, XII, 2, et <i>B.J.</i>, II, VII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a
+ href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Orelli, <i>Inscr.
+lat</i>., n&deg; 3693; Henzen, <i>Suppl.</i>, n&deg;
+7041; <i>Fasti pr&aelig;nestini,</i> au 6 mars et au 28 avril (dans le
+<i>Corpus
+inscr, lat., </i> I, 314, 317); Borghesi, <i>Fastes consulaires</i>
+[encore
+inédits], à l'année 742; R. Bergmann, <i>De
+inscr. lat. ad P.S. Quirinium,
+ut videtur, referenda</i> (Berlin, 1851). Cf. Tac., <i>Ann</i>., II,
+30; III,
+48; Strabon, XII, vi, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a
+ href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a
+ href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>
+les livres XVII et XVIII entiers, et <i>B.
+J</i>., liv. I et II.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a
+ href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII,
+13-14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a
+ href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Philon, <i>Leg.
+ad Caïum</i>, &sect; 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a
+ href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVII, vi, 2 et suiv. <i>B. J</i>., I, xxxiii, 3
+et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a
+ href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, IV, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a
+ href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Mischna,
+<i>Sanhédrin</i>, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., <i>B. J</i>.,
+livre IV et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a
+ href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Act</i>.,
+VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon
+le Magicien était déjà célèbre au
+temps de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a
+ href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Discours
+de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De
+Boissieu, <i>Inscr. ant. de Lyon</i>, p. 136.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a
+ href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> II Sam.,
+XXIV.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a
+ href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Talmud
+de Babylone, <i>Baba Kama</i>, 113 <i>a; Schabbath</i>, 33
+<i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a
+ href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, i, I et 6; <i>B. J</i>., II, vii, I;
+<i>Act</i>., V, 37. Avant Juda le Gaulonite, les <i>Actes</i> placent
+un autre
+agitateur, Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement
+de
+Theudas eut lieu l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., <i>Ant</i>.,
+XX, v, 4).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a
+ href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Jos., <i>B.J.,</i>
+II, xvii, 8 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a
+ href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Luc,
+XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils
+d'Ézéchias, ne paraît pas avoir eu un
+caractère religieux; peut-être,
+cependant, ce caractère a-t-il été
+dissimulé par Josèphe (<i>Ant</i>., XVII,
+x, 3).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a
+ href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Jos.,
+Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a
+ href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Jos. <i>R.J.</i>
+III, iii, 1. L'horrible état où le pays est
+réduit, surtout près du lac de Tibériade, ne doit
+pas faire illusion.
+Ces pays, maintenant brûlés, ont été
+autrefois des paradis terrestres.
+Les bains de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux
+séjour, ont été
+autrefois le plus bel endroit de la Galilée (Jos., <i>Ant., </i>XVIII,
+ii,
+3). Josèphe <i>(Bell. Jud</i>., III, x, 8) vante les beaux
+arbres de la
+plaine de Génésareth, où il n'y en a plus un seul.
+Antonin Martyr, vers
+l'an 600, cinquante ans par conséquent avant l'invasion
+musulmane,
+trouve encore la Galilée couverte de plantations
+délicieuses, et compare
+sa fertilité à celle de l'Égypte (<i>Itin.,</i>
+&sect; 5).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a
+ href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Matth.,
+V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a
+ href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Matth.,
+XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX,
+28 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a
+ href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Jos., <i>B.J</i>.,
+III, iii, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a
+ href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, ii, 2; <i>B.J</i>., II, ix, I; <i>Vita</i>,
+12, 13, 64.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a
+ href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Jos., <i>B.
+J</i>., III, iii, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a
+ href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> On peut
+se les figurer d'après quelques enclos des
+environs de Nazareth. Cf. <i>Cant. Cant</i>., II, 3, 5, 13; IV, 13;
+VI, 6,
+10; VII, 8, 12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, <i>b.c</i>. L'aspect des
+grandes
+métairies s'est encore bien conservé dans le sud du pays
+de Tyr
+(ancienne tribu d'Aser). La trace de la vieille agriculture
+palestinienne, avec ses ustensiles taillés dans le roc (aires,
+pressoirs, silos, auges, meules, etc.), se retrouve du reste à
+chaque
+pas.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a
+ href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Matth.,
+IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34,
+Jean, II, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a
+ href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Luc, II,
+41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a
+ href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Luc, II,
+42-44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a
+ href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Voir
+surtout ps. LXXXIV, CXXII, CXXXIII (Vulg. LXXXIII,
+CXXI, CXXXII).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a
+ href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Luc, IX,
+51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., <i>Ant</i>., XX,
+vi, 4; <i>B.J.</i> II, xii, 3; <i>Vita</i> 52. Souvent, cependant,
+les pèlerins
+venaient par la Pérée pour éviter la Samarie,
+où ils couraient des
+dangers. Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a
+ href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Selon
+Josèphe <i>(Vita,</i> 82), la route était de trois
+jours. Mais l'étape de Sichem à Jérusalem devait
+d'ordinaire être coupée
+en deux.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a
+ href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> LXXXIII
+selon la Vulgate, v. 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a
+ href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Luc, IV,
+42; V, 16.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h2>
+<h2>PREMIERS APHORISMES DE
+JÉSUS.&#8212;SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE
+RELIGION PURE.&#8212;PREMIERS DISCIPLES.</h2>
+<p>Joseph mourut avant que son
+fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie
+resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
+pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
+homonymes, était le plus souvent appelé &laquo;fils de
+Marie<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a
+ href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>.&raquo; Il semble
+que, devenue par la mort de son mari étrangère à
+Nazareth, elle se
+retira à Cana<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a
+ href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, dont elle pouvait
+être originaire. Cana<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>
+était
+une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de
+Nazareth, au
+pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis<a
+ name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a
+ href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>. La vue,
+moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la
+plaine et est bornée
+de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth
+et les
+collines de Séphoris.</p>
+<p>Jésus paraît avoir fait quelque temps sa
+résidence en ce lieu. Là se
+passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses
+premiers
+éclats<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a
+ href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p>
+<p>Il exerçait le métier de son père, qui
+était celui de charpentier<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>.
+Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou
+fâcheuse. La coutume
+juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels
+apprît un
+état. Les docteurs les plus célèbres avaient des
+métiers<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a
+ href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>; c'est
+ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été
+si soignée, était
+fabricant de tentes<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a
+ href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>. Jésus ne
+se maria point. Toute sa puissance
+d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation
+céleste. Le
+sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour
+les femmes<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a
+ href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>
+ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait
+pour son idée. Il
+traita en sœurs, comme François d'Assise et François de
+Sales, les
+femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui; il eut
+ses sainte
+Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que
+celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans doute plus
+aimé
+qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures
+très-élevées,
+la tendresse du cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en
+vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et
+libres, mais
+d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque
+s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la
+gloire de son
+Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les
+belles
+créatures qui pouvaient y servir.<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>
+Quelle fut la marche de la pensée
+de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par
+quelles méditations
+débuta-t-il dans la carrière prophétique? On
+l'ignore, son histoire nous
+étant parvenue à l'état de récits
+épars et sans chronologie exacte. Mais
+le développement des produits vivants est partout le même,
+et il n'est
+pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante
+que
+celle de Jésus n'ait obéi à des lois
+très-rigoureuses. Une haute notion
+de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble
+avoir été
+de toutes pièces la création de sa grande âme, fut
+en quelque sorte le
+principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
+idées qui nous sont familières et à ces
+discussions où s'usent les
+petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la
+piété de Jésus, il
+faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre
+l'Évangile et nous.
+Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de
+la théologie. Les
+chétives discussions de la scolastique, la sécheresse
+d'esprit de
+Descartes, l'irréligion profonde du XVIII<sup>e</sup>
+siècle, en
+rapetissant Dieu,
+et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
+pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout
+sentiment
+fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un
+être déterminé hors de
+nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
+est un &laquo;visionnaire,&raquo; et comme les sciences physiques et
+physiologiques
+nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion,
+le
+déiste un peu conséquent se trouve dans
+l'impossibilité de comprendre
+les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre
+côté, en
+supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut
+du Dieu
+vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
+compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint
+François d'Assise,
+saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie,
+étaient-ils déistes
+ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
+physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent
+laissés
+indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au
+premier rang de
+cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer
+Jésus. Jésus
+n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors
+de lui;
+Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il
+dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de
+tous
+les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait
+besoin
+de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête
+révélatrice
+comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie
+familier comme
+Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
+d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien.
+L'ivresse du
+soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose.
+Jésus
+n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit
+Dieu. Il se croit en
+rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
+conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a
+été celle de
+Jésus.</p>
+<p>On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant
+d'une telle disposition
+d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme
+Çakya-Mouni.
+Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que
+l'Évangile.<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a
+ href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>
+Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine
+viennent d'un tout
+autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père,
+voilà toute la
+théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui
+un principe théorique,
+une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à
+inculquer aux
+autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;<a
+ name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a
+ href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a> il
+n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses
+opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes
+très-grandes et
+très-désintéressées présentent,
+associé à beaucoup d'élévation, ce
+caractère de perpétuelle attention à
+elles-mêmes et d'extrême
+susceptibilité personnelle, qui en général est le
+propre des
+femmes.<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a
+ href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a> Leur persuasion
+que Dieu est en elles et s'occupe
+perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent
+nullement de
+s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion
+d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait
+être leur
+fait. Cette personnalité exaltée n'est pas
+l'égoïsme; car de tels
+hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de
+grand cœur pour
+sceller leur œuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
+embrassé, poussée à sa dernière limite.
+C'est l'orgueil pour ceux qui ne
+voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
+fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le
+résultat. Le
+fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne
+réussit jamais. Il
+n'a pas été donné jusqu'ici à
+l'égarement d'esprit d'agir d'une façon
+sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus
+n'arriva pas sans doute du
+premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais
+il est probable
+que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la
+relation
+d'un fils avec son père. Là est son grand acte
+d'originalité; en cela il
+n'est nullement de sa race<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>.
+Ni le juif, ni le musulman n'ont
+compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de
+Jésus n'est pas
+ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne
+quand il lui
+plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de
+Jésus est Notre Père.
+On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en
+nous, &laquo;Père.<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>&raquo;
+Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi
+Israël pour
+son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de
+l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les
+Macchabées, un
+théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment
+au-dessus des
+préjugés de sa nation, il établira l'universelle
+paternité de Dieu. Le
+Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner
+à un autre
+qu'à Dieu le nom de &laquo;maître;&raquo; Jésus
+laisse ce nom à qui veut le prendre,
+et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants
+de la
+terre, pour lui représentants de la force, un respect plein
+d'ironie, il
+fonde la consolation suprême, le recours au Père que
+chacun a dans le
+ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son cœur.</p>
+<p>Ce nom de &laquo;royaume de Dieu&raquo; ou de &laquo;royaume du ciel<a
+ name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a
+ href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>&raquo; fut le
+terme
+favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il
+apportait en ce
+monde.<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a
+ href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a> Comme presque tous
+les termes messianiques, il venait du
+Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
+empires profanes, destinés à crouler, succédera un
+cinquième empire, qui
+sera celui des Saints et qui durera éternellement.<a
+ name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a
+ href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> Ce règne de
+Dieu
+sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les
+plus
+diverses. Pour la théologie juive, le &laquo;royaume de
+Dieu&raquo; n'est le plus
+souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le
+culte
+monothéiste, la piété.<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>
+Dans les derniers temps de sa vie, Jésus
+crut que ce règne allait se réaliser
+matériellement par un brusque
+renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa
+première
+pensée.<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a
+ href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a> La morale
+admirable qu'il tire de la notion du Dieu père
+n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de
+finir et
+qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe
+chimérique; c'est
+celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. &laquo;Le royaume
+de Dieu est
+au dedans de vous,&raquo; disait-il à ceux qui cherchaient avec
+subtilité des
+signes extérieurs.<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>
+La conception réaliste de l'avènement divin n'a
+été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort
+a fait oublier. Le
+Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des
+doux et des
+humbles, voilà le Jésus des premiers jours,<a
+ name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a
+ href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a> jours chastes et
+sans
+mélange où la voix de son Père retentissait en son
+sein avec un timbre
+plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année
+peut-être, où Dieu
+habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout
+coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
+personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le
+reconnaissaient
+plus.<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a
+ href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a> Il n'avait pas
+encore de disciples, et le groupe qui se
+pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une
+école; mais on y
+sentait déjà un esprit commun, quelque chose de
+pénétrant et de doux.
+Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes
+figures<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a
+ href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>
+qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de
+lui
+comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de
+ces
+populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.</p>
+<p>Le paradis eût été, en effet, transporté
+sur la terre, si les idées du
+jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce
+niveau de médiocre bonté
+au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce
+humaine. La
+fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences
+morales qui en
+résultent étaient déduites avec un sentiment
+exquis. Comme tous les
+rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements
+suivis,
+renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
+expressive, parfois énigmatique et bizarre.<a
+ name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a
+ href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a> Quelques-unes de
+ces
+maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres
+étaient des
+pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de
+Jésus
+fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées
+jusqu'à lui, non par
+suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent
+répétés. La
+synagogue était riche en maximes très-heureusement
+exprimées, qui
+formaient une sorte de littérature proverbiale courante.<a
+ name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a
+ href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a> Jésus
+adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le
+pénétrant d'un
+esprit supérieur.<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a
+ href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>
+Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés
+par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
+d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation,
+de dureté pour
+soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit
+chrétiennes, si l'on veut
+dire par là qu'elles ont été vraiment
+prêchées par le Christ, étaient en
+germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait
+de
+répéter l'axiome répandu: &laquo;Ne fais pas
+à autrui ce que tu ne voudrais
+pas qu'on te fît à toi-même.<a
+ name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a
+ href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>&raquo; Mais cette
+vieille sagesse, encore
+assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux
+excès:</p>
+<p>&laquo;Si quelqu'un te frappe sur la joue droite,
+présente-lui l'autre. Si
+quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton
+manteau.<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a
+ href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>&raquo;</p>
+<p>&laquo;Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin
+de
+toi.<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a
+ href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>&raquo;</p>
+<p>&laquo;Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous
+haïssent; priez pour
+ceux qui vous persécutent.<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>&raquo;</p>
+<p>&laquo;Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.<a
+ name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a
+ href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a> Pardonnez, et on
+vous
+pardonnera.<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a
+ href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a> Soyez
+miséricordieux comme votre Père céleste est
+miséricordieux.<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a
+ href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a> Donner vaut mieux
+que recevoir.<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a
+ href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>&raquo;</p>
+<p>&laquo;Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui
+s'élève sera humilié.<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>&raquo;</p>
+<p>Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur,
+le goût de la
+paix, le complet désintéressement du cœur, il avait peu
+de chose à
+ajouter à la doctrine de la synagogue.<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>
+Mais il y mettait un accent
+plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés
+depuis
+longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
+exprimés. La poésie du précepte, qui le fait
+aimer, est plus que le
+précepte lui-même, pris comme une vérité
+abstraite. Or, on ne peut nier
+que ces maximes empruntées par Jésus à ses
+devanciers ne fassent dans
+l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le <i>Pirké
+Aboth</i> ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas
+le
+Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en
+elle-même,
+si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus
+anciennes
+la recomposer presque tout entière, la morale
+évangélique n'en reste pas
+moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience
+humaine,
+le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait
+tracé.</p>
+<p>Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair
+qu'il en
+voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il
+répétait sans
+cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.<a
+ name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a
+ href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>
+Il défendait la moindre parole dure,<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>
+il interdisait le divorce<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>
+et tout serment,<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a
+ href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a> il blâmait
+le talion,<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a
+ href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a> il condamnait
+l'usure,<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a
+ href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a> il trouvait le
+désir voluptueux aussi criminel que
+l'adultère.<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a
+ href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a> Il voulait un
+pardon universel des injures.<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>
+Le
+motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était
+toujours le
+même: &laquo;... Pour que vous soyez les fils de votre
+Père céleste, qui fait
+lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous
+n'aimez,
+ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous?
+Les
+publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères,
+qu'est-ce que
+cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre
+Père céleste
+est parfait.<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a
+ href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>&raquo;</p>
+<p>Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques
+extérieures,
+reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation de
+Dieu,<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a
+ href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a> sur le rapport
+immédiat de la conscience avec le Père
+céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus
+ne recula jamais
+devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le
+sein du
+judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
+intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant
+que le cœur, à
+quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
+corps?<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a
+ href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a> La tradition
+même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
+comparée au sentiment pur.<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a>
+L'hypocrisie des pharisiens, qui en
+priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui
+faisaient
+leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des
+signes qui
+les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces
+simagrées
+de la fausse dévotion le révoltaient. &laquo;Ils ont
+reçu leur récompense,
+disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche
+ne sache
+pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le
+secret, et
+alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.<a
+ name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a
+ href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a> Et quand tu
+pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur
+oraison
+debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus
+des
+hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur
+récompense. Pour toi, si
+tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte,
+prie ton
+Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans
+le secret,
+t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
+païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à
+force de paroles. Dieu ton
+Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.<a
+ name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a
+ href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>&raquo;</p>
+<p>Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se
+contentant de prier
+ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux
+solitaires, où
+toujours l'homme a cherché Dieu.<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>
+Cette haute notion des rapports de
+l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après
+lui, devaient être
+capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait
+dès lors à ses
+disciples:<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a
+ href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a></p>
+<p>&laquo;Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit
+sanctifié; que ton règne
+arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
+Donne-nous
+aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses,
+comme
+nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
+Épargne-nous les
+épreuves; délivre-nous du Méchant.<a
+ name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a
+ href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>&raquo; Il
+insistait particulièrement
+sur cette pensée que le Père céleste sait mieux
+que nous ce qu'il nous
+faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
+chose déterminée.<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a></p>
+<p>Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences
+des grands principes
+que le judaïsme avait posés, mais que les classes
+officielles de la
+nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La
+prière grecque et
+romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme.
+Jamais prêtre
+païen n'avait dit au fidèle: &laquo;Si, en apportant ton
+offrande à l'autel,
+tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi,
+laisse-là ton
+offrande devant l'autel, et va premièrement te
+réconcilier avec ton
+frère; après cela viens et fais ton offrande.<a
+ name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a
+ href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>&raquo; Seuls dans
+l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout,
+dans leur antipathie
+contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
+l'homme doit à Dieu. &laquo;Que m'importe la multitude de vos
+victimes? J'en
+suis rassasié; la graisse de vos béliers me
+soulève le cœur; votre
+encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
+pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la
+justice, et
+venez alors.<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a
+ href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>&raquo; Dans les
+derniers temps, quelques docteurs, Siméon le
+Juste,<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a
+ href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a> Jésus, fils
+de Sirach,<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a
+ href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a> Hillel,<a
+ name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a
+ href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a> touchèrent
+presque
+le but, et déclarèrent que l'abrégé de la
+Loi était la justice. Philon,
+dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même
+temps que Jésus à des
+idées d'une haute sainteté morale, dont la
+conséquence était le peu de
+souci des pratiques légales.<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>
+Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,
+se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.<a
+ name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a
+ href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a> Rabbi Iohanan
+allait bientôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus
+de l'étude
+même de la Loi!<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a
+ href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a> Jésus seul,
+néanmoins, dit la chose d'une manière
+efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le
+fut Jésus, jamais
+plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous
+prétexte de la
+protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses
+continuateurs;
+par là, il a posé une pierre éternelle, fondement
+de la vraie religion,
+et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par
+là il a
+mérité le rang divin qu'on lui a décerné.
+Une idée absolument neuve,
+l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et
+sur la fraternité
+humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée
+tellement élevée
+que l'église chrétienne devait sur ce point trahir
+complètement ses
+intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont
+capables
+de s'y prêter.</p>
+<p>Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque
+instant des
+images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
+appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur
+forme
+vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires.
+&laquo;Comment peux-tu
+dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de
+ton œil, toi qui as
+une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre
+de ton œil,
+et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil de ton
+frère.<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a
+ href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>&raquo;</p>
+<p>Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur du
+jeune maître,
+groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du
+temps était aux petites
+églises; c'était le moment des Esséniens ou
+Thérapeutes. Des rabbis
+ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel,
+Schammaï,
+Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont
+composé
+le Talmud<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a
+ href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>, apparaissaient de
+toutes parts. On écrivait très-peu;
+les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
+passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on
+cherchait
+à donner un tour facile à retenir<a
+ name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a
+ href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>. Le jour où
+le jeune charpentier
+de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes,
+pour la plupart
+déjà répandues, mais qui, grâce à
+lui, devaient régénérer le monde, ce
+ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de
+plus (il est vrai, le
+plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
+l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
+temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de
+chrétiens; le vrai
+christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute
+il ne fut plus
+parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus
+rien de durable.
+Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour
+réussir
+a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de
+la lutte
+de la vie.</p>
+<p>Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire
+réussir
+parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont
+nécessaires.
+Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de
+Matthieu et de
+Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant
+à tant
+d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si
+Jésus fût
+mort au moment où nous sommes arrivés de sa
+carrière, il n'y aurait pas
+dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
+Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait
+perdu dans la foule des
+grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la
+vérité n'eût pas
+été promulguée, et le monde n'eût pas
+profité de l'immense supériorité
+morale que son Père lui avait départie. Jésus,
+fils de Sirach, et Hillel
+avaient émis des aphorismes presque aussi élevés
+que ceux de Jésus.
+Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
+christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
+est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël
+est peu de
+chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la
+vérité
+ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de
+sentiment, et elle
+n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde
+à l'état
+de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont
+écrit de fort bonnes
+maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté,
+n'ont rien fait pour
+continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à
+celui
+qui a été puissant en paroles et en œuvres, qui a senti
+le bien, et au
+prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double
+point de vue,
+est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours
+renouvelée.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a
+ href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> C'est
+l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85.
+Marc ne connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire,
+préfèrent
+l'expression &laquo;fils de Joseph.&raquo; Luc, III, 23; IV, 22; Jean,
+I, 45; IV,
+42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a
+ href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Jean,
+II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce
+point.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a
+ href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> J'admets
+comme probable le sentiment qui identifie Cana
+de Galilée avec <i>Kana el-Djélil.</i> On peut cependant
+faire valoir des
+arguments pour <i>Kefr-Kenna,</i> à une heure ou une heure et
+demie N.-N.-E.
+de Nazareth.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a
+ href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a>
+Maintenant <i>el-Buttauf.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a
+ href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Jean,
+II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de
+Cana. Jean, XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a
+ href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Marc,
+VI, 3; Justin, <i>Dial. cum Tryph</i>., 88.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a
+ href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Par
+exemple, &laquo;Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
+Forgeron.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a
+ href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Act</i>.,
+XVIII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a
+ href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Voir
+ci-dessous, p. <a href="#page_151">151-152</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a
+ href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Luc,
+VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a
+ href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Les
+discours que le quatrième évangile prête à
+Jésus
+renferment déjà un germe de théologie. Mais ces
+discours étant en
+contradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques,
+lesquels
+représentent sans aucun doute les <i>Logia</i> primitifs, ils
+doivent compter
+pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des
+éléments
+de la vie de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a
+ href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Voir
+Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a
+ href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Voir,
+par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a
+ href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> La belle
+âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant
+d'autres points, avec celle de Jésus. <i>De confus. ling</i>.,
+&sect; 14; <i>De
+migr. Abr</i>., &sect; I; <i>De somniis</i>, II, &sect; 41; <i>De
+agric. Noë,</i> &sect; 12; <i>De
+mutatione nominum</i>, &sect; 4. Mais Philon est à peine juif
+d'esprit.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a
+ href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Saint
+Paul, <i>ad Galatas</i>, IV, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a
+ href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Le mot
+&laquo;ciel,&raquo; dans la langue rabbinique de ce temps, est
+synonyme du nom de &laquo;Dieu,&raquo; qu'on évitait de
+prononcer. Comp. Matth.,
+XXI, 25; Luc, XV, 18; XX, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a
+ href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Cette
+expression revient à chaque page des évangiles
+synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne
+paraît
+qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours
+rapportés par le quatrième évangile sont loin de
+représenter la parole
+vraie de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a
+ href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Dan.,
+II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a
+ href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Mischna,
+<i>Berakoth</i>, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem,
+<i>Berakoth</i>, II, 2; <i>Kidduschin</i>, I, 2; Talm. de Bab., <i>Berakoth</i>,
+15
+<i>a</i>; <i>Mekilta,</i> 42 <i>b</i>; Siphra, 170 <i>b</i>.
+L'expression revient souvent
+dans les <i>Midraschim</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a
+ href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Matth.,
+VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc,
+XII, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a
+ href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Luc,
+XVII, 20-21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a
+ href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> La
+grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est
+en effet réservée, dans les synoptiques, pour les
+chapitres qui
+précèdent le récit de la passion. Les
+premières prédications, surtout
+dans Matthieu, sont toutes morales.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a
+ href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Matth.,
+XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean,
+VI, 42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a
+ href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> La
+tradition sur la laideur de Jésus (Justin, <i>Dial. cum
+Tryph.,</i> 85, 88, 100) vient du désir de voir
+réalisé en lui un trait
+prétendu messianique (Is.., LIII, 2).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a
+ href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Les <i>Logia</i>
+de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces
+axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme
+fragmentaire se fait sentir à travers les sutures.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a
+ href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Les
+sentences des docteurs juifs du temps sont
+recueillies dans le petit livre intitulé: <i>Pirké Aboth</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a
+ href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Les
+rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à
+mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que,
+la rédaction du
+Talmud étant postérieure à celle des
+Évangiles, des emprunts ont pu être
+faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne.
+Mais cela est
+inadmissible; un mur de séparation existait entre
+l'église et la
+synagogue. La littérature chrétienne et la
+littérature juive n'ont eu
+avant le XIII<sup>e</sup> siècle presque aucune influence l'une
+sur l'autre.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a
+ href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Matth.,
+VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le
+livre de <i>Tobie</i>, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement
+(Talm. de
+Bab., <i>Schabbath</i>, 31 <i>a</i>), et déclarait comme
+Jésus que c'était là
+l'abrégé de la Loi.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a
+ href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Matth.,
+V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie,
+<i>Lament</i>., III, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a
+ href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Matth.,
+V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a
+ href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> Matth.,
+V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
+<i>Schabbath</i>, 88 <i>b</i>; <i>Joma</i>, 23 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a
+ href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Matth.,
+VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
+<i>Kethuboth</i>, 105 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a
+ href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Luc, VI,
+37. Comparez <i>Lévit</i>., XIX, 18; <i>Prov</i>., XX, 22;
+<i>Ecclésiastique</i>, XXVIII, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a
+ href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Luc, VI,
+36; Siphré, 54 <i>b</i> (Sultzbach, 1802).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a
+ href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> Parole
+rapportée dans les <i>Actes</i>, XX, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a
+ href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Matth.,
+XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
+rapportées par saint Jérôme d'après l'
+&laquo;Évangile selon les Hébreux&raquo;
+(Comment, in <i>Epist. ad Ephes</i>., V, 4; in Ezech., XVIII; <i>Dial</i>.
+<i>adv</i>.
+<i>Pelag</i>., III, 2), sont empreintes du même esprit.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a
+ href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Deutér</i>.,
+XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; <i>Prov</i>.,
+XIX, 17; <i>Pirké Aboth, i</i>; Talmud de Jérusalem, <i>Peah,</i>
+I, 1; Talmud de
+Babylone, <i>Schabbath</i>, 63 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a
+ href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Matth.,
+V, 20 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a
+ href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Matth.,
+V, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a
+ href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Matth.,
+V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone,
+<i>Sanhédrin</i>, 22 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a
+ href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Matth.,
+V, 33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a
+ href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Matth.,
+V, 38 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a
+ href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Matth.,
+V, 42. La Loi l'interdisait aussi (<i>Deutér</i>., XV,
+7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
+suiv.).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a
+ href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Matth.,
+XXVII, 28. Comparez Talmud, <i>Masseket Kalla</i>
+(édit. Fürth, 1793), fol. 34 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a
+ href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Matth.,
+V, 23 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a
+ href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Matth.,
+V, 45 et suiv. Comparez <i>Lévit</i>., xi, 44; XIX,
+2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a
+ href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Comparez
+Philon, <i>De migr. Abr</i>., &sect; 23 et 24; <i>De vita
+contemplativa</i>, en entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a
+ href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Matth.,
+XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a
+ href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Marc,
+VII, 6 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a
+ href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Matth.,
+VI, 4 et suiv. Comparez <i>Ecclésiastique</i> XVII,
+18; XXIX, 15; Talm. de Bab., <i>Chagiga</i>, 5 <i>a</i>; <i>Baba
+Bathra</i>, 9 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a
+ href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Matth.,
+VI, 5-8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a
+ href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Matth.,
+XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a
+ href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Matth.,
+VI, 9 et suiv; Luc, XI, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a
+ href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a>
+C'est-à-dire du démon.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a
+ href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Luc, XI,
+5 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a
+ href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Matth.,
+V, 23-24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a
+ href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a>
+Isaïe, I, 11 et suiv. Comparez <i>ibid</i>., LVIII entier;
+Osée, VI, 6; Malachie, I, 40 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a
+ href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Pirké
+Aboth</i>, I, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a
+ href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>,
+XXXV, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a
+ href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Talm. de
+Jérus., <i>Pesachim</i>, VI, I; Talm. de Bab., même
+traité, 66 <i>a</i>; <i>Schabbath</i>, 34 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a
+ href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Quod
+Deus immut</i>., &sect; 1 et 2; <i>De Abrahamo</i>, &sect; 22; <i>Quis
+rerum divin. h&aelig;res</i>, &sect; 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; <i>De
+profugis</i>, 7 et
+8; <i>Quod omnis probus liber</i>, en entier; <i>De vita contemplativa</i>,
+en
+entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a
+ href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Talm. de
+Bab., <i>Pesachim</i>, 67 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a
+ href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Talmud
+de Jérusalem, <i>Peah</i>, I, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a
+ href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Matth.,
+VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, <i>Baba
+Bathra</i>, 15 <i>b</i>; <i>Erachin</i>, 16 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a
+ href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Voir
+surtout <i>Pirké Aboth</i>, ch. 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a
+ href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Le
+Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne
+commença guère à être écrit qu'au
+deuxième siècle de notre ère.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h2>
+<h2>JEAN-BAPTISTE.&#8212;VOYAGE DE
+JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
+JUDÉE.&#8212;IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.</h2>
+<p>Un homme extraordinaire, dont
+le rôle, faute de documents, reste pour
+nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut
+certainement
+des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt
+à faire dévier
+de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui
+suggérèrent
+plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
+tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte
+autorité pour
+recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.</p>
+<p>Vers l'an 28 de notre
+ère (quinzième année du règne de
+Tibère), se
+répandit dans toute la Palestine la réputation d'un
+certain Iohanan ou
+Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean
+était de race
+sacerdotale<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a
+ href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a> et né, ce
+semble, à Jutta près d'Hébron ou à
+Hébron
+même<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a
+ href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>. Hébron, la
+ville patriarcale par excellence, située à deux
+pas du désert de Judée et à quelques heures du
+grand désert d'Arabie,
+était dès cette époque ce qu'elle est encore
+aujourd'hui, un des
+boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus
+austère. Dès son
+enfance, Jean fut <i>Nazir, </i> c'est-à-dire assujetti par
+vœu à certaines
+abstinences<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a
+ href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Le désert
+dont il était pour ainsi dire environné
+l'attira de bonne heure<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a
+ href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Il y menait la
+vie d'un yogui de l'Inde,
+vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant
+pour aliments que
+des sauterelles et du miel sauvage<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>.
+Un certain nombre de disciples
+s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et
+méditant sa sévère
+parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des
+traits
+particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le
+dernier descendant des
+grands prophètes d'Israël.</p>
+<p>Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de
+désespoir à
+réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple
+s'était reportée avec
+beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous
+les
+personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes
+d'une
+nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus
+grand était Élie.
+Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du
+Carmel, partageant la
+vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers,
+d'où il
+sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois,
+était devenu,
+par des transformations successives, une sorte d'être surhumain,
+tantôt
+visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté
+la mort. On croyait
+généralement qu'Élie allait revenir et restaurer
+Israël<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a
+ href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>. La vie
+austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il
+avait laissés,
+et sous l'impression desquels l'Orient vit encore<a
+ name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a
+ href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>, cette sombre
+image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
+mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
+esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
+les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande
+action sur
+le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait
+été le
+trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager
+&laquo;l'homme de
+Dieu&raquo; comme un ermite. On s'imagina que tous les saints
+personnages
+avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste,
+d'austérités<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.
+La retraite au désert devint ainsi la condition et le
+prélude des hautes
+destinées.</p>
+<p>Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup
+préoccupé
+Jean<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a
+ href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>. La vie
+anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
+peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des
+Nazirs
+et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes
+parts
+invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes
+étaient groupés près du
+pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte<a
+ name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a
+ href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>. On
+s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires,
+ayant
+leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs
+d'ordres
+religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi
+parfois des
+espèces d'anachorètes<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>
+assez ressemblants aux <i>gourous</i><a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a>
+du
+brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence
+éloignée
+des <i>mounis</i> de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
+vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
+Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant
+et convertissant des
+gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné
+leurs
+pas du côté de la Judée, de même que
+certainement ils l'avaient fait du
+côté de la Syrie et de Babylone<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>?
+C'est ce que l'on ignore. Babylone
+était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme;
+Boudasp
+(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen
+et le fondateur du sabisme.
+Le <i>sabisme</i> lui-même, qu'était-il? Ce que son
+étymologie indique<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>:
+le <i>baptisme</i> lui-même, c'est-à-dire la religion des
+baptêmes
+multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
+&laquo;chrétiens de Saint-Jean&raquo; ou Mendaïtes, et que
+les Arabes appellent
+<i>el-Mogtasila</i>, &laquo;les baptistes<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.&raquo;
+Il est fort difficile de démêler
+ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
+christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la
+région
+au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre
+ère<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a
+ href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>,
+présentent à la critique, par suite de la confusion des
+notices qui nous
+en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut
+croire, en
+tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
+Esséniens<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a
+ href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a> et des
+précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
+d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale
+qui
+donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a
+valu son nom, a
+toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une
+religion
+qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.</p>
+<p>Cette pratique était le baptême ou la totale immersion.
+Les ablutions
+étaient déjà familières aux Juifs, comme
+à toutes les religions de
+l'Orient<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a
+ href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>. Les
+Esséniens leur avaient donné une extension
+particulière<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a
+ href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Le baptême
+était devenu une cérémonie ordinaire de
+l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive,
+une
+sorte d'initiation<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a
+ href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>. Jamais pourtant,
+avant notre baptiste, on
+n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette
+forme. Jean avait
+fixé le théâtre de son activité dans la
+partie du désert de Judée qui
+avoisine la mer Morte<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a
+ href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>. Aux
+époques où il administrait le baptême,
+il se transportait aux bords du Jourdain<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>,
+soit à Béthanie ou
+Béthabara<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a
+ href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>, sur la rive
+orientale, probablement vis-à-vis de
+Jéricho, soit à l'endroit nommé <i>&AElig;non</i>
+ou &laquo;les Fontaines<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a
+ href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>,&raquo;
+près de
+Salim, où il y avait beaucoup d'eau<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>.
+Là des foules considérables,
+surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
+baptiser<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a
+ href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>. En quelques mois,
+il devint ainsi un des hommes les plus
+influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.</p>
+<p>Le peuple le tenait pour un prophète<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>,
+et plusieurs s'imaginaient
+que c'était Élie ressuscité<a
+ name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a
+ href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>. La croyance
+à ces résurrections était
+fort répandue<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a
+ href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>; on pensait que
+Dieu allait susciter de leurs
+tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de
+guides à
+Israël vers sa destinée finale<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>.
+D'autres tenaient Jean pour le
+Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle
+prétention<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a
+ href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. Les
+prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance
+du prophétisme, et
+toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la
+popularité
+du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui<a
+ name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a
+ href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>.
+C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
+l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des
+prêtres à
+s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort<a
+ name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a
+ href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p>
+<p>Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe
+destiné à faire
+impression et à préparer les esprits à quelque
+grand mouvement. Nul
+doute qu'il ne fût possédé au plus haut
+degré de l'espérance
+messianique, et que son action principale ne fût en ce sens.
+&laquo;Faites
+pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche<a
+ name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a
+ href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>.&raquo; Il
+annonçait une &laquo;grande colère,&raquo;
+c'est-à-dire de terribles catastrophes
+qui allaient venir<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a
+ href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>, et
+déclarait que la cognée était déjà
+à la
+racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu.
+Il
+représentait son Messie un van à la main, recueillant le
+bon grain, et
+brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême
+était la figure,
+l'aumône, l'amendement des mœurs<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>,
+étaient pour Jean les grands
+moyens de préparation aux événements prochains. On
+ne sait pas
+exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce
+qu'il y a de
+sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les
+mêmes
+adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les
+pharisiens, les
+docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme
+Jésus, il était
+surtout accueilli par les classes méprisées<a
+ name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a
+ href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. Il
+réduisait à rien le
+titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
+d'Abraham avec les pierres du chemin<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>.
+Il ne semble pas qu'il
+possédât même en germe la grande idée qui a
+fait le triomphe de Jésus,
+l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette
+idée en
+substituant un rite privé aux cérémonies
+légales, pour lesquelles il
+fallait des prêtres, à peu près comme les
+Flagellants du moyen âge ont
+été des précurseurs de la Réforme, en
+enlevant le monopole des
+sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton
+général de ses
+sermons était sévère et dur. Les expressions dont
+il se servait contre
+ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes<a
+ name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a
+ href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>. C'était
+une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
+étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha
+presque par son maître
+Banou, le laisse entendre à mots couverts<a
+ name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a
+ href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>, et la catastrophe
+qui
+mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient
+une vie
+fort austère<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a
+ href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a>, jeûnaient
+fréquemment et affectaient un air triste et
+soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et
+cette
+pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a<a
+ name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a
+ href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>. Le pauvre
+apparaît déjà comme celui qui doit
+bénéficier en première ligne du
+royaume de Dieu.</p>
+<p>Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa
+renommée pénétra
+vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait
+déjà formé autour de
+lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
+encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par
+le désir de
+voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de
+rapports avec
+ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se
+rendit avec sa petite
+école auprès de Jean<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>.
+Les nouveaux venus se firent baptiser comme
+tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
+galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts
+des
+siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient
+beaucoup d'idées
+communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de
+prévenances
+réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'œil dans
+Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en
+doute. L'humilité n'a
+jamais été le trait des fortes âmes juives. Il
+semble qu'un caractère
+aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait
+être fort
+colère et ne souffrir ni rivalité ni
+demi-adhésion. Mais cette manière
+de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
+de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était
+au contraire
+de même âge que Jésus<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>,
+et très-jeune selon les idées du temps. Il
+ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus,
+mais bien son
+frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes
+espérances et des
+mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
+réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme
+sans célébrité
+venir vers lui et garder à son égard des allures
+d'indépendance, se fût
+révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef
+d'école accueillant avec
+empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est
+capable de
+toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean,
+ayant
+reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
+arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations
+devinrent ensuite le
+point de départ de tout un système
+développé parles évangélistes, et qui
+consista à donner pour première base à la mission
+divine de Jésus
+l'attestation de Jean. Tel était le degré
+d'autorité conquis par le
+baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
+Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant
+Jésus, Jésus, pendant tout
+le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour
+supérieur et ne
+développa son propre génie que timidement.</p>
+<p>Il semble en effet que, malgré sa profonde
+originalité, Jésus, durant
+quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie
+était
+encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs,
+Jésus céda
+beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui
+n'étaient pas dans
+sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
+qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne
+nuisirent
+jamais à sa pensée principale et y furent toujours
+subordonnés. Le
+baptême avait été mis par Jean en
+très-grande faveur; il se crut obligé
+de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent
+aussi<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a
+ href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>.
+Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications
+analogues à
+celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les
+côtés de
+baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès.
+L'élève
+égala bientôt le maître, et son baptême fut
+fort recherché. Il y eut à
+ce sujet quelque jalousie entre les disciples<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>;
+les élèves de Jean
+vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune
+galiléen, dont
+le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien.
+Mais les deux
+maîtres restèrent supérieurs à ces
+petitesses. La supériorité de Jean
+était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus,
+encore peu connu,
+songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir
+à son ombre, et se
+croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens
+extérieurs
+qui avaient valu à Jean de si étonnants succès.
+Quand il recommença à
+prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots
+qu'on lui met à
+la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases
+familières au
+baptiste<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a
+ href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>. Plusieurs autres
+expressions de Jean se retrouvent
+textuellement dans ses discours<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>.
+Les deux écoles paraissent avoir
+vécu longtemps en bonne intelligence<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>,
+et après la mort de Jean,
+Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers
+averti de cet
+événement<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a
+ href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p>
+<p>Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa
+carrière prophétique. Comme
+les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut
+degré, frondeur des
+puissances établies<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>.
+La vivacité extrême avec laquelle il
+s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
+embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir
+été inquiété par Pilate;
+mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il
+tombait sur les terres
+d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal
+dissimulé dans
+les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes
+formées par
+l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
+quelque chose de suspect<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a
+ href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>. Un grief tout
+personnel vint, d'ailleurs,
+s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable
+la perte de l'austère
+censeur.</p>
+<p>Un des caractères le plus fortement marqués de cette
+tragique famille
+des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille
+d'Hérode le Grand. Violente,
+ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme
+et méprisait ses
+lois<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a
+ href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>. Elle avait
+été mariée, probablement malgré elle,
+à son oncle
+Hérode, fils de Mariamne<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>,
+qu'Hérode le Grand avait déshérité<a
+ name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a
+ href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>
+et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure
+de son mari,
+à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui
+laissait aucun
+repos; elle voulait être souveraine à tout prix<a
+ name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a
+ href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. Antipas fut
+l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
+éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de
+répudier sa
+première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et
+émir des tribus
+voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de
+ce projet,
+résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de
+vouloir faire
+un voyage à Machéro, sur les terres de son père,
+et s'y fit conduire par
+les officiers d'Antipas<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a
+ href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p>
+<p>Makaur<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a
+ href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a> ou Machéro
+était une forteresse colossale bâtie par
+Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un
+des ouadis les plus
+abrupts à l'orient de la mer Morte<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.
+C'était un pays sauvage,
+étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait
+hanté des
+démons<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a
+ href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>. La forteresse
+était juste à la limite des états de Hâreth
+et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession
+de
+Hâreth<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a
+ href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>. Celui-ci averti
+avait tout fait préparer pour la fuite de
+sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.</p>
+<p>L'union presque incestueuse<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>
+d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
+alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une
+pierre de
+scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les
+Juifs
+sévères<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a
+ href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>. Les membres de
+cette dynastie nombreuse et assez isolée
+étant réduits à se marier entre eux, il en
+résultait de fréquentes
+violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut
+l'écho du
+sentiment général en blâmant énergiquement
+Antipas<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a
+ href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>. C'était
+plus
+qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite
+à ses soupçons.
+Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
+forteresse de Machéro, dont il s'était probablement
+emparé après le
+départ de la fille de Hâreth<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>.</p>
+<p>Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre
+à mort. Selon
+certains bruits, il craignait une sédition populaire<a
+ name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a
+ href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>. Selon une
+autre version<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a
+ href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>, il aurait pris
+plaisir à écouter le prisonnier, et
+ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes
+perplexités. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean
+conserva du
+fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
+disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus.
+Sa foi
+dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait
+avec
+attention les mouvements du dehors, et cherchait à y
+découvrir les
+signes favorables à l'accomplissement des espérances dont
+il se
+nourrissait.</p>
+<div class="footnotes">
+<h3>FOOTNOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a
+ href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Luc, I,
+5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé
+par Épiphane <i>(Adv. h&aelig;r</i>., XXX, 13).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a
+ href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Luc, I,
+39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir
+dans &laquo;la ville de Juda&raquo; nommée en cet endroit de Luc
+la ville de <i>Jutta</i>
+(Josué, XV, 55; XXI, 16). Robinson <i>(Biblical Researches, </i>
+I, 494; II,
+206) a retrouvé cette <i>Jutta</i> portant encore le même
+nom, à deux petites
+heures au sud d'Hébron.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a
+ href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Luc, I,
+15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a
+ href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Luc, I,
+80.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a
+ href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Matth.,
+III, 4; Marc, I, 6; fragm. de l'évang. des
+Ébionim, dans Épiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XXX, 43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a
+ href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a>
+Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.);
+<i>Ecclésiastique, </i> XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40
+et suiv.; Marc,
+VI, 15; VIII, 28; IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, I, 21, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a
+ href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Le
+féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa
+mourir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout
+sur sa
+montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on
+le voit entouré
+de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a
+ href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Ascension
+d'haie,</i> n, 9-44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a
+ href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Luc, I,
+47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a
+ href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Pline, <i>Hist.
+nat</i>., V, 17; Epiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XIX, 1
+et 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a
+ href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a>
+Josèphe, <i>Vita</i>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a
+ href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a>
+Précepteurs spirituels.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a
+ href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> J'ai
+développé ce point ailleurs (<i>Hist.
+génér. des
+langues sémitiques,</i> III, IV, 1; <i>Journ. Asiat</i>.,
+février-mars 1856).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a
+ href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Le verbe
+araméen <i>seba</i>, origine du nom des <i>Sabiens</i>,
+est synonyme de <span title="baptizô" lang="el">&#946;&#945;&#960;&#964;&#953;&#950;&#969;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a
+ href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> J'ai
+traité de ceci plus au long dans le <i>Journal
+Asiatique</i>, nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est
+remarquable que
+les Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le
+même pays,
+que les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent
+confondus
+avec eux (Épiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XIX, I, 2, 4; XXX,
+46, 47; un, 4 et 2;
+<i>Philosophumena</i>, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a
+ href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Voir les
+notices d'Épiphane sur les Esséniens, les
+Héméro-baptistes, les Nazaréens, les
+Ossènes, les Nazoréens, les
+Ébionites, les Sampséens <i>(Adv. h&aelig;r</i>., liv. I
+et II), et celles de
+l'auteur des <i>Philosophumena</i> sur les Elchasaïtes (liv. IX
+et X).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a
+ href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r</i>., XIX, XXX, LIII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a
+ href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> Marc,
+VII, 4; Jos., <i>Ant</i>., XVIII, v, 2; Justin, <i>Dial.
+cum Tryph</i>., 17, 29, 80; Epiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XVII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a
+ href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Jos., <i>B.
+J</i>., II, viii, 5, 7, 9, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a
+ href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> Mischna,
+<i>Pesachim</i>, VIII, 8; Talmud de Babylone,
+<i>Jebamoth</i>, 46 <i>b</i>; <i>Kerithuth</i>, 9 <i>a</i>; <i>Aboda
+Zara</i>, 57 <i>a</i>; <i>Masséket
+Gérim</i> (édit. Kirchheim, 1851), p. 38-40.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a
+ href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Matth.,
+III, 1; Marc, I, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a
+ href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Luc,
+III, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a
+ href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> Jean, I,
+28; III, 26. Tous les manuscrits portent
+<i>Béthanie</i>; mais, comme on ne connaît pas de
+Béthanie en ces parages,
+Origène (<i>Comment, in Joann</i>., VI, 24) a proposé de
+substituer
+<i>Béthabara</i>, et sa correction a été assez
+généralement acceptée. Les
+deux mots ont, du reste, des significations analogues et semblent
+indiquer un endroit où il y avait un bac pour passer la
+rivière.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a
+ href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a>
+&AElig;non est le pluriel chaldéen <i>&AElig;nawan</i>,
+&laquo;fontaines.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a
+ href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Jean,
+III, 23. La situation de cette localité est
+douteuse. La circonstance relevée par
+l'évangéliste ferait croire
+qu'elle n'était pas très-voisine du Jourdain. Cependant
+les synoptiques
+sont constants pour placer toute la scène des baptêmes de
+Jean sur le
+bord de ce fleuve (Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le
+rapprochement des versets 22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des
+versets 3 et 4 du chapitre IV du même évangile, porterait
+d'ailleurs à
+croire que Salim était en Judée, et par conséquent
+dans l'oasis de
+Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on
+trouverait
+difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin
+naturel
+qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne.
+Saint Jérôme
+veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de
+Beth-Schéan ou
+Scythopolis. Mais Robinson (<i>Bibl. Res</i>., III, 333) n'a pu rien
+trouver
+sur les lieux qui justifiât cette allégation.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a
+ href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> Marc, I,
+5; Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, v, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a
+ href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Matth.,
+XIV, 5; XXI, 26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a
+ href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Matth.,
+XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a
+ href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Matth.,
+XIV, 2; Luc, IX, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a
+ href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> V.
+ci-dessus, <a href="#Footnote_275_275">note 275</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a
+ href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Luc,
+III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a
+ href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> Matth.,
+XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a
+ href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Matth., <i>loc.
+cit</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a
+ href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Matth.,
+III, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a
+ href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Matth.,
+III, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a
+ href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Luc,
+III, 11-14; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, v, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a
+ href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Matth.,
+XXI, 32; Luc, III, 12-14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a
+ href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Matth.,
+III, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a
+ href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Matth.,
+III, 7; Luc, III, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a
+ href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> <i>Ant.</i>,
+XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe
+expose les doctrines secrètes et plus ou moins
+séditieuses de ses
+compatriotes, il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques,
+et répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux
+Romains, un
+vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes
+juives
+à des professeurs de morale ou à des stoïciens.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a
+ href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Matth.,
+IX, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a
+ href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Luc,
+III, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a
+ href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> Matth.,
+ni, 13 et suiv.; Marc, I, 9 et suiv.; Luc, m, 21
+et suiv.; Jean, I, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font
+venir Jésus vers Jean, avant qu'il eût joué de
+rôle public. Mais s'il
+est vrai, comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord
+Jésus et
+lui fît grand accueil, il faut supposer que Jésus
+était déjà un maître
+assez renommé. Le quatrième évangéliste
+amène deux fois Jésus vers Jean,
+une première fois encore obscur, une deuxième fois avec
+une troupe de
+disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires
+précis de Jésus
+(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
+souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en
+pareille matière),
+sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean
+au temps où il
+n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la
+donnée fournie par le
+quatrième évangile (m. 22 et suiv.), à savoir que
+Jésus, avant de se
+mettre à baptiser comme Jean, avait une école
+formée. Il faut se
+rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième
+évangile sont
+des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a
+ href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Luc, I,
+bien que tous les détails du récit, notamment ce
+qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient
+légendaires.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a
+ href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> Jean,
+III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2
+paraît être une glose ajoutée, ou peut-être un
+scrupule tardif de Jean
+se corrigeant lui-même.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a
+ href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> Jean,
+III, 26; IV, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a
+ href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Matth.,
+III, 2; IV, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a
+ href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> Matth.,
+III, 7; XII, 34; XXIII, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a
+ href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Matth.,
+XI, 2-13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a
+ href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Matth.,
+XIV, 42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a
+ href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Luc,
+III, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a
+ href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, v, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a
+ href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, v, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a
+ href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Matthieu
+(XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17)
+veulent que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une
+inadvertance (voir Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, v, 1 et 4). La
+femme de
+Philippe était Salomé, fille d'Hérodiade.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a
+ href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVII, IV, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a
+ href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, vu, 1, 2; <i>B.J.</i>. II, ix, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a
+ href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, v, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a
+ href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Cette
+forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem
+<i>(Schebiit</i>, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de
+Jérusalem
+<i>(Nombres,</i> XXII, 35).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a
+ href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a>
+Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit
+n'a pas été visité depuis Seetzen.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a
+ href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a>
+Josèphe, <i>De bell. Jud.</i>, VII, vi, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a
+ href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, v, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a
+ href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> <i>Lévitique</i>,
+XVIII, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a
+ href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XV, vii, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a
+ href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> Matth.,
+XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a
+ href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XVIII, v, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a
+ href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Matth.,
+XIV, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a
+ href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> Marc,
+VI, 20. Je lis <span title="êporei" lang="el">&#951;&#960;&#959;&#961;&#949;&#953;</span>, et non <span
+ title="epoiei" lang="el">&#949;&#960;&#959;&#953;&#949;&#953;</span></p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote">
+<p>.</p>
+</div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h2>
+<h2>DÉVELOPPEMENT DES
+IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.</h2>
+<p>Jusqu'à
+l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans
+l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs
+de la mer Morte et du
+Jourdain. Le séjour au désert de Judée
+était généralement considéré
+comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de
+&laquo;retraite&raquo;
+avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des
+autres et
+passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,
+pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples
+s'exerça
+beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les
+croyances populaires,
+la demeure des démons<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>.
+Il existe au monde peu de régions plus
+désolées, plus abandonnées de Dieu, plus
+fermées à la vie que la pente
+rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
+pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait
+traversé de
+terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses
+illusions ou bercé
+de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le
+récompenser de sa
+victoire étaient venus le servir<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>.</p>
+<p>Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus
+apprit l'arrestation
+de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de
+prolonger son
+séjour dans un pays qui lui était à demi
+étranger. Peut-être
+craignait-il aussi d'être enveloppé dans les
+sévérités qu'on déployait à
+l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps
+où, vu le
+peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait
+servir en rien au
+progrès de ses idées. Il regagna la Galilée<a
+ name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a
+ href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, sa vraie patrie,
+mûri
+par une importante expérience et ayant puisé dans le
+contact avec un
+grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre
+originalité.</p>
+<p>En somme, l'influence de Jean avait été plus
+fâcheuse qu'utile à Jésus.
+Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte
+à croire qu'il
+avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées
+supérieures à
+celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
+un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à
+l'autorité
+duquel il lui aurait été difficile de se soustraire,
+fût resté libre,
+n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques
+extérieures,
+et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu;
+car le monde
+n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par
+l'attrait
+d'une religion dégagée de toute forme extérieure
+que le christianisme a
+séduit les âmes élevées. Le baptiste une
+fois emprisonné, son école fut
+fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre
+mouvement. La
+seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des
+leçons de
+prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en
+effet, il prêche
+avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec
+autorité<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a
+ href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p>
+<p>Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par
+l'action du
+baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée,
+mûrit beaucoup
+ses idées sur &laquo;le royaume du ciel.&raquo; Son mot d'ordre
+désormais, c'est la
+&laquo;bonne nouvelle,&raquo; l'annonce que le règne de Dieu est
+proche<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a
+ href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>. Jésus
+ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant
+à, renfermer en
+quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le
+révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde
+par ses
+bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a
+conçu. &laquo;Attendre le
+royaume de Dieu&raquo; sera synonyme d'être disciple de
+Jésus<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a
+ href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>. Ce mot de
+&laquo;royaume de Dieu&raquo; ou de &laquo;royaume du ciel,&raquo;
+ainsi que nous l'avons déjà
+dit<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a
+ href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>, était
+depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui
+donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur
+même du Livre de
+Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine
+osé entrevoir.</p>
+<p>Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan
+est le &laquo;roi
+de ce monde<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a
+ href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>,&raquo; et tout
+lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les
+prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux
+autres de
+faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage
+des bons est de
+pleurer. Le &laquo;monde&raquo; est de la sorte l'ennemi de Dieu et de
+ses
+saints<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a
+ href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>; mais Dieu se
+réveillera et vengera ses saints. Le jour est
+proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du
+bien aura son
+tour.</p>
+<p>L'avénement de ce règne du bien sera une grande
+révolution subite. Le
+monde semblera renversé; l'état actuel étant
+mauvais, pour se
+représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu
+près le contraire de
+ce qui existe. Les premiers seront les derniers<a
+ name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a
+ href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>. Un ordre nouveau
+gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont
+mêlés comme
+l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse
+croître
+ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera<a
+ name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a
+ href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>. Le
+royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du
+bon et
+du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se
+débarrasse
+du reste<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a
+ href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Le germe de cette
+grande révolution sera d'abord
+méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé,
+qui est la plus
+petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre
+sous le
+feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer<a
+ name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a
+ href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>; ou bien il sera
+comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait
+fermenter tout
+entière<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a
+ href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. Une série
+de paraboles, souvent obscures, était destinée à
+exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes
+injustices, son caractère inévitable et définitif<a
+ name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a
+ href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p>
+<p>Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la
+première pensée de
+Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut
+probablement pas
+d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut
+qu'il était le
+fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses
+volontés. La
+réponse de Jésus à une telle question ne pouvait
+donc être douteuse. La
+persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une
+manière
+absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel,
+la
+terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort
+ne sont
+que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté,
+héroïque, il
+se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à
+cette
+transformation suprême, la terre sera broyée,
+purifiée par la flamme et
+le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le
+monde entier sera
+peuplé d'anges de Dieu<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</p>
+<p>Une révolution radicale<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>,
+embrassant jusqu'à la nature elle-même,
+telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus.
+Dès lors, sans doute, il
+avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le
+Gaulonite lui avait
+montré l'inutilité des séditions populaires.
+Jamais il ne songea à se
+révolter contre les Romains et les tétrarques. Le
+principe effréné et
+anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux
+pouvoirs
+établis, dérisoire au fond, était complète
+dans la forme. Il payait le
+tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté
+et le droit ne sont
+pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines
+susceptibilités?
+Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne
+mérite pas qu'on
+s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il
+fondait cette
+grande doctrine du dédain transcendant<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>,
+vraie doctrine de la
+liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait
+pas dit
+encore: &laquo;Mon royaume n'est pas de ce monde.&raquo; Bien des
+ténèbres se
+mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des
+tentations étranges
+traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan
+lui avait
+proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
+l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
+en Judée et qui aboutit bientôt après à une
+si terrible résistance
+militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par
+l'audace
+et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa
+pour lui
+la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il
+par la force
+ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour,
+dit-on,
+les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi<a
+ name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a
+ href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>.
+Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul.
+Sa belle
+nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un
+agitateur ou un
+chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.</p>
+<p>La révolution qu'il voulut faire fut toujours une
+révolution morale;
+mais il n'en était pas encore arrivé à se fier
+pour l'exécution aux
+anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les
+hommes
+eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu
+d'autre
+idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas
+eu ce soin pour
+l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le
+plus bel enseignement
+moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait
+sans doute dans
+sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein
+arrêté, le
+poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par
+lui, bien que d'une
+manière fort différente de celle qu'il imaginait.</p>
+<p>C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
+l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son
+Père, voit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien
+dire avec
+vérité: Voilà
+ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera
+éternellement de
+lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à
+toute chose
+réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la
+liberté des âmes. Déjà
+la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées<a
+ name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a
+ href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>. Plusieurs
+stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un
+tyran. Mais, en
+général, le monde ancien s'était figuré la
+liberté comme attachée à,
+certaines formes politiques; les libéraux s'étaient
+appelés Harmodius et
+Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est
+bien plus
+dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un
+exilé; que lui importe le
+maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La
+liberté pour
+lui, c'est la vérité<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>.
+Jésus ne savait pas assez l'histoire pour
+comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point,
+au
+moment où finissait la liberté républicaine et
+où les petites
+constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans
+l'unité de
+l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
+prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici
+avec une
+merveilleuse sûreté. Par ce mot: &laquo;Rendez à
+César ce qui est à César et à
+Dieu ce qui est à Dieu,&raquo; il a créé quelque
+chose d'étranger à la
+politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la
+force
+brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers.
+Établir en
+principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime
+est de
+regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt
+par
+dédain et sans discuter, c'était détruire la
+république à la façon
+ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
+sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des
+devoirs du
+citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits
+accomplis.
+Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
+cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
+amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
+l'État a été borné aux choses de la terre;
+l'esprit a été affranchi, ou
+du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a
+été brisé pour
+jamais.</p>
+<p>L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie
+publique ne pardonne pas
+aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
+Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
+questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
+d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction
+exclusive
+est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais
+quel
+progrès les partis ont-ils fait faire à la
+moralité générale de notre
+espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume
+céleste, était parti
+pour Rome, s'était usé à conspirer contre
+Tibère, ou à regretter
+Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain
+austère, patriote
+zélé, il n'eût pas arrêté le grand
+courant des affaires de son siècle,
+tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a
+révélé au monde
+cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme
+est antérieur
+et supérieur au citoyen.</p>
+<p>Nos principes de science positive sont blessés de la part de
+rêves que
+renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la
+terre;
+les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait
+Jésus ne se
+produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont
+on n'a
+jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour
+être juste
+envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux
+préjugés
+qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en
+partant d'idées
+fort erronées; Newton croyait sa folle explication de
+l'Apocalypse aussi
+certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme
+médiocre de
+notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint
+Bernard, d'une
+Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
+derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à
+la rectitude
+de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou
+moins exacte
+qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons
+mieux la position
+de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIII<sup>e</sup>
+siècle et un
+certain protestantisme nous ont habitués à ne
+considérer le fondateur de
+la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur
+de
+l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de
+bonnes maximes;
+nous jetons un voile prudent sur l'étrange état
+intellectuel où il est
+né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la
+Révolution
+française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle
+n'ait pas
+été faite par des hommes sages et modérés.
+N'imposons pas nos petits
+programmes de bourgeois sensés à ces mouvements
+extraordinaires si fort
+au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la &laquo;morale de
+l'Évangile;&raquo; supprimons dans nos instructions religieuses
+la chimère qui
+en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples
+idées de bonheur
+ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de
+Jésus fut bien
+plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui
+soit jamais
+éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans
+son ensemble,
+et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce
+qui
+l'a rendue efficace pour la régénération de
+l'humanité.</p>
+<p>Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons
+aujourd'hui
+représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur,
+le juge
+des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus
+lui-même il y a
+1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout
+autres
+qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral
+brisant sans
+armes les fers du nègre, améliorant la condition du
+prolétaire,
+délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela
+suppose le monde
+renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo
+modifiés, le sang
+et la race de millions d'hommes changés, nos complications
+sociales
+ramenées à une simplicité chimérique, les
+stratifications politiques de
+l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La
+&laquo;réforme de toutes
+choses<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a
+ href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>&raquo; voulue par
+Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre
+nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend
+du ciel,
+ce cri: &laquo;Voilà que je refais tout à neuf<a
+ name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a
+ href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>!&raquo; sont les
+traits communs
+des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec
+la triste
+réalité produira dans l'humanité ces
+révoltes contre la froide raison
+que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour
+où elles
+triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers
+à en
+reconnaître la haute raison.</p>
+<p>Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin
+prochaine du
+monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue
+d'un état stable
+de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en
+effet, c'est ce
+qu'on n'essayera pas de nier<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>.
+Ce fut justement cette contradiction
+qui assura la fortune de son œuvre. Le millénaire seul n'aurait
+rien
+fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
+millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par
+là, le
+christianisme réunit les deux conditions des grands
+succès en ce monde,
+un point de départ révolutionnaire et la
+possibilité de vivre. Tout ce
+qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux
+besoins; car le monde
+veut à la fois changer et durer. Jésus, en même
+temps qu'il annonçait un
+bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait
+les
+principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit
+cents ans.</p>
+<p>Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps
+et de ceux
+de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme.
+Jésus, à quelques
+égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du
+gouvernement civil.
+Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
+en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple
+qui n'a aucune
+idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi
+naturel des
+hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des
+démêlés avec la police,
+sans songer un moment qu'il y ait là matière à
+rougir<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a
+ href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>. Mais jamais
+la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
+chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non
+s'en
+emparer. Il prédit à ses disciples des
+persécutions et des
+supplices<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a
+ href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>; mais pas une
+seule fois la pensée d'une résistance armée
+ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la
+souffrance
+et la résignation, qu'on triomphe de la force par la
+pureté du cœur,
+est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas
+un spiritualiste; car
+tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a
+pas la moindre
+notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un
+idéaliste accompli, la
+matière n'étant pour lui que le signe de l'idée,
+et le réel l'expression
+vivante de ce qui ne paraît pas.</p>
+<p>A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de
+Dieu? La
+pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui
+est haut pour les hommes
+est en abomination aux yeux de Dieu<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>.
+Les fondateurs du royaume de
+Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de
+prêtres;
+des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits<a
+ name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a
+ href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>. Le grand
+signe du Messie, c'est &laquo;la bonne nouvelle annoncée aux
+pauvres<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a
+ href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>.&raquo; La
+nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une
+immense
+révolution sociale, où les rangs seront intervertis,
+où tout ce qui est
+officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve.
+Le monde ne le croira
+pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde<a
+ name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a
+ href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>.
+Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
+son humilité même. Le sentiment qui a fait de
+&laquo;mondain&raquo; l'antithèse de
+&laquo;chrétien&raquo; a, dans les pensées du
+maître, sa pleine justification<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a
+ href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> <i>Tobie</i>
+VIII, 3; Luc, XI, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a
+ href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Matth.,
+IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et
+suiv. Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec
+des
+légendes analogues du <i>Vendidad</i> (farg. XIX) et du <i>Lalitavistara</i>
+(ch.
+XVII, XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le
+récit maigre
+et concis de Marc, qui représente ici évidemment la
+rédaction primitive,
+suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de
+développements
+légendaires.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a
+ href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Matth.,
+IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a
+ href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Matth.,
+VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a
+ href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Marc,
+I,14-15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a
+ href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Marc,
+XV, 43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a
+ href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Voir
+ci-dessus, p. 78-79.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a
+ href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Jean,
+XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. <i>II Cor</i>., IV, 4;
+<i>Ephes</i>., VI, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a
+ href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Jean, I,
+10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.;
+XVI, 8, 20, 33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot
+&laquo;monde&raquo; est
+surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de
+Jean.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a
+ href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Matth.,
+XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a
+ href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Matth.,
+XIII, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a
+ href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Matth.,
+XIII, 47 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a
+ href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Matth.,
+XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc,
+XIII, 19 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a
+ href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Matth.,
+XIII, 33; Luc, XIII, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a
+ href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Matth.,
+XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.;
+Luc, XIII, 18 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a
+ href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> Matth.,
+XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a
+ href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> <span
+ title="Apikatastasis pantôn" lang="el">&#913;&#960;&#953;&#954;&#945;&#964;&#945;&#963;&#964;&#945;&#963;&#953;&#962; &#960;&#945;&#957;&#964;&#969;&#957;</span>. <i>Act.</i>,
+III, 21</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a
+ href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Matth.,
+XVII, 23-26; XXII, 16-22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a
+ href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Jean,
+VI, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a
+ href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> V.
+Stobée, <i>Florilegium</i>, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a
+ href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Jean,
+VIII, 32 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a
+ href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Act.</i>,
+III, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a
+ href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Apocal.</i>,
+XXI, 1, 2, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a
+ href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> Les
+sectes millénaires de l'Angleterre présentent le
+même
+contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du
+monde, et
+néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une
+entente
+extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a
+ href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Matth.,
+X, 47-48; Luc, XII, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a
+ href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Matth.,
+V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.;
+Jean, XV, 18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a
+ href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Luc,
+XVI, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a
+ href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Matth.,
+V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',;
+XXII, 2 et suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20;
+XVIII, 16-17, 24-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a
+ href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> Matth.,
+XI, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a
+ href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Jean,
+XV, 19; XVII, 14, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a
+ href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Voir
+surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant,
+sinon un discours réel tenu par Jésus, du moins un
+sentiment qui était
+très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de
+lui.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+<h2>JÉSUS A
+CAPHARNAHUM.</h2>
+<p>Obsédé
+d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive,
+Jésus
+marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale
+dans la voie
+que lui avaient tracée son étonnant génie et les
+circonstances
+extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait
+que communiquer
+ses pensées à quelques personnes secrètement
+attirées vers lui;
+désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait
+à peu près
+trente ans<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a
+ href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>. Le petit groupe
+d'auditeurs qui l'avait accompagné près
+de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être
+quelques
+disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui<a
+ name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a
+ href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>. C'est avec ce
+premier
+noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en
+Galilée, la
+&laquo;bonne nouvelle du royaume de Dieu.&raquo; Ce royaume allait
+venir, et c'était
+lui, Jésus, qui était ce &laquo;Fils de l'homme&raquo;
+que Daniel en sa vision avait
+aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et
+suprême révélation.</p>
+<p>Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques
+à l'art et
+à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une
+supériorité sur
+celle des <i>chérubs</i> et des animaux fantastiques que
+l'imagination du
+peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
+rangés autour de la divine majesté. Déjà
+dans Ézéchiel<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a>,
+l'être
+assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du
+char
+mystérieux, le grand révélateur des visions
+prophétiques a la figure
+d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
+représentés par des animaux, au moment où la
+séance du grand jugement
+commence et où les livres sont ouverts, un être
+&laquo;semblable à un fils de
+l'homme&raquo; s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère
+le pouvoir de
+juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité<a
+ name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a
+ href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a>. <i>Fils de
+l'homme</i> est dans les langues sémitiques, surtout dans les
+dialectes
+araméens, un simple synonyme <i>d'homme.</i> Mais ce passage
+capital de
+Daniel frappa les esprits; le mot de <i>fils de l'homme</i> devint, au
+moins
+dans certaines écoles<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>,
+un des titres du Messie envisagé comme juge
+du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir<a
+ name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a
+ href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>.
+L'application que s'en faisait Jésus à lui-même
+était donc la
+proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine
+catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des
+pleins pouvoirs que
+lui avait délégués l'Ancien des jours<a
+ name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a
+ href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>.</p>
+<p>Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette
+fois décisif. Un
+groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un
+même esprit de
+candeur juvénile et de naïve innocence,
+adhérèrent à lui et lui dirent:
+&laquo;Tu es le Messie.&raquo; Comme le Messie devait être fils
+de David, on lui
+décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du
+premier. Jésus
+se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque
+embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre
+qu'il
+préférait était celui de &laquo;Fils de
+l'homme,&raquo; titre humble en apparence,
+mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques.
+C'est
+par ce mot qu'il se désignait<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>,
+si bien que dans sa bouche, &laquo;le Fils
+de l'homme&raquo; était synonyme du pronom &laquo;je,&raquo;
+dont il évitait de se servir.
+Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom
+dont
+il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
+apparition.</p>
+<p>Le centre d'action de Jésus, à cette époque de
+sa vie, fut la petite
+ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de
+Génésareth. Le nom de
+Capharnahum, où entre le mot <i>caphar</i>,
+&laquo;village&raquo;, semble désigner une
+bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes
+villes bâties
+selon la mode romaine, comme Tibériade<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>.
+Ce nom avait si peu de
+notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses
+écrits<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a
+ href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>, le prend pour
+le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de
+célébrité que le
+village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum
+était sans
+passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane
+favorisé par
+les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette
+ville et s'en fit comme
+une seconde patrie<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a
+ href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>. Peu après
+son retour, il avait dirigé sur
+Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès<a
+ name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a
+ href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il n'y put faire
+aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes<a
+ name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a
+ href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>. La
+connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu
+considérable,
+nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme
+le fils de
+David celui dont on voyait tous les jours le frère, la sœur, le
+beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit
+une
+assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission<a
+ name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a
+ href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>.
+Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en
+le
+précipitant d'un sommet escarpé<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>.
+Jésus remarqua avec esprit que
+cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et
+il se
+fit l'application du proverbe: &laquo;Nul n'est prophète en son
+pays.&raquo;</p>
+<p>Cet échec fut loin de le décourager. Il revint
+à Capharnahum<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a
+ href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>, où il
+trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il
+organisa une
+série de missions sur les petites villes environnantes. Les
+populations
+de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies
+que le samedi. Ce fut
+le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
+sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle
+rectangulaire, assez
+petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs.
+Les Juifs,
+n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner
+à ces
+édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes
+synagogues
+existent encore en Galilée<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>.
+Elles sont toutes construites en grands
+et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite
+de cette
+profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades,
+qui
+caractérise les monuments juifs<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>.
+A l'intérieur, il y avait des
+bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
+les rouleaux sacrés<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a>.
+Ces édifices, qui n'avaient rien du temple,
+étaient le centre de toute la vie juive. On s'y
+réunissait le jour du
+sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des
+Prophètes.
+Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de
+clergé proprement
+dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (<i>parascha</i>
+et <i>haphtara</i>), et y ajoutait un <i>midrasch</i> ou commentaire
+tout
+personnel, où il exposait ses propres idées<a
+ name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a
+ href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a>. C'était
+l'origine de
+&laquo;l'homélie,&raquo; dont nous trouvons le modèle
+accompli dans les petits
+traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et
+des
+questions au lecteur; de la sorte, la réunion
+dégénérait vite en une
+sorte d'assemblée libre. Elle avait un président<a
+ name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a
+ href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>, des
+&laquo;anciens<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a
+ href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>,&raquo; un <i>hazzan</i>,
+lecteur attitré ou appariteur<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>,
+des
+&laquo;envoyés<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a
+ href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>,&raquo; sortes de
+secrétaires ou de messagers qui faisaient la
+correspondance d'une synagogue à l'autre, un <i>schammasch</i>
+ou
+sacristain<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a
+ href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>. Les synagogues
+étaient ainsi de vraies petites
+républiques indépendantes; elles avaient une juridiction
+étendue. Comme
+toutes les corporations municipales jusqu'à une époque
+avancée de
+l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques<a
+ name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a
+ href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, votaient
+des résolutions ayant force de loi pour la communauté,
+prononçaient des
+peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le <i>hazzan<a
+ name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a
+ href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a></i>.</p>
+<p>Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours
+caractérisé les Juifs,
+une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle
+comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions
+très-animées. Grâce aux synagogues, le
+judaïsme put traverser intact
+dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme
+autant de petits mondes
+à part, où l'esprit national se conservait, et qui
+offraient aux luttes
+intestines des champs tout préparés. Il s'y
+dépensait une somme énorme
+de passion. Les querelles de préséance y étaient
+vives. Avoir un
+fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense
+d'une haute
+piété, ou le privilège de la richesse qu'on
+enviait le plus<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a
+ href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>. D'un
+autre côté, la liberté, laissée à qui
+la voulait prendre, de s'instituer
+lecteur et commentateur du texte sacré donnait des
+facilités
+merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut
+là une des
+grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il
+employa pour
+fonder son enseignement doctrinal<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>.
+Il entrait dans la synagogue, se
+levait pour lire; le <i>hazzan</i> lui tendait le livre, il le
+déroulait, et
+lisant la <i>parascha</i> ou la <i>haphtara</i> du jour, il tirait de
+cette
+lecture quelque développement conforme à ses idées<a
+ name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a
+ href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>. Comme il y
+avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne
+prenait
+pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui,
+à Jérusalem,
+l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces
+bons Galiléens
+n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à
+leur imagination
+riante<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a
+ href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>. On l'admirait, on
+le choyait, on trouvait qu'il parlait
+bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections
+les plus
+difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa
+parole et
+de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
+pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.</p>
+<p>L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours
+grandissant, et,
+naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en
+lui-même. Son
+action était fort restreinte. Elle était toute
+bornée au bassin du lac
+de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une
+région préférée. Le
+lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
+offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme,
+à partir de
+Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte
+de golfe, dont la
+courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la
+semence de
+Jésus trouva enfin la terre bien préparée.
+Parcourons-le pas à pas, en
+essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont
+l'a
+couvert le démon de l'islam.</p>
+<p>En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers
+escarpés, une
+montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes
+s'écartent; une plaine (<i>El-Ghoueir</i>) s'ouvre presque au
+niveau du lac.
+C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par
+d'abondantes
+eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
+antique (<i>Aïn-Medawara</i>). A l'entrée de cette plaine,
+qui est le pays de
+Génésareth proprement dit, se trouve le misérable
+village de <i>Medjdel</i>.
+A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la
+mer), on
+rencontre un emplacement de ville (<i>Khan-Minyeh</i>), de
+très-belles eaux
+(<i>Aïn-et-Tin</i>), un joli chemin, étroit et profond,
+taillé dans le roc,
+que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage
+entre la
+plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A
+un quart
+d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau
+salée
+(<i>Aïn-Tabiga</i>), sortant de terre par plusieurs larges sources
+à quelques
+pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de
+verdure. Enfin,
+à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui
+s'étend
+d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques
+huttes et un
+ensemble de ruines assez monumentales, nommés <i>Tell-Hum</i>.</p>
+<p>Cinq petites villes, dont l'humanité parlera
+éternellement autant que
+de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus,
+disséminées dans
+l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De
+ces cinq
+villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin<a
+ name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a
+ href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>, la
+première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude.
+L'affreux
+village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de
+la
+bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie<a
+ name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a
+ href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>. Dalmanutha
+était
+probablement près de là<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>.
+Il n'est pas impossible que Chorazin fût
+un peu dans les terres, du côté du nord<a
+ name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a
+ href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>. Quant à
+Bethsaïde et
+Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les
+place à
+Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à
+Aïn-Medawara<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a
+ href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>. On dirait
+qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
+cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
+jamais, sur ce sol profondément dévasté, à
+fixer les places où
+l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.</p>
+<p>Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout
+ce qui
+reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus
+fonda son œuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce
+pays,
+où la
+végétation était autrefois si brillante que
+Josèphe y voyait une sorte
+de miracle,&#8212;la nature, suivant lui, s'étant plu à
+rapprocher ici côte à
+côte les plantes des pays froids, les productions des zones
+brûlantes,
+les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de
+fleurs et de
+fruits<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a
+ href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>;&#8212;dans ce pays,
+dis-je, on calcule maintenant un jour
+d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre
+pour son
+repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus
+misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si
+riches de vie
+et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et
+transparentes<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a
+ href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>.
+La grève, composée de rochers ou de galets, est bien
+celle d'une petite
+mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle
+est nette,
+propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le
+léger
+mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers
+roses,
+de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à
+deux endroits
+surtout, à la sortie du Jourdain, près de
+Tarichée, et au bord de la
+plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres,
+où les vagues
+viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le
+ruisseau
+d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages.
+Des
+nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est
+éblouissant de
+lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément
+encaissées entre des
+roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des
+montagnes
+de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
+de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel;
+à l'ouest, les
+hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la
+Pérée, absolument
+arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère
+veloutée,
+forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
+très-élevée, qui, depuis Césarée de
+Philippe, court indéfiniment vers le
+sud.</p>
+<p>La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac
+occupe une
+dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de
+la
+Méditerranée<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>,
+et participe ainsi des conditions torrides de la mer
+Morte<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a
+ href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>. Une
+végétation abondante tempérait autrefois ces
+ardeurs
+excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
+aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai,
+eût jamais
+été le théâtre d'une prodigieuse
+activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve
+le pays fort tempéré<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>.
+Sans doute il y a eu ici, comme dans la
+campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des
+causes
+historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane
+contre
+les croisades, qui ont desséché, à la façon
+d'un vent de mort, le canton
+préféré de Jésus. La belle terre de
+Génésareth ne se doutait pas que
+sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses
+destinées.
+Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays
+qui eut le redoutable
+honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
+convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait,
+pour prix de sa
+gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que
+Jésus eût été
+plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme,
+obscur en son village?
+Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, <i>si</i>,
+au risque de
+compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût
+reconnu son
+Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?</p>
+<p>Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure
+l'un de l'autre,
+voilà donc le petit monde de Jésus à
+l'époque où nous sommes. Il ne
+semble pas être jamais entré à Tibériade,
+ville toute profane, peuplée
+en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas<a
+ name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a
+ href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>.
+Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région
+favorite. Il allait
+en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple<a
+ name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a
+ href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a>. Vers le
+nord, on le voit à Panéas ou Césarée de
+Philippe<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a
+ href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a>, au pied de
+l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de
+Tyr et de
+Sidon<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a
+ href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a>, pays qui devait
+être alors merveilleusement florissant. Dans
+toutes ces contrées, il était en plein paganisme<a
+ name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a
+ href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>. A
+Césarée, il vit
+la célèbre grotte du <i>Panium</i>, où l'on
+plaçait la source du Jourdain, et
+que la croyance populaire entourait d'étranges légendes<a
+ name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a
+ href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>; il put
+admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever
+près de là en l'honneur
+d'Auguste<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a
+ href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>; il s'arrêta
+probablement devant les nombreuses statues
+votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte,
+que la piété
+entassait déjà en ce bel endroit<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>.
+Un juif évhémériste, habitué à
+prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou
+pour des
+démons, devait considérer toutes ces
+représentations figurées comme des
+idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient
+les races
+plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune
+connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr,
+pouvait
+renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à
+celui des
+Juifs<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a
+ href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>. Le paganisme,
+qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque
+colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande
+industrie
+et de richesse profane<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a
+ href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>, durent peu lui
+sourire. Le monothéisme
+enlève toute aptitude à comprendre les religions
+païennes; le musulman
+jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas
+d'yeux. Jésus sans
+contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à
+sa rive
+bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses
+pensées était là; là, il
+trouvait foi et amour.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a
+ href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Luc,
+III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r.</i> XXX, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a
+ href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Jean, I,
+37 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a
+ href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> I, 5, 26
+et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a
+ href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> Daniel,
+VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a
+ href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> Dans
+Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au
+courant du sens de ce mot.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a
+ href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> Livre
+d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14;
+LXX, 1 (division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28;
+XIX,
+28; XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV,
+62; Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; <i>Actes</i>,
+VII,
+55. Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27,
+rapproché
+d'<i>Apoc</i>., I, 13; XIV, 14. L'expression, &laquo;Fils de la
+femme&raquo; pour le
+Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a
+ href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Jean, V,
+22, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a
+ href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Ce titre
+revient quatre-vingt-trois fois dans les
+Évangiles, et toujours dans les discours de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a
+ href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Il est
+vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire
+avec Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre
+que cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent
+être du
+II<sup>e</sup> et du III<sup>e</sup> siècle après J.-C.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a
+ href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> <i>B.J.</i>,
+III, X, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a
+ href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Matth.,
+IX, 4; Marc, II, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a
+ href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Matth.,
+XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV,
+46 et suiv., 23-24; Jean, IV, 44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a
+ href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Marc,
+VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a
+ href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> Matth.,
+XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a
+ href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Luc, IV,
+29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic
+qui est très-près de Nazareth, au-dessus de
+l'église actuelle des
+Maronites, et non du prétendu <i>Mont de la Précipitation</i>,
+à une heure de
+Nazareth. V. Robinson, II, 335 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a
+ href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> Matth.,
+IV, 13; Luc, IV, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a
+ href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> A
+Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à
+Jiseh
+(Giscala), à Kasyoun, à Nabartein, deux à
+Kefr-Bereim.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a
+ href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Je n'ose
+encore me prononcer sur l'âge de ces monuments,
+ni par conséquent affirmer que Jésus ait enseigné
+dans aucun d'eux. Quel
+intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la
+synagogue de Tell-Hum
+La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de
+toutes.
+Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
+grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance
+que prit le
+judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des
+Romains permet de
+croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au III<sup>e</sup>
+siècle,
+époque où Tibériade devint une sorte de capitale
+du judaïsme.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a
+ href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>II
+Esdr</i>., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II,
+3; Mischna, <i>Megilla</i>, III, 1; <i>Rosch hasschana</i>, IV, 7,
+etc. Voir
+surtout la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le
+Talmud de Babylone, <i>Sukka</i>, 51 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a
+ href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Philon,
+cité dans Eusèbe, <i>Proep. evang</i>., VIII, 7, et
+<i>Quod omnis probus liber</i>, &sect; 12; Luc, IV, 16; <i>Act.</i>
+XIII, 15; XV, 21;
+Mischna, <i>Megilla</i>, III, 4 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a
+ href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> <span
+ title="Archisunagôgos" lang="el">&#913;&#961;&#967;&#953;&#963;&#965;&#957;&#945;&#947;&#969;&#947;&#959;&#962;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a
+ href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> <span
+ title="Presbuteroi" lang="el">&#928;&#961;&#949;&#963;&#946;&#965;&#964;&#949;&#961;&#959;&#953;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a
+ href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> <span
+ title="Hupêretês" lang="el">&#933;&#960;&#951;&#961;&#949;&#964;&#951;&#962;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a
+ href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> <span
+ title="Apostoloi" lang="el">&#913;&#960;&#959;&#963;&#964;&#959;&#955;&#959;&#953;</span> ou <span title="angeloi"
+ lang="el">&#945;&#947;&#947;&#949;&#955;&#959;&#953;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a
+ href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> <span
+ title="Diachonos" lang="el">916()#;&#953;&#945;&#967;&#959;&#957;&#959;&#962;</span>. Marc, V, 22, 35 et
+suiv.; Luc, IV,
+20; VII, 3; VIII, 41, 49; XIII, 14; <i>Act</i>., XIII, 15; XVIII, 8,
+17;
+<i>Apoc</i>., II, 1; Mischna, <i>Joma</i>, VII, 1; <i>Rosch hasschana</i>,
+IV, 9; Talm.
+de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, I, 7; Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r</i>., XXX, 4, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a
+ href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a>
+Inscription de Bérénice, dans le <i>Corpus inscr.
+gr&aelig;c.</i>,
+n&deg; 5361; inscription de Kasyoun, dans la <i>Mission de
+Phénicie</i>, livre IV
+[sous presse].</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a
+ href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Matth.,
+V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII,
+11; XXI, 12; <i>Act.,</i> XXII, 19; XXVI, 11; <i>II Cor.,</i> XI, 24;
+Mischna,
+<i>Macoth,</i> III, 12 Talmud de Babyl., <i>Megilla</i>, 7b; Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r.,</i>
+XXX, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a
+ href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Matth.,
+XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab.,
+<i>Sukka,</i> 51 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a
+ href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> Matth.,
+IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV,
+15, 46, 31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a
+ href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> Luc, IV,
+16 et suiv. Comp. Mischna, <i>Joma</i>, VII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a
+ href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Matth.,
+VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV,
+22, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a
+ href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a>
+L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a
+ href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> On sait
+en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade.
+Talmud de Jérusalem, <i>Maasaroth</i>, III, I; <i>Schebiit</i>,
+IX, 1; <i>Erubin.</i>,
+vV7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a
+ href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> Marc,
+VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a
+ href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> A
+l'endroit nommé <i>Khorazi</i> ou <i>Bir-Kérazeh,</i>
+au-dessus
+de Tell-Hum.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a
+ href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a>
+L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec
+Capharnahum, bien que fortement attaquée depuis quelques
+années,
+conserve encore de nombreux défenseurs. Le meilleur argument
+qu'on
+puisse faire valoir en sa faveur est le nom même de <i>Tell-Hum,
+Tell </i>
+entrant dans le nom de beaucoup de villages et ayant pu remplacer
+<i>Caphar</i>. Impossible, d'un autre côté, de trouver
+près de Tell-Hum une
+fontaine répondant à ce que dit Josèphe <i>(B. J</i>.,
+III, x, 8). Cette
+fontaine de Capharnahum semble bien être Aïn-Medawara; mais
+Aïn-Medawara
+est à une demi-heure du lac, tandis que Capharnahum était
+une ville de
+pêcheurs sur le bord même de la mer (Matth., IV, 13; Jean,
+VI, 17). Les
+difficultés pour Bethsaïde sont plus grandes encore; car
+l'hypothèse,
+assez généralement admise, de deux Bethsaïdes, l'une
+sur la rive
+occidentale, l'autre sur la rive orientale du lac, et à deux ou
+trois
+lieues l'une de l'autre, a quelque chose de singulier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a
+ href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>B. J</i>.,
+III, x, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a
+ href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> <i>B. J.</i>,
+III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le <i>Gesta Dei
+per Francos</i>, I, 1075.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a
+ href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> C'est
+l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter,
+<i>Erd-kunde,</i> XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu
+près avec celle
+de M. de Bertou <i>(Bulletin de la Soc. de géogr</i>., 2e
+série, XII, p.
+146).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a
+ href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> La
+dépression de la mer Morte est du double.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a
+ href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> <i>B. J</i>.,
+III, x, 7 et 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a
+ href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XVIII, II, 3; <i>Vita</i>, 12, 13, 64.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a
+ href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> J'adopte
+l'opinion de M. Thomson (<i>The Land and the
+Book</i>, II, 34 et suiv.), d'après laquelle la Gergésa
+de Matthieu (VIII,
+28), identique à la ville chananéenne de <i>Girgasch</i>
+(<i>Gen.</i>, X, 16; XV,
+21; <i>Deut.</i>, VII, 1; <i>Josué</i>, XXIV, 11), serait
+l'emplacement nommé
+maintenant <i>Kersa</i> ou <i>Gersa</i>, sur la rive orientale,
+à peu près
+vis-à-vis de Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment <i>Gadara</i>
+ou
+<i>Gerasa</i> au lieu de <i>Gergesa. Gerasa</i> est une leçon
+impossible, les
+évangélistes nous apprenant que la ville en question
+était près du lac
+et vis-à-vis de la Galilée. Quant à Gadare,
+aujourd'hui <i>Om-Keis</i>, à une
+heure et demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales
+données
+par Marc et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs
+que
+<i>Gergesa</i> soit devenue <i>Gerasa</i>, nom bien plus connu, et que
+les
+impossibilités topographiques qu'offrait cette dernière
+lecture aient
+fait adopter <i>Gadara</i>. Cf. Orig., <i>Comment. in Joann.</i>, VI,
+24; X, 10;
+Eusèbe et saint Jérôme, <i>De situ et nomin. loc.
+hebr.</i>, aux mots <span title="Gergesa, Gergasei" lang="el">&#915;&#949;&#961;&#947;&#949;&#963;&#945;,
+&#915;&#949;&#961;&#947;&#945;&#963;&#949;&#953;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a
+ href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> Matth.,
+XVI, 13; Marc, VIII, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a
+ href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> Matth.,
+XV, 21; Marc, VII, 24, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a
+ href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> Jos., <i>Vita</i>,
+13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a
+ href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XV, x, 3; <i>B.J.</i>, I, xxi, 3; III, x, 7;
+Benjamin de Tudèle, p. 46, édit. Asher.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a
+ href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XV, x, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a
+ href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Corpus.
+inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 4537, 4538, 4538 <i>b</i>, 4539.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a
+ href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> Lucianus
+(ut fertur), <i>De dea syria</i>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a
+ href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> Les
+traces de la riche civilisation païenne de ce temps
+couvrent encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui
+forment le massif du cap Blanc et du cap Nakoura.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h2>
+<h2>LES DISCIPLES DE JÉSUS.</h2>
+<p>Dans ce paradis terrestre,
+que les grandes révolutions de l'histoire
+avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite
+harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine
+d'un sentiment
+gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins
+d'eau
+les plus poissonneux du monde<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>;
+des pêcheries très-fructueuses
+s'étaient établies, surtout à Bethsaïde,
+à Capharnahum, et avaient
+produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient
+une
+société douce et paisible, s'étendant par de
+nombreux liens de parenté
+dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu
+occupée
+laissait toute liberté à leur imagination. Les
+idées sur le royaume de
+Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de
+créance
+que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
+sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux.
+Ce n'était pas notre
+sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent
+peut-être la
+bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs
+mœurs
+étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent
+et de
+fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
+populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
+fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie
+famille. Il s'y
+installa comme un des leurs; Capharnahum devint &laquo;sa ville<a
+ name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a
+ href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>&raquo;, et au
+milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères
+sceptiques,
+l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.</p>
+<p>Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile
+agréable et des
+disciples dévoués. C'était celle de deux
+frères, tous deux fils d'un
+certain Jonas, qui probablement était mort à
+l'époque où Jésus vint se
+fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient
+Simon, surnommé
+<i>Céphas</i> ou <i>Pierre</i>, et André. Nés
+à Bethsaïde<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a
+ href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>, ils se trouvaient
+établis à Capharnahum <a name="page_150"></a>quand
+Jésus commença
+sa vie publique. Pierre
+était marié et avait des enfants; sa belle-mère
+demeurait chez lui<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a
+ href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a>.
+Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement<a
+ name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a
+ href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>. André
+paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et
+Jésus l'avait peut-être
+connu sur les bords du Jourdain<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>.
+Les deux frères continuèrent
+toujours, même à l'époque où il semble
+qu'ils devaient être le plus
+occupés de leur maître, à exercer le métier
+de pêcheurs<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a
+ href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>. Jésus, qui
+aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux
+des
+pêcheurs d'hommes<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a
+ href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>. En effet, parmi
+tous ses disciples, il n'en eut
+pas de plus fidèlement attachés.</p>
+<p>Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée,
+pêcheur aisé et patron de
+plusieurs barques<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a
+ href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>, offrit à
+Jésus un accueil empressé. Zébédée
+avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un
+jeune fils, Jean, qui
+plus tard fut appelé à jouer un rôle si
+décisif dans l'histoire du
+christianisme naissant. <a name="page_151"></a>Tous deux
+étaient disciples
+zélés. Salomé,
+femme de Zébédée, fut aussi fort attachée
+à Jésus et l'accompagna
+jusqu'à la mort<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a
+ href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
+<p>Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait
+avec
+elles ces manières réservées qui rendent possible
+une fort douce union
+d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et
+des femmes,
+qui a empêché chez les peuples sémitiques tout
+développement délicat,
+était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins
+rigoureuse
+dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois
+ou
+quatre galiléennes dévouées accompagnaient
+toujours le jeune maître et
+se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour
+tour<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a
+ href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>. Elles apportaient
+dans la secte nouvelle un élément
+d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà
+l'importance.
+L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre
+dans le monde le
+nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une
+personne fort exaltée.
+Selon le langage du temps, elle avait été
+possédée de sept démons<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>,
+c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de
+maladies nerveuses et en
+apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et
+douce, calma cette
+organisation troublée. La Magdaléenne lui fut
+fidèle jusqu'au Golgotha,
+et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car
+elle
+fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la
+résurrection,
+ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
+intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le
+suivaient
+sans cesse et le servaient<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>.
+Quelques-unes étaient riches, et
+mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de
+vivre sans
+exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors<a
+ name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a
+ href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p>
+<p>Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient
+pour
+leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde,
+Nathanaël, fils de Tolmaï
+ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la
+première époque<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>;
+Matthieu, probablement celui-là même qui fut le
+Xénophon du
+christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme
+tel il maniait
+sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être
+songeait-il dès lors à écrire ces <i>Logia</i><a
+ name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a
+ href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>, qui sont la base
+de ce
+que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi
+les
+disciples Thomas, ou Didyme<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>,
+qui douta quelquefois, mais qui paraît
+avoir été un homme de cœur et de généreux
+entraînements<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a
+ href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>; un Lebbée
+ou Taddée; un Simon le Zélote<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>,
+peut-être disciple de Juda le
+Gaulonite, appartenant à ce parti des <i>Kenaïm</i>,
+dès lors existant, et
+qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les
+mouvements du peuple
+juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
+exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si
+épouvantable renom.
+C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth
+était une ville de
+l'extrême sud de la tribu de Juda<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>,
+à une journée au delà d'Hébron.</p>
+<p>Nous avons vu que la famille de Jésus était en
+général peu portée vers
+lui<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a
+ href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cependant Jacques
+et Jude, ses cousins par Marie Cléophas,
+faisaient dès lors partie des disciples, et Marie
+Cléophas elle-même
+fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire<a
+ name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a
+ href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>. A cette
+époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère.
+C'est seulement après la
+mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération<a
+ name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a
+ href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a> et que
+les disciples cherchent à se l'attacher<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>.
+C'est alors aussi que les
+membres de la famille du fondateur, sous le titre de
+&laquo;frères du
+Seigneur&raquo;, forment un groupe influent, qui fut longtemps à
+la tête de
+l'église de Jérusalem<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>,
+et qui après le sac de la ville se réfugia
+en Batanée<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a
+ href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>. Le seul fait de
+l'avoir approché devenait un avantage
+décisif, de la même manière qu'après la mort
+de Mahomet, les femmes et
+les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son
+vivant,
+furent de grandes autorités.</p>
+<p>Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des
+préférences et en
+quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de
+Zébédée, Jacques
+et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils
+étaient
+pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés
+avec esprit
+&laquo;Fils du tonnerre,&raquo; à cause de leur zèle
+excessif, qui, s'il eût disposé
+de la foudre, en eût trop souvent fait usage<a
+ name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a
+ href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>. Jean, surtout,
+paraît
+avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine
+familiarité. Peut-être
+ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une
+façon où
+l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il
+exagéré
+l'affection de cœur que son maître lui aurait portée<a
+ name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a
+ href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>. Ce qui est
+plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques,
+Simon
+Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et
+Jean, son frère, forment
+une sorte de comité intime que Jésus appelle à
+certains moments où il se
+défie de la foi et de l'intelligence des autres<a
+ name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a
+ href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>. Il semble
+d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans
+leurs
+pêcheries<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a
+ href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>. L'affection de
+Jésus pour Pierre était profonde. Le
+caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier
+mouvement,
+plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à
+sourire de ses façons
+décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au
+maître ses doutes naïfs,
+ses répugnances, ses faiblesses tout humaines<a
+ name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a
+ href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, avec une
+franchise
+honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint
+Louis. Jésus le
+reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime.
+Quant à
+Jean, sa jeunesse<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a
+ href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>, son exquise
+tendresse de cœur<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a
+ href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a> et son
+imagination vive<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a
+ href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a> devaient avoir
+beaucoup de charme. La personnalité
+de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si
+vigoureux au
+christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il
+écrivit
+sur son maître cet évangile bizarre<a
+ name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a
+ href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a> qui renferme de si
+précieux
+renseignements, mais où, selon nous, le caractère de
+Jésus est faussé
+sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante
+et trop
+profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers
+évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme
+Platon l'a été de
+Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec
+l'inquiétude fébrile d'une
+âme exaltée, il transforma son maître en voulant le
+peindre, et parfois
+il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient
+altéré son œuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas
+toujours dans la
+composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.</p>
+<p>Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte
+naissante.
+Tous devaient s'appeler &laquo;frères,&raquo; et Jésus
+proscrivait absolument les
+titres de supériorité, tels que <i>rabbi</i>,
+&laquo;maître, père,&raquo; lui seul étant
+maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand
+devait être le serviteur
+des autres<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a
+ href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>. Cependant Simon
+Barjona se distingue, entre ses égaux,
+par un degré tout particulier d'importance. Jésus
+demeurait chez lui et
+enseignait dans sa barque<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>;
+sa maison était le centre de la
+prédication évangélique. Dans le public, on le
+regardait comme le chef
+de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux
+péages s'adressent
+pour faire acquitter les droits dus par la communauté<a
+ name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a
+ href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>. Le premier,
+Simon avait reconnu Jésus pour le Messie<a
+ name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a
+ href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>. Dans un moment
+d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples:
+&laquo;Et vous aussi,
+voulez-vous vous en aller?&raquo; Simon répondit: &laquo;A qui
+irions-nous,
+Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle<a
+ name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a
+ href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>.&raquo;
+Jésus à diverses
+reprises lui déféra dans son église une certaine
+primauté<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a
+ href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>, et lui
+donna le surnom syriaque de <i>Képha</i> (pierre), voulant
+signifier par là
+qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice<a
+ name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a
+ href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>. Un moment,
+même, il semble lui promettre &laquo;les clefs du royaume du
+ciel,&raquo; et lui
+accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions
+toujours
+ratifiées dans l'éternité<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p>
+<p>Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un
+peu de jalousie.
+La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
+de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des
+trônes, à la
+droite et à la gauche du maître, pour juger les douze
+tribus
+d'Israël<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a
+ href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>. On se demandait
+qui serait alors le plus près du Fils de
+l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
+assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient
+à ce rang. Préoccupés
+d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère,
+Salomé, qui un jour
+prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places
+d'honneur pour ses
+fils<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a
+ href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>. Jésus
+écarta la demande par son principe habituel que celui
+qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux
+appartiendra aux
+petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un
+grand
+mécontentement contre Jacques et Jean<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>.
+La même rivalité semble
+poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le
+narrateur déclarer sans
+cesse qu'il a été le &laquo;disciple chéri&raquo;
+auquel le maître en mourant a
+confié sa mère, et chercher systématiquement
+à se placer près de Simon
+Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances
+importantes où les évangélistes plus anciens
+l'avaient omis<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a
+ href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p>
+<p>Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on
+sait quelque
+chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout
+cas, aucun d'eux
+n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul,
+Matthieu, ou Lévi,
+fils d'Alphée<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a
+ href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a>, avait
+été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce
+nom en Judée n'étaient pas les fermiers
+généraux, hommes d'un rang élevé
+(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome <i>publicani</i><a
+ name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a
+ href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>.
+C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des
+employés de bas
+étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à
+Damas, l'une des
+plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en
+touchant le
+lac<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a
+ href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, y multipliait
+fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui
+était peut-être sur la voie, en possédait un
+nombreux personnel<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a
+ href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>.
+Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
+passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour
+eux, était le
+signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le
+Gaulonite,
+soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les
+douaniers
+étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On
+ne les nommait qu'en
+compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
+infâme<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a
+ href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>. Les juifs qui
+acceptaient de telles fonctions étaient
+excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse
+était maudite,
+et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent<a
+ name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a
+ href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>. Ces
+pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre
+eux. Jésus
+accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y
+avait, selon le langage
+du temps, &laquo;beaucoup de douaniers et de pécheurs.&raquo; Ce
+fut un grand
+scandale<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a
+ href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>. Dans ces maisons
+mal famées, on risquait de rencontrer de
+la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu
+soucieux de
+choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher
+à relever les
+classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte
+aux plus
+vifs reproches des dévots.</p>
+<p>Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme
+infini de sa
+personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard
+tombant sur une
+conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être
+éveillée, lui faisaient
+un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice
+innocent,
+qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
+voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
+circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha
+Nathanaël<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a
+ href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a>,
+Pierre<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a
+ href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>, la Samaritaine<a
+ name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a
+ href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>. Dissimulant la
+vraie cause de sa
+force, je veux dire sa supériorité sur ce qui
+l'entourait, il laissait
+croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui
+d'ailleurs étaient
+pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui
+découvrait les
+secrets et lui ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
+sphère supérieure à celle de l'humanité. On
+disait qu'il conversait sur
+les montagnes avec Moïse et Élie<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>;
+on croyait que, dans ses moments
+de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
+établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel<a
+ name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a
+ href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a
+ href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Matth.,
+IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, I, 44; XXI, 1
+et suiv.; Jos., <i>B.J.</i>, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le <i>Gesta
+Dei
+per Francos</i>, I, p. 1075.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a
+ href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> Matth.,
+IX, 1; Marc, II, 1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a
+ href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Jean, I,
+44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a
+ href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Matth.,
+VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; <i>1 Cor</i>., IX,
+5; 1 Petr., V, 13; Clém. Alex., <i>Strom</i>., III, 6; VII, 11;
+Pseudo-Clem.,
+<i>Recogn</i>., VII, 25; Eusèbe, <i>H. E</i>., III, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a
+ href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> Matth.,
+VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a
+ href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> Jean, I,
+40 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a
+ href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Matth.,
+IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a
+ href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Matth.,
+IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a
+ href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Marc, I,
+20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a
+ href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> Matth.,
+XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a
+ href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> Matth.,
+XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3;
+XXIII, 49.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a
+ href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> Marc,
+XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. <i>Tobie</i>, III, 8; VI, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a
+ href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Luc,
+VIII, 3; XXIV, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a
+ href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Luc,
+VIII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a
+ href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Jean, I,
+44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification
+de Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous
+le nom de
+<i>Bar-Tholomé</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a
+ href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Papias,
+dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a
+ href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Ce
+second nom est la traduction grecque du premier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a
+ href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> Jean,
+XI, 16; XX, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a
+ href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Matth.,
+X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; <i>Act.</i>, I, 13;
+Évangile des Ébionim, dans Épiphane, <i>Adv.
+h&aelig;r.</i>, XXX, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a
+ href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a>
+Aujourd'hui <i>Kuryétein</i> ou <i>Kereitein</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a
+ href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> La
+circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble
+supposer qu'à aucune époque de la vie publique de
+Jésus, ses propres
+frères ne se rapprochèrent de lui.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a
+ href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> Matth.,
+XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a
+ href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Act.</i>,
+I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà
+un grand respect pour Marie.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a
+ href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Jean,
+XIX, 25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a
+ href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> V.
+ci-dessus, p. <a href="#page_88">88-89</a>, note.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a
+ href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Jules
+Africain, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, I, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a
+ href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> Marc,
+III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX,
+49 et suiv., 54 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a
+ href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> Jean,
+XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4;
+XXI, 7, 20 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a
+ href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> Matth.,
+XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3;
+XIV, 33; Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait
+communiqué à ces trois
+disciples une gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne
+heure
+répandue. Il est singulier que Jean, dans son évangile,
+ne mentionne pas
+une fois Jacques, son frère.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a
+ href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> Matth.,
+IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a
+ href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> Matth.,
+XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a
+ href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Il
+paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son
+évangile, XXI, 15-23, et les anciennes autorités
+recueillies par Eusèbe,
+<i>H.E.</i>, III, 20, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a
+ href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> Voir les
+épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont
+sûrement du même auteur que le quatrième
+évangile.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a
+ href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> Nous
+n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse
+est de lui.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a
+ href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> La
+tradition commune me semble sur ce point suffisamment
+justifiée. Il est, du reste, évident que l'école
+de Jean retoucha son
+évangile après lui (voir tout le <a href="#CHAPITRE_XXI">chap.
+XXI</a>).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a
+ href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Matth.,
+XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34;
+X, 42-46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a
+ href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Luc, V,
+3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a
+ href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> Matth.,
+XVII, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a
+ href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> Matth.,
+XVI, 16-17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a
+ href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> Jean,
+VI, 68-70.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a
+ href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Matth.,
+X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.;
+<i>Act.,</i>, I, II, V, etc.; <i>Gal.,</i> I, 18; II, 7-8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a
+ href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Matth,
+XVI, 18; Jean, I, 42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a
+ href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Matth.,
+XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII,
+18), le même pouvoir est accordé à tous les
+apôtres.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a
+ href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> Matth.,
+XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46;
+XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a
+ href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> Matth.,
+XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a
+ href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> Marc, X,
+41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a
+ href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> Jean,
+XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.;
+XXI, 7, 21. Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé
+est probablement
+Jean.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a
+ href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> Matth.,
+IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27;
+VI, 15; <i>Act</i>., I, 13. Évangile des Ébionim, dans
+Épiph., <i>Adv. h&aelig;r.,</i>
+XXX, 13. Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse
+paraître, que
+ces deus noms ont été portés par le même
+personnage. Le récit <i>Matth</i>.,
+IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des
+légendes de vocations
+d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a
+certainement
+pas été écrit par l'apôtre même dont
+il y est question. Mais il faut se
+rappeler que, dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule
+partie qui
+soit de l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir
+Papias, dans
+Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a
+ href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a>
+Cicéron, <i>De provinc. consular</i>., 5; <i>Pro Plancio, 9;</i>
+Tac., <i>Ann.</i> IV, 6; Pline, <i>Hist. nat</i>., XII, 32; Appien, <i>Bell.
+civ</i>.,
+II, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a
+ href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Elle est
+restée célèbre, jusqu'au temps des croisades,
+sous le nom de <i>Via maris</i>. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV,
+13-18; Tobie,
+i. Je pense que le chemin taillé dans le roc, près
+d'Aïn-et-Tin, en
+faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le <i>Pont
+des
+filles de Jacob</i>, tout comme aujourd'hui. Une partie de la route
+d'Aïn-et-Tin a ce pont est de construction antique.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a
+ href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> Matth.
+IX, 9 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a
+ href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Matth.,
+V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI,
+31-32; Marc, II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7;
+Lucien, <i>Necyomant</i>., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat.
+XIV, p.
+269 (edit. Emperius); Mischna, <i>Nedarim</i>, III, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a
+ href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> Mischna,
+<i>Baba Kama</i>, X, 1; Talmud de Jérusalem, <i>Demai,</i>
+II, 3; Talmud de Bab., <i>Sanhédrin</i>, 25 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a
+ href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Luc, V,
+29 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a
+ href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> Jean, I,
+48 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a
+ href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> Jean, I,
+42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a
+ href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> Jean,
+IV, 17 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a
+ href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> Matth.,
+XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a
+ href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Matth.,
+IV, 11; Marc, I, 13.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></h2>
+<h2>PRÉDICATIONS DU LAC.</h2>
+<p>Tel était le groupe qui,
+sur les bords du lac de Tibériade, se pressait
+autour de Jésus. L'aristocratie y était
+représentée par un douanier et
+par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de
+pêcheurs et de
+simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient
+l'esprit faible,
+ils croyaient aux spectres et aux esprits<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.
+Pas un élément de
+culture hellénique n'avait pénétré dans ce
+premier cénacle;
+l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais
+le cœur et la
+bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la
+Galilée faisait de
+l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel
+enchantement. Ils
+préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux,
+bercés
+doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur
+ses
+bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule
+ainsi à
+la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel
+contact
+avec la nature, les songes de ces nuits passées à la
+clarté des étoiles,
+sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une
+telle
+nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans
+les astres la
+promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle
+mystérieuse par
+laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A
+l'époque
+de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre
+refroidie. La nue
+s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
+descendaient sur sa tête<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>;
+les visions du royaume de Dieu étaient
+partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil clair et doux de
+ces âmes simples contemplait l'univers en sa source
+idéale; le monde
+dévoilait peut-être son secret à la conscience
+divinement lucide de ces
+enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur
+mérita un jour de voir
+Dieu.</p>
+<p>Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein
+air. Tantôt,
+il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés
+sur le
+rivage<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a
+ href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>. Tantôt, il
+s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
+où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe
+fidèle allait
+ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître
+dans
+leur première fleur. Un doute naïf s'élevait
+parfois, une question
+doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait
+taire
+l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
+germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume
+près de
+venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les
+maîtres du
+monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était
+l'avènement sur terre
+de l'universelle consolation:</p>
+<div class="blockquot">
+<p>&laquo;Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car
+c'est
+à eux qu'appartient le royaume des cieux!</p>
+<p> Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!</p>
+<p> Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!</p>
+<p> Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
+rassasiés!</p>
+<p> Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront
+miséricorde!</p>
+<p> Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu!</p>
+<p> Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de
+Dieu!</p>
+<p> Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car
+le royaume des cieux est à eux!<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>&raquo;</p>
+</div>
+<p>Sa prédication était suave et douce, toute pleine de
+la nature et du
+parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons
+les
+plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
+des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son
+style
+n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup
+plus du
+tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des
+docteurs
+juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le <i>Pirké
+Aboth</i>. Ses développements avaient peu d'étendue, et
+formaient des
+espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles
+cousues ensemble ont
+composé plus tard ces longs discours qui furent écrits
+par
+Matthieu<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a
+ href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>. Nulle transition
+ne liait ces pièces diverses;
+d'ordinaire cependant une même inspiration les
+pénétrait et en faisait
+l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître
+excellait. Rien
+dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce
+genre
+délicieux<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a
+ href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>. C'est lui qui l'a
+créé. Il est vrai qu'on trouve dans
+les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de
+la
+même facture que les paraboles évangéliques<a
+ name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a
+ href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>. Mais il est
+difficile
+d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci.
+L'esprit
+de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent
+également le
+christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour
+expliquer ces analogies.</p>
+<p>Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour
+le vain appareil
+de &laquo;confortable&raquo; dont nos tristes pays nous font une
+nécessité, était la
+conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en
+Galilée. Les
+climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle
+contre le
+dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du
+bien-être et du
+luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu
+nombreux sont
+les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires
+de la vie y
+sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement
+de la
+maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé.
+L'alimentation forte et régulière des climats peu
+généreux passerait
+pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des
+vêtements, comment
+rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux
+oiseaux du ciel?
+Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il
+donne
+ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux
+vêtus que
+l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui,
+lorsqu'il
+n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à
+l'élévation des âmes,
+inspirait à Jésus des apologues charmants:
+&laquo;N'enfouissez pas en terre,
+disait-il, des trésors que les vers et la rouille
+dévorent, que les
+larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des
+trésors dans le
+ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est
+ton trésor, là
+aussi est ton cœur<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a
+ href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>. On ne peut servir
+deux maîtres; ou bien on
+hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on
+délaisse
+l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>.
+C'est pourquoi je
+vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
+soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir
+votre
+corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
+noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne
+sèment ni ne
+moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père
+céleste les
+nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui
+d'entre
+vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée
+à sa taille? Et
+quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez
+les lis
+des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
+Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un
+d'eux. Si Dieu
+prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
+aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il
+point pour
+vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété:
+Que
+mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce
+sont les
+païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre
+Père céleste sait
+que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice
+et le
+royaume de Dieu<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a
+ href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>, et tout le reste
+vous sera donné par surcroît. Ne
+vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A
+chaque
+jour suffit sa peine<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a
+ href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>.&raquo;</p>
+<p>Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la
+destinée de la secte
+naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se
+reposant sur le
+Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait
+pour première
+règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui
+étouffe en
+l'homme le germe de tout bien<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>.
+Chaque jour elle demandait à Dieu le
+pain du lendemain<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a
+ href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. A quoi bon
+thésauriser? Le royaume de Dieu va
+venir. &laquo;Vendez ce que vous possédez et donnez-le en
+aumône, disait le
+maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
+trésors qui ne se dissipent pas<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>.&raquo;
+Entasser des économies pour des
+héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé<a
+ name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a
+ href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>? Comme
+exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas
+d'un homme qui,
+après avoir élargi ses greniers et s'être
+amassé du bien pour de longues
+années, mourut avant d'en avoir joui<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>!
+Le brigandage, qui était
+très-enraciné en Galilée<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>,
+donnait beaucoup de force à cette manière
+de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
+favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu
+sûre,
+était le vrai déshérité. Dans nos
+sociétés établies sur une idée
+très-rigoureuse de la propriété, la position du
+pauvre est horrible; il
+n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs,
+d'herbe,
+d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce
+sont là
+des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le
+propriétaire n'a
+qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.</p>
+<p>Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre
+la
+trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives
+fondées sur la
+vie cénobitique. Un élément communiste entrait
+dans toutes ces sectes,
+également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le
+messianisme,
+tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
+social. Par une existence douce, réglée, contemplative,
+laissant sa part
+à la liberté de l'individu, ces petites églises
+croyaient inaugurer sur
+la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse,
+fondées
+sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu,
+préoccupaient
+les âmes élevées et produisaient de toutes parts
+des essais hardis,
+sincères, mais de peu d'avenir.</p>
+<p>Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont
+très-difficiles à
+préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas
+toujours des
+rapports), était ici certainement leur frère. La
+communauté des biens
+fut quelque temps de règle dans la société nouvelle<a
+ name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a
+ href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>. L'avarice
+était le péché capital<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>;
+or il faut bien remarquer que le péché
+&laquo;d'avarice,&raquo; contre lequel la morale chrétienne a
+été si sévère, était
+alors le simple attachement à la propriété. La
+première condition pour
+être disciple de Jésus était de réaliser sa
+fortune et d'en donner le
+prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette
+extrémité n'entraient
+pas dans la communauté<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>.
+Jésus répétait souvent que celui qui a
+trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses
+biens, et
+qu'en cela il fait encore un marché avantageux. &laquo;L'homme
+qui a découvert
+l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un
+instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le
+joaillier qui a
+trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et
+achète la
+perle<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a
+ href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>.&raquo;
+Hélas! les inconvénients de ce régime ne
+tardèrent pas à se
+faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda
+de;
+Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse
+commune<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a
+ href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>; ce qu'il y a de
+sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.</p>
+<p>Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du
+ciel que dans
+celles de la terre, enseignait une économie politique plus
+singulière
+encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour
+s'être
+fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître,
+afin que les
+pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les
+pauvres,
+en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y
+recevront que
+ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant
+à l'avenir, doit
+donc chercher à les gagner. &laquo;Les Pharisiens, qui
+étaient des avares, dit
+l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui<a
+ name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a
+ href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>.&raquo;
+Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? &laquo;Il y
+avait un
+homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et
+qui tous les
+jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre,
+nommé Lazare, qui
+était couché à sa porte, couvert d'ulcères,
+désireux de se rassasier des
+miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
+lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il
+fut
+porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut
+aussi et fut
+enterré<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a
+ href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>. Et du fond de
+l'enfer, pendant qu'il était dans les
+tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
+sein. Et s'écriant, il dit: &laquo;Père Abraham, aie
+pitié de moi, et envoie
+Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
+rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette
+flamme.&raquo;
+Mais Abraham lui dit: &laquo;Mon fils, songe que tu as eu ta part de
+bien
+pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est
+consolé, et
+tu es dans les tourments<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a
+ href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>.&raquo; Quoi de
+plus juste? Plus tard on appela
+cela la parabole du &laquo;mauvais riche.&raquo; Mais c'est purement et
+simplement
+la parabole du &laquo;riche.&raquo; Il est en enfer parce qu'il est
+riche, parce
+qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien,
+tandis
+que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment
+où, moins
+exagéré, Jésus ne présente l'obligation de
+vendre ses biens et de les
+donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
+cette déclaration terrible: &laquo;Il est plus facile à
+un chameau de passer
+par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le
+royaume de
+Dieu<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a
+ href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>.&raquo;</p>
+<p>Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci
+Jésus,
+ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de
+lui
+pour l'éternité le vrai créateur de la paix de
+l'âme, le grand
+consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait
+&laquo;les
+sollicitudes de ce monde,&raquo; Jésus put aller à
+l'excès et porter atteinte
+aux conditions essentielles de la société humaine; mais
+il fonda ce haut
+spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de
+joie à
+travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite
+justesse que
+l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de
+moralité,
+viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse
+aller,
+des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie
+outre
+mesure<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a
+ href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>.
+L'Évangile, de la sorte, a été le suprême
+remède aux ennuis
+de la vie vulgaire, un perpétuel <i>sursum corda</i>, une
+puissante
+distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel
+comme celui
+de Jésus à l'oreille de Marthe: &laquo;Marthe, Marthe, tu
+t'inquiètes de
+beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.&raquo;
+Grâce à Jésus,
+l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou
+humiliants
+devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos
+civilisations
+affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a
+été comme le parfum
+d'un autre monde, comme une &laquo;rosée de l'Hermon<a
+ name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a
+ href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>&raquo;, qui a
+empêché la
+sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement
+le champ de Dieu.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a
+ href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Matth.,
+XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI,
+19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a
+ href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Jean, I,
+51.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a
+ href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> Matth.,
+XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a
+ href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> Matth.,
+V, 3-10; Luc, VI, 20-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a
+ href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> C'est ce
+qu'on appelait les <span title="Logia kyriaka" lang="el">&#923;&#959;&#947;&#953;&#945; &#954;&#965;&#961;&#953;&#945;&#954;&#945;</span>.
+Papias, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a
+ href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a>
+L'apologue, tel que nous le trouvons <i>Juges</i>, IX, 8 et
+suiv., <i>II Sam</i>., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de
+forme avec
+la parabole évangélique. La profonde originalité
+de celle-ci est dans le
+sentiment qui la remplit.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a
+ href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> Voir
+surtout le <i>Lotus de la bonne loi</i>, ch. III et IV.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a
+ href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Comparez
+Talm. de Bab., <i>Baba Bathra,</i> 11 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a
+ href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> Dieu des
+richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus
+dans la mythologie phénicienne et syrienne.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a
+ href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> J'adopte
+ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a
+ href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Matth.,
+VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI,
+13. Comparez les préceptes <i>Luc</i>, X, 7-8, pleins du
+même sentiment naïf,
+et Talmud de Babylone, <i>Sota</i>, 48 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a
+ href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Matth.,
+XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a
+ href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> Matth.,
+VI, 11; Luc, XI, 3. C'est le sens du mot <span title="epiousios"
+ lang="el">&#949;&#960;&#953;&#959;&#965;&#963;&#953;&#959;&#962;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a
+ href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> Luc,
+XII, 33-34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a
+ href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Luc,
+XII, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a
+ href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Luc,
+XII, 16 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a
+ href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Jos, <i>Ant</i>.,
+XVII, x, 4 et suiv.; <i>Vita</i>, 11, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a
+ href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> Act.,
+IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a
+ href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> Matth.,
+XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a
+ href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Matth.,
+XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII,
+22-23, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a
+ href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Matth.,
+XIII, 44-46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a
+ href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> Jean,
+XII, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a
+ href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Luc,
+XVI, 1-14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a
+ href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> Voir le
+texte grec.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a
+ href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Luc,
+XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance
+communiste très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et
+je pense qu'il
+a exagéré celle nuance de l'enseignement de Jésus.
+Mais les traits des
+<span title="Logia" lang="el">&#923;&#959;&#947;&#953;&#945;</span> de Matthieu sont
+suffisamment significatifs.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a
+ href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Matth.,
+XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette
+locution proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., <i>Berakoth</i>,
+55
+<i>b, Baba metsia</i>, 38 <i>b</i>) et dans le Coran (Sur., VII, 38).
+Origène et
+les interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique,
+ont cru qu'il
+s'agissait d'un câble (<span title="kamilos" lang="el">&#954;&#945;&#956;&#953;&#955;&#959;&#962;</span>).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a
+ href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Matth.,
+XIII, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a
+ href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Ps.
+CXXXIII, 3.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h2>
+<h2>LE ROYAUME DE DIEU
+CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.</h2>
+<p>Ces maximes, bonnes pour un
+pays où la vie se nourrit d'air et de jour,
+ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
+confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à
+une secte
+naïve, persuadée à chaque instant que son utopie
+allait se réaliser.
+Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
+société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le
+monde officiel de son
+temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit
+son parti avec
+une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au cœur
+sec et aux
+étroits préjugés, il se tourna vers les simples.
+Une vaste substitution
+de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1&deg; pour les enfants
+et
+pour ceux qui leur ressemblent; 2&deg; pour les rebutés de ce
+monde,
+victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble;
+3&deg;
+pour les hérétiques et schismatiques, publicains,
+samaritains, païens de
+Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au
+peuple
+et le légitimait<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a
+ href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>:
+Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses
+serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns
+maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
+comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce
+seront
+les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
+carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
+remplir la salle, &laquo;et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux
+qui
+étaient invités ne goûtera mon festin.&raquo;</p>
+<p>Le pur <i>ébionisme</i>, c'est-à-dire la doctrine que
+les pauvres (<i>ébionim</i>)
+seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir,
+fut donc la
+doctrine de Jésus. &laquo;Malheur à vous, riches,
+disait-il, car vous avez
+votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant
+rassasiés, car
+vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous
+gémirez et
+vous pleurerez<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a
+ href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.&raquo;
+&laquo;Quand tu fais un festin, disait-il encore,
+n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
+réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu
+fais un repas,
+invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
+mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera
+rendu
+dans la résurrection des justes<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.&raquo;
+C'est peut-être dans un sens
+analogue qu'il répétait souvent: &laquo;Soyez de bons
+banquiers<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a
+ href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>,&raquo;
+c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu,
+en
+donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe:
+&laquo;Donner
+au pauvre, c'est prêter à Dieu<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.&raquo;</p>
+<p>Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le
+mouvement démocratique
+le plus exalté dont l'humanité ait gardé le
+souvenir (le seul aussi qui
+ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de
+l'idée pure),
+agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est
+le
+vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
+retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament.
+L'histoire
+d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit
+populaire a le
+plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et
+en un sens les
+plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands
+et
+établi une étroite relation d'une part entre les mots de
+&laquo;riche, impie,
+violent, méchant,&raquo; de l'autre entre les mots de
+&laquo;pauvre, doux, humble,
+pieux<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a
+ href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>.&raquo; Sous les
+Séleucides, les aristocrates ayant presque tous
+apostasié et passé à l'hellénisme, ces
+associations d'idées ne firent
+que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des
+malédictions plus
+violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les
+riches,
+les puissants<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a
+ href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>. Le luxe y est
+présenté comme un crime. Le &laquo;Fils de
+l'homme,&raquo; dans cette Apocalypse bizarre, détrône les
+rois, les arrache à
+leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer<a
+ name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a
+ href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>. L'initiation de
+la Judée à la vie profane, l'introduction récente
+d'un élément tout
+mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse
+réaction en
+faveur de la simplicité patriarcale. &laquo;Malheur à
+vous qui méprisez la
+masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous
+qui bâtissez vos
+palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
+briques qui les composent est un péché<a
+ name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a
+ href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>.&raquo; Le nom de
+&laquo;pauvre&raquo;
+(<i>ébion</i>) était devenu synonyme de
+&laquo;saint,&raquo; d'&laquo;ami de Dieu.&raquo; C'était le
+nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient
+à se donner; ce fut
+longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la
+Batanée et du Hauran
+(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles
+à la langue comme aux enseignements
+primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi
+eux les
+descendants de sa famille<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.
+A la fin du II<sup>e</sup> siècle, ces bons
+sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait
+emporté les
+autres églises, sont traités d'hérétiques (<i>Ébionîtes</i>),
+et on invente
+pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque <i>Ébion</i><a
+ name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a
+ href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>.</p>
+<p>On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût
+exagéré de pauvreté ne
+pouvait être bien durable. C'était là un de ces
+éléments d'utopie comme
+il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps
+fait
+justice. Transporté dans le large milieu de la
+société humaine, le
+christianisme devait un jour très-facilement consentir à
+posséder des
+riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement
+monacal à
+son origine, en vint très-vite, dès que les conversions
+se
+multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde
+toujours la marque
+de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, <i>l'ébionisme</i>
+laissa
+dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui
+ne se
+perdit pas. La collection des <i>Logia</i> ou discours de Jésus
+se forma dans
+le milieu ébionite de la Batanée<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>.
+La &laquo;pauvreté&raquo; resta un idéal dont
+la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne
+rien posséder fut le
+véritable état évangélique; la
+mendicité devint une vertu, un état
+saint. Le grand mouvement ombrien du XIII<sup>e</sup> siècle,
+qui est,
+entre tous
+les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
+mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la
+pauvreté. François
+d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa
+communion
+délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus
+ressemblé à
+Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables
+sectes
+communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards,
+Bons-Hommes,
+Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques,
+etc.), groupés sous la
+bannière de &laquo;l'Évangile Éternel,&raquo;
+prétendirent être et furent en effet
+les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus
+impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds.
+La mendicité
+pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et
+administratives de si
+fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui
+convenait,
+pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes
+contemplatives et
+douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la
+pauvreté un
+objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant
+sur l'autel et
+sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de
+maître dont
+l'économie politique peut n'être pas fort touchée,
+mais devant lequel le
+vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité,
+pour porter son
+fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement
+payée par son
+salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
+répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.</p>
+<p>Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour
+le peuple et se
+sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa
+pensée est fait pour les
+pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut<a
+ name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a
+ href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>. Tous
+les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient
+ses préférés. L'amour du
+peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef
+démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se
+reconnaît
+pour son interprète naturel, éclatent à chaque
+instant dans ses actes et
+ses discours<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a
+ href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.</p>
+<p>La troupe élue offrait en effet un caractère fort
+mêlé et dont les
+rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans
+son sein des
+gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas
+fréquentés<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a
+ href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a>. Peut-être
+Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des
+règles communes plus
+de distinction et de cœur que dans une bourgeoisie pédante,
+formaliste,
+orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens,
+exagérant les
+prescriptions mosaïques, en étaient venus à se
+croire souillés par le
+contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait
+presque pour les
+repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde.
+Méprisant ces
+misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus
+aimait à dîner chez
+ceux qui en étaient les victimes<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>;
+on voyait à table à côté de lui
+des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour
+cela seul,
+il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux
+dévots.
+Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. &laquo;Voyez,
+disaient-ils, avec quelles gens il mange!&raquo; Jésus avait
+alors de fines
+réponses, qui exaspéraient les hypocrites: &laquo;Ce ne
+sont pas les gens bien
+portants qui ont besoin de médecin<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>;&raquo;
+ou bien: &laquo;Le berger qui a
+perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
+courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la
+rapporte avec
+joie sur ses épaules<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>;&raquo;
+ou bien: &laquo;Le fils de l'homme est venu sauver
+ce qui était perdu<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a>;&raquo;
+ou encore: &laquo;Je ne suis pas venu appeler les
+justes, mais les pécheurs<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>;&raquo;
+enfin cette délicieuse parabole du fils
+prodigue, où celui qui a failli est présenté comme
+ayant une sorte de
+privilège d'amour sur celui qui a toujours été
+juste. Des femmes faibles
+ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la
+première
+fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement
+de
+lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. &laquo;Oh!
+se disaient les
+puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il
+l'était, il
+s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une
+pécheresse.&raquo; Jésus
+répondait par la parabole d'un créancier qui remit
+à ses débiteurs des
+dettes inégales, et il ne craignait pas de
+préférer le sort de celui à
+qui fut remise la dette la plus forte<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>.
+Il n'appréciait les états de
+l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes,
+le cœur
+plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments
+d'humilité,
+étaient plus près de son royaume que les natures
+médiocres, lesquelles
+ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On
+conçoit, d'un autre
+côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur
+conversion à la secte un
+moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec
+passion.</p>
+<p>Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que
+soulevait son dédain pour
+les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre
+plaisir à les
+exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du
+&laquo;monde,&raquo; qui est
+la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il
+ne
+pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque
+préjugé,
+était mal vu de là société<a
+ name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a
+ href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a> Il
+préférait hautement les gens de vie
+équivoque et de peu de considération aux notables
+orthodoxes. &laquo;Des
+publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous
+précéderont dans le
+royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
+cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis<a
+ name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a
+ href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>.&raquo; On
+comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
+leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des
+gens
+faisant profession de gravité et d'une morale rigide.</p>
+<p>Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre
+d'austérité. Il ne
+fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
+mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de
+petite
+ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe;
+les
+lumières qui vont et viennent font un effet fort
+agréable. Jésus aimait
+cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles<a
+ name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a
+ href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a>. Quand on
+comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on
+était
+scandalisé<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a
+ href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>. Un jour que les
+disciples de Jean et les Pharisiens
+observaient le jeûne: &laquo;Comment se fait-il, lui dit-on, que
+tandis que
+les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les
+tiens
+mangent et boivent?&raquo;&#8212;&laquo;Laissez-les, dit Jésus;
+voulez-vous faire jeûner
+les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec
+eux. Des jours
+viendront où l'époux leur sera enlevé; ils
+jeûneront alors<a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a
+ href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>.&raquo; Sa
+douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions
+vives, d'aimables
+plaisanteries. &laquo;A qui, disait-il, sont semblables les hommes de
+cette
+génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont
+semblables aux enfants
+assis sur les places, qui disent à leurs camarades:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span>Voici que nous chantons,<br/>
+</span><span>Et vous ne dansez pas.<br/>
+</span><span>Voici que nous pleurons,<br/>
+</span><span>Et vous ne pleurez pas<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un
+fou. Le
+Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
+C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des
+pécheurs.
+Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par
+ses œuvres<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a
+ href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>.&raquo;</p>
+<p>Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête
+perpétuelle. Il se
+servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et
+dont le
+grand œil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur.
+Ses
+disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe
+rustique, dont
+leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils
+les
+mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à
+terre sur son
+passage<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a
+ href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>. Quand il
+descendait dans une maison, c'était une joie et
+une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et
+les grosses fermes, où
+il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la
+maison où descend
+un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
+rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent;
+ils
+reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on
+rudoyât ces naïfs
+auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait<a
+ name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a
+ href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>. Les
+mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient
+leurs nourrissons
+pour qu'il les touchât<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a>.
+Des femmes venaient verser de l'huile sur
+sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les
+repoussaient
+parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages
+antiques et
+tout ce qui indique la simplicité du cœur, réparait le
+mal fait par
+ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui
+voulaient l'honorer<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a
+ href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>.
+Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche
+d'aliéner de
+leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à
+être séduits, était
+un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis<a
+ name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a
+ href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>.</p>
+<p>La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un
+mouvement de
+femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus
+comme une
+jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui
+décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
+l'appelant &laquo;fils de David,&raquo; criant <i>Hosanna</i><a
+ name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a
+ href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>, et portant des
+palmes
+autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait
+peut-être servir
+d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise
+de voir ces
+jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant
+et lui
+décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les
+laissait
+dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait
+d'une façon
+évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la
+plus agréable à
+Dieu<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a
+ href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p>
+<p>Il ne perdait aucune occasion de répéter que les
+petits sont des êtres
+sacrés<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a
+ href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>, que le royaume de
+Dieu appartient aux enfants<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>,
+qu'il
+faut devenir enfant pour y entrer<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a>,
+qu'on doit le recevoir en
+enfant<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a
+ href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>, que le
+Père céleste cache ses secrets aux sages et les
+révèle aux petits<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>.
+L'idée de ses disciples se confond presque pour
+lui avec celle d'enfants<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a
+ href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>. Un jour qu'ils
+avaient entre eux une de
+ces querelles de préséance qui n'étaient point
+rares, Jésus prit un
+enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus
+grand; celui
+qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
+ciel<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a
+ href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>."</p>
+<p>C'était l'enfance, en effet, dans sa divine
+spontanéité, dans ses naïfs
+éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
+croyaient à chaque instant que le royaume tant
+désiré allait poindre.
+Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône<a
+ name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a
+ href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a> à
+côté du maître. On s'y
+partageait les places<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a
+ href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>; on cherchait
+à supputer les jours. Cela
+s'appelait la &laquo;Bonne Nouvelle;&raquo; la doctrine n'avait pas
+d'autre nom. Un
+vieux mot, &laquo;<i>paradis</i>,&raquo; que l'hébreu, comme
+toutes les langues de
+l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui
+désigna d'abord les parcs
+des rois achéménides, résumait le rêve de
+tous: un jardin délicieux où
+l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait
+ici-bas<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a
+ href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>. Combien dura cet
+enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
+cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
+mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut
+comme un siècle.
+Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut
+si beau que
+l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est
+encore d'en
+recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
+poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
+qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète,
+l'humanité
+oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les
+tristesses de
+la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette
+éclosion
+divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans
+pareille!
+Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui,
+dégagé de toute
+illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste,
+et, sans rêve
+millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le
+ciel, par la
+droiture de sa volonté et la poésie de son âme,
+saurait de nouveau créer
+en son cœur le vrai royaume de Dieu!</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a
+ href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Matth.,
+XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp.
+Matth.. VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a
+ href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Luc, VI,
+24-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a
+ href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Luc,
+XIV, 12-14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a
+ href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> Mot
+conservé par une tradition fort ancienne et fort
+suivie. Clément d'Alex., <i>Strom</i>., I, 28. On le retrouve
+dans Origène,
+dans saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères
+de l'Église.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a
+ href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Prov.,
+XIX, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a
+ href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> Voir en
+particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV,
+9; XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires
+hébreux, aux
+mots:
+</p>
+<div class="fig" style="width: 429px;">
+<img src="images/hebrew.png" alt="Hebrew" title="Hebrew" height="33" width="429"/>
+</div>
+.</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a
+ href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> Ch.
+LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a
+ href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Hénoch</i>,
+ch. XLVI, 4-8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a
+ href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Hénoch</i>,
+XCIX, 13, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a
+ href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Jules
+Africain dans Eusèbe, <i>H.E.</i> I, 7; Eus., <i>De situ
+et nom. loc. hebr.</i>, au mot <span title="Chôba" lang="el">&#935;&#969;&#946;&#945;</span>;
+Orig., <i>Contre
+Celse</i>, II,
+i; V, 61; Epiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a
+ href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> Voir
+surtout Origène, <i>Contre Celse</i>, II, i; <i>De
+principiis,</i> IV, 22. Comparez Épiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>.,
+XXX, 17. Irénée,
+Origène, Eusèbe, les Constitutions apostoliques, ignorent
+l'existence
+d'un tel personnage. L'auteur des <i>Philosophumena</i> semble
+hésiter (VII,
+34 et 35; X, 22 et 23). C'est par Tertullien et surtout par
+Épiphane
+qu'a été répandue la fable d'un <i>Ébion</i>.
+Du reste, tous les Pères sont
+d'accord sur l'étymologie <span title="Ebiôn" lang="el">&#917;&#946;&#953;&#969;&#957;</span>
+= <span title="ptôgos" lang="el">&#960;&#964;&#969;&#947;&#959;&#962;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a
+ href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a>
+Épiph., <i>Adv. h&aelig;r.,</i> XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX,
+9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a
+ href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Matth.,
+XI, 5; Luc, VI, 20-21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a
+ href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Matth.,
+IX, 36; Marc, VI, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a
+ href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Matth.,
+IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a
+ href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> Matth.,
+IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a
+ href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> Matth.,
+IX, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a
+ href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Luc, XV,
+4 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a
+ href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> Matth.,
+XVIII, 11; Luc, XIX, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a
+ href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> Matth.,
+IX, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a
+ href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> Luc,
+VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui
+se rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV
+entier;
+XVII, 16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce
+récit
+avec les traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui
+eut lieu à Béthanie quelques jours avant la mort de
+Jésus. Mais le
+pardon de la pécheresse était, sans contredit, un des
+traits essentiels
+de la vie anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.;
+Papias, dans
+Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a
+ href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> Luc,
+XIX; 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a
+ href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> Matth.,
+XXI, 31-32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a
+ href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> Matth.,
+XXV, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a
+ href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> Marc,
+II, 48; Luc, V, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a
+ href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> Matth.,
+IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V,
+33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a
+ href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> Allusion
+à quelque jeu d'enfant.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a
+ href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> Matth.,
+XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe
+qui veut dire: &laquo;L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des
+œuvres
+de Dieu n'est proclamée que par ses œuvres
+elles-mêmes.&raquo; Je lis <span title="ergôn" lang="el">&#949;&#961;&#947;&#969;&#957;</span>,
+avec le manuscrit B du Vatican, et non <span title="teknôn" lang="el">&#964;&#949;&#954;&#957;&#969;&#957;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a
+ href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> Matth.,
+XXI, 7-8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a
+ href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> Matth.,
+XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.;
+Luc, XVIII, 15-16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a
+ href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> <i>Ibid</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a
+ href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> Matth.,
+XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc,
+VII, 37 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a
+ href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a>
+Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc
+(Épiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XLII, 11). Si les
+retranchements de Marcion sont
+sans valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions
+quand
+elles peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des
+manuscrits dont il se servait.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a
+ href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> Cri
+qu'on poussait à la procession de la fête des
+Tabernacles, en agitant les palmes. Misclma, <i>Sukka</i>, III, 9. Cet
+usage
+existe encore chez les Israélites.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a
+ href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> Matth.,
+XXI, 15-16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a
+ href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> Matth.,
+XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a
+ href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Matth.,
+XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a
+ href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> Matth.,
+XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc,
+IX, 40.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a
+ href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Marc, X,
+43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a
+ href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> Matth.,
+XI, 25; Luc, X, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a
+ href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> Matth.,
+X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a
+ href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> Matth,
+XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a
+ href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> Luc,
+XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a
+ href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> Marc, X,
+37,40-41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a
+ href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> Luc,
+XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. <i>Carm. sibyll</i>.,
+prooem., 86; Talm. de Bab., <i>Chagiga, 14 b.</i></p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h2>
+<h2>AMBASSADE DE JEAN
+PRISONNIER VERS JÉSUS.&#8212;MORT DE JEAN.&#8212;RAPPORTS DE SON
+ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.</h2>
+<p>Pendant que la joyeuse
+Galilée célébrait dans les fêtes la venue du
+bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro,
+s'exténuait
+d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître
+qu'il avait vu
+quelques mois auparavant à son école arrivèrent
+jusqu'à lui. On disait
+que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait
+rétablir le
+royaume d'Israël, était venu et démontrait sa
+présence en Galilée par
+des œuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la
+vérité de ce
+bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
+choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée<a
+ name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a
+ href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p>
+<p>Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa
+réputation. L'air
+de fête qui régnait autour de lui les surprit.
+Accoutumés aux jeûnes, à
+la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations,
+ils s'étonnèrent de
+se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la
+bienvenue<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a
+ href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>. Ils firent part
+à Jésus de leur message: &laquo;Es-tu celui
+qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?&raquo; Jésus,
+qui dès lors
+n'hésitait plus guère sur son propre rôle de
+messie, leur énuméra les œuvres qui devaient
+caractériser la venue du royaume de Dieu,
+la
+guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain
+annoncée aux
+pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. &laquo;Heureux donc,
+ajouta-t-il,
+celui qui ne doutera pas de moi!&raquo; On ignore si cette
+réponse trouva
+Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit
+l'austère
+ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il
+avait annoncé vivait
+déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de
+Jésus? Rien ne
+nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez
+longtemps encore parallèlement aux églises
+chrétiennes, on est porté à
+croire que, malgré sa considération pour Jésus,
+Jean ne l'envisagea pas
+comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du
+reste
+trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du
+solitaire devait
+couronner sa carrière inquiète et tourmentée par
+la seule fin qui fût
+digne d'elle.</p>
+<p>Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord
+montrées pour Jean
+ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que,
+selon la
+tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque,
+il ne cessait
+de lui répéter que son mariage était illicite et
+qu'il devait renvoyer
+Hérodiade<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a
+ href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>. On s'imagine
+facilement la haine que la petite-fille
+d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun.
+Elle
+n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.</p>
+<p>Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme
+elle ambitieuse et
+dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement
+l'an 30),
+Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à
+Machéro.
+Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de
+la forteresse
+un palais magnifique<a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a
+ href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>, où le
+tétrarque résidait fréquemment. Il y
+donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une
+de ces danses de
+caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme
+messéantes à une
+personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé
+à la danseuse ce
+qu'elle désirait, celle-ci répondit, à
+l'instigation de sa mère: &laquo;La
+tête de Jean sur ce plateau<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>.&raquo;
+Antipas fut mécontent; mais il ne
+voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête
+du
+prisonnier, et l'apporta<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a
+ href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p>
+<p>Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
+tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans
+après, Hâreth ayant
+attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le
+déshonneur de sa
+fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda
+généralement sa
+défaite comme une punition du meurtre de Jean<a
+ name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a
+ href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a>.</p>
+<p>La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus
+par des disciples mêmes du
+baptiste<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a
+ href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>. La
+dernière démarche que Jean avait faite auprès de
+Jésus
+avait achevé d'établir entre les deux écoles des
+liens étroits. Jésus,
+craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir,
+prit
+quelques précautions et se retira au désert<a
+ name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a
+ href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>. Beaucoup de monde
+l'y
+suivit. Grâce à une extrême frugalité, la
+troupe sainte y vécut; on crut
+naturellement voir en cela un miracle<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>.
+A partir de ce moment,
+Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement
+d'admiration. Il
+déclarait sans hésiter<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a>
+qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi
+et les prophètes anciens n'avaient eu de force que
+jusqu'à lui<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a
+ href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>,
+qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel
+l'abrogerait à son
+tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du
+mystère chrétien une
+place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
+Testament et l'avènement du règne nouveau.</p>
+<p>Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement
+relevée<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a
+ href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>,
+avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du
+Messie, qui devait
+préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui
+viendrait
+aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager
+n'était autre que le
+prophète Élie, lequel, selon une croyance fort
+répandue, allait bientôt
+descendre du ciel, où il avait été enlevé,
+pour disposer les hommes par
+la pénitence au grand avènement et réconcilier
+Dieu avec son
+peuple<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a
+ href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>. Quelquefois,
+à Élie on associait, soit le patriarche
+Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on
+s'était pris à attribuer
+une haute sainteté<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>,
+soit Jérémie<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>,
+qu'on envisageait comme une
+sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé
+à prier pour lui
+devant le trône de Dieu<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>.
+Cette idée de deux anciens prophètes
+devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se
+retrouve
+d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
+très-porté à croire qu'elle venait de ce
+côté<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a
+ href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>. Quoi qu'il en
+soit,
+elle faisait, à l'époque de Jésus, partie
+intégrante des théories juives
+sur le Messie. Il était admis que l'apparition de &laquo;deux
+témoins
+fidèles,&raquo; vêtus d'habits de pénitence, serait
+le préambule du grand
+drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de
+l'univers<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a
+ href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p>
+<p>On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples
+ne pouvaient
+hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
+faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question
+du
+Messie, puisque Élie n'était pas venu<a
+ name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a
+ href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a>, ils
+répondaient qu'Élie
+était venu, que Jean était Élie ressuscité<a
+ name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a
+ href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>. Par son genre de
+vie,
+par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean
+rappelait en
+effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël<a
+ name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a
+ href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Jésus
+ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son
+précurseur. Il
+disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas
+né de plus
+grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les
+docteurs de ne pas
+avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être
+convertis à sa voix<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>.</p>
+<p>Les disciples de Jésus furent fidèles à ces
+principes du maître. Le
+respect de Jean fut une tradition constante dans la première
+génération
+chrétienne<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a
+ href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>. On le supposa
+parent de Jésus<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a
+ href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>. Pour fonder la
+mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta
+que
+Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama
+Messie; qu'il se
+reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de
+ses souliers;
+qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que
+c'était lui qui
+devait l'être par Jésus<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>.
+C'étaient là des exagérations, que
+réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
+Jean<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a
+ href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>. Mais, en un sens
+plus général, Jean resta dans la légende
+chrétienne ce qu'il fut en réalité,
+l'austère préparateur, le triste
+prédicateur de pénitence avant les joies de
+l'arrivée de l'époux, le
+prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le
+voir. Géant
+des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel
+sauvage,
+cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara
+les lèvres à la
+douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade
+ouvrit l'ère des
+martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la
+conscience nouvelle.
+Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne
+purent
+permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé,
+étendu sur le seuil du
+christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres
+devaient passer
+après lui.</p>
+<p>L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle
+vécut quelque
+temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne
+intelligence
+avec elle. Plusieurs années après la mort des deux
+maîtres, on se
+faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes
+étaient
+à la fois des deux écoles; par exemple, le
+célèbre Apollos, le rival de
+saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens
+d'Éphèse<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a
+ href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>.
+Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un
+ascète nommé Banou<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>,
+qui
+offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui
+était
+peut-être de son école. Ce Banou<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a>
+vivait dans le désert, vêtu de
+feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
+sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la
+nuit des
+baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on
+appelait le
+&laquo;frère du Seigneur&raquo; (il y a peut-être ici
+quelque confusion
+d'homonymes), observait un ascétisme analogue<a
+ name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a
+ href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a>. Plus tard, vers
+l'an
+80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
+Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le
+combattre d'une façon
+détournée<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a
+ href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>. Un des
+poèmes sibyllins<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a
+ href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a> semble provenir de
+cette
+école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de
+Baptistes, d'Elchasaïtes
+<i>(Sabiens, Mogtasila</i> des écrivains arabes<a
+ name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a
+ href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a>), qui remplissent
+au
+second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les
+restes
+subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits
+&laquo;chrétiens de
+Saint-Jean,&raquo; elles ont la même origine que le mouvement de
+Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique
+de
+Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le
+christianisme,
+passa à l'état de petite hérésie
+chrétienne et s'éteignit obscurément.
+Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir.
+S'il eût cédé à une
+rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la
+foule des
+sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé
+à la gloire et à
+une position unique dans le panthéon religieux de
+l'humanité.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a
+ href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> Matth.,
+XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a
+ href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> Matth.,
+IX, 14 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a
+ href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Matth.,
+XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III,
+49.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a
+ href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Jos., <i>De
+Belle jud</i>., VII, vi, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a
+ href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> Plateaux
+portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les
+liqueurs et les mets.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a
+ href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> Matth.,
+XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, V, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a
+ href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a>
+Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, V, 1 et 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a
+ href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> Matth.,
+XIV, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a
+ href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> Matth.,
+XIV, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a
+ href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> Matth.,
+XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX,
+41 et suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a
+ href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> Matth.,
+XI, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a
+ href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> Matth.,
+XI, 12-13; Luc, XVI, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a
+ href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a>
+Malachie, III et IV; <i>Ecclésiast.</i>, XLVIII, 10. V.
+ci-dessus, <a href="#CHAPITRE_VI">ch. VI</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a
+ href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> Matth.,
+XI, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40
+et suiv.; Luc, IX, 8, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a
+ href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>,
+XLIV, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a
+ href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> Matth.,
+XVI, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a
+ href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> II
+Macch., XV, 13 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a
+ href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Textes
+cités par Anquetil-Duperron, <i>Zend-Avesta,</i> I, 2e
+part., p. 46, rectifiés par Spiegel, dans la <i>Zeitschrift der
+deutschen
+morgenl&aelig;ndischen Gesellschaft,</i> I, 261 et suiv.; extraits du
+<i>Jamasp-Nameh,</i> dans l'<i>Avesta</i> de Spiegel, I, p. 34. Aucun
+des textes
+parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes
+ressuscités et
+précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans
+ces textes
+paraissent bien antérieures à l'époque de la
+rédaction desdits textes.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a
+ href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> <i>Apoc</i>.,
+XI, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a
+ href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> Marc,
+IX, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a
+ href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> Matth.,
+XI, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12;
+Luc, IX, 8; Jean, I, 21-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a
+ href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> Luc, I,
+17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a
+ href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> Matth.,
+XXI, 32; Luc, VII, 29-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a
+ href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> <i>Act.,</i>
+XIX, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a
+ href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> Luc, I.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a
+ href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> Matth.,
+III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, I, 15 et
+suiv.; V, 2-33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a
+ href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> Matth.,
+XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a
+ href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> <i>Act</i>.,
+XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., <i>Adv. h&aelig;r.</i>,
+XXX, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a
+ href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> <i>Vita</i>,
+2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a
+ href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a>
+Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab.,
+<i>Sanhédrin</i>, 43 <i>a</i>) au nombre des disciples de
+Jésus?</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a
+ href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a>
+Ilégésippe, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, II, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a
+ href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a>
+Évang., I, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. <i>Act.</i>,
+X,
+47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a
+ href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> Livre
+IV. Voir surtout v. 157 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a
+ href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> Je
+rappelle que <i>Sabiens</i> est l'équivalent araméen du
+mot
+&laquo;Baptistes.&raquo; <i>Mogtasila</i> a le même sens en
+arabe.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h2>
+<h2>PREMIÈRES
+TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.</h2>
+<p>Jésus, presque
+tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de
+Pâques.
+Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les
+synoptiques
+n'en parlent pas<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a
+ href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>, et les notes du
+quatrième évangile sont ici
+très-confuses<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a
+ href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>. C'est, à
+ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
+après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des
+séjours de
+Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient.
+Quoique
+Jésus attachât dès lors peu de valeur au
+pèlerinage, il s'y prêtait pour
+ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
+rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son
+dessein; car il
+sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier
+ordre, il fallait sortir
+de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte,
+qui était
+Jérusalem.</p>
+<p>La petite communauté galiléenne était ici fort
+dépaysée. Jérusalem était
+alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de
+pédantisme,
+d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le
+fanatisme
+y était extrême et les séditions religieuses
+très-fréquentes. Les
+pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux
+plus
+insignifiantes minuties, réduite à des questions de
+casuiste, était
+l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique
+et canonique ne
+contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque
+chose
+d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman,
+à cette science
+creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense
+de temps et de
+dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
+l'esprit en profite. L'éducation théologique du
+clergé moderne, quoique
+très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela;
+car la Renaissance a
+introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles,
+une part
+de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la
+scolastique a
+pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur
+juif,
+du <i>sofer</i> ou scribe, était purement barbare, absurde sans
+compensation,
+dénuée de tout élément moral<a
+ name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a
+ href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">[587]</a>. Pour comble de
+malheur, elle
+remplissait celui qui s'était fatigué à
+l'acquérir d'un ridicule
+orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait
+coûté tant de peine, le
+scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain
+que le savant
+musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que
+le vieux
+théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le
+propre
+de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce
+qui est
+délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles
+enfantillages où
+l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation
+naturelle des
+personnes faisant profession de gravité<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">[588]</a>.</p>
+<p>Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les
+âmes
+tendres et délicates du nord. Le mépris des
+Hiérosolymites pour les
+Galiléens rendait la séparation encore plus profonde.
+Dans ce beau
+temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent
+que
+l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins<a
+ name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a
+ href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">[589]</a>, &laquo;J'ai
+choisi de me
+tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,&raquo; semblait
+fait exprès pour
+eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve
+dévotion, à peu près
+comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les
+sanctuaires,
+assistait froid et presque railleur à la ferveur du
+pèlerin venu de
+loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur
+prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses
+aspirations,
+ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup<a
+ name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a
+ href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">[590]</a>. En religion,
+on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">[591]</a>;
+l'expression &laquo;sot
+Galiléen&raquo; était devenue proverbiale<a
+ name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a
+ href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">[592]</a>. On croyait (non
+sans raison)
+que le sang juif était chez eux
+très-mélangé, et il passait pour
+constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète<a
+ name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a
+ href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">[593]</a>. Placés
+ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres
+Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un
+passage d'Isaïe
+assez mal interprété<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">[594]</a>:
+&laquo;Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
+de la mer<a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a
+ href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">[595]</a>, Galilée
+des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
+a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux
+qui étaient
+assis dans les ténèbres.&raquo; La renommée de la
+ville natale de Jésus était
+particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire:
+&laquo;Peut-il venir
+quelque chose de bon de Nazareth<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">[596]</a>.&raquo;</p>
+<p>La profonde sécheresse de la nature aux environs de
+Jérusalem devait
+ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont
+sans eau; le sol,
+aride et pierreux. Quand l'œil plonge dans la dépression de la
+mer
+Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est
+monotone.
+Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
+histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait,
+du temps de
+Jésus, à peu près la même assise
+qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de
+monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs
+étaient restés
+étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait
+commencé à l'embellir, et
+Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de
+l'Orient.
+Les constructions hérodiennes le disputent aux plus
+achevées de
+l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de
+l'exécution,
+la beauté des matériaux<a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">[597]</a>.
+Une foule de superbes tombeaux, d'un goût
+original, s'élevaient vers le même temps aux environs de
+Jérusalem<a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a
+ href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">[598]</a>.
+Le style de ces monuments était le style grec, mais
+approprié aux usages
+des Juifs, et considérablement modifié selon leurs
+principes. Les
+ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient,
+au
+grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et
+remplacés par
+une décoration végétale. Le goût des anciens
+habitants de la Phénicie et
+de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la
+roche vive,
+semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans
+le rocher, et
+où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués
+à une architecture de
+troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un
+pompeux
+étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais
+œil.<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a
+ href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">[599]</a> Son
+spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure
+du vieux monde
+allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du
+cœur.</p>
+<p>Le temple, à l'époque de Jésus, était
+tout neuf, et les ouvrages
+extérieurs n'en étaient pas complètement
+terminés. Hérode en avait fait
+commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère
+chrétienne, pour
+le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau
+du temple fut
+achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;<a
+ name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a
+ href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">[600]</a> mais les
+parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent
+terminées que
+peu de temps avant la prise de Jérusalem<a
+ name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a
+ href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">[601]</a>. Jésus y
+vit probablement
+travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces
+espérances d'un long
+avenir étaient comme une insulte à son prochain
+avènement. Plus
+clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait
+que ces
+superbes constructions étaient appelées à une
+courte durée<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a
+ href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">[602]</a>.</p>
+<p>Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant,
+dont
+le <i>haram</i> actuel<a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a
+ href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">[603]</a>, malgré sa
+beauté, peut à peine donner une idée.
+Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
+rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce
+grand espace était
+à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université.
+Toutes les
+discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement
+canonique, les procès même et les causes civiles, toute
+l'activité de la
+nation, en un mot, était concentrée là<a
+ name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a
+ href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">[604]</a>. C'était un
+perpétuel
+cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
+sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
+d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards
+à cette époque
+pour les religions étrangères, quand elles restaient sur
+leur propre
+territoire<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a
+ href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">[605]</a>, les Romains
+s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des
+inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il
+était
+permis aux non-Juifs de s'avancer<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">[606]</a>.
+Mais la tour Antonia, quartier
+général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et
+permettait de
+voir ce qui s'y passait<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a
+ href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">[607]</a>. La police du
+temple appartenait aux Juifs;
+un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
+les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un
+bâton à la
+main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
+abréger le chemin<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a
+ href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">[608]</a>. On veillait
+surtout scrupuleusement à ce que
+personne n'entrât à l'état d'impureté
+légale dans les portiques
+intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument
+séparée.</p>
+<p>C'est là que Jésus passait ses journées, durant
+le temps qu'il restait à
+Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette
+ville une affluence
+extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt
+personnes, les
+pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement
+désordonné
+où se plaît l'Orient<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">[609]</a>.
+Jésus se perdait dans la foule, et ses
+pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu
+d'effet. Il
+sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et
+qui ne
+l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait
+l'indisposait. Le
+temple, comme en général les lieux de dévotion
+très-fréquentés, offrait
+un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une
+foule de
+détails assez repoussants, surtout des opérations
+mercantiles, par suite
+desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans
+l'enceinte
+sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y
+trouvait des
+tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait
+cru dans
+un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
+fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains
+de tous les
+temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
+blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté
+jusqu'au
+scrupule<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a
+ href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">[610]</a>. Il disait qu'on
+avait fait de la maison de prière une
+caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère
+l'emporta; il frappa
+à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables<a
+ name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a
+ href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">[611]</a>. En
+général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait
+conçu pour son
+Père, n'avait rien à faire avec des scènes de
+boucherie. Toutes ces
+vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait
+d'être
+obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
+n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du
+christianisme,
+qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux
+eurent en
+aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers
+empereurs
+chrétiens y laissèrent subsister les constructions
+païennes
+d'Adrien<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a
+ href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">[612]</a>. Ce furent les
+ennemis du christianisme, comme Julien, qui
+pensèrent à cet endroit<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">[613]</a>.
+Quand Omar entra dans Jérusalem,
+l'emplacement du temple était à dessein pollué en
+haine des Juifs<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a
+ href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">[614]</a>.
+Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du
+judaïsme dans
+sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs.
+Ce lieu a
+toujours été antichrétien.</p>
+<p>L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et
+de lui rendre le
+séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les
+grandes idées d'Israël
+mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des
+synagogues
+avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur,
+une grande
+supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de
+prêtres qu'à Jérusalem, et là
+même, réduits à des fonctions toutes rituelles,
+à peu près comme nos
+prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils
+étaient primés par
+l'orateur de la synagogue, le casuiste, le <i>sofer</i> ou scribe,
+tout
+laïque qu'était ce dernier. Les hommes
+célèbres du Talmud ne sont pas
+des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps.
+Le haut
+sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort
+élevé dans la
+nation; mais il n'était nullement à la tête du
+mouvement religieux. Le
+souverain pontife, dont la dignité avait déjà
+été avilie par
+Hérode<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a
+ href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">[615]</a>, devenait de plus
+en plus un fonctionnaire romain<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">[616]</a>,
+qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge
+profitable à
+plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques
+très-exaltés, les
+prêtres étaient presque tous des sadducéens,
+c'est-à-dire des membres de
+cette aristocratie incrédule qui s'était formée
+autour du temple, vivait
+de l'autel, mais en voyait la vanité<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">[617]</a>.
+La caste sacerdotale s'était
+séparée à tel point du sentiment national et de la
+grande direction
+religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de
+&laquo;sadducéen&raquo;
+(<i>sadoki</i>), qui désigna d'abord simplement un membre de la
+famille
+sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de
+&laquo;matérialiste&raquo; et d'
+&laquo;épicurien.&raquo;</p>
+<p>Un élément plus mauvais encore était venu,
+depuis le règne d'Hérode le
+Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris
+d'amour pour
+Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus
+d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant
+J.-C.), ne
+vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever
+jusqu'à lui,
+que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta
+maîtresse,
+presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
+ans<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a
+ href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">[618]</a>.
+Étroitement alliée à la famille régnante,
+elle ne le perdit
+qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle
+le recouvra (l'an 42 de
+notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour
+quelque temps
+l'œuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de <i>Boëthusim</i><a
+ name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a
+ href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">[619]</a>, se forma
+ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine,
+très-peu dévote,
+qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les <i>Boëthusim</i>,
+dans le
+Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés
+comme des espèces de
+mécréants et toujours rapprochés des
+Sadducéens<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a
+ href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">[620]</a>. De tout cela
+résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de
+politique,
+peu portée aux excès de zèle, les redoutant
+même, ne voulant pas
+entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
+profitait de la routine établie. Ces prêtres
+épicuriens n'avaient pas la
+violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos;
+c'étaient leur
+insouciance morale, leur froide irréligion qui
+révoltaient Jésus. Bien
+que très-différents, les prêtres et les Pharisiens
+se confondirent ainsi
+dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il
+dut longtemps
+renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer
+ses
+sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.</p>
+<p>Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous
+qu'il fit à
+Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya
+cependant de se
+faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint
+de certains
+actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela
+ne
+résulta ni une église établie a Jérusalem,
+ni un groupe de disciples
+hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à
+tous pourvu qu'on
+l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce
+sanctuaire des
+vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta
+seulement pour
+lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
+Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la
+famille
+de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de
+ses derniers
+mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
+d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du
+sanhédrin et fort
+considéré à Jérusalem<a
+ name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a
+ href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">[621]</a>. Cet homme, qui
+paraît avoir été honnête et
+de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne
+voulant pas
+se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
+conversation<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a
+ href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">[622]</a>. Il en garda sans
+doute une impression favorable, car
+plus tard il défendit Jésus contre les préventions
+de ses
+confrères<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a
+ href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">[623]</a>, et, à la
+mort de Jésus, nous le trouverons entourant de
+soins pieux le cadavre du maître<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">[624]</a>.
+Nicodème ne se fit pas chrétien;
+il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement
+révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables
+adhérents. Mais
+il porta évidemment beaucoup d'amitié à
+Jésus et lui rendit des
+services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt,
+à l'époque où
+nous sommes arrivés, était déjà comme
+écrit.</p>
+<p>Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne
+paraît avoir eu de
+rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la
+plus grande
+autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel.
+C'était un
+esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études
+profanes, formé à
+la tolérance par son commerce avec la haute société<a
+ name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a
+ href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">[625]</a>. A l'encontre
+des Pharisiens très-sévères, qui marchaient
+voilés ou les yeux fermés,
+il regardait les femmes, même les païennes<a
+ name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a
+ href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">[626]</a>. La tradition le
+lui
+pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
+cour<a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a
+ href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">[627]</a>. Après la
+mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des
+vues très-modérées<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">[628]</a>.
+Saint Paul sortit de son école<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">[629]</a>.
+Mais il
+est bien probable que Jésus n'y entra jamais.</p>
+<p>Une pensée du moins que Jésus emporta de
+Jérusalem, et qui dès à présent
+paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte
+possible avec
+l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient
+causé
+tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et
+hautain, et dans
+un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une
+absolue
+nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en
+réformateur juif,
+c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans
+des
+idées messianiques avaient déjà admis que le
+Messie apporterait une loi
+nouvelle, qui serait commune à toute la terre<a
+ name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a
+ href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">[630]</a>. Les
+Esséniens, qui
+étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir
+été indifférents au
+temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient
+là que des
+hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le
+premier osa dire qu'à partir
+de lui, ou plutôt à partir de Jean<a
+ name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a
+ href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">[631]</a>, la Loi n'existait
+plus. Si
+quelquefois il usait de termes plus discrets<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">[632]</a>,
+c'était pour ne pas
+choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand
+on le poussait à bout,
+il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus
+aucune
+force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques:
+&laquo;On ne raccommode
+pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau
+dans
+de vieilles outres<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a
+ href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">[633]</a>.&raquo;
+Voilà, dans la pratique, son acte de maître et
+de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par
+des
+affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi
+étroite, dure,
+sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham.
+Jésus prétend
+que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et
+l'aime,
+est fils d'Abraham<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a
+ href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">[634]</a>. L'orgueil du sang
+lui paraît l'ennemi capital
+qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus
+juif. Il est
+révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les
+hommes à un
+culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il
+proclame les
+droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
+la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la
+délivrance du
+juif<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a
+ href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">[635]</a>. Ah! que nous
+sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
+Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La
+religion de
+l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le cœur,
+est fondée.
+Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison
+d'être et est
+irrévocablement condamné.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a
+ href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Ils les
+supposent cependant obscurément (Matth., XXIII,
+37; Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de
+Jésus avec Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42)
+connaît la famille de
+Béthanie. Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système
+du quatrième
+évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours
+contre les
+Pharisiens et les Sadducéens, placés par les synoptiques
+en Galilée,
+n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps
+de huit jours est
+beaucoup trop court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre
+l'arrivée de Jésus dans cette ville et sa mort.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a
+ href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> Deux
+pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13,
+et V, 1), sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel
+Jésus ne
+retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que
+Jean
+baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la
+pâque de l'an
+29. Mais les circonstances données comme appartenant à ce
+voyage sont
+d'une époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et
+suiv., et
+Matth., XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a
+évidemment des
+transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a
+mêlé
+les circonstances de divers voyages.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a
+ href="#FNanchor_587_587"><span class="label">[587]</span></a> On en
+peut juger par le Talmud, écho de la scolastique
+juive de ce temps.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a
+ href="#FNanchor_588_588"><span class="label">[588]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XX, xi, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a
+ href="#FNanchor_589_589"><span class="label">[589]</span></a> Ps.
+LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a
+ href="#FNanchor_590_590"><span class="label">[590]</span></a> Matth.,
+XXVI, 73; Marc, XIV, 70; <i>Act</i>., II, 7; Talm. de
+Bab., <i>Erubin</i>, 53 <i>a</i> et suiv.; Bereschith rabba, 26 <i>c</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a
+ href="#FNanchor_591_591"><span class="label">[591]</span></a> Passage
+du traité <i>Erubin</i>, précité.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a
+ href="#FNanchor_592_592"><span class="label">[592]</span></a> <i>Erubin,</i>
+loc. cit., 53 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a
+ href="#FNanchor_593_593"><span class="label">[593]</span></a> Jean,
+VII, 52.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a
+ href="#FNanchor_594_594"><span class="label">[594]</span></a> IX, 1-2;
+Matth., IV, 13 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a
+ href="#FNanchor_595_595"><span class="label">[595]</span></a> Voir
+ci-dessus, <a href="#FNanchor_468_468">note 468</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a
+ href="#FNanchor_596_596"><span class="label">[596]</span></a> Jean I,
+46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a
+ href="#FNanchor_597_597"><span class="label">[597]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XV, viii-xi; <i>B.J.</i>, V, v, 6; Marc, XIII,
+1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a
+ href="#FNanchor_598_598"><span class="label">[598]</span></a> Tombeaux
+dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de
+Zacharie, de Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du
+tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et
+suiv.).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a
+ href="#FNanchor_599_599"><span class="label">[599]</span></a> Matth.,
+XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et
+suiv.; Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez <i>Livre d'Hénoch</i>,
+XCVII,
+43-14; Talmud de Babylone, <i>Schabbath</i>, 33 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a
+ href="#FNanchor_600_600"><span class="label">[600]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XV, XL 5, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a
+ href="#FNanchor_601_601"><span class="label">[601]</span></a> <i>Ibid.</i>,
+XX, IX, 7; Jean, II 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a
+ href="#FNanchor_602_602"><span class="label">[602]</span></a> Matth.,
+XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV,
+58; XV, 29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a
+ href="#FNanchor_603_603"><span class="label">[603]</span></a> Nul
+doute que le temple et son enceinte n'occupassent
+l'emplacement de la mosquée d'Omar et du <i>haram</i>, ou Cour
+Sacrée, qui
+environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques
+parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer,
+le
+soubassement même du temple d'Hérode.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a
+ href="#FNanchor_604_604"><span class="label">[604]</span></a> Luc, II,
+46 et suiv.; Mischna, <i>Sanhédrin</i>, X, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a
+ href="#FNanchor_605_605"><span class="label">[605]</span></a> Suet., <i>Aug</i>.,
+93.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a
+ href="#FNanchor_606_606"><span class="label">[606]</span></a> Philo, <i>Legatio
+ad Caïum</i>, &sect; 31; Jos., <i>B.J.</i>, V, v, 2;
+VI, II, 4; <i>Act</i>., XXI, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a
+ href="#FNanchor_607_607"><span class="label">[607]</span></a> Des
+traces considérables de la tour Antonia se voient
+encore dans la partie septentrionale du haram.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a
+ href="#FNanchor_608_608"><span class="label">[608]</span></a> Mischna,
+<i>Berakoth</i>, IX, 5; Talm. de Babyl., <i>Jebamoth</i>,
+6 <i>b</i>; Marc, XI, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a
+ href="#FNanchor_609_609"><span class="label">[609]</span></a> Jos., <i>B.J.</i>,
+II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII
+(Vulg. CXXXII).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a
+ href="#FNanchor_610_610"><span class="label">[610]</span></a> Marc,
+XI, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a
+ href="#FNanchor_611_611"><span class="label">[611]</span></a> Matth.,
+XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc,
+XIX, 45 et suiv.; Jean, II, 14 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a
+ href="#FNanchor_612_612"><span class="label">[612]</span></a> <i>Itin.
+a Burdig. Hierus</i>., p. 152 (édit. Schott); S.
+Jérôme, In Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a
+ href="#FNanchor_613_613"><span class="label">[613]</span></a> Ammien
+Marcellin, XXIII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a
+ href="#FNanchor_614_614"><span class="label">[614]</span></a>
+Eutychius, <i>Ann.</i>, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a
+ href="#FNanchor_615_615"><span class="label">[615]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XI, iii, 1, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a
+ href="#FNanchor_616_616"><span class="label">[616]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XVIII, ii.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a
+ href="#FNanchor_617_617"><span class="label">[617]</span></a> <i>Act</i>.,
+IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., <i>Ant</i>., XX, ix, 1;
+<i>Pirké Aboth</i>, I, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a
+ href="#FNanchor_618_618"><span class="label">[618]</span></a> Jos., <i>Ant</i>.,
+XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, I,
+1; II, 1; XIX, vi, 2; VIII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a
+ href="#FNanchor_619_619"><span class="label">[619]</span></a> Ce nom
+ne se trouve que dans les documents juifs. Je
+pense que les &laquo;Hérodiens&raquo; de l'Évangile sont
+les <i>Boëthusim</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a
+ href="#FNanchor_620_620"><span class="label">[620]</span></a>
+Traité <i>Aboth Nathan</i>, 5; <i>Soferim</i>, III, hal. 5;
+Mischna, <i>Menachoth</i>, X, 3; Talmud de Babylone, <i>Schabbath</i>,
+118 <i>a</i>. Le
+nom des <i>Boëthusim</i> s'échange souvent dans les livres
+talmudiques avec
+celui des Sadducéens ou avec le mot <i>Minim</i>
+(hérétiques). Comparez
+Thosiphta <i>Joma</i>, I, à Talm. de Jérus., même
+traité, I, 5, et Talm. de
+Bab., même traité, 19 <i>b</i>; Thos. <i>Sukka</i>, III,
+à Talm. de Bab., même
+traité, 43 <i>b</i>; Thos. <i>ibid</i>., plus loin, à
+Talm. de Bab., même traité,
+48 <i>b</i>; Thos. <i>Rosch hasschana</i>, I, à Mischna,
+même traité, II, 1, Talm.
+de Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab.,
+même, traité, 22 <i>b</i>;
+Thos. <i>Menachoth</i>, X, à Mischna, même traité,
+X, 3, Talm. de Bab., même
+traité, 65 <i>a</i>, Mischna, <i>Chagiga</i>, II, 4, et
+Megillath Taanith, I;
+Thos. <i>Iadaïm</i>, II, à Talm. de Jérus., <i>Baba
+Bathra</i>, VIII, 1, Talm. de
+Bab., même traité, 115 <i>b</i>, et Megillath Taanith, V.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a
+ href="#FNanchor_621_621"><span class="label">[621]</span></a> Il
+semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm.
+de Bab., <i>Taanith</i>., 20 <i>a; Gittin</i>., 56 <i>a; Ketuboth</i>,
+66 <i>b</i>; traité
+<i>Aboth Nathan,</i> VII; Midrasch rabba, <i>Eka</i>, 64 <i>a</i>. Le
+passage <i>Taanith</i>
+l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après <i>Sanhédrin</i>
+(v. ci-dessus, p.
+203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si
+Bounaï est le Banou de
+Josèphe, ce rapprochement est sans force.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a
+ href="#FNanchor_622_622"><span class="label">[622]</span></a> Jean,
+III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de
+croire que le texte même de la conversation n'est qu'une
+création de
+Jean.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a
+ href="#FNanchor_623_623"><span class="label">[623]</span></a> Jean,
+VII, 50 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a
+ href="#FNanchor_624_624"><span class="label">[624]</span></a> Jean,
+XIX, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a
+ href="#FNanchor_625_625"><span class="label">[625]</span></a> Mischna,
+<i>Baba metsia</i>, V, 8; Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 49
+<i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a
+ href="#FNanchor_626_626"><span class="label">[626]</span></a> Talm. de
+Jérus., <i>Berakoth</i>, IX, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a
+ href="#FNanchor_627_627"><span class="label">[627]</span></a> Passage <i>Sota</i>,
+précité, et <i>Baba Kama</i>, 83 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a
+ href="#FNanchor_628_628"><span class="label">[628]</span></a> <i>Act</i>.,
+V, 34 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a
+ href="#FNanchor_629_629"><span class="label">[629]</span></a> <i>Act</i>.,
+XXII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a
+ href="#FNanchor_630_630"><span class="label">[630]</span></a> <i>Orac.
+sib</i>., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58.
+Comparez le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a
+ href="#FNanchor_631_631"><span class="label">[631]</span></a> Luc,
+XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est
+moins clair, mais ne peut avoir d'autre sens.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a
+ href="#FNanchor_632_632"><span class="label">[632]</span></a> Matth.,
+V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., <i>Schabbath</i>, l. 16
+<i>b</i>). Ce passage n'est pas en contradiction avec ceux où
+l'abolition de
+la Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus
+toutes les
+figures de l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a
+ href="#FNanchor_633_633"><span class="label">[633]</span></a> Matth.,
+IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a
+ href="#FNanchor_634_634"><span class="label">[634]</span></a> Luc,
+XIX, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a
+ href="#FNanchor_635_635"><span class="label">[635]</span></a> Matth.,
+XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15;
+Luc, XXIV, 47.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h2>
+<h2>RAPPORTS DE JÉSUS
+AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.</h2>
+<p>Conséquent à
+ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la
+religion du cœur. Les vaines pratiques des dévots<a
+ name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a
+ href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">[636]</a>, le rigorisme
+extérieur, qui se fie pour le salut à des
+simagrées, l'avaient pour
+mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne<a
+ name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a
+ href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">[637]</a>. Il
+préférait le pardon
+d'une injure au sacrifice<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">[638]</a>.
+L'amour de Dieu, la charité, le pardon
+réciproque, voilà toute sa loi<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">[639]</a>.
+Rien de moins sacerdotal. Le
+prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public,
+dont il est le
+ministre obligé; il détourne de la prière
+privée, qui est un moyen de se
+passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une
+pratique
+religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a
+pour lui qu'une
+importance secondaire<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a
+ href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">[640]</a>; et quant à
+la prière, il ne règle rien,
+sinon qu'elle se fasse du cœur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
+croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles
+le vrai amour
+du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui
+disant:
+&laquo;<i>Rabbi, rabbi</i>;&raquo; il les repoussait, et proclamait que
+sa religion,
+c'est de bien faire<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a
+ href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">[641]</a>. Souvent il citait
+le passage d'Isaïe: &laquo;Ce
+peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi<a
+ name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a
+ href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">[642]</a>.&raquo;</p>
+<p>Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait
+l'édifice des
+scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution
+antique et
+excellente était devenue un prétexte pour de
+misérables disputes de
+casuistes et une source de croyances superstitieuses<a
+ name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a
+ href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">[643]</a>. On croyait
+que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
+pour &laquo;sabbatiques<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a
+ href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">[644]</a>.&raquo;
+C'était aussi le point sur lequel Jésus se
+plaisait le plus à défier ses adversaires<a
+ name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a
+ href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">[645]</a>. Il violait
+ouvertement
+le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait
+que par de
+fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule
+d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à
+la Loi, et
+qui, par cela même, étaient les plus chères aux
+dévots. Les ablutions,
+les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le
+trouvaient
+sans pitié: &laquo;Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver
+votre âme? Ce
+n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
+cœur.&raquo; Les pharisiens, propagateurs de ces momeries,
+étaient le point
+de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la
+Loi,
+d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux
+hommes des occasions
+de péché: &laquo;Aveugles, conducteurs d'aveugles,
+disait-il, prenez garde de
+tomber dans la fosse.&raquo;&#8212;&laquo;Race de vipères, ajoutait-il
+en secret, ils ne
+parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir
+le
+proverbe: &laquo;La bouche ne verse que le trop-plein du cœur<a
+ name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a
+ href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">[646]</a>.&raquo;</p>
+<p>Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder
+sur leur
+conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un
+grand nombre
+de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux
+dieux public et
+organisé<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a
+ href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">[647]</a>. Jésus put
+voir ce culte se déployer avec toute sa
+splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à
+Césarée de Philippe, et
+dans la Décapole<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a
+ href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">[648]</a>. Il y fit peu
+d'attention. Jamais on ne trouve
+chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces
+déclamations
+contre l'idolâtrie, si familières à ses
+coreligionnaires depuis
+Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la &laquo;Sagesse<a
+ name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a
+ href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">[649]</a>.&raquo;
+Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur
+idolâtrie, c'est
+leur servilité<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a
+ href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">[650]</a>. Le jeune
+démocrate juif, frère en ceci de Judas le
+Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était
+très-blessé des
+honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
+souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la
+plupart des
+cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une
+grande
+indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
+sur les Juifs<a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a
+ href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">[651]</a>. Le royaume de
+Dieu leur sera transféré. &laquo;Quand un
+propriétaire est mécontent de ceux à qui il a
+loué sa vigne, que
+fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits<a
+ name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a
+ href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">[652]</a>.&raquo;
+Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que
+la conversion des
+gentils était, selon les idées juives, un des signes les
+plus certains
+de la venue du Messie<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a
+ href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">[653]</a>. Dans son royaume
+de Dieu, il fait asseoir au
+festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des
+hommes venus des
+quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes
+du royaume sont
+repoussés<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a
+ href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">[654]</a>. Souvent, il est
+vrai, on croit trouver dans les ordres
+qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il
+semble leur
+recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes<a
+ name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a
+ href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">[655]</a>;
+il parle des païens d'une manière conforme aux
+préjugés des Juifs<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">[656]</a>.
+Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit
+ne se
+prêtait pas à cette haute indifférence pour la
+qualité de fils
+d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs
+propres idées
+les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible
+que
+Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet
+parle des Juifs, dans
+le Coran, tantôt de la façon la plus honorable,
+tantôt avec une extrême
+dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à
+lui. La tradition, en
+effet, prête à Jésus deux règles de
+prosélytisme tout à fait opposées et
+qu'il a pu pratiquer tour à tour: &laquo;Celui qui n'est pas
+contre vous est
+pour vous;&raquo;&#8212;&laquo;Celui qui n'est pas avec moi est contre moi<a
+ name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a
+ href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">[657]</a>.&raquo; Une
+lutte passionnée entraîne presque nécessairement
+ces sortes de
+contradictions.</p>
+<p>Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs
+des
+gens que les Juifs appelaient &laquo;Hellènes<a
+ name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a
+ href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">[658]</a>.&raquo; Ce mot
+avait, en
+Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des
+païens, tantôt
+des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens<a
+ name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a
+ href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">[659]</a>, tantôt des
+gens d'origine païenne convertis au judaïsme<a
+ name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a
+ href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">[660]</a>. C'est
+probablement
+dans cette dernière catégorie d'Hellènes que
+Jésus trouva de la
+sympathie<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a
+ href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">[661]</a>. L'affiliation au
+judaïsme avait beaucoup de degrés; mais
+les prosélytes restaient toujours dans un état
+d'infériorité à l'égard
+du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient
+appelés
+&laquo;prosélytes de la porte&raquo; ou &laquo;gens craignant
+Dieu,&raquo; et assujettis aux
+préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques<a
+ name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a
+ href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">[662]</a>. Cette
+infériorité
+même était sans doute la cause qui les rapprochait de
+Jésus et leur
+valait sa faveur.</p>
+<p>Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme
+un îlot entre les
+deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la
+Galilée), la Samarie
+formait en Palestine une espèce d'enclave, où se
+conservait le vieux
+culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem.
+Cette pauvre
+secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du
+judaïsme
+proprement dit, était traitée par les
+Hiérosolymites avec une extrême
+dureté<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a
+ href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">[663]</a>. On la mettait sur
+la même ligne que les païens, avec un
+degré de haine de plus<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">[664]</a>.
+Jésus, par une sorte d'opposition, était
+bien disposé pour elle. Souvent il préfère les
+Samaritains aux Juifs
+orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à
+ses disciples
+d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour
+les Israélites
+purs<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a
+ href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">[665]</a>, c'est là
+encore, sans doute, un précepte de circonstance,
+auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu.
+Quelquefois, en
+effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
+imbu des préjugés de ses coreligionnaires<a
+ name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a
+ href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">[666]</a>; de la même
+façon que de
+nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un
+ennemi par le
+musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique.
+Jésus savait se
+mettre au-dessus de ces malentendus<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">[667]</a>.
+Il eut plusieurs disciples à
+Sichem, et il y passa au moins deux jours<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">[668]</a>.
+Dans une circonstance,
+il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez
+un
+samaritain<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a
+ href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">[669]</a>. Une de ses plus
+belles paraboles est celle de l'homme
+blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le
+voit et continue son
+chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain
+a pitié de
+lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande<a
+ name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a
+ href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">[670]</a>.
+Jésus conclut de là que la vraie fraternité
+s'établit entre les hommes
+par la charité, non par la foi religieuse. Le
+&laquo;prochain,&raquo; qui dans le
+judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui
+l'homme qui a
+pitié de son semblable sans distinction de secte. La
+fraternité humaine
+dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses
+enseignements.</p>
+<p>Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa
+sortie de Jérusalem, trouvèrent
+leur vive expression dans une anecdote qui a été
+conservée sur son
+retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à
+une demi-heure de
+Sichem<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a
+ href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">[671]</a>, devant
+l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal
+et Garizim. Cette route était en général
+évitée par les pèlerins juifs,
+qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la
+Pérée
+que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
+quelque chose. Il était défendu de manger et de boire
+avec eux<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a
+ href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">[672]</a>;
+c'était un axiome de certains casuistes qu' &laquo;un morceau de
+pain des
+Samaritains est de la chair de porc<a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">[673]</a>.&raquo;
+Quand on suivait cette route,
+on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on
+rarement les
+rixes et les mauvais traitements<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">[674]</a>.
+Jésus ne partageait ni ces
+scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point
+où s'ouvre sur
+la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et
+s'arrêta près
+d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui,
+l'habitude
+de donner à toutes les localités de leur vallée
+des noms tirés des
+souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant
+été donné
+par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là
+même qui s'appelle
+encore maintenant <i>Bir-Iakoub.</i> Les disciples entrèrent
+dans la vallée
+et allèrent à la ville acheter des provisions;
+Jésus s'assit sur le bord
+du puits, ayant en face de lui le Garizim.</p>
+<p>Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de
+l'eau. Jésus
+lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand
+étonnement,
+les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
+Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui
+un prophète,
+et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les
+devants:
+&laquo;Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette
+montagne, tandis que
+vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut
+adorer.&#8212;Femme,
+crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue
+où l'on n'adorera plus
+ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les
+vrais adorateurs
+adoreront le Père en esprit et en vérité<a
+ name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a
+ href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">[675]</a>.&raquo; Le jour
+où il prononça
+cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la
+première fois
+le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion
+éternelle. Il fonda
+le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
+âmes élevées jusqu'à la fin des temps.
+Non-seulement sa religion, ce
+jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la
+religion
+absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués
+de raison et de
+moralité, leur religion ne peut être différente de
+celle que Jésus a
+proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y
+tenir; car on
+n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a
+été un éclair dans une
+nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
+l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de
+l'humanité)
+s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein
+jour, et, après
+avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra
+à ce
+mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de
+ses espérances.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a
+ href="#FNanchor_636_636"><span class="label">[636]</span></a> Matth.,
+XV, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a
+ href="#FNanchor_637_637"><span class="label">[637]</span></a> Matth.,
+IX, 14; XI, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a
+ href="#FNanchor_638_638"><span class="label">[638]</span></a> Matth.,
+V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a
+ href="#FNanchor_639_639"><span class="label">[639]</span></a> Matth.,
+XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc,
+X, 25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a
+ href="#FNanchor_640_640"><span class="label">[640]</span></a> Matth.,
+III, 15; I Cor., I, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a
+ href="#FNanchor_641_641"><span class="label">[641]</span></a> Matth.,
+VII, 21; Luc, VI, 46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a
+ href="#FNanchor_642_642"><span class="label">[642]</span></a> Matth.,
+XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a
+ href="#FNanchor_643_643"><span class="label">[643]</span></a> Voir
+surtout le traité <i>Schabbath</i> de la Mischna, et le
+<i>Livre des Jubilés</i> (traduit de l'éthiopien dans les
+<i>Jahrbücher</i>
+d'Ewald, années 2 et 3), c. L.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a
+ href="#FNanchor_644_644"><span class="label">[644]</span></a> Jos., <i>B.J.</i>,
+VII, v, 4; Pline, <i>H.N.</i>, XXXI, 18. Cf.
+Thomson, <i>The Land and the Book</i>, I, 406 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a
+ href="#FNanchor_645_645"><span class="label">[645]</span></a> Matth.,
+XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII,
+14 et suiv.; XIV, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a
+ href="#FNanchor_646_646"><span class="label">[646]</span></a> Matth.,
+XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII
+entier; Marc, VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a
+ href="#FNanchor_647_647"><span class="label">[647]</span></a> Je crois
+que les païens de Galilée se trouvaient surtout
+aux frontières, à Kadès, par exemple, mais que le
+cœur même du pays, la
+ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La
+ligne où finissent les
+ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est
+aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh
+(Samachonitis).
+Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à
+Tell-Hum sont
+douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient
+point
+partie de la Galilée.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a
+ href="#FNanchor_648_648"><span class="label">[648]</span></a> Voir
+ci-dessus, p. 146-147.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a
+ href="#FNanchor_649_649"><span class="label">[649]</span></a> Chap.
+XIII et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a
+ href="#FNanchor_650_650"><span class="label">[650]</span></a> Matth.,
+XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a
+ href="#FNanchor_651_651"><span class="label">[651]</span></a> Matth.,
+VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25
+et suiv.; Luc, IV, 25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a
+ href="#FNanchor_652_652"><span class="label">[652]</span></a> Matth.,
+XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a
+ href="#FNanchor_653_653"><span class="label">[653]</span></a> Is., II,
+2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém.,
+III, 17; Malach., I, 11; <i>Tobie</i>, XIII, 13 et suiv.; <i>Orac.
+sibyl.</i>,
+III, 715 et suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; <i>Act.</i>, XV, 13 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a
+ href="#FNanchor_654_654"><span class="label">[654]</span></a> Matth.,
+VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a
+ href="#FNanchor_655_655"><span class="label">[655]</span></a> Matth.,
+VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a
+ href="#FNanchor_656_656"><span class="label">[656]</span></a> Matth.,
+V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32
+et suiv.; XII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a
+ href="#FNanchor_657_657"><span class="label">[657]</span></a> Matth.,
+XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a
+ href="#FNanchor_658_658"><span class="label">[658]</span></a>
+Josèphe le dit formellement (<i>Ant.,</i> XVIII, iii, 3).
+Comp. Jean, VII, 35; XII, 20-21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a
+ href="#FNanchor_659_659"><span class="label">[659]</span></a> Talm. de
+Jérus., <i>Sota</i>, VII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a
+ href="#FNanchor_660_660"><span class="label">[660]</span></a> Voir, en
+particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; <i>Act.</i>,
+XIV, l; XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a
+ href="#FNanchor_661_661"><span class="label">[661]</span></a> Jean,
+XII, 20; <i>Act.</i>, VIII, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a
+ href="#FNanchor_662_662"><span class="label">[662]</span></a> Mischna,
+<i>Baba metsia</i>, IX, 12; Talm. de Bab., <i>Sanh</i>.,
+56 <i>b; Act.</i>, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI,
+14;
+XVII, 4, 17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., <i>Ant.</i>, XIV, vii, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a
+ href="#FNanchor_663_663"><span class="label">[663]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>,
+L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., <i>Ant.</i>,
+IX, xiv, 3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., <i>Aboda
+zara</i>, V, 4;
+<i>Pesachim</i> I, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a
+ href="#FNanchor_664_664"><span class="label">[664]</span></a> Matth.,
+X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab.,
+<i>Cholin,</i> 6 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a
+ href="#FNanchor_665_665"><span class="label">[665]</span></a> Matth.,
+X, 5-6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a
+ href="#FNanchor_666_666"><span class="label">[666]</span></a> Luc, IX,
+53.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a
+ href="#FNanchor_667_667"><span class="label">[667]</span></a> Luc, IX,
+56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a
+ href="#FNanchor_668_668"><span class="label">[668]</span></a> Jean,
+IV, 39-43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a
+ href="#FNanchor_669_669"><span class="label">[669]</span></a> Luc,
+XVII, 16 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a
+ href="#FNanchor_670_670"><span class="label">[670]</span></a> Luc, X,
+30 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a
+ href="#FNanchor_671_671"><span class="label">[671]</span></a>
+Aujourd'hui Naplouse.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a
+ href="#FNanchor_672_672"><span class="label">[672]</span></a> Luc, IX,
+53; Jean, IV, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a
+ href="#FNanchor_673_673"><span class="label">[673]</span></a> Mischna,
+<i>Schebiit,</i> VIII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a
+ href="#FNanchor_674_674"><span class="label">[674]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>,
+XX, v, 1; <i>B.J.</i>, II, xii, 3, <i>Vita</i>, 52.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a
+ href="#FNanchor_675_675"><span class="label">[675]</span></a> Jean,
+IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre,
+qui exprime une pensée opposée à celle des versets
+21 et 23, paraît
+avoir été interpolé. Il ne faut pas trop insister
+sur la réalité
+historique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son
+interlocutrice
+auraient, seuls pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean
+représente certainement une des pensées les plus intimes
+de Jésus, et la
+plupart des circonstances du récit ont un cachet frappant de
+vérité.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></h2>
+<h2>COMMENCEMENT DE LA
+LÉGENDE DE JÉSUS.&#8212;IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE
+SON RÔLE
+SURNATUREL.</h2>
+<p>Jésus rentra en
+Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en
+pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant
+s'expriment avec une
+netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier
+âge
+prophétique, en partie empruntés aux rabbis
+antérieurs, les belles
+prédications morales de sa seconde période aboutissent
+à une politique
+décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira<a
+ name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a
+ href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">[676]</a>. Le Messie
+est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se
+révéler;
+c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera
+victime de sa
+hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans
+violence;
+c'est par des crises et des déchirements qu'il doit
+s'établir<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a
+ href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">[677]</a>. Le
+Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire,
+accompagné de
+légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront
+confondus.</p>
+<p>L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre.
+Jésus
+s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
+père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne
+doit pas
+chez lui être traité d'attentat.</p>
+<p><a name="page_237"></a>Le titre de &laquo;fils de David&raquo; fut
+le premier qu'il
+accepta, probablement
+sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha
+à le
+lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble,
+éteinte
+depuis longtemps<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a
+ href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">[678]</a>; les
+Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne
+pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni
+Hérode, ni
+les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
+représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais
+depuis la
+fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des
+anciens rois, qui
+vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes.
+La
+croyance universelle était que le Messie serait fils de David et
+naîtrait comme lui à Bethléhem<a
+ name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a
+ href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">[679]</a>. Le sentiment
+premier de Jésus
+n'était pas précisément cela. Le souvenir de
+David, qui préoccupait la
+masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne
+céleste. Il se
+croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
+délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre
+ordre. Mais l'opinion
+ici lui fit une sorte de violence. La conséquence
+immédiate de cette
+proposition: &laquo;Jésus est le Messie,&raquo; était
+cette autre proposition:
+&laquo;Jésus est fils de David.&raquo; Il se laissa donner un
+titre sans lequel il
+ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par
+y prendre
+plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on
+lui
+demandait en l'interpellant ainsi<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">[680]</a>.
+Ici, comme dans plusieurs autres
+circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui
+avaient cours de
+son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les
+siennes. Il
+associait à son dogme du &laquo;royaume de Dieu,&raquo; tout ce
+qui échauffait les
+cœurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
+baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.</p>
+<p>Une grave difficulté se présentait: c'était sa
+naissance à Nazareth, qui
+était de notoriété publique. On ne sait si
+Jésus lutta contre cette
+objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en
+Galilée, où l'idée que
+le fils de David devait être un bethléhémite
+était moins répandue. Pour
+le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de
+&laquo;fils de David&raquo; était
+suffisamment justifié, si celui à qui on le
+décernait relevait la gloire
+de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par
+son
+silence les généalogies fictives que ses partisans
+imaginèrent pour
+prouver sa descendance royale<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">[681]</a>?
+Sut-il quelque chose des légendes
+inventées pour le faire naître à Bethléhem,
+et en particulier du tour
+par lequel on rattacha son origine bethléhémite au
+recensement qui eut
+lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius<a
+ name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a
+ href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">[682]</a>? On l'ignore.
+L'inexactitude et les contradictions des généalogies<a
+ name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a
+ href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">[683]</a> portent à
+croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire
+s'opérant sur
+divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par
+Jésus<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a
+ href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">[684]</a>.
+Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David.
+Ses
+disciples, bien moins éclairés que lui,
+enchérissaient parfois sur ce
+qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas
+connaissance de
+ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers
+siècles, des
+fractions considérables du christianisme<a
+ name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a
+ href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">[685]</a> nièrent
+obstinément la
+descendance royale de Jésus et l'authenticité des
+généalogies.</p>
+<p>Sa légende était ainsi le fruit d'une grande
+conspiration toute
+spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant.
+Aucun grand
+événement de l'histoire ne s'est passé sans donner
+lieu à un cycle de
+fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu,
+couper court à ces
+créations populaires. Peut-être un œil sagace
+eût-il su reconnaître dès
+lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une
+naissance
+surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue
+dans
+l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né
+des relations
+ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un
+chapitre mal entendu
+d'Isaïe<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a
+ href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">[686]</a>, où l'on
+croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge;
+soit enfin par suite de l'idée que le &laquo;Souffle de
+Dieu,&raquo; déjà érigé en
+hypostase divine, est un principe de fécondité<a
+ name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a
+ href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">[687]</a>.
+Déjà peut-être
+couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de
+montrer
+dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique<a
+ name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a
+ href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">[688]</a>, ou,
+pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse
+allégorique du temps
+rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le
+berceau des
+relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste,
+Hérode le Grand, des
+astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce
+temps-là un voyage à
+Jérusalem<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a
+ href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">[689]</a>, deux vieillards,
+Siméon et Anne, qui avaient laissé des
+souvenirs de haute sainteté<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">[690]</a>.
+Une chronologie assez lâche présidait
+à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits
+réels
+travestis<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a
+ href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">[691]</a>. Mais un singulier
+esprit de douceur et de bonté, un
+sentiment profondément populaire, pénétraient
+toutes ces fables, et en
+faisaient un supplément de la prédication<a
+ name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a
+ href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">[692]</a>. C'est surtout
+après la
+mort de Jésus que de tels récits prirent de grands
+développements; on
+peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son
+vivant, sans
+rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une
+naïve admiration.</p>
+<p>Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer
+pour une incarnation de
+Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle
+idée était
+profondément étrangère à l'esprit juif; il
+n'y en a nulle trace dans les
+évangiles synoptiques<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">[693]</a>;
+on ne la trouve indiquée que dans des
+parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être
+acceptées comme un
+écho de la pensée de Jésus. Parfois même
+Jésus semble prendre des
+précautions pour repousser une telle doctrine<a
+ name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a
+ href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">[694]</a>. L'accusation de
+se
+faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée,
+même dans l'évangile de
+Jean, comme une calomnie des Juifs<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">[695]</a>.
+Dans ce dernier évangile, il se
+déclare moindre que son Père<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">[696]</a>.
+Ailleurs, il avoue que le Père ne lui
+a pas tout révélé<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">[697]</a>.
+Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
+séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de
+Dieu; mais tous
+les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés
+divers<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a
+ href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">[698]</a>. Tous,
+chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les
+ressuscités seront
+fils de Dieu<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a
+ href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">[699]</a>. La filiation
+divine était attribuée dans l'Ancien
+Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement
+égaler à Dieu<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">[700]</a>.
+Le mot &laquo;fils&raquo; a, dans les langues sémitiques et dans
+la <a name="page_244"></a>langue du
+Nouveau Testament, les sens les plus larges<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">[701]</a>.
+D'ailleurs, l'idée que
+Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble,
+qu'un froid déisme
+a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul
+souffle
+pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de
+Dieu; Dieu habite
+en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu,
+vit par
+Dieu<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a
+ href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">[702]</a>.
+L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais
+d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est
+son
+Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est
+partout avec
+eux<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a
+ href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">[703]</a>; ses disciples
+sont un, comme lui et son Père sont un<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">[704]</a>.
+L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
+personnes, n'est rien.</p>
+<p>Le titre de &laquo;Fils de Dieu,&raquo; ou simplement de &laquo;Fils<a
+ name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a
+ href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">[705]</a>,&raquo; devint
+ainsi
+pour Jésus un titre analogue à &laquo;Fils de
+l'homme&raquo; et, comme celui-ci,
+synonyme de &laquo;Messie,&raquo; à la seule différence
+qu'il s'appelait lui-même
+&laquo;Fils de l'homme&raquo; et qu'il ne semble pas avoir fait le
+même usage du mot
+&laquo;Fils de Dieu<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a
+ href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">[706]</a>.&raquo; Le titre
+de Fils de l'homme exprimait sa qualité de
+juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins
+suprêmes et sa
+puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a
+donné tout
+pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat<a
+ name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a
+ href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">[707]</a>. Nul ne
+connaît le
+Père que par lui<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a
+ href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">[708]</a>. Le Père
+lui a exclusivement transmis le droit de
+juger<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a
+ href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">[709]</a>. La nature lui
+obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit
+et prie; la foi peut tout<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">[710]</a>.
+Il faut se rappeler que nulle idée des
+lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
+auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses
+miracles remercient Dieu &laquo;d'avoir donné de tels pouvoirs
+aux
+hommes<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a
+ href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">[711]</a>.&raquo; Il remet
+les péchés<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a
+ href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">[712]</a>; il est
+supérieur à David, à
+Abraham, à Salomon, aux prophètes<a
+ name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a
+ href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">[713]</a>. Nous ne savons
+sous quelle forme
+ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne
+doit
+pas être jugé sur la règle de nos petites
+convenances. L'admiration de
+ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est
+évident que le titre
+de <i>Rabbi</i>, dont il s'était d'abord contenté, ne
+lui suffisait plus; le
+titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne
+répondait plus à sa
+pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un
+être surhumain,
+et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport
+plus
+élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer
+que ces mots
+de &laquo;surhumain&raquo; et de &laquo;surnaturel,&raquo;
+empruntés à notre théologie mesquine,
+n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de
+Jésus. Pour
+lui, la nature et le développement de l'humanité
+n'étaient pas des
+règnes limités hors de Dieu, de chétives
+réalités, assujetties aux lois
+d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de
+surnaturel, car
+il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
+lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un
+bond
+l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la
+médiocrité des facultés
+humaines trace entre l'homme et Dieu.</p>
+<p>On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de
+Jésus le germe de la
+doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine<a
+ name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a
+ href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">[714]</a>, en
+l'identifiant avec le Verbe, ou &laquo;Dieu second<a
+ name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a
+ href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">[715]</a>,&raquo; ou fils
+aîné de
+Dieu<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a
+ href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">[716]</a>, ou <i>Ange
+métatrône</i><a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">[717]</a>,
+que la théologie juive créait d'un
+autre côté<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a
+ href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">[718]</a>. Une sorte de
+besoin amenait cette théologie, pour
+corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à
+placer auprès de Dieu
+un assesseur, auquel le Père éternel est censé
+déléguer le gouvernement
+de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
+facultés ou de &laquo;puissances&raquo; divines, était
+répandue; les Samaritains
+possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé
+Simon, qu'on
+identifiait avec &laquo;la grande vertu de Dieu<a
+ name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a
+ href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">[719]</a>.&raquo; Depuis
+près de deux
+siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se
+laissaient aller au
+penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
+avec certaines expressions qu'on rapportait à la
+divinité. Ainsi le
+&laquo;Souffle de Dieu,&raquo; dont il est souvent question dans
+l'Ancien Testament,
+est considéré comme un être à part,
+l'&laquo;Esprit-Saint.&raquo; De même, la
+&laquo;Sagesse de Dieu,&raquo; la &laquo;Parole de Dieu&raquo;
+deviennent des personnes
+existantes par elles-mêmes. C'était le germe du
+procédé qui a engendré
+les <i>Sephiroth</i> de la Cabbale, les <i>&AElig;ons</i> du
+gnosticisme, les hypostases
+chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en
+abstractions
+personnifiées, à laquelle le monothéisme est
+obligé de recourir, quand
+il veut introduire en Dieu la multiplicité.</p>
+<p>Jésus paraît être resté étranger
+à ces raffinements de théologie, qui
+devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La
+théorie
+métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les
+écrits de son
+contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et
+déjà dans le livre
+de la &laquo;Sagesse<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a
+ href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">[720]</a>,&raquo; ne se
+laisse entrevoir ni dans les <i>Logia</i> de
+Matthieu, ni en général dans les synoptiques,
+interprètes si
+authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en
+effet,
+n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
+Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean
+l'évangéliste ou son école
+qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est
+le Verbe, et qui
+créèrent dans ce sens toute une nouvelle
+théologie, fort différente de
+celle du royaume de Dieu<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a
+ href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">[721]</a>. Le rôle
+essentiel du Verbe est celui de
+créateur et de providence; or Jésus ne prétendit
+jamais avoir créé le
+monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le
+renouveler. La
+qualité de président des assises finales de
+l'humanité, tel est
+l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que
+tous les premiers
+chrétiens lui prêtèrent<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">[722]</a>.
+Jusqu'au grand jour, il siège à la droite
+de Dieu comme son <i>Métatrône</i>, son premier ministre
+et son futur
+vengeur<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a
+ href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">[723]</a>. Le Christ
+surhumain des absides byzantines, assis en juge
+du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et
+supérieurs aux anges
+qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte
+représentation
+figurée de cette conception du &laquo;Fils de l'homme,&raquo;
+dont nous trouvons les
+premiers traits déjà si fortement indiqués dans le
+Livre de Daniel.</p>
+<p>En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie
+n'était nullement
+d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons
+d'exposer
+formait dans l'esprit des disciples un système
+théologique si peu arrêté
+que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la
+divinité, ils le
+font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des
+choses;
+il se corrige<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a
+ href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">[724]</a>; il est abattu,
+découragé, il demande à son Père de
+lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu,
+comme un fils<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a
+ href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">[725]</a>. Lui
+qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement<a
+ name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a
+ href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">[726]</a>. Il
+prend des précautions pour sa sûreté<a
+ name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a
+ href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">[727]</a>. Peu après
+sa naissance, on
+est obligé de le faire disparaître pour éviter des
+hommes puissants qui
+voulaient le tuer<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a
+ href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">[728]</a>. Dans les
+exorcismes, le diable le chicane et ne
+sort pas du premier coup<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a
+ href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">[729]</a>. Dans ses
+miracles, on sent un effort
+pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui<a
+ name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a
+ href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">[730]</a>. Tout
+cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme
+protégé et
+favorisé de Dieu<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a
+ href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">[731]</a>. Il ne faut
+demander ici ni logique, ni
+conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du
+crédit et
+l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions
+contradictoires.
+Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les
+lecteurs acharnés
+des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de
+l'homme; pour les
+juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de
+Michée, il
+était le Fils de David; pour les affiliés, il
+était le Fils de Dieu, ou
+simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en
+blâmassent,
+le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie,
+pour Jérémie,
+conformément à la croyance populaire que les anciens
+prophètes allaient
+se réveiller pour préparer les temps du Messie<a
+ name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a
+ href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">[732]</a>.</p>
+<p>Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
+ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait
+toutes ces hardiesses.
+Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une
+telle
+façon d'être possédé par l'idée dont
+on se fait l'apôtre. Pour nous,
+races profondément sérieuses, la conviction signifie la
+sincérité avec
+soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a
+pas beaucoup de sens chez
+les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de
+l'esprit
+critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
+conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
+Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille
+détours. Les
+auteurs de livres apocryphes (de &laquo;Daniel&raquo;,
+d'&laquo;Hénoch,&raquo; par exemple),
+hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien
+certainement
+sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La
+vérité
+matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit
+tout à travers
+ses idées, ses intérêts, ses passions.</p>
+<p>L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour
+la
+sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se
+font par le
+peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses
+idées. Le
+philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
+est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses
+illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait
+être
+blâmé. César savait fort bien qu'il n'était
+pas fils de Vénus; la France
+ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la
+sainte
+ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants
+que nous
+sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide
+honnêteté, de
+traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans
+d'autres conditions
+la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
+firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux
+sévères. Au moins faut-il distinguer profondément
+les sociétés comme la
+nôtre, où tout se passe au plein jour de la
+réflexion, des sociétés
+naïves et crédules, où sont nées les
+croyances qui ont dominé les
+siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une
+légende.
+Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut
+être trompée.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a
+ href="#FNanchor_676_676"><span class="label">[676]</span></a> Les
+hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont
+une fraction considérable resta attachée au
+judaïsme, pourraient
+soulever ici quelques objections. Mais le procès de Jésus
+ne laisse
+place à aucun doute. Nous verrons qu'il y fut traité
+comme &laquo;séducteur.&raquo;
+Le Talmud donne la procédure suivie contre lui comme un exemple
+de celle
+qu'on doit suivre contre les &laquo;séducteurs,&raquo; qui
+cherchent à renverser la
+Loi de Moïse. (Talm. de Jérus., <i>Sanhédrin</i>,
+XIV, 16; Talm. de Bab.,
+<i>Sanhédrin</i>, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a
+ href="#FNanchor_677_677"><span class="label">[677]</span></a> Matth.,
+XI, 12; Luc, XVI, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a
+ href="#FNanchor_678_678"><span class="label">[678]</span></a> Il est
+vrai que certains docteurs, tels que Hillel,
+Gamaliel, sont donnés comme étant de la race de David.
+Mais ce sont là
+des allégations très-douteuses. Si la famille de David
+formait encore un
+groupe distinct et ayant de la notoriété, comment se
+fait-il qu'on ne la
+voie jamais figurer, à côté des Sadokites, des
+Boëthuses, des Asmonéens,
+des Hérodes, dans les grandes luttes du temps?</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a
+ href="#FNanchor_679_679"><span class="label">[679]</span></a> Matth.,
+II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42;
+<i>Act</i>., II, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a
+ href="#FNanchor_680_680"><span class="label">[680]</span></a> Matth.,
+IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47,
+52; Luc, XVIII, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a
+ href="#FNanchor_681_681"><span class="label">[681]</span></a> Matth.,
+I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a
+ href="#FNanchor_682_682"><span class="label">[682]</span></a> Matth.,
+II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a
+ href="#FNanchor_683_683"><span class="label">[683]</span></a> Les deux
+généalogies sont tout à fait discordantes entre
+elles et peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le
+récit de Luc
+sur le recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir
+ci-dessus, p. 19-20, note. Il est naturel, du reste, que la
+légende se
+soit emparée de cette circonstance. Les recensements frappaient
+beaucoup
+les Juifs, bouleversaient leurs idées étroites, et l'on
+s'en souvenait
+longtemps. Cf. <i>Act</i>., V, 37.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a
+ href="#FNanchor_684_684"><span class="label">[684]</span></a> Jules
+Africain (dans Eusèbe, <i>H.E.,</i> I, 7) suppose que ce
+furent les parents de Jésus qui, réfugiés en
+Batanée, essayèrent de
+recomposer les généalogies.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a
+ href="#FNanchor_685_685"><span class="label">[685]</span></a> Les <i>Ébionim</i>,
+les &laquo;Hébreux,&raquo; les &laquo;Nazaréens,&raquo;
+Talien,
+Marcion. Cf. Épiph., <i>Adv. h&aelig;r</i>., XXIX, 9; XXX, 3,
+14; XLVI, 1;
+Théodoret, <i>H&aelig;ret. fab</i>., I, 20; Isidore de
+Péluse, Epist., I, 371, ad
+Pansophium.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a
+ href="#FNanchor_686_686"><span class="label">[686]</span></a> Matth.,
+I, 22-23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a
+ href="#FNanchor_687_687"><span class="label">[687]</span></a>
+Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les
+Égyptiens,
+voir Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, <i>Qu&aelig;st.
+symp</i>.,
+VIII, I, 3; <i>De Isid. et Osir</i>., 43.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a
+ href="#FNanchor_688_688"><span class="label">[688]</span></a> Matth.,
+I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a
+ href="#FNanchor_689_689"><span class="label">[689]</span></a> Matth.,
+II, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a
+ href="#FNanchor_690_690"><span class="label">[690]</span></a> Luc, II,
+25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a
+ href="#FNanchor_691_691"><span class="label">[691]</span></a> Ainsi la
+légende du Massacre des Innocents se rapporte
+probablement à quelque cruauté exercée par
+Hérode du côté de Bethléhem.
+Comp. Jos., <i>Ant</i>., XIV, ix, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a
+ href="#FNanchor_692_692"><span class="label">[692]</span></a> Matth.,
+I et II; Luc, I et II; S. Justin, <i>Dial. cum
+Tryph</i>., 78, 106; <i>Protévang. de Jacques</i> (apocr.), 18
+et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a
+ href="#FNanchor_693_693"><span class="label">[693]</span></a> Certains
+passages, comme <i>Act</i>., II, 22, l'excluent
+formellement.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a
+ href="#FNanchor_694_694"><span class="label">[694]</span></a> Matth.,
+XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a
+ href="#FNanchor_695_695"><span class="label">[695]</span></a> Jean, V,
+18 et suiv.; X, 33 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a
+ href="#FNanchor_696_696"><span class="label">[696]</span></a> Jean,
+XIV, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a
+ href="#FNanchor_697_697"><span class="label">[697]</span></a> Marc,
+XIII, 35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a
+ href="#FNanchor_698_698"><span class="label">[698]</span></a> Matth.,
+V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I,
+12-13; X, 34-35. Comp. <i>Act</i>., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19,
+21; IX,
+26; II Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament,
+<i>Deutér</i>., XIV, 1, et surtout <i>Sagesse</i>, II, 13, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a
+ href="#FNanchor_699_699"><span class="label">[699]</span></a> Luc, XX,
+36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a
+ href="#FNanchor_700_700"><span class="label">[700]</span></a> Gen.,
+VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7;
+LXXXII, 6, II Sam., VII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a
+ href="#FNanchor_701_701"><span class="label">[701]</span></a> Le fils
+du diable (Matth., XIII, 38; <i>Act</i>., XIII, 10);
+les fils de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de
+la lumière (Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la
+résurrection
+(Luc, XX, 36); les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les
+fils de l'époux (Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les
+fils de
+la Géhenne (Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6),
+etc.
+Rappelons que le Jupiter du paganisme est <span
+ title="patêr
+
+avdrôn te theôn
+
+te" lang="el">&#960;&#945;&#964;&#951;&#961; &#945;&#957;&#948;&#961;&#969;&#957; &#964;&#949; &#952;&#949;&#969;&#957;
+&#964;&#949;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a
+ href="#FNanchor_702_702"><span class="label">[702]</span></a> Comp. <i>Act</i>.,
+XVII, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a
+ href="#FNanchor_703_703"><span class="label">[703]</span></a> Matth.,
+XVIII, 20; XXVIII, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a
+ href="#FNanchor_704_704"><span class="label">[704]</span></a> Jean, X,
+30; XVII, 21. Voir en général les derniers
+discours de Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un
+côté de
+l'état psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les
+envisager comme
+de vrais documents historiques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a
+ href="#FNanchor_705_705"><span class="label">[705]</span></a> Les
+passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour
+être rapportés ici.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a
+ href="#FNanchor_706_706"><span class="label">[706]</span></a> C'est
+seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert
+de l'expression de &laquo;Fils de Dieu&raquo; ou de &laquo;Fils&raquo;
+comme synonyme du pronom
+<i>je</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a
+ href="#FNanchor_707_707"><span class="label">[707]</span></a> Matth.,
+XII, 8; Luc, VI, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a
+ href="#FNanchor_708_708"><span class="label">[708]</span></a> Matth.,
+XI, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a
+ href="#FNanchor_709_709"><span class="label">[709]</span></a> Jean, V,
+22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a
+ href="#FNanchor_710_710"><span class="label">[710]</span></a> Matth.,
+XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a
+ href="#FNanchor_711_711"><span class="label">[711]</span></a> Matth.,
+IX, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a
+ href="#FNanchor_712_712"><span class="label">[712]</span></a> Matth.,
+IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20;
+VII, 47-48.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a
+ href="#FNanchor_713_713"><span class="label">[713]</span></a> Matth.,
+XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a
+ href="#FNanchor_714_714"><span class="label">[714]</span></a> Voir
+surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que
+nous ayons là l'enseignement authentique de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a
+ href="#FNanchor_715_715"><span class="label">[715]</span></a> Philon.
+cité dans Eusèbe, <i>Proep. Evang</i>., VII, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a
+ href="#FNanchor_716_716"><span class="label">[716]</span></a> Philon, <i>De
+migr. Abraham</i>, &sect; 1; <i>Quod Deus immut</i>., &sect; 6;
+<i>De confus, ling</i>., &sect;&sect; 14 et 28; <i>De profugis</i>
+&sect; 20; <i>De somniis</i>, I, &sect;
+37; <i>De agric. Noë</i>, &sect; 12; <i>Quis rerum divin.
+h&aelig;res</i>, &sect; 25 et suiv., 48
+et suiv., etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a
+ href="#FNanchor_717_717"><span class="label">[717]</span></a> <span
+ title="Metathronos" lang="el">&#924;&#949;&#964;&#945;&#952;&#961;&#959;&#957;&#959;&#962;</span>, c'est-à-dire
+partageant le trône de
+Dieu; sorte de secrétaire divin, tenant le registre des
+mérites et des
+démérites: <i>Bereschith Rabba</i>, V, 6 <i>c</i>;
+Talm. de Bab., <i>Sanhédr</i>., 38
+<i>b; Chagiga,</i> 15 <i>a</i>; Targum de Jonathan, <i>Gen</i>., V,
+24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a
+ href="#FNanchor_718_718"><span class="label">[718]</span></a> Cette
+théorie du <span title="Logos" lang="el">&#923;&#959;&#947;&#959;&#962;</span> ne
+renferme pas
+d'éléments grecs. Les rapprochements qu'on en a faits
+avec l'<i>Honover</i>
+des Parsis sont aussi sans fondement. Le <i>Minokhired</i> ou
+&laquo;Intelligence
+divine&raquo; a bien de l'analogie avec le <span title="Logos"
+ lang="el">&#923;&#959;&#947;&#959;&#962;</span> juif. (Voir
+les
+fragments du livre intitulé <i>Minokhired</i> dans Spiegel,
+<i>Parsi-Grammatik,</i> p. 161-162.) Mais le développement qu'a
+pris la
+doctrine du <i>Minokhired</i> chez les Parsis est moderne et peut
+impliquer
+une influence étrangère. L'&laquo;Intelligence
+divine&raquo; (<i>Mainyu-Khratú</i>)
+figure dans les livres zends; mais elle n'y sert pas de base à
+une
+théorie; elle entre seulement dans quelques invocations. Les
+rapprochements que l'on a essayés entre la théorie
+alexandrine du Verbe
+et certains points de la théologie égyptienne peuvent
+n'être pas sans
+valeur. Mais rien n'indique que, dans les siècles qui
+précèdent l'ère
+chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait aucun emprunt
+à l'Égypte.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a
+ href="#FNanchor_719_719"><span class="label">[719]</span></a> <i>Act</i>.,
+VIII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a
+ href="#FNanchor_720_720"><span class="label">[720]</span></a> IX, 4-2;
+XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et
+en général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse
+personnifiée se trouvent
+dans des livres bien plus anciens. <i>Prov.</i>, VIII, IX; <i>Job</i>,
+XXVIII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a
+ href="#FNanchor_721_721"><span class="label">[721]</span></a> Jean,
+Évang., I, 1-14; I Épître, V, 7; <i>Apoc.</i>,
+XIX, 13.
+On remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean,
+l'expression de
+&laquo;Verbe&raquo; ne revient pas hors du prologue, et que jamais le
+narrateur ne
+la place dans la bouche de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a
+ href="#FNanchor_722_722"><span class="label">[722]</span></a> <i>Act.</i>,
+X, 42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a
+ href="#FNanchor_723_723"><span class="label">[723]</span></a> Matth.,
+XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; <i>Act.</i>,
+VII, 55; Rom., VIII, 34; Ephés., I, 20; Coloss., III, 4;
+Hébr., I, 3,
+13; VIII, 1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages
+précités sur le rôle du <i>Métatrône</i>
+juif.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a
+ href="#FNanchor_724_724"><span class="label">[724]</span></a> Matth.,
+X, v, comparé à XXVIII, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a
+ href="#FNanchor_725_725"><span class="label">[725]</span></a> Matth.,
+XXVI, 39; Jean, XII, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a
+ href="#FNanchor_726_726"><span class="label">[726]</span></a> Marc,
+XIII, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a
+ href="#FNanchor_727_727"><span class="label">[727]</span></a> Matth.,
+XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30;
+Jean, VII, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a
+ href="#FNanchor_728_728"><span class="label">[728]</span></a> Matth.,
+II, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a
+ href="#FNanchor_729_729"><span class="label">[729]</span></a> Matth.,
+XVII, 20; Marc, IX, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a
+ href="#FNanchor_730_730"><span class="label">[730]</span></a> Luc,
+45-46; Jean, XI, 33, 38</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a
+ href="#FNanchor_731_731"><span class="label">[731]</span></a> <i>Act.</i>,
+II, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a
+ href="#FNanchor_732_732"><span class="label">[732]</span></a> Matth.,
+XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI,
+14-15; VIII, 28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></h2>
+<h2>MIRACLES.</h2>
+<p>Deux moyens de preuve, les
+miracles et l'accomplissement des prophéties,
+pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de
+Jésus, établir
+une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples
+employèrent ces
+deux procédés de démonstration avec une parfaite
+bonne foi. Depuis
+longtemps Jésus était convaincu que les prophètes
+n'avaient écrit qu'en
+vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il
+s'envisageait
+comme le miroir où tout l'esprit prophétique
+d'Israël avait lu l'avenir.
+L'école chrétienne, peut-être du vivant même
+de son fondateur, chercha a
+prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce
+que les prophètes
+avaient prédit du Messie<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">[733]</a>.
+Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
+étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine
+saisissables.
+C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou
+insignifiantes
+de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains
+passages des
+Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante
+préoccupation,
+ils voyaient des images de lui<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">[734]</a>.
+L'exégèse du temps consistait ainsi
+presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une
+façon
+artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
+officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au
+règne futur.
+Les applications messianiques étaient libres, et constituaient
+des
+artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse
+argumentation.</p>
+<p>Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque,
+pour la marque
+indispensable du divin et pour le signe des vocations
+prophétiques. Les
+légendes d'Élie et d'Élisée en
+étaient pleines. Il était reçu que le
+Messie en ferait beaucoup<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">[735]</a>.
+A quelques lieues de Jésus, à Samarie,
+un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un
+rôle presque
+divin<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a
+ href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">[736]</a>. Plus tard, quand
+on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
+Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu
+sur la terre,
+on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste
+cycle de
+miracles<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a
+ href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">[737]</a>. Les philosophes
+alexandrins eux-mêmes, Plotin et les
+autres, sont censés en avoir fait<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">[738]</a>.
+Jésus dut donc choisir entre ces
+deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge.
+Il faut
+se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des
+grandes écoles
+scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait
+le
+miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la
+moindre
+idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses
+connaissances sur ce
+point n'étaient nullement supérieures à celles de
+ses contemporains.
+Bien plus, une de ses opinions le plus profondément
+enracinées était
+qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature<a
+ name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a
+ href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">[739]</a>.
+La faculté de faire des miracles passait pour une licence
+régulièrement
+départie par Dieu aux hommes<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">[740]</a>,
+et n'avait rien qui surprît.</p>
+<p>La différence des temps a changé en quelque chose de
+très-blessant pour
+nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
+de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement
+à cause des
+actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant
+ces
+sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un
+thaumaturge de nos
+jours, à moins d'une naïveté extrême, comme
+cela a eu lieu chez
+certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait
+des
+miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un
+François
+d'Assise, la question est déjà toute changée; le
+cycle miraculeux de la
+naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer,
+nous cause
+un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient
+dans un
+état de poétique ignorance au moins aussi complet que
+sainte Claire et
+les <i>tres socii</i>. Ils trouvaient tout simple que leur
+maître eût des
+entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux
+éléments, qu'il guérît
+les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée
+perd
+quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se
+réaliser. On ne
+réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme
+éprouve quelques
+froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
+meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de
+mauvaises
+raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du
+christianisme
+reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe
+Colomb,
+Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque
+jour
+de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
+raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de
+Jésus était
+plus frappé de ses miracles que de ses prédications si
+profondément
+divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et
+après
+la mort de Jésus, exagéra énormément le
+nombre de faits de ce genre. Les
+types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas
+beaucoup de
+variété; ils se répètent les uns les autres
+et semblent calqués sur un
+très-petit nombre de modèles, accommodés au
+goût du pays.</p>
+<p>Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les
+évangiles
+renferment la fatigante énumération, de distinguer les
+miracles qui ont
+été prêtés à Jésus par
+l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un
+rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les
+circonstances
+choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant
+la
+jonglerie<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a
+ href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">[741]</a>, sont bien
+historiques, ou s'ils sont le fruit de la
+croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de
+théurgie, et vivant,
+sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des
+&laquo;spirites&raquo; de nos
+jours<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a
+ href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">[742]</a>. Presque tous les
+miracles que Jésus crut exécuter
+paraissent avoir été des miracles de guérison. La
+médecine était a cette
+époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en
+Orient,
+c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée
+à l'inspiration
+individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis
+cinq siècles par
+la Grèce, était, à l'époque de
+Jésus, inconnue des Juifs de Palestine.
+Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme
+supérieur,
+traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
+sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un
+remède
+décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors
+des
+lésions tout a fait caractérisées, le contact
+d'une personne exquise ne
+vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir
+guérit.
+Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela
+n'est pas
+vain.</p>
+<p>Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée
+d'une science
+médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la
+guérison
+devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle
+croyance
+était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait
+la maladie
+comme la punition d'un péché<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">[743]</a>,
+ou comme le fait d'un démon<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">[744]</a>,
+nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur
+médecin
+était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre
+surnaturel.
+Guérir était considéré comme une chose
+morale; Jésus, qui sentait sa
+force morale, devait se croire spécialement doué pour
+guérir. Convaincu
+que l'attouchement de sa robe<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">[745]</a>,
+l'imposition de ses mains<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">[746]</a>,
+faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il
+avait refusé à
+ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir
+de leur
+accorder. La guérison des malades était
+considérée comme un des signes
+du royaume de Dieu, et toujours associée à
+l'émancipation des
+pauvres<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a
+ href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">[747]</a>. L'une et l'autre
+étaient les signes de la grande
+révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les
+infirmités.</p>
+<p>Un des genres de guérison que Jésus opère le
+plus souvent est
+l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité
+étrange à croire
+aux démons régnait dans tous les esprits. C'était
+une opinion
+universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier,
+que les
+démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font
+agir
+contrairement à leur volonté. Un <i>div</i> persan,
+plusieurs fois nommé dans
+l'Avesta<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a
+ href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">[748]</a>, <i>Aeschma-daëva,</i>
+&laquo;le div de la concupiscence,&raquo; adopté par
+les Juifs sous le nom <i>d'Asmodée</i><a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">[749]</a>,
+devint la cause de tous les
+troubles hystériques chez les femmes<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">[750]</a>.
+L'épilepsie, les maladies
+mentales et nerveuses<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a
+ href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">[751]</a>, où le
+patient semble ne plus s'appartenir,
+les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la
+surdité, le
+mutisme<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a
+ href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">[752]</a>, étaient
+expliquées de la même manière. L'admirable
+traité
+&laquo;De la maladie sacrée&raquo; d'Hippocrate, qui posa,
+quatre siècles et demi
+avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce
+sujet, n'avait
+point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait
+des
+procédés plus ou moins efficaces pour chasser les
+démons; l'état
+d'exorciste était une profession régulière comme
+celle de médecin<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a
+ href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">[753]</a>.
+Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la
+réputation de
+posséder les derniers secrets de cet art<a
+ name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a
+ href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">[754]</a>. Il y avait alors
+beaucoup
+de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation
+des
+esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
+aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes
+sépulcrales
+abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus
+avait beaucoup de
+prise sur ces malheureux<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a
+ href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">[755]</a>. On racontait au
+sujet de ses cures mille
+histoires singulières, où toute la
+crédulité du temps se donnait
+carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les
+difficultés. Les
+désordres qu'on expliquait par des possessions étaient
+souvent fort
+légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou
+possédés d'un
+démon (ces deux idées n'en font qu'une, <i>medjnoun</i><a
+ name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a
+ href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">[756]</a>) des gens qui
+ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
+ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les
+moyens
+employés par Jésus. Qui sait si sa
+célébrité comme exorciste ne se
+répandit pas presque à son insu? Les personnes qui
+résident en Orient
+sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
+possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier,
+de découvreur
+de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des
+faits qui
+ont donné lieu à ces bizarres imaginations.</p>
+<p>Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que
+Jésus ne fut
+thaumaturge que tard et à contre-cœur. Souvent il
+n'exécute ses
+miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de
+mauvaise humeur
+et en reprochant à ceux qui les lui demandent la
+grossièreté de leur
+esprit<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a
+ href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">[757]</a>. Une bizarrerie,
+en apparence inexplicable, c'est
+l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la
+recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en
+rien dire à
+personne<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a
+ href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">[758]</a>. Quand les
+démons veulent le proclamer fils de Dieu, il
+leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils
+le
+reconnaissent<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a
+ href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">[759]</a>. Ces traits sont
+surtout caractéristiques dans Marc,
+qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des
+exorcismes. Il
+semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
+cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les
+prodiges, et
+que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui
+pesait, lui ait souvent
+dit: &laquo;N'en parle point.&raquo; Une fois, cette discordance
+aboutit à un éclat
+singulier<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a
+ href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">[760]</a>, à un
+accès d'impatience, où perce la fatigue que
+causaient à Jésus ces perpétuelles demandes
+d'esprits faibles. On
+dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est
+désagréable, et
+qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que
+possible aux
+merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses
+ennemis
+lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un
+météore, il
+refuse obstinément<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">[761]</a>.
+Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
+sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas
+beaucoup, mais qu'il
+ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait
+la
+vanité de l'opinion à cet égard.</p>
+<p>Ce serait manquer à la bonne méthode historique que
+d'écouter trop ici
+nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on
+pourrait
+être tenté d'élever contre le caractère de
+Jésus, de supprimer des
+faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le
+premier
+plan<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a
+ href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">[762]</a>. Il serait commode
+de dire que ce sont là des additions de
+disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne
+pouvant concevoir sa
+vraie grandeur, ont cherché à le relever par des
+prestiges indignes de
+lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes
+pour
+vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de
+l'apôtre
+Pierre<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a
+ href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">[763]</a>, insiste tellement
+sur ce point que, si l'on traçait le
+caractère du Christ uniquement d'après son
+évangile, on se le
+représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une
+rare
+efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur
+et dont on
+aime à se débarrasser<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">[764]</a>.
+Nous admettrons donc sans hésiter que des
+actes qui seraient maintenant considérés comme des traits
+d'illusion ou
+de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il
+sacrifier à ce côté ingrat le côté
+sublime d'une telle vie?
+Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon
+le Magicien,
+n'eût pas amené une révolution morale comme celle
+que Jésus a faite. Si
+le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste
+et le réformateur
+religieux, il fût sorti de lui une école de
+théurgie, et non le
+christianisme.</p>
+<p>Le problème, d'ailleurs, se pose de la même
+manière pour tous les saints
+et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
+l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un
+principe de force et de
+grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la
+fortune
+de Mahomet<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a
+ href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">[765]</a>. Presque
+jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus
+fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
+lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non,
+thaumaturges. Si l'on
+part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on
+attribue
+des actes que nous tenons au XIX<sup>e</sup> siècle pour peu
+sensés
+ou
+charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute
+critique est
+faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école,
+et cependant elle se
+livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et
+Pascal ne
+furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
+des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de
+l'esprit
+humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
+grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
+produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits
+superficiels en offusquent la grandeur.</p>
+<p>Dans un sens général, il est donc vrai de dire que
+Jésus ne fut
+thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est
+d'ordinaire
+l'œuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue.
+Jésus se
+fût obstinément refusé à faire des prodiges
+que la foule en eût créé
+pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en
+fît pas; jamais les
+lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
+plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une
+violence que lui
+fit son siècle, une concession que lui arracha la
+nécessité passagère.
+Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le
+réformateur
+religieux vivra éternellement.</p>
+<p>Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient
+frappés de ces actes et
+cherchaient à en être témoins<a
+ name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a
+ href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">[766]</a>. Les païens
+et les gens peu initiés
+éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à
+l'éconduire de
+leur canton<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a
+ href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">[767]</a>. Plusieurs
+songeaient peut-être à abuser de son nom
+pour des mouvements séditieux<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">[768]</a>.
+Mais la direction toute morale et
+nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de
+ces
+entraînements. Son royaume à lui était dans le
+cercle d'enfants qu'une
+pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du
+ciel avaient
+groupés et retenaient autour de lui.</p>
+<div class="footnotes">
+<h3>FOOTNOTES:</h3>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a
+ href="#FNanchor_733_733"><span class="label">[733]</span></a> Par
+exemple, Matth., I, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a
+ href="#FNanchor_734_734"><span class="label">[734]</span></a> Matth.,
+I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35;
+Marc, XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a
+ href="#FNanchor_735_735"><span class="label">[735]</span></a> Jean,
+VII, 34; <i>IV Esdras</i>, XIII, 50.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a
+ href="#FNanchor_736_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Act</i>.,
+VIII, 9 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a
+ href="#FNanchor_737_737"><span class="label">[737]</span></a> Voir sa
+biographie par Philostrate.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a
+ href="#FNanchor_738_738"><span class="label">[738]</span></a> Voir les
+Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de
+Plotin, par Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore
+attribuée à Damascius.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a
+ href="#FNanchor_739_739"><span class="label">[739]</span></a> Matth.,
+XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a
+ href="#FNanchor_740_740"><span class="label">[740]</span></a> Matth.,
+IX, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a
+ href="#FNanchor_741_741"><span class="label">[741]</span></a> Luc,
+VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a
+ href="#FNanchor_742_742"><span class="label">[742]</span></a> <i>Act.</i>,
+II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44
+et suiv. Pendant près d'un siècle, les apôtres et
+leurs disciples ne
+rêvent que miracles. Voir les <i>Actes</i>, les écrits de
+S. Paul, les
+extraits de Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39,
+etc. Comp.
+Marc, III, 15; XVI, 17-18, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a
+ href="#FNanchor_743_743"><span class="label">[743]</span></a> Jean, V,
+14; IX; 1 et suiv., 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a
+ href="#FNanchor_744_744"><span class="label">[744]</span></a> Matth.,
+IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a
+ href="#FNanchor_745_745"><span class="label">[745]</span></a> Luc,
+VIII, 45-46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a
+ href="#FNanchor_746_746"><span class="label">[746]</span></a> Luc, IV,
+40.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a
+ href="#FNanchor_747_747"><span class="label">[747]</span></a> Matth.,
+XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a
+ href="#FNanchor_748_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Vendidad</i>,
+XI, 26; <i>Yaçna</i>, X, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a
+ href="#FNanchor_749_749"><span class="label">[749]</span></a> <i>Tobie</i>,
+III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., <i>Gittin</i>, 68
+<i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a
+ href="#FNanchor_750_750"><span class="label">[750]</span></a> Comp.
+Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; <i>Évangile de
+l'Enfance,</i> 16, 33; Code syrien, publié dans les <i>Anecdota
+syriaca</i> de
+M. Land, I, p. 152.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a
+ href="#FNanchor_751_751"><span class="label">[751]</span></a> Jos., <i>Bell.
+jud</i>., VII, vi, 3; Lucien, <i>Philopseud</i>.,
+16; Philostrate, <i>Vie d'Apoll.,</i> III, 38; IV, 20;
+Arétée, <i>De causis
+morb. chron.,</i> I, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a
+ href="#FNanchor_752_752"><span class="label">[752]</span></a> Matth.,
+IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a
+ href="#FNanchor_753_753"><span class="label">[753]</span></a> <i>Tobie</i>,
+VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38;
+<i>Act.</i>, XIX, 33; Josèphe, <i>Ant.</i>, VIII, II, 5;
+Justin, <i>Dial. cum
+Tryphone</i>, 85; Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a
+ href="#FNanchor_754_754"><span class="label">[754]</span></a> Matth.,
+XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a
+ href="#FNanchor_755_755"><span class="label">[755]</span></a> Matth.,
+VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et
+suiv., 20; Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a
+ href="#FNanchor_756_756"><span class="label">[756]</span></a> Cette
+phrase, <i>D&aelig;monium habes</i> (Matth., XI, 18; Luc, VII,
+33; Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire
+par: &laquo;Tu es fou,&raquo; comme on dirait en arabe: <i>Medjnoun
+enté</i>. Le verbe
+<span title="daimonan" lang="el">&#948;&#945;&#953;&#956;&#959;&#957;&#945;&#957;</span> a aussi, dans toute
+l'antiquité classique, le
+sens de
+&laquo;être fou.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a
+ href="#FNanchor_757_757"><span class="label">[757]</span></a> Matth.,
+XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et
+suiv., IX, 18; Luc, IX, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a
+ href="#FNanchor_758_758"><span class="label">[758]</span></a> Matth.,
+VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, I,
+44; VII 24 et suiv.; VIII, 26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a
+ href="#FNanchor_759_759"><span class="label">[759]</span></a> Marc, I,
+24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a
+ href="#FNanchor_760_760"><span class="label">[760]</span></a> Matth.,
+XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a
+ href="#FNanchor_761_761"><span class="label">[761]</span></a> Matth.,
+XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII,
+11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a
+ href="#FNanchor_762_762"><span class="label">[762]</span></a>
+Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, iii, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a
+ href="#FNanchor_763_763"><span class="label">[763]</span></a> Papias,
+dans Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a
+ href="#FNanchor_764_764"><span class="label">[764]</span></a> Marc,
+IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf.
+Matth., VIII, 27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc,
+IV, 36; V, 17; VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe
+dit de
+Thomas l'Israélite porte ce trait jusqu'à la plus
+choquante absurdité.
+Comparez les <i>Miracles de l'enfance</i>, dans Thilo, <i>Cod. apocr.
+N. T</i>.,
+p. CX, note.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a
+ href="#FNanchor_765_765"><span class="label">[765]</span></a> <i>Hysteria
+muscularis</i> de Schoenlein.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a
+ href="#FNanchor_766_766"><span class="label">[766]</span></a> Matth.,
+XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII,
+8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a
+ href="#FNanchor_767_767"><span class="label">[767]</span></a> Matth.,
+VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a
+ href="#FNanchor_768_768"><span class="label">[768]</span></a> Jean,
+VI, 14-15.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</a></h2>
+<h2>FORME DÉFINITIVE
+DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.</h2>
+<p>Nous supposons que cette
+dernière phase de l'activité de Jésus dura
+environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la
+Pâque de
+l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de
+l'an 32<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a
+ href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">[769]</a>.
+Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît
+s'être enrichie d'aucun
+élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se
+développa et se
+produisit avec un degré toujours croissant de puissance et
+d'audace.</p>
+<p>L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son
+premier jour, l'établissement
+du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons
+déjà
+dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens
+très-divers. Par
+moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant
+tout,
+simplement le règne des pauvres et des
+déshérités. D'autres fois, le
+royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions
+apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume
+de Dieu
+est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la
+délivrance
+par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors
+celle qui a eu
+lieu en réalité, l'établissement d'un culte
+nouveau, plus pur que celui
+de Moïse.&#8212;Toutes ces pensées paraissent avoir existé
+à la fois dans la
+conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une
+révolution
+temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté.
+Jésus ne regarda
+jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir
+matériel comme
+valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition
+extérieure.
+Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance
+religieuse était sur le point de se changer en importance
+sociale. Des
+gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
+questions d'intérêts. Jésus repoussait ces
+propositions avec fierté,
+presque comme des injures<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">[770]</a>.
+Plein de son idéal céleste, il ne
+sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux
+autres
+conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les
+avoir gardées
+simultanément. S'il n'eût été qu'un
+enthousiaste, égaré par les
+apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût
+resté un
+sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les
+idées. S'il n'eût
+été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de
+&laquo;Vicaire Savoyard,&raquo; il
+n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties
+de son
+système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de
+Dieu se
+sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a
+fait son
+incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des
+visionnaires,
+vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de
+rêveries; mais
+en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a
+abouti à
+l'affranchissement de la conscience et à l'établissement
+d'une religion
+d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira
+à la longue par
+sortir.</p>
+<p>Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la
+plus complète,
+peuvent se résumer ainsi:</p>
+<p>L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce
+terme sera une
+immense révolution, &laquo;une angoisse&raquo; semblable aux
+douleurs de
+l'enfantement; une <i>palingénésie</i> ou
+&laquo;renaissance&raquo; (selon le mot de
+Jésus lui-même<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">[771]</a>),
+précédée de sombres calamités et
+annoncée par
+d'étranges phénomènes<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">[772]</a>.
+Au grand jour, éclatera dans le ciel le
+signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse
+comme
+celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait
+de feu
+jaillissant en un clin d'œil d'Orient en Occident. Le Messie
+apparaîtra
+dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son
+des trompettes,
+entouré d'anges. Ses disciples siégeront à
+côté de lui sur des trônes.
+Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au
+jugement<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a
+ href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">[773]</a>.</p>
+<p>Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux
+catégories, selon
+leurs œuvres<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a
+ href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">[774]</a>. Les anges seront
+les exécuteurs de la sentence<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">[775]</a>.
+Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui
+leur a été préparé
+depuis le commencement du monde<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">[776]</a>;
+là ils s'assoiront, vêtus de
+lumière, à un festin présidé par Abraham<a
+ name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a
+ href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">[777]</a>, les patriarches
+et les
+prophètes. Ce sera le petit nombre<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">[778]</a>.
+Les autres iront dans la
+<i>Géhenne</i>. La Géhenne était la vallée
+occidentale de Jérusalem. On y
+avait pratiqué à diverses époques le culte du feu,
+et l'endroit était
+devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la
+pensée de Jésus
+une vallée ténébreuse, obscène, pleine de
+feu. Les exclus du royaume y
+seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie
+de Satan et de ses
+anges rebelles<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a
+ href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">[779]</a>. Là, il y
+aura des pleurs et des grincements de
+dents<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a
+ href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">[780]</a>. Le royaume de
+Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à
+l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et
+de tourments<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a
+ href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">[781]</a>.</p>
+<p>Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la
+Géhenne
+n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare
+l'un de
+l'autre<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a
+ href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">[782]</a>. Le Fils de
+l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à
+cet état définitif du monde et de l'humanité<a
+ name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a
+ href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">[783]</a>.</p>
+<p>Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et
+par le maître
+lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate
+dans les écrits du
+temps avec une évidence absolue. Si la première
+génération chrétienne a
+une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
+de finir<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a
+ href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">[784]</a> et que la grande
+&laquo;révélation<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">[785]</a>&raquo;
+du Christ va bientôt
+avoir lieu. Cette vive proclamation: &laquo;Le temps est proche<a
+ name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a
+ href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">[786]</a>!&raquo; qui
+ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse
+répété: &laquo;Que celui
+qui a des oreilles entende<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">[787]</a>!&raquo;
+sont les cris d'espérance et de
+ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque <i>Maran
+atha</i>, &laquo;Notre-Seigneur arrive<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">[788]</a>!&raquo;
+devint une sorte de mot de passe
+que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
+et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de
+notre ère<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a
+ href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">[789]</a>,
+fixe le terme a trois ans et demi<a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">[790]</a>.
+L' &laquo;Ascension d'Isaïe<a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">[791]</a>&raquo;
+adopte un calcul fort approchant de celui-ci.</p>
+<p>Jésus n'alla jamais à une telle précision.
+Quand on l'interrogeait sur
+le temps de son avénement, il refusait toujours de
+répondre; une fois
+même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue
+que du Père,
+qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils<a
+ name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a
+ href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">[792]</a>. Il disait que le
+moment
+où l'on épiait le royaume de Dieu avec une
+curiosité inquiète était
+justement celui où il ne viendrait pas<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">[793]</a>.
+Il répétait sans cesse que
+ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il
+fallait se
+tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun
+devait veiller
+et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces,
+qui arrive à
+l'improviste<a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a
+ href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">[794]</a>; que le Fils de
+l'homme viendrait de la même façon
+qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas<a
+ name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a
+ href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">[795]</a>; qu'il
+apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à
+l'autre de
+l'horizon<a name="FNanchor_796_796" id="FNanchor_796_796"></a><a
+ href="#Footnote_796_796" class="fnanchor">[796]</a>. Mais ses
+déclarations sur la proximité de la catastrophe
+ne laissent lieu à aucune équivoque<a
+ name="FNanchor_797_797" id="FNanchor_797_797"></a><a
+ href="#Footnote_797_797" class="fnanchor">[797]</a>. &laquo;La
+génération présente,
+disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs
+de
+ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans
+avoir vu le
+Fils de l'homme venir dans sa royauté<a name="FNanchor_798_798" id="FNanchor_798_798"></a><a href="#Footnote_798_798" class="fnanchor">[798]</a>.&raquo;
+Il reproche à ceux qui ne
+croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne
+futur.
+&laquo;Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous
+prévoyez qu'il fera
+beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la
+tempête.
+Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas
+reconnaître
+les signes du temps<a name="FNanchor_799_799" id="FNanchor_799_799"></a><a
+ href="#Footnote_799_799" class="fnanchor">[799]</a>?&raquo; Par une
+illusion commune à tous les grands
+réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus
+proche qu'il
+n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
+l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui,
+dix-huit cents
+ans plus tard, ne devait pas encore être achevé.</p>
+<p>Ces déclarations si formelles préoccupèrent la
+famille chrétienne
+pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que
+quelques-uns des
+disciples verraient le jour de la révélation finale sans
+mourir
+auparavant. Jean en particulier était considéré
+comme étant de ce
+nombre<a name="FNanchor_800_800" id="FNanchor_800_800"></a><a
+ href="#Footnote_800_800" class="fnanchor">[800]</a>. Plusieurs
+croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être
+était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du
+premier siècle
+par l'âge avancé où Jean semble être parvenu,
+cet âge ayant donné
+occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment
+jusqu'au
+grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi
+qu'il en soit, à
+sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses
+disciples donnèrent à
+la prédiction du Christ un sens plus adouci<a
+ name="FNanchor_801_801" id="FNanchor_801_801"></a><a
+ href="#Footnote_801_801" class="fnanchor">[801]</a>.</p>
+<p>En même temps que Jésus admettait pleinement les
+croyances
+apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
+apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou
+plutôt la
+condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous
+l'avons
+déjà dit<a name="FNanchor_802_802" id="FNanchor_802_802"></a><a
+ href="#Footnote_802_802" class="fnanchor">[802]</a>, était
+encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne
+la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas<a name="FNanchor_803_803" id="FNanchor_803_803"></a><a href="#Footnote_803_803" class="fnanchor">[803]</a>.
+Elle était de foi pour
+les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
+messianiques<a name="FNanchor_804_804" id="FNanchor_804_804"></a><a
+ href="#Footnote_804_804" class="fnanchor">[804]</a>. Jésus
+l'accepta sans réserve, mais toujours dans le
+sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le
+monde des
+ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus
+admet bien
+dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau<a
+ name="FNanchor_805_805" id="FNanchor_805_805"></a><a
+ href="#Footnote_805_805" class="fnanchor">[805]</a>;
+mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens
+avaient à ce
+sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
+conforme à la vieille théologie. On se souvient que,
+selon les anciens
+sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code
+mosaïque
+avait consacré cette théorie patriarcale par une
+institution bizarre, le
+lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des
+conséquences subtiles contre
+la résurrection. Jésus y échappait en
+déclarant formellement que dans la
+vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et
+que l'homme
+serait semblable aux anges<a name="FNanchor_806_806" id="FNanchor_806_806"></a><a href="#Footnote_806_806" class="fnanchor">[806]</a>.
+Quelquefois il semble ne promettre la
+résurrection qu'aux justes<a name="FNanchor_807_807" id="FNanchor_807_807"></a><a href="#Footnote_807_807" class="fnanchor">[807]</a>,
+le châtiment des impies consistant à
+mourir tout entiers et à rester dans le néant<a
+ name="FNanchor_808_808" id="FNanchor_808_808"></a><a
+ href="#Footnote_808_808" class="fnanchor">[808]</a>. Plus souvent,
+cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux
+méchants pour
+leur éternelle confusion<a name="FNanchor_809_809" id="FNanchor_809_809"></a><a href="#Footnote_809_809" class="fnanchor">[809]</a>.</p>
+<p>Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était
+absolument nouveau.
+Les évangiles et les écrits des apôtres ne
+contiennent guère, en fait de
+doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans
+&laquo;Daniel<a name="FNanchor_810_810" id="FNanchor_810_810"></a><a
+ href="#Footnote_810_810" class="fnanchor">[810]</a>,&raquo;
+&laquo;Hénoch<a name="FNanchor_811_811" id="FNanchor_811_811"></a><a
+ href="#Footnote_811_811" class="fnanchor">[811]</a>,&raquo; les
+&laquo;Oracles Sibyllins<a name="FNanchor_812_812" id="FNanchor_812_812"></a><a
+ href="#Footnote_812_812" class="fnanchor">[812]</a>&raquo; d'origine
+juive. Jésus
+accepta ces idées, généralement répandues
+chez ses contemporains. Il en
+fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
+points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son œuvre
+véritable pour l'établir uniquement sur des principes
+aussi fragiles,
+aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante
+réfutation.</p>
+<p>Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en
+elle-même
+d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde,
+s'obstinant à
+durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui
+était
+réservé. La foi de la première
+génération chrétienne s'explique; mais la
+foi de la seconde génération ne s'explique plus.
+Après la mort de Jean,
+ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le
+maître,
+la parole de celui-ci était convaincue de mensonge<a
+ name="FNanchor_813_813" id="FNanchor_813_813"></a><a
+ href="#Footnote_813_813" class="fnanchor">[813]</a>. Si la doctrine
+de Jésus n'avait été que la croyance à une
+prochaine fin du monde, elle
+dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
+sauvée? La grande largeur des conceptions
+évangéliques, laquelle a
+permis de trouver sous le même symbole des doctrines
+appropriées à des
+états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini,
+comme Jésus
+l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a
+été
+renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le
+voulait. C'est parce
+qu'elle était à double face que sa pensée a
+été féconde. Sa chimère n'a
+pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit
+humain, parce
+qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à
+une enveloppe
+fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des
+fruits éternels.</p>
+<p>Et ne dites pas que c'est là une interprétation
+bienveillante, imaginée
+pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel
+démenti infligé à
+ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume
+de Dieu, ce royaume
+de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme
+le
+grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le
+monde, et sous les
+rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a
+voulu,
+l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide,
+impossible d'un avènement de
+parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la
+&laquo;palingénésie&raquo; véritable,
+le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du
+peuple, le
+goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est
+humble, vrai et
+naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste
+incomparable par
+des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit
+ce qu'il
+y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une
+apocalypse
+vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du
+ciel. Peut-être
+était-ce là l'erreur des autres plutôt que la
+sienne, et s'il est vrai
+que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe,
+puisque son
+rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte
+laquelle sans cela peut-être il eût été
+inégal?</p>
+<p>Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine
+conçue par Jésus.
+Si son unique pensée eût été que la fin des
+temps était proche et qu'il
+fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé
+Jean-Baptiste. Renoncer à un
+monde près de crouler, se détacher peu à peu de la
+vie présente, aspirer
+au règne qui allait venir, tel eût été le
+dernier mot de sa prédication.
+L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large
+portée. Il se
+proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et
+non pas seulement de
+préparer la fin de celui qui existe. Élie ou
+Jérémie, reparaissant pour
+disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point
+prêché comme
+lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers
+jours
+s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a
+sauvé l'humanité.
+Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de
+manières de parler qui
+ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent
+il
+déclare que le royaume de Dieu est déjà
+commencé, que tout homme le
+porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume
+chacun
+le crée sans bruit par la vraie conversion du cœur<a
+ name="FNanchor_814_814" id="FNanchor_814_814"></a><a
+ href="#Footnote_814_814" class="fnanchor">[814]</a>. Le royaume de
+Dieu n'est alors que le bien<a name="FNanchor_815_815" id="FNanchor_815_815"></a><a href="#Footnote_815_815" class="fnanchor">[815]</a>,
+un ordre de choses meilleur que celui
+qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon
+sa mesure, doit
+contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme,
+quelque chose
+d'analogue à la &laquo;délivrance&raquo; bouddhique,
+fruit du détachement. Ces
+vérités, qui sont pour nous purement abstraites,
+étaient pour Jésus des
+réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret
+et substantiel: Jésus
+est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la
+réalité de l'idéal.</p>
+<p>En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus
+sut ainsi en
+faire de hautes vérités, grâce à de
+féconds malentendus. Son royaume de
+Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se
+dérouler
+dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement
+c'était surtout le
+royaume de l'âme, créé par la liberté et par
+le sentiment filial que
+l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était
+la religion
+pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le
+jugement
+moral du monde décerné à la conscience de l'homme
+juste et au bras du
+peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà
+ce qui a vécu. Quand,
+au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance
+matérialiste d'une
+prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de
+Dieu se dégage.
+De complaisantes explications jettent un voile sur le règne
+réel qui ne
+veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
+Nouveau Testament<a name="FNanchor_816_816" id="FNanchor_816_816"></a><a
+ href="#Footnote_816_816" class="fnanchor">[816]</a>, étant trop
+formellement entachée de l'idée d'une
+catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan,
+tenue pour
+inintelligible, torturée de mille manières et presque
+repoussée. Au
+moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir
+indéfini. Quelques
+pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque
+réfléchie, les
+espérances des premiers disciples deviennent des
+hérétiques (Ébionites,
+Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme.
+L'humanité
+avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de
+vérité contenue dans
+la pensée de Jésus l'avait emporté sur la
+chimère qui l'obscurcissait.</p>
+<p>Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a
+été l'écorce grossière
+de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du
+ciel,
+cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours
+préoccupé
+le christianisme dans sa longue carrière, a été le
+principe du grand
+instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs,
+disciples obstinés
+de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant
+de
+nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société
+parfaite a été
+la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
+chrétien un athlète en lutte contre le présent.
+L'idée du &laquo;royaume de
+Dieu&raquo; et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont
+ainsi, en un
+sens, l'expression la plus élevée et la plus
+poétique du progrès humain.
+Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements.
+Suspendue comme
+une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde,
+par les
+effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles,
+nuisit beaucoup à
+tout développement profane. La société
+n'étant plus sûre de son
+existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
+basse humilité, qui rendent le moyen âge si
+inférieur aux temps antiques
+et aux temps modernes<a name="FNanchor_817_817" id="FNanchor_817_817"></a><a
+ href="#Footnote_817_817" class="fnanchor">[817]</a>. Un profond
+changement s'était, d'ailleurs,
+opéré dans la manière d'envisager la venue du
+Christ. La première fois
+qu'on annonça à l'humanité que sa planète
+allait finir, comme l'enfant
+qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif
+accès de
+joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde
+s'était
+attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps
+attendu par les âmes
+pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de
+fer un jour de
+colère: <i>Dies ir&aelig;, dies illa!</i> Mais, au sein
+même de la barbarie, l'idée
+du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église
+féodale, des sectes,
+des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de
+protester,
+au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos
+jours même,
+jours troublés où Jésus n'a pas de plus
+authentiques continuateurs que
+ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation
+idéale de la
+société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des
+sectes
+chrétiennes primitives, ne sont en un sens que
+l'épanouissement de la
+même idée, une des branches de cet arbre immense où
+germe toute pensée
+d'avenir, et dont le &laquo;royaume de Dieu&raquo; sera
+éternellement la tige et la
+racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité
+seront entées sur
+ce mot-là. Mais entachées d'un grossier
+matérialisme, aspirant à
+l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur
+sur des mesures
+politiques et économiques, les tentatives
+&laquo;socialistes&raquo; de notre temps
+resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour
+règle le
+véritable esprit de Jésus, je veux dire
+l'idéalisme absolu, ce principe
+que pour posséder la terre il faut y renoncer.</p>
+<p>Le mot de &laquo;royaume de Dieu&raquo; exprime, d'un autre
+côté, avec un rare
+bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément
+de destinée, d'une
+compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas
+à concevoir
+l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le
+dogme
+déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction
+avec la physiologie,
+aiment à se reposer dans l'espérance d'une
+réparation finale, qui sous
+une forme inconnue satisfera aux besoins du cœur de l'homme. Qui sait
+si le dernier terme du progrès, dans des millions de
+siècles, n'amènera
+pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
+réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million
+d'années n'est pas
+plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette
+hypothèse,
+aurait encore eu raison de dire: <i>In ictu oculi<a
+ name="FNanchor_818_818" id="FNanchor_818_818"></a></i><a
+ href="#Footnote_818_818" class="fnanchor">[818]</a>! Il est
+sûr que
+l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le
+sentiment
+de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce
+jour-là la figure
+idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui
+n'a pas cru à
+la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le
+mot favori
+de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté.
+Une sorte de
+divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
+embrassant à la fois divers ordres de vérités.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a
+ href="#FNanchor_769_769"><span class="label">[769]</span></a> Jean, V,
+1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean,
+d'après lequel la vie publique de Jésus dura trois ans.
+Les synoptiques,
+au contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a
+ href="#FNanchor_770_770"><span class="label">[770]</span></a> Luc,
+XII, 13-14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a
+ href="#FNanchor_771_771"><span class="label">[771]</span></a> Matth.,
+XIX, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a
+ href="#FNanchor_772_772"><span class="label">[772]</span></a> Matth.,
+XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc,
+XVII, 22. et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture
+de
+la fin des temps prêtée ici à Jésus par les
+synoptiques renferme
+beaucoup de traits qui se rapportent au siège de
+Jérusalem. Luc écrivait
+quelque temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La
+rédaction de Matthieu
+au contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment
+du
+siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que
+Jésus n'annonçât de
+grandes terreurs comme devant précéder sa
+réapparition. Ces terreurs
+étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses
+juives.
+<i>Hénoch</i>, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); <i>Carm.
+sibyll</i>.,
+III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
+Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que
+la désolation
+aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23
+et suiv.; IX, 26-27;
+XII, 1).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a
+ href="#FNanchor_773_773"><span class="label">[773]</span></a> Matth.,
+XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV,
+31 et suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I
+Thess., IV, 45 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a
+ href="#FNanchor_774_774"><span class="label">[774]</span></a> Matth.,
+XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a
+ href="#FNanchor_775_775"><span class="label">[775]</span></a> Matth.,
+XIII, 39, 41, 49.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a
+ href="#FNanchor_776_776"><span class="label">[776]</span></a> Matth.,
+XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a
+ href="#FNanchor_777_777"><span class="label">[777]</span></a> Matth.,
+VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI,
+22; XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a
+ href="#FNanchor_778_778"><span class="label">[778]</span></a> Luc,
+XIII, 23 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a
+ href="#FNanchor_779_779"><span class="label">[779]</span></a> Matth.,
+XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si
+développée dans le Livre d'Hénoch, était
+universellement admise dans le
+cercle de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv.; II<sup>e</sup>
+Ep. attribuée à saint
+Pierre, II, 4, 11; <i>Apoc</i>., XII, 9; Évang. de Jean, VIII,
+44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a
+ href="#FNanchor_780_780"><span class="label">[780]</span></a> Matth.,
+V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII,
+8; XXIV, 51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a
+ href="#FNanchor_781_781"><span class="label">[781]</span></a> Matth.,
+VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., <i>B.J.</i>,
+III, viii, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a
+ href="#FNanchor_782_782"><span class="label">[782]</span></a> Luc,
+XVI, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a
+ href="#FNanchor_783_783"><span class="label">[783]</span></a> Marc,
+III, 29; Luc, XXII, 69; <i>Act</i>., VII, 55.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a
+ href="#FNanchor_784_784"><span class="label">[784]</span></a> <i>Act</i>.,
+II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52;
+I Thess., III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim.,
+VI,
+14; II Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3,
+8; Épître de
+Jude, 18; II<sup>e</sup> de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout
+entière,
+et en
+particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
+IV<sup>e</sup> livre d'Esdras, IV, 26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a
+ href="#FNanchor_785_785"><span class="label">[785]</span></a> Luc,
+XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de
+saint Pierre, I, 7, 13; <i>Apoc</i>., I, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a
+ href="#FNanchor_786_786"><span class="label">[786]</span></a> <i>Apoc</i>.,
+I, 3; XXII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a
+ href="#FNanchor_787_787"><span class="label">[787]</span></a> Matth.,
+XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16;
+Luc, VIII, 8; XIV, 35; <i>Apoc</i>., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13,
+22; XIII,
+9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a
+ href="#FNanchor_788_788"><span class="label">[788]</span></a> I Cor.,
+XVI, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a
+ href="#FNanchor_789_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Apoc</i>.,
+XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que
+l'auteur donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit
+revenir
+est Néron, dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a
+ href="#FNanchor_790_790"><span class="label">[790]</span></a> <i>Apoc</i>.,
+XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII,
+7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a
+ href="#FNanchor_791_791"><span class="label">[791]</span></a> Chap.
+IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris,
+1647).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a
+ href="#FNanchor_792_792"><span class="label">[792]</span></a> Matth.,
+XXIV, 36; Marc, XIII, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a
+ href="#FNanchor_793_793"><span class="label">[793]</span></a> Luc,
+XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., <i>Sanhédrin</i>, 97
+<i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a
+ href="#FNanchor_794_794"><span class="label">[794]</span></a> Matth.,
+XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc,
+XII, 35 et suiv.; XVII, 20 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a
+ href="#FNanchor_795_795"><span class="label">[795]</span></a> Luc,
+XII, 40; II Petr., III, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_796_796" id="Footnote_796_796"></a><a
+ href="#FNanchor_796_796"><span class="label">[796]</span></a> Luc,
+XVII, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_797_797" id="Footnote_797_797"></a><a
+ href="#FNanchor_797_797"><span class="label">[797]</span></a> Matth.,
+X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34;
+Marc, XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_798_798" id="Footnote_798_798"></a><a
+ href="#FNanchor_798_798"><span class="label">[798]</span></a> Matth.,
+XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39;
+Luc, IX, 27; XXI, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_799_799" id="Footnote_799_799"></a><a
+ href="#FNanchor_799_799"><span class="label">[799]</span></a> Matth.,
+XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_800_800" id="Footnote_800_800"></a><a
+ href="#FNanchor_800_800"><span class="label">[800]</span></a> Jean,
+XXI, 22-23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_801_801" id="Footnote_801_801"></a><a
+ href="#FNanchor_801_801"><span class="label">[801]</span></a> Jean,
+XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile
+est une addition, comme le prouve la clausule finale de la
+rédaction
+primitive, qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est
+presque contemporaine de la publication même dudit
+évangile.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_802_802" id="Footnote_802_802"></a><a
+ href="#FNanchor_802_802"><span class="label">[802]</span></a>
+Ci-dessus, p. <a href="#page_54">54-55</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_803_803" id="Footnote_803_803"></a><a
+ href="#FNanchor_803_803"><span class="label">[803]</span></a> Marc,
+IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_804_804" id="Footnote_804_804"></a><a
+ href="#FNanchor_804_804"><span class="label">[804]</span></a> Dan.,
+XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII,
+45-46; XIV, 46; <i>Act</i>., XXIII, 6, 8; Jos., <i>Ant</i>., XVIII,
+I, 3; <i>B. J</i>.,
+II, VIII, 14; III, viii, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_805_805" id="Footnote_805_805"></a><a
+ href="#FNanchor_805_805"><span class="label">[805]</span></a> Matth.,
+XXVI, 29; Luc, XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_806_806" id="Footnote_806_806"></a><a
+ href="#FNanchor_806_806"><span class="label">[806]</span></a> Matth.,
+XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile
+ébionite dit &laquo;des Égyptiens,&raquo; dans
+Clém. d'Alex., <i>Strom</i>., II, 9, 13;
+Clem. Rom., Epist. II, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_807_807" id="Footnote_807_807"></a><a
+ href="#FNanchor_807_807"><span class="label">[807]</span></a> Luc,
+XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint
+Paul: I Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus,
+<a href="#page_55">p. 55</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_808_808" id="Footnote_808_808"></a><a
+ href="#FNanchor_808_808"><span class="label">[808]</span></a> Comp.
+IV<sup>e</sup> livre d'Esdras, IX, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_809_809" id="Footnote_809_809"></a><a
+ href="#FNanchor_809_809"><span class="label">[809]</span></a> Matth.,
+XXV, 32 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_810_810" id="Footnote_810_810"></a><a
+ href="#FNanchor_810_810"><span class="label">[810]</span></a> Voir
+surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_811_811" id="Footnote_811_811"></a><a
+ href="#FNanchor_811_811"><span class="label">[811]</span></a> Ch. I,
+XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_812_812" id="Footnote_812_812"></a><a
+ href="#FNanchor_812_812"><span class="label">[812]</span></a> Liv.
+III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795
+et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_813_813" id="Footnote_813_813"></a><a
+ href="#FNanchor_813_813"><span class="label">[813]</span></a> Ces
+angoisses de la conscience chrétienne se traduisent
+avec naïveté dans la II<sup>e</sup> épître
+attribuée à saint Pierre III, 8 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_814_814" id="Footnote_814_814"></a><a
+ href="#FNanchor_814_814"><span class="label">[814]</span></a> Matth.,
+VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31;
+XVII, 20, 21 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_815_815" id="Footnote_815_815"></a><a
+ href="#FNanchor_815_815"><span class="label">[815]</span></a> Voir
+surtout Marc, XII, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_816_816" id="Footnote_816_816"></a><a
+ href="#FNanchor_816_816"><span class="label">[816]</span></a> Justin, <i>Dial.
+cum Tryph.</i>, 81.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_817_817" id="Footnote_817_817"></a><a
+ href="#FNanchor_817_817"><span class="label">[817]</span></a> Voir,
+pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à
+son <i>Histoire ecclésiastique des Francs</i>, et les nombreux
+actes de la
+première moitié du moyen âge commençant par
+la formule &laquo;A l'approche du
+soir du monde...&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_818_818" id="Footnote_818_818"></a><a
+ href="#FNanchor_818_818"><span class="label">[818]</span></a> I Cor.,
+XV, 52.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h2>
+<h2>INSTITUTIONS DE
+JÉSUS.</h2>
+<p>Ce qui prouve bien, du
+reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement
+dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même
+où il en était le
+plus préoccupé, il jette avec une rare
+sûreté de vues les bases d'une
+église destinée à durer. Il n'est guère
+possible de douter qu'il n'ait
+lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par
+excellence
+les &laquo;apôtres&raquo; ou les &laquo;douze,&raquo; puisqu'au
+lendemain de sa mort on les
+trouve formant un corps et remplissant par élection les vides
+qui se
+produisaient dans leur sein<a name="FNanchor_819_819" id="FNanchor_819_819"></a><a href="#Footnote_819_819" class="fnanchor">[819]</a>.
+C'étaient les deux fils de Jonas, les
+deux fils de Zébédée, Jacques, fils de
+Cléophas, Philippe, Nathanaël
+bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu,
+Simon le zélote,
+Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth<a
+ name="FNanchor_820_820" id="FNanchor_820_820"></a><a
+ href="#Footnote_820_820" class="fnanchor">[820]</a>. Il est probable
+que l'idée des
+douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix
+de ce nombre<a name="FNanchor_821_821" id="FNanchor_821_821"></a><a
+ href="#Footnote_821_821" class="fnanchor">[821]</a>.
+Les &laquo;douze,&raquo; en tout cas, formaient un groupe de disciples
+privilégiés,
+où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle<a
+ name="FNanchor_822_822" id="FNanchor_822_822"></a><a
+ href="#Footnote_822_822" class="fnanchor">[822]</a>, et auquel
+Jésus
+confia le soin de propager son œuvre. Rien qui sentît le
+collège
+sacerdotal régulièrement organisé; les listes des
+&laquo;douze&raquo; qui nous ont
+été conservées présentent beaucoup
+d'incertitudes et de contradictions;
+deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent
+complètement obscurs.
+Deux au moins, Pierre et Philippe<a name="FNanchor_823_823" id="FNanchor_823_823"></a><a href="#Footnote_823_823" class="fnanchor">[823]</a>,
+étaient mariés et avaient des
+enfants.</p>
+<p>Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets,
+qu'il leur
+défendait de communiquer à tous<a name="FNanchor_824_824" id="FNanchor_824_824"></a><a href="#Footnote_824_824" class="fnanchor">[824]</a>.
+Il semble parfois que son plan
+était d'entourer sa personne de quelque mystère, de
+rejeter les grandes
+preuves après sa mort, de ne se révéler
+complètement qu'à ses disciples,
+confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au
+monde<a name="FNanchor_825_825" id="FNanchor_825_825"></a><a
+ href="#Footnote_825_825" class="fnanchor">[825]</a>. &laquo;Ce
+que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je
+vous
+dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.&raquo; Cela lui
+épargnait les
+déclarations trop précises et créait une sorte
+d'intermédiaire entre
+l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
+apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur
+développait plusieurs
+paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire<a
+ name="FNanchor_826_826" id="FNanchor_826_826"></a><a
+ href="#Footnote_826_826" class="fnanchor">[826]</a>. Un
+tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des
+idées
+étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme
+on le voit par
+les sentences du <i>Pirké Aboth</i>. Jésus expliquait
+à ses intimes ce que
+ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et
+dégageait
+pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
+l'obscurcissait<a name="FNanchor_827_827" id="FNanchor_827_827"></a><a
+ href="#Footnote_827_827" class="fnanchor">[827]</a>. Beaucoup de ces
+explications paraissent avoir été
+soigneusement conservées<a name="FNanchor_828_828" id="FNanchor_828_828"></a><a href="#Footnote_828_828" class="fnanchor">[828]</a>.</p>
+<p>Dès le vivant de Jésus, les apôtres
+prêchèrent<a name="FNanchor_829_829" id="FNanchor_829_829"></a><a
+ href="#Footnote_829_829" class="fnanchor">[829]</a>, mais sans jamais
+beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se
+bornait à
+annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu<a name="FNanchor_830_830" id="FNanchor_830_830"></a><a href="#Footnote_830_830" class="fnanchor">[830]</a>.
+Ils allaient de
+ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la
+prenant
+d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup
+d'autorité; il
+est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la
+plus grande
+confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la
+propagation
+des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché;
+on paye ainsi ce
+que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la
+maison
+est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la
+propagation du
+christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui
+tenait fort aux
+bonnes vieilles mœurs, engageait les disciples à ne se faire
+aucun
+scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement
+déjà aboli
+dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries<a
+ name="FNanchor_831_831" id="FNanchor_831_831"></a><a
+ href="#Footnote_831_831" class="fnanchor">[831]</a>. &laquo;L'ouvrier,
+disait-il, est digne de son salaire.&raquo; Une fois installés
+chez quelqu'un,
+ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
+que durait leur mission.</p>
+<p>Jésus désirait qu'à son exemple les messagers
+de la bonne nouvelle
+rendissent leur prédication aimable par des manières
+bienveillantes et
+polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
+<i>selâm</i> ou souhait de bonheur. Quelques-uns
+hésitaient, le <i>selâm</i> étant
+alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
+qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. &laquo;Ne
+craignez
+rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de
+votre
+<i>selâm</i>, il reviendra à vous<a name="FNanchor_832_832" id="FNanchor_832_832"></a><a href="#Footnote_832_832" class="fnanchor">[832]</a>.&raquo;
+Quelquefois, en effet, les apôtres
+du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se
+plaindre à Jésus,
+qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns,
+persuadés de la
+toute-puissance de leur maître, étaient blessés de
+cette longanimité.
+Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât
+le feu du ciel sur les
+villes inhospitalières<a name="FNanchor_833_833" id="FNanchor_833_833"></a><a href="#Footnote_833_833" class="fnanchor">[833]</a>.
+Jésus accueillait leurs emportements avec
+sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: &laquo;Je ne suis pas
+venu perdre
+les âmes, mais les sauver.&raquo;</p>
+<p>Il cherchait de toute manière à établir en
+principe que ses apôtres
+c'était lui-même<a name="FNanchor_834_834" id="FNanchor_834_834"></a><a href="#Footnote_834_834" class="fnanchor">[834]</a>.
+On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus
+merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient,
+et formaient
+une école d'exorcistes renommés<a name="FNanchor_835_835" id="FNanchor_835_835"></a><a href="#Footnote_835_835" class="fnanchor">[835]</a>,
+bien que certains cas fussent
+au-dessus de leur force<a name="FNanchor_836_836" id="FNanchor_836_836"></a><a
+ href="#Footnote_836_836" class="fnanchor">[836]</a>. Ils faisaient
+aussi des guérisons, soit
+par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile<a
+ name="FNanchor_837_837" id="FNanchor_837_837"></a><a
+ href="#Footnote_837_837" class="fnanchor">[837]</a>, l'un des
+procédés fondamentaux de la médecine orientale.
+Enfin, comme les
+psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément
+des
+breuvages mortels<a name="FNanchor_838_838" id="FNanchor_838_838"></a><a
+ href="#Footnote_838_838" class="fnanchor">[838]</a>. A mesure qu'on
+s'éloigne de Jésus, cette
+théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas
+douteux
+qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et
+qu'elle ne
+figurât en première ligne dans l'attention des
+contemporains<a name="FNanchor_839_839" id="FNanchor_839_839"></a><a
+ href="#Footnote_839_839" class="fnanchor">[839]</a>. Des
+charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce
+mouvement de
+crédulité populaire. Dès le vivant de
+Jésus, plusieurs, sans être ses
+disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples
+en
+étaient fort blessés et cherchaient à les
+empêcher. Jésus, qui voyait en
+cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour
+eux bien
+sévère<a name="FNanchor_840_840" id="FNanchor_840_840"></a><a
+ href="#Footnote_840_840" class="fnanchor">[840]</a>. Il faut observer,
+du reste, que ces pouvoirs étaient en
+quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la
+logique de
+l'absurde, certaines gens chassaient les démons par
+Béelzébub<a name="FNanchor_841_841" id="FNanchor_841_841"></a><a
+ href="#Footnote_841_841" class="fnanchor">[841]</a>,
+prince des démons. On se figurait que ce souverain des
+légions
+infernales devait avoir toute autorité sur ses
+subordonnés, et qu'en
+agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus<a
+ name="FNanchor_842_842" id="FNanchor_842_842"></a><a
+ href="#Footnote_842_842" class="fnanchor">[842]</a>.
+Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de
+Jésus le secret
+des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été
+conférés<a name="FNanchor_843_843" id="FNanchor_843_843"></a><a
+ href="#Footnote_843_843" class="fnanchor">[843]</a>.</p>
+<p>Un germe d'église commençait dès lors à
+paraître. Cette idée féconde du
+pouvoir des hommes réunis (<i>ecclesia</i>) semble bien une
+idée de Jésus.
+Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la
+présence des
+âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes
+les fois que
+quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
+Il confie à l'Église le droit de lier et délier
+(c'est-à-dire de rendre
+certaines choses licites ou illicites), de remettre les
+péchés, de
+réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec
+certitude d'être
+exaucé<a name="FNanchor_844_844" id="FNanchor_844_844"></a><a
+ href="#Footnote_844_844" class="fnanchor">[844]</a>. Il est possible
+que beaucoup de ces paroles aient été
+prêtées au maître, afin de donner une base à
+l'autorité collective par
+laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout
+cas, ce ne
+fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des
+églises
+particulières, et encore cette première constitution se
+fit-elle
+purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs
+personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et
+fondé sur lui de grandes
+espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
+Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces
+églises, et s'en tinrent
+au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.</p>
+<p>Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une
+morale
+appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini.
+Une seule fois,
+sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le
+divorce<a name="FNanchor_845_845" id="FNanchor_845_845"></a><a
+ href="#Footnote_845_845" class="fnanchor">[845]</a>.
+Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur
+le
+Père, le Fils, l'Esprit<a name="FNanchor_846_846" id="FNanchor_846_846"></a><a href="#Footnote_846_846" class="fnanchor">[846]</a>,
+dont on tirera plus tard la Trinité et
+l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état
+d'images
+indéterminées. Les derniers livres du canon juif
+connaissent déjà le
+Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée
+avec la
+Sagesse ou le Verbe<a name="FNanchor_847_847" id="FNanchor_847_847"></a><a
+ href="#Footnote_847_847" class="fnanchor">[847]</a>. Jésus
+insista sur ce point<a name="FNanchor_848_848" id="FNanchor_848_848"></a><a
+ href="#Footnote_848_848" class="fnanchor">[848]</a>, et annonça
+ses disciples un baptême par le feu et l'esprit<a
+ name="FNanchor_849_849" id="FNanchor_849_849"></a><a
+ href="#Footnote_849_849" class="fnanchor">[849]</a>, bien
+préférable à
+celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir,
+après la
+mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches
+de feu<a name="FNanchor_850_850" id="FNanchor_850_850"></a><a
+ href="#Footnote_850_850" class="fnanchor">[850]</a>.
+L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera
+toute vérité, et
+rendra témoignage à celles que Jésus
+lui-même a promulguées<a name="FNanchor_851_851" id="FNanchor_851_851"></a><a href="#Footnote_851_851" class="fnanchor">[851]</a>.
+Jésus,
+pour désigner cet Esprit, se servait du mot <i>Peraklit</i>,
+que le
+syro-chaldaïque avait emprunté au grec (<span
+ title="parachlêtos" lang="el">&#960;&#945;&#961;&#945;&#967;&#955;&#951;&#964;&#959;&#962;</span>), et qui
+paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' &laquo;avocat<a
+ name="FNanchor_852_852" id="FNanchor_852_852"></a><a
+ href="#Footnote_852_852" class="fnanchor">[852]</a>,
+conseiller<a name="FNanchor_853_853" id="FNanchor_853_853"></a><a
+ href="#Footnote_853_853" class="fnanchor">[853]</a>,&raquo; et parfois
+celle d'&laquo;interprète des vérités
+célestes,&raquo;
+de &laquo;docteur chargé de révéler aux hommes les
+mystères encore
+cachés<a name="FNanchor_854_854" id="FNanchor_854_854"></a><a
+ href="#Footnote_854_854" class="fnanchor">[854]</a>.&raquo;
+Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un
+<i>peraklit</i><a name="FNanchor_855_855" id="FNanchor_855_855"></a><a
+ href="#Footnote_855_855" class="fnanchor">[855]</a>, et l'Esprit qui
+reviendra après sa mort ne fera que le
+remplacer. C'était ici une application du procédé
+que la théologie juive
+et la théologie chrétienne allaient suivre durant des
+siècles, et qui
+devait produire toute une série d'assesseurs divins, le <i>Métatrône</i>,
+le
+<i>Synadelphe</i> ou <i>Sandalphon</i>, et toutes les
+personnifications de la
+Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations
+devaient rester des
+spéculations particulières et libres, tandis que dans le
+christianisme,
+à partir du IV<sup>e</sup> siècle, elles devaient former
+l'essence
+même de
+l'orthodoxie et du dogme universel.</p>
+<p>Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre
+religieux,
+renfermant un code et des articles de foi, était
+éloignée de la pensée
+de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il
+était contraire à
+l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On
+se
+croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie
+venait
+mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des
+textes
+nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un
+sens le
+seul livre révélé du christianisme naissant, tous
+les autres écrits de
+l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
+nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique
+complet. Les
+évangiles eurent d'abord un caractère tout privé
+et une autorité bien
+moindre que la tradition<a name="FNanchor_856_856" id="FNanchor_856_856"></a><a
+ href="#Footnote_856_856" class="fnanchor">[856]</a>.</p>
+<p>La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque
+rite,
+quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les
+traditions
+font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées
+favorites du maître, c'est
+qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur
+à la manne et dont
+l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de
+l'Eucharistie, prenait
+quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement
+concrètes. Une fois
+surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à
+un
+mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples.
+&laquo;Oui, oui, je
+vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a
+donné le pain
+du ciel<a name="FNanchor_857_857" id="FNanchor_857_857"></a><a
+ href="#Footnote_857_857" class="fnanchor">[857]</a>.&raquo; Et il
+ajoutait: &laquo;C'est moi qui suis le pain de vie; celui
+qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
+jamais soif<a name="FNanchor_858_858" id="FNanchor_858_858"></a><a
+ href="#Footnote_858_858" class="fnanchor">[858]</a>.&raquo; Ces
+paroles excitèrent un vif murmure: &laquo;Qu'entend-il,
+se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas
+là
+Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père
+et la mère?
+Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?&raquo; Et Jésus
+insistant
+avec plus de force encore: &laquo;Je suis le pain de vie; vos
+pères ont mangé
+la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis
+le
+pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra
+éternellement; et
+le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde<a
+ name="FNanchor_859_859" id="FNanchor_859_859"></a><a
+ href="#Footnote_859_859" class="fnanchor">[859]</a>.&raquo; Le
+scandale fut au comble: &laquo;Comment peut-il donner sa chair à
+manger?&raquo;
+Jésus renchérissant encore: &laquo;Oui, oui, dit-il, si
+vous ne mangez la
+chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
+point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
+en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au
+dernier
+jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang
+est
+véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit
+mon
+sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père
+qui m'a
+envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain
+qui est
+descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos
+pères ont
+mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui
+mangera ce pain
+vivra éternellement.&raquo; Une telle obstination dans le
+paradoxe révolta
+plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter.
+Jésus ne se
+rétracta pas; il ajouta seulement: &laquo;C'est l'esprit qui
+vivifie. La chair
+ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.&raquo;
+Les
+douze restèrent fidèles, malgré cette
+prédication bizarre. Ce fut pour
+Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu
+dévouement et de
+proclamer une fois de plus: &laquo;Tu es le Christ, fils de Dieu.&raquo;</p>
+<p>Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la
+secte,
+s'était établi quelque usage auquel se rapportait le
+discours si mal
+accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
+à ce sujet sont fort divergentes et probablement
+incomplètes à dessein.
+Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique,
+ayant
+servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la
+dernière Cène.
+Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue
+de
+Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la
+dernière
+Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu
+à la fraction du
+pain<a name="FNanchor_860_860" id="FNanchor_860_860"></a><a
+ href="#Footnote_860_860" class="fnanchor">[860]</a>, comme si ce geste
+eût été pour ceux qui l'avaient
+fréquenté
+le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la
+forme sous
+laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples
+était celle
+de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le
+bénissant, le
+rompant et le présentant aux assistants<a name="FNanchor_861_861" id="FNanchor_861_861"></a><a href="#Footnote_861_861" class="fnanchor">[861]</a>.
+Il est probable que
+c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment
+il était
+particulièrement aimable et attendri. Une circonstance
+matérielle, la
+présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que
+le rite
+prit naissance sur le bord du lac de Tibériade<a
+ name="FNanchor_862_862" id="FNanchor_862_862"></a><a
+ href="#Footnote_862_862" class="fnanchor">[862]</a>), fut
+elle-même
+presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images
+qu'on
+se fit du festin sacré<a name="FNanchor_863_863" id="FNanchor_863_863"></a><a href="#Footnote_863_863" class="fnanchor">[863]</a>.</p>
+<p>Les repas étaient devenus dans la communauté naissante
+un des moments
+les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait
+chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de
+charme.
+Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille
+spirituelle
+ainsi groupée autour de lui<a name="FNanchor_864_864" id="FNanchor_864_864"></a><a href="#Footnote_864_864" class="fnanchor">[864]</a>.
+La participation au même pain était
+considérée comme une sorte de communion, de lien
+réciproque. Le maître
+usait à cet égard de termes extrêmement
+énergiques, qui furent pris plus
+tard avec une littéralité effrénée.
+Jésus est à la fois très-idéaliste
+dans les conceptions et très-matérialiste dans
+l'expression. Voulant
+rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout
+entier
+(corps, sang et âme) il était la vie du vrai
+fidèle, il disait à ses
+disciples: &laquo;Je suis votre nourriture,&raquo; phrase qui,
+tournée en style
+figuré, devenait: &laquo;Ma chair est votre pain, mon sang est
+votre
+breuvage.&raquo; Puis, les habitudes de langage de Jésus,
+toujours fortement
+substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
+l'aliment, il disait: &laquo;Me voici;&raquo; tenant le pain:
+&laquo;Ceci est mon corps;&raquo;
+tenant le vin: &laquo;Ceci est mon sang;&raquo; toutes manières
+de parler qui
+étaient l'équivalent de: &laquo;Je suis votre
+nourriture.&raquo;</p>
+<p>Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une
+grande importance. Il
+était probablement établi assez longtemps avant le
+dernier voyage à
+Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine
+générale bien plus que
+d'un acte déterminé. Après la mort de
+Jésus, il devint le grand symbole
+de la communion chrétienne<a name="FNanchor_865_865" id="FNanchor_865_865"></a><a href="#Footnote_865_865" class="fnanchor">[865]</a>,
+et ce fut au moment le plus solennel de
+la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut
+voir dans
+la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que
+Jésus, au
+moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples<a
+ name="FNanchor_866_866" id="FNanchor_866_866"></a><a
+ href="#Footnote_866_866" class="fnanchor">[866]</a>. On
+retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée
+toute spirituelle de
+la présence des âmes, qui était l'une des plus
+familières au maître, qui
+lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au
+milieu de
+ses disciples<a name="FNanchor_867_867" id="FNanchor_867_867"></a><a
+ href="#Footnote_867_867" class="fnanchor">[867]</a> quand ils
+étaient réunis en son nom, rendait cela
+facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit<a
+ name="FNanchor_868_868" id="FNanchor_868_868"></a><a
+ href="#Footnote_868_868" class="fnanchor">[868]</a>, n'eut jamais
+une notion bien arrêtée de ce qui fait
+l'individualité. Au degré
+d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui
+primait tout à un tel
+point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand
+on
+vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas
+été
+un<a name="FNanchor_869_869" id="FNanchor_869_869"></a><a
+ href="#Footnote_869_869" class="fnanchor">[869]</a>? Ses disciples
+adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des
+années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le
+pain, puis le
+calice &laquo;entre ses mains saintes et vénérables<a
+ name="FNanchor_870_870" id="FNanchor_870_870"></a><a
+ href="#Footnote_870_870" class="fnanchor">[870]</a>,&raquo; et
+s'offrant
+lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on
+but; il devint la
+vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée
+par son sang. Impossible de
+traduire dans notre idiome essentiellement déterminé,
+où la distinction
+rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours
+être faite,
+des habitudes de style dont le caractère essentiel est de
+prêter à la
+métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine
+réalité.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_819_819" id="Footnote_819_819"></a><a
+ href="#FNanchor_819_819"><span class="label">[819]</span></a> <i>Act</i>.,
+I, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., I, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_820_820" id="Footnote_820_820"></a><a
+ href="#FNanchor_820_820"><span class="label">[820]</span></a> Matth.,
+X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI,
+14 et suiv.; <i>Act</i>., I, 13; Papias, dans Eusèbe, <i>Hist.
+eccl</i>., III,
+39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_821_821" id="Footnote_821_821"></a><a
+ href="#FNanchor_821_821"><span class="label">[821]</span></a> Matth.,
+XIX, 28; Luc, XXII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_822_822" id="Footnote_822_822"></a><a
+ href="#FNanchor_822_822"><span class="label">[822]</span></a> <i>Act.,</i>
+I, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., I, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_823_823" id="Footnote_823_823"></a><a
+ href="#FNanchor_823_823"><span class="label">[823]</span></a> Pour
+Pierre, voir ci-dessus, <a href="#page_150">p. 150</a>; pour Philippe,
+voir
+Papias, Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par
+Eusèbe, <i>Hist.
+eccl.,</i> III, 30, 31, 39; V, 24.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_824_824" id="Footnote_824_824"></a><a
+ href="#FNanchor_824_824"><span class="label">[824]</span></a> Matth.,
+XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_825_825" id="Footnote_825_825"></a><a
+ href="#FNanchor_825_825"><span class="label">[825]</span></a> Matth.,
+X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17;
+XII, 2 et suiv.; Jean, XIV, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_826_826" id="Footnote_826_826"></a><a
+ href="#FNanchor_826_826"><span class="label">[826]</span></a> Matth.,
+XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et
+suiv., 33 et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_827_827" id="Footnote_827_827"></a><a
+ href="#FNanchor_827_827"><span class="label">[827]</span></a> Matth.,
+XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_828_828" id="Footnote_828_828"></a><a
+ href="#FNanchor_828_828"><span class="label">[828]</span></a> Matth.,
+XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_829_829" id="Footnote_829_829"></a><a
+ href="#FNanchor_829_829"><span class="label">[829]</span></a> Luc, IX,
+6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_830_830" id="Footnote_830_830"></a><a
+ href="#FNanchor_830_830"><span class="label">[830]</span></a> Luc, X,
+11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_831_831" id="Footnote_831_831"></a><a
+ href="#FNanchor_831_831"><span class="label">[831]</span></a> Le mot
+grec <span title="pandokeion" lang="el">&#960;&#945;&#957;&#948;&#959;&#954;&#949;&#953;&#959;&#957;</span> a
+passé dans toutes les
+langues de l'Orient sémitique pour désigner une
+hôtellerie.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_832_832" id="Footnote_832_832"></a><a
+ href="#FNanchor_832_832"><span class="label">[832]</span></a> Matth.,
+X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5
+et suiv. Comp. II<sup>e</sup> épître de Jean, 10-11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_833_833" id="Footnote_833_833"></a><a
+ href="#FNanchor_833_833"><span class="label">[833]</span></a> Luc, IX,
+52 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_834_834" id="Footnote_834_834"></a><a
+ href="#FNanchor_834_834"><span class="label">[834]</span></a> Matth.,
+X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X,
+16; Jean, XIII, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_835_835" id="Footnote_835_835"></a><a
+ href="#FNanchor_835_835"><span class="label">[835]</span></a> Matth.,
+VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X,
+17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_836_836" id="Footnote_836_836"></a><a
+ href="#FNanchor_836_836"><span class="label">[836]</span></a> Matth.,
+XVII, 18-19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_837_837" id="Footnote_837_837"></a><a
+ href="#FNanchor_837_837"><span class="label">[837]</span></a> Marc,
+VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_838_838" id="Footnote_838_838"></a><a
+ href="#FNanchor_838_838"><span class="label">[838]</span></a> Marc,
+XVI, 18; Luc, X, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_839_839" id="Footnote_839_839"></a><a
+ href="#FNanchor_839_839"><span class="label">[839]</span></a> Marc,
+XVI, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_840_840" id="Footnote_840_840"></a><a
+ href="#FNanchor_840_840"><span class="label">[840]</span></a> Marc,
+IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_841_841" id="Footnote_841_841"></a><a
+ href="#FNanchor_841_841"><span class="label">[841]</span></a> Ancien
+dieu des Philistins, transformé par les Juifs en
+démon.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_842_842" id="Footnote_842_842"></a><a
+ href="#FNanchor_842_842"><span class="label">[842]</span></a> Matth.,
+XII, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_843_843" id="Footnote_843_843"></a><a
+ href="#FNanchor_843_843"><span class="label">[843]</span></a> <i>Act.,</i>
+VIII, 18 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_844_844" id="Footnote_844_844"></a><a
+ href="#FNanchor_844_844"><span class="label">[844]</span></a> Matth.,
+XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_845_845" id="Footnote_845_845"></a><a
+ href="#FNanchor_845_845"><span class="label">[845]</span></a> Matth.,
+IX, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_846_846" id="Footnote_846_846"></a><a
+ href="#FNanchor_846_846"><span class="label">[846]</span></a> Matth.,
+XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV,
+26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_847_847" id="Footnote_847_847"></a><a
+ href="#FNanchor_847_847"><span class="label">[847]</span></a> <i>Sapi</i>.,
+I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; <i>Eccli</i>., I, 9;
+XV, 5; XXIV, 27; XXXIX, 8; <i>Judith</i>, XVI, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_848_848" id="Footnote_848_848"></a><a
+ href="#FNanchor_848_848"><span class="label">[848]</span></a> Matth.,
+X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV,
+26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_849_849" id="Footnote_849_849"></a><a
+ href="#FNanchor_849_849"><span class="label">[849]</span></a> Matth.,
+III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26;
+III, 5; <i>Act</i>., I, 5, 8; X, 47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_850_850" id="Footnote_850_850"></a><a
+ href="#FNanchor_850_850"><span class="label">[850]</span></a> <i>Act</i>.,
+II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_851_851" id="Footnote_851_851"></a><a
+ href="#FNanchor_851_851"><span class="label">[851]</span></a> Jean,
+XV, 26; XVI, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_852_852" id="Footnote_852_852"></a><a
+ href="#FNanchor_852_852"><span class="label">[852]</span></a> A <i>peraklit</i>
+on opposait <i>katigor</i> (<span title="chatêgoros" lang="el">&#967;&#945;&#964;&#951;&#947;&#959;&#961;&#959;&#962;</span>),
+&laquo;l'accusateur.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_853_853" id="Footnote_853_853"></a><a
+ href="#FNanchor_853_853"><span class="label">[853]</span></a> Jean,
+XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_854_854" id="Footnote_854_854"></a><a
+ href="#FNanchor_854_854"><span class="label">[854]</span></a> Jean,
+XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, <i>De
+Mundi opificio</i>, &sect; 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_855_855" id="Footnote_855_855"></a><a
+ href="#FNanchor_855_855"><span class="label">[855]</span></a> Jean,
+XV, 16. Comp. l'épître précitée, <i>l. c</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_856_856" id="Footnote_856_856"></a><a
+ href="#FNanchor_856_856"><span class="label">[856]</span></a> Papias,
+dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_857_857" id="Footnote_857_857"></a><a
+ href="#FNanchor_857_857"><span class="label">[857]</span></a> Jean,
+VI, 32 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_858_858" id="Footnote_858_858"></a><a
+ href="#FNanchor_858_858"><span class="label">[858]</span></a> On
+trouve un tour analogue, provoquant un malentendu
+semblable, dans Jean, IV, 10 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_859_859" id="Footnote_859_859"></a><a
+ href="#FNanchor_859_859"><span class="label">[859]</span></a> Tous ces
+discours portent trop fortement l'empreinte du
+style propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts.
+L'anecdote rapportée au chapitre VI du quatrième
+évangile ne saurait
+cependant être dénuée de réalité
+historique.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_860_860" id="Footnote_860_860"></a><a
+ href="#FNanchor_860_860"><span class="label">[860]</span></a> Luc,
+XXIV, 30,35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_861_861" id="Footnote_861_861"></a><a
+ href="#FNanchor_861_861"><span class="label">[861]</span></a> Luc, <i>l.
+c.</i>; Jean, XXI, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_862_862" id="Footnote_862_862"></a><a
+ href="#FNanchor_862_862"><span class="label">[862]</span></a> Comp.
+Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.;
+Marc, VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean,
+VI,
+9 et suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le
+seul
+endroit de la Palestine où le poisson forme une partie
+considérable de
+l'alimentation.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_863_863" id="Footnote_863_863"></a><a
+ href="#FNanchor_863_863"><span class="label">[863]</span></a> Jean,
+XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus
+vieilles représentations de la Cène rapportées ou
+rectifiées par M. de
+Rossi dans sa dissertation sur l'<span title="ICHTHUS" lang="el">&#921;&#935;&#920;&#933;&#931;</span>
+(<i>Spicilegium
+Solesmense</i> de dom Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de
+l'anagramme que renferme le mot <span title="ICHTHUS" lang="el">&#921;&#935;&#920;&#933;&#931;</span>
+se combina
+probablement
+avec une tradition plus ancienne sur le rôle du poisson dans les
+repas
+évangéliques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_864_864" id="Footnote_864_864"></a><a
+ href="#FNanchor_864_864"><span class="label">[864]</span></a> Luc,
+XXII, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_865_865" id="Footnote_865_865"></a><a
+ href="#FNanchor_865_865"><span class="label">[865]</span></a> <i>Act.</i>,
+II, 42, 46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_866_866" id="Footnote_866_866"></a><a
+ href="#FNanchor_866_866"><span class="label">[866]</span></a> <i>I
+Cor.</i>, XI, 20 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_867_867" id="Footnote_867_867"></a><a
+ href="#FNanchor_867_867"><span class="label">[867]</span></a> Matth.,
+XVIII, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_868_868" id="Footnote_868_868"></a><a
+ href="#FNanchor_868_868"><span class="label">[868]</span></a> V.
+ci-dessus, <a href="#page_244">p. 244</a>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_869_869" id="Footnote_869_869"></a><a
+ href="#FNanchor_869_869"><span class="label">[869]</span></a> Jean,
+XII entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_870_870" id="Footnote_870_870"></a><a
+ href="#FNanchor_870_870"><span class="label">[870]</span></a> Canon
+des Messes grecques et de la Messe latine (fort
+ancien).</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a></h2>
+<h2>PROGRESSION CROISSANTE
+D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.</h2>
+<p>Il est clair qu'une telle
+société religieuse, fondée uniquement sur
+l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort
+incomplète.
+La première génération chrétienne
+vécut tout entière d'attente et de
+rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme
+inutile
+tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La
+propriété était
+interdite<a name="FNanchor_871_871" id="FNanchor_871_871"></a><a
+ href="#Footnote_871_871" class="fnanchor">[871]</a>. Tout ce qui
+attache l'homme à la terre, tout ce qui le
+détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs
+disciples fussent
+mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on
+entrait dans la
+secte<a name="FNanchor_872_872" id="FNanchor_872_872"></a><a
+ href="#Footnote_872_872" class="fnanchor">[872]</a>. Le célibat
+était hautement préféré; dans le mariage
+même, la
+continence était recommandée<a name="FNanchor_873_873" id="FNanchor_873_873"></a><a href="#Footnote_873_873" class="fnanchor">[873]</a>.
+Un moment, le maître semble
+approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu<a
+ name="FNanchor_874_874" id="FNanchor_874_874"></a><a
+ href="#Footnote_874_874" class="fnanchor">[874]</a>. Il
+était en cela conséquent avec son principe: &laquo;Si ta
+main ou ton pied
+t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin
+de toi; car il
+vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie
+éternelle, que
+d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la
+géhenne. Si
+ton œil t'est une occasion de péché, arrache-le et
+jette-le loin de
+toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que
+d'avoir
+ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne<a
+ name="FNanchor_875_875" id="FNanchor_875_875"></a><a
+ href="#Footnote_875_875" class="fnanchor">[875]</a>.&raquo; La
+cessation de la
+génération fut souvent considérée comme le
+signe et la condition du
+royaume de Dieu<a name="FNanchor_876_876" id="FNanchor_876_876"></a><a
+ href="#Footnote_876_876" class="fnanchor">[876]</a>.</p>
+<p>Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût
+formé une société
+durable, sans la grande variété des germes
+déposés par Jésus dans son
+enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la
+vraie Église
+chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de
+cette petite
+secte des &laquo;saints du dernier jour,&raquo; et devienne un cadre
+applicable à
+la société humaine tout entière. La même
+chose, du reste, eut lieu dans
+le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La
+même
+chose fût arrivée dans l'ordre de saint François,
+si cet ordre avait
+réussi dans sa prétention de devenir la règle de
+la société humaine tout
+entière. Nées à l'état d'utopies,
+réussissant par leur exagération même,
+les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le
+monde
+qu'à condition de se modifier profondément et de laisser
+tomber leurs
+excès. Jésus ne dépassa pas cette première
+période toute monacale, où
+l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit
+aucune
+concession à la nécessité. Il prêcha
+hardiment la guerre à la nature, la
+totale rupture avec le sang. &laquo;En vérité, je vous le
+déclare, disait-il,
+quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères,
+ses parents, ses
+enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
+dans le monde à venir, la vie éternelle<a
+ name="FNanchor_877_877" id="FNanchor_877_877"></a><a
+ href="#Footnote_877_877" class="fnanchor">[877]</a>.&raquo;</p>
+<p>Les instructions que Jésus est censé avoir
+données à ses disciples
+respirent la même exaltation<a name="FNanchor_878_878" id="FNanchor_878_878"></a><a href="#Footnote_878_878" class="fnanchor">[878]</a>.
+Lui, si facile pour ceux du dehors,
+lui qui se contente parfois de demi-adhésions<a
+ name="FNanchor_879_879" id="FNanchor_879_879"></a><a
+ href="#Footnote_879_879" class="fnanchor">[879]</a>, est pour les
+siens
+d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas
+d'à-peu-près. On dirait un
+&laquo;Ordre&raquo; constitué par les règles les plus
+austères. Fidèle à sa pensée
+que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus
+exige
+de ses associés un entier détachement de la terre, un
+dévouement absolu
+à son œuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni
+provisions de
+route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils
+doivent
+pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et
+d'hospitalité. &laquo;Ce que
+vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement<a
+ name="FNanchor_880_880" id="FNanchor_880_880"></a><a
+ href="#Footnote_880_880" class="fnanchor">[880]</a>,&raquo;
+disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant
+les juges,
+qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat
+céleste, le <i>Peraklit</i>,
+leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en
+haut
+son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
+de leurs pensées, leur guide à travers le monde<a
+ name="FNanchor_881_881" id="FNanchor_881_881"></a><a
+ href="#Footnote_881_881" class="fnanchor">[881]</a>. Chassés
+d'une
+ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers,
+en lui
+donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son
+ignorance,
+de la proximité du royaume de Dieu. &laquo;Avant que vous ayez
+épuisé,
+ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme
+apparaîtra.&raquo;</p>
+<p>Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent
+être en partie
+la création de l'enthousiasme des disciples<a
+ name="FNanchor_882_882" id="FNanchor_882_882"></a><a
+ href="#Footnote_882_882" class="fnanchor">[882]</a>, mais qui
+même en ce
+cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme
+était
+son œuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de
+grandes
+persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme
+des
+agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les
+synagogues,
+traînés en prison. Le frère sera livré par
+son frère, le fils par son
+père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient
+dans un autre.
+&laquo;Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni
+le serviteur
+plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du
+corps,
+et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une
+obole,
+et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
+Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne
+craignez rien; vous
+valez beaucoup de passereaux<a name="FNanchor_883_883" id="FNanchor_883_883"></a><a href="#Footnote_883_883" class="fnanchor">[883]</a>.&raquo;&#8212;&laquo;Quiconque,
+disait-il encore, me
+confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon
+Père; mais
+quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
+les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon
+Père, qui est
+aux deux<a name="FNanchor_884_884" id="FNanchor_884_884"></a><a
+ href="#Footnote_884_884" class="fnanchor">[884]</a>.&raquo;</p>
+<p>Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer
+la chair. Ses
+exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites
+de la
+nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on
+n'aimât que lui seul. &laquo;Si quelqu'un vient à moi,
+disait-il, et ne hait
+pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses
+frères, ses sœurs, et
+même sa propre vie, il ne peut être mon disciple<a
+ name="FNanchor_885_885" id="FNanchor_885_885"></a><a
+ href="#Footnote_885_885" class="fnanchor">[885]</a>.&raquo;&#8212;&laquo;Si
+quelqu'un
+ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut
+être mon
+disciple<a name="FNanchor_886_886" id="FNanchor_886_886"></a><a
+ href="#Footnote_886_886" class="fnanchor">[886]</a>.&raquo; Quelque
+chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait
+alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie
+à, sa racine,
+et réduisant tout à un affreux désert. Le
+sentiment âpre et triste de
+dégoût pour le monde, d'abnégation outrée,
+qui caractérise la perfection
+chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste
+des
+premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de
+pressentiment
+grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait
+que, dans
+ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du
+cœur,
+il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de
+sentir.
+Dépassant toute mesure, il osait dire: &laquo;Si quelqu'un veut
+être mon
+disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui
+aime son père
+et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime
+son fils
+ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie,
+c'est
+se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est
+se
+sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se
+perdre
+lui-même<a name="FNanchor_887_887" id="FNanchor_887_887"></a><a
+ href="#Footnote_887_887" class="fnanchor">[887]</a>?&raquo; Deux
+anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
+accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
+caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi
+jeté à la nature. Il
+dit à un homme: &laquo;Suis&#8212;moi!&raquo;&#8212;&laquo;Seigneur, lui
+répond cet homme,
+laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.&raquo; Jésus
+reprend: &laquo;Laisse les
+morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de
+Dieu.&raquo;&#8212;Un
+autre lui dit: &laquo;Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi
+auparavant
+d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.&raquo; Jésus lui
+répond:
+&laquo;Celui qui met la main à la charrue et regarde
+derrière lui, n'est pas
+fait pour le royaume de Dieu<a name="FNanchor_888_888" id="FNanchor_888_888"></a><a href="#Footnote_888_888" class="fnanchor">[888]</a>.&raquo;
+Une assurance extraordinaire, et
+parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos
+idées,
+faisaient passer ces exagérations. &laquo;Venez à moi,
+criait-il, vous tous
+qui êtes fatigués et chargés, et je vous
+soulagerai. Prenez mon joug sur
+vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de
+cœur, et
+vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et
+mon
+fardeau léger<a name="FNanchor_889_889" id="FNanchor_889_889"></a><a
+ href="#Footnote_889_889" class="fnanchor">[889]</a>.&raquo;</p>
+<p>Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale
+exaltée,
+exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante
+énergie. A
+force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le
+chrétien
+sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est
+pour le Christ
+qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La
+cité antique, la
+république, mère de tous, l'État, loi commune de
+tous, sont constitués
+en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de
+théocratie est
+introduit dans le monde.</p>
+<p>Une autre conséquence se laisse dès à
+présent entrevoir. Transportée
+dans un état calme et au sein d'une société
+rassurée sur sa propre
+durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait
+sembler
+impossible. L'Évangile était ainsi destiné
+à devenir pour les chrétiens
+une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser.
+Ces foudroyantes
+maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
+encouragé par le clergé lui-même; l'homme
+évangélique sera un homme
+dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus
+orgueilleux,
+le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV,
+par exemple,
+devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de
+l'Évangile,
+qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints
+devaient se
+rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de
+Jésus. La
+perfection étant placée en dehors des conditions
+ordinaires de la
+société, la vie évangélique complète
+ne pouvant être menée que hors du
+monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal
+était posé. Les
+sociétés chrétiennes auront deux règles
+morales, l'une médiocrement
+héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée
+jusqu'à l'excès pour
+l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti
+à des
+règles qui ont la prétention de réaliser
+l'idéal évangélique. Il est
+certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du
+célibat et de
+la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est
+ainsi, en un
+sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se
+révolte devant ces
+excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la
+faiblesse et de
+l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
+des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut
+lui
+demander plus. L'immense progrès moral dû à
+l'Évangile vient de ses
+exagérations. C'est par là, qu'il a été,
+comme le stoïcisme, mais avec
+infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
+sont en l'homme, un monument élevé à la puissance
+de la volonté.</p>
+<p>On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure
+où nous sommes arrivés,
+tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument
+disparu. Il
+était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la
+famille,
+l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans
+doute, il
+avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est
+tenté de
+croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
+il conçut de propos délibéré le dessein de
+se faire tuer<a name="FNanchor_890_890" id="FNanchor_890_890"></a><a
+ href="#Footnote_890_890" class="fnanchor">[890]</a>. D'autres
+fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été
+érigée en dogme que plus tard),
+la mort se présente à lui comme un sacrifice,
+destiné à apaiser son Père
+et à sauver les hommes<a name="FNanchor_891_891" id="FNanchor_891_891"></a><a href="#Footnote_891_891" class="fnanchor">[891]</a>.
+Un goût singulier de persécution et de
+supplices<a name="FNanchor_892_892" id="FNanchor_892_892"></a><a
+ href="#Footnote_892_892" class="fnanchor">[892]</a> le
+pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
+second baptême dont il devait être baigné, et il
+semblait possédé d'une
+hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui
+seul pouvait étancher
+sa soif<a name="FNanchor_893_893" id="FNanchor_893_893"></a><a
+ href="#Footnote_893_893" class="fnanchor">[893]</a>.</p>
+<p>La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments
+surprenante. Il
+ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever
+dans le
+monde. &laquo;Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et
+beauté, que
+je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter
+le
+glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
+deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
+père, entre la fille et la mère, entre la bru et la
+belle-mère.
+Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison<a
+ name="FNanchor_894_894" id="FNanchor_894_894"></a><a
+ href="#Footnote_894_894" class="fnanchor">[894]</a>.&raquo;&#8212;&laquo;Je
+suis
+venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle
+déjà<a name="FNanchor_895_895" id="FNanchor_895_895"></a><a
+ href="#Footnote_895_895" class="fnanchor">[895]</a>!&raquo;&#8212;&laquo;On
+vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
+l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte
+Dieu<a name="FNanchor_896_896" id="FNanchor_896_896"></a><a
+ href="#Footnote_896_896" class="fnanchor">[896]</a>. Si le monde vous
+hait, sachez qu'il m'a haï avant vous.
+Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
+plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté,
+ils vous
+persécuteront<a name="FNanchor_897_897" id="FNanchor_897_897"></a><a
+ href="#Footnote_897_897" class="fnanchor">[897]</a>.&raquo;</p>
+<p>Entraîné par cette effrayante progression
+d'enthousiasme, commandé par
+les nécessités d'une prédication de plus en plus
+exaltée, Jésus n'était
+plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens
+à l'humanité.
+Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
+angoisses et des agitations intérieures<a name="FNanchor_898_898" id="FNanchor_898_898"></a><a href="#Footnote_898_898" class="fnanchor">[898]</a>.
+La grande vision du
+royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
+vertige. Ses disciples par moments le crurent fou<a
+ name="FNanchor_899_899" id="FNanchor_899_899"></a><a
+ href="#Footnote_899_899" class="fnanchor">[899]</a>. Ses ennemis le
+déclarèrent possédé<a
+ name="FNanchor_900_900" id="FNanchor_900_900"></a><a
+ href="#Footnote_900_900" class="fnanchor">[900]</a>. Son
+tempérament, excessivement passionné, le
+portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
+œuvre n'étant pas une œuvre de raison, et se jouant de toutes
+les
+classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
+impérieusement, c'était la &laquo;foi<a
+ name="FNanchor_901_901" id="FNanchor_901_901"></a><a
+ href="#Footnote_901_901" class="fnanchor">[901]</a>.&raquo; Ce mot
+était celui qui se
+répétait le plus souvent dans le petit cénacle.
+C'est le mot de tous les
+mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
+ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un
+après l'autre
+ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La
+réflexion
+n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution
+française, par
+exemple, eussent dû être préalablement convaincus
+par des méditations
+suffisamment longues, tous fussent arrivés à la
+vieillesse sans rien
+faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction
+régulière qu'à
+l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait
+aucune opposition:
+il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
+abandonné; il était quelquefois rude et bizarre<a
+ name="FNanchor_902_902" id="FNanchor_902_902"></a><a
+ href="#Footnote_902_902" class="fnanchor">[902]</a>. Ses disciples par
+moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une
+espèce de
+sentiment de crainte<a name="FNanchor_903_903" id="FNanchor_903_903"></a><a
+ href="#Footnote_903_903" class="fnanchor">[903]</a>. Quelquefois sa
+mauvaise humeur contre toute
+résistance l'entraînait jusqu'à des actes
+inexplicables et en apparence
+absurdes<a name="FNanchor_904_904" id="FNanchor_904_904"></a><a
+ href="#Footnote_904_904" class="fnanchor">[904]</a>.</p>
+<p>Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de
+l'idéal
+contre la réalité devenait insoutenable. Il se
+meurtrissait et se
+révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa
+notion de
+Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui
+condamne
+l'idée à déchoir dès qu'elle cherche
+à convertir les hommes,
+s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient
+à leur
+niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de
+quelques
+mois; il était temps que la mort vînt dénouer une
+situation tendue à
+l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans
+issue, et, en le
+délivrant d'une épreuve trop prolongée,
+l'introduire désormais
+impeccable dans sa céleste sérénité.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_871_871" id="Footnote_871_871"></a><a
+ href="#FNanchor_871_871"><span class="label">[871]</span></a> Luc,
+XIV, 33; <i>Act.</i>, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_872_872" id="Footnote_872_872"></a><a
+ href="#FNanchor_872_872"><span class="label">[872]</span></a> Matth.,
+XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_873_873" id="Footnote_873_873"></a><a
+ href="#FNanchor_873_873"><span class="label">[873]</span></a> C'est la
+doctrine constante de Paul. Comp. <i>Apoc.</i>, XIV,
+4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_874_874" id="Footnote_874_874"></a><a
+ href="#FNanchor_874_874"><span class="label">[874]</span></a> Matth.,
+XIX, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_875_875" id="Footnote_875_875"></a><a
+ href="#FNanchor_875_875"><span class="label">[875]</span></a> Matth.,
+XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., <i>Niddah</i>, 13
+<i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_876_876" id="Footnote_876_876"></a><a
+ href="#FNanchor_876_876"><span class="label">[876]</span></a> Matth.,
+XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile
+ébionite dit &laquo;des Égyptiens,&raquo; dans
+Clém. d'Alex., <i>Strom.</i>, III, 9, 13,
+et Clem. Rom., Epist. II, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_877_877" id="Footnote_877_877"></a><a
+ href="#FNanchor_877_877"><span class="label">[877]</span></a> Luc,
+XVIII, 29-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_878_878" id="Footnote_878_878"></a><a
+ href="#FNanchor_878_878"><span class="label">[878]</span></a> Matth.,
+X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40;
+XIII, 9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI,
+17; Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_879_879" id="Footnote_879_879"></a><a
+ href="#FNanchor_879_879"><span class="label">[879]</span></a> Marc,
+IX, 38 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_880_880" id="Footnote_880_880"></a><a
+ href="#FNanchor_880_880"><span class="label">[880]</span></a> Matth.,
+X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, <i>Deutéron.</i>, sect.
+824.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_881_881" id="Footnote_881_881"></a><a
+ href="#FNanchor_881_881"><span class="label">[881]</span></a> Matth.,
+X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI,
+7, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_882_882" id="Footnote_882_882"></a><a
+ href="#FNanchor_882_882"><span class="label">[882]</span></a> Les
+traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc,
+XIV, 27, ne peuvent avoir été conçus
+qu'après la mort de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_883_883" id="Footnote_883_883"></a><a
+ href="#FNanchor_883_883"><span class="label">[883]</span></a> Matth.,
+X, 24-31; Luc, XII, 4-7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_884_884" id="Footnote_884_884"></a><a
+ href="#FNanchor_884_884"><span class="label">[884]</span></a> Matth.,
+X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_885_885" id="Footnote_885_885"></a><a
+ href="#FNanchor_885_885"><span class="label">[885]</span></a> Luc,
+XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération
+du style de Luc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_886_886" id="Footnote_886_886"></a><a
+ href="#FNanchor_886_886"><span class="label">[886]</span></a> Luc,
+XIV, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_887_887" id="Footnote_887_887"></a><a
+ href="#FNanchor_887_887"><span class="label">[887]</span></a> Matth.,
+X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27;
+XVII, 33; Jean, XII, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_888_888" id="Footnote_888_888"></a><a
+ href="#FNanchor_888_888"><span class="label">[888]</span></a> Matth.,
+VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_889_889" id="Footnote_889_889"></a><a
+ href="#FNanchor_889_889"><span class="label">[889]</span></a> Matth.,
+XI, 28-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_890_890" id="Footnote_890_890"></a><a
+ href="#FNanchor_890_890"><span class="label">[890]</span></a> Matth.,
+XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_891_891" id="Footnote_891_891"></a><a
+ href="#FNanchor_891_891"><span class="label">[891]</span></a> Marc, X,
+45.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_892_892" id="Footnote_892_892"></a><a
+ href="#FNanchor_892_892"><span class="label">[892]</span></a> Luc, VI,
+22 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_893_893" id="Footnote_893_893"></a><a
+ href="#FNanchor_893_893"><span class="label">[893]</span></a> Luc,
+XII, 50.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_894_894" id="Footnote_894_894"></a><a
+ href="#FNanchor_894_894"><span class="label">[894]</span></a> Matth.,
+X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII,
+5-6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_895_895" id="Footnote_895_895"></a><a
+ href="#FNanchor_895_895"><span class="label">[895]</span></a> Luc,
+XII, 49. Voir le texte grec.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_896_896" id="Footnote_896_896"></a><a
+ href="#FNanchor_896_896"><span class="label">[896]</span></a> Jean,
+XVI, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_897_897" id="Footnote_897_897"></a><a
+ href="#FNanchor_897_897"><span class="label">[897]</span></a> Jean,
+XV, 18-20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_898_898" id="Footnote_898_898"></a><a
+ href="#FNanchor_898_898"><span class="label">[898]</span></a> Jean,
+XII, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_899_899" id="Footnote_899_899"></a><a
+ href="#FNanchor_899_899"><span class="label">[899]</span></a> Marc,
+III, 21 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_900_900" id="Footnote_900_900"></a><a
+ href="#FNanchor_900_900"><span class="label">[900]</span></a> Marc,
+III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_901_901" id="Footnote_901_901"></a><a
+ href="#FNanchor_901_901"><span class="label">[901]</span></a> Matth.,
+VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI,
+29, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_902_902" id="Footnote_902_902"></a><a
+ href="#FNanchor_902_902"><span class="label">[902]</span></a> Matth.,
+XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45;
+IX, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_903_903" id="Footnote_903_903"></a><a
+ href="#FNanchor_903_903"><span class="label">[903]</span></a> C'est
+surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV,
+40; V, 15; IX, 31; X, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_904_904" id="Footnote_904_904"></a><a
+ href="#FNanchor_904_904"><span class="label">[904]</span></a> Marc,
+XI, 12-14, 20 et suiv.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</a></h2>
+<h2>OPPOSITION CONTRE
+JÉSUS.</h2>
+<p>Durant la première
+période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus
+eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa
+prédication, grâce à l'extrême
+liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des
+maîtres qui
+s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un
+cercle de
+personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était
+entré dans une
+voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage
+commença à
+gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir<a
+ name="FNanchor_905_905" id="FNanchor_905_905"></a><a
+ href="#Footnote_905_905" class="fnanchor">[905]</a>. Antipas
+cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus
+s'exprimât quelquefois fort
+sévèrement sur son compte<a name="FNanchor_906_906" id="FNanchor_906_906"></a><a href="#Footnote_906_906" class="fnanchor">[906]</a>.
+A Tibériade, sa résidence ordinaire, le
+tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du
+canton choisi par Jésus
+pour le centre de son activité; il entendit parler de ses
+miracles,
+qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en
+voir<a name="FNanchor_907_907" id="FNanchor_907_907"></a><a
+ href="#Footnote_907_907" class="fnanchor">[907]</a>. Les
+incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de
+prestiges<a name="FNanchor_908_908" id="FNanchor_908_908"></a><a
+ href="#Footnote_908_908" class="fnanchor">[908]</a>. Avec son tact
+ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien
+de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de
+lui un vain
+amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour
+les
+simples des moyens bons pour eux seuls.</p>
+<p>Un moment, le bruit se répandit que Jésus
+n'était autre que
+Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux
+et
+inquiet<a name="FNanchor_909_909" id="FNanchor_909_909"></a><a
+ href="#Footnote_909_909" class="fnanchor">[909]</a>; il employa la
+ruse pour écarter le nouveau prophète de ses
+domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour
+Jésus, vinrent
+lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré
+sa grande
+simplicité, vit le piège et ne partit pas<a
+ name="FNanchor_910_910" id="FNanchor_910_910"></a><a
+ href="#Footnote_910_910" class="fnanchor">[910]</a>. Ses allures
+toutes
+pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent
+par
+rassurer le tétrarque et dissiper le danger.</p>
+<p>Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée
+l'accueil fait à
+la nouvelle doctrine fût également bienveillant.
+Non-seulement
+l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui
+devait faire sa
+gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas
+croire en
+lui<a name="FNanchor_911_911" id="FNanchor_911_911"></a><a
+ href="#Footnote_911_911" class="fnanchor">[911]</a>; les villes du lac
+elles-mêmes, en général bienveillantes,
+n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent
+de
+l'incrédulité et de la dureté de cœur qu'il
+rencontre, et, quoiqu'il
+soit naturel de faire en de tels reproches la part de
+l'exagération du
+prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de <i>convicium
+seculi</i> que
+Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste<a
+ name="FNanchor_912_912" id="FNanchor_912_912"></a><a
+ href="#Footnote_912_912" class="fnanchor">[912]</a>, il est clair
+que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de
+Dieu.
+&laquo;Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi,
+Bethsaïde! s'écriait-il; car si
+Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été
+témoins, il y a
+longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la
+cendre.
+Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
+plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois
+t'élever
+jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les
+miracles
+qui ont été faits en ton sein eussent été
+faits à Sodome, Sodome
+existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
+jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement
+que
+toi<a name="FNanchor_913_913" id="FNanchor_913_913"></a><a
+ href="#Footnote_913_913" class="fnanchor">[913]</a>.&raquo;&#8212;&laquo;La
+reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du
+jugement contre les hommes de cette génération, et les
+condamnera, parce
+qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre
+la sagesse de
+Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites
+s'élèveront au
+jour du jugement contre cette génération et la
+condamneront, parce
+qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas;
+or il y a ici plus
+que Jonas<a name="FNanchor_914_914" id="FNanchor_914_914"></a><a
+ href="#Footnote_914_914" class="fnanchor">[914]</a>.&raquo; Sa vie
+vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
+commençait aussi a lui peser. &laquo;Les renards, disait-il, ont
+leurs
+tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de
+l'homme n'a
+pas où reposer sa tête<a name="FNanchor_915_915" id="FNanchor_915_915"></a><a href="#Footnote_915_915" class="fnanchor">[915]</a>.&raquo;
+L'amertume et le reproche se faisaient de
+plus en plus jour en son cœur. Il accusait les incrédules de se
+refuser
+à l'évidence, et disait que, même à l'instant
+où le Fils de l'homme
+apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des
+gens pour
+douter de lui<a name="FNanchor_916_916" id="FNanchor_916_916"></a><a
+ href="#Footnote_916_916" class="fnanchor">[916]</a>.</p>
+<p>Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la
+froideur du
+philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
+partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis.
+Un
+des principaux défauts de la race juive est son
+âpreté dans la
+controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours.
+Il n'y
+eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
+entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
+modéré. Or le manque de nuances est un des traits les
+plus constants de
+l'esprit sémitique. Les œuvres fines, les dialogues de Platon,
+par
+exemple, sont tout à fait étrangères à ces
+peuples. Jésus, qui était
+exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la
+qualité
+dominante était justement une délicatesse infinie, fut
+amené malgré lui
+à se servir dans la polémique du style de tous<a
+ name="FNanchor_917_917" id="FNanchor_917_917"></a><a
+ href="#Footnote_917_917" class="fnanchor">[917]</a>. Comme
+Jean-Baptiste<a name="FNanchor_918_918" id="FNanchor_918_918"></a><a
+ href="#Footnote_918_918" class="fnanchor">[918]</a>, il employait
+contre ses adversaires des termes
+très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il
+s'aigrissait
+devant l'incrédulité, même la moins agressive<a
+ name="FNanchor_919_919" id="FNanchor_919_919"></a><a
+ href="#Footnote_919_919" class="fnanchor">[919]</a>. Ce n'était
+plus ce
+doux maître du &laquo;Discours sur la montagne,&raquo; n'ayant
+encore rencontré ni
+résistance ni difficulté. La passion, qui était au
+fond de son
+caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce
+mélange singulier
+ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté
+le même
+contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
+livre des &laquo;Paroles d'un croyant,&raquo; la colère la plus
+effrénée et les
+retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
+était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté,
+devenait
+intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas
+comme lui.
+Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du
+livre
+d'Isaïe<a name="FNanchor_920_920" id="FNanchor_920_920"></a><a
+ href="#Footnote_920_920" class="fnanchor">[920]</a>: &laquo;Il ne
+disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
+sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau
+froissé,
+et il n'éteindra pas le lin qui fume encore<a
+ name="FNanchor_921_921" id="FNanchor_921_921"></a><a
+ href="#Footnote_921_921" class="fnanchor">[921]</a>.&raquo; Et
+pourtant plusieurs
+des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les
+germes
+d'un vrai fanatisme<a name="FNanchor_922_922" id="FNanchor_922_922"></a><a
+ href="#Footnote_922_922" class="fnanchor">[922]</a>, germes que le
+moyen âge devait développer
+d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune
+révolution
+ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
+Révolution française eussent dû observer les
+règles de la politesse, la
+réforme et la révolution ne se seraient point faites.
+Félicitons-nous de
+même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui
+punît l'outrage envers
+une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été
+inviolables. Toutes
+les grandes choses de l'humanité ont été
+accomplies au nom de principes
+absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples:
+respectez
+l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement
+raison
+que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de
+Jésus n'a
+rien de commun avec la spéculation
+désintéressée du philosophe. Se dire
+qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a
+été arrêté par la méchanceté
+de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme
+ardente. Que
+dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?</p>
+<p>L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait
+surtout du judaïsme
+orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus
+s'éloignait de plus en
+plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais
+juifs, le
+nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son
+centre à
+Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en
+Galilée, ou qui y
+venaient souvent<a name="FNanchor_923_923" id="FNanchor_923_923"></a><a
+ href="#Footnote_923_923" class="fnanchor">[923]</a>. C'étaient
+en général des hommes d'un esprit
+étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une
+dévotion dédaigneuse,
+officielle, satisfaite et assurée d'elle-même<a
+ name="FNanchor_924_924" id="FNanchor_924_924"></a><a
+ href="#Footnote_924_924" class="fnanchor">[924]</a>. <a
+ name="page_328"></a>Leurs
+manières
+étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les
+respectaient.
+Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la
+caricature,
+en sont la preuve. Il y avait le &laquo;pharisien bancroche&raquo; (<i>Nikfi</i>),
+qui
+marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant
+contre les
+cailloux; le &laquo;pharisien front-sanglant&raquo; (<i>Kisaï</i>),
+qui allait les yeux
+fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front
+contre les
+murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le
+&laquo;pharisien pilon&raquo;
+(<i>Medoukia)</i>, qui se tenait plié en deux comme le manche
+d'un pilon; le
+&laquo;pharisien fort d'épaules&raquo; (<i>Schikmi</i>), qui
+marchait le dos voûté comme
+s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le
+&laquo;pharisien
+<i>Qu'y a-t-il à faire? je le fais</i>,&raquo; toujours à
+la piste d'un précepte à
+accomplir, et enfin le &laquo;pharisien teint,&raquo; pour lequel tout
+l'extérieur
+de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie<a
+ name="FNanchor_925_925" id="FNanchor_925_925"></a><a
+ href="#Footnote_925_925" class="fnanchor">[925]</a>. Ce rigorisme, en
+effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en
+réalité un grand
+relâchement moral<a name="FNanchor_926_926" id="FNanchor_926_926"></a><a
+ href="#Footnote_926_926" class="fnanchor">[926]</a>. Le peuple
+néanmoins en était dupe. Le peuple,
+dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare
+le plus
+fortement sur les questions de personnes, est très-facilement
+trompé par
+les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne
+d'être aimé; mais
+il n'a pas assez de pénétration pour discerner
+l'apparence de la
+réalité.</p>
+<p>L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut
+éclater tout
+d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est
+facile à
+comprendre. Jésus ne voulait que la religion du cœur; celle des
+pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus
+recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les
+pharisiens
+voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il
+faut. Un
+pharisien était un homme infaillible et impeccable, un
+pédant certain
+d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue,
+priant dans
+les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si
+on le salue.
+Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu
+avec
+crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction
+religieuse
+représentée par le pharisaïsme régnât
+sans contrôle. Bien des hommes
+avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de
+Sirach, l'un des
+vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de
+Soco, le doux
+et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines
+religieuses
+beaucoup plus élevées et déjà presque
+évangéliques. Mais ces bonnes
+semences avaient été étouffées. Les belles
+maximes de Hillel résumant
+toute la Loi en l'équité<a name="FNanchor_927_927" id="FNanchor_927_927"></a><a href="#Footnote_927_927" class="fnanchor">[927]</a>,
+celles de Jésus, fils de Sirach, faisant
+consister le culte dans la pratique du bien<a name="FNanchor_928_928" id="FNanchor_928_928"></a><a href="#Footnote_928_928" class="fnanchor">[928]</a>,
+étaient oubliées ou
+anathématisées<a name="FNanchor_929_929" id="FNanchor_929_929"></a><a href="#Footnote_929_929" class="fnanchor">[929]</a>.
+Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif,
+l'avait emporté. Une masse énorme de
+&laquo;traditions&raquo; avait étouffé la
+Loi<a name="FNanchor_930_930" id="FNanchor_930_930"></a><a
+ href="#Footnote_930_930" class="fnanchor">[930]</a>, sous
+prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans
+doute,
+ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il
+est bon que le
+peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque
+c'est cet amour
+frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons
+Antiochus Épiphane et sous
+Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le
+christianisme. Mais
+prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions
+n'étaient que
+puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt,
+n'était plus qu'une mère
+d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander
+d'abdiquer,
+c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance
+établie n'a
+jamais fait ni pu faire.</p>
+<p>Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle
+étaient continues. La
+tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans
+l'état
+religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler
+&laquo;formalisme
+traditionnel,&raquo; est d'opposer le &laquo;texte&raquo; des livres
+sacrés aux
+&laquo;traditions.&raquo; Le zèle religieux est toujours
+novateur, même quand il
+prétend être conservateur au plus haut degré. De
+même que les
+néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de
+l'Évangile, de
+même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de
+la Bible. Voilà
+pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
+&laquo;biblique,&raquo; partant du texte immuable pour critiquer la
+théologie
+courante, qui a marché de génération en
+génération. Ainsi firent plus
+tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus
+énergiquement
+la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer
+le texte
+contre les fausses <i>Masores</i> ou traditions des pharisiens<a
+ name="FNanchor_931_931" id="FNanchor_931_931"></a><a
+ href="#Footnote_931_931" class="fnanchor">[931]</a>. Mais, en
+général, il fait peu d'exégèse; c'est
+à la conscience qu'il en appelle.
+Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre
+bien
+aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement
+le
+mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même
+revenir à Moïse. Son but
+était en avant, non en arrière. Jésus était
+plus que le réformateur
+d'une religion vieillie; c'était le créateur de la
+religion éternelle de
+l'humanité.</p>
+<p>Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule
+de pratiques
+extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus
+ni ses
+disciples n'observaient<a name="FNanchor_932_932" id="FNanchor_932_932"></a><a
+ href="#Footnote_932_932" class="fnanchor">[932]</a>. Les pharisiens
+lui en faisaient de vifs
+reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en
+ne
+s'astreignant pas aux ablutions d'usage. &laquo;Donnez l'aumône,
+disait-il, et
+tout pour vous deviendra pur<a name="FNanchor_933_933" id="FNanchor_933_933"></a><a href="#Footnote_933_933" class="fnanchor">[933]</a>.&raquo;
+Ce qui blessait au plus haut degré
+son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les
+pharisiens portaient
+dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui
+aboutissait à
+une vaine recherche de préséances et de titres, nullement
+l'amélioration des cœurs. Une admirable parabole rendait cette
+pensée
+avec infiniment de charme et de justesse. &laquo;Un jour, disait-il,
+deux
+hommes montèrent au temple pour prier. L'un était
+pharisien, et l'autre
+publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: &laquo;O Dieu,
+je te rends
+grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par
+exemple
+comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne
+deux fois la
+semaine, je donne la dîme de tout ce que je
+possède.&raquo; Le publicain, au
+contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au
+ciel; mais il se
+frappait la poitrine en disant: &laquo;O Dieu, sois indulgent pour moi,
+pauvre
+pécheur.&raquo; Je vous le déclare, celui-ci s'en
+retourna justifié dans sa
+maison, mais non l'autre<a name="FNanchor_934_934" id="FNanchor_934_934"></a><a
+ href="#Footnote_934_934" class="fnanchor">[934]</a>.&raquo;</p>
+<p>Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la
+conséquence
+de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué
+des inimitiés du même
+genre<a name="FNanchor_935_935" id="FNanchor_935_935"></a><a
+ href="#Footnote_935_935" class="fnanchor">[935]</a>. Mais les
+aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient,
+avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète<a
+ name="FNanchor_936_936" id="FNanchor_936_936"></a><a
+ href="#Footnote_936_936" class="fnanchor">[936]</a>. Cette
+fois, la guerre était à mort. C'était un esprit
+nouveau qui apparaissait
+dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui
+l'avait précédé.
+Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus
+l'était à peine. Jésus
+s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est
+disputeur
+que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le
+forçant,
+comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton<a
+ name="FNanchor_937_937" id="FNanchor_937_937"></a><a
+ href="#Footnote_937_937" class="fnanchor">[937]</a>. Ses
+exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
+cœur. Stigmates éternels, elles sont restées
+figées dans la plaie.
+Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
+traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit
+siècles, c'est Jésus qui
+l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'œuvre de haute
+raillerie,
+ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de
+l'hypocrite
+et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils
+de Dieu!
+Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font
+qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
+rage.</p>
+<p>Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie
+payât de la vie
+son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens
+cherchèrent à le perdre et
+employèrent contre lui la manœuvre qui devait leur
+réussir plus tard à
+Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à
+leur querelle les partisans du
+nouvel ordre politique qui s'était établi<a
+ name="FNanchor_938_938" id="FNanchor_938_938"></a><a
+ href="#Footnote_938_938" class="fnanchor">[938]</a>. Les
+facilités que Jésus
+trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du
+gouvernement
+d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla
+lui-même s'offrir au
+danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en
+Galilée,
+était nécessairement bornée. La Judée
+l'attirait comme par un charme; il
+voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
+prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un
+prophète ne doit point
+mourir hors de Jérusalem<a name="FNanchor_939_939" id="FNanchor_939_939"></a><a href="#Footnote_939_939" class="fnanchor">[939]</a>.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_905_905" id="Footnote_905_905"></a><a
+ href="#FNanchor_905_905"><span class="label">[905]</span></a> Matth.,
+XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_906_906" id="Footnote_906_906"></a><a
+ href="#FNanchor_906_906"><span class="label">[906]</span></a> Marc,
+VIII, 15; Luc, XIII, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_907_907" id="Footnote_907_907"></a><a
+ href="#FNanchor_907_907"><span class="label">[907]</span></a> Luc, IX,
+9; XXIII, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_908_908" id="Footnote_908_908"></a><a
+ href="#FNanchor_908_908"><span class="label">[908]</span></a> <i>Lucius</i>,
+attribué à Lucien, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_909_909" id="Footnote_909_909"></a><a
+ href="#FNanchor_909_909"><span class="label">[909]</span></a> Matth.,
+XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX,
+7 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_910_910" id="Footnote_910_910"></a><a
+ href="#FNanchor_910_910"><span class="label">[910]</span></a> Luc,
+XIII, 31 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_911_911" id="Footnote_911_911"></a><a
+ href="#FNanchor_911_911"><span class="label">[911]</span></a> Jean,
+VII, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_912_912" id="Footnote_912_912"></a><a
+ href="#FNanchor_912_912"><span class="label">[912]</span></a> Matth.,
+XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_913_913" id="Footnote_913_913"></a><a
+ href="#FNanchor_913_913"><span class="label">[913]</span></a> Matth.,
+XI, 21-24; Luc, X, 12-15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_914_914" id="Footnote_914_914"></a><a
+ href="#FNanchor_914_914"><span class="label">[914]</span></a> Matth.,
+XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_915_915" id="Footnote_915_915"></a><a
+ href="#FNanchor_915_915"><span class="label">[915]</span></a> Matth.,
+VIII, 20; Luc, IX, 58.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_916_916" id="Footnote_916_916"></a><a
+ href="#FNanchor_916_916"><span class="label">[916]</span></a> Luc,
+XVIII, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_917_917" id="Footnote_917_917"></a><a
+ href="#FNanchor_917_917"><span class="label">[917]</span></a> Matth.,
+XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_918_918" id="Footnote_918_918"></a><a
+ href="#FNanchor_918_918"><span class="label">[918]</span></a> Matth.,
+III, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_919_919" id="Footnote_919_919"></a><a
+ href="#FNanchor_919_919"><span class="label">[919]</span></a> Matth.,
+XII, 30; Luc, XXI, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_920_920" id="Footnote_920_920"></a><a
+ href="#FNanchor_920_920"><span class="label">[920]</span></a> XLII,
+2-3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_921_921" id="Footnote_921_921"></a><a
+ href="#FNanchor_921_921"><span class="label">[921]</span></a> Matth.,
+XII, 19-20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_922_922" id="Footnote_922_922"></a><a
+ href="#FNanchor_922_922"><span class="label">[922]</span></a> Matth.,
+X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX,
+27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_923_923" id="Footnote_923_923"></a><a
+ href="#FNanchor_923_923"><span class="label">[923]</span></a> Marc,
+VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_924_924" id="Footnote_924_924"></a><a
+ href="#FNanchor_924_924"><span class="label">[924]</span></a> Matth.,
+VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15,
+23; Luc, V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16;
+<i>Pirké Aboth</i>, I, 16; Jos., <i>Ant.</i>, XVII, II, 4;
+XVIII, I, 3; <i>Vita</i>,
+38; Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 22 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_925_925" id="Footnote_925_925"></a><a
+ href="#FNanchor_925_925"><span class="label">[925]</span></a> Talm. de
+Jérusalem, <i>Berakoth</i>, IX, sub fin.; <i>Sota</i>, V,
+7; Talm. de Babylone, <i>Sota</i> 22 <i>b</i>. Les deux
+rédactions de ce curieux
+passage offrent de sensibles différences. Nous avons en
+général suivi la
+rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., <i>Adv.
+h&aelig;r.</i> XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de
+ceux du Talmud
+peuvent, du reste, se rapporter à une époque
+postérieure à Jésus, époque
+où &laquo;pharisien&raquo; était devenu synonyme de
+&laquo;dévot.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_926_926" id="Footnote_926_926"></a><a
+ href="#FNanchor_926_926"><span class="label">[926]</span></a> Matth.,
+V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII,
+7; Jos., <i>Ant.</i>, XII, IX, 1; XIII, X, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_927_927" id="Footnote_927_927"></a><a
+ href="#FNanchor_927_927"><span class="label">[927]</span></a> Talm. de
+Bab., <i>Schabbath</i>, 31 <i>a; Joma</i>, 35 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_928_928" id="Footnote_928_928"></a><a
+ href="#FNanchor_928_928"><span class="label">[928]</span></a> <i>Eccli</i>,
+XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_929_929" id="Footnote_929_929"></a><a
+ href="#FNanchor_929_929"><span class="label">[929]</span></a> Talm. de
+Jérus, <i>Sanhédrin</i>, XI, 1; Talm. de Bab.,
+<i>Sanhédrin</i>, 100 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_930_930" id="Footnote_930_930"></a><a
+ href="#FNanchor_930_930"><span class="label">[930]</span></a> Matth.,
+XV, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_931_931" id="Footnote_931_931"></a><a
+ href="#FNanchor_931_931"><span class="label">[931]</span></a> Matth.,
+XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_932_932" id="Footnote_932_932"></a><a
+ href="#FNanchor_932_932"><span class="label">[932]</span></a> Matth.,
+XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub
+fin., et VI, init.; XI, 38 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_933_933" id="Footnote_933_933"></a><a
+ href="#FNanchor_933_933"><span class="label">[933]</span></a> Luc, XI,
+41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_934_934" id="Footnote_934_934"></a><a
+ href="#FNanchor_934_934"><span class="label">[934]</span></a> Luc,
+XVIII, 9-14; comp. <i>ibid.</i>, XIV, 7-11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_935_935" id="Footnote_935_935"></a><a
+ href="#FNanchor_935_935"><span class="label">[935]</span></a> Matth.,
+III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_936_936" id="Footnote_936_936"></a><a
+ href="#FNanchor_936_936"><span class="label">[936]</span></a> Matth.,
+XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_937_937" id="Footnote_937_937"></a><a
+ href="#FNanchor_937_937"><span class="label">[937]</span></a> Matth.,
+XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_938_938" id="Footnote_938_938"></a><a
+ href="#FNanchor_938_938"><span class="label">[938]</span></a> Marc,
+III, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_939_939" id="Footnote_939_939"></a><a
+ href="#FNanchor_939_939"><span class="label">[939]</span></a> Luc,
+XIII, 33.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h2>
+<h2>DERNIER VOYAGE DE
+JÉSUS A JÉRUSALEM.</h2>
+<p>Depuis longtemps
+Jésus avait le sentiment des dangers qui
+l'entouraient<a name="FNanchor_940_940"></a><a href="#Footnote_940_940"
+ class="fnanchor">[940]</a>.
+Pendant un espace
+de temps qu'on peut évaluer à
+dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à
+Jérusalem<a name="FNanchor_941_941" id="FNanchor_941_941"></a><a
+ href="#Footnote_941_941" class="fnanchor">[941]</a>. A la
+fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que
+nous avons
+adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules<a
+ name="FNanchor_942_942" id="FNanchor_942_942"></a><a
+ href="#Footnote_942_942" class="fnanchor">[942]</a>,
+l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean
+semble insinuer qu'il y avait
+dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre.
+&laquo;Révèle-toi
+au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le
+secret.
+Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.&raquo;
+Jésus, se défiant de
+quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des
+pèlerins
+fut partie, il se mit en route de son côté, à
+l'insu de tous et presque
+seul<a name="FNanchor_943_943" id="FNanchor_943_943"></a><a
+ href="#Footnote_943_943" class="fnanchor">[943]</a>. Ce fut le dernier
+adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des
+Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois
+devaient encore
+s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet
+intervalle, Jésus
+ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs
+est
+passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie
+douloureuse qui se
+terminera par les angoisses de la mort.</p>
+<p>Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le
+retrouvèrent en
+Judée<a name="FNanchor_944_944" id="FNanchor_944_944"></a><a
+ href="#Footnote_944_944" class="fnanchor">[944]</a>. Mais combien tout
+ici était changé pour lui! Jésus était un
+étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait
+là un mur de résistance
+qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges
+et d'objections, il était
+sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens<a
+ name="FNanchor_945_945" id="FNanchor_945_945"></a><a
+ href="#Footnote_945_945" class="fnanchor">[945]</a>. Au lieu
+de cette faculté illimitée de croire, heureux don des
+natures jeunes,
+qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et
+douces
+chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
+malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il
+rencontrait ici
+à chaque pas une incrédulité obstinée, sur
+laquelle les moyens d'action
+qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de
+prise. Ses
+disciples, en qualité de Galiléens, étaient
+méprisés. Nicodème, qui
+avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un
+entretien de
+nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le
+défendre.
+&laquo;Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte
+les Écritures;
+est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée<a
+ name="FNanchor_946_946" id="FNanchor_946_946"></a><a
+ href="#Footnote_946_946" class="fnanchor">[946]</a>?&raquo;</p>
+<p>La ville, comme nous l'avons déjà dit,
+déplaisait à Jésus. Jusque-là, il
+avait toujours évité les grands centres,
+préférant pour son action les
+campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des
+préceptes
+qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument
+inapplicables hors d'une
+simple société de petites gens<a name="FNanchor_947_947" id="FNanchor_947_947"></a><a href="#Footnote_947_947" class="fnanchor">[947]</a>.
+N'ayant nulle idée du monde,
+accoutumé à son aimable communisme galiléen, il
+lui échappait sans cesse
+des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient
+paraître singulières<a name="FNanchor_948_948" id="FNanchor_948_948"></a><a href="#Footnote_948_948" class="fnanchor">[948]</a>.
+Son
+imagination, son goût de la nature se trouvaient à
+l'étroit dans ces
+murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des
+villes,
+mais de la tranquille sérénité des champs.</p>
+<p>L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple
+désagréables.
+Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
+Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des
+constructions du
+temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des
+offrandes
+votives qui couvraient les murs: &laquo;Vous voyez tous ces
+édifices, dit-il;
+eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur
+pierre<a name="FNanchor_949_949" id="FNanchor_949_949"></a><a
+ href="#Footnote_949_949" class="fnanchor">[949]</a>.&raquo; Il refusa
+de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
+qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une
+petite obole:
+&laquo;Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont
+donné de leur
+superflu; elle, de son nécessaire<a name="FNanchor_950_950" id="FNanchor_950_950"></a><a href="#Footnote_950_950" class="fnanchor">[950]</a>.&raquo;
+Cette façon de regarder en
+critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever
+le pauvre qui
+donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup<a
+ name="FNanchor_951_951" id="FNanchor_951_951"></a><a
+ href="#Footnote_951_951" class="fnanchor">[951]</a>, de blâmer
+le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple,
+exaspéra
+naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie
+conservatrice, le temple, comme le <i>haram</i> musulman qui lui a
+succédé,
+était le dernier endroit du monde où la révolution
+pouvait réussir.
+Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le
+renversement
+de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était
+là pourtant le
+centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou
+mourir. Sur ce
+calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au
+Golgotha, ses jours
+s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu
+d'ennuyeuses
+controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles
+sa grande
+élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je?
+lui créait une
+sorte d'infériorité.</p>
+<p>Au sein de cette vie troublée, le cœur sensible et bon de
+Jésus réussit
+à se créer un asile où il jouit de beaucoup de
+douceur. Après avoir
+passé la journée aux disputes du temple, Jésus
+descendait le soir dans
+la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le
+verger d'un
+établissement agricole (probablement une exploitation d'huile)
+nommé
+<i>Gethsémani</i><a name="FNanchor_952_952" id="FNanchor_952_952"></a><a
+ href="#Footnote_952_952" class="fnanchor">[952]</a>, qui servait de
+lieu de plaisance aux habitants, et
+allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
+l'horizon de la ville<a name="FNanchor_953_953" id="FNanchor_953_953"></a><a
+ href="#Footnote_953_953" class="fnanchor">[953]</a>. Ce
+côté est le seul, aux environs de
+Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
+plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient
+nombreuses et
+donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de
+Bethphagé,
+Gethsémani, Béthanie<a name="FNanchor_954_954" id="FNanchor_954_954"></a><a href="#Footnote_954_954" class="fnanchor">[954]</a>.
+Il y avait sur le mont des Oliviers deux
+grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les
+Juifs
+dispersés; leurs branches servaient d'asile à des
+nuées de colombes, et
+sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars<a
+ name="FNanchor_955_955" id="FNanchor_955_955"></a><a
+ href="#Footnote_955_955" class="fnanchor">[955]</a>. Toute cette
+banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses
+disciples;
+on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
+maison.</p>
+<p>Le village de Béthanie, en particulier<a
+ name="FNanchor_956_956" id="FNanchor_956_956"></a><a
+ href="#Footnote_956_956" class="fnanchor">[956]</a>, situé au
+sommet de la
+colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain,
+une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de
+prédilection de
+Jésus<a name="FNanchor_957_957" id="FNanchor_957_957"></a><a
+ href="#Footnote_957_957" class="fnanchor">[957]</a>. Il y fit la
+connaissance d'une famille composée de trois
+personnes, deux sœurs et un frère, dont l'amitié eut
+pour lui beaucoup
+de charme<a name="FNanchor_958_958" id="FNanchor_958_958"></a><a
+ href="#Footnote_958_958" class="fnanchor">[958]</a>. Des deux sœurs,
+l'une, nommée Marthe, était une
+personne obligeante, bonne, empressée<a name="FNanchor_959_959" id="FNanchor_959_959"></a><a href="#Footnote_959_959" class="fnanchor">[959]</a>;
+l'autre, au contraire,
+nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de
+langueur<a name="FNanchor_960_960" id="FNanchor_960_960"></a><a
+ href="#Footnote_960_960" class="fnanchor">[960]</a>, et par
+ses instincts spéculatifs très-développés.
+Souvent, assise aux pieds de
+Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la
+vie réelle. Sa sœur,
+alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
+&laquo;Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te
+soucies de
+beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi
+la
+meilleure part, qui ne lui sera point enlevée<a
+ name="FNanchor_961_961" id="FNanchor_961_961"></a><a
+ href="#Footnote_961_961" class="fnanchor">[961]</a>.&raquo; Le
+frère, Eléazar,
+ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus<a
+ name="FNanchor_962_962" id="FNanchor_962_962"></a><a
+ href="#Footnote_962_962" class="fnanchor">[962]</a>. Enfin, un certain
+Simon
+le Lépreux, qui était le propriétaire de la
+maison, faisait, ce semble,
+partie de la famille<a name="FNanchor_963_963" id="FNanchor_963_963"></a><a
+ href="#Footnote_963_963" class="fnanchor">[963]</a>. C'est là
+qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus
+oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce
+tranquille intérieur,
+il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
+cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
+Oliviers, en face du mont Moria<a name="FNanchor_964_964" id="FNanchor_964_964"></a><a href="#Footnote_964_964" class="fnanchor">[964]</a>,
+ayant sous les yeux la splendide
+perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
+étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les
+étrangers; au lever du
+soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux
+et paraissait
+comme une masse de neige et d'or<a name="FNanchor_965_965" id="FNanchor_965_965"></a><a href="#Footnote_965_965" class="fnanchor">[965]</a>.
+Mais un profond sentiment de
+tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait
+tous les
+autres israélites de joie et de fierté.
+&laquo;Jérusalem, Jérusalem, qui tues
+les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés,
+s'écriait-il dans ces
+moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler
+tes
+enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
+pas voulu<a name="FNanchor_966_966" id="FNanchor_966_966"></a><a
+ href="#Footnote_966_966" class="fnanchor">[966]</a>!&raquo;</p>
+<p>Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en
+Galilée, ne se
+laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie
+dominante
+que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se
+décréditer aux yeux
+des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un
+galiléen. On eût risqué
+de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une
+société bigote et
+mesquine était le dernier affront<a name="FNanchor_967_967" id="FNanchor_967_967"></a><a href="#Footnote_967_967" class="fnanchor">[967]</a>.
+L'excommunication d'ailleurs
+entraînait la confiscation de tous les biens<a
+ name="FNanchor_968_968" id="FNanchor_968_968"></a><a
+ href="#Footnote_968_968" class="fnanchor">[968]</a>. Pour cesser
+d'être
+juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le
+coup
+d'une législation théocratique de la plus atroce
+sévérité. Un jour, les
+bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des
+discours de Jésus
+et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs
+doutes aux prêtres:
+&laquo;Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui?
+leur
+fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la
+Loi, est une
+canaille maudite<a name="FNanchor_969_969" id="FNanchor_969_969"></a><a
+ href="#Footnote_969_969" class="fnanchor">[969]</a>.&raquo;
+Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial
+admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute
+l'aristocratie
+de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient
+trop nombreux pour
+qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa
+voix eut à
+Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race
+et de secte, les ennemis
+directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop
+enracinés.</p>
+<p>Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia
+nécessairement
+beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était
+toujours calculé
+sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience
+morale
+des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au
+bord de
+son charmant petit lac, était gêné,
+dépaysé en face des pédants. Ses
+affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque
+chose de
+fastidieux<a name="FNanchor_970_970" id="FNanchor_970_970"></a><a
+ href="#Footnote_970_970" class="fnanchor">[970]</a>. Il dut se faire
+controversiste, juriste, exégète,
+théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de
+grâce, deviennent
+un feu roulant de disputes<a name="FNanchor_971_971" id="FNanchor_971_971"></a><a href="#Footnote_971_971" class="fnanchor">[971]</a>,
+une suite interminable de batailles
+scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des
+argumentations
+insipides sur la Loi et les prophètes<a name="FNanchor_972_972" id="FNanchor_972_972"></a><a href="#Footnote_972_972" class="fnanchor">[972]</a>,
+où nous aimerions mieux ne
+pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur<a
+ name="FNanchor_973_973" id="FNanchor_973_973"></a><a
+ href="#Footnote_973_973" class="fnanchor">[973]</a>. Il se
+prête,
+avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
+ergoteurs sans tact lui font subir<a name="FNanchor_974_974" id="FNanchor_974_974"></a><a href="#Footnote_974_974" class="fnanchor">[974]</a>.
+En général, il se tirait
+d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
+étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la
+subtilité se
+touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
+sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
+et les prolonge à dessein<a name="FNanchor_975_975" id="FNanchor_975_975"></a><a href="#Footnote_975_975" class="fnanchor">[975]</a>;
+son argumentation, jugée d'après les
+règles de la logique aristotélicienne, est
+très-faible. Mais quand le
+charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer,
+c'étaient des
+triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une
+femme
+adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On
+sait
+l'admirable réponse de Jésus<a name="FNanchor_976_976" id="FNanchor_976_976"></a><a href="#Footnote_976_976" class="fnanchor">[976]</a>.
+La fine raillerie de l'homme du
+monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait
+s'exprimer en un trait
+plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est
+celui
+que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un
+goût si
+juste et si pur: &laquo;Que celui d'entre vous qui est sans
+péché lui jette la
+première pierre!&raquo; Jésus perça au cœur
+l'hypocrisie, et du même coup
+signa son arrêt de mort.</p>
+<p>Il est probable, en effet, que sans l'exaspération
+causée par tant de
+traits amers, Jésus eût pu longtemps rester
+inaperçu et se perdre dans
+l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation
+juive tout
+entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour
+lui plutôt du
+dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
+<i>Boëthusim</i>, la famille de Hanan, ne se montraient
+guère fanatiques que
+de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les
+&laquo;traditions&raquo; des
+pharisiens<a name="FNanchor_977_977" id="FNanchor_977_977"></a><a
+ href="#Footnote_977_977" class="fnanchor">[977]</a>. Par une
+singularité fort étrange, c'étaient ces
+incrédules, niant la résurrection, la loi orale,
+l'existence des anges,
+qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi
+dans sa
+simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps,
+ceux qui
+s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
+faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près
+comme un protestant
+évangélique paraît aujourd'hui un
+mécréant dans les pays orthodoxes. En
+tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une
+réaction
+bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux
+tournés vers le
+pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien
+à ces
+mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne,
+c'étaient
+les innombrables <i>soferim</i> ou scribes, vivant de la science des
+&laquo;traditions,&raquo; qui prenaient l'alarme et qui étaient
+en réalité menacés
+dans leurs préjugés et leurs intérêts par la
+doctrine du maître nouveau.</p>
+<p>Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer
+Jésus sur
+le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
+de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait
+la
+profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être
+point encore brouillé avec
+l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de
+Dieu. On
+voulut déchirer cette équivoque et le forcer à
+s'expliquer. Un jour, un
+groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait
+&laquo;Hérodiens&raquo;
+(probablement des <i>Boëthusim</i>), s'approcha de lui, et sous
+apparence de
+zèle pieux: &laquo;Maître, lui dirent-ils, nous savons que
+tu es véridique et
+que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce
+soit.
+Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut
+César?&raquo; Ils espéraient une réponse qui
+donnât un prétexte pour le livrer
+à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer
+l'effigie de
+la monnaie: &laquo;Rendez, dit-il, à César ce qui est
+à César, à Dieu ce qui
+est à Dieu<a name="FNanchor_978_978" id="FNanchor_978_978"></a><a
+ href="#Footnote_978_978" class="fnanchor">[978]</a>.&raquo; Mot
+profond qui a décidé de l'avenir du christianisme!
+Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
+fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a
+posé la base du
+vrai libéralisme et de la vraie civilisation!</p>
+<p>Son doux et pénétrant génie lui inspirait,
+quand il était seul avec ses
+disciples, des accents pleins de charme: &laquo;En
+vérité, en vérité, je vous
+le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
+voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
+entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux
+pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent,
+parce
+qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour
+dérober, pour
+tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis
+n'appartiennent
+pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
+suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent;
+et
+je donne ma vie pour elles<a name="FNanchor_979_979" id="FNanchor_979_979"></a><a href="#Footnote_979_979" class="fnanchor">[979]</a>.&raquo;
+L'idée d'une prochaine solution à la
+crise de l'humanité lui revenait fréquemment:
+&laquo;Quand le figuier,
+disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
+savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le
+monde; il est
+blanc pour la moisson<a name="FNanchor_980_980" id="FNanchor_980_980"></a><a
+ href="#Footnote_980_980" class="fnanchor">[980]</a>.&raquo;</p>
+<p>Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il
+s'agissait de
+combattre l'hypocrisie. &laquo;Sur la chaire de Moïse, sont assis
+les scribes
+et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
+comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des
+charges
+pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les
+épaules des
+autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du
+doigt.</p>
+<p>&laquo;Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes:
+ils se
+promènent en longues robes; ils portent de larges
+phylactères<a name="FNanchor_981_981" id="FNanchor_981_981"></a><a
+ href="#Footnote_981_981" class="fnanchor">[981]</a>; ils
+ont de grandes bordures à leurs habits<a name="FNanchor_982_982" id="FNanchor_982_982"></a><a href="#Footnote_982_982" class="fnanchor">[982]</a>;
+ils aiment à avoir les
+premières places dans les festins et les premiers sièges
+dans les
+synagogues, à être salués dans les rues et
+appelés &laquo;Maître.&raquo; Malheur à
+eux!...</p>
+<p>&laquo;Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui
+avez pris la clef
+de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le
+royaume
+des cieux<a name="FNanchor_983_983" id="FNanchor_983_983"></a><a
+ href="#Footnote_983_983" class="fnanchor">[983]</a>! Vous n'y entrez
+pas, et vous empêchez les autres d'y
+entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves,
+en
+simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion.
+Malheur
+à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un
+prosélyte,
+et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur
+à vous, car
+vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur
+lesquels on
+marche sans le savoir<a name="FNanchor_984_984" id="FNanchor_984_984"></a><a
+ href="#Footnote_984_984" class="fnanchor">[984]</a>!</p>
+<p>&laquo;Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un
+brin de menthe, d'anet,
+et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves,
+la
+justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les
+préceptes qu'il fallait
+observer; les autres, il était bien de ne pas les
+négliger. Guides
+aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
+engloutissez un chameau, malheur à vous!</p>
+<p>&laquo;Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car
+vous nettoyez le
+dehors de la coupe et du plat<a name="FNanchor_985_985" id="FNanchor_985_985"></a><a href="#Footnote_985_985" class="fnanchor">[985]</a>;
+mais le dedans, qui est plein de
+rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien
+aveugle<a name="FNanchor_986_986" id="FNanchor_986_986"></a><a
+ href="#Footnote_986_986" class="fnanchor">[986]</a>, <a
+ name="page_352"></a>lave d'abord le
+dedans; puis tu songeras à la propreté du
+dehors<a name="FNanchor_987_987" id="FNanchor_987_987"></a><a
+ href="#Footnote_987_987" class="fnanchor">[987]</a>.</p>
+<p>&laquo;Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car
+vous ressemblez à
+des sépulcres blanchis<a name="FNanchor_988_988" id="FNanchor_988_988"></a><a href="#Footnote_988_988" class="fnanchor">[988]</a>,
+qui du dehors semblent beaux, mais qui au
+dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
+apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis
+de feinte et
+de péché.</p>
+<p>&laquo;Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui
+bâtissez les
+tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et
+qui dites:
+Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous
+n'eussions pas trempé
+avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc
+que vous
+êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes.
+Eh bien! achevez de
+combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien
+raison de
+dire<a name="FNanchor_989_989" id="FNanchor_989_989"></a><a
+ href="#Footnote_989_989" class="fnanchor">[989]</a>: &laquo;Je vous
+enverrai des prophètes, des sages, des savants;
+vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
+vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
+retombe sur vous tout le sang innocent qui a été
+répandu sur la terre,
+depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
+Barachie<a name="FNanchor_990_990" id="FNanchor_990_990"></a><a
+ href="#Footnote_990_990" class="fnanchor">[990]</a>, que vous avez
+tué entre le temple et l'autel.&raquo; Je vous le
+dis, c'est à la génération présente que
+tout ce sang sera
+redemandé<a name="FNanchor_991_991" id="FNanchor_991_991"></a><a
+ href="#Footnote_991_991" class="fnanchor">[991]</a>.&raquo;</p>
+<p>Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée
+que le
+royaume de Dieu allait être transféré à
+d'autres, ceux à qui il était
+destiné n'en ayant pas voulu<a name="FNanchor_992_992" id="FNanchor_992_992"></a><a href="#Footnote_992_992" class="fnanchor">[992]</a>,
+revenait comme une menace sanglante
+contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
+ouvertement dans de vives paraboles<a name="FNanchor_993_993" id="FNanchor_993_993"></a><a href="#Footnote_993_993" class="fnanchor">[993]</a>,
+où ses ennemis jouaient le
+rôle de meurtriers des envoyés célestes,
+était un défi au judaïsme
+légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était
+plus séditieux
+encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les
+aveugles et aveugler
+ceux qui croient voir<a name="FNanchor_994_994" id="FNanchor_994_994"></a><a
+ href="#Footnote_994_994" class="fnanchor">[994]</a>. Un jour, sa
+mauvaise humeur contre le temple
+lui arracha un mot imprudent: &laquo;Ce temple bâti de main
+d'homme, dit-il,
+je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en
+rebâtirais un autre non construit de main d'homme<a
+ name="FNanchor_995_995" id="FNanchor_995_995"></a><a
+ href="#Footnote_995_995" class="fnanchor">[995]</a>.&raquo; On ne sait
+pas
+bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses
+disciples cherchèrent
+des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un
+prétexte, le mot
+fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de
+l'arrêt de
+mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les
+angoisses dernières
+du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
+orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres<a
+ name="FNanchor_996_996" id="FNanchor_996_996"></a><a
+ href="#Footnote_996_996" class="fnanchor">[996]</a>; en quoi ils ne
+faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider
+sans
+l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui
+détournerait le peuple
+du vieux culte<a name="FNanchor_997_997" id="FNanchor_997_997"></a><a
+ href="#Footnote_997_997" class="fnanchor">[997]</a>. D'autres fois,
+ils l'appelaient fou, possédé,
+samaritain<a name="FNanchor_998_998" id="FNanchor_998_998"></a><a
+ href="#Footnote_998_998" class="fnanchor">[998]</a>, ou cherchaient
+même à le tuer<a name="FNanchor_999_999" id="FNanchor_999_999"></a><a href="#Footnote_999_999" class="fnanchor">[999]</a>.
+On prenait note de
+ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie
+intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore
+abrogées<a name="FNanchor_1000_1000" id="FNanchor_1000_1000"></a><a
+ href="#Footnote_1000_1000" class="fnanchor">[1000]</a>.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_940_940" id="Footnote_940_940"></a><a
+ href="#FNanchor_940_940"><span class="label">[940]</span></a> Matth.,
+XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_941_941" id="Footnote_941_941"></a><a
+ href="#FNanchor_941_941"><span class="label">[941]</span></a> Jean,
+VII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_942_942" id="Footnote_942_942"></a><a
+ href="#FNanchor_942_942"><span class="label">[942]</span></a> Jean,
+VII, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_943_943" id="Footnote_943_943"></a><a
+ href="#FNanchor_943_943"><span class="label">[943]</span></a> Jean,
+VII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_944_944" id="Footnote_944_944"></a><a
+ href="#FNanchor_944_944"><span class="label">[944]</span></a> Matth.,
+XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_945_945" id="Footnote_945_945"></a><a
+ href="#FNanchor_945_945"><span class="label">[945]</span></a> Jean,
+VII, 20, 25, 30, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_946_946" id="Footnote_946_946"></a><a
+ href="#FNanchor_946_946"><span class="label">[946]</span></a> Jean,
+VII, 50 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_947_947" id="Footnote_947_947"></a><a
+ href="#FNanchor_947_947"><span class="label">[947]</span></a> Matth.,
+X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_948_948" id="Footnote_948_948"></a><a
+ href="#FNanchor_948_948"><span class="label">[948]</span></a> Matth.,
+XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc,
+XIX, 31; XXII, 10-12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_949_949" id="Footnote_949_949"></a><a
+ href="#FNanchor_949_949"><span class="label">[949]</span></a> Matth,
+XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI,
+5-6. Cf Mare, XI, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_950_950" id="Footnote_950_950"></a><a
+ href="#FNanchor_950_950"><span class="label">[950]</span></a> Marc,
+XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_951_951" id="Footnote_951_951"></a><a
+ href="#FNanchor_951_951"><span class="label">[951]</span></a> Marc,
+XII, 41.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_952_952" id="Footnote_952_952"></a><a
+ href="#FNanchor_952_952"><span class="label">[952]</span></a> Marc,
+XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger
+ne pouvait être fort loin de l'endroit où la
+piété des catholiques a
+entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot <i>Gethsémani</i>
+semble
+signifier &laquo;pressoir à huile.&raquo;</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_953_953" id="Footnote_953_953"></a><a
+ href="#FNanchor_953_953"><span class="label">[953]</span></a> Luc,
+XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_954_954" id="Footnote_954_954"></a><a
+ href="#FNanchor_954_954"><span class="label">[954]</span></a> Talm. de
+Bab., <i>Pesachim</i>, 53 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_955_955" id="Footnote_955_955"></a><a
+ href="#FNanchor_955_955"><span class="label">[955]</span></a> Talm. de
+Jérus., <i>Taanith</i>, IV, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_956_956" id="Footnote_956_956"></a><a
+ href="#FNanchor_956_956"><span class="label">[956]</span></a>
+Aujourd'hui <i>El-Azirié</i> (de <i>El-Azir</i>, nom arabe de
+Lazare); dans des textes chrétiens du moyen âge, <i>Lazarium</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_957_957" id="Footnote_957_957"></a><a
+ href="#FNanchor_957_957"><span class="label">[957]</span></a> Matth.,
+XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_958_958" id="Footnote_958_958"></a><a
+ href="#FNanchor_958_958"><span class="label">[958]</span></a> Jean,
+XI, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_959_959" id="Footnote_959_959"></a><a
+ href="#FNanchor_959_959"><span class="label">[959]</span></a> Luc,
+38-42; Jean, XII, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_960_960" id="Footnote_960_960"></a><a
+ href="#FNanchor_960_960"><span class="label">[960]</span></a> Jean,
+XI, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_961_961" id="Footnote_961_961"></a><a
+ href="#FNanchor_961_961"><span class="label">[961]</span></a> Luc, X,
+38 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_962_962" id="Footnote_962_962"></a><a
+ href="#FNanchor_962_962"><span class="label">[962]</span></a> Jean,
+XI, 35-36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_963_963" id="Footnote_963_963"></a><a
+ href="#FNanchor_963_963"><span class="label">[963]</span></a> Matth.,
+XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean,
+XII, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_964_964" id="Footnote_964_964"></a><a
+ href="#FNanchor_964_964"><span class="label">[964]</span></a> Marc,
+XIII, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_965_965" id="Footnote_965_965"></a><a
+ href="#FNanchor_965_965"><span class="label">[965]</span></a>
+Josèphe, <i>B.J.</i>, V, v, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_966_966" id="Footnote_966_966"></a><a
+ href="#FNanchor_966_966"><span class="label">[966]</span></a> Matth.,
+XXIII, 37; Luc, XIII, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_967_967" id="Footnote_967_967"></a><a
+ href="#FNanchor_967_967"><span class="label">[967]</span></a> Jean,
+VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_968_968" id="Footnote_968_968"></a><a
+ href="#FNanchor_968_968"><span class="label">[968]</span></a> I Esdr.,
+X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de
+Jérus.,
+<i>Moëd katon</i>, III, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_969_969" id="Footnote_969_969"></a><a
+ href="#FNanchor_969_969"><span class="label">[969]</span></a> Jean,
+VII, 45 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_970_970" id="Footnote_970_970"></a><a
+ href="#FNanchor_970_970"><span class="label">[970]</span></a> Jean,
+VIII, 13 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_971_971" id="Footnote_971_971"></a><a
+ href="#FNanchor_971_971"><span class="label">[971]</span></a> Matth.,
+XXI, 23-37.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_972_972" id="Footnote_972_972"></a><a
+ href="#FNanchor_972_972"><span class="label">[972]</span></a> Matth.,
+XXII, 23 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_973_973" id="Footnote_973_973"></a><a
+ href="#FNanchor_973_973"><span class="label">[973]</span></a> Matth.,
+XXII, 42 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_974_974" id="Footnote_974_974"></a><a
+ href="#FNanchor_974_974"><span class="label">[974]</span></a> Matth.,
+XXII, 36 et suiv., 46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_975_975" id="Footnote_975_975"></a><a
+ href="#FNanchor_975_975"><span class="label">[975]</span></a> Voir
+surtout les discussions rapportées par Jean,
+chapitre VIII par exemple; il est vrai que l'authenticité de
+pareils
+morceaux n'est que relative.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_976_976" id="Footnote_976_976"></a><a
+ href="#FNanchor_976_976"><span class="label">[976]</span></a> Jean,
+VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point
+d'abord partie de l'évangile de saint Jean; il manque dans les
+manuscrits les plus anciens, et le texte en est assez flottant.
+Néanmoins, il est de tradition évangélique
+primitive, comme le prouvent
+les particularités singulières des versets 6, 8, qui ne
+sont pas dans le
+goût de Luc et des compilateurs de seconde main, lesquels ne
+mettent
+rien qui ne s'explique de soi-même. Cette histoire se trouvait,
+à ce
+qu'il semble, dans l'évangile selon les Hébreux (Papias,
+cité par
+Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_977_977" id="Footnote_977_977"></a><a
+ href="#FNanchor_977_977"><span class="label">[977]</span></a> Jos., <i>Ant.,
+XIII,</i> X, 6; XVIII, I, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_978_978" id="Footnote_978_978"></a><a
+ href="#FNanchor_978_978"><span class="label">[978]</span></a> Matth.,
+XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc,
+XX, 20 et suiv. Comp. Talm. de Jérus., <i>Sanhédrin</i>,
+II, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_979_979" id="Footnote_979_979"></a><a
+ href="#FNanchor_979_979"><span class="label">[979]</span></a> Jean, X,
+1-16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_980_980" id="Footnote_980_980"></a><a
+ href="#FNanchor_980_980"><span class="label">[980]</span></a> Matth.,
+XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV,
+35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_981_981" id="Footnote_981_981"></a><a
+ href="#FNanchor_981_981"><span class="label">[981]</span></a> <i>Totafôth</i>
+ou <i>tefillîn</i>, lames de métal ou bandes de
+parchemin, contenant des passages de la Loi, que les Juifs
+dévots
+portaient attachées au front et au bras gauche, en
+exécution littérale
+des passages <i>Ex.</i>, XIII, 9; <i>Deutéronome</i>, VI, 8;
+XI, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_982_982" id="Footnote_982_982"></a><a
+ href="#FNanchor_982_982"><span class="label">[982]</span></a> <i>Zizith</i>,
+bordures ou franges rouges que les Juifs
+portaient au coin de leur manteau pour se distinguer des païens
+(<i>Nombres</i>, XV, 38-39; <i>Deutér.</i>, XXII, 12).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_983_983" id="Footnote_983_983"></a><a
+ href="#FNanchor_983_983"><span class="label">[983]</span></a> Les
+pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par
+leur casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop
+difficile et qui
+décourage les simples.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_984_984" id="Footnote_984_984"></a><a
+ href="#FNanchor_984_984"><span class="label">[984]</span></a> Le
+contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on
+soin d'en marquer soigneusement la périphérie sur le sol.
+Talm. de Bab.,
+<i>Baba Bathra</i>, 58 <i>a; Baba Metsia</i>, 45 <i>b</i>. Le
+reproche que Jésus
+adresse ici aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de
+petits
+préceptes qu'on viole sans y penser et qui ne servent
+qu'à multiplier
+les contraventions à la Loi.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_985_985" id="Footnote_985_985"></a><a
+ href="#FNanchor_985_985"><span class="label">[985]</span></a> La
+purification de la vaisselle était assujettie, chez
+les pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc,
+VII, 4).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_986_986" id="Footnote_986_986"></a><a
+ href="#FNanchor_986_986"><span class="label">[986]</span></a> Cette
+épithète, souvent répétée (Matth.,
+XXIII, 16, 17,
+19, 24, 26), renferme peut-être une allusion à l'habitude
+qu'avaient
+certains pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation
+de
+sainteté. Voir ci-dessus, p. 328.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_987_987" id="Footnote_987_987"></a><a
+ href="#FNanchor_987_987"><span class="label">[987]</span></a> Luc (XI,
+37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison,
+que ce verset fut prononcé dans un repas, en réponse
+à de vains
+scrupules des pharisiens.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_988_988" id="Footnote_988_988"></a><a
+ href="#FNanchor_988_988"><span class="label">[988]</span></a> Les
+tombeaux étant impurs, on avait coutume de les
+blanchir à la chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V.
+<a href="#Footnote_984_984">note 984</a>, et Mischna, <i>Maasar scheni</i>, V, 1; Talm. de
+Jérus.,
+<i>Schekalim</i>, I, 1; <i>Maasar scheni</i>, V, 1; <i>Moëd katon</i>,
+I, 2; <i>Sota,</i>
+IX, 1; Talm. de Bab., <i>Moëd katon</i>, 5 <i>a</i>.
+Peut-être y a-t-il dans la
+comparaison dont se sert Jésus une allusion aux
+&laquo;pharisiens teints.&raquo; (V.
+ci-dessus, <a href="#page_328">p. 328</a>.)</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_989_989" id="Footnote_989_989"></a><a
+ href="#FNanchor_989_989"><span class="label">[989]</span></a> On
+ignore à quel livre est empruntée cette citation.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_990_990" id="Footnote_990_990"></a><a
+ href="#FNanchor_990_990"><span class="label">[990]</span></a> Il y a
+ici une légère confusion, qui se retrouve dans le
+targum dit de Jonathan (<i>Lament.,</i> II, 20), entre Zacharie, fils
+de
+Joïada, et Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est
+du premier
+qu'il s'agit (<i>II Paral.</i>, XXIV, 21). Le livre des
+Paralipomènes, où
+l'assassinat de Zacharie, fils de Joïada, est raconté,
+ferme le canon
+hébreu. Ce meurtre est le dernier dans la liste des meurtres
+d'hommes
+justes, dressée selon l'ordre où ils se présentent
+dans la Bible. Celui
+d'Abel est au contraire le premier.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_991_991" id="Footnote_991_991"></a><a
+ href="#FNanchor_991_991"><span class="label">[991]</span></a> Matth.,
+XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52;
+XX, 46-47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_992_992" id="Footnote_992_992"></a><a
+ href="#FNanchor_992_992"><span class="label">[992]</span></a> Matth.,
+VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33
+et suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_993_993" id="Footnote_993_993"></a><a
+ href="#FNanchor_993_993"><span class="label">[993]</span></a> Matth.,
+XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_994_994" id="Footnote_994_994"></a><a
+ href="#FNanchor_994_994"><span class="label">[994]</span></a> Jean,
+IX, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_995_995" id="Footnote_995_995"></a><a
+ href="#FNanchor_995_995"><span class="label">[995]</span></a> La forme
+la plus authentique de ce mot paraît être dans
+Marc, XIV, 38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_996_996" id="Footnote_996_996"></a><a
+ href="#FNanchor_996_996"><span class="label">[996]</span></a> Jean,
+VIII, 39; X, 31; XI, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_997_997" id="Footnote_997_997"></a><a
+ href="#FNanchor_997_997"><span class="label">[997]</span></a> <i>Deutér</i>.,
+XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X,
+33; II Cor., XI, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_998_998" id="Footnote_998_998"></a><a
+ href="#FNanchor_998_998"><span class="label">[998]</span></a> Jean, X,
+20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_999_999" id="Footnote_999_999"></a><a
+ href="#FNanchor_999_999"><span class="label">[999]</span></a> Jean, V,
+18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1000_1000" id="Footnote_1000_1000"></a><a
+ href="#FNanchor_1000_1000"><span class="label">[1000]</span></a> Luc,
+XI, 53-54.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a></h2>
+<h2>MACHINATIONS DES ENNEMIS
+DE JÉSUS.</h2>
+<p>Jésus passa
+l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette
+saison
+y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées
+couvertes,
+était le lieu où il se promenait habituellement<a
+ name="FNanchor_1001_1001" id="FNanchor_1001_1001"></a><a
+ href="#Footnote_1001_1001" class="fnanchor">[1001]</a>. Ce portique se
+composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes,
+et
+recouvertes d'un plafond en bois sculpté<a
+ name="FNanchor_1002_1002" id="FNanchor_1002_1002"></a><a
+ href="#Footnote_1002_1002" class="fnanchor">[1002]</a>. Il dominait la
+vallée de
+Cédron, qui était sans doute moins encombrée de
+déblais qu'elle ne l'est
+aujourd'hui. L'œil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
+ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un
+abîme
+s'ouvrît à pic sous le mur<a name="FNanchor_1003_1003" id="FNanchor_1003_1003"></a><a href="#Footnote_1003_1003"
+ class="fnanchor">[1003]</a>. L'autre côté de la
+vallée possédait
+déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des
+monuments qu'on
+y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes
+en l'honneur des
+anciens prophètes<a name="FNanchor_1004_1004" id="FNanchor_1004_1004"></a><a href="#Footnote_1004_1004"
+ class="fnanchor">[1004]</a> que Jésus montrait du doigt, quand,
+assis sous
+le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
+derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur
+vanité<a name="FNanchor_1005_1005" id="FNanchor_1005_1005"></a><a
+ href="#Footnote_1005_1005" class="fnanchor">[1005]</a>.</p>
+<p>A la fin du mois de décembre, il célébra
+à Jérusalem la fête établie par
+Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple
+après les
+sacrilèges d'Antiochus Épiphane<a
+ name="FNanchor_1006_1006" id="FNanchor_1006_1006"></a><a
+ href="#Footnote_1006_1006" class="fnanchor">[1006]</a>. On l'appelait
+aussi la &laquo;Fête des
+lumières,&raquo; parce que durant les huit journées de la
+fête on tenait dans
+les maisons des lampes allumées<a name="FNanchor_1007_1007" id="FNanchor_1007_1007"></a><a href="#Footnote_1007_1007"
+ class="fnanchor">[1007]</a>. Jésus entreprit peu après
+un
+voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain,
+c'est-à-dire dans les pays
+mêmes qu'il avait visités quelques années
+auparavant, lorsqu'il suivait
+l'école de Jean<a name="FNanchor_1008_1008" id="FNanchor_1008_1008"></a><a href="#Footnote_1008_1008"
+ class="fnanchor">[1008]</a>, et où il avait lui-même
+administré le baptême. Il
+y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à
+Jéricho.
+Cette ville, soit comme tête de route très-importante,
+soit à cause de
+ses jardins de parfums et de ses riches cultures<a
+ name="FNanchor_1009_1009" id="FNanchor_1009_1009"></a><a
+ href="#Footnote_1009_1009" class="fnanchor">[1009]</a>, avait un poste
+de douane assez considérable. Le receveur en chef,
+Zachée, homme riche,
+désira voir Jésus<a name="FNanchor_1010_1010" id="FNanchor_1010_1010"></a><a href="#Footnote_1010_1010"
+ class="fnanchor">[1010]</a>. Comme il était de petite taille,
+il monta sur
+un sycomore près de la route où devait passer le
+cortège. Jésus fut
+touché de cette naïveté d'un personnage
+considérable. Il voulut
+descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On
+murmura
+beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
+pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte
+bon fils d'Abraham, et comme
+pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un
+saint: il donna,
+dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au
+double les torts
+qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule
+joie de
+Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée<a
+ name="FNanchor_1011_1011" id="FNanchor_1011_1011"></a><a
+ href="#Footnote_1011_1011" class="fnanchor">[1011]</a> lui fit
+beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément &laquo;fils de
+David,&raquo; quoiqu'on
+lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens
+sembla un
+moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
+aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho,
+alors bien
+arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la
+Syrie. Josèphe
+en parle avec la même admiration que de la Galilée, et
+l'appelle comme
+cette dernière province un &laquo;pays divin<a
+ name="FNanchor_1012_1012" id="FNanchor_1012_1012"></a><a
+ href="#Footnote_1012_1012" class="fnanchor">[1012]</a>.&raquo;</p>
+<p>Jésus, après avoir accompli cette espèce de
+pèlerinage aux lieux de sa
+première activité prophétique, revint à son
+séjour chéri de Béthanie, où
+se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
+conséquences décisives<a name="FNanchor_1013_1013" id="FNanchor_1013_1013"></a><a href="#Footnote_1013_1013"
+ class="fnanchor">[1013]</a>. Fatigués du mauvais accueil que le
+royaume
+de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus
+désiraient un grand
+miracle qui frappât vivement l'incrédulité
+hiérosolymite. La
+résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut
+paraître ce qu'il y avait
+de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
+essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité
+des
+temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives
+qui sont le
+fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler
+aussi
+que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem,
+Jésus n'était plus
+lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la
+sienne,
+avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale.
+Désespéré, poussé
+à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à
+lui, et il
+obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les
+grandes
+carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion
+exigeait de
+lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous
+sommes, et en
+présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes
+d'artifices de
+composition, il est impossible de décider si, dans le cas
+présent, tout
+est fiction ou si un fait réel arrivé à
+Béthanie servit de base aux
+bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour
+de la
+narration de Jean a quelque chose de profondément
+différent des récits
+de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent
+les
+synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste
+qui ait une
+connaissance précise des relations de Jésus avec la
+famille de Béthanie,
+et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût
+venue prendre
+sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
+vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
+miracles complètement légendaires et dont personne n'est
+responsable. En
+d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie
+quelque chose
+qui fut regardé comme une résurrection.</p>
+<p>La renommée attribuait déjà à
+Jésus deux ou trois faits de ce
+genre<a name="FNanchor_1014_1014" id="FNanchor_1014_1014"></a><a
+ href="#Footnote_1014_1014" class="fnanchor">[1014]</a>. La famille de
+Béthanie put être amenée presque sans s'en
+douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y
+était adoré. Il semble
+que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message
+des sœurs
+alarmées que Jésus quitta la Pérée<a
+ name="FNanchor_1015_1015" id="FNanchor_1015_1015"></a><a
+ href="#Footnote_1015_1015" class="fnanchor">[1015]</a>. La joie de son
+arrivée put
+ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent
+désir de fermer la
+bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de
+leur ami
+entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà
+de toutes les bornes.
+Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il
+entourer de
+bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
+tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le
+roc, où l'on
+pénétrait par une ouverture carrée, que fermait
+une dalle énorme. Marthe
+et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer
+dans
+Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion
+qu'éprouva Jésus près
+du tombeau de son ami, qu'il croyait mort<a name="FNanchor_1016_1016" id="FNanchor_1016_1016"></a><a href="#Footnote_1016_1016"
+ class="fnanchor">[1016]</a>, put être prise par les
+assistants pour ce trouble, ce frémissement<a
+ name="FNanchor_1017_1017" id="FNanchor_1017_1017"></a><a
+ href="#Footnote_1017_1017" class="fnanchor">[1017]</a> qui
+accompagnaient les
+miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût
+dans
+l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus
+(toujours dans
+l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir
+encore une fois celui qu'il
+avait aimé, et, la pierre ayant été
+écartée, Lazare sortit avec ses
+bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette
+apparition dut
+naturellement être regardée par tout le monde comme une
+résurrection. La
+foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce
+qu'elle croit le vrai. Le
+but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne
+se fait
+aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse,
+quand les
+bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant
+d'autres
+le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont
+été!...
+Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge,
+Lazare et ses deux
+sœurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter,
+comme tant d'hommes
+pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont
+cherché à
+triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
+bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui
+des
+stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées
+de couvent, entraînées
+par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre
+croyance a
+des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas
+plus maître que saint
+Bernard, que saint François d'Assise de modérer
+l'avidité de la foule
+et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
+allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et
+l'arracher
+aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour
+devenait plus exigeant,
+plus difficile à soutenir.</p>
+<p>Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de
+Béthanie contribua
+sensiblement à avancer la fin de Jésus<a
+ name="FNanchor_1018_1018" id="FNanchor_1018_1018"></a><a
+ href="#Footnote_1018_1018" class="fnanchor">[1018]</a>. Les personnes
+qui en
+avaient été témoins se répandirent dans la
+ville, et en parlèrent
+beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des
+détails de mise en
+scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres
+miracles de Jésus
+étaient des actes passagers, acceptés spontanément
+par la foi, grossis
+par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois
+passés, on ne
+revenait plus. Celui-ci était un véritable
+événement, qu'on prétendait
+de notoriété publique, et avec lequel on espérait
+fermer la bouche aux
+pharisiens<a name="FNanchor_1019_1019" id="FNanchor_1019_1019"></a><a
+ href="#Footnote_1019_1019" class="fnanchor">[1019]</a>. Les ennemis de
+Jésus furent fort irrités de tout ce
+bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare<a
+ name="FNanchor_1020_1020" id="FNanchor_1020_1020"></a><a
+ href="#Footnote_1020_1020" class="fnanchor">[1020]</a>. Ce qu'il y a
+de
+certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par
+les chefs des
+prêtres<a name="FNanchor_1021_1021" id="FNanchor_1021_1021"></a><a
+ href="#Footnote_1021_1021" class="fnanchor">[1021]</a>, et que dans ce
+conseil la question fut nettement posée:
+&laquo;Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre
+ensemble?&raquo; Poser la question,
+c'était la résoudre, et sans être prophète,
+comme le veut l'évangéliste,
+le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome
+sanglant: &laquo;Il est
+utile qu'un homme meure pour tout le peuple.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Le grand-prêtre de cette année,&raquo; pour
+prendre une expression du
+quatrième évangéliste, qui rend très-bien
+l'état d'abaissement où se
+trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph
+Kaïapha, nommé par
+Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis
+que Jérusalem
+dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre
+était devenue une
+fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque
+chaque
+année<a name="FNanchor_1022_1022" id="FNanchor_1022_1022"></a><a
+ href="#Footnote_1022_1022" class="fnanchor">[1022]</a>. Kaïapha,
+cependant, se maintint plus longtemps que les
+autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que
+l'an
+36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances
+portent
+à croire que son pouvoir n'était que nominal. A
+côté et au-dessus de
+lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui
+paraît
+avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un
+pouvoir
+prépondérant.</p>
+<p>Ce personnage était le beau-père de Kaïapha,
+Hanan ou Annas<a name="FNanchor_1023_1023" id="FNanchor_1023_1023"></a><a
+ href="#Footnote_1023_1023" class="fnanchor">[1023]</a> fils
+de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu
+de cette instabilité
+du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait
+reçu le
+souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre
+ère. Il perdit
+ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère;
+mais il resta
+très-considéré. On continuait à l'appeler
+&laquo;grand-prêtre,&raquo; quoiqu'il fût
+hors de charge<a name="FNanchor_1024_1024" id="FNanchor_1024_1024"></a><a
+ href="#Footnote_1024_1024" class="fnanchor">[1024]</a>, et à le
+consulter sur toutes les questions graves.
+Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
+dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette
+dignité<a name="FNanchor_1025_1025" id="FNanchor_1025_1025"></a><a
+ href="#Footnote_1025_1025" class="fnanchor">[1025]</a>, sans compter
+Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce
+qu'on appelait la &laquo;Famille sacerdotale,&raquo; comme si le
+sacerdoce y fût
+devenu héréditaire<a name="FNanchor_1026_1026" id="FNanchor_1026_1026"></a><a href="#Footnote_1026_1026"
+ class="fnanchor">[1026]</a>. Les grandes charges du temple leur
+étaient
+aussi presque toutes dévolues<a name="FNanchor_1027_1027" id="FNanchor_1027_1027"></a><a href="#Footnote_1027_1027"
+ class="fnanchor">[1027]</a>. Une autre famille, il est vrai,
+alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle
+de
+Boëthus<a name="FNanchor_1028_1028" id="FNanchor_1028_1028"></a><a
+ href="#Footnote_1028_1028" class="fnanchor">[1028]</a>. Mais les <i>Boëlhusim</i>,
+qui devaient l'origine de leur
+fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien
+moins estimés de
+la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité
+le chef du parti
+sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était
+habitué à
+associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours
+mis le
+premier<a name="FNanchor_1029_1029" id="FNanchor_1029_1029"></a><a
+ href="#Footnote_1029_1029" class="fnanchor">[1029]</a>. On comprend,
+en effet, que sous ce régime de pontificat
+annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des
+procurateurs, un
+vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se
+succéder
+beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé
+assez de
+crédit pour faire déléguer le pouvoir à des
+personnes qui, selon la
+famille, lui étaient subordonnées, devait être un
+très-important
+personnage. Comme toute l'aristocratie du temple<a
+ name="FNanchor_1030_1030" id="FNanchor_1030_1030"></a><a
+ href="#Footnote_1030_1030" class="fnanchor">[1030]</a>, il
+était
+sadducéen, &laquo;secte, dit Josèphe,
+particulièrement dure dans les
+jugements.&raquo; Tous ses fils furent aussi d'ardents
+persécuteurs<a name="FNanchor_1031_1031" id="FNanchor_1031_1031"></a><a
+ href="#Footnote_1031_1031" class="fnanchor">[1031]</a>.
+L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider
+Jacques, frère du
+Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
+mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier,
+audacieux,
+cruel<a name="FNanchor_1032_1032" id="FNanchor_1032_1032"></a><a
+ href="#Footnote_1032_1032" class="fnanchor">[1032]</a>; elle avait ce
+genre particulier de méchanceté dédaigneuse
+et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce
+sur Hanan
+et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes
+qui
+vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
+représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal
+dans ce drame
+terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait
+dû
+porter le poids des malédictions de l'humanité.</p>
+<p>C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste
+tient à placer le mot
+décisif qui amena la sentence de mort de Jésus<a
+ name="FNanchor_1033_1033" id="FNanchor_1033_1033"></a><a
+ href="#Footnote_1033_1033" class="fnanchor">[1033]</a>. On supposait
+que
+le grand-prêtre possédait un certain don de
+prophétie; le mot devint
+ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de
+sens profonds.
+Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la
+pensée
+de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé
+aux séditions
+populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes
+religieux,
+prévoyant avec raison que, par leurs prédications
+exaltées, ils
+amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation
+provoquée
+par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent
+comme conséquence
+dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le
+renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
+honneurs<a name="FNanchor_1034_1034" id="FNanchor_1034_1034"></a><a
+ href="#Footnote_1034_1034" class="fnanchor">[1034]</a>. Certes, les
+causes qui devaient amener, trente-sept ans
+plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que
+dans le
+christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem
+même, et non en
+Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif
+allégué, en cette
+circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la
+vraisemblance
+qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens
+général, Jésus, s'il
+réussissait, amenait bien réellement la ruine de la
+nation juive.
+Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne
+politique,
+Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire:
+&laquo;Mieux vaut la mort d'un
+homme que la ruine d'un peuple.&raquo; C'est là un raisonnement,
+selon nous,
+détestable. Mais ce raisonnement a été celui des
+partis conservateurs
+depuis l'origine des sociétés humaines. Le &laquo;parti
+de l'ordre&raquo; (je prends
+cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours
+été le même.
+Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les
+émotions
+populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par
+le
+meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
+l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à
+toute initiative,
+il court risque de froisser l'idée destinée à
+triompher un jour. La mort
+de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le
+mouvement
+qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un
+mouvement; dès
+lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour
+l'humanité est
+de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de
+s'étendre.
+Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle
+conduite
+va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût
+épuisé dans une lutte
+désespérée contre l'impossible. La haine
+inintelligente de ses ennemis
+décida du succès de son œuvre et mit le sceau à
+sa divinité.</p>
+<p>La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois
+de février ou le
+commencement de mars<a name="FNanchor_1035_1035" id="FNanchor_1035_1035"></a><a
+ href="#Footnote_1035_1035" class="fnanchor">[1035]</a>. Mais
+Jésus échappa encore pour quelque
+temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée
+Ephraïn ou Ephron,
+du côté de Béthel, à une petite
+journée de Jérusalem<a name="FNanchor_1036_1036" id="FNanchor_1036_1036"></a><a href="#Footnote_1036_1036"
+ class="fnanchor">[1036]</a>. Il y vécut
+quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
+ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait
+à Jérusalem, étaient
+donnés. La solennité de Pâque approchait, et on
+pensait que Jésus, selon
+sa coutume, viendrait célébrer cette fête à
+Jérusalem<a name="FNanchor_1037_1037" id="FNanchor_1037_1037"></a><a
+ href="#Footnote_1037_1037" class="fnanchor">[1037]</a>.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1001_1001" id="Footnote_1001_1001"></a><a
+ href="#FNanchor_1001_1001"><span class="label">[1001]</span></a> Jean,
+X, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1002_1002" id="Footnote_1002_1002"></a><a
+ href="#FNanchor_1002_1002"><span class="label">[1002]</span></a> Jos.,
+<i>B.J.</i>, V, v, 2. Comp. <i>Ant.</i>, XV, xi, 5; XX, ix,
+7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1003_1003" id="Footnote_1003_1003"></a><a
+ href="#FNanchor_1003_1003"><span class="label">[1003]</span></a> Jos.,
+endroits cités.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1004_1004" id="Footnote_1004_1004"></a><a
+ href="#FNanchor_1004_1004"><span class="label">[1004]</span></a> Voir
+ci-dessus, <a href="#page_352">p. 352</a>. Je suis porté
+à supposer que
+les tombeaux dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments
+de ce
+genre. Cf. <i>Itin. a Bardig. Hierus.</i>, p. 153 (édit.
+Schott).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1005_1005" id="Footnote_1005_1005"></a><a
+ href="#FNanchor_1005_1005"><span class="label">[1005]</span></a>
+Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1006_1006" id="Footnote_1006_1006"></a><a
+ href="#FNanchor_1006_1006"><span class="label">[1006]</span></a> Jean,
+X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch.,
+X, 6 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1007_1007" id="Footnote_1007_1007"></a><a
+ href="#FNanchor_1007_1007"><span class="label">[1007]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XII, VII, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1008_1008" id="Footnote_1008_1008"></a><a
+ href="#FNanchor_1008_1008"><span class="label">[1008]</span></a> Jean,
+X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage
+est connu des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le
+fit en
+venant de Galilée à Jérusalem par la
+Pérée.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1009_1009" id="Footnote_1009_1009"></a><a
+ href="#FNanchor_1009_1009"><span class="label">[1009]</span></a> <i>Eccli.</i>,
+XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI,
+3; Jos., <i>Ant.</i>, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1010_1010" id="Footnote_1010_1010"></a><a
+ href="#FNanchor_1010_1010"><span class="label">[1010]</span></a> Luc,
+XIX, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1011_1011" id="Footnote_1011_1011"></a><a
+ href="#FNanchor_1011_1011"><span class="label">[1011]</span></a>
+Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1012_1012" id="Footnote_1012_1012"></a><a
+ href="#FNanchor_1012_1012"><span class="label">[1012]</span></a> <i>B.J.</i>,
+IV, viii, 3. Comp. <i>ibid.</i>, I, vi, 6; I, XVIII,
+5, et <i>Antiq.</i>, XV, iv, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1013_1013" id="Footnote_1013_1013"></a><a
+ href="#FNanchor_1013_1013"><span class="label">[1013]</span></a> Jean,
+XI, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1014_1014" id="Footnote_1014_1014"></a><a
+ href="#FNanchor_1014_1014"><span class="label">[1014]</span></a>
+Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII,
+11 et suiv.; VIII, 41 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1015_1015" id="Footnote_1015_1015"></a><a
+ href="#FNanchor_1015_1015"><span class="label">[1015]</span></a> Jean,
+XI, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1016_1016" id="Footnote_1016_1016"></a><a
+ href="#FNanchor_1016_1016"><span class="label">[1016]</span></a> Jean,
+XI, 35 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1017_1017" id="Footnote_1017_1017"></a><a
+ href="#FNanchor_1017_1017"><span class="label">[1017]</span></a> Jean,
+XI, 33, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1018_1018" id="Footnote_1018_1018"></a><a
+ href="#FNanchor_1018_1018"><span class="label">[1018]</span></a> Jean,
+XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1019_1019" id="Footnote_1019_1019"></a><a
+ href="#FNanchor_1019_1019"><span class="label">[1019]</span></a> Jean,
+XII, 9-10,17-18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1020_1020" id="Footnote_1020_1020"></a><a
+ href="#FNanchor_1020_1020"><span class="label">[1020]</span></a> Jean,
+XII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1021_1021" id="Footnote_1021_1021"></a><a
+ href="#FNanchor_1021_1021"><span class="label">[1021]</span></a> Jean,
+XI, 47 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1022_1022" id="Footnote_1022_1022"></a><a
+ href="#FNanchor_1022_1022"><span class="label">[1022]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1,
+4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1023_1023" id="Footnote_1023_1023"></a><a
+ href="#FNanchor_1023_1023"><span class="label">[1023]</span></a> L'<i>Ananus</i>
+de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu
+<i>Johanan</i> devenait en grec <i>Joannes</i> ou <i>Joannas</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1024_1024" id="Footnote_1024_1024"></a><a
+ href="#FNanchor_1024_1024"><span class="label">[1024]</span></a> Jean,
+XVIII, 15-23; <i>Act</i>., IV, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1025_1025" id="Footnote_1025_1025"></a><a
+ href="#FNanchor_1025_1025"><span class="label">[1025]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1026_1026" id="Footnote_1026_1026"></a><a
+ href="#FNanchor_1026_1026"><span class="label">[1026]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XV, III, 1; <i>B.J.</i>, IV, V, 6 et 7; Act.,
+IV, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1027_1027" id="Footnote_1027_1027"></a><a
+ href="#FNanchor_1027_1027"><span class="label">[1027]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, IX, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1028_1028" id="Footnote_1028_1028"></a><a
+ href="#FNanchor_1028_1028"><span class="label">[1028]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1029_1029" id="Footnote_1029_1029"></a><a
+ href="#FNanchor_1029_1029"><span class="label">[1029]</span></a> Luc,
+III, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1030_1030" id="Footnote_1030_1030"></a><a
+ href="#FNanchor_1030_1030"><span class="label">[1030]</span></a> <i>Act.</i>,
+V, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1031_1031" id="Footnote_1031_1031"></a><a
+ href="#FNanchor_1031_1031"><span class="label">[1031]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1032_1032" id="Footnote_1032_1032"></a><a
+ href="#FNanchor_1032_1032"><span class="label">[1032]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1033_1033" id="Footnote_1033_1033"></a><a
+ href="#FNanchor_1033_1033"><span class="label">[1033]</span></a> Jean,
+XI, 49-30. Cf. <i>ibid</i>., XVIII, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1034_1034" id="Footnote_1034_1034"></a><a
+ href="#FNanchor_1034_1034"><span class="label">[1034]</span></a> Jean,
+XI, 48.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1035_1035" id="Footnote_1035_1035"></a><a
+ href="#FNanchor_1035_1035"><span class="label">[1035]</span></a> Jean,
+XI, 53.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1036_1036" id="Footnote_1036_1036"></a><a
+ href="#FNanchor_1036_1036"><span class="label">[1036]</span></a> Jean,
+XI, 54. Cf. <i>II Chron</i>., XIII, 19; Jos., <i>B. J</i>.,
+IV, IX, 9; Eusèbe et S. Jérôme, <i>De situ et nom.
+loc. hebr</i>., aux mots
+<span title="Ephrôn" lang="el">&#917;&#966;&#961;&#969;&#957;</span> et <span title="Ephraim"
+ lang="el">&#917;&#966;&#961;&#945;&#953;&#956;</span>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1037_1037" id="Footnote_1037_1037"></a><a
+ href="#FNanchor_1037_1037"><span class="label">[1037]</span></a> Jean,
+XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute
+cette partie, nous suivons le système de Jean. Les synoptiques
+paraissent peu renseignés sur la période de la vie de
+Jésus qui précède
+la Passion.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h2>
+<h2>DERNIÈRE SEMAINE
+DE JÉSUS.</h2>
+<p>Il partit, en effet,
+avec ses disciples, pour revoir une dernière fois
+la ville incrédule. Les espérances de son entourage
+étaient de plus en
+plus exaltées. Tous croyaient, en montant à
+Jérusalem, que le royaume de
+Dieu allait s'y manifester<a name="FNanchor_1038_1038" id="FNanchor_1038_1038"></a><a href="#Footnote_1038_1038"
+ class="fnanchor">[1038]</a>. L'impiété des hommes
+étant à son
+comble, c'était un grand signe que la consommation était
+proche. La
+persuasion à cet égard était telle que l'on se
+disputait déjà la
+préséance dans le royaume<a name="FNanchor_1039_1039" id="FNanchor_1039_1039"></a><a href="#Footnote_1039_1039"
+ class="fnanchor">[1039]</a>. Ce fut, dit-on, le moment que
+Salomé
+choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges
+à droite et
+à gauche du Fils de l'homme<a name="FNanchor_1040_1040" id="FNanchor_1040_1040"></a><a href="#Footnote_1040_1040"
+ class="fnanchor">[1040]</a>. Le maître, au contraire,
+était obsédé
+de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses
+ennemis un
+ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
+partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés;
+mais à peine
+est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi
+revient,
+ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne
+sur
+eux, et les fait mettre tous à mort<a name="FNanchor_1041_1041" id="FNanchor_1041_1041"></a><a href="#Footnote_1041_1041"
+ class="fnanchor">[1041]</a>. D'autres fois, il détruisait
+de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
+routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif
+devançait le groupe
+de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un
+sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà,
+à diverses reprises,
+il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient
+écouté
+à contre-cœur<a name="FNanchor_1042_1042" id="FNanchor_1042_1042"></a><a
+ href="#Footnote_1042_1042" class="fnanchor">[1042]</a>. Jésus
+prit enfin la parole, et, ne
+leur cachant
+plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine<a
+ name="FNanchor_1043_1043" id="FNanchor_1043_1043"></a><a
+ href="#Footnote_1043_1043" class="fnanchor">[1043]</a>. Ce
+fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
+s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe
+dans les nues. Le cri
+inaugural du royaume de Dieu: &laquo;Béni soit celui qui vient
+au nom du
+Seigneur<a name="FNanchor_1044_1044" id="FNanchor_1044_1044"></a><a
+ href="#Footnote_1044_1044" class="fnanchor">[1044]</a>&raquo;
+retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux.
+Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
+fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le
+mirage de
+leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée
+qu'il allait
+mourir, mais que sa mort sauverait le monde<a name="FNanchor_1045_1045" id="FNanchor_1045_1045"></a><a href="#Footnote_1045_1045"
+ class="fnanchor">[1045]</a>. Le malentendu entre
+lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.</p>
+<p>L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs
+jours avant la Pâque, afin
+de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et
+un moment ses ennemis
+se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir<a
+ name="FNanchor_1046_1046" id="FNanchor_1046_1046"></a><a
+ href="#Footnote_1046_1046" class="fnanchor">[1046]</a>. Le
+sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars<a
+ name="FNanchor_1047_1047" id="FNanchor_1047_1047"></a><a
+ href="#Footnote_1047_1047" class="fnanchor">[1047]</a>), il
+atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans
+la
+maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On
+lui fit un
+grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux<a
+ name="FNanchor_1048_1048" id="FNanchor_1048_1048"></a><a
+ href="#Footnote_1048_1048" class="fnanchor">[1048]</a> un dîner
+où se
+réunirent beaucoup de personnes, attirées par le
+désir de le voir, et
+aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
+jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les
+regards.
+Marthe servait, selon sa coutume<a name="FNanchor_1049_1049" id="FNanchor_1049_1049"></a><a href="#Footnote_1049_1049"
+ class="fnanchor">[1049]</a>. Il semble qu'on cherchât par un
+redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur
+du public et à
+marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on
+recevait. Marie, pour
+donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le
+dîner,
+portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de
+Jésus. Elle
+cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à
+briser la
+vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger
+de
+distinction<a name="FNanchor_1050_1050" id="FNanchor_1050_1050"></a><a
+ href="#Footnote_1050_1050" class="fnanchor">[1050]</a>. Enfin,
+poussant les témoignages de son culte à des
+excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya
+avec ses longs
+cheveux les pieds de son maître<a name="FNanchor_1051_1051" id="FNanchor_1051_1051"></a><a href="#Footnote_1051_1051"
+ class="fnanchor">[1051]</a>. Toute la maison fut remplie de la
+bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté
+de l'avare Juda
+de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la
+communauté, c'était là
+une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de
+suite combien le
+parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté
+à la caisse des
+pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
+au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les
+honneurs; car les
+honneurs servaient à son but et établissaient son titre
+de fils de
+David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez
+vivement:
+&laquo;Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne
+m'aurez
+pas toujours.&raquo; Et s'exaltant, il promit l'immortalité
+à la femme qui, en
+ce moment critique, lui donnait un gage d'amour<a
+ name="FNanchor_1052_1052" id="FNanchor_1052_1052"></a><a
+ href="#Footnote_1052_1052" class="fnanchor">[1052]</a>.</p>
+<p>Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de
+Béthanie à
+Jérusalem<a name="FNanchor_1053_1053" id="FNanchor_1053_1053"></a><a
+ href="#Footnote_1053_1053" class="fnanchor">[1053]</a>. Quand, au
+détour de la route, sur le sommet du mont des
+Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il
+pleura, dit-on, sur
+elle, et lui adressa un dernier appel<a name="FNanchor_1054_1054" id="FNanchor_1054_1054"></a><a href="#Footnote_1054_1054"
+ class="fnanchor">[1054]</a>. Au bas de la montagne, à
+quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
+oriental de la ville, qu'on appelait <i>Bethphagé</i>, sans
+doute à cause des
+figuiers dont elle était plantée<a
+ name="FNanchor_1055_1055" id="FNanchor_1055_1055"></a><a
+ href="#Footnote_1055_1055" class="fnanchor">[1055]</a>, il eut encore
+un moment de
+satisfaction humaine<a name="FNanchor_1056_1056" id="FNanchor_1056_1056"></a><a
+ href="#Footnote_1056_1056" class="fnanchor">[1056]</a>. Le bruit de
+son arrivée s'était répandu.
+Les Galiléens qui étaient venus à la fête en
+conçurent beaucoup de joie
+et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une
+ânesse, suivie,
+selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent
+leurs plus beaux
+habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
+firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs
+vêtements
+sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
+précédait et le suivait, en portant des palmes, criait:
+&laquo;Hosanna au fils
+de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!&raquo;
+Quelques
+personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël<a
+ name="FNanchor_1057_1057" id="FNanchor_1057_1057"></a><a
+ href="#Footnote_1057_1057" class="fnanchor">[1057]</a>. &laquo;Rabbi,
+fais-les taire,&raquo; lui dirent les pharisiens.&#8212;&laquo;S'ils se
+taisent, les
+pierres crieront,&raquo; répondit Jésus, et il entra dans
+la ville. Les
+Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient
+qui il était:
+&laquo;C'est Jésus, le prophète de Nazareth en
+Galilée,&raquo; leur répondait-on.
+Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes<a
+ name="FNanchor_1058_1058" id="FNanchor_1058_1058"></a><a
+ href="#Footnote_1058_1058" class="fnanchor">[1058]</a>. Un petit
+événement, comme l'entrée d'un étranger
+quelque peu célèbre, ou
+l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple
+aux
+avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
+ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des
+fêtes, la confusion
+était extrême<a name="FNanchor_1059_1059" id="FNanchor_1059_1059"></a><a href="#Footnote_1059_1059"
+ class="fnanchor">[1059]</a>. Jérusalem, ces jours-là,
+appartenait aux étrangers.
+Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir
+été la plus
+vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus
+à la fête, furent
+piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils
+s'adressèrent à ses
+disciples<a name="FNanchor_1060_1060" id="FNanchor_1060_1060"></a><a
+ href="#Footnote_1060_1060" class="fnanchor">[1060]</a>; on ne sait pas
+bien ce qui résulta de cette entrevue.
+Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à
+son cher village
+de Béthanie<a name="FNanchor_1061_1061" id="FNanchor_1061_1061"></a><a
+ href="#Footnote_1061_1061" class="fnanchor">[1061]</a>. Les trois
+jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
+descendit pareillement à Jérusalem; après le
+coucher du soleil, il
+remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc
+occidental du mont
+des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis<a
+ name="FNanchor_1062_1062" id="FNanchor_1062_1062"></a><a
+ href="#Footnote_1062_1062" class="fnanchor">[1062]</a>.</p>
+<p>Une grande tristesse paraît, en ces dernières
+journées, avoir rempli
+l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous
+les récits sont
+d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment
+d'hésitation et
+de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se
+serait
+tout à coup écrié: &laquo;Mon âme est
+troublée. O Père, sauve-moi de cette
+heure<a name="FNanchor_1063_1063" id="FNanchor_1063_1063"></a><a
+ href="#Footnote_1063_1063" class="fnanchor">[1063]</a>.&raquo; On
+croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit
+entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler<a
+ name="FNanchor_1064_1064" id="FNanchor_1064_1064"></a><a
+ href="#Footnote_1064_1064" class="fnanchor">[1064]</a>. Selon une
+version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin
+de Gethsémani.
+Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de
+ses disciples
+endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils
+Zébédée. Alors
+il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à
+la mort; une
+angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la
+volonté divine
+l'emporta<a name="FNanchor_1065_1065" id="FNanchor_1065_1065"></a><a
+ href="#Footnote_1065_1065" class="fnanchor">[1065]</a>. Cette
+scène, par suite de l'art instinctif qui a
+présidé à la rédaction des synoptiques, et
+qui leur fait souvent obéir
+dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou
+d'effet, a été
+placée à la dernière nuit de Jésus, et au
+moment de son arrestation. Si
+cette version était la vraie, on ne comprendrait guère
+que Jean, qui
+aurait été le témoin intime d'un épisode si
+émouvant, n'en parlât pas
+dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la
+soirée du jeudi<a name="FNanchor_1066_1066" id="FNanchor_1066_1066"></a><a href="#Footnote_1066_1066"
+ class="fnanchor">[1066]</a>.
+Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
+le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa
+cruellement sur
+Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se
+prit peut-être à
+douter de son œuvre. La terreur, l'hésitation
+s'emparèrent de lui et le
+jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme
+qui a sacrifié à
+une grande idée son repos et les récompenses
+légitimes de la vie éprouve
+toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
+présente à lui pour la première fois et cherche
+à lui persuader que tout
+est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que
+conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les
+percent
+comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il
+les
+claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se
+rafraîchir; la vigne
+et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
+qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son
+âpre destinée,
+qui lui avait interdit les joies concédées à tous
+les autres?
+Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
+pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de
+Nazareth? On
+l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent
+évidemment lettre
+close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et
+suppléèrent par de
+naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux
+dans la grande
+âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa
+nature divine reprit
+bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne
+le voulut
+pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
+jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se
+retrouve tout entier et
+sans nuage. Les subtilités du polémiste, la
+crédulité du thaumaturge et
+de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros
+incomparable de
+la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le
+modèle
+accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour
+se fortifier et
+se consoler.</p>
+<p>Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux,
+fêtant aux portes
+de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva
+d'exaspérer les
+pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
+mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha<a
+ name="FNanchor_1067_1067" id="FNanchor_1067_1067"></a><a
+ href="#Footnote_1067_1067" class="fnanchor">[1067]</a>. L'arrestation
+immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment
+d'ordre et de police
+conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait
+d'éviter une
+esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait
+cette année le
+vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation,
+on
+résolut de devancer ces jours-là. Jésus
+était populaire<a name="FNanchor_1068_1068" id="FNanchor_1068_1068"></a><a href="#Footnote_1068_1068"
+ class="fnanchor">[1068]</a>; on
+craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au
+lendemain jeudi.
+On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple,
+où il venait
+tous les jours<a name="FNanchor_1069_1069" id="FNanchor_1069_1069"></a><a
+ href="#Footnote_1069_1069" class="fnanchor">[1069]</a>, mais
+d'épier ses habitudes, pour le saisir dans
+quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent
+les disciples,
+espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou
+de leur
+simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans
+Juda de Kerioth.
+Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit
+son
+maître, donna toutes les indications nécessaires, et se
+chargea même
+(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable)
+de conduire la
+brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur
+que la
+sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la
+tradition
+chrétienne a dû introduire ici quelque exagération.
+Juda jusque-là
+avait été un disciple comme un autre; il avait même
+le titre d'apôtre;
+il avait fait des miracles et chassé les démons. La
+légende, qui ne veut
+que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le
+cénacle que onze
+saints et un réprouvé. La réalité ne
+procède point par catégories si
+absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
+dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
+qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
+par la mort du chef, eût échangé les profits de son
+emploi<a name="FNanchor_1070_1070" id="FNanchor_1070_1070"></a><a
+ href="#Footnote_1070_1070" class="fnanchor">[1070]</a> contre
+une très-petite somme d'argent<a name="FNanchor_1071_1071" id="FNanchor_1071_1071"></a><a href="#Footnote_1071_1071"
+ class="fnanchor">[1071]</a>. Juda avait-il été
+blessé dans son
+amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de
+Béthanie? Cela ne
+suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un
+incrédule depuis
+le commencement<a name="FNanchor_1072_1072" id="FNanchor_1072_1072"></a><a
+ href="#Footnote_1072_1072" class="fnanchor">[1072]</a>, ce qui n'a
+aucune vraisemblance. On aime mieux
+croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension
+intestine.
+La haine particulière que Jean témoigne contre Juda<a
+ name="FNanchor_1073_1073" id="FNanchor_1073_1073"></a><a
+ href="#Footnote_1073_1073" class="fnanchor">[1073]</a> confirme cette
+hypothèse. D'un cœur moins pur que les autres, Juda aura pris,
+sans
+s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un
+travers
+fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à
+mettre les
+intérêts de la caisse au-dessus de l'œuvre même
+à laquelle elle était
+destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le
+murmure qui lui échappe
+à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le
+maître coûtait
+trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine
+économie
+avait causé dans la petite société bien d'autres
+froissements.</p>
+<p>Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à
+l'arrestation de son
+maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le
+charge ont
+quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de
+maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du
+peuple
+est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait
+pas
+résister à un entraînement momentané. Les
+sociétés secrètes du parti
+républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et
+de
+sincérité, et cependant les dénonciateurs y
+étaient fort nombreux. Un
+léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un
+traître. Mais si la
+folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la
+tête au pauvre
+Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le
+sentiment moral,
+puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit<a
+ name="FNanchor_1074_1074" id="FNanchor_1074_1074"></a><a
+ href="#Footnote_1074_1074" class="fnanchor">[1074]</a>, et,
+dit-on, se donna la mort.</p>
+<p>Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a
+compté plus que des
+siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous
+sommes arrivés au
+jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que
+commençait
+la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait
+l'agneau. La fête se
+continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
+pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
+caractère particulier de solennité. Les disciples
+étaient déjà occupés
+des préparatifs pour la fête<a name="FNanchor_1075_1075" id="FNanchor_1075_1075"></a><a href="#Footnote_1075_1075"
+ class="fnanchor">[1075]</a>. Quant à Jésus, on est
+porté à croire
+qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
+l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
+n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a
+supposé plus
+tard, en commettant une erreur d'un jour<a name="FNanchor_1076_1076" id="FNanchor_1076_1076"></a><a href="#Footnote_1076_1076"
+ class="fnanchor">[1076]</a>; mais pour l'Église
+primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de
+l'alliance
+nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
+foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent
+accumulés
+sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété
+chrétienne et
+le point de départ des plus fécondes institutions.</p>
+<p>Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le cœur de
+Jésus était
+rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait
+débordé à ce
+moment<a name="FNanchor_1077_1077" id="FNanchor_1077_1077"></a><a
+ href="#Footnote_1077_1077" class="fnanchor">[1077]</a>. Son âme
+sereine et forte se trouvait légère sous le poids
+des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un
+mot pour chacun
+de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
+de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui
+l'assure)
+était couché sur le divan, à côté de
+Jésus, et sa tête reposait sur la
+poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait
+sur le
+cœur de Jésus faillit lui échapper: &laquo;En
+vérité, dit-il, je vous le dis,
+un de vous me trahira<a name="FNanchor_1078_1078" id="FNanchor_1078_1078"></a><a href="#Footnote_1078_1078"
+ class="fnanchor">[1078]</a>.&raquo; Ce fut pour ces hommes naïfs
+un moment
+d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
+s'interrogea. Juda était présent; peut-être
+Jésus, qui avait depuis
+quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par
+ce mot à
+tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa
+faute.
+Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa
+même, dit-on,
+demander comme les autres: &laquo;Serait-ce moi, rabbi?&raquo;</p>
+<p>Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était
+à la torture. Il fit
+signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître
+parlait. Jean, qui
+pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui
+demanda le mot de
+cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne
+voulut prononcer aucun
+nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à
+qui il allait
+offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et
+l'offrit à
+Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus
+adressa à
+Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
+furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui
+donnait des
+ordres pour la fête du lendemain, et il sortit<a
+ name="FNanchor_1079_1079" id="FNanchor_1079_1079"></a><a
+ href="#Footnote_1079_1079" class="fnanchor">[1079]</a>.</p>
+<p>Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les
+appréhensions
+dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne
+comprirent qu'à
+demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort
+de
+Jésus, on attacha à cette soirée un sens
+singulièrement solennel, et
+l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave
+mysticité. Ce
+qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses
+derniers
+temps. Par une illusion inévitable, on prête aux
+entretiens qu'on a eus
+alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
+en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart
+des
+disciples ne virent plus leur maître après le souper dont
+nous venons de
+parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
+beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de
+la fraction du
+pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
+jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint
+naturellement que
+l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême.
+Partant de
+l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec
+précision le moment de sa
+mort, les disciples devaient être amenés à supposer
+qu'il réserva pour
+ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme,
+d'ailleurs,
+une des idées fondamentales des premiers chrétiens
+était que la mort de
+Jésus avait été un sacrifice, remplaçant
+tous ceux de l'ancienne Loi, la
+&laquo;Cène,&raquo; qu'on supposait s'être passée
+une fois pour toutes la veille de
+la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de
+la
+nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous<a
+ name="FNanchor_1080_1080" id="FNanchor_1080_1080"></a><a
+ href="#Footnote_1080_1080" class="fnanchor">[1080]</a>.
+Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent
+ainsi
+l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de
+ses souffrances,
+la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son
+avénement<a name="FNanchor_1081_1081" id="FNanchor_1081_1081"></a><a
+ href="#Footnote_1081_1081" class="fnanchor">[1081]</a>.</p>
+<p>De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit
+récit sacramentel,
+que nous possédons sous quatre formes<a name="FNanchor_1082_1082" id="FNanchor_1082_1082"></a><a href="#Footnote_1082_1082"
+ class="fnanchor">[1082]</a> très-analogues entre elles.
+Jean, si préoccupé des idées eucharistiques<a
+ name="FNanchor_1083_1083" id="FNanchor_1083_1083"></a><a
+ href="#Footnote_1083_1083" class="fnanchor">[1083]</a>, qui raconte le
+dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de
+circonstances et tant de discours<a name="FNanchor_1084_1084" id="FNanchor_1084_1084"></a><a href="#Footnote_1084_1084"
+ class="fnanchor">[1084]</a>; Jean qui, seul parmi les
+narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un
+témoin oculaire, ne
+connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait
+pas
+l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la
+Cène. Pour
+lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est
+probable
+que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier
+rite
+obtint une importance qu'il perdit depuis<a name="FNanchor_1085_1085" id="FNanchor_1085_1085"></a><a href="#Footnote_1085_1085"
+ class="fnanchor">[1085]</a>. Sans doute Jésus, dans
+quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à
+ses disciples une
+leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la
+veille de sa mort,
+par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la
+Cène
+toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.</p>
+<p>Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de
+déférence
+mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
+dernières heures de Jésus<a name="FNanchor_1086_1086" id="FNanchor_1086_1086"></a><a href="#Footnote_1086_1086"
+ class="fnanchor">[1086]</a>. C'est toujours l'unité de son
+Église,
+constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des
+symboles et des
+discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce
+moment sacré: &laquo;Je
+vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
+uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on
+connaîtra que
+vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous
+appelle
+plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la
+confidence
+de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous
+ai
+communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je
+vous ordonne,
+c'est de vous aimer les uns les autres<a name="FNanchor_1087_1087" id="FNanchor_1087_1087"></a><a href="#Footnote_1087_1087"
+ class="fnanchor">[1087]</a>.&raquo; A ce dernier moment,
+quelques rivalités, quelques luttes de préséance
+se produisirent
+encore<a name="FNanchor_1088_1088" id="FNanchor_1088_1088"></a><a
+ href="#Footnote_1088_1088" class="fnanchor">[1088]</a>. Jésus
+fit remarquer que si lui, le maître, avait été au
+milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte
+raison
+devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
+buvant le vin, il aurait dit: &laquo;Je ne goûterai plus de ce
+fruit de la
+vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le
+royaume de
+mon Père<a name="FNanchor_1089_1089" id="FNanchor_1089_1089"></a><a
+ href="#Footnote_1089_1089" class="fnanchor">[1089]</a>.&raquo; Selon
+d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin
+céleste, où ils seraient assis sur des trônes
+à ses côtés<a name="FNanchor_1090_1090" id="FNanchor_1090_1090"></a><a href="#Footnote_1090_1090"
+ class="fnanchor">[1090]</a>.</p>
+<p>Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments
+de Jésus
+gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger
+menaçait le
+maître et qu'on touchait à une crise. Un moment
+Jésus songea à quelques
+précautions et parla d'épées. Il y en avait deux
+dans la compagnie.
+&laquo;C'est assez,&raquo; dit-il<a name="FNanchor_1091_1091" id="FNanchor_1091_1091"></a><a href="#Footnote_1091_1091"
+ class="fnanchor">[1091]</a>. Il ne donna aucune suite à cette
+idée; il
+vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
+armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas,
+plein de cœur et se
+croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en
+prison et à la
+mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques
+doutes.
+Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre
+lui-même, Jésus
+l'assigna au chant du coq<a name="FNanchor_1092_1092" id="FNanchor_1092_1092"></a><a href="#Footnote_1092_1092"
+ class="fnanchor">[1092]</a>. Tous, comme Céphas,
+jurèrent qu'ils ne
+faibliraient pas.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1038_1038" id="Footnote_1038_1038"></a><a
+ href="#FNanchor_1038_1038"><span class="label">[1038]</span></a> Luc,
+XIX, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1039_1039" id="Footnote_1039_1039"></a><a
+ href="#FNanchor_1039_1039"><span class="label">[1039]</span></a> Luc,
+XXII, 24 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1040_1040" id="Footnote_1040_1040"></a><a
+ href="#FNanchor_1040_1040"><span class="label">[1040]</span></a>
+Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1041_1041" id="Footnote_1041_1041"></a><a
+ href="#FNanchor_1041_1041"><span class="label">[1041]</span></a> Luc,
+XIX, 12-27.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1042_1042" id="Footnote_1042_1042"></a><a
+ href="#FNanchor_1042_1042"><span class="label">[1042]</span></a>
+Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1043_1043" id="Footnote_1043_1043"></a><a
+ href="#FNanchor_1043_1043"><span class="label">[1043]</span></a>
+Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc,
+XVIII, 31 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1044_1044" id="Footnote_1044_1044"></a><a
+ href="#FNanchor_1044_1044"><span class="label">[1044]</span></a>
+Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1045_1045" id="Footnote_1045_1045"></a><a
+ href="#FNanchor_1045_1045"><span class="label">[1045]</span></a>
+Matth., XX, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1046_1046" id="Footnote_1046_1046"></a><a
+ href="#FNanchor_1046_1046"><span class="label">[1046]</span></a> Jean,
+XI, 56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1047_1047" id="Footnote_1047_1047"></a><a
+ href="#FNanchor_1047_1047"><span class="label">[1047]</span></a> La
+pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le
+1er
+nisan répondait à la journée du samedi, 21 mars.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1048_1048" id="Footnote_1048_1048"></a><a
+ href="#FNanchor_1048_1048"><span class="label">[1048]</span></a>
+Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1049_1049" id="Footnote_1049_1049"></a><a
+ href="#FNanchor_1049_1049"><span class="label">[1049]</span></a> Il
+est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui
+vous est attachée par un lien d'affection ou de
+domesticité aille vous
+servir quand vous mangez chez autrui.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1050_1050" id="Footnote_1050_1050"></a><a
+ href="#FNanchor_1050_1050"><span class="label">[1050]</span></a> J'ai
+vu cet usage se pratiquer encore à Sour.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1051_1051" id="Footnote_1051_1051"></a><a
+ href="#FNanchor_1051_1051"><span class="label">[1051]</span></a> Il
+faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient
+point, comme chez nous, cachés sous la table, mais
+étendus à la hauteur
+du corps sur le divan ou <i>triclinium</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1052_1052" id="Footnote_1052_1052"></a><a
+ href="#FNanchor_1052_1052"><span class="label">[1052]</span></a>
+Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean,
+XI, 2; XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1053_1053" id="Footnote_1053_1053"></a><a
+ href="#FNanchor_1053_1053"><span class="label">[1053]</span></a> Jean,
+XII, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1054_1054" id="Footnote_1054_1054"></a><a
+ href="#FNanchor_1054_1054"><span class="label">[1054]</span></a> Luc,
+XIX, 41 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1055_1055" id="Footnote_1055_1055"></a><a
+ href="#FNanchor_1055_1055"><span class="label">[1055]</span></a>
+Mischna, <i>Menachoth</i>, XI, 2; Talm. de Bab., <i>Sanhédrin</i>,
+14 <i>b</i>; <i>Pesachim</i>, 63 <i>b</i>, 91 <i>a</i>; <i>Sota</i>,
+45 <i>a</i>; <i>Baba metsia</i>, 85
+<i>a</i>. Il résulte de ces passages que Bethphagé
+était une sorte de
+<i>pomoerium</i>, qui s'étendait au pied du soubassement
+oriental du temple,
+et qui avait lui-même son mur de clôture. Les passages
+Matth., XXI, 1,
+Marc, XI, 1, Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que
+Bethphagé fût
+un village, comme l'ont supposé Eusèbe et S.
+Jérôme.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1056_1056" id="Footnote_1056_1056"></a><a
+ href="#FNanchor_1056_1056"><span class="label">[1056]</span></a>
+Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX,
+29 et suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1057_1057" id="Footnote_1057_1057"></a><a
+ href="#FNanchor_1057_1057"><span class="label">[1057]</span></a> Luc,
+XIX, 38; Jean, XII, 13.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1058_1058" id="Footnote_1058_1058"></a><a
+ href="#FNanchor_1058_1058"><span class="label">[1058]</span></a> Le
+chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans
+Josèphe.
+<i>Contre Apion</i>, I, 22), paraît exagéré.
+Cicéron parle de Jérusalem comme
+d'une bicoque (<i>Ad Atticum</i>, II, IX). Les anciennes enceintes,
+quelque
+système qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple
+de
+celle d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V.
+Robinson, <i>Bibl. Res</i>., I, 421-422 (2e édition);
+Fergusson, <i>Topogr. of
+Jerus</i>., p. 51; Forster, <i>Syria and Palestine</i>, p. 82.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1059_1059" id="Footnote_1059_1059"></a><a
+ href="#FNanchor_1059_1059"><span class="label">[1059]</span></a> Jos.,
+<i>B. J</i>., II, XIV, 3; VI, IX, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1060_1060" id="Footnote_1060_1060"></a><a
+ href="#FNanchor_1060_1060"><span class="label">[1060]</span></a> Jean,
+XII, 20 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1061_1061" id="Footnote_1061_1061"></a><a
+ href="#FNanchor_1061_1061"><span class="label">[1061]</span></a>
+Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1062_1062" id="Footnote_1062_1062"></a><a
+ href="#FNanchor_1062_1062"><span class="label">[1062]</span></a>
+Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI,
+37-38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1063_1063" id="Footnote_1063_1063"></a><a
+ href="#FNanchor_1063_1063"><span class="label">[1063]</span></a> Jean,
+XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de
+Jean et sa préoccupation exclusive du rôle divin de
+Jésus aient effacé
+du récit les circonstances de faiblesse naturelle
+racontées par les
+synoptiques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1064_1064" id="Footnote_1064_1064"></a><a
+ href="#FNanchor_1064_1064"><span class="label">[1064]</span></a> Luc,
+XXII, 43; Jean, XII, 28-29.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1065_1065" id="Footnote_1065_1065"></a><a
+ href="#FNanchor_1065_1065"><span class="label">[1065]</span></a>
+Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc,
+XXII, 39 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1066_1066" id="Footnote_1066_1066"></a><a
+ href="#FNanchor_1066_1066"><span class="label">[1066]</span></a> Cela
+se comprendrait d'autant moins que Jean met une
+sorte d'affectation à relever les circonstances qui lui sont
+personnelles ou dont il a été le seul témoin
+(XIII, 23 et suiv.; XVIII,
+15 et suiv.; XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1067_1067" id="Footnote_1067_1067"></a><a
+ href="#FNanchor_1067_1067"><span class="label">[1067]</span></a>
+Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1068_1068" id="Footnote_1068_1068"></a><a
+ href="#FNanchor_1068_1068"><span class="label">[1068]</span></a>
+Matth., XXI, 46.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1069_1069" id="Footnote_1069_1069"></a><a
+ href="#FNanchor_1069_1069"><span class="label">[1069]</span></a>
+Matth., XXVI, 55.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1070_1070" id="Footnote_1070_1070"></a><a
+ href="#FNanchor_1070_1070"><span class="label">[1070]</span></a> Jean,
+XII, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1071_1071" id="Footnote_1071_1071"></a><a
+ href="#FNanchor_1071_1071"><span class="label">[1071]</span></a> Jean
+ne parle même pas d'un salaire en argent.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1072_1072" id="Footnote_1072_1072"></a><a
+ href="#FNanchor_1072_1072"><span class="label">[1072]</span></a> Jean,
+VI, 65; XII, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1073_1073" id="Footnote_1073_1073"></a><a
+ href="#FNanchor_1073_1073"><span class="label">[1073]</span></a> Jean,
+VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1074_1074" id="Footnote_1074_1074"></a><a
+ href="#FNanchor_1074_1074"><span class="label">[1074]</span></a>
+Matth., XXVII, 3 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1075_1075" id="Footnote_1075_1075"></a><a
+ href="#FNanchor_1075_1075"><span class="label">[1075]</span></a>
+Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7;
+Jean, XIII, 29.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1076_1076" id="Footnote_1076_1076"></a><a
+ href="#FNanchor_1076_1076"><span class="label">[1076]</span></a> C'est
+le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et
+suiv.; Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean,
+dont le récit a pour cette partie une autorité
+prépondérante, suppose
+formellement que Jésus mourut le jour même où l'on
+mangeait l'agneau
+(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
+Jésus &laquo;la veille de Pâque&raquo; (Talm. de Bab., <i>Sanhédrin</i>,
+43 <i>a</i>, 67
+<i>a</i>).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1077_1077" id="Footnote_1077_1077"></a><a
+ href="#FNanchor_1077_1077"><span class="label">[1077]</span></a> Jean,
+XIII, 1 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1078_1078" id="Footnote_1078_1078"></a><a
+ href="#FNanchor_1078_1078"><span class="label">[1078]</span></a>
+Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc,
+XX, 24 et suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1079_1079" id="Footnote_1079_1079"></a><a
+ href="#FNanchor_1079_1079"><span class="label">[1079]</span></a> Jean,
+XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances
+du récit des synoptiques.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1080_1080" id="Footnote_1080_1080"></a><a
+ href="#FNanchor_1080_1080"><span class="label">[1080]</span></a> Luc,
+XXII., 20.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1081_1081" id="Footnote_1081_1081"></a><a
+ href="#FNanchor_1081_1081"><span class="label">[1081]</span></a> I
+Cor., XI, 26.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1082_1082" id="Footnote_1082_1082"></a><a
+ href="#FNanchor_1082_1082"><span class="label">[1082]</span></a>
+Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21;
+I Cor., XI, 23-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1083_1083" id="Footnote_1083_1083"></a><a
+ href="#FNanchor_1083_1083"><span class="label">[1083]</span></a> Ch.
+VI.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1084_1084" id="Footnote_1084_1084"></a><a
+ href="#FNanchor_1084_1084"><span class="label">[1084]</span></a> Ch.
+XIII-XVII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1085_1085" id="Footnote_1085_1085"></a><a
+ href="#FNanchor_1085_1085"><span class="label">[1085]</span></a> Jean,
+XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc,
+XXII, 26 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1086_1086" id="Footnote_1086_1086"></a><a
+ href="#FNanchor_1086_1086"><span class="label">[1086]</span></a> Jean,
+XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la
+suite du récit de la Cène ne peuvent être pris pour
+historiques. Ils
+sont pleins de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des
+discours de Jésus, et qui, au contraire, rentrent
+très-bien dans le
+langage habituel de Jean. Ainsi l'expression &laquo;petits
+enfants&raquo; au vocatif
+(Jean, XIII, 33) est très-fréquente dans la
+première épître de Jean.
+Elle ne paraît pas avoir été familière
+à Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1087_1087" id="Footnote_1087_1087"></a><a
+ href="#FNanchor_1087_1087"><span class="label">[1087]</span></a> Jean,
+XIII, 33-35; XV, 12-17.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1088_1088" id="Footnote_1088_1088"></a><a
+ href="#FNanchor_1088_1088"><span class="label">[1088]</span></a> Luc,
+XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1089_1089" id="Footnote_1089_1089"></a><a
+ href="#FNanchor_1089_1089"><span class="label">[1089]</span></a>
+Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1090_1090" id="Footnote_1090_1090"></a><a
+ href="#FNanchor_1090_1090"><span class="label">[1090]</span></a> Luc,
+XXII, 29-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1091_1091" id="Footnote_1091_1091"></a><a
+ href="#FNanchor_1091_1091"><span class="label">[1091]</span></a> Luc,
+XXII, 36-38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1092_1092" id="Footnote_1092_1092"></a><a
+ href="#FNanchor_1092_1092"><span class="label">[1092]</span></a>
+Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc,
+XXII, 33 et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h2>
+<h2>ARRESTATION ET
+PROCÈS DE JÉSUS.</h2>
+<p>La nuit était
+complètement tombée<a name="FNanchor_1093_1093" id="FNanchor_1093_1093"></a><a href="#Footnote_1093_1093"
+ class="fnanchor">[1093]</a> quand on sortit de la
+salle<a name="FNanchor_1094_1094" id="FNanchor_1094_1094"></a><a
+ href="#Footnote_1094_1094" class="fnanchor">[1094]</a>. Jésus,
+selon son habitude, passa le val du Cédron, et se
+rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de
+Gethsémani, au pied
+du mont des Oliviers<a name="FNanchor_1095_1095" id="FNanchor_1095_1095"></a><a
+ href="#Footnote_1095_1095" class="fnanchor">[1095]</a>. Il s'y assit.
+Dominant ses amis de son
+immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient
+à côté de lui,
+quand tout à coup une troupe armée se présenta
+à la lueur des torches.
+C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons,
+sorte de brigade de
+police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient
+soutenus par un
+détachement de soldats romains avec leurs épées;
+le mandat d'arrestation
+émanait du grand-prêtre et du sanhédrin<a
+ name="FNanchor_1096_1096" id="FNanchor_1096_1096"></a><a
+ href="#Footnote_1096_1096" class="fnanchor">[1096]</a>. Judas,
+connaissant les
+habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui
+où on pouvait
+le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime
+tradition
+des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade<a
+ name="FNanchor_1097_1097" id="FNanchor_1097_1097"></a><a
+ href="#Footnote_1097_1097" class="fnanchor">[1097]</a>, et même,
+selon quelques-uns<a name="FNanchor_1098_1098" id="FNanchor_1098_1098"></a><a
+ href="#Footnote_1098_1098" class="fnanchor">[1098]</a>, il aurait
+poussé l'odieux jusqu'à prendre pour
+signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
+circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de
+résistance
+de la part des disciples<a name="FNanchor_1099_1099" id="FNanchor_1099_1099"></a><a href="#Footnote_1099_1099"
+ class="fnanchor">[1099]</a>. Un d'eux (Pierre, selon des
+témoins
+oculaires<a name="FNanchor_1100_1100" id="FNanchor_1100_1100"></a><a
+ href="#Footnote_1100_1100" class="fnanchor">[1100]</a>) tira
+l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du
+grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce
+premier mouvement. Il se livra
+lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite,
+surtout
+contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples
+prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne
+quittèrent
+pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait,
+couvert
+d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le
+jeune homme s'enfuit,
+en laissant sa tunique entre les mains des agents<a
+ name="FNanchor_1101_1101" id="FNanchor_1101_1101"></a><a
+ href="#Footnote_1101_1101" class="fnanchor">[1101]</a>.</p>
+<p>La marche que les prêtres avaient résolu de suivre
+contre Jésus était
+très-conforme au droit établi. La procédure contre
+le &laquo;séducteur&raquo;
+(<i>mésith</i>), qui cherche à porter atteinte à
+la pureté de la religion,
+est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la
+naïve impudence
+fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en
+partie essentielle
+de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de
+&laquo;séduction,&raquo;
+on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une
+cloison; on
+s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre
+contiguë, où il
+puisse être entendu des deux témoins sans que
+lui-même les aperçoive. On
+allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien
+constaté que
+les témoins &laquo;le voient<a name="FNanchor_1102_1102" id="FNanchor_1102_1102"></a><a href="#Footnote_1102_1102"
+ class="fnanchor">[1102]</a>.&raquo; Alors on lui fait
+répéter son blasphème.
+On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les
+témoins qui l'ont entendu
+l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce
+fut de
+la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut
+condamné sur la foi
+de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de
+&laquo;séduction&raquo; est, du
+reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins<a
+ name="FNanchor_1103_1103" id="FNanchor_1103_1103"></a><a
+ href="#Footnote_1103_1103" class="fnanchor">[1103]</a>.</p>
+<p>Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le
+crime reproché
+à leur maître était la &laquo;séduction<a
+ name="FNanchor_1104_1104" id="FNanchor_1104_1104"></a><a
+ href="#Footnote_1104_1104" class="fnanchor">[1104]</a>,&raquo; et,
+à part quelques minuties,
+fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles
+répond trait
+pour trait à la procédure décrite par le Talmud.
+Le plan des ennemis de
+Jésus était de le convaincre, par enquête
+testimoniale et par ses
+propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion
+mosaïque,
+de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la
+condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous
+l'avons déjà
+vu, résidait tout entière de fait entre les mains de
+Hanan. L'ordre
+d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
+personnage que l'on mena d'abord Jésus<a
+ name="FNanchor_1105_1105" id="FNanchor_1105_1105"></a><a
+ href="#Footnote_1105_1105" class="fnanchor">[1105]</a>. Hanan
+l'interrogea sur sa
+doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste
+fierté d'entrer
+dans de longues explications. Il s'en référa à son
+enseignement, qui
+avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de
+doctrine secrète; il
+engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient
+écouté. Cette
+réponse était parfaitement naturelle; mais le respect
+exagéré dont le
+vieux pontife était entouré la fit paraître
+audacieuse; un des
+assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.</p>
+<p>Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la
+demeure de Hanan.
+Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans
+difficulté; mais
+Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut
+obligé de prier la portière de
+le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans
+l'antichambre
+et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se
+chauffaient.
+Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le
+malheureux,
+trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les
+valets,
+dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à
+Gethsémani, nia par
+trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec
+Jésus. Il
+pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas
+que cette
+lâcheté dissimulée renfermait une grande
+indélicatesse. Mais sa bonne
+nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de
+commettre. Une
+circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que
+Jésus lui
+avait dit. Touché au cœur, il sortit et se mit à pleurer
+amèrement<a name="FNanchor_1106_1106" id="FNanchor_1106_1106"></a><a
+ href="#Footnote_1106_1106" class="fnanchor">[1106]</a>.</p>
+<p>Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui
+allait
+s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
+Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui
+portait le titre
+officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait
+naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était
+rassemblé chez
+lui<a name="FNanchor_1107_1107" id="FNanchor_1107_1107"></a><a
+ href="#Footnote_1107_1107" class="fnanchor">[1107]</a>.
+L'enquête commença; plusieurs témoins,
+préparés d'avance
+selon le procédé inquisitorial exposé dans le
+Talmud, comparurent devant
+le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement
+prononcé: &laquo;Je
+détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois
+jours,&raquo; fut
+cité par deux témoins. Blasphémer le temple de
+Dieu était, d'après la
+loi juive, blasphémer Dieu lui-même<a
+ name="FNanchor_1108_1108" id="FNanchor_1108_1108"></a><a
+ href="#Footnote_1108_1108" class="fnanchor">[1108]</a>. Jésus
+garda le silence et
+refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un
+récit,
+le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il
+était le Messie;
+Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant
+l'assemblée la
+prochaine venue de son règne céleste<a
+ name="FNanchor_1109_1109" id="FNanchor_1109_1109"></a><a
+ href="#Footnote_1109_1109" class="fnanchor">[1109]</a>. Le courage de
+Jésus, décidé
+à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme
+chez
+Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à
+ce dernier moment, sa
+règle de conduite. La sentence était
+arrêtée; on ne cherchait que des
+prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une
+défense inutile. Au
+point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment
+un
+blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces
+crimes étaient
+punis de mort par la loi<a name="FNanchor_1110_1110" id="FNanchor_1110_1110"></a><a href="#Footnote_1110_1110"
+ class="fnanchor">[1110]</a>. D'une seule voix, l'assemblée le
+déclara
+coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
+secrètement vers lui étaient absents ou ne
+votèrent pas<a name="FNanchor_1111_1111" id="FNanchor_1111_1111"></a><a
+ href="#Footnote_1111_1111" class="fnanchor">[1111]</a>. La
+frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps
+établies ne
+permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les
+conséquences de la
+sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors
+sacrifiée bien
+légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne
+songèrent pas que
+leurs fils rendraient compte à une postérité
+irritée de l'arrêt prononcé
+avec un si insouciant dédain.</p>
+<p>Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter
+une sentence de
+mort<a name="FNanchor_1112_1112" id="FNanchor_1112_1112"></a><a
+ href="#Footnote_1112_1112" class="fnanchor">[1112]</a>. Mais, dans la
+confusion de pouvoirs qui régnait alors en
+Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce
+moment un condamné. Il demeura
+le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une
+valetaille
+infime, qui ne lui épargna aucun affront<a
+ name="FNanchor_1113_1113" id="FNanchor_1113_1113"></a><a
+ href="#Footnote_1113_1113" class="fnanchor">[1113]</a>.</p>
+<p>Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se
+trouvèrent de nouveau
+réunis<a name="FNanchor_1114_1114" id="FNanchor_1114_1114"></a><a
+ href="#Footnote_1114_1114" class="fnanchor">[1114]</a>. Il s'agissait
+de faire ratifier par Pilate la condamnation
+prononcée par le sanhédrin, et frappée
+d'insuffisance depuis
+l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi
+comme le
+légat impérial du droit de vie et de mort. Mais
+Jésus n'était pas
+citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
+l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il
+arrive toutes les
+fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile
+et la loi
+religieuse se confondent, les Romains étaient amenés
+à prêter à la loi
+juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
+aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
+consigné dans le Talmud, de même que les Arabes
+d'Algérie sont encore
+régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les
+Romains
+sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités
+portées pour des délits
+religieux. La situation était à peu près celle des
+villes saintes de
+l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait
+l'état
+de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par
+une
+nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on
+en peut douter) que
+si un Romain franchissait les stèles qui portaient des
+inscriptions
+défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes
+le livraient aux
+Juifs pour le mettre à mort<a name="FNanchor_1115_1115" id="FNanchor_1115_1115"></a><a href="#Footnote_1115_1115"
+ class="fnanchor">[1115]</a>.</p>
+<p>Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et
+l'amenèrent au prétoire,
+qui était l'ancien palais d'Hérode<a
+ name="FNanchor_1116_1116" id="FNanchor_1116_1116"></a><a
+ href="#Footnote_1116_1116" class="fnanchor">[1116]</a>, joignant la
+tour
+Antonia<a name="FNanchor_1117_1117" id="FNanchor_1117_1117"></a><a
+ href="#Footnote_1117_1117" class="fnanchor">[1117]</a>. On
+était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau
+pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient
+souillés
+en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin
+sacré. Ils
+restèrent dehors<a name="FNanchor_1118_1118" id="FNanchor_1118_1118"></a><a href="#Footnote_1118_1118"
+ class="fnanchor">[1118]</a>. Pilate, averti de leur présence,
+monta au
+<i>bima</i><a name="FNanchor_1119_1119" id="FNanchor_1119_1119"></a><a
+ href="#Footnote_1119_1119" class="fnanchor">[1119]</a> ou tribunal
+situé en plein air<a name="FNanchor_1120_1120" id="FNanchor_1120_1120"></a><a href="#Footnote_1120_1120"
+ class="fnanchor">[1120]</a>, à l'endroit qu'on
+nommait <i>Gabbatha</i> ou en grec <i>Lithostrotos</i>, à
+cause du carrelage qui
+revêtait le sol.</p>
+<p>A peine informé de l'accusation, il témoigna sa
+mauvaise humeur d'être
+mêlé à cette affaire<a name="FNanchor_1121_1121" id="FNanchor_1121_1121"></a><a href="#Footnote_1121_1121"
+ class="fnanchor">[1121]</a> Puis il s'enferma dans le prétoire
+avec
+Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails
+précis nous échappent,
+aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la
+couleur
+paraît avoir été bien devinée par Jean. Son
+récit, en effet, est en
+parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
+réciproque des deux interlocuteurs.</p>
+<p>Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à
+cause du <i>pilum</i> ou
+javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut
+décoré<a name="FNanchor_1122_1122" id="FNanchor_1122_1122"></a><a
+ href="#Footnote_1122_1122" class="fnanchor">[1122]</a>,
+n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante.
+Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne
+voyait dans tous
+ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations
+intempérantes
+et de cerveaux égarés. En général, il
+n'aimait pas les Juifs. Mais les
+Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur,
+méprisant,
+emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables<a
+ name="FNanchor_1123_1123" id="FNanchor_1123_1123"></a><a
+ href="#Footnote_1123_1123" class="fnanchor">[1123]</a>. Centre d'une
+grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville
+très-séditieuse et pour un étranger un
+insupportable séjour. Les exaltés
+prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un
+dessein arrêté
+d'abolir la loi juive<a name="FNanchor_1124_1124" id="FNanchor_1124_1124"></a><a href="#Footnote_1124_1124"
+ class="fnanchor">[1124]</a>. Leur fanatisme étroit, leurs
+haines
+religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de
+gouvernement
+civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui.
+Tous les
+actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
+administrateur<a name="FNanchor_1125_1125" id="FNanchor_1125_1125"></a><a
+ href="#Footnote_1125_1125" class="fnanchor">[1125]</a>. Dans les
+premiers temps de l'exercice de sa
+charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés
+qu'il avait
+tranchées d'une manière très-brutale, mais
+où il semble que, pour le
+fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître
+des
+gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un
+préfet libéral jugeait
+autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route
+ou pour
+l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets
+pour le bien du
+pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
+rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi
+enserrait la
+vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et
+à toute
+amélioration. Les constructions romaines, même les plus
+utiles, étaient
+de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie<a
+ name="FNanchor_1126_1126" id="FNanchor_1126_1126"></a><a
+ href="#Footnote_1126_1126" class="fnanchor">[1126]</a>. Deux
+écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer
+à sa
+résidence, laquelle était voisine de l'enceinte
+sacrée, provoquèrent un
+orage encore plus violent<a name="FNanchor_1127_1127" id="FNanchor_1127_1127"></a><a href="#Footnote_1127_1127"
+ class="fnanchor">[1127]</a>. Pilate tint d'abord peu de compte de
+ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des
+répressions
+sanglantes<a name="FNanchor_1128_1128" id="FNanchor_1128_1128"></a><a
+ href="#Footnote_1128_1128" class="fnanchor">[1128]</a>, qui plus tard
+finirent par amener sa
+destitution<a name="FNanchor_1129_1129" id="FNanchor_1129_1129"></a><a
+ href="#Footnote_1129_1129" class="fnanchor">[1129]</a>.
+L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort
+prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait
+de
+ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs
+odieuses. Le
+procurateur se voyait avec un suprême déplaisir
+amené à jouer en cette
+nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il
+haïssait<a name="FNanchor_1130_1130" id="FNanchor_1130_1130"></a><a
+ href="#Footnote_1130_1130" class="fnanchor">[1130]</a>.
+Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque
+violence
+des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire
+peser sur
+eux la responsabilité, presque à les en accuser.
+Suprême injustice; car
+le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!</p>
+<p>Pilate eût donc désiré sauver Jésus.
+Peut-être l'attitude digne et
+calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
+tradition<a name="FNanchor_1131_1131" id="FNanchor_1131_1131"></a><a
+ href="#Footnote_1131_1131" class="fnanchor">[1131]</a>, Jésus
+aurait trouvé un appui dans la propre femme du
+procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de
+quelque
+fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple.
+Peut-être le
+revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait
+être
+versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain,
+c'est que
+Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur
+l'interrogea
+avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
+renvoyer absous.</p>
+<p>Le titre de &laquo;roi des Juifs,&raquo; que Jésus ne
+s'était jamais donné, mais que
+ses ennemis présentaient comme le résumé de son
+rôle et de ses
+prétentions, était naturellement celui par lequel on
+pouvait exciter les
+ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté,
+comme séditieux et
+comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser.
+Rien n'était
+plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain
+pour le
+pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont
+pas
+coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui
+toutes les
+conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de
+Juda le
+Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le
+tribut à
+César<a name="FNanchor_1132_1132" id="FNanchor_1132_1132"></a><a
+ href="#Footnote_1132_1132" class="fnanchor">[1132]</a>. Pilate lui
+demanda s'il était réellement le roi des
+Juifs<a name="FNanchor_1133_1133" id="FNanchor_1133_1133"></a><a
+ href="#Footnote_1133_1133" class="fnanchor">[1133]</a>. Jésus
+ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
+équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort
+devait
+constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste,
+c'est-à-dire ne
+distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche
+armée de son
+glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne
+rassura
+jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en
+croire
+Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en
+même temps cette
+profonde parole: &laquo;Mon royaume n'est pas de ce monde.&raquo; Puis
+il aurait
+expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout
+entière dans la
+possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne
+comprit rien à cet
+idéalisme supérieur<a name="FNanchor_1134_1134" id="FNanchor_1134_1134"></a><a href="#Footnote_1134_1134"
+ class="fnanchor">[1134]</a>. Jésus lui fit sans doute l'effet
+d'un rêveur
+inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et
+philosophique
+chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le
+dévouement à
+la vérité comme une chimère. Ces débats les
+ennuyaient et leur
+paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain
+dangereux pour
+l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils
+n'avaient
+aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
+mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des
+supplices
+pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait
+encore
+la même conduite avec les Juifs<a name="FNanchor_1135_1135" id="FNanchor_1135_1135"></a><a href="#Footnote_1135_1135"
+ class="fnanchor">[1135]</a>. Jusqu'à la ruine de
+Jérusalem, la
+règle administrative des Romains fut de rester
+complètement indifférents
+dans ces querelles de sectaires entre eux<a name="FNanchor_1136_1136" id="FNanchor_1136_1136"></a><a href="#Footnote_1136_1136"
+ class="fnanchor">[1136]</a>.</p>
+<p>Un expédient se présenta à l'esprit du
+gouverneur pour concilier ses
+propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
+déjà tant de fois ressenti la pression. Il était
+d'usage à propos de la
+fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier.
+Pilate, sachant que
+Jésus n'avait été arrêté que par
+suite de la jalousie des prêtres<a name="FNanchor_1137_1137" id="FNanchor_1137_1137"></a><a href="#Footnote_1137_1137"
+ class="fnanchor">[1137]</a>,
+essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut
+de nouveau sur
+le <i>bima</i>, et proposa à la foule de relâcher
+&laquo;le roi des Juifs.&raquo; La
+proposition faite en ces termes avait un certain caractère de
+largeur en
+même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger.
+Ils agirent
+promptement<a name="FNanchor_1138_1138" id="FNanchor_1138_1138"></a><a
+ href="#Footnote_1138_1138" class="fnanchor">[1138]</a>, et pour
+combattre la proposition de Pilate, ils
+suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui
+jouissait dans
+Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier
+hasard, il
+s'appelait aussi Jésus<a name="FNanchor_1139_1139" id="FNanchor_1139_1139"></a><a href="#Footnote_1139_1139"
+ class="fnanchor">[1139]</a> et portait le surnom de Bar-Abba ou
+Bar-Rabban<a name="FNanchor_1140_1140" id="FNanchor_1140_1140"></a><a
+ href="#Footnote_1140_1140" class="fnanchor">[1140]</a>. C'était
+un personnage fort connu<a name="FNanchor_1141_1141" id="FNanchor_1141_1141"></a><a href="#Footnote_1141_1141"
+ class="fnanchor">[1141]</a>; il avait été
+arrêté à la suite d'une émeute
+accompagnée de meurtre<a name="FNanchor_1142_1142" id="FNanchor_1142_1142"></a><a href="#Footnote_1142_1142"
+ class="fnanchor">[1142]</a>. Une clameur
+générale s'éleva: &laquo;Non celui-là; mais
+Jésus Bar-Rabban.&raquo; Pilate fut
+obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.</p>
+<p>Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
+accusé auquel on donnait le titre de &laquo;roi des Juifs&raquo;
+ne le compromît. Le
+fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter
+avec lui.
+Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais
+hésitant encore à
+répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il
+détestait, il voulut
+tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux
+que
+l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter<a
+ name="FNanchor_1143_1143" id="FNanchor_1143_1143"></a><a
+ href="#Footnote_1143_1143" class="fnanchor">[1143]</a>. La
+flagellation était le
+préliminaire ordinaire du supplice de la croix<a
+ name="FNanchor_1144_1144" id="FNanchor_1144_1144"></a><a
+ href="#Footnote_1144_1144" class="fnanchor">[1144]</a>.
+Peut-être Pilate
+voulut-il laisser croire que cette condamnation était
+déjà prononcée,
+tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors
+eut lieu, selon
+tous les récits, une scène révoltante. Des soldats
+lui mirent sur le dos
+une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de
+branches
+épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi
+affublé sur la
+tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui,
+le
+souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant:
+&laquo;Salut, roi
+des Juifs<a name="FNanchor_1145_1145" id="FNanchor_1145_1145"></a><a
+ href="#Footnote_1145_1145" class="fnanchor">[1145]</a>.&raquo;
+D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
+tête avec le roseau. On comprend difficilement que la
+gravité romaine se
+soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que
+Pilate, en qualité
+de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes
+auxiliaires<a name="FNanchor_1146_1146" id="FNanchor_1146_1146"></a><a
+ href="#Footnote_1146_1146" class="fnanchor">[1146]</a>. Des citoyens
+romains, comme étaient les légionnaires,
+ne fussent pas descendus à de telles indignités.</p>
+<p>Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité
+couvert? Espérait-il détourner le coup qui
+menaçait Jésus en accordant
+quelque chose à la haine des Juifs<a name="FNanchor_1147_1147" id="FNanchor_1147_1147"></a><a href="#Footnote_1147_1147"
+ class="fnanchor">[1147]</a>, et en substituant au
+dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait
+résulter que
+l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa
+pensée, elle
+n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une
+véritable
+sédition. Les cris: &laquo;Qu'il soit crucifié! qu'il
+soit crucifié!&raquo;
+retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant
+un ton de plus en
+plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le
+séducteur n'était puni
+de mort<a name="FNanchor_1148_1148" id="FNanchor_1148_1148"></a><a
+ href="#Footnote_1148_1148" class="fnanchor">[1148]</a>. Pilate vit
+clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait
+réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore
+de gagner du
+temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays
+était Jésus,
+cherchant un prétexte pour décliner sa propre
+compétence<a name="FNanchor_1149_1149" id="FNanchor_1149_1149"></a><a
+ href="#Footnote_1149_1149" class="fnanchor">[1149]</a>. Selon
+une tradition, il aurait même renvoyé Jésus
+à Antipas, qui, dit-on,
+était alors à Jérusalem<a name="FNanchor_1150_1150" id="FNanchor_1150_1150"></a><a href="#Footnote_1150_1150"
+ class="fnanchor">[1150]</a>. Jésus se prêta peu à
+ces efforts
+bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence
+digne
+et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de
+plus en
+plus menaçants. On dénonçait déjà le
+peu de zèle du fonctionnaire qui
+protégeait un ennemi de César. Les plus grands
+adversaires de la
+domination romaine se trouvèrent transformés en sujets
+loyaux de Tibère,
+pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le
+procurateur trop
+tolérant. &laquo;Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que
+l'empereur;
+quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
+gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.<a
+ name="FNanchor_1151_1151" id="FNanchor_1151_1151"></a><a
+ href="#Footnote_1151_1151" class="fnanchor">[1151]</a>&raquo;
+Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
+ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir
+soutenu un
+rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des
+écussons votifs<a name="FNanchor_1152_1152" id="FNanchor_1152_1152"></a><a href="#Footnote_1152_1152"
+ class="fnanchor">[1152]</a>, les
+Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il
+craignit pour
+sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets
+de
+l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
+responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des
+chrétiens,
+l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: &laquo;Que
+son sang retombe sur
+nous et sur nos enfants<a name="FNanchor_1153_1153" id="FNanchor_1153_1153"></a><a href="#Footnote_1153_1153"
+ class="fnanchor">[1153]</a>!&raquo;</p>
+<p>Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut
+douter. Mais ils
+sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu
+l'attitude que
+les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait
+guère faire que ce
+qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par
+l'intolérance
+religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne
+qui,
+pour complaire à un clergé fanatique, livrait au
+bûcher des centaines de
+ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il
+représentait un
+pouvoir plus complet que n'était encore à
+Jérusalem celui des Romains.
+Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier,
+à la
+sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
+gouvernement qui à cet égard est sans péché
+jette à Pilate la première
+pierre. Le &laquo;bras séculier,&raquo; derrière lequel
+s'abrite la cruauté
+cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire
+qu'il a
+horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.</p>
+<p>Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent
+Jésus. Ce fut le
+vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées
+modernes, il
+n'y a nulle transmission de démérite moral du père
+au fils; chacun ne
+doit compte à la justice humaine et à la justice divine
+que de ce qu'il
+a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore
+aujourd'hui pour
+le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être
+eût-il été
+Simon le Cyrénéen; peut-être au moins
+n'eût-il pas été avec ceux qui
+crièrent: &laquo;Crucifiez-le!&raquo; Mais les nations ont leur
+responsabilité comme
+les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
+mort de Jésus. Cette mort fut &laquo;légale,&raquo; en ce
+sens qu'elle eut pour
+cause première une loi qui était l'âme même
+de la nation. La loi
+mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais
+acceptée, prononçait
+la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte
+établi.
+Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait
+à le détruire.
+Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie:
+&laquo;Nous
+avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait
+Fils
+de Dieu<a name="FNanchor_1154_1154" id="FNanchor_1154_1154"></a><a
+ href="#Footnote_1154_1154" class="fnanchor">[1154]</a>.&raquo; La loi
+était détestable; mais c'était la loi de la
+férocité antique, et le héros qui s'offrait pour
+l'abroger devait avant
+tout la subir.</p>
+<p>Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang
+qu'il va
+verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on
+infligera
+des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui.
+Aujourd'hui
+encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des
+pénalités sont
+prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est
+pas responsable de ces
+égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à
+l'imagination égarée
+le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair
+brûlée. Le
+christianisme a été intolérant; mais
+l'intolérance n'est pas un fait
+essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le
+judaïsme
+dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en
+religion, et posa
+le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles
+l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de
+pierres, lapidé par
+tout le monde, sans jugement<a name="FNanchor_1155_1155" id="FNanchor_1155_1155"></a><a href="#Footnote_1155_1155"
+ class="fnanchor">[1155]</a>. Certes, le monde païen eut aussi ses
+violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment
+fût-il
+devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été
+dans le monde le
+premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné
+l'exemple
+d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre
+les
+Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le
+régime qui tua
+son fondateur, combien il eût été plus
+conséquent, combien il eût mieux
+mérité du genre humain!</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1093_1093" id="Footnote_1093_1093"></a><a
+ href="#FNanchor_1093_1093"><span class="label">[1093]</span></a> Jean,
+XIII, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1094_1094" id="Footnote_1094_1094"></a><a
+ href="#FNanchor_1094_1094"><span class="label">[1094]</span></a> La
+circonstance d'un chant religieux, rapportée par
+Matth., XXVI, 30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont
+ces deux
+évangélistes que le dernier repas de Jésus fut le
+festin pascal. Avant
+et après le festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de
+Bab.,
+<i>Pesachim</i>, cap. IX, hal. 3 et fol. 118 <i>a</i>, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1095_1095" id="Footnote_1095_1095"></a><a
+ href="#FNanchor_1095_1095"><span class="label">[1095]</span></a>
+Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean,
+XVIII, 1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1096_1096" id="Footnote_1096_1096"></a><a
+ href="#FNanchor_1096_1096"><span class="label">[1096]</span></a>
+Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1097_1097" id="Footnote_1097_1097"></a><a
+ href="#FNanchor_1097_1097"><span class="label">[1097]</span></a>
+Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean,
+XVIII, 3; <i>Act.</i>, I, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1098_1098" id="Footnote_1098_1098"></a><a
+ href="#FNanchor_1098_1098"><span class="label">[1098]</span></a> C'est
+la tradition des synoptiques. Dans le récit de
+Jean, Jésus se nomme lui-même.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1099_1099" id="Footnote_1099_1099"></a><a
+ href="#FNanchor_1099_1099"><span class="label">[1099]</span></a> Les
+deux traditions sont d'accord sur ce point.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1100_1100" id="Footnote_1100_1100"></a><a
+ href="#FNanchor_1100_1100"><span class="label">[1100]</span></a> Jean,
+XVIII, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1101_1101" id="Footnote_1101_1101"></a><a
+ href="#FNanchor_1101_1101"><span class="label">[1101]</span></a> Marc,
+XIV, 51-52.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1102_1102" id="Footnote_1102_1102"></a><a
+ href="#FNanchor_1102_1102"><span class="label">[1102]</span></a> En
+matière criminelle, on n'admettait que des témoins
+oculaires. Mischna, <i>Sanhédrin</i> IV, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1103_1103" id="Footnote_1103_1103"></a><a
+ href="#FNanchor_1103_1103"><span class="label">[1103]</span></a> Talm.
+de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; Talm. de Bab.,
+même traité, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>. Cf. <i>Schabbath</i>,
+104 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1104_1104" id="Footnote_1104_1104"></a><a
+ href="#FNanchor_1104_1104"><span class="label">[1104]</span></a>
+Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1105_1105" id="Footnote_1105_1105"></a><a
+ href="#FNanchor_1105_1105"><span class="label">[1105]</span></a> Jean,
+XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne
+trouve que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique
+du quatrième évangile.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1106_1106" id="Footnote_1106_1106"></a><a
+ href="#FNanchor_1106_1106"><span class="label">[1106]</span></a>
+Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc,
+XXII, 54 et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1107_1107" id="Footnote_1107_1107"></a><a
+ href="#FNanchor_1107_1107"><span class="label">[1107]</span></a>
+Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1108_1108" id="Footnote_1108_1108"></a><a
+ href="#FNanchor_1108_1108"><span class="label">[1108]</span></a>
+Matth., XXIII, 16 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1109_1109" id="Footnote_1109_1109"></a><a
+ href="#FNanchor_1109_1109"><span class="label">[1109]</span></a>
+Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne
+sait rien de cette scène.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1110_1110" id="Footnote_1110_1110"></a><a
+ href="#FNanchor_1110_1110"><span class="label">[1110]</span></a> <i>Lévit.</i>,
+XXIV, 14 et suiv.; <i>Deutér.</i>, XIII, 1 et
+suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1111_1111" id="Footnote_1111_1111"></a><a
+ href="#FNanchor_1111_1111"><span class="label">[1111]</span></a> Luc,
+XXIII, 50-51.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1112_1112" id="Footnote_1112_1112"></a><a
+ href="#FNanchor_1112_1112"><span class="label">[1112]</span></a> Jean,
+XVIII, 31; Jos., <i>Ant</i>., XX, IX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1113_1113" id="Footnote_1113_1113"></a><a
+ href="#FNanchor_1113_1113"><span class="label">[1113]</span></a>
+Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1114_1114" id="Footnote_1114_1114"></a><a
+ href="#FNanchor_1114_1114"><span class="label">[1114]</span></a>
+Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1;
+Jean, XVIII, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1115_1115" id="Footnote_1115_1115"></a><a
+ href="#FNanchor_1115_1115"><span class="label">[1115]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XV, XI, 5; <i>B.J.</i>, VI, II, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1116_1116" id="Footnote_1116_1116"></a><a
+ href="#FNanchor_1116_1116"><span class="label">[1116]</span></a>
+Philon, <i>Legatio ad Caïum</i>, &sect;38. Jos., <i>B.J.</i>,
+II, XIV,
+8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1117_1117" id="Footnote_1117_1117"></a><a
+ href="#FNanchor_1117_1117"><span class="label">[1117]</span></a> A
+l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha
+de Jérusalem.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1118_1118" id="Footnote_1118_1118"></a><a
+ href="#FNanchor_1118_1118"><span class="label">[1118]</span></a> Jean,
+XVIII, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1119_1119" id="Footnote_1119_1119"></a><a
+ href="#FNanchor_1119_1119"><span class="label">[1119]</span></a> Le
+mot grec <span title="bêma" lang="el">&#946;&#951;&#956;&#945;</span> était
+passé en
+syro-chaldaïque.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1120_1120" id="Footnote_1120_1120"></a><a
+ href="#FNanchor_1120_1120"><span class="label">[1120]</span></a> Jos.,
+<i>B.J.</i>, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27;
+Jean, XVIII, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1121_1121" id="Footnote_1121_1121"></a><a
+ href="#FNanchor_1121_1121"><span class="label">[1121]</span></a> Jean,
+XVIII, 29.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1122_1122" id="Footnote_1122_1122"></a><a
+ href="#FNanchor_1122_1122"><span class="label">[1122]</span></a>
+Virg., <i>&AElig;n</i>., XII, 421; Martial, <i>Épigr</i>., I,
+XXXII; X,
+XLVIII; Plutarque, <i>Vie de Romulus</i>, 29. Comparez la <i>hasta
+pura</i>,
+décoration militaire. Orelli et Henzen, <i>Inscr. lat</i>., n<sup>os</sup>
+3574,
+6852, etc. <i>Pilatus</i> est, dans cette hypothèse, un mot de
+la même forme
+que <i>Torquatus</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1123_1123" id="Footnote_1123_1123"></a><a
+ href="#FNanchor_1123_1123"><span class="label">[1123]</span></a>
+Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, &sect; 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1124_1124" id="Footnote_1124_1124"></a><a
+ href="#FNanchor_1124_1124"><span class="label">[1124]</span></a> Jos.,
+<i>Ant</i>., XVIII, iii, 1, init.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1125_1125" id="Footnote_1125_1125"></a><a
+ href="#FNanchor_1125_1125"><span class="label">[1125]</span></a> Jos.,
+<i>Ant</i>., XVIII, ii-iv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1126_1126" id="Footnote_1126_1126"></a><a
+ href="#FNanchor_1126_1126"><span class="label">[1126]</span></a> Talm.
+de Bab., <i>Schabbalh</i>, 33 <i>b</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1127_1127" id="Footnote_1127_1127"></a><a
+ href="#FNanchor_1127_1127"><span class="label">[1127]</span></a>
+Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, &sect; 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1128_1128" id="Footnote_1128_1128"></a><a
+ href="#FNanchor_1128_1128"><span class="label">[1128]</span></a> Jos.,
+<i>Ant</i>, XVIII, iii, 1 et 2; <i>Bell. Jud</i>., II, ix, 2
+et suiv.; Luc, XIII, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1129_1129" id="Footnote_1129_1129"></a><a
+ href="#FNanchor_1129_1129"><span class="label">[1129]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i> XVIII, iv, 1-2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1130_1130" id="Footnote_1130_1130"></a><a
+ href="#FNanchor_1130_1130"><span class="label">[1130]</span></a> Jean,
+XVIII, 35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1131_1131" id="Footnote_1131_1131"></a><a
+ href="#FNanchor_1131_1131"><span class="label">[1131]</span></a>
+Matth., XXVII, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1132_1132" id="Footnote_1132_1132"></a><a
+ href="#FNanchor_1132_1132"><span class="label">[1132]</span></a> Luc,
+XXIII, 2, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1133_1133" id="Footnote_1133_1133"></a><a
+ href="#FNanchor_1133_1133"><span class="label">[1133]</span></a>
+Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean,
+XVIII, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1134_1134" id="Footnote_1134_1134"></a><a
+ href="#FNanchor_1134_1134"><span class="label">[1134]</span></a> Jean,
+XVIII, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1135_1135" id="Footnote_1135_1135"></a><a
+ href="#FNanchor_1135_1135"><span class="label">[1135]</span></a> <i>Act.</i>,
+XVIII, 14-15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1136_1136" id="Footnote_1136_1136"></a><a
+ href="#FNanchor_1136_1136"><span class="label">[1136]</span></a>
+Tacite (<i>Ann.</i>, XV, 44) présente la mort de Jésus
+comme
+une exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à
+l'époque où écrivai
+Tacite, la politique romaine envers les chrétiens était
+changée; on les
+tenait pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il
+était naturel
+que l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir
+Jésus, avait
+obéi à des raisons de sûreté publique.
+Josèphe est bien plus exact
+(<i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1137_1137" id="Footnote_1137_1137"></a><a
+ href="#FNanchor_1137_1137"><span class="label">[1137]</span></a> Marc,
+XV, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1138_1138" id="Footnote_1138_1138"></a><a
+ href="#FNanchor_1138_1138"><span class="label">[1138]</span></a>
+Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1139_1139" id="Footnote_1139_1139"></a><a
+ href="#FNanchor_1139_1139"><span class="label">[1139]</span></a> Le
+nom de Jésus a disparu dans la plupart des
+manuscrits. Cette leçon a néanmoins pour elle de
+très-fortes autorités.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1140_1140" id="Footnote_1140_1140"></a><a
+ href="#FNanchor_1140_1140"><span class="label">[1140]</span></a>
+Matth., XXVII, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1141_1141" id="Footnote_1141_1141"></a><a
+ href="#FNanchor_1141_1141"><span class="label">[1141]</span></a> Cf.
+saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1142_1142" id="Footnote_1142_1142"></a><a
+ href="#FNanchor_1142_1142"><span class="label">[1142]</span></a> Marc,
+XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en
+fait un voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1143_1143" id="Footnote_1143_1143"></a><a
+ href="#FNanchor_1143_1143"><span class="label">[1143]</span></a>
+Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1144_1144" id="Footnote_1144_1144"></a><a
+ href="#FNanchor_1144_1144"><span class="label">[1144]</span></a> Jos.,
+<i>B. J</i>., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4;
+Tite-Live, XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1145_1145" id="Footnote_1145_1145"></a><a
+ href="#FNanchor_1145_1145"><span class="label">[1145]</span></a>
+Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc,
+XXIII, 11; Jean, XIX, 2 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1146_1146" id="Footnote_1146_1146"></a><a
+ href="#FNanchor_1146_1146"><span class="label">[1146]</span></a> Voir <i>Inscript,
+rom. de l'Algérie</i>, n&deg; 5, fragm. B.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1147_1147" id="Footnote_1147_1147"></a><a
+ href="#FNanchor_1147_1147"><span class="label">[1147]</span></a> Luc,
+XXIII, 16, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1148_1148" id="Footnote_1148_1148"></a><a
+ href="#FNanchor_1148_1148"><span class="label">[1148]</span></a> Jean,
+XIX, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1149_1149" id="Footnote_1149_1149"></a><a
+ href="#FNanchor_1149_1149"><span class="label">[1149]</span></a> Jean,
+XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1150_1150" id="Footnote_1150_1150"></a><a
+ href="#FNanchor_1150_1150"><span class="label">[1150]</span></a> Il
+est probable que c'est là une première tentative
+d'&laquo;Harmonie des Évangiles.&raquo; Luc aura eu sous les
+yeux un récit où la
+mort de Jésus était attribuée par erreur à
+Hérode. Pour ne pas sacrifier
+entièrement cette version, il aura mis bout à bout les
+deux traditions,
+d'autant plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus
+(comme Jean
+nous l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup
+d'autres
+cas, Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui
+sont propres à
+la narration de Jean. Du reste, le troisième évangile
+renferme, pour
+l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur
+paraît
+avoir puisées dans un document plus récent, et où
+l'arrangement en vue
+d'un but d'édification était sensible.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1151_1151" id="Footnote_1151_1151"></a><a
+ href="#FNanchor_1151_1151"><span class="label">[1151]</span></a> Jean,
+XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier
+l'exactitude de la couleur de cette scène chez les
+évangélistes, voyez
+Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, &sect; 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1152_1152" id="Footnote_1152_1152"></a><a
+ href="#FNanchor_1152_1152"><span class="label">[1152]</span></a> Voir
+ci-dessus, p. 402.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1153_1153" id="Footnote_1153_1153"></a><a
+ href="#FNanchor_1153_1153"><span class="label">[1153]</span></a>
+Matth., XXVII, 24-25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1154_1154" id="Footnote_1154_1154"></a><a
+ href="#FNanchor_1154_1154"><span class="label">[1154]</span></a> Jean,
+XIX, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1155_1155" id="Footnote_1155_1155"></a><a
+ href="#FNanchor_1155_1155"><span class="label">[1155]</span></a> <i>Deutér.</i>,
+XIII, 1 et suiv.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a></h2>
+<h2>MORT DE JÉSUS.</h2>
+<p>Bien que le motif
+réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses
+ennemis avaient réussi, au prétoire, à le
+présenter comme coupable de
+crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
+condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents
+à cette idée, les
+prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le
+supplice de la
+croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la
+condamnation de
+Jésus eût été purement mosaïque, on lui
+eût appliqué la
+lapidation<a name="FNanchor_1156_1156" id="FNanchor_1156_1156"></a><a
+ href="#Footnote_1156_1156" class="fnanchor">[1156]</a>. La croix
+était un supplice romain, réservé pour les
+esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la
+mort
+l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on
+le traitait
+comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
+ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas
+les
+honneurs de la mort par le glaive<a name="FNanchor_1157_1157" id="FNanchor_1157_1157"></a><a href="#Footnote_1157_1157"
+ class="fnanchor">[1157]</a>. C'était le chimérique
+&laquo;roi des
+Juifs,&raquo; non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on
+punissait. Par suite de
+la même idée, l'exécution dut être
+abandonnée aux Romains. On sait que,
+chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer,
+faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré
+à une cohorte de
+troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
+mœurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour
+lui. Il était
+environ midi<a name="FNanchor_1158_1158" id="FNanchor_1158_1158"></a><a
+ href="#Footnote_1158_1158" class="fnanchor">[1158]</a>. On le
+revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés
+pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait
+déjà en réserve
+deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois
+condamnés, et
+le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.</p>
+<p>Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé
+hors de Jérusalem, mais
+près des murs de la ville<a name="FNanchor_1159_1159" id="FNanchor_1159_1159"></a><a href="#Footnote_1159_1159"
+ class="fnanchor">[1159]</a>. Le nom de <i>Golgotha</i> signifie <i>crâne</i>;
+il correspond, ce semble, à notre mot <i>Chaumont</i>, et
+désignait
+probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un
+crâne chauve. On ne
+sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était
+sûrement
+au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine
+inégale qui
+s'étend entre les murs et les deux vallées de
+Cédron et de Hinnom<a name="FNanchor_1160_1160" id="FNanchor_1160_1160"></a><a href="#Footnote_1160_1160"
+ class="fnanchor">[1160]</a>,
+région assez vulgaire, attristée encore par les
+fâcheux détails du
+voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le
+Golgotha à
+l'endroit précis où, depuis Constantin, la
+chrétienté tout entière l'a
+vénéré<a name="FNanchor_1161_1161" id="FNanchor_1161_1161"></a><a href="#Footnote_1161_1161"
+ class="fnanchor">[1161]</a>. Cet endroit est trop engagé dans
+l'intérieur de la ville,
+et on est porté à croire qu'à l'époque de
+Jésus il était compris dans
+l'enceinte des murs<a name="FNanchor_1162_1162" id="FNanchor_1162_1162"></a><a
+ href="#Footnote_1162_1162" class="fnanchor">[1162]</a>.</p>
+<p>Le condamné à la croix devait porter lui-même
+l'instrument de son
+supplice<a name="FNanchor_1163_1163" id="FNanchor_1163_1163"></a><a
+ href="#Footnote_1163_1163" class="fnanchor">[1163]</a>. Mais
+Jésus, plus faible de corps que ses deux
+compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
+Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats,
+avec les
+brusques procédés des garnisons étrangères,
+le forcèrent de porter
+l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de
+corvée
+reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois
+infâme. Il
+semble que Simon fut plus tard de la communauté
+chrétienne. Ses deux
+fils, Alexandre et Rufus<a name="FNanchor_1164_1164" id="FNanchor_1164_1164"></a><a href="#Footnote_1164_1164"
+ class="fnanchor">[1164]</a>, y étaient fort connus. Il raconta
+peut-être plus d'une circonstance dont il avait été
+témoin. Aucun
+disciple n'était à ce moment auprès de Jésus<a
+ name="FNanchor_1165_1165" id="FNanchor_1165_1165"></a><a
+ href="#Footnote_1165_1165" class="fnanchor">[1165]</a>.</p>
+<p>On arriva enfin à la place des exécutions. Selon
+l'usage juif, on offrit
+à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson
+enivrante, que
+par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour
+l'étourdir<a name="FNanchor_1166_1166" id="FNanchor_1166_1166"></a><a
+ href="#Footnote_1166_1166" class="fnanchor">[1166]</a>.
+Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient
+elles-mêmes aux
+infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière
+heure; quand
+aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de
+la
+caisse publique<a name="FNanchor_1167_1167" id="FNanchor_1167_1167"></a><a
+ href="#Footnote_1167_1167" class="fnanchor">[1167]</a>. Jésus,
+après avoir effleuré le vase du bout des
+lèvres, refusa de boire<a name="FNanchor_1168_1168" id="FNanchor_1168_1168"></a><a href="#Footnote_1168_1168"
+ class="fnanchor">[1168]</a>. Ce triste soulagement des
+condamnés
+vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il
+préféra quitter la vie dans
+la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine
+conscience
+la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla
+alors de ses
+vêtements<a name="FNanchor_1169_1169" id="FNanchor_1169_1169"></a><a
+ href="#Footnote_1169_1169" class="fnanchor">[1169]</a>, et on
+l'attacha à la croix. La croix se composait de
+deux poutres liées en forme de T<a name="FNanchor_1170_1170" id="FNanchor_1170_1170"></a><a href="#Footnote_1170_1170"
+ class="fnanchor">[1170]</a>. Elle était peu
+élevée, si bien
+que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On
+commençait par
+la dresser<a name="FNanchor_1171_1171" id="FNanchor_1171_1171"></a><a
+ href="#Footnote_1171_1171" class="fnanchor">[1171]</a>; puis on y
+attachait le patient, en lui enfonçant des
+clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués,
+quelquefois
+seulement liés avec des cordes<a name="FNanchor_1172_1172" id="FNanchor_1172_1172"></a><a href="#Footnote_1172_1172"
+ class="fnanchor">[1172]</a>. Un billot de bois, sorte
+d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers
+le milieu, et passait
+entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus<a
+ name="FNanchor_1173_1173" id="FNanchor_1173_1173"></a><a
+ href="#Footnote_1173_1173" class="fnanchor">[1173]</a>. Sans cela les
+mains se fussent déchirées et le corps se fût
+affaissé. D'autres fois,
+une tablette horizontale était fixée à la hauteur
+des pieds et les
+soutenait<a name="FNanchor_1174_1174" id="FNanchor_1174_1174"></a><a
+ href="#Footnote_1174_1174" class="fnanchor">[1174]</a>.</p>
+<p>Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité.
+Une soif brûlante,
+l'une des tortures du crucifiement<a name="FNanchor_1175_1175" id="FNanchor_1175_1175"></a><a href="#Footnote_1175_1175"
+ class="fnanchor">[1175]</a>, le dévorait. Il demanda à
+boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson
+ordinaire des
+soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé <i>posca</i>.
+Les
+soldats devaient porter avec eux leur <i>posca</i> dans toutes les
+expéditions<a name="FNanchor_1176_1176" id="FNanchor_1176_1176"></a><a
+ href="#Footnote_1176_1176" class="fnanchor">[1176]</a>, au nombre
+desquelles une exécution était comptée. Un
+soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un
+roseau,
+et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça<a
+ name="FNanchor_1177_1177" id="FNanchor_1177_1177"></a><a
+ href="#Footnote_1177_1177" class="fnanchor">[1177]</a>. Les deux
+voleurs
+étaient crucifiés à ses côtés. Les
+exécuteurs, auxquels on abandonnait
+d'ordinaire les menues dépouilles (<i>pannicularia</i>) des
+suppliciés<a name="FNanchor_1178_1178" id="FNanchor_1178_1178"></a><a
+ href="#Footnote_1178_1178" class="fnanchor">[1178]</a>,
+tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de
+la croix, le gardaient<a name="FNanchor_1179_1179" id="FNanchor_1179_1179"></a><a href="#Footnote_1179_1179"
+ class="fnanchor">[1179]</a>. Selon une tradition, Jésus aurait
+prononcé
+cette parole, qui fut dans son cœur, sinon sur ses lèvres:
+&laquo;Père,
+pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font<a name="FNanchor_1180_1180" id="FNanchor_1180_1180"></a><a href="#Footnote_1180_1180"
+ class="fnanchor">[1180]</a>.&raquo;</p>
+<p>Un écriteau, suivant la coutume romaine, était
+attaché au haut de la
+croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin:
+LE ROI
+DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de
+pénible et
+d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
+furent blessés. Les prêtres firent observer à
+Pilate qu'il eût fallu
+adopter une rédaction qui impliquât seulement que
+Jésus s'était dit roi
+des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette
+affaire, refusa de rien
+changer à ce qui était écrit<a
+ name="FNanchor_1181_1181" id="FNanchor_1181_1181"></a><a
+ href="#Footnote_1181_1181" class="fnanchor">[1181]</a>.</p>
+<p>Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare
+avoir été présent et
+être resté constamment debout au pied de la croix<a
+ name="FNanchor_1182_1182" id="FNanchor_1182_1182"></a><a
+ href="#Footnote_1182_1182" class="fnanchor">[1182]</a>. On peut
+affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de
+Galilée, qui
+avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient
+à le servir, ne
+l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala,
+Jeanne, femme de
+Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une
+certaine
+distance<a name="FNanchor_1183_1183" id="FNanchor_1183_1183"></a><a
+ href="#Footnote_1183_1183" class="fnanchor">[1183]</a> et ne le
+quittaient pas des yeux<a name="FNanchor_1184_1184" id="FNanchor_1184_1184"></a><a href="#Footnote_1184_1184"
+ class="fnanchor">[1184]</a>. S'il fallait en
+croire Jean<a name="FNanchor_1185_1185" id="FNanchor_1185_1185"></a><a
+ href="#Footnote_1185_1185" class="fnanchor">[1185]</a>, Marie,
+mère de Jésus, eût été aussi au pied
+de la
+croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son
+disciple chéri, eût dit à
+l'un: &laquo;Voilà ta mère,&raquo; à l'autre:
+&laquo;Voilà ton fils.&raquo; Mais on ne
+comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques,
+qui nomment les
+autres femmes, eussent omis celle dont la présence était
+un trait si
+frappant. Peut-être même la hauteur extrême du
+caractère de Jésus ne
+rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
+où, uniquement préoccupé de son œuvre, il
+n'existait plus que pour
+l'humanité<a name="FNanchor_1186_1186" id="FNanchor_1186_1186"></a><a
+ href="#Footnote_1186_1186" class="fnanchor">[1186]</a>.</p>
+<p>A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses
+regards,
+Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine
+ou de
+sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de
+lui de
+sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés
+en odieux jeux
+de mots: &laquo;Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est
+appelé Fils de Dieu!
+Que son père, s'il veut, vienne maintenant le
+délivrer!&#8212;Il a sauvé les
+autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même.
+S'il est
+roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en
+lui!&#8212;Eh
+bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de
+Dieu, et le
+rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons<a
+ name="FNanchor_1187_1187" id="FNanchor_1187_1187"></a><a
+ href="#Footnote_1187_1187" class="fnanchor">[1187]</a>!&raquo;&#8212;Quelques-uns,
+vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent
+l'entendre
+appeler Élie, et dirent: &laquo;Voyons si Élie viendra le
+délivrer.&raquo; Il paraît
+que les deux voleurs crucifiés à ses côtés
+l'insultaient aussi<a name="FNanchor_1188_1188" id="FNanchor_1188_1188"></a><a
+ href="#Footnote_1188_1188" class="fnanchor">[1188]</a>. Le
+ciel était sombre<a name="FNanchor_1189_1189" id="FNanchor_1189_1189"></a><a href="#Footnote_1189_1189"
+ class="fnanchor">[1189]</a>; la terre, comme dans tous les environs de
+Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains
+récits, le cœur
+lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il
+eut une agonie
+de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments.
+Il ne vit
+que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de
+souffrir pour
+une race vile, et il s'écria: &laquo;Mon Dieu, mon Dieu,
+pourquoi m'as-tu
+abandonné?&raquo; Mais son instinct divin l'emporta encore. A
+mesure que la
+vie du corps s'éteignait, son âme se
+rassérénait et revenait peu à peu à
+sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il
+vit dans
+sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
+déroulait à ses pieds, et, profondément uni
+à son Père, il commença sur
+le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le cœur de
+l'humanité
+pour des siècles infinis.</p>
+<p>L'atrocité particulière du supplice de la croix
+était qu'on pouvait
+vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur
+l'escabeau de
+douleur<a name="FNanchor_1190_1190" id="FNanchor_1190_1190"></a><a
+ href="#Footnote_1190_1190" class="fnanchor">[1190]</a>.
+L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était
+pas
+mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre
+nature du
+corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la
+circulation, de
+terribles maux de tête et de cœur, et enfin la rigidité
+des membres.
+Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim<a
+ name="FNanchor_1191_1191" id="FNanchor_1191_1191"></a><a
+ href="#Footnote_1191_1191" class="fnanchor">[1191]</a>. L'idée
+mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement
+le condamné
+par des lésions déterminées, mais d'exposer
+l'esclave, cloué par les
+mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
+sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le
+préserva de cette lente
+agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée
+d'un vaisseau au
+cœur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite.
+Quelques
+moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte<a
+ name="FNanchor_1192_1192" id="FNanchor_1192_1192"></a><a
+ href="#Footnote_1192_1192" class="fnanchor">[1192]</a>. Tout
+à coup, il poussa un cri terrible<a name="FNanchor_1193_1193" id="FNanchor_1193_1193"></a><a href="#Footnote_1193_1193"
+ class="fnanchor">[1193]</a>, où les uns entendirent: &laquo;O
+Père, je remets mon esprit entre tes mains!&raquo; et que les
+autres, plus
+préoccupés de l'accomplissement des prophéties,
+rendirent par ces mots:
+&laquo;Tout est consommé!&raquo; Sa tête s'inclina sur sa
+poitrine, et il expira.</p>
+<p>Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est
+achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de
+voir crouler par une
+faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des
+atteintes de la
+fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux
+conséquences
+infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
+n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté
+la plus complète
+immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va
+relever de toi!
+Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
+livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
+plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage
+ici-bas, tu
+deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité
+qu'arracher ton
+nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre
+toi et
+Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
+possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale
+que tu as
+tracée, des siècles d'adorateurs.</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1156_1156" id="Footnote_1156_1156"></a><a
+ href="#FNanchor_1156_1156"><span class="label">[1156]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la
+condamnation de Jésus comme toute religieuse, prétend, en
+effet, qu'il
+fut lapidé, ou du moins, qu'après avoir été
+pendu, il fut lapidé, comme
+cela arrivait souvent (Mischna, <i>Sanhédrin</i>, VI, 4). Talm.
+de Jérusalem,
+<i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; Talm. de Bab., même
+traité, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1157_1157" id="Footnote_1157_1157"></a><a
+ href="#FNanchor_1157_1157"><span class="label">[1157]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XVII, x, 10; XX, vi, 2; <i>B.J.</i>, V, xi, 1;
+Apulée, <i>Métam.</i>, III, 9; Suétone, <i>Galba</i>,
+9; Lampride, <i>Alex. Sev.</i>,
+23.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1158_1158" id="Footnote_1158_1158"></a><a
+ href="#FNanchor_1158_1158"><span class="label">[1158]</span></a> Jean,
+XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère
+été
+que huit heures du matin, puisque, selon cet évangéliste,
+Jésus fût
+crucifié à neuf heures.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1159_1159" id="Footnote_1159_1159"></a><a
+ href="#FNanchor_1159_1159"><span class="label">[1159]</span></a>
+Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; <i>Epist.
+ad Hebr.</i>, XIII, 12</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1160_1160" id="Footnote_1160_1160"></a><a
+ href="#FNanchor_1160_1160"><span class="label">[1160]</span></a> <i>Golgotha</i>,
+en effet, semble n'être pas sans rapport
+avec la colline de <i>Gareb</i> et la localité de <i>Goath</i>,
+mentionnées dans
+Jérémie, XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir
+été au
+nord-ouest de la ville. J'inclinerais à placer le lieu où
+Jésus fut
+crucifié près de l'angle extrême que fait le mur
+actuel vers l'ouest, ou
+bien sur les buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus
+de
+<i>Birket-Mamilla</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1161_1161" id="Footnote_1161_1161"></a><a
+ href="#FNanchor_1161_1161"><span class="label">[1161]</span></a> Les
+preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le
+Saint Sépulcre a été déplacé depuis
+Constantin manquent de solidité.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1162_1162" id="Footnote_1162_1162"></a><a
+ href="#FNanchor_1162_1162"><span class="label">[1162]</span></a> M. de
+Vogüé a découvert, à 76 mètres
+à l'est de
+l'emplacement traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque
+analogue
+à celui d'Hébron, qui, s'il appartient à
+l'enceinte du temps de Jésus,
+laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
+L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle
+&laquo;Tombeau de
+Joseph d'Arimathie&raquo;) sous le mur de la coupole du
+Saint-Sépulcre
+porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des
+murs. Deux
+considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
+d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La
+première, c'est
+qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer
+sous Constantin
+la topographie évangélique, ne se fussent pas
+arrêtés devant l'objection
+qui résulte de <i>Jean</i>, XIX, 20, et de <i>Hébr.</i>,
+XIII, 12. Comment, libres
+dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de
+cœur à une si grave
+difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait
+avoir, pour se
+guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le
+temple de
+Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est
+donc par moments porté à
+croire que l'œuvre des topographes dévots du temps de
+Constantin eut
+quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices
+et que, bien
+qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se
+guidèrent
+par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils
+eussent
+placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet
+de quelqu'un des
+mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination
+chrétienne, qui
+de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu
+lieu sur une
+montagne. Mais la difficulté des enceintes est
+très-grave. Ajoutons que
+l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu
+de chose.
+Eusèbe (<i>Vita Const.</i>, III, 26), Socrate (<i>H.E.</i>, I,
+17), Sozomène
+(<i>H.E.</i>, II, 1), S. Jérôme (<i>Epist.</i> XLIX, ad
+Paulin.), disent bien
+qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils
+croient
+être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1&deg;
+qu'Adrien l'ait
+élevé; 2&deg; qu'il l'ait élevé sur un
+endroit qui s'appelait de son temps
+&laquo;Golgotha;&raquo; 3&deg; qu'il ait eu l'intention de
+l'élever à la place où Jésus
+souffrit la mort.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1163_1163" id="Footnote_1163_1163"></a><a
+ href="#FNanchor_1163_1163"><span class="label">[1163]</span></a>
+Plutarque, <i>De sera num. vind</i>., 19; Artémidore,
+<i>Onirocrit</i>., II, 56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1164_1164" id="Footnote_1164_1164"></a><a
+ href="#FNanchor_1164_1164"><span class="label">[1164]</span></a> Marc,
+XV, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1165_1165" id="Footnote_1165_1165"></a><a
+ href="#FNanchor_1165_1165"><span class="label">[1165]</span></a> La
+circonstance <i>Luc</i>, XXIII, 27-31 est de celles où
+l'on sent le travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles
+qu'on y prête à Jésus n'ont pu être
+écrites qu'après le siège de
+Jérusalem.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1166_1166" id="Footnote_1166_1166"></a><a
+ href="#FNanchor_1166_1166"><span class="label">[1166]</span></a> Talm.
+de Bab., <i>Sanhédrin</i>, fol. 43 <i>a.</i> Comp. <i>Prov</i>.,
+XXI, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1167_1167" id="Footnote_1167_1167"></a><a
+ href="#FNanchor_1167_1167"><span class="label">[1167]</span></a> Talm.
+de Bab., <i>Sanhédrin</i>, 1. c.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1168_1168" id="Footnote_1168_1168"></a><a
+ href="#FNanchor_1168_1168"><span class="label">[1168]</span></a> Marc,
+XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour
+obtenir une allusion messianique au PS. LXIX, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1169_1169" id="Footnote_1169_1169"></a><a
+ href="#FNanchor_1169_1169"><span class="label">[1169]</span></a>
+Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf,
+Artémidore, <i>Onirocr</i>., II, 53.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1170_1170" id="Footnote_1170_1170"></a><a
+ href="#FNanchor_1170_1170"><span class="label">[1170]</span></a>
+Lucien, <i>Jud. voc</i>., 12. Comparez le crucifix grotesque
+tracé à Rome sur un mur du mont Palatin. <i>Civiltà
+cattolica</i>, fasc.
+CLXI, p. 529 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1171_1171" id="Footnote_1171_1171"></a><a
+ href="#FNanchor_1171_1171"><span class="label">[1171]</span></a> Jos.,
+<i>B. J</i>., VII, VI, 4; Cic., <i>In Verr</i>., V, 66;
+Xénoph. Ephes., <i>Ephesiaca</i>, IV, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1172_1172" id="Footnote_1172_1172"></a><a
+ href="#FNanchor_1172_1172"><span class="label">[1172]</span></a> Luc,
+XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, <i>Mostellaria</i>,
+II, I, 13; Lucain, <i>Phars</i>., VI, 543 et suiv., 547; Justin, <i>Dial.
+cum
+Tryph</i>., 97; Tertullien, <i>Adv. Marcionem</i>, III, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1173_1173" id="Footnote_1173_1173"></a><a
+ href="#FNanchor_1173_1173"><span class="label">[1173]</span></a>
+Irénée, <i>Adv. h&aelig;r</i>., II, 24; Justin, <i>Dial.
+cum
+Tryphone</i>, 91.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1174_1174" id="Footnote_1174_1174"></a><a
+ href="#FNanchor_1174_1174"><span class="label">[1174]</span></a> Voir
+le <i>graffito</i> précité.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1175_1175" id="Footnote_1175_1175"></a><a
+ href="#FNanchor_1175_1175"><span class="label">[1175]</span></a> Voir
+le texte arabe publié par Kosegarten, <i>Chrest.
+arab</i>., p. 64.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1176_1176" id="Footnote_1176_1176"></a><a
+ href="#FNanchor_1176_1176"><span class="label">[1176]</span></a>
+Spartien, <i>Vie d'Adrien</i>, 10; Vulcatius Gallicanus, <i>Vie
+d'Avidius Cassius</i>, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1177_1177" id="Footnote_1177_1177"></a><a
+ href="#FNanchor_1177_1177"><span class="label">[1177]</span></a>
+Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean,
+XIX, 28-30.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1178_1178" id="Footnote_1178_1178"></a><a
+ href="#FNanchor_1178_1178"><span class="label">[1178]</span></a> Dig.,
+XLVII, xx, <i>De bonis damnat</i>., 6. Adrien limita
+cet usage.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1179_1179" id="Footnote_1179_1179"></a><a
+ href="#FNanchor_1179_1179"><span class="label">[1179]</span></a>
+Matth., XXVII, 36. Cf. <i>Pétrone, Satyr</i>., CXI, CXII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1180_1180" id="Footnote_1180_1180"></a><a
+ href="#FNanchor_1180_1180"><span class="label">[1180]</span></a> Luc,
+XXIII, 34. En général les dernières paroles
+prêtées
+à Jésus, surtout telles que Luc les rapporte,
+prêtent au doute.
+L'intention d'édifier ou de montrer l'accomplissement des
+prophéties s'y
+fait sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise.
+Les
+dernières paroles des condamnés célèbres
+sont toujours recueillies de
+deux ou trois façons complètement différentes par
+les témoins les plus
+rapprochés.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1181_1181" id="Footnote_1181_1181"></a><a
+ href="#FNanchor_1181_1181"><span class="label">[1181]</span></a> Jean,
+XIX, 19-22.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1182_1182" id="Footnote_1182_1182"></a><a
+ href="#FNanchor_1182_1182"><span class="label">[1182]</span></a> Jean,
+XIX, 25 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1183_1183" id="Footnote_1183_1183"></a><a
+ href="#FNanchor_1183_1183"><span class="label">[1183]</span></a> Les
+synoptiques sont d'accord pour placer le groupe
+fidèle &laquo;loin&raquo; de la croix. Jean dit: &laquo;à
+côté,&raquo; dominé par le désir qu'il
+a de s'être approché très-près de la croix
+de Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1184_1184" id="Footnote_1184_1184"></a><a
+ href="#FNanchor_1184_1184"><span class="label">[1184]</span></a>
+Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49,
+55; XXIV, 10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1185_1185" id="Footnote_1185_1185"></a><a
+ href="#FNanchor_1185_1185"><span class="label">[1185]</span></a> Jean,
+XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre
+les deux premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à
+distance,
+&laquo;tous ses amis.&raquo; (XXIII, 49.) L'expression <span
+ title="gnôstoi" lang="el">&#947;&#957;&#969;&#963;&#964;&#959;&#953;</span> peut, il est
+vrai, convenir aux &laquo;parents.&raquo; Luc cependant (II, 44)
+distingue les
+<span title="gnôstoi" lang="el">&#947;&#957;&#969;&#963;&#964;&#959;&#953;</span> des <span
+ title="sungeneis" lang="el">&#963;&#965;&#947;&#947;&#949;&#957;&#949;&#953;&#962;</span>. Ajoutons que les
+meilleurs
+manuscrits portent <span title="oi gnôstoi autô" lang="el">&#959;&#953; &#947;&#957;&#969;&#963;&#964;&#959;&#953;
+&#945;&#965;&#964;&#969;</span>, et non <span title="oi gnôstoi
+
+autô autou" lang="el">&#959;&#953;
+&#947;&#957;&#969;&#963;&#964;&#959;&#953; &#945;&#965;&#964;&#969; &#945;&#965;&#964;&#959;&#965;</span>. Dans les <i>Actes</i> (I, 14), Marie,
+mère
+de Jésus, est mise
+aussi en compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (<i>Évang</i>.,
+II, 35),
+Luc lui prédit qu'un glaive de douleur lui percera le cœur.
+Mais on
+s'explique d'autant moins qu'il l'omette à la croix.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1186_1186" id="Footnote_1186_1186"></a><a
+ href="#FNanchor_1186_1186"><span class="label">[1186]</span></a> C'est
+là, selon moi, un de ces traits où se trahissent
+la personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner
+de
+l'importance. Jean, après la mort de Jésus, paraît
+en effet avoir
+recueilli la mère de son maître, et l'avoir comme
+adoptée (Jean, XIX,
+27). La grande considération dont jouit Marie dans
+l'église naissante le
+porta sans doute à prétendre que Jésus, dont il
+voulait se donner pour
+le disciple favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il
+avait de
+plus cher. La présence auprès de lui de ce
+précieux dépôt lui assurait
+sur les autres apôtres une sorte de préséance, et
+donnait à sa doctrine
+une haute autorité.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1187_1187" id="Footnote_1187_1187"></a><a
+ href="#FNanchor_1187_1187"><span class="label">[1187]</span></a>
+Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1188_1188" id="Footnote_1188_1188"></a><a
+ href="#FNanchor_1188_1188"><span class="label">[1188]</span></a>
+Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût
+pour la conversion des pécheurs, a ici modifié la
+tradition.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1189_1189" id="Footnote_1189_1189"></a><a
+ href="#FNanchor_1189_1189"><span class="label">[1189]</span></a>
+Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1190_1190" id="Footnote_1190_1190"></a><a
+ href="#FNanchor_1190_1190"><span class="label">[1190]</span></a>
+Pétrone, <i>Sat.</i>, CXI et suiv.; Origène, <i>In
+Matth.
+Comment. series</i>, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, <i>op.
+cit.</i>,
+p. 63 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1191_1191" id="Footnote_1191_1191"></a><a
+ href="#FNanchor_1191_1191"><span class="label">[1191]</span></a>
+Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, VIII, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1192_1192" id="Footnote_1192_1192"></a><a
+ href="#FNanchor_1192_1192"><span class="label">[1192]</span></a>
+Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1193_1193" id="Footnote_1193_1193"></a><a
+ href="#FNanchor_1193_1193"><span class="label">[1193]</span></a>
+Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean,
+XIX, 30.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a></h2>
+<h2>JÉSUS AU TOMBEAU.</h2>
+<p>Il était environ
+trois heures de l'après-midi, selon notre manière de
+compter<a name="FNanchor_1194_1194" id="FNanchor_1194_1194"></a><a
+ href="#Footnote_1194_1194" class="fnanchor">[1194]</a>, quand
+Jésus expira. Une loi juive<a name="FNanchor_1195_1195" id="FNanchor_1195_1195"></a><a href="#Footnote_1195_1195"
+ class="fnanchor">[1195]</a> défendait de
+laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée
+du jour de
+l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les
+exécutions faites par
+les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme
+le lendemain
+était le sabbat, et un sabbat d'une solennité
+particulière, les Juifs
+exprimèrent à l'autorité romaine<a
+ name="FNanchor_1196_1196" id="FNanchor_1196_1196"></a><a
+ href="#Footnote_1196_1196" class="fnanchor">[1196]</a> le désir
+que ce saint jour ne fût
+pas souillé par un tel spectacle<a name="FNanchor_1197_1197" id="FNanchor_1197_1197"></a><a href="#Footnote_1197_1197"
+ class="fnanchor">[1197]</a>. On acquiesça à leur
+demande;
+des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort
+des trois condamnés,
+et qu'on les détachât de la croix. Les soldats
+exécutèrent cette
+consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
+prompt que celui de la croix, le <i>crurifragium</i>, brisement des
+jambes<a name="FNanchor_1198_1198" id="FNanchor_1198_1198"></a><a
+ href="#Footnote_1198_1198" class="fnanchor">[1198]</a>, supplice
+ordinaire des esclaves et des prisonniers de
+guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et
+ne jugèrent pas à
+propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour
+enlever
+toute incertitude sur le décès réel de ce
+troisième crucifié, et
+l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le
+côté d'un coup
+de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
+comme un signe de la cessation de vie.</p>
+<p>Jean, qui prétend l'avoir vu<a name="FNanchor_1199_1199" id="FNanchor_1199_1199"></a><a href="#Footnote_1199_1199"
+ class="fnanchor">[1199]</a>, insiste beaucoup sur ce détail. Il
+est évident en effet que des doutes s'élevèrent
+sur la réalité de la
+mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix
+paraissaient aux
+personnes habituées à voir des crucifiements tout
+à fait insuffisantes
+pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de
+crucifiés qui,
+détachés à temps, avaient été
+rappelés à la vie par des cures
+énergiques<a name="FNanchor_1200_1200" id="FNanchor_1200_1200"></a><a
+ href="#Footnote_1200_1200" class="fnanchor">[1200]</a>. Origène
+plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle
+pour expliquer une fin si prompte<a name="FNanchor_1201_1201" id="FNanchor_1201_1201"></a><a href="#Footnote_1201_1201"
+ class="fnanchor">[1201]</a>. Le même étonnement se
+retrouve
+dans le récit de Marc<a name="FNanchor_1202_1202" id="FNanchor_1202_1202"></a><a href="#Footnote_1202_1202"
+ class="fnanchor">[1202]</a>. A vrai dire, la meilleure garantie que
+possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
+soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les
+Juifs fussent
+dès lors préoccupés de la crainte que Jésus
+ne passât pour ressuscité;
+mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien
+mort. Quelle
+qu'ait pu être à certaines époques la
+négligence des anciens en tout ce
+qui était constatation légale et conduite stricte des
+affaires, on ne
+peut croire que les intéressés n'aient pas pris à
+cet égard quelques
+précautions<a name="FNanchor_1203_1203" id="FNanchor_1203_1203"></a><a
+ href="#Footnote_1203_1203" class="fnanchor">[1203]</a>.</p>
+<p>Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû
+rester suspendu
+pour devenir la proie des oiseaux<a name="FNanchor_1204_1204" id="FNanchor_1204_1204"></a><a href="#Footnote_1204_1204"
+ class="fnanchor">[1204]</a>. Selon la loi juive, enlevé le
+soir, il eût été déposé dans le lieu
+infâme destiné à la sépulture des
+suppliciés<a name="FNanchor_1205_1205" id="FNanchor_1205_1205"></a><a
+ href="#Footnote_1205_1205" class="fnanchor">[1205]</a>. Si
+Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
+Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait
+passée de cette
+seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu
+de succès à
+Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de
+quelques personnes
+considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans
+s'avouer
+ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
+personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (<i>Ha-ramathaïm</i><a
+ name="FNanchor_1206_1206" id="FNanchor_1206_1206"></a><a
+ href="#Footnote_1206_1206" class="fnanchor">[1206]</a>),
+alla le soir demander le corps au procurateur<a
+ name="FNanchor_1207_1207" id="FNanchor_1207_1207"></a><a
+ href="#Footnote_1207_1207" class="fnanchor">[1207]</a>. Joseph
+était un
+homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine,
+à cette
+époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du
+supplicié à qui
+le réclamait<a name="FNanchor_1208_1208" id="FNanchor_1208_1208"></a><a
+ href="#Footnote_1208_1208" class="fnanchor">[1208]</a>. Pilate, qui
+ignorait la circonstance du
+<i>crurifragium</i>, s'étonna que Jésus fût
+sitôt mort, et fit venir le
+centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce
+qu'il en était.
+Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate
+accorda à Joseph
+l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était
+déjà descendu de la
+croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.</p>
+<p>Un autre ami secret, Nicodème<a name="FNanchor_1209_1209" id="FNanchor_1209_1209"></a><a href="#Footnote_1209_1209"
+ class="fnanchor">[1209]</a>, que déjà nous avons vu plus
+d'une
+fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva
+à ce moment.
+Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires
+l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus
+selon la coutume
+juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la
+myrrhe
+et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient
+présentes<a name="FNanchor_1210_1210" id="FNanchor_1210_1210"></a><a
+ href="#Footnote_1210_1210" class="fnanchor">[1210]</a>, et sans
+doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.</p>
+<p>Il était tard, et tout cela se fit fort à la
+hâte. On n'avait pas encore
+choisi le lieu où on déposerait le corps d'une
+manière définitive. Ce
+transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure
+avancée et
+entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient
+encore
+avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida
+donc
+pour une sépulture provisoire<a name="FNanchor_1211_1211" id="FNanchor_1211_1211"></a><a href="#Footnote_1211_1211"
+ class="fnanchor">[1211]</a>. Il y avait près de là, dans
+un
+jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui
+n'avait jamais
+servi. Il appartenait probablement à quelque affilié<a
+ name="FNanchor_1212_1212" id="FNanchor_1212_1212"></a><a
+ href="#Footnote_1212_1212" class="fnanchor">[1212]</a>. Les grottes
+funéraires, quand elles étaient destinées à
+un seul cadavre, se
+composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
+était marquée par une auge ou couchette
+évidée dans la paroi et
+surmontée d'un arceau<a name="FNanchor_1213_1213" id="FNanchor_1213_1213"></a><a href="#Footnote_1213_1213"
+ class="fnanchor">[1213]</a>. Comme ces grottes étaient
+creusées dans le
+flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte
+était
+fermée par une pierre très-difficile à manier. On
+déposa Jésus dans le
+caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de
+revenir pour
+lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain
+étant un
+sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain<a
+ name="FNanchor_1214_1214" id="FNanchor_1214_1214"></a><a
+ href="#Footnote_1214_1214" class="fnanchor">[1214]</a>.</p>
+<p>Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement
+remarqué comment le
+corps était posé. Elles employèrent les heures de
+la soirée qui leur
+restaient à faire de nouveaux préparatifs pour
+l'embaumement. Le samedi,
+tout le monde se reposa<a name="FNanchor_1215_1215" id="FNanchor_1215_1215"></a><a href="#Footnote_1215_1215"
+ class="fnanchor">[1215]</a>.</p>
+<p>Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première,
+vinrent de
+très-bonne heure au tombeau<a name="FNanchor_1216_1216" id="FNanchor_1216_1216"></a><a href="#Footnote_1216_1216"
+ class="fnanchor">[1216]</a>. La pierre était
+déplacée de
+l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit
+où on l'avait mis. En
+même temps, les bruits les plus étranges se
+répandirent dans la
+communauté chrétienne. Le cri: &laquo;Il est
+ressuscité!&raquo; courut parmi les
+disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une
+créance
+facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de
+l'histoire des
+apôtres que nous aurons à examiner ce point et à
+rechercher l'origine
+des légendes relatives à la résurrection. La vie
+de Jésus, pour
+l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la
+trace
+qu'il avait laissée dans le cœur de ses disciples et de
+quelques amies
+dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux
+vivant et
+consolateur. Son corps avait-il été enlevé<a
+ name="FNanchor_1217_1217" id="FNanchor_1217_1217"></a><a
+ href="#Footnote_1217_1217" class="fnanchor">[1217]</a>, ou bien
+l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore
+après coup l'ensemble de
+récits par lesquels on chercha à établir la foi
+à la résurrection? C'est
+ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à
+jamais.
+Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala<a
+ name="FNanchor_1218_1218" id="FNanchor_1218_1218"></a><a
+ href="#Footnote_1218_1218" class="fnanchor">[1218]</a> joua
+dans cette circonstance un rôle capital<a
+ name="FNanchor_1219_1219" id="FNanchor_1219_1219"></a><a
+ href="#Footnote_1219_1219" class="fnanchor">[1219]</a>. Pouvoir divin
+de l'amour!
+moments sacrés où la passion d'une hallucinée
+donne au monde un Dieu
+ressuscité!</p>
+<div class="footnotes">
+<p style="font-weight: bold;"><br/>
+NOTES:</p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1194_1194" id="Footnote_1194_1194"></a><a
+ href="#FNanchor_1194_1194"><span class="label">[1194]</span></a>
+Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp.
+Jean, XIX, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1195_1195" id="Footnote_1195_1195"></a><a
+ href="#FNanchor_1195_1195"><span class="label">[1195]</span></a> <i>Deutéron.</i>,
+XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv.
+Cf. Jos., <i>B.J.</i>, IV, v, 2; Mischna, <i>Sanhédrin</i>,
+VI, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1196_1196" id="Footnote_1196_1196"></a><a
+ href="#FNanchor_1196_1196"><span class="label">[1196]</span></a> Jean
+dit: &laquo;à Pilate&raquo;; mais cela ne se peut, car Marc
+(XV, 44-45) veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de
+Jésus.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1197_1197" id="Footnote_1197_1197"></a><a
+ href="#FNanchor_1197_1197"><span class="label">[1197]</span></a>
+Comparez Philon, <i>In Flaccum</i>,&sect; 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1198_1198" id="Footnote_1198_1198"></a><a
+ href="#FNanchor_1198_1198"><span class="label">[1198]</span></a> Il
+n'y a pas d'autre exemple du <i>crurifragium</i> appliqué
+à la suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger
+les tortures du
+patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage
+d'Ibn-Hischâm,
+traduit dans la <i>Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes</i>,
+I, p.
+99-100.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1199_1199" id="Footnote_1199_1199"></a><a
+ href="#FNanchor_1199_1199"><span class="label">[1199]</span></a> Jean,
+XIX, 31-35.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1200_1200" id="Footnote_1200_1200"></a><a
+ href="#FNanchor_1200_1200"><span class="label">[1200]</span></a>
+Hérodote, VII, 194; Jos., <i>Vila</i>, 75.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1201_1201" id="Footnote_1201_1201"></a><a
+ href="#FNanchor_1201_1201"><span class="label">[1201]</span></a> <i>In
+Matth. Comment. series</i>, 140.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1202_1202" id="Footnote_1202_1202"></a><a
+ href="#FNanchor_1202_1202"><span class="label">[1202]</span></a> Marc,
+XV, 44-45.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1203_1203" id="Footnote_1203_1203"></a><a
+ href="#FNanchor_1203_1203"><span class="label">[1203]</span></a> Les
+besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus
+tard à exagérer ces précautions, surtout quand les
+Juifs eurent adopté
+pour système de soutenir que le corps de Jésus avait
+été volé. Matth.,
+XXVII, 62 et suiv.; XXVIII, 11-15.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1204_1204" id="Footnote_1204_1204"></a><a
+ href="#FNanchor_1204_1204"><span class="label">[1204]</span></a>
+Horace, <i>Epîtres</i>, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77;
+Lucain,
+VI, 544; Plaute, <i>Miles glor.</i>, II, IV, 19; Artémidore, <i>Onir.</i>,
+II, 53;
+Pline, XXXVI, 24; Plutarque, <i>Vie de Cléomène</i>, 39;
+Pétrone, <i>Sat.</i>,
+CXI-CXII.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1205_1205" id="Footnote_1205_1205"></a><a
+ href="#FNanchor_1205_1205"><span class="label">[1205]</span></a>
+Mischna, <i>Sanhédrin</i>, VI, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1206_1206" id="Footnote_1206_1206"></a><a
+ href="#FNanchor_1206_1206"><span class="label">[1206]</span></a>
+Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans
+la tribu d'Ephraïm.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1207_1207" id="Footnote_1207_1207"></a><a
+ href="#FNanchor_1207_1207"><span class="label">[1207]</span></a>
+Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc,
+XXIII, 50 et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1208_1208" id="Footnote_1208_1208"></a><a
+ href="#FNanchor_1208_1208"><span class="label">[1208]</span></a>
+Digeste, XLVIII, XXIV, <i>De cadaveribus punitorum</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1209_1209" id="Footnote_1209_1209"></a><a
+ href="#FNanchor_1209_1209"><span class="label">[1209]</span></a> Jean,
+XIX, 39 et suiv.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1210_1210" id="Footnote_1210_1210"></a><a
+ href="#FNanchor_1210_1210"><span class="label">[1210]</span></a>
+Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1211_1211" id="Footnote_1211_1211"></a><a
+ href="#FNanchor_1211_1211"><span class="label">[1211]</span></a> Jean,
+XIX, 41-42.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1212_1212" id="Footnote_1212_1212"></a><a
+ href="#FNanchor_1212_1212"><span class="label">[1212]</span></a> Une
+tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme
+propriétaire du caveau Joseph d'Arimathie lui-même.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1213_1213" id="Footnote_1213_1213"></a><a
+ href="#FNanchor_1213_1213"><span class="label">[1213]</span></a> Le
+caveau qui, à l'époque de Constantin, fut
+considéré
+comme le tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le
+conclure de la description d'Arculfe (dans Mabillon, <i>Acta SS. Ord.
+S.
+Bened.</i>, sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui
+restent à Jérusalem dans le clergé grec sur
+l'état du rocher
+actuellement dissimulé par l'édicule du
+Saint-Sépulcre. Mais les indices
+sur lesquels on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau
+avec
+celui du Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, <i>H.E.</i>,
+II, 1). Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme
+à peu
+près exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun
+caractère bien
+sérieux d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a
+été totalement
+modifié.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1214_1214" id="Footnote_1214_1214"></a><a
+ href="#FNanchor_1214_1214"><span class="label">[1214]</span></a> Luc,
+XXIII, 56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1215_1215" id="Footnote_1215_1215"></a><a
+ href="#FNanchor_1215_1215"><span class="label">[1215]</span></a> Luc,
+XXIII, 54-56.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1216_1216" id="Footnote_1216_1216"></a><a
+ href="#FNanchor_1216_1216"><span class="label">[1216]</span></a>
+Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean,
+XX, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1217_1217" id="Footnote_1217_1217"></a><a
+ href="#FNanchor_1217_1217"><span class="label">[1217]</span></a> Voir
+Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1218_1218" id="Footnote_1218_1218"></a><a
+ href="#FNanchor_1218_1218"><span class="label">[1218]</span></a> Elle
+avait été possédée de sept démons
+(Marc, XVI, 9;
+Luc, VIII, 2).</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1219_1219" id="Footnote_1219_1219"></a><a
+ href="#FNanchor_1219_1219"><span class="label">[1219]</span></a> Cela
+est sensible surtout dans les versets 9 et suivants
+du chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
+évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8,
+après laquelle
+s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième
+évangile (XX, 1-2,
+11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin
+primitif de
+la résurrection.</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a></h2>
+<h2>SORT DES ENNEMIS DE
+JÉSUS.</h2>
+<p>Selon le calcul que
+nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de
+notre ère<a name="FNanchor_1220_1220" id="FNanchor_1220_1220"></a><a
+ href="#Footnote_1220_1220" class="fnanchor">[1220]</a>. Elle ne peut
+en tout cas être ni antérieure à l'an 29,
+la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé
+l'an 28<a name="FNanchor_1221_1221" id="FNanchor_1221_1221"></a><a
+ href="#Footnote_1221_1221" class="fnanchor">[1221]</a>, ni
+postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble,
+avant Pâque,
+Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions<a
+ name="FNanchor_1222_1222" id="FNanchor_1222_1222"></a><a
+ href="#Footnote_1222_1222" class="fnanchor">[1222]</a>. La
+mort de Jésus paraît du reste avoir été tout
+à fait étrangère à ces deux
+destitutions<a name="FNanchor_1223_1223" id="FNanchor_1223_1223"></a><a
+ href="#Footnote_1223_1223" class="fnanchor">[1223]</a>. Dans sa
+retraite, Pilate ne songea probablement pas
+un moment à l'épisode oublié qui devait
+transmettre sa triste renommée à
+la postérité la plus lointaine. Quant à
+Kaïapha, il eut pour successeur
+Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait
+joué dans le
+procès de Jésus le rôle principal. La famille
+sadducéenne de Hanan garda
+encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
+de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre
+acharnée
+qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme,
+qui lui
+dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
+martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
+siècle<a name="FNanchor_1224_1224" id="FNanchor_1224_1224"></a><a
+ href="#Footnote_1224_1224" class="fnanchor">[1224]</a>. Le vrai
+coupable de la mort de Jésus finit sa vie au
+comble des honneurs et de la considération, sans avoir
+douté un instant
+qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils
+continuèrent de
+régner autour du temple, à grand'peine
+réprimés par les
+procurateurs<a name="FNanchor_1225_1225" id="FNanchor_1225_1225"></a><a
+ href="#Footnote_1225_1225" class="fnanchor">[1225]</a> et bien des
+fois se passant de leur consentement pour
+satisfaire leurs instincts violents et hautains.</p>
+<p>Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la
+scène politique.
+Hérode Agrippa ayant été élevé
+à la dignité de roi par Caligula, la
+jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans
+cesse pressé par
+cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il
+souffrait
+un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence
+naturelle
+et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait
+d'obtenir
+son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal.
+Desservi
+par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut
+destitué, et traîna
+le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne.
+Hérodiade le
+suivit dans ses disgrâces<a name="FNanchor_1226_1226" id="FNanchor_1226_1226"></a><a href="#Footnote_1226_1226"
+ class="fnanchor">[1226]</a>. Cent ans au moins devaient encore
+s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu,
+revînt
+dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs
+tombeaux le meurtre de
+Jean-Baptiste.</p>
+<p>Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles
+coururent
+sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait
+acheté un
+champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du
+mont
+Sion, un endroit nommé <i>Hakeldama</i> (le champ du sang)<a
+ name="FNanchor_1227_1227" id="FNanchor_1227_1227"></a><a
+ href="#Footnote_1227_1227" class="fnanchor">[1227]</a>. On supposa
+que c'était la propriété acquise par le
+traître<a name="FNanchor_1228_1228" id="FNanchor_1228_1228"></a><a
+ href="#Footnote_1228_1228" class="fnanchor">[1228]</a>. Selon une
+tradition, il se tua<a name="FNanchor_1229_1229" id="FNanchor_1229_1229"></a><a
+ href="#Footnote_1229_1229" class="fnanchor">[1229]</a>. Selon une
+autre, il fit dans son champ une
+chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent
+terre<a name="FNanchor_1230_1230" id="FNanchor_1230_1230"></a><a
+ href="#Footnote_1230_1230" class="fnanchor">[1230]</a>. Selon
+d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
+accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
+châtiment du ciel<a name="FNanchor_1231_1231" id="FNanchor_1231_1231"></a><a href="#Footnote_1231_1231"
+ class="fnanchor">[1231]</a>. Le désir de montrer dans Judas
+l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
+perfide<a name="FNanchor_1232_1232" id="FNanchor_1232_1232"></a><a
+ href="#Footnote_1232_1232" class="fnanchor">[1232]</a> a pu donner
+lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans
+son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
+pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient
+le
+bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine
+qui pesait
+sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où
+l'on vit le doigt du
+ciel.</p>
+<p>Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du
+reste, bien
+éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la
+catastrophe que le
+judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que
+beaucoup plus
+tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois
+d'intolérance. L'empire
+était certes plus loin encore de soupçonner que son futur
+destructeur
+était né. Pendant près de trois cents ans, il
+suivra sa voie sans se
+douter qu'à côté de lui croissent des principes
+destinés à faire subir
+au monde une complète transformation. A la fois
+théocratique et
+démocratique, l'idée jetée par Jésus dans
+le monde fut, avec l'invasion
+des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'œuvre des
+Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à
+participer au royaume
+de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion
+était désormais en
+principe séparée de l'État. Les droits de la
+conscience, soustraits à la
+loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le
+&laquo;pouvoir
+spirituel.&raquo; Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son
+origine; durant des
+siècles, les évêques ont été des
+princes et le pape a été un roi.
+L'empire prétendu des âmes s'est montré à
+diverses reprises comme une
+affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le
+bûcher.
+Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits,
+où le domaine
+des choses de l'esprit cessera de s'appeler un &laquo;pouvoir&raquo;
+pour s'appeler
+une &laquo;liberté.&raquo; Sorti de la conscience d'un homme du
+peuple, éclos devant
+le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le
+christianisme fut
+empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il
+fut le
+premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment
+populaire,
+l'avènement des simples de cœur, l'inauguration du beau comme
+le peuple
+l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés
+aristocratiques de
+l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.</p>
+<p>Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de
+Jésus (il ne
+fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait
+en
+porter lourdement la responsabilité. En présidant
+à la scène du
+Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une
+légende pleine
+d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le
+tour du monde,
+légende où les autorités constituées jouent
+un rôle odieux, où c'est
+l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police
+se liguent
+contre la vérité. Séditieuse au plus haut
+degré, l'histoire de la
+Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra
+les
+aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
+l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes
+les puissances
+établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées.
+Comment prendre à
+l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand
+on a sur la
+conscience la grande méprise de Gethsémani<a
+ name="FNanchor_1233_1233" id="FNanchor_1233_1233"></a><a
+ href="#Footnote_1233_1233" class="fnanchor">[1233]</a>?</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1220_1220" id="Footnote_1220_1220"></a><a
+ href="#FNanchor_1220_1220"><span class="label">[1220]</span></a> L'an
+33 répond bien à une des données du
+problème,
+savoir que le 14 de nisan ait été un vendredi. Si on
+rejette l'an 33,
+pour trouver une année qui remplisse ladite condition, il faut
+au moins
+remonter à l'an 29 ou descendre à l'an 36.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1221_1221" id="Footnote_1221_1221"></a><a
+ href="#FNanchor_1221_1221"><span class="label">[1221]</span></a> Luc,
+III, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1222_1222" id="Footnote_1222_1222"></a><a
+ href="#FNanchor_1222_1222"><span class="label">[1222]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XVIII, IV, 2 et 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1223_1223" id="Footnote_1223_1223"></a><a
+ href="#FNanchor_1223_1223"><span class="label">[1223]</span></a>
+L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle
+d'un apocryphe sans valeur (V. Thilo, <i>Cod. apocr., N.T.</i>, p. 813
+et
+suiv.). Le suicide de Pilate (Eusèbe, <i>H.E.</i>, II, 7; <i>Chron.</i>,
+ad ann. 1
+Caii) paraît aussi provenir d'actes légendaires.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1224_1224" id="Footnote_1224_1224"></a><a
+ href="#FNanchor_1224_1224"><span class="label">[1224]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XX, IV, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1225_1225" id="Footnote_1225_1225"></a><a
+ href="#FNanchor_1225_1225"><span class="label">[1225]</span></a> Jos.,
+<i>l.c.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1226_1226" id="Footnote_1226_1226"></a><a
+ href="#FNanchor_1226_1226"><span class="label">[1226]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XVIII, vii, 1, 2; <i>B.J.</i>, II, ix, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1227_1227" id="Footnote_1227_1227"></a><a
+ href="#FNanchor_1227_1227"><span class="label">[1227]</span></a> S.
+Jérôme, <i>De situ et nom. loc. hebr.</i>, au mot
+<i>Acheldama</i>. Eusèbe (<i>ibid.</i>) dit au nord. Mais les
+Itinéraires
+confirment la leçon de S. Jérôme. La tradition qui
+nomme <i>Haceldama</i> la
+nécropole située au bas de la vallée de Hinnom
+remonte au moins à
+l'époque de Constantin.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1228_1228" id="Footnote_1228_1228"></a><a
+ href="#FNanchor_1228_1228"><span class="label">[1228]</span></a> <i>Act.</i>,
+I, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur,
+a ici donné un tour moins satisfaisant à la tradition,
+afin d'y
+rattacher la circonstance d'un cimetière pour les
+étrangers, qui se
+trouvait près de là.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1229_1229" id="Footnote_1229_1229"></a><a
+ href="#FNanchor_1229_1229"><span class="label">[1229]</span></a>
+Matth., XXVII, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1230_1230" id="Footnote_1230_1230"></a><a
+ href="#FNanchor_1230_1230"><span class="label">[1230]</span></a> <i>Act.</i>,
+1. c.; Papias, dans Oecumenius, <i>Enarr. in Act.
+Apost.</i>, II, et dans Fr. Münter, <i>Fragm. Patrum gr&aelig;c.</i>
+(Hafni&aelig;, 1788),
+fasc. I, p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1231_1231" id="Footnote_1231_1231"></a><a
+ href="#FNanchor_1231_1231"><span class="label">[1231]</span></a>
+Papias, dans Münter, <i>l. c.</i>; Théophylacte, <i>l. c.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1232_1232" id="Footnote_1232_1232"></a><a
+ href="#FNanchor_1232_1232"><span class="label">[1232]</span></a>
+Psaumes LXIX et CIX.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1233_1233" id="Footnote_1233_1233"></a><a
+ href="#FNanchor_1233_1233"><span class="label">[1233]</span></a> Ce
+sentiment populaire vivait encore en Bretagne au
+temps de mon enfance. Le gendarme y était
+considéré, comme ailleurs le
+juif, avec une sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui
+arrêta
+Jésus!</p>
+<div class="footnotes">
+<div class="footnote"></div>
+</div>
+<hr style="width: 45%;"/>
+</div>
+</div>
+<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a></h2>
+<h2>CARACTÈRE
+ESSENTIEL DE L'&#338;UVRE DE JÉSUS.</h2>
+<p>Jésus, on le
+voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
+Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de
+l'orthodoxie le portât à
+admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus
+d'une
+fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois
+on le surprenne en
+rapports bienveillants avec des infidèles<a
+ name="FNanchor_1234_1234" id="FNanchor_1234_1234"></a><a
+ href="#Footnote_1234_1234" class="fnanchor">[1234]</a>, on peut dire
+que sa vie
+s'écoula tout entière dans le petit monde,
+très-fermé, où il était né.
+Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
+figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore
+d'une
+façon indirecte, à propos des mouvements séditieux
+provoqués par sa
+doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient
+l'objet<a name="FNanchor_1235_1235" id="FNanchor_1235_1235"></a><a
+ href="#Footnote_1235_1235" class="fnanchor">[1235]</a>.
+Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une
+impression bien
+durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui.
+Josèphe,
+né l'an 37 et écrivant dans les dernières
+années du siècle, mentionne
+son exécution en quelques lignes<a name="FNanchor_1236_1236" id="FNanchor_1236_1236"></a><a href="#Footnote_1236_1236"
+ class="fnanchor">[1236]</a>, comme un événement
+d'importance
+secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps,
+il omet les
+chrétiens<a name="FNanchor_1237_1237" id="FNanchor_1237_1237"></a><a
+ href="#Footnote_1237_1237" class="fnanchor">[1237]</a>. La <i>Mischna</i>,
+d'un autre côté, n'offre aucune trace de
+l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où
+le fondateur du
+christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du
+IV<sup>e</sup> ou du V<sup>e</sup>
+siècle<a name="FNanchor_1238_1238" id="FNanchor_1238_1238"></a><a
+ href="#Footnote_1238_1238" class="fnanchor">[1238]</a>. L'œuvre
+essentielle de Jésus fut de créer autour de lui
+un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
+et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine.
+S'être fait
+aimer, &laquo;à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas
+de l'aimer,&raquo; voilà
+le chef-d'œuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses
+contemporains<a name="FNanchor_1239_1239" id="FNanchor_1239_1239"></a><a
+ href="#Footnote_1239_1239" class="fnanchor">[1239]</a>. Sa doctrine
+était quelque chose de si peu
+dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à
+la faire écrire. On
+était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en
+s'attachant
+à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt
+recueillies de
+souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait
+laissée,
+furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de
+dogmes, un
+faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit
+nouveau.
+Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs
+de
+l'Église grecque, qui, à partir du IV<sup>e</sup>
+siècle,
+engagèrent le
+christianisme dans une voie de puériles discussions
+métaphysiques, et,
+d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui
+voulurent
+tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une
+&laquo;Somme&raquo; colossale.
+Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu,
+voilà, ce qui s'appela
+d'abord être chrétien.</p>
+<p>On comprend de la sorte comment, par une destinée
+exceptionnelle, le
+christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit
+siècles, avec
+le caractère d'une religion universelle et éternelle.
+C'est qu'en effet
+la religion de Jésus est à quelques égards la
+religion définitive. Fruit
+d'un mouvement des âmes parfaitement spontané,
+dégagé à sa naissance de
+toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans
+pour la liberté
+de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont
+suivi,
+recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
+renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le
+royaume de Dieu, tel
+que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition
+surnaturelle
+que les premiers chrétiens espéraient voir éclater
+dans les nues. Mais
+le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le
+nôtre. Son
+parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie
+détachée et
+vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures,
+où se trouve ce qu'on
+demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de
+Dieu, la
+pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde,
+la
+liberté enfin, que la société réelle exclut
+comme une impossibilité, et
+qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le
+grand
+maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu
+idéal est encore
+Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de
+l'esprit; le premier, il
+a dit, au moins par ses actes: &laquo;Mon royaume n'est pas de ce
+monde.&raquo; La
+fondation de la vraie religion est bien son œuvre. Après lui,
+il n'y a
+plus qu'à développer et à féconder.</p>
+<p>&laquo;Christianisme&raquo; est ainsi devenu presque synonyme de
+&laquo;religion.&raquo; Tout ce
+qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition
+chrétienne sera
+stérile. Jésus a fondé la religion dans
+l'humanité, comme Socrate y a
+fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la
+science. Il y a eu de
+la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
+Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
+d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur
+le fondement qu'ils ont
+posé. De même, avant Jésus, la pensée
+religieuse avait traversé bien des
+révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes
+conquêtes: on n'est
+pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
+Jésus a créée; il a fixé pour toujours
+l'idée du culte pur. La religion
+de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église
+a eu ses époques et
+ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu
+ou qui
+n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue,
+n'excluant
+rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses
+symboles ne
+sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles
+d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement
+une proposition
+théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi
+sont des
+travestissements de l'idée de Jésus, à peu
+près comme la scolastique du
+moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une
+science
+achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il
+eût assisté aux
+débats de l'école, eût répudié cette
+doctrine étroite; il eût été du
+parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
+son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs.
+De même, si Jésus
+revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux
+qui
+prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de
+catéchisme,
+mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire
+éternelle, dans tous
+les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première
+pierre. Il se peut
+que, dans la &laquo;Physique&raquo; et dans la
+&laquo;Météorologie&raquo; des temps modernes, il
+ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces
+titres;
+Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
+Quelles que puissent être les transformations du dogme,
+Jésus restera en
+religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne
+ne sera
+pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne
+nous rattachions en
+religion à la grande ligne intellectuelle et morale en
+tête de laquelle
+brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes
+chrétiens, même quand
+nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition
+chrétienne qui nous a précédés.</p>
+<p>Et cette grande fondation fut bien l'œuvre personnelle de
+Jésus. Pour
+s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait
+été adorable. L'amour
+ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
+Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son
+entourage, que nous
+devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi,
+l'enthousiasme,
+la constance de la première génération
+chrétienne ne s'expliquent qu'en
+supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de
+proportions
+colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges
+de foi, deux
+impressions également funestes à la bonne critique
+historique s'élèvent
+dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces
+créations trop
+impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui
+souvent a été
+l'œuvre d'une volonté puissante et d'un esprit
+supérieur. D'un autre
+côté, on se refuse à voir des hommes comme nous
+dans les auteurs de ces
+mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de
+l'humanité. Prenons
+un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son
+sein.
+Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne
+sauraient nous
+donner aucune idée de ce que valait l'homme à des
+époques où
+l'originalité de chacun avait pour se développer un champ
+plus libre.
+Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de
+nos
+capitales, sortant de là de temps en temps pour se
+présenter aux palais
+des souverains, forçant la consigne et, d'un ton
+impérieux, annonçant
+aux rois l'approche des révolutions dont il a été
+le promoteur. Cette
+idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie.
+Élie le
+Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
+prédication de Jésus, sa libre activité en
+Galilée ne sortent pas moins
+complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes
+habitués.
+Dégagées de nos conventions polies, exemptes de
+l'éducation uniforme qui
+nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces
+âmes
+entières portaient dans l'action une énergie surprenante.
+Elles nous
+apparaissent comme les géants d'un âge
+héroïque qui n'aurait pas eu de
+réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là
+étaient nos frères; ils eurent
+notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle
+de Dieu
+était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné
+par les liens de fer
+d'une société mesquine et condamnée à une
+irrémédiable médiocrité.</p>
+<p>Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la
+personne de
+Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des
+défiances exagérées en
+présence d'une légende qui nous tient toujours dans un
+monde surhumain.
+La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles.
+A-t-on
+jamais douté cependant de l'existence et du rôle de
+François d'Assise?
+Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
+doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non
+à celui que la
+légende a déifié. L'inégalité des
+hommes est bien plus marquée en
+Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au
+milieu
+d'une atmosphère générale de
+méchanceté, des caractères dont la grandeur
+nous étonne. Bien loin que Jésus ait été
+créé par ses disciples, Jésus
+apparaît en tout comme supérieur à ses disciples.
+Ceux-ci, saint Paul et
+saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni
+génie. Saint
+Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus,
+et quant à
+saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle,
+très-élève en un sens,
+fut loin d'être à tous égards irréprochable.
+De là l'immense supériorité
+des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament.
+De là cette
+chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de
+Jésus à celle
+des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui
+nous ont légué l'image de
+Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que
+sans cesse
+ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs
+écrits sont
+pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un
+discours
+d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne
+le comprennent pas,
+et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne
+saisissent
+qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin
+d'avoir été embelli par
+ses biographes, a été diminué par eux. La
+critique, pour le retrouver
+tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de
+méprises, provenant de la
+médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint
+comme ils le
+concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en
+réalité
+amoindri.</p>
+<p>Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois
+froissées dans cette
+légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel,
+au milieu
+d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques
+égards, sont
+plus conformes à notre goût. L'honnête et suave
+Marc-Aurèle, l'humble et
+doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts
+de quelques
+erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité
+profonde, eut
+un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême
+délicatesse dans
+l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité
+absolue et notre
+amour désintéressé de l'idée pure, nous
+avons fondé, nous tous qui avons
+voué notre vie à la science, un nouvel idéal de
+moralité. Mais les
+appréciations de l'histoire générale ne doivent
+pas se renfermer dans
+des considérations de mérite personnel.
+Marc-Aurèle et ses nobles
+maîtres ont été sans action durable sur le monde.
+Marc-Aurèle laisse
+après lui des livres délicieux, un fils exécrable,
+un monde qui s'en va.
+Jésus reste pour l'humanité un principe
+inépuisable de renaissances
+morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
+sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende
+miraculeuse, devait
+avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison.
+&laquo;Socrate,
+disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
+ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu<a
+ name="FNanchor_1240_1240" id="FNanchor_1240_1240"></a><a
+ href="#Footnote_1240_1240" class="fnanchor">[1240]</a>.&raquo; La
+religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part
+d'ascétisme,
+de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après
+les Antonins, faire une
+religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
+saints, écrire la &laquo;Vie édifiante&raquo; de
+Pythagore et de Plotin, leur prêter
+une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des
+pouvoirs
+surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle
+ni créance ni
+autorité.</p>
+<p>Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos
+mesquines
+susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes,
+pourrait faire ce
+qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique
+sainte Thérèse?
+Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands
+écarts de la
+nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie
+du
+cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de
+moralité un
+commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour
+parmi
+les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
+tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que
+bien
+portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont
+répandues de
+nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave
+nos jugements
+historiques dans les questions de ce genre. Un état où
+l'on dit des
+choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se
+produit sans que la
+volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme
+à être
+séquestré comme halluciné. Autrefois, cela
+s'appelait prophétie et
+inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à
+l'état de
+fièvre; toute création éminente entraîne une
+rupture d'équilibre, un
+état violent pour l'être qui la tire de lui.</p>
+<p>Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une œuvre trop
+complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un
+sens, l'humanité
+entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne
+reçoive
+quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
+synchronismes étranges, qui font que, sans avoir
+communiqué entre elles,
+des fractions fort éloignées de l'espèce humaine
+arrivent en même temps
+à des idées et à des imaginations presque
+identiques. Au XIII<sup>e</sup> siècle,
+les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
+scolastique, et à peu près la même scolastique, de
+York à Samarkand; au
+XIV<sup>e</sup> siècle, tout le monde se livre au goût de
+l'allégorie mystique, en
+Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVI<sup>e</sup>, l'art se
+développe d'une
+façon
+toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands
+Mogols,
+sans que saint Thomas, Barhébr&aelig;us, les rabbins de
+Narbonne, les
+<i>motécallémin</i> de Bagdad se soient connus, sans que
+Dante et Pétrarque
+aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des
+écoles de Pérouse ou de
+Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes
+influences morales
+courant le monde, à la manière des
+épidémies, sans distinction de
+frontière et de race. Le commerce des idées dans
+l'espèce humaine ne
+s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct.
+Jésus
+ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait
+lu
+aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
+plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât,
+venait du bouddhisme, du
+parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
+secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les
+diverses
+portions de l'humanité. Le grand homme, par un
+côté, reçoit tout de son
+temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion
+fondée
+par Jésus a été la conséquence naturelle de
+ce qui avait précédé, ce
+n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
+raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire
+conforme aux instincts
+et aux besoins du cœur en un siècle donné.</p>
+<p>Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au
+judaïsme et que sa
+grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
+n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don
+particulier
+semble avoir été de contenir dans son sein les
+extrêmes du bien et du
+mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort
+comme Socrate
+sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen
+âge, comme
+Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIII<sup>e</sup>
+siècle. On
+est de
+son siècle et de sa race, même quand on réagit
+contre son siècle et sa
+race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il
+représente la
+rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à
+cet égard
+puisse prêter à quelque équivoque, la direction
+générale du
+christianisme après lui n'en permet pas. La marche
+générale du
+christianisme a été de s'éloigner de plus en plus
+du judaïsme. Son
+perfectionnement consistera à revenir à Jésus,
+mais non certes à revenir
+au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc
+entière; sa
+gloire n'admet aucun légitime partageant.</p>
+<p>Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le
+succès de
+cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne
+secondent que
+ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de
+l'humanité
+a son époque privilégiée, où elle atteint
+la perfection par une sorte
+d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de
+réflexion ne
+réussit à produire ensuite les chefs-d'œuvre que la
+nature crée à ces
+moments-là par des génies inspirés. Ce que les
+beaux siècles de la Grèce
+furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de
+Jésus le fut
+pour la religion. La société juive offrait l'état
+intellectuel et moral
+le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais
+traversé. C'était
+vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la
+conspiration de mille forces cachées, où les belles
+âmes trouvent pour
+les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde,
+délivré de
+la tyrannie fort étroite des petites républiques
+municipales, jouissait
+d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir
+d'une façon
+désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut
+toujours moins
+pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de
+l'empire. Nos
+petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières
+que la mort pour
+les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois
+ans, put
+mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit
+vingt fois devant
+les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal
+de la
+médecine eussent suffi pour couper court à sa
+carrière. La dynastie
+incrédule des Hérodes, d'un autre côté,
+s'occupait peu des mouvements
+religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût
+été probablement arrêté dès ses
+premiers pas. Un novateur, dans un tel état de
+société, ne risquait que
+la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour
+l'avenir.
+Qu'on se figure Jésus, réduit à porter
+jusqu'à soixante ou soixante-dix
+ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste,
+s'usant peu à
+peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout
+favorise ceux qui sont
+marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte
+d'entraînement
+invincible et d'ordre fatal.</p>
+<p>Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au
+destin du
+monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que
+Jésus ait
+absorbé tout le divin, ou lui ait été
+adéquat (pour employer
+l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est
+l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand
+pas vers le
+divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage
+d'êtres bas,
+égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul
+que leur égoïsme est plus
+réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme
+vulgarité, des colonnes
+s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble
+destinée. Jésus est
+la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où
+il vient et
+où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y
+a de bon et
+d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été
+impeccable; il a vaincu les
+mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a
+conforté,
+si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce
+n'est
+celui que chacun porte en son cœur. De même que plusieurs de ses
+grands
+côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples,
+il est
+probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été
+dissimulées. Mais
+jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie
+l'intérêt
+de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué
+sans réserve à
+son idée, il y a subordonné toute chose à un tel
+degré que, vers la fin
+de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès
+de
+volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a
+pas eu d'homme,
+Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce
+point foulé aux pieds la
+famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
+son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de
+remplir.</p>
+<p>Pour nous, éternels enfants, condamnés à
+l'impuissance, nous qui
+travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
+nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils
+surent ce que
+nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande
+originalité
+renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais
+de suivre les
+voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges?
+Nous l'ignorons.
+Mais quels que puissent être les phénomènes
+inattendus de l'avenir,
+Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans
+cesse; sa
+légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances
+attendriront les
+meilleurs cœurs; tous les siècles proclameront qu'entre les
+fils des
+hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.</p>
+<div class="footnotes">
+<p><br/>
+<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1234_1234" id="Footnote_1234_1234"></a><a
+ href="#FNanchor_1234_1234"><span class="label">[1234]</span></a>
+Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean,
+XII, 20 et suiv. Comp. Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1235_1235" id="Footnote_1235_1235"></a><a
+ href="#FNanchor_1235_1235"><span class="label">[1235]</span></a>
+Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 45; Suétone, <i>Claude</i>, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1236_1236" id="Footnote_1236_1236"></a><a
+ href="#FNanchor_1236_1236"><span class="label">[1236]</span></a> <i>Ant.</i>,
+XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par
+une
+main chrétienne.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1237_1237" id="Footnote_1237_1237"></a><a
+ href="#FNanchor_1237_1237"><span class="label">[1237]</span></a> <i>Ant.</i>,
+XVIII, i; <i>B.J.</i>, II, viii; <i>Vita</i>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1238_1238" id="Footnote_1238_1238"></a><a
+ href="#FNanchor_1238_1238"><span class="label">[1238]</span></a> Talm.
+de Jérusalem, <i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; <i>Aboda zara</i>,
+II, 2; <i>Schabbath</i>, XIV, 4; Talm. de Babylone, <i>Sanhédrin</i>,
+43 <i>a</i>, 67
+<i>a</i>; <i>Schabbath</i>, 104 <i>b</i>, 116 <i>b</i>. Comp. <i>Chagiga</i>,
+4 <i>b</i>; <i>Gittin</i>, 57
+<i>a</i>, 90 <i>a</i>. Les deux Gémares empruntent la plupart
+de leurs données sur
+Jésus à une légende burlesque et obscène,
+inventée par les adversaires
+du christianisme et sans valeur historique.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1239_1239" id="Footnote_1239_1239"></a><a
+ href="#FNanchor_1239_1239"><span class="label">[1239]</span></a> Jos.,
+<i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1240_1240" id="Footnote_1240_1240"></a><a
+ href="#FNanchor_1240_1240"><span class="label">[1240]</span></a>
+Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, IV, 2; VII, 11; VIII,
+7; Eunape, <i>Vies des sophistes</i>, p. 454, 500 (édit. Didot).</p>
+</div>
+<p>FIN DE LA VIE DE JÉSUS.</p>
+</div>
+<hr style="width: 65%;"/>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+<ul>
+ <li><a href="#A_LAME_PURE">DÉDICACE</a></li>
+ <li><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a>, OÙ L'ON TRAITE
+PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE HISTOIRE.</li>
+</ul>
+<p>
+<br/>
+</p>
+<ol style="list-style-type: upper-roman;">
+ <li><a href="#chapitre_premier">Place de Jésus dans l'histoire
+du monde.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_II">Enfance et jeunesse de Jésus. Ses
+premières
+impressions.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_III">Éducation de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_IV">Ordre d'idées au sein duquel se
+développa
+Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_V">Premiers aphorismes de Jésus.&#8212;Ses
+idées d'un Dieu
+père et d'une religion pure.&#8212;Premiers disciples.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_VI">Jean-Baptiste.&#8212;Voyage de Jésus vers
+Jean et son
+séjour au désert de Judée.&#8212;Il adopte le
+baptême de Jean.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_VII">Développement des idées de
+Jésus sur le
+royaume de Dieu.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_VIII">Jésus à Capharnahum.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_IX">Les disciples de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_X">Prédications du lac.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XI">Le royaume de Dieu conçu comme
+l'avènement des pauvres.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XII">Ambassade de Jean prisonnier vers
+Jésus.&#8212;Mort de Jean.&#8212;Rapports de son école avec celle de
+Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XIII">Premières tentatives sur
+Jérusalem.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XIV">Rapports de Jésus avec les
+païens et les Samaritains.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XV">Commencement de la légende de
+Jésus.&#8212;Idée
+qu'il a lui-même de son rôle surnaturel.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XVI">Miracles.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XVII">Forme définitive des idées
+de Jésus sur le
+royaume de Dieu.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XVIII">Institutions de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XIX">Progression croissante d'enthousiasme et
+d'exaltation.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XX">Opposition contre Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXI">Dernier voyage de Jésus à
+Jérusalem.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXII">Machinations des ennemis de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXIII">Dernière semaine de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXIV">Arrestation et procès de
+Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXV">Mort de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXVI">Jésus au tombeau.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXVII">Sort des ennemis de Jésus.</a></li>
+ <li><a href="#CHAPITRE_XXVIII">Caractère essentiel de l'œuvre
+de Jésus.</a></li>
+</ol>
+
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+</blockquote>
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+</div>
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+
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+ </div>
+
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+</div>
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</div>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+++ b/old/15113-8.txt
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+The Project Gutenberg EBook of Vie de Jsus, by Ernest Renan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Vie de Jsus
+ Histoire des origines du christianisme; 1
+
+Author: Ernest Renan
+
+Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113]
+[Last updated: November 11, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JSUS ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallire and the
+Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+VIE
+
+DE JSUS
+
+PAR
+
+ERNEST RENAN
+
+MEMBRE DE L'INSTITUT
+
+NEUVIME DITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+
+
+1863
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DES ORIGINES
+
+DU CHRISTIANISME
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+_CHEZ LES MMES DITEURS_
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+
+D'ERNEST RENAN
+
+FORMAT IN-8
+
+
+
+HISTOIRE GNRALE DES LANGUES SMITIQUES.--_3e dition, revue et
+augmente_.--Imprimerie impriale 1 volume.
+
+TUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e dition_ 1 volume.
+
+ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e dition_ 1 volume.
+
+LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hbreu, avec une tude sur l'ge et
+la caractre du pome.--_2e dition_ 1 volume.
+
+LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hbreu, avec une tude
+sur le plan, l'ge et le caractre du pome.--_2e dition_ 1 volume.
+
+DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e dition_ 1 volume.
+
+AVERROS ET L'AVERROSME, essai historique.--_2e dition, revue et
+corrige_ 1 volume.
+
+DE LA PART DES PEUPLES SMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
+--_5e dition_ Brochure.
+
+LA CHAIRE D'HBREU AU COLLGE DE FRANCE, explications mes
+collgues.--_3e dition_ Brochure.
+
+
+
+
+A L'AME PURE
+
+DE MA SOEUR HENRIETTE
+
+MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.
+
+
+_Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes
+de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les
+lieux que nous avions visits ensemble? Silencieuse ct de moi, tu
+relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la
+mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient nos pieds.
+Quand l'accablante lumire avait fait place l'innombrable arme des
+toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me
+ramenaient l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour
+que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec
+toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
+les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que
+les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
+ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
+le sommeil de la fivre nous prit la mme heure; je me rveillai
+seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte
+Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient
+mler leurs larmes. Rvle-moi, bon gnie, moi que tu aimais, ces
+vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font
+presque aimer_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES
+
+DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la
+priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis
+les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son
+existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une
+telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
+prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point
+de dpart au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
+sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs
+disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la
+pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je
+l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont
+morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs
+dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du
+christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement
+et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
+arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et
+gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit
+secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse.
+Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre,
+enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme
+partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
+Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir
+irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir
+tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss
+de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et
+l'tat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les ides
+religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient
+profondment; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
+le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement
+ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et
+passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
+littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne
+seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus
+sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier
+effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels
+dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je
+me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous
+Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le
+plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et
+perscuteur son tour.
+
+Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
+aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus,
+il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres,
+l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la
+mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les
+premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise
+du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem,
+la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des
+vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de
+Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une
+singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
+pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100
+l'an 150.
+
+Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte
+de longues dissertations critiques sur les points controverss. Un
+systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier d'aprs les
+sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born
+strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication
+des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
+conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces
+sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires.
+Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
+Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui
+voudront bien se procurer les ouvrages suivants:
+
+ _tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu_, par M. Albert
+ Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam[1].
+
+ _Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique_, par
+ M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire
+ protestant de Strasbourg[2].
+
+ _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles
+ antrieurs l're chrtienne_, par M. Michel Nicolas, professeur
+ la Facult de thologie protestante de Montauban[3].
+
+ _Vie de Jsus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre
+ de l'Institut[4].
+
+ _Revue de thologie et de philosophie chrtienne_, publie sous la
+ direction de M. Colani, de 1850 1857.--_Nouvelle Revue de
+ thologie_, faisant suite la prcdente, depuis 1858[5].
+
+les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
+crits[6], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai
+d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en
+particulier, a t faite par M. Strauss d'une manire qui laisse peu
+dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la
+rdaction des vangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
+se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le
+terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
+motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la
+discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
+si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.
+
+Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source
+d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une
+foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps
+o il vcut, ce sont: 1 les vangiles et en gnral les crits du
+Nouveau Testament; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien
+Testament; 3 les ouvrages de Philon; 4 ceux de Josphe; 5 le Talmud.
+Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les
+penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des
+grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
+autre province du judasme que Jsus; mais, comme lui, il tait
+trs-dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem; Philon est
+vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le
+prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui
+survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne
+l'aient pas conduit en Galile! Que ne nous et-il pas appris!
+
+Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la
+mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur
+Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche
+prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit
+sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
+le passage sur Jsus[9] authentique. Il est parfaitement dans le got
+de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien
+comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main
+chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels
+il et t presque blasphmatoire[10], a peut-tre retranch ou modifi
+quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littraire
+de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits
+comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit,
+probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides
+chrtiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de
+Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il
+jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe,
+Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
+que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.
+
+Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
+sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
+aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour
+l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour
+l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre
+d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de
+Jsus[13], nous donne la clef de l'expression de Fils de l'homme et
+des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce
+aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
+hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des
+plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ.
+La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des
+deux langues dans lesquelles il est crit; l'usage de mots grecs;
+l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au
+temps d'Antiochus piphane; les fausses images qui y sont traces de la
+vieille Babylonie; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien
+les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule
+d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'poque
+des Sleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
+dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes; l'omission de
+Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclsiastique_, o
+son rang tait comme indiqu; bien d'autres preuves qui ont t cent
+fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
+soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
+perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature
+prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la
+littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de
+composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes
+sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae,
+le quatrime livre d'Esdras.
+
+Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
+nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
+circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette
+compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls la
+plus insignifiante scolastique. La thologie chrtienne et la thologie
+juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une
+ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
+dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
+dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
+de Buxtorf, d'Otho, contenaient dj cet gard une foule de
+renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les
+citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
+que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M.
+Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller
+plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par
+quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques est ici
+fort importante, la rdaction du Talmud s'tendant de l'an 200 l'an
+500 peu prs. Nous y avons port autant de discernement qu'il est
+possible dans l'tat actuel de ces tudes. Des dates si rcentes
+exciteront quelques craintes chez les personnes habitues n'accorder
+de valeur un document que pour l'poque mme o il a t crit. Mais
+de tels scrupules seraient ici dplacs. L'enseignement des Juifs depuis
+l'poque asmonenne jusqu'au IIe sicle fut principalement oral. Il ne
+faut pas juger de ces sortes d'tats intellectuels d'aprs les habitudes
+d'un temps o l'on crit beaucoup. Les Vdas, les anciennes posies
+arabes ont t conservs de mmoire pendant des sicles, et pourtant
+ces compositions prsentent une forme trs-arrte, trs-dlicate. Dans
+le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
+_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
+eut des essais de rdaction, dont les commencements remontent peut-tre
+plus haut qu'on ne le suppose communment. Le style du Talmud est celui
+de notes de cours; les rdacteurs ne firent probablement que classer
+sous certains titres l'norme fatras d'critures qui s'tait accumul
+dans les diffrentes coles durant des gnrations.
+
+Il nous reste parler des documents qui, se prsentant comme des
+biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
+la premire place dans une vie de Jsus. Un trait complet sur la
+rdaction des vangiles serait un ouvrage lui seul. Grce aux beaux
+travaux dont cette question a t l'objet depuis trente ans, un problme
+qu'on et jug autrefois inabordable est arriv une solution qui
+assurment laisse place encore bien des incertitudes, mais qui suffit
+pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
+dans notre deuxime livre, la composition des vangiles ayant t un des
+faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
+passs dans la seconde moiti du premier sicle. Nous ne toucherons ici
+qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable la solidit de
+notre rcit. Laissant de ct tout ce qui appartient au tableau des
+temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
+donnes fournies par les vangiles peuvent tre employes dans une
+histoire dresse selon des principes rationnels[14]?
+
+Que les vangiles soient en partie lgendaires, c'est ce qui est
+vident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
+a lgende et lgende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
+de Franois d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre chaque pas.
+Personne, au contraire, n'accorde de crance la Vie d'Apollonius de
+Tyane, parce qu'elle a t crite longtemps aprs le hros et dans les
+conditions d'un pur roman. A quelle poque, par quelles mains, dans
+quelles conditions les vangiles ont-ils t rdigs? Voil donc la
+question capitale d'o dpend l'opinion qu'il faut se former de leur
+crdibilit.
+
+On sait que chacun des quatre vangiles porte en tte le nom d'un
+personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
+vanglique elle-mme. Ces quatre personnages ne nous sont pas donns
+rigoureusement comme des auteurs. Les formules selon Matthieu, selon
+Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas que, dans la plus
+vieille opinion, ces rcits eussent t crits d'un bout l'autre par
+Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
+que c'taient l les traditions provenant de chacun de ces aptres et se
+couvrant de leur autorit. Il est clair que si ces titres sont exacts,
+les vangiles, sans cesser d'tre en partie lgendaires, prennent une
+haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-sicle qui suivit la
+mort de Jsus, et mme, dans deux cas, aux tmoins oculaires de ses
+actions.
+
+Pour Luc d'abord, le doute n'est gure possible. L'vangile de Luc est
+une composition rgulire, fonde sur des documents antrieurs[16].
+C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, lague, combine. L'auteur de cet
+vangile est certainement le mme que celui des Actes des Aptres[17].
+Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
+convient parfaitement Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
+tre oppose ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
+doute, c'est que l'auteur du troisime vangile et des Actes est un
+homme de la seconde gnration apostolique, et cela suffit notre
+objet. La date de cet vangile peut d'ailleurs tre dtermine avec
+beaucoup de prcision par des considrations tires du livre lui-mme.
+Le chapitre XXI de Luc, insparable du reste de l'ouvrage, a t crit
+certainement aprs le sige de Jrusalem, mais peu de temps aprs[20].
+Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
+crit tout entier de la mme main et de la plus parfaite unit.
+
+Les vangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, beaucoup prs, le mme
+cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, o l'auteur
+disparat totalement. Un nom propre crit en tte de ces sortes
+d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'vangile de Luc est dat,
+ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
+troisime vangile est postrieur aux deux premiers, et offre le
+caractre d'une rdaction bien plus avance. Nous avons d'ailleurs,
+cet gard, un tmoignage capital de la premire moiti du IIe sicle. Il
+est de Papias, vque d'Hirapolis, homme grave, homme de tradition, qui
+fut attentif toute sa vie recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
+personne de Jsus[21]. Aprs avoir dclar qu'en pareille matire il
+prfre la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux crits sur
+les actes et les paroles du Christ: 1 un crit de Marc, interprte de
+l'aptre Pierre, crit court, incomplet, non rang par ordre
+chronologique, comprenant des rcits et des discours ([Greek: lechthenta
+ prachthenta]), compos d'aprs les renseignements et les souvenirs de
+l'aptre Pierre; 2 un recueil de sentences ([Greek: logia]) crit en
+hbreu[22] par Matthieu, et que chacun a traduit comme il a pu. Il est
+certain que ces deux descriptions rpondent assez bien la physionomie
+gnrale des deux livres appels maintenant vangile selon Matthieu,
+vangile selon Marc, le premier caractris par ses longs discours, le
+second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
+petits faits, bref jusqu' la scheresse, pauvre en discours, assez mal
+compos. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
+absolument semblables ceux que lisait Papias, cela n'est pas
+soutenable; d'abord, parce que l'crit de Matthieu pour Papias se
+composait uniquement de discours en hbreu, dont il circulait des
+traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'crit de Marc
+et celui de Matthieu taient pour lui profondment distincts, rdigs
+sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diffrentes. Or,
+dans l'tat actuel des textes, l'vangile selon Matthieu et l'vangile
+selon Marc offrent des parties parallles si longues et si parfaitement
+identiques qu'il faut supposer, ou que le rdacteur dfinitif du premier
+avait le second sous les yeux, ou que le rdacteur dfinitif du second
+avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copi le mme
+prototype. Ce qui parat le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
+Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rdactions tout fait
+originales; que nos deux premiers vangiles sont dj des arrangements,
+o l'on a cherch remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
+voulait, en effet, possder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
+dans son exemplaire que des discours voulait avoir des rcits, et
+rciproquement. C'est ainsi que l'vangile selon Matthieu se trouva
+avoir englob presque toutes les anecdotes de Marc, et que l'vangile
+selon Marc contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
+_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
+tradition vanglique se continuant autour de lui. Cette tradition est
+si loin d'avoir t puise par les vangiles que les Actes des aptres
+et les Pres les plus anciens citent plusieurs paroles de Jsus qui
+paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les vangiles que
+nous possdons.
+
+Il importe peu notre objet actuel de pousser plus loin cette dlicate
+analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
+_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le rcit primitif tel qu'il
+sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute reprsents
+par les grands discours de Jsus qui remplissent une partie considrable
+du premier vangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
+dtache du reste, un tout assez complet. Quant aux rcits du premier et
+du deuxime vangile, ils semblent avoir pour base un document commun
+dont le texte se retrouve tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et
+dont le deuxime vangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
+qu'une reproduction peu modifie. En d'autres termes, le systme de la
+vie de Jsus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
+1 les discours de Jsus recueillis par l'aptre Matthieu; 2 le recueil
+d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc crivit d'aprs les
+souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
+documents, mls des renseignements d'autre provenance, dans les deux
+premiers vangiles, qui portent non sans raison le nom d'vangile selon
+Matthieu et d'vangile selon Marc.
+
+Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de trs-bonne heure on
+mit par crit les discours de Jsus en langue aramenne, que de bonne
+heure aussi on crivit ses actions remarquables. Ce n'taient pas l des
+textes arrts et fixs dogmatiquement. Outre les vangiles qui nous
+sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prtendant reprsenter la
+tradition des tmoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance ces
+crits, et les conservateurs, tels que Papias, y prfraient hautement
+la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde prs de finir,
+on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
+seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on esprait
+bientt revoir dans les nues. De l le peu d'autorit dont jouissent
+durant cent cinquante ans les textes vangliques. On ne se faisait nul
+scrupule d'y insrer des additions, de les combiner diversement, de les
+complter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
+veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prtait ces
+petits livrets; chacun transcrivait la marge de son exemplaire les
+mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
+plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une laboration obscure et
+compltement populaire. Aucune rdaction n'avait de valeur absolue.
+Justin, qui fait souvent appel ce qu'il nomme les mmoires des
+aptres[26], avait sous les yeux un tat des documents vangliques
+assez diffrent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
+aucun souci de les allguer textuellement. Les citations vangliques,
+dans les crits pseudo-clmentins d'origine bionite, prsentent le mme
+caractre. L'esprit tait tout; la lettre n'tait rien. C'est quand la
+tradition s'affaiblit dans la seconde moiti du IIe sicle que les
+textes portant des noms d'aptres prennent une autorit dcisive et
+obtiennent force de loi.
+
+Qui ne voit le prix de documents ainsi composs des souvenirs attendris,
+des rcits nafs des deux premires gnrations chrtiennes, pleines
+encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
+et qui semble lui avoir longtemps survcu? Ajoutons que les vangiles
+dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
+chrtienne qui touchait le plus prs Jsus. Le dernier travail de
+rdaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, parat avoir
+t fait dans l'un des pays situs au nord-est de la Palestine, tels que
+la Gaulonitide, le Hauran, la Batane, o beaucoup de chrtiens se
+rfugirent l'poque de la guerre des Romains, o l'on trouvait encore
+au IIe sicle des parents de Jsus[27], et o la premire direction
+galilenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.
+
+Jusqu' prsent nous n'avons parl que des trois vangiles dits
+synoptiques. Il nous reste parler du quatrime, de celui qui porte le
+nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fonds, et la question
+moins prs d'une solution. Papias, qui se rattachait l'cole de Jean,
+et qui, s'il n'avait pas t son auditeur, comme le veut Irne, avait
+beaucoup frquent ses disciples immdiats, entre autres Aristion et
+celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
+avec passion les rcits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
+Joannes_, ne dit pas un mot d'une Vie de Jsus crite par Jean. Si une
+telle mention se ft trouve dans son ouvrage, Eusbe, qui relve chez
+lui tout ce qui sert l'histoire littraire du sicle apostolique, en
+et sans aucun doute fait la remarque. Les difficults intrinsques
+tires de la lecture du quatrime vangile lui-mme ne sont pas moins
+fortes. Comment, ct de renseignements prcis et qui sentent si bien
+le tmoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement diffrents de
+ceux de Matthieu? Comment, ct d'un plan gnral de la vie de Jsus,
+qui parat bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
+synoptiques, ces passages singuliers o l'on sent un intrt dogmatique
+propre au rdacteur, des ides fort trangres Jsus, et parfois des
+indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
+enfin, ct des vues les plus pures, les plus justes, les plus
+vraiment vangliques, ces taches o l'on aime voir des interpolations
+d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zbde, le frre de
+Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrime
+vangile), qui a pu crire en grec ces leons de mtaphysique abstraite,
+dont ni les synoptiques ni le Talmud ne prsentent l'analogue? Tout cela
+est grave, et, pour moi, je n'ose tre assur que le quatrime vangile
+ait t crit tout entier de la plume d'un ancien pcheur galilen. Mais
+qu'en somme cet vangile soit sorti, vers la fin du premier sicle, de
+la grande cole d'Asie-Mineure, qui se rattachait Jean, qu'il nous
+reprsente une version de la vie du matre, digne d'tre prise en haute
+considration et souvent d'tre prfre, c'est ce qui est dmontr, et
+par des tmoignages extrieurs et par l'examen du document lui-mme,
+d'une faon qui ne laisse rien dsirer.
+
+Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrime vangile
+n'existt et ne ft attribu Jean. Des textes formels de saint
+Justin[28], d'Athnagore[29], de Tatien[30], de Thophile
+d'Antioche[31], d'Irne[32], montrent ds lors cet vangile ml
+toutes les controverses et servant de pierre angulaire au dveloppement
+du dogme. Irne est formel; or, Irne sortait de l'cole de Jean, et,
+entre lui et l'aptre, il n'y avait que Polycarpe. Le rle de notre
+vangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le systme de
+Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
+quartodcimans[35], n'est pas moins dcisif. L'cole de Jean est celle
+dont on aperoit le mieux la suite durant le IIe sicle; or, cette cole
+ne s'explique pas si l'on ne place le quatrime vangile son berceau
+mme. Ajoutons que la premire ptre attribue saint Jean est
+certainement du mme auteur que le quatrime vangile[36]; or, l'ptre
+est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irne[39].
+
+Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature faire
+impression. L'auteur y parle toujours comme tmoin oculaire; il veut se
+faire passer pour l'aptre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
+rellement de l'aptre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
+s'avouait lui-mme. Or, quoique les ides du temps en fait de bonne
+foi littraire diffrassent essentiellement des ntres, on n'a pas
+d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
+Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'aptre
+Jean, mais on voit clairement qu'il crit dans l'intrt de cet aptre.
+A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorit, de
+montrer qu'il a t le prfr de Jsus[40], que dans toutes les
+circonstances solennelles ( la Cne, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
+la premire place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
+n'excluant pas une certaine rivalit, de l'auteur avec Pierre[41], sa
+haine au contraire contre Judas[42], haine antrieure peut-tre la
+trahison, semblent percer a et l. On est tent de croire que Jean,
+dans sa vieillesse, ayant lu les rcits vangliques qui circulaient,
+d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
+froiss de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
+assez grande place; qu'alors il commena dicter une foule de choses
+qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
+beaucoup de cas o on ne parlait que de Pierre, il avait figur avec et
+avant lui[44]. Dj, du vivant de Jsus, ces lgers sentiments de
+jalousie s'taient trahis entre les fils de Zbde et les autres
+disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frre, Jean restait seul
+hritier des souvenirs intimes dont ces deux aptres, de l'aveu de tous,
+taient dpositaires. De l sa perptuelle attention rappeler qu'il
+est le dernier survivant des tmoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
+prend raconter des circonstances que lui seul pouvait connatre. De
+l, tant de petits traits de prcision qui semblent comme des scolies
+d'un annotateur: Il tait six heures; il tait nuit; cet homme
+s'appelait Malchus; ils avaient allum un rchaud, car il faisait
+froid; cette tunique tait sans couture. De l, enfin, le dsordre de
+la rdaction, l'irrgularit de la marche, le dcousu des premiers
+chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition o notre
+vangile ne serait qu'une thse de thologie sans valeur historique, et
+qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
+conformment la tradition, des souvenirs de vieillard, tantt d'une
+prodigieuse fracheur, tantt ayant subi d'tranges altrations.
+
+Une distinction capitale, en effet, doit tre faite dans l'vangile de
+Jean. D'une part, cet vangile nous prsente un canevas de la vie de
+Jsus qui diffre considrablement de celui des synoptiques. De l'autre,
+il met dans la bouche de Jsus des discours dont le ton, le style, les
+allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapports
+par les synoptiques. Sous ce second rapport, la diffrence est telle
+qu'il faut faire son choix d'une manire tranche. Si Jsus parlait
+comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
+deux autorits, aucun critique n'a hsit, ni n'hsitera. A mille lieues
+du ton simple, dsintress, impersonnel des synoptiques, l'vangile de
+Jean montre sans cesse les proccupations de l'apologiste, les
+arrire-penses du sectaire, l'intention de prouver une thse et de
+convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
+prtentieuses, lourdes, mal crites, disant peu de chose au sens moral,
+que Jsus a fond son oeuvre divine. Quand mme Papias ne nous
+apprendrait pas que Matthieu crivit les sentences de Jsus dans leur
+langue originale, le naturel, l'ineffable vrit, le charme sans pareil
+des discours synoptiques, le tour profondment hbraque de ces
+discours, les analogies qu'ils prsentent avec les sentences des
+docteurs juifs du mme temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
+la Galile, tous ces caractres, si on les rapproche de la gnose
+obscure, de la mtaphysique contourne qui remplit les discours de Jean,
+parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
+discours de Jean d'admirables clairs; des traits qui viennent vraiment
+de Jsus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne rpond en rien au
+caractre de l'loquence de Jsus telle qu'on se la figure d'aprs les
+synoptiques. Un nouvel esprit a souffl; la gnose est dj commence;
+l're galilenne du royaume de Dieu est finie; l'esprance de la
+prochaine venue du Christ s'loigne; on entre dans les aridits de la
+mtaphysique, dans les tnbres du dogme abstrait. L'esprit de Jsus
+n'est pas l, et si le fils de Zbde a vraiment trac ces pages, il
+avait certes bien oubli en les crivant le lac de Gnsareth et les
+charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.
+
+Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapports
+par le quatrime vangile ne sont pas des pices historiques, mais des
+compositions destines couvrir de l'autorit de Jsus certaines
+doctrines chres au rdacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'tat
+intellectuel de l'Asie-Mineure au moment o elles furent crites.
+L'Asie-Mineure tait alors le thtre d'un trange mouvement de
+philosophie syncrtique; tous les germes du gnosticisme y existaient
+dj. Jean parat avoir bu ces sources trangres. Il se peut qu'aprs
+les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
+Jrusalem), le vieil aptre, l'me ardente et mobile, dsabus de la
+croyance une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
+ait pench vers les ides qu'il trouvait autour de lui, et dont
+plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
+chrtiennes. En prtant ces nouvelles ides Jsus, il ne fit que
+suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
+le reste; l'idal d'une personne que nous avons connue change avec
+nous[49]. Considrant Jsus comme l'incarnation de la vrit, Jean ne
+pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il tait arriv prendre pour la
+vrit.
+
+S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-mme eut
+en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutt que
+par lui. On est parfois tent de croire que des notes prcieuses, venant
+de l'aptre, ont t employes par ses disciples dans un sens fort
+diffrent de l'esprit vanglique primitif. En effet, certaines parties
+du quatrime vangile ont t ajoutes aprs coup; tel est le XXIe
+chapitre tout entier[50], o l'auteur semble s'tre propos de rendre
+hommage l'aptre Pierre aprs sa mort et de rpondre aux objections
+qu'on allait tirer ou qu'on tirait dj de la mort de Jean lui-mme (v.
+21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
+corrections[51].
+
+Il est impossible, distance, d'avoir le mot de tous ces problmes
+singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient rserves,
+s'il nous tait donn de pntrer dans les secrets de cette mystrieuse
+cole d'phse qui, plus d'une fois, parat s'tre complu aux voies
+obscures. Mais une exprience capitale est celle-ci. Toute personne qui
+se mettra crire la vie de Jsus sans thorie arrte sur la valeur
+relative des vangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
+du sujet, sera ramene dans une foule de cas prfrer la narration de
+Jean celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jsus en
+particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
+Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
+rcit du quatrime vangile la vraisemblance et la possibilit. Tout au
+contraire, j'ose dfier qui que ce soit de composer une vie de Jsus qui
+ait un sens en tenant compte des discours que Jean prte Jsus. Cette
+faon de se prcher et de se dmontrer sans cesse, cette perptuelle
+argumentation, cette mise en scne sans navet, ces longs raisonnements
+ la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
+ton est si souvent faux et ingal[53], ne seraient pas soufferts par un
+homme de got ct des dlicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
+ici, videmment, des pices artificielles[54], qui nous reprsentent les
+prdications de Jsus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
+entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
+musicien improvisant pour son compte sur un thme donn. Le thme peut
+n'tre pas sans quelque authenticit; mais dans l'excution, la
+fantaisie de l'artiste se donne pleine carrire. On sent le procd
+factice, la rhtorique, l'apprt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
+Jsus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
+L'expression de royaume de Dieu, qui tait si familire au matre[56],
+n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
+prts Jsus par le quatrime vangile offre la plus complte analogie
+avec celui des ptres de saint Jean; on voit qu'en crivant les
+discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
+monotone de sa propre pense. Toute une nouvelle langue mystique s'y
+dploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre ide (monde,
+vrit, vie, lumire, tnbres, etc.). Si Jsus avait jamais
+parl dans ce style, qui n'a rien d'hbreu, rien de juif, rien de
+talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
+en aurait-il si bien gard le secret?
+
+L'histoire littraire offre du reste un autre exemple qui prsente la
+plus grande analogie avec le phnomne historique que nous venons
+d'exposer, et qui sert l'expliquer. Socrate, qui comme Jsus n'crivit
+pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xnophon et Platon, le
+premier rpondant par sa rdaction limpide, transparente, impersonnelle,
+aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualit
+l'auteur du quatrime vangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
+faut-il suivre les Dialogues de Platon ou les Entretiens de
+Xnophon? Aucun doute cet gard n'est possible; tout le monde s'est
+attach aux Entretiens et non aux Dialogues. Platon cependant
+n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
+crivant la biographie de ce dernier, de ngliger les Dialogues? Qui
+oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complte, et la
+diffrence est en faveur du quatrime vangile. C'est l'auteur de cet
+vangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
+en prtant son matre des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
+choses capitales que Xnophon ignort tout fait.
+
+Sans nous prononcer sur la question matrielle de savoir quelle main a
+trac le quatrime vangile, et tout en inclinant croire que les
+discours au moins ne sont pas du fils de Zbde, nous admettons donc
+que c'est bien l l'vangile selon Jean, dans le mme sens que le
+premier et le deuxime vangile sont bien les vangiles selon Matthieu
+et selon Marc. Le canevas historique du quatrime vangile est la vie
+de Jsus telle qu'on la savait dans l'cole de Jean; c'est le rcit
+qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent Papias sans lui dire qu'il
+tait crit, ou plutt n'attachant aucune importance cette
+particularit. J'ajoute que, dans mon opinion, cette cole savait mieux
+les circonstances extrieures de la vie du fondateur que le groupe dont
+les souvenirs ont constitu les vangiles synoptiques. Elle avait,
+notamment sur les sjours de Jsus Jrusalem, des donnes que les
+autres ne possdaient pas. Les affilis de l'cole traitaient Marc de
+biographe mdiocre, et avaient imagin un systme pour expliquer ses
+lacunes[58]. Certains passages de Luc, o il y a comme un cho des
+traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
+n'taient pas pour le reste de la famille chrtienne quelque chose de
+tout fait inconnu.
+
+Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
+suite du rcit, les motifs qui m'ont dtermin donner la prfrence
+tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jsus. En
+somme, j'admets comme authentiques les quatre vangiles canoniques.
+Tous, selon moi, remontent au premier sicle, et ils sont peu prs des
+auteurs qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
+diverse. Matthieu mrite videmment une confiance hors ligne pour les
+discours; l sont les _Logia_, les notes mmes prises sur le souvenir
+vif et net de l'enseignement de Jsus. Une espce d'clat la fois doux
+et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
+les dtache du contexte et les rend pour le critique facilement
+reconnaissables. La personne qui s'est donn la tche de faire avec
+l'histoire vanglique une composition rgulire, possde cet gard
+une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jsus se dclent
+pour ainsi dire d'elles-mmes; ds qu'on les touche dans ce chaos de
+traditions d'authenticit ingale, on les sent vibrer; elles se
+traduisent comme spontanment, et viennent d'elles-mmes se placer dans
+le rcit, o elles gardent un relief sans pareil.
+
+Les parties narratives groupes dans le premier vangile autour de ce
+noyau primitif n'ont pas la mme autorit. Il s'y trouve beaucoup de
+lgendes d'un contour assez mou, sorties de la pit de la deuxime
+gnration chrtienne[60]. L'vangile de Marc est bien plus ferme, plus
+prcis, moins charg de circonstances tardivement insres. C'est celui
+des trois synoptiques qui est rest le plus ancien, le plus original,
+celui o sont venus s'ajouter le moins d'lments postrieurs. Les
+dtails matriels ont dans Marc une nettet qu'on chercherait vainement
+chez les autres vanglistes. Il aime rapporter certains mots de Jsus
+en syro-chaldaque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
+sans nul doute d'un tmoin oculaire. Rien ne s'oppose ce que ce tmoin
+oculaire, qui videmment avait suivi Jsus, qui l'avait aim et regard
+de trs-prs, qui en avait conserv une vive image, ne soit l'aptre
+Pierre lui-mme, comme le veut Papias.
+
+Quant , l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
+faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
+mrie. Les mots de Jsus y sont plus rflchis, plus composs. Quelques
+sentences sont pousses l'excs et fausses[62]. crivant hors de la
+Palestine, et certainement aprs le sige de Jrusalem[63], l'auteur
+indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
+il a une fausse ide du temple, qu'il se reprsente comme un oratoire,
+o l'on va faire ses dvotions[64]; il mousse les dtails pour tcher
+d'amener une concordance entre les diffrents rcits[65]; il adoucit les
+passages qui taient devenus embarrassants au point de vue d'une ide
+plus exalte de la divinit de Jsus[66]; il exagre le
+merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
+gloses hbraques[69], ne cite aucune parole de Jsus en cette langue,
+nomme toutes les localits par leur nom grec. On sent l'crivain qui
+compile, l'homme qui n'a pas vu directement les tmoins, mais qui
+travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
+mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
+biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
+beaucoup de libert; tantt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
+paraboles pour en faire une[70]; tantt il en dcompose une pour en
+faire deux[71]. Il interprte les documents selon son sens particulier;
+il n'a pas l'impassibilit absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
+certaines choses de ses gots et de ses tendances particulires: c'est
+un dvot trs-exact[72]; il tient ce que Jsus ait accompli tous les
+rites juifs[73]; il est dmocrate et bionite exalt, c'est--dire
+trs-oppos la proprit et persuad que la revanche des pauvres va
+venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
+relief la conversion des pcheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
+modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
+Il admet dans ses premires pages des lgendes sur l'enfance de Jsus,
+racontes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procds
+de convention qui forment le trait essentiel des vangiles apocryphes.
+Enfin, il a dans le rcit des derniers temps de Jsus quelques
+circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jsus
+d'une dlicieuse beaut[77], qui ne se trouvent pas dans les rcits plus
+authentiques, et o l'on sent le travail de la lgende. Luc les
+empruntait probablement un recueil plus rcent, ou l'on visait surtout
+ exciter des sentiments de pit.
+
+Une grande rserve tait naturellement commande en prsence d'un
+document de cette nature. Il et t aussi peu critique de le ngliger
+que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
+originaux que nous n'avons plus. C'est moins un vangliste qu'un
+biographe de Jsus, un harmoniste, un correcteur la manire de
+Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier sicle, un
+artiste divin qui, indpendamment des renseignements qu'il a puiss aux
+sources plus anciennes, nous montre le caractre du fondateur avec un
+bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
+les deux autres synoptiques. Son vangile est celui dont la lecture a le
+plus de charme; car l'incomparable beaut du fond commun, il ajoute
+une part d'artifice et de composition qui augmente singulirement
+l'effet du portrait, sans nuire gravement sa vrit.
+
+En somme, on peut dire que la rdaction synoptique a travers trois
+degrs: 1 l'tat documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
+[Greek: lechthenta prachthenta] de Marc), premires rdactions qui
+n'existent plus; 2 l'tat de simple mlange, o les documents originaux
+sont amalgams sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
+aucune vue personnelle de la part des auteurs (vangiles actuels de
+Matthieu et de Marc); 3 l'tat de combinaison ou de rdaction voulue et
+rflchie, o l'on sent l'effort pour concilier les diffrentes versions
+(vangile de Luc). L'vangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
+composition d'un autre ordre et tout fait part.
+
+On remarquera que je n'ai fait nul usage des vangiles apocryphes. Ces
+compositions ne doivent tre en aucune faon mises sur le mme pied que
+les vangiles canoniques. Ce sont de plates et puriles amplifications,
+ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
+contraire, j'ai t fort attentif recueillir les lambeaux conservs
+par les Pres de l'glise d'anciens vangiles qui existrent autrefois
+paralllement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
+l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens, les
+vangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
+surtout importants en ce qu'ils taient rdigs en aramen comme les
+_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitu une varit de
+l'vangile de cet aptre, et qu'ils furent l'vangile des _bionim_,
+c'est--dire de ces petites chrtients de Batane qui gardrent l'usage
+du syro-chaldaque, et qui paraissent quelques gards avoir continu
+la ligne de Jsus. Mais il faut avouer que, dans l'tat o ils nous sont
+arrivs, ces vangiles sont infrieurs, pour l'autorit critique, la
+rdaction de l'vangile de Matthieu que nous possdons.
+
+On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
+j'attribue aux vangiles. Ce ne sont ni des biographies la faon de
+Sutone, ni des lgendes fictives a la manire de Philostrate; ce sont
+des biographies lgendaires. Je les rapprocherais volontiers des
+lgendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
+crits du mme genre, o la vrit historique et l'intention de
+prsenter des modles de vertu se combinent des degrs divers.
+L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
+populaires, s'y fait particulirement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
+douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
+chacun de leur ct crire la vie de Napolon avec leurs souvenirs. Il
+est clair que leurs rcits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
+discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre crirait
+sans hsiter que Napolon chassa des Tuileries le gouvernement de
+Robespierre; un troisime omettrait des expditions de la plus haute
+importance. Mais une chose rsulterait certainement avec un haut degr
+de vrit de ces nafs rcits, c'est le caractre du hros, l'impression
+qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
+vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
+dire autant des vangiles. Uniquement attentifs mettre en saillie
+l'excellence du matre, ses miracles, son enseignement, les vanglistes
+montrent une entire indiffrence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
+mme de Jsus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
+personnes taient regardes comme insignifiantes; car, autant on prtait
+ la parole de Jsus un haut degr d'inspiration, autant on tait loin
+d'accorder cette inspiration aux rdacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
+que comme de simples scribes et ne tenaient qu' une seule chose: ne
+rien omettre de ce qu'ils savaient[78].
+
+Sans contredit, une part d'ides prconues dut se mler de tels
+souvenirs. Plusieurs rcits, surtout de Luc, sont invents pour faire
+ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jsus. Cette
+physionomie elle-mme subissait chaque jour des altrations. Jsus
+serait un phnomne unique dans l'histoire si, avec le rle qu'il joua,
+il n'avait t bien vite transfigur. La lgende d'Alexandre tait
+close avant que la gnration de ses compagnons d'armes ft teinte;
+celle de saint Franois d'Assise commena de son vivant. Un rapide
+travail de mtamorphose s'opra de mme, dans les vingt ou trente annes
+qui suivirent la mort de Jsus, et imposa sa biographie les tours
+absolus d'une lgende idale. La mort perfectionne l'homme le plus
+parfait; elle le rend sans dfaut pour ceux qui l'ont aim. En mme
+temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le matre, on voulait le
+dmontrer. Beaucoup d'anecdotes taient conues pour prouver qu'en lui
+les prophties envisages comme messianiques avaient eu leur
+accomplissement. Mais ce procd, dont il ne faut pas nier l'importance,
+ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
+srie de prophties exactement libelles que le Messie dt accomplir.
+Plusieurs des allusions messianiques releves par les vanglistes sont
+si subtiles, si dtournes, qu'on ne peut croire que tout cela rpondt
+ une doctrine gnralement admise. Tantt l'on raisonna ainsi: Le
+Messie doit faire telle chose; or Jsus est le Messie; donc Jsus a fait
+telle chose. Tantt l'on raisonna l'inverse: Telle chose est arrive
+ Jsus; or Jsus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
+Messie[79]. Les explications trop simples sont toujours fausses quand
+il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes crations du sentiment
+populaire, qui djouent tous les systmes par leur richesse et leur
+infinie varit.
+
+A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
+que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes gnrales. Dans
+presque toutes les histoires anciennes, mme dans celles qui sont bien
+moins lgendaires que celles-ci, le dtail prte des doutes infinis.
+Quand nous avons deux rcits d'un mme fait, il est extrmement rare que
+les deux rcits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
+a qu'un seul, de concevoir bien des perplexits? On peut dire que parmi
+les anecdotes, les discours, les mots clbres rapports par les
+historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
+des stnographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
+toujours prsent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
+acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manire dont s'est pass
+tel ou tel fait contemporain; on n'y russira pas. Deux rcits d'un mme
+vnement faits par des tmoins oculaires diffrent essentiellement.
+Faut-il pour cela renoncer toute la couleur des rcits et se borner
+l'nonc des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
+je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
+mnmoniques, aucun des discours rapports par Matthieu n'est textuel;
+peine nos procs verbaux stnographis le sont-ils. J'admets volontiers
+que cet admirable rcit de la Passion renferme une foule d' peu prs.
+Ferait-on cependant l'histoire de Jsus en omettant ces prdications qui
+nous rendent d'une manire si vive la physionomie de ses discours, et en
+se bornant dire avec Josphe et Tacite qu'il fut mis mort par
+l'ordre de Pilate l'instigation des prtres? Ce serait la, selon moi,
+un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
+les dtails que nous fournissent les textes. Ces dtails ne sont pas
+vrais la lettre; mais ils sont vrais d'une vrit suprieure; ils sont
+plus vrais que la nue vrit, en ce sens qu'ils sont la vrit rendue
+expressive et parlante, leve la hauteur d'une ide.
+
+Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accord une confiance
+exagre des rcits en grande partie lgendaires, de tenir compte de
+l'observation que je viens de faire. A quoi se rduirait la vie
+d'Alexandre, si on se bornait , ce qui est matriellement certain? Les
+traditions mme en partie errones renferment une portion de vrit que
+l'histoire ne peut ngliger. On n'a pas reproch M. Sprenger d'avoir,
+en crivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
+traditions orales sur le prophte, et d'avoir souvent prt
+textuellement son hros des paroles qui ne sont connues que par cette
+source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractre
+historique suprieur celui des discours et des rcits qui composent
+les vangiles. Elles furent crites de l'an 50 l'an 140 de l'hgire.
+Quand on crira l'histoire des coles juives aux sicles qui ont prcd
+et suivi immdiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
+aucun scrupule de prter Hillel, Schamma, Gamaliel, les maximes
+que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
+compilations aient t rdiges plusieurs centaines d'annes aprs les
+docteurs dont il s'agit.
+
+Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
+consister reproduire sans interprtation les documents qui nous sont
+parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
+loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
+contradiction l'un avec l'autre; Josphe d'ailleurs les rectifie
+quelquefois. Il faut choisir. Prtendre qu'un vnement ne peut pas
+s'tre pass de deux manires la fois, ni d'une faon impossible,
+n'est pas imposer l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
+possde plusieurs versions diffrentes d'un mme fait, de ce que la
+crdulit a ml toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
+l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
+pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procder par
+induction. Il est surtout une classe de rcits propos desquels ce
+principe trouve une application ncessaire, ce sont les rcits
+surnaturels. Chercher expliquer ces rcits ou les rduire des
+lgendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la thorie; c'est
+partir de l'observation mme des faits. Aucun des miracles dont les
+vieilles histoires sont remplies ne s'est pass dans des conditions
+scientifiques. Une observation qui n'a pas t une seule fois dmentie
+nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
+o l'on y croit, devant des personnes disposes y croire. Aucun
+miracle ne s'est produit devant une runion d'hommes capables de
+constater le caractre miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
+ni les gens du monde ne sont comptents pour cela. Il y faut de grandes
+prcautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
+jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
+prestiges ou de puriles illusions? Des faits merveilleux attests par
+des petites villes tout entires sont devenus, grce une enqute plus
+svre, des faits condamnables[80]. S'il est avr qu'aucun miracle
+contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
+miracles du pass, qui se sont tous accomplis dans des runions
+populaires, nous offriraient galement, s'il nous tait possible de les
+critiquer en dtail, leur part d'illusion?
+
+Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
+d'une constante exprience, que nous bannissons le miracle de
+l'histoire. Nous ne disons pas: Le miracle est impossible; nous
+disons: Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constat. Que demain un
+thaumaturge se prsente avec des garanties assez srieuses pour tre
+discut; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
+que ferait-on? Une commission compose de physiologistes, de physiciens,
+de chimistes, de personnes exerces la critique historique, serait
+nomme. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
+est bien relle, dsignerait la salle o devrait se faire l'exprience,
+rglerait tout le systme de prcautions ncessaire pour ne laisser
+prise aucun doute. Si, dans de telles conditions, la rsurrection
+s'oprait, une probabilit presque gale la certitude serait acquise.
+Cependant, comme une exprience doit toujours pouvoir se rpter, que
+l'on doit tre capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
+dans l'ordre du miracle il ne peut tre question de facile ou de
+difficile, le thaumaturge serait invit a reproduire son acte
+merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
+autre milieu. Si chaque fois le miracle russissait, deux choses
+seraient prouves: la premire, c'est qu'il arrive dans le monde des
+faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
+appartient ou est dlgu certaines personnes. Mais qui ne voit que
+jamais miracle ne s'est pass dans ces conditions-l; que toujours
+jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'exprience, choisi le
+milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
+lui-mme qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
+grands vnements et les grands hommes quelque chose de divin, cre
+aprs coup les lgendes merveilleuses? Jusqu' nouvel ordre, nous
+maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un rcit
+surnaturel ne peut tre admis comme tel, qu'il implique toujours
+crdulit ou imposture, que le devoir de l'historien est de
+l'interprter et de rechercher quelle part de vrit, quelle part
+d'erreur il peut receler.
+
+Telles sont les rgles qui ont t suivies dans la composition de cet
+crit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
+lumires, la vue des lieux o se sont passs les vnements. La mission
+scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phnicie, que
+j'ai dirige en 1860 et 1861[81], m'amena rsider sur les frontires
+de la Galile et a y voyager frquemment. J'ai travers dans tous les
+sens la province vanglique; j'ai visit Jrusalem, Hbron et la
+Samarie; presque aucune localit importante de l'histoire de Jsus ne
+m'a chapp. Toute cette histoire qui, distance, semble flotter dans
+les nuages d'un monde sans ralit, prit ainsi un corps, une solidit
+qui m'tonnrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
+merveilleuse harmonie de l'idal vanglique avec le paysage qui lui
+servit de cadre furent pour moi comme une rvlation. J'eus devant les
+yeux un cinquime vangile, lacr, mais lisible encore, et dsormais,
+travers les rcits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un tre abstrait,
+qu'on dirait n'avoir jamais exist, je vis une admirable figure humaine
+vivre, se mouvoir. Pendant l't, ayant d monter Ghazir, dans le
+Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
+qui m'tait apparue, et il en rsulta cette histoire. Quand une cruelle
+preuve vint hter mon dpart, je n'avais plus rdiger que quelques
+pages. Le livre a t, de la sorte, compos tout entier fort prs des
+lieux mmes o Jsus naquit et se dveloppa. Depuis mon retour, j'ai
+travaill sans cesse vrifier et contrler dans le dtail l'bauche
+que j'avais crite la hte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
+volumes autour de moi.
+
+Plusieurs regretteront peut-tre le tour biographique qu'a ainsi pris
+mon ouvrage. Quand je conus pour la premire fois une histoire des
+origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'tait bien, en
+effet, une histoire de doctrines, o les hommes n'auraient eu presque
+aucune part. Jsus et peine t nomm; on se ft surtout attach
+montrer comment les ides qui se sont produites sous son nom germrent
+et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
+pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
+doctrines. Ce n'est pas une certaine thorie sur la justification et la
+rdemption qui a fait la rforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
+parsisme, l'hellnisme, le judasme auraient pu se combiner sous toutes
+les formes; les doctrines de la rsurrection et du Verbe auraient pu se
+dvelopper durant des sicles sans produire ce fait fcond, unique,
+grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
+Jsus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jsus, de saint
+Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
+christianisme. Les mouvements antrieurs n'appartiennent notre sujet
+qu'en ce qu'ils servent expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
+ne peuvent naturellement avoir t sans lien avec ce qui les a prcds.
+
+Dans un tel effort pour faire revivre les hautes mes du pass, une part
+de divination et de conjecture doit tre permise. Une grande vie est un
+tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomration de
+petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
+fasse l'unit. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
+exquis d'un Goethe trouverait s'y appliquer. La condition essentielle
+des crations de l'art est de former un systme vivant dont toutes les
+parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
+celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir russi
+combiner les textes d'une faon qui constitue un rcit logique,
+vraisemblable, o rien ne dtonne. Les lois intimes de la vie, de la
+marche des produits organiques, de la dgradation des nuances, doivent
+tre chaque instant consultes; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
+ce n'est pas la circonstance matrielle, impossible contrler, c'est
+l'me mme de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
+petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment gnral,
+la vrit de la couleur. Chaque trait qui sort des rgles de la
+narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
+s'agit de raconter a t vivant, naturel, harmonieux. Si on ne russit
+pas le rendre tel par le rcit, c'est que srement on n'est pas arriv
+ le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
+les textes, on produist un ensemble sec, heurt, artificiel; que
+faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
+besoin de l'interprtation du got, qu'il faut les solliciter doucement
+jusqu' ce qu'ils arrivent se rapprocher et fournir un ensemble o
+toutes les donnes soient heureusement fondues. Serait-on sr alors
+d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
+pas du moins la caricature: on aurait l'esprit gnral de l'oeuvre, une
+des faons dont elle a pu exister.
+
+Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hsit le prendre pour
+guide dans l'agencement gnral du rcit. La lecture des vangiles
+suffirait pour prouver que leurs rdacteurs, quoique ayant dans
+l'esprit un plan trs-juste de la vie de Jsus, n'ont pas t guids par
+des donnes chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
+l'apprend expressment[82]. Les expressions: En ce temps-l... aprs
+cela... alors... et il arriva que..., etc., sont de simples transitions
+destines rattacher les uns aux autres les diffrents rcits. Laisser
+tous les renseignements fournis par les vangiles dans le dsordre o la
+tradition nous les donne, ce ne serait pas plus crire l'histoire de
+Jsus qu'on n'crirait l'histoire d'un homme clbre en donnant
+ple-mle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
+de son ge mr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le dcousu le plus
+complet les pices des diffrentes poques de la vie de Mahomet, a livr
+son secret une critique ingnieuse; on a dcouvert d'une manire peu
+prs certaine l'ordre chronologique o ces pices ont t composes. Un
+tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'vangile, la vie
+publique de Jsus ayant t plus courte et moins charge d'vnements
+que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
+un fil pour se guider dans ce ddale ne saurait tre taxe de subtilit
+gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothse supposer qu'un
+fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
+sont dj en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
+vogue; que, plus mr et entr en pleine possession de sa pense, il se
+complat dans un genre d'loquence calme, potique, loign de toute
+controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu
+peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polmiques et les fortes
+invectives. Telles sont les priodes qu'on distingue nettement dans le
+Coran. L'ordre adopt avec un tact extrmement fin par les synoptiques
+suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
+trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue
+celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la rserve
+des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
+progrs des ides de Jsus. Le lecteur peut, s'il le prfre, ne voir
+dans les divisions adoptes cet gard que les coupes indispensables
+l'exposition mthodique d'une pense profonde et complique.
+
+Si l'amour d'un sujet peut servir en donner l'intelligence, on
+reconnatra aussi, j'espre, que cette condition ne m'a pas manqu. Pour
+faire l'histoire d'une religion, il est ncessaire, premirement, d'y
+avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charm
+et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
+d'une manire absolue; car la foi absolue est incompatible avec
+l'histoire sincre. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher
+aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
+pas goter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
+apparition passagre n'puise la divinit; Dieu s'tait rvl avant
+Jsus, Dieu se rvlera aprs lui. Profondment ingales et d'autant
+plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanes, les
+manifestations du Dieu cach au fond de la conscience humaine sont
+toutes du mme ordre. Jsus ne saurait donc appartenir uniquement ceux
+qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
+coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas tre relgu hors de
+l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
+entire est incomprhensible sans lui.
+
+NOTES:
+
+[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn
+par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne.
+
+[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez.
+
+[3] Paris, Michel Lvy frres, 1860.
+
+[4] Paris, Ladrange. 2e dition, 1856.
+
+[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.
+
+[6] Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite
+pas joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec
+l'attention qu'il mrite: _Les vangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
+Premire partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
+vangiles_. Paris, Hachette, 1863.
+
+[7] Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que
+depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
+critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec
+beaucoup de bonne foi.
+
+[8] Il est peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
+M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a
+tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre
+commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses
+parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
+jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique
+cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
+caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est
+peut-tre en ralit.
+
+[9] _Ant_., XVIII, III, 3.
+
+[10] S'il est permis de l'appeler homme.
+
+[11] Au lieu de [Greek: christos outos n] il y avait srement [Greek:
+christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[12] Eusbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Dmonstr. vang._, III, 5) cite le
+passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne
+(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
+une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
+manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous.
+
+[13] Jud Epist., 14.
+
+[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples dveloppements
+peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Rville prcit, les travaux de MM.
+Reuss et Scherer dans la _Revue de thologie_, t. X, XI, XV; nouv.
+srie, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,
+sept, et dc. 1862, avril et juin 1863.
+
+[15] C'est ainsi qu'on disait: l'vangile selon les Hbreux,
+l'vangile selon les gyptiens.
+
+[16] Luc, I, 1-4.
+
+[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.
+
+[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour tmoin oculaire.
+
+[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_
+(contraction de _Lucanus_) tant fort rare, on n'a pas craindre ici
+une de ces homonymies qui jettent tant de perplexits dans les questions
+de critique relatives au Nouveau Testament.
+
+[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.
+
+[21] Dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait lever un doute
+quelconque sur l'authenticit de ce passage. Eusbe, en effet, loin
+d'exagrer l'autorit de Papias, est embarrass de sa navet, de son
+millnarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit
+esprit. Comp. Irne, _Adv. hr._, III, i.
+
+[22] C'est--dire en dialecte smitique.
+
+[23] Luc, I, 1-2; Origne, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jrme,
+_Comment. in Matth_., prol.
+
+[24] Papias, dans Eusbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irne, _Adv.
+hr_., III, II et III.
+
+[25] C'est ainsi que le beau rcit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flott
+sans trouver sa place fixe dans le cadre des vangiles reus.
+
+[26] [Greek: Ta apomnmoneumata tn apostoln, a kaleitai suangelia.]
+Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,
+103, 104, 105, 106, 107.
+
+[27] Jules Africain, dans Eusbe, _Hist. eccl_., I, 7.
+
+[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.
+
+[29] _Legatio pro christ._, 10.
+
+[30] _Adv. Grc._, 5, 7. Cf. Eusbe, _H.E._, IV, 29; Thodoret,
+_Hretic. fabul._, I, 20.
+
+[31] _Ad Autolycum_, II, 22.
+
+[32] _Adv. hr_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.
+
+[33] Irne, _Adv. hr_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,
+_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.
+
+[34] Irne, _Adv. hr._, III, xi, 9.
+
+[35] Eusbe, _Hist. eccl._, V, 24.
+
+[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux crits offrent la plus complte
+identit de style, les mmes tours, les mmes expressions favorites.
+
+[37] _Epist. ad Philipp._, 7.
+
+[38] Dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[39] _Adv. hr._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusbe, _Hist. eccl._, V, 8.
+
+[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.
+
+[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.
+
+[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.
+
+[43] La manire dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur
+l'vangile de Marc devant Papias (Eusbe, _H. E_., III, 39) implique, en
+effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte
+d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur
+le mme sujet quelque chose de mieux.
+
+[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,
+ Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.
+
+[45] Voir ci-dessous, p. 159.
+
+[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la premire ptre de saint
+Jean, I, 3, 5.
+
+[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet
+trange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,
+24-25, quand on se rappelle l'absence de toute rflexion qui distingue
+les synoptiques.
+
+[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots
+rappels par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).
+
+[49] C'est ainsi que Napolon devint un libral dans les souvenirs de
+ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, aprs leur retour, se trouvrent
+jets au milieu de la socit politique du temps.
+
+[50] Les versets XX, 30-31, forment videmment l'ancienne conclusion.
+
+[51] VI, 2, 22; VI, 22.
+
+[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.
+
+[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des
+ch. VII, VIII, IX.
+
+[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prtextes pour placer des
+discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).
+
+[55] Par exemple, chap. XVII.
+
+[56] Outre les synoptiques, les Actes, les ptres de saint Paul,
+l'Apocalypse en font foi.
+
+[57] Jean, III, 3, 5.
+
+[58] Papias, _loc. cit._
+
+[59] Ainsi, le pardon de la femme pcheresse, la connaissance qu'a Luc
+de la famille de Bthanie, son type du caractre de Marthe rpondant au
+[Greek: dichonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les
+pieds de Jsus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jsus
+ Jrusalem, l'ide qu'il a comparu la Passion devant trois autorits,
+l'opinion o est l'auteur que quelques disciples assistaient au
+crucifiement, la connaissance qu'il a du rle d'Anne ct de Caphe,
+l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).
+
+[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en
+comparant Marc.
+
+[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularit qu'une
+fois (XXVII, 46).
+
+[62] XIV, 26. Les rgles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractre
+particulier d'exaltation.
+
+[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.
+
+[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.
+
+[65] Par exemple, IV, 16.
+
+[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.
+
+[67] IV, 14; XXII, 43, 44.
+
+[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.
+
+[69] Comp. Luc, I, 31, Matth., I, 21.
+
+[70] Par exemple, XIX, 12-27.
+
+[71] Ainsi, le repas de Bthanie lui donne deux rcits (VII, 36-48, et
+X, 38-42.)
+
+[72] XXIII, 56.
+
+[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait bionite. Cf.
+_Philosophumena_, VII, VI, 34.
+
+[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et
+suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1
+et suiv.
+
+[75] La femme qui oint les pieds, Zache, le bon larron, la parabole du
+pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.
+
+[76] Par exemple, Marie de Bthanie devient pour lui une pcheresse qui
+se convertit.
+
+[77] Jsus pleurant sur Jrusalem, la sueur de sang, la rencontre des
+saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jrusalem
+(XXIII, 28-29) ne peut gure avoir t conu qu'aprs le sige de l'an
+70.
+
+[78] Voir le passage prcit de Papias.
+
+[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.
+
+[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai
+1857.
+
+[81] Le livre o seront contenus les rsultats de cette mission est sous
+presse.
+
+[82] _Loc. cit._
+
+
+
+
+VIE DE JSUS
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+PLACE DE JSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.
+
+
+L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution par
+laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass des anciennes
+religions, comprises sous le nom vague de paganisme, une religion
+fonde sur l'unit divine, la trinit, l'incarnation du Fils de Dieu.
+Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour se faire. La
+religion nouvelle avait mis elle-mme au moins trois cents ans se
+former. Mais l'origine de la rvolution dont il s'agit est un fait qui
+eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors vcut une
+personne suprieure qui, par son initiative hardie et par l'amour
+qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa le point de dpart de la foi
+future de l'humanit.
+
+L'homme, ds qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est--dire
+qu'il vit, dans la nature, quelque chose au del de la ralit, et pour
+lui quelque chose au del de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers
+d'annes, s'gara de la manire la plus trange. Chez beaucoup de races,
+il ne dpassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossire o
+nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Ocanie. Chez
+quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scnes de
+boucherie qui forment le caractre de l'ancienne religion du Mexique.
+Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur ftichisme,
+c'est--dire l'adoration d'un objet matriel, auquel on attribuait des
+pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments lve
+l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-mme, se change parfois en
+perversion et en frocit; ainsi cette divine facult de la religion put
+longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espce humaine,
+une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher
+supprimer.
+
+Les brillantes civilisations qui se dvelopprent ds une antiquit
+fort recule en Chine, en Babylonie, en gypte, firent faire la
+religion certains progrs. La Chine arriva de trs-bonne heure une
+sorte de bon sens mdiocre, qui lui interdit les grands garements. Elle
+ne connut ni les avantages, ni les abus du gnie religieux. En tout cas,
+elle n'eut par ce ct aucune influence sur la direction du grand
+courant de l'humanit. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne
+se dgagrent jamais d'un fond de sensualit trange; ces religions
+restrent, jusqu' leur extinction au IVe et au Ve sicle de notre re,
+des coles d'immoralit, o quelquefois se faisaient jour, par une sorte
+d'intuition potique, de pntrantes chappes sur le monde divin.
+L'gypte, travers une sorte de ftichisme apparent, put avoir de bonne
+heure des dogmes mtaphysiques et un symbolisme relev. Mais sans doute
+ces interprtations d'une thologie raffine n'taient pas primitives.
+Jamais l'homme, en possession d'une ide claire, ne s'est amus la
+revtir de symboles: c'est le plus souvent la suite de longues
+rflexions, et par l'impossibilit o est l'esprit humain de se rsigner
+ l'absurde, qu'on cherche des ides sous les vieilles images mystiques
+dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'gypte, d'ailleurs, qu'est
+venue la foi de l'humanit. Les lments qui, dans la religion d'un
+chrtien, viennent, travers mille transformations, d'gypte et de
+Syrie sont des formes extrieures sans beaucoup de consquence, ou des
+scories telles que les cultes les plus purs en retiennent toujours. Le
+grand dfaut des religions dont nous parlons tait leur caractre
+essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetrent dans le monde, ce
+furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pense
+morale ne pouvait sortir de races abaisses par un despotisme sculaire
+et accoutumes des institutions qui enlevaient presque tout exercice
+la libert des individus.
+
+La posie de l'me, la foi, la libert, l'honntet, le dvouement,
+apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
+ont fait l'humanit, je veux dire la race indo-europenne et la race
+smitique. Les premires intuitions religieuses de la race
+indo-europenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'tait un
+naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
+l'homme, une posie dlicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le
+principe enfin de tout ce que le gnie germanique et celtique, de ce
+qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
+n'tait ni de la religion, ni de la morale rflchies; c'tait de la
+mlancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'tait par-dessus tout
+du srieux, c'est--dire la condition essentielle de la morale et de la
+religion. La foi de l'humanit cependant ne pouvait venir de l, parce
+que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine se dtacher du
+polythisme et n'aboutissaient pas un symbole bien clair. Le
+brahmanisme n'a vcu jusqu' nos jours que grce au privilge tonnant
+de conservation que l'Inde semble possder. Le bouddhisme choua dans
+toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
+exclusivement nationale et sans porte universelle. Les tentatives
+grecques de rforme, l'orphisme, les mystres, ne suffirent pas pour
+donner aux mes un aliment solide. La Perse seule arriva se faire une
+religion dogmatique, presque monothiste et savamment organise; mais il
+est fort possible que cette organisation mme ft une imitation ou un
+emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
+convertie, au contraire, quand elle a vu paratre sur ses frontires le
+drapeau de l'unit divine proclame par l'islam.
+
+C'est la race smitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de
+l'humanit. Bien au del des confins de l'histoire, sous sa tente reste
+pure des dsordres d'un monde dj corrompu, le patriarche bdouin
+prparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes
+voluptueux de la Syrie, une grande simplicit de rituel, l'absence
+complte de temples, l'idole rduite d'insignifiants _theraphim_,
+voil sa supriorit. Entre toutes les tribus des Smites nomades, celle
+des Beni-Isral tait marque dj pour d'immenses destines. D'antiques
+rapports avec l'gypte, d'o rsultrent peut-tre quelques emprunts
+purement matriels, ne firent qu'augmenter leur rpulsion pour
+l'idoltrie. Une Loi ou _Thora_, trs-anciennement crite sur des
+tables de pierre, et qu'ils rapportaient leur grand librateur Mose,
+tait dj le code du monothisme et renfermait, compare aux
+institutions d'gypte et de Chalde, de puissants germes d'galit
+sociale et de moralit. Un coffre ou arche portative, ayant des deux
+cts des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur
+matriel religieux; l taient runis les objets sacrs de la nation,
+ses reliques, ses souvenirs, le livre enfin[84], journal toujours
+ouvert de la tribu, mais o l'on crivait trs-discrtement. La famille
+charge de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,
+tant prs du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De
+l cependant ne vint pas l'institution qui dcida de l'avenir; le prtre
+hbreu ne diffre pas beaucoup des autres prtres de l'antiquit. Le
+caractre qui distingue essentiellement Isral entre les peuples
+thocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours t subordonn
+l'inspiration individuelle. Outre ses prtres, chaque tribu nomade avait
+son _nabi_ ou prophte, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour
+la solution des questions obscures qui supposaient un haut degr de
+clairvoyance. Les nabis d'Isral, organiss en groupes ou coles, eurent
+une grande supriorit. Dfenseurs de l'ancien esprit dmocratique,
+ennemis des riches, opposs toute organisation politique et ce qui
+et engag Isral dans les voies des autres nations, ils furent les
+vrais instruments de la primaut religieuse du peuple juif. De bonne
+heure, ils annoncrent des esprances illimites, et quand le peuple, en
+partie victime de leurs conseils impolitiques, eut t cras par la
+puissance assyrienne, ils proclamrent qu'un rgne sans bornes lui tait
+rserv, qu'un jour Jrusalem serait la capitale du monde entier et que
+le genre humain se ferait juif. Jrusalem et son temple leur apparurent
+comme une ville place sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous
+les peuples devaient accourir, comme un oracle d'o la loi universelle
+devait sortir, comme le centre d'un rgne idal, o le genre humain,
+pacifi par Isral, retrouverait les joies de l'den[85].
+
+Des accents inconnus se font dj entendre pour exalter le martyre et
+clbrer la puissance de l'homme de douleur. A propos de quelqu'un de
+ces sublimes patients qui, comme Jrmie, teignaient de leur sang les
+rues de Jrusalem, un inspir fit un cantique sur les souffrances et le
+triomphe du Serviteur de Dieu, o toute la force prophtique du gnie
+d'Isral sembla concentre[86]. Il s'levait comme un faible arbuste,
+comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grce ni
+beaut. Accabl d'opprobres, dlaiss des hommes, tous dtournaient de
+lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un nant. C'est qu'il
+s'est charg de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
+douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frapp de Dieu, touch de sa
+main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquits
+qui l'ont broy; le chtiment qui nous a valu le pardon a pes sur lui,
+et ses meurtrissures ont t notre gurison. Nous tions comme un
+troupeau errant, chacun s'tait gar, et Jhovah a dcharg sur lui
+l'iniquit de tous. cras, humili, il n'a pas ouvert la bouche; il
+s'est laiss mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis
+silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
+tombeau passe pour celui d'un mchant, sa mort pour celle d'un impie.
+Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra natre une postrit
+nombreuse, et les intrts de Jhovah prospreront dans sa main.
+
+De profondes modifications s'oprrent en mme temps dans la _Thora_. De
+nouveaux textes, prtendant reprsenter la vraie loi de Mose, tels que
+le Deutronome, se produisirent et inaugurrent en ralit un esprit
+fort diffrent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le
+trait dominant de cet esprit. Des croyants forcens provoquent sans
+cesse des violences contre tout ce qui s'carte du culte de Jhovah; un
+code de sang, dictant la peine de mort pour des dlits religieux,
+russit s'tablir. La pit amne presque toujours de singulires
+oppositions de vhmence et de douceur. Ce zle, inconnu la grossire
+simplicit du temps des Juges, inspire des tons de prdication mue et
+d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-l. Une forte
+tendance vers les questions sociales se fait dj sentir; des utopies,
+des rves de socit parfaite prennent place dans le code. Mlange de
+morale patriarcale et de dvotion ardente, d'intuitions primitives et de
+raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'me d'un zchias,
+d'un Josias, d'un Jrmie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme o
+nous le voyons, et devient pour des sicles la rgle absolue de l'esprit
+national.
+
+Ce grand livre une fois cr, l'histoire du peuple juif se droule avec
+un entranement irrsistible. Les grands empires qui se succdent dans
+l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
+terrestre, le jettent dans les rves religieux avec une sorte de passion
+sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indpendance politique,
+il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
+son culte et suivre ses usages. Isral n'aura plus dsormais d'autre
+direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que
+ceux de l'unit divine, d'autre patrie que sa Loi.
+
+Et cette Loi, il faut bien le remarquer, tait toute sociale et morale.
+C'tait l'oeuvre d'hommes pntrs d'un haut idal de la vie prsente et
+croyant avoir trouv les meilleurs moyens pour le raliser. La
+conviction de tous est que la _Thora_ bien observe ne peut manquer de
+donner la parfaite flicit. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les
+Lois grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant gure que du
+droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralit
+privs. On sent d'avance que les rsultats qui en sortiront seront
+d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre laquelle ce
+peuple travaille est un royaume de Dieu, non une rpublique civile, une
+institution universelle, non une nationalit ou une patrie.
+
+A travers de nombreuses dfaillances, Isral soutint admirablement cette
+vocation. Une srie d'hommes pieux, Esdras, Nhmie, Onias, les
+Macchabes, dvors du zle de la Loi, se succdent pour la dfense des
+antiques institutions. L'ide qu'Isral est un peuple de Saints, une
+tribu choisie de Dieu et lie envers lui par un contrat, prend des
+racines de plus en plus inbranlables. Une immense attente remplit les
+mes. Toute l'antiquit indo-europenne avait plac le paradis
+l'origine; tous ses potes avaient pleur un ge d'or vanoui. Isral
+mettait l'ge d'or dans l'avenir. L'ternelle posie des mes
+religieuses, les Psaumes, closent de ce pitisme exalt, avec leur
+divine et mlancolique harmonie. Isral devient vraiment et par
+excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
+paennes se rduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, un
+charlatanisme officiel, en gypte et en Syrie, une grossire
+idoltrie, dans le monde grec et latin, des parades. Ce que les
+martyrs chrtiens ont fait dans les premiers sicles de notre re, ce
+que les victimes de l'orthodoxie perscutrice ont fait dans le sein mme
+du christianisme jusqu' notre temps, les Juifs le firent durant les
+deux sicles qui prcdent l're chrtienne. Ils furent une vivante
+protestation contre la superstition et le matrialisme religieux. Un
+mouvement d'ides extraordinaire, aboutissant aux rsultats les plus
+opposs, faisait d'eux cette poque le peuple le plus frappant et le
+plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
+Mditerrane et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptrent hors de
+la Palestine, prparrent les voies une propagande dont les socits
+anciennes, coupes en petites nationalits, n'avaient encore offert
+aucun exemple.
+
+Jusqu'au temps des Macchabes, le judasme, malgr sa persistance
+annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
+caractre de tous les autres cultes de l'antiquit: c'tait un culte de
+famille et de tribu. L'isralite pensait bien que son culte tait le
+meilleur, et parlait avec mpris des dieux trangers. Mais il croyait
+aussi que la religion du vrai Dieu n'tait faite que pour lui seul. On
+embrassait le culte de Jhovah quand on entrait dans la famille
+juive[87]; voil tout. Aucun isralite ne songeait convertir
+l'tranger un culte qui tait le patrimoine des fils d'Abraham. Le
+dveloppement de l'esprit pitiste, depuis Esdras et Nhmie, amena une
+conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judasme devint la
+vraie religion d'une manire absolue; on accorda qui voulut le droit
+d'y entrer[88]; bientt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de
+monde possible[89]. Sans doute, le sentiment dlicat qui leva
+Jean-Baptiste, Jsus, saint Paul, au-dessus des mesquines ides de races
+n'existait pas encore; par une trange contradiction, ces convertis
+(proslytes) taient peu considrs et traits avec ddain[90]. Mais
+l'ide d'une religion exclusive, l'ide qu'il y a quelque chose au monde
+de suprieur la patrie, au sang, aux lois, l'ide qui fera les
+aptres et les martyrs, tait fonde. Une profonde piti pour les
+paens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est dsormais
+le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de lgendes, destines
+fournir des modles d'inbranlable fermet (Daniel et ses compagnons, la
+mre des Macchabes et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome
+d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout inculquer
+cette ide que la vertu consiste dans un attachement fanatique des
+institutions religieuses dtermines.
+
+Les perscutions d'Antiochus piphane firent de cette ide une passion,
+presque une frnsie. Ce fut quelque chose de trs--analogue ce qui se
+passa sous Nron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
+dsespoir jetrent les croyants dans le monde des visions et des rves.
+La premire apocalypse, le Livre de Daniel, parut. Ce fut comme une
+renaissance du prophtisme, mais sous une forme trs--diffrente de
+l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destines du monde.
+Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux esprances messianiques
+leur dernire expression. Le Messie ne fut plus un roi la faon de
+David et de Salomon, un Cyrus thocrate et mosaste; ce fut un fils de
+l'homme apparaissant dans la nue[94], un tre surnaturel, revtu de
+l'apparence humaine, charg de juger le monde et de prsider l'ge
+d'or. Peut-tre le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophte venir,
+charg de prparer le rgne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits ce
+nouvel idal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas,
+une influence dcisive sur l'vnement religieux qui allait transformer
+le monde. Il fournit la mise en scne et les termes techniques du
+nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jsus disait de
+Jean-Baptiste: Jusqu' lui, les prophtes; partir de lui, le royaume
+de Dieu.
+
+Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondment
+religieux et passionn, et pour mobile des dogmes particuliers, comme
+cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont clat au sein du
+christianisme. Le juif de cette poque tait aussi peu thologien que
+possible. Il ne spculait pas sur l'essence de la divinit; les
+croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
+divines, dont le premier germe se laissait dj entrevoir, taient des
+croyances libres, des mditations auxquelles chacun se livrait selon la
+tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
+entendu parler. C'taient mme les plus orthodoxes qui restaient en
+dehors de toutes ces imaginations particulires, et s'en tenaient la
+simplicit du mosasme. Aucun pouvoir dogmatique analogue celui que le
+christianisme orthodoxe a dfr l'glise n'existait alors. Ce n'est
+qu' partir du IIIe sicle, quand le christianisme est tomb entre les
+mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de mtaphysique,
+que commence cette fivre de dfinitions, qui fait de l'histoire de
+l'glise l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
+les Juifs; des coles ardentes apportaient presque toutes les
+questions qui s'agitaient des solutions opposes; mais dans ces luttes,
+dont le Talmud nous a conserv les principaux dtails, il n'y a pas un
+seul mot de thologie spculative. Observer et maintenir la loi, parce
+que la loi est juste, et que, bien observe, elle donne le bonheur,
+voil tout le judasme. Nul credo, nul symbole thorique. Un disciple
+de la philosophie arabe la plus hardie, Mose Maimonide, a pu devenir
+l'oracle de la synagogue, parce qu'il a t un canoniste trs-exerc.
+
+Les rgnes des derniers Asmonens et celui d'Hrode virent l'exaltation
+grandir encore. Ils furent remplis par une srie non interrompue de
+mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se scularisait et passait
+en des mains incrdules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
+terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail trange qui
+s'oprait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
+nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oubli de l'Orient. Les
+mes au courant de leur sicle sont pourtant mieux avises. Le tendre et
+clairvoyant Virgile semble rpondre, comme par un cho secret, au second
+Isae; la naissance d'un enfant le jette dans des rves de palingnsie
+universelle[96]. Ces rves taient ordinaires et formaient comme un
+genre de littrature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
+formation toute rcente de l'Empire exaltait les imaginations; la
+grande re de paix o l'on entrait et cette impression de sensibilit
+mlancolique qu'prouvent les mes aprs les longues priodes de
+rvolution, faisaient natre de toute part des esprances illimites.
+
+En Jude, l'attente tait son comble. De saintes personnes, parmi
+lesquelles on cite un vieux Simon, auquel la lgende fait tenir Jsus
+dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considre comme prophtesse[97],
+passaient leur vie autour du temple, jenant, priant, pour qu'il plt
+Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
+esprances d'Isral. On sent une puissante incubation, l'approche de
+quelque chose d'inconnu.
+
+Ce mlange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
+dceptions et d'esprances, ces aspirations, sans cesse refoules par
+une odieuse ralit, trouvrent enfin leur interprte dans l'homme
+incomparable auquel la conscience universelle a dcern le titre de Fils
+de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire la religion un
+pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais tre
+compar.
+
+
+NOTES:
+
+[83] Je rappelle que ce mot dsigne simplement ici les peuples qui
+parlent ou ont parl une des langues qu'on appelle smitiques. Une telle
+dsignation est tout fait dfectueuse; mais c'est un de ces mots,
+comme architecture gothique, chiffres arabes, qu'il faut conserver
+pour s'entendre, mme aprs qu'on a dmontr l'erreur qu'ils impliquent.
+
+[84] I Sam., X, 25.
+
+[85] Isae, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
+Miche, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
+livre d'Isae, partir du chapitre XL, n'est pas d'Isae.
+
+[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.
+
+[87] Ruth, i, 16.
+
+[88] Esther, IX, 27.
+
+[89] Matth., XXIII, 15; Josphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
+iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
+suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.
+
+[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
+_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
+163 _d_.
+
+[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
+147 et suiv.
+
+[92] IIe livre des Macchabes, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribu
+ Josphe. Cf. Eptre aux Hbreux, xi, 33 et suiv.
+
+[93] III livre (apocr.) des Macchabes; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
+Apionem_, II,5.
+
+[94] VII, 13 et suiv.
+
+[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publi dans la
+_Zeitschrift der deutsshen morgenlndischen Gesellschaft_, I, 263;
+_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
+zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
+entre les croyances juives et persanes.
+
+[96] Egl. IV. Le _Cumum carmen_ (v. 4) tait une sorte d'apocalypse
+sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familire
+l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
+Cf. Tac., _Hist._, V, 13.
+
+[97] Luc, II, 25 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ENFANCE ET JEUNESSE DE JSUS. SES PREMIRES IMPRESSIONS.
+
+Jsus naquit Nazareth[98], petite ville de Galile, qui n'eut avant
+lui aucune clbrit[99]. Toute sa vie il fut dsign du nom de
+Nazaren[100], et ce n'est que par un dtour assez embarrass[101]
+qu'on russit, dans sa lgende, le faire natre Bethlhem. Nous
+verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
+tait la consquence oblige du rle messianique prt Jsus[103]. On
+ignore la date prcise de sa naissance. Elle eut lieu sous le rgne
+d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques annes avant
+l'an 1 de l're que tous les peuples civiliss font dater du jour o il
+naquit[104].
+
+Le nom de _Jsus_, qui lui fut donn, est une altration de _Josu_.
+C'tait un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
+des mystres et une allusion son rle de Sauveur[105]. Peut-tre
+lui-mme, comme tous les mystiques, s'exaltait-il ce propos. Il est
+ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donn sans
+arrire-pense un enfant a t l'occasion. Les natures ardentes ne se
+rsignent jamais voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
+elle a t rgl par Dieu, et elles voient un signe de la volont
+suprieure dans les circonstances les plus insignifiante.
+
+La population de Galile tait fort mle, comme le nom mme du
+pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
+temps de Jsus, beaucoup de non-Juifs (Phniciens, Syriens, Arabes et
+mme Grecs[107]). Les conversions au judasme n'taient point rares dans
+ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
+question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
+celui qui a le plus contribu effacer dans l'humanit les distinctions
+de sang.
+
+Il sortit des rangs du peuple[108]. Son pre Joseph et sa mre Marie
+taient des gens de mdiocre condition, des artisans vivant de leur
+travail[109], dans cet tat si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
+ni la misre. L'extrme simplicit de la vie dans de telles contres, en
+cartant le besoin de confortable, rend le privilge du riche presque
+inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
+ct, le manque total de got pour les arts et pour ce qui contribue
+l'lgance de la vie matrielle, donne la maison de celui qui ne
+manque de rien un aspect de dnment. A part quelque chose de sordide et
+de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
+Nazareth, au temps de Jsus, ne diffrait peut-tre pas beaucoup de ce
+qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues o il joua enfant, nous les
+voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui sparent
+les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute ces
+pauvres boutiques, claires par la porte, servant la fois d'tabli,
+de cuisine, de chambre coucher, ayant pour ameublement une natte,
+quelques coussins terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.
+
+La famille, qu'elle provnt d'un ou de plusieurs mariages, tait assez
+nombreuse. Jsus avait des frres et des soeurs[111], dont il semble
+avoir t l'an[112]. Tous sont rests obscurs; car il parat que les
+quatre personnages qui sont donns comme ses frres, et parmi lesquels
+un au moins, Jacques, est arriv une grande importance dans les
+premires annes du dveloppement du christianisme, taient ses cousins
+germains. Marie, en effet, avait une soeur nomme aussi Marie[113], qui
+pousa un certain Alphe ou Clophas (ces deux noms paraissent dsigner
+une mme personne[114]), et fut mre de plusieurs fils, qui jourent un
+rle considrable parmi les premiers disciples de Jsus. Ces cousins
+germains, qui adhrrent au jeune matre, pendant que ses vrais frres
+lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de frres du
+Seigneur[116]. Les vrais frres de Jsus n'eurent d'importance, ainsi
+que leur mre, qu'aprs sa mort[117]. Mme alors ils ne paraissent pas
+avoir gal en considration leurs cousins, dont la conversion avait t
+plus spontane et dont le caractre parat avoir eu plus d'originalit.
+Leur nom tait inconnu, tel point que quand l'vangliste met dans la
+bouche des gens de Nazareth l'numration des frres selon la nature, ce
+sont les noms des fils de Clophas qui se prsentent lui tout d'abord.
+
+Ses soeurs se marirent Nazareth[118], et il y passa les annes de sa
+premire jeunesse. Nazareth tait une petite ville, situe dans un pli
+de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
+au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois
+quatre mille mes, et elle peut n'avoir pas beaucoup vari[119]. Le
+froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme
+cette poque toutes les bourgades juives, tait un amas de cases bties
+sans style, et devait prsenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
+villages dans les pays smitiques. Les maisons, ce qu'il semble, ne
+diffraient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans lgance
+extrieure ni intrieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
+riches du Liban, et qui, mls aux vignes et aux figuiers, ne laissent
+pas d'tre fort agrables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
+nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rves de l'absolu
+bonheur. Mme de nos jours, Nazareth est encore un dlicieux sjour, le
+seul endroit peut-tre de la Palestine o l'me se sente un peu soulage
+du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette dsolation sans gale. La
+population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
+Antonin Martyr, la fin du VIe sicle, fait un tableau enchanteur de la
+fertilit des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques valles
+du ct de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
+o se concentraient autrefois la vie et la gaiet de la petite ville est
+dtruite; ses canaux crevasss ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
+la beaut des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beaut qui tait
+dj remarque au VIe sicle et o l'on voyait un don de la Vierge
+Marie[121], s'est conserve d'une manire frappante. C'est le type
+syrien dans toute sa grce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
+t l presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'paule,
+dans la file de ses compatriotes restes obscures. Antonia Martyr
+remarque que les femmes juives, ailleurs ddaigneuses pour les
+chrtiens, sont ici pleines d'affabilit. Aujourd'hui encore, les haines
+religieuses sont Nazareth moins vives qu'ailleurs.
+
+L'horizon de la ville est troit, mais si l'on monte quelque peu et que
+l'on atteigne le plateau fouett d'une brise perptuelle qui domine les
+plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
+dploient les belles lignes du Carmel, termines par une pointe abrupte
+qui semble se plonger dans la mer. Puis se droulent le double sommet
+qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
+saints de l'ge patriarcal, les monts Gelbo, le petit groupe
+pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
+Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
+l'antiquit comparait un sein. Par une dpression entre la montagne de
+Sulem et le Thabor, s'entrevoient la valle du Jourdain et les hautes
+plaines de la Pre, qui forment du ct de l'est une ligne continue. Au
+nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
+Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
+Khafa. Tel fut l'horizon de Jsus. Ce cercle enchant, berceau du
+royaume de Dieu, lui reprsenta le monde durant des annes. Sa vie mme
+sortit peu des limites familires son enfance. Car au del, du ct du
+nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Csare de
+Philippe, sa pointe la plus avance dans le monde des Gentils, et du
+ct du sud, on pressent, derrire ces montagnes dj moins riantes de
+la Samarie, la triste Jude, dessche comme par un vent brlant
+d'abstraction et de mort.
+
+Si jamais le monde rest chrtien, mais arriv une notion meilleure de
+ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
+d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins o
+s'attachait la pit des ges grossiers, c'est sur cette hauteur de
+Nazareth qu'il btira son temple. L, au point d'apparition du
+christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'lever
+la grande glise o tous les chrtiens pourraient prier. L aussi, sur
+cette terre o dorment le charpentier Joseph et des milliers de
+Nazarens oublis, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur valle, le
+philosophe serait mieux plac qu'en aucun lieu du monde pour contempler
+le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
+rassurer sur le but divin que le monde poursuit travers d'innombrables
+dfaillances et nonobstant l'universelle vanit.
+
+NOTES:
+
+[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.
+
+[99] Elle n'est nomme ni dans les crits de l'Ancien Testament, ni dans
+Josphe, ni dans le Talmud.
+
+[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
+De l le nom de _Nazarens_, longtemps appliqu aux chrtiens, et qui
+les dsigne encore dans tous les pays musulmans.
+
+[101] Le recensement opr par Quirinius, auquel la lgende rattache le
+voyage de Bethlhem, est postrieur d'au moins dix ans l'anne o,
+selon Luc et Matthieu, Jsus serait n. Les deux vanglistes, en effet,
+font natre Jsus sous le rgne d'Hrode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
+5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'aprs la dposition
+d'Archlas, c'est--dire dix ans aprs la mort d'Hrode, l'an 37 de
+l're d'Actium (Josphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
+L'inscription par laquelle on prtendait autrefois tablir que Quirinius
+fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
+lat_., n 623, et le supplment de Henzen, ce numro; Borghesi,
+_Fastes consulaires_ [encore indits], anne 742). Le recensement en
+tout cas ne se serait appliqu qu'aux parties rduites en province
+romaine, et non aux ttrarchies. Les textes par lesquels on cherche
+prouver que quelques-unes des oprations de statistique et de cadastre
+ordonnes par Auguste durent s'tendre au domaine des Hrodes, ou
+n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrtiens,
+qui ont emprunt cette donne l'vangile de Luc. Ce qui prouve bien,
+d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jsus Bethlhem n'a rien
+d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jsus n'tait pas de la
+famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en et-il t, on ne
+concevrait pas encore que ses parents eussent t forcs, pour une
+opration purement cadastrale et financire, de venir s'inscrire au lieu
+d'o leurs anctres taient sortis depuis mille ans. En leur imposant
+une telle obligation, l'autorit romaine aurait sanctionn des
+prtentions pour elle pleines de menaces.
+
+[102] Ch. XIV.
+
+[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce rcit
+dans Marc, et les deux passages parallles, Matth, XIII, 54, et Marc,
+VI, 1, o Nazareth figure comme la patrie de Jsus, prouvent qu'une
+telle lgende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
+narratif des vangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
+objections souvent rptes qu'on aura ajout, en tte de l'vangile de
+Matthieu, des rserves dont la contradiction avec le reste du texte
+n'tait pas assez flagrante pour qu'on se soit cru oblig de corriger
+les endroits qui avaient d'abord t crits un tout autre point de
+vue. Luc, au contraire (IV, 16), crivant avec rflexion, a employ,
+pour tre consquent, une expression plus adoucie. Quant Jean, il ne
+sait rien du voyage de Bethlhem; pour lui, Jsus est simplement de
+Nazareth ou Galilen, dans deux circonstances o il et t de la
+plus haute importance de rappeler sa naissance Bethlhem (I, 45-46;
+VII, 41-42).
+
+[104] On sait que le calcul qui sert de base l're vulgaire a t fait
+au VIe sicle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines donnes
+purement hypothtiques.
+
+[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.
+
+[106] _Gelil haggoyim_, cercle des Gentils.
+
+[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.
+
+[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des gnalogies
+destines le rattacher la race de David. Les bionira les
+supprimaient (Epiph., _Adv. hr_., XXX, 14).
+
+[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.
+
+[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
+les villes qui ne furent pas reconstruites la manire romaine taient
+fort mal bties. Quant la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
+simple et si imprieusement commande par le climat qu'elle n'a jamais
+d changer.
+
+[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
+suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
+i, 14_.
+
+[112] Matth., i, 25.
+
+[113] Ces deux soeurs portant le mme nom sont un fait singulier. Il y a
+l probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
+presque indistinctement aux Galilnnes le nom de Marie.
+
+[114] Ils ne sont pas tymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
+la transcription du nom syro-chaldaque _Halpha_; [Greek: Klpas] ou
+[Greek: Kleopas] est une forme courte de [Greek: Kleopatros]. Mais il
+pouvait y avoir substitution artificielle de l'un l'autre, de mme que
+les Joseph se faisaient appeler Hgsippe, les Eliakim Alcimus, etc.
+
+[115] Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[116] En effet, les quatre personnages qui sont donns (Matth., XIII,
+55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mre de Jsus: Jacob, Joseph ou
+Jos, Simon et Jude, se retrouvent ou peu prs comme fils de Marie et
+de Clophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
+Jac._, I, 1; _Epist. Jud_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
+eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothse que nous
+proposons lve seule l'norme difficult que l'on trouve supposer deux
+soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mmes noms, et
+admettre que Jacques et Simon, les deux premiers voques de Jrusalem,
+qualifis de frres du Seigneur, aient t de vrais frres de Jsus,
+qui auraient commenc par lui tre hostiles, puis se seraient convertis.
+L'vangliste, entendant appeler ces quatre fils de Clophas frres du
+Seigneur, aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
+55--_Marc_, VI, 3, la place des noms des vrais frres, rests toujours
+obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractre des personnages
+appels frres du Seigneur, de Jacques par exemple, est si diffrent
+de celui des vrais frres de Jsus, tel qu'on le voit se dessiner dans
+Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de frre du Seigneur constitua
+videmment, dans l'glise primitive, une espce d'ordre parallle
+celui des aptres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.
+
+[117] _Act._, I, 45.
+
+[118] Marc, VI, 3.
+
+[119] Selon Josphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
+Galile avait plus de cinq mille habitants. Il y a l probablement de
+l'exagration.
+
+[120] _Itiner_., 5.
+
+[121] Antonin Martyr, endroit cit.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DUCATION DE JSUS.
+
+
+Cette nature la fois riante et grandiose fut toute l'ducation de
+Jsus. Il apprit lire et crire[122], sans doute selon la mthode de
+l'Orient, consistant mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
+rpte en cadence avec ses petits camarades, jusqu' ce qu'il le sache
+par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprt bien les crits
+hbreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
+d'aprs des traductions en langue aramenne[124]; ses principes
+d'exgse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
+disciples, ressemblaient beaucoup ceux qui avaient cours alors et qui
+font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].
+
+Le matre d'cole dans les petites villes juives tait le _hazzan_ ou
+lecteur des synagogues[126]. Jsus frquenta peu les coles plus
+releves des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-tre pas),
+et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
+droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
+s'imaginer que Jsus fut ce que nous appelons un ignorant. L'ducation
+scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
+valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reue et ceux qui en sont
+dpourvus. Il n'en tait pas de mme en Orient ni en gnral dans la
+bonne antiquit. L'tat de grossiret o reste, chez nous, par suite de
+notre vie isole et tout individuelle, celui qui n'a pas t aux coles
+est inconnu dans ces socits, o la culture morale et surtout l'esprit
+gnral du temps se transmettent par le contact perptuel des hommes.
+L'Arabe, qui n'a eu aucun matre, est souvent nanmoins trs-distingu;
+car la tente est une sorte d'cole toujours ouverte, o, de la rencontre
+des gens bien levs, nat un grand mouvement intellectuel et mme
+littraire. La dlicatesse des manires et la finesse de l'esprit n'ont
+rien de commun en Orient avec ce que nous appelons ducation. Ce sont
+les hommes d'cole au contraire qui passent pour pdants et mal levs.
+Dans cet tat social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme un
+rang infrieur, est la condition des grandes choses et de la grande
+originalit.
+
+Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue tait peu
+rpandue en Jude hors des classes qui participaient au gouvernement et
+des villes habites par les paens, comme Csare[128]. L'idiome propre
+de Jsus tait le dialecte syriaque ml d'hbreu qu'on parlait alors en
+Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
+culture grecque. Cette culture tait proscrite par les docteurs
+palestiniens, qui enveloppaient dans une mme maldiction celui qui
+lve des porcs et celui qui apprend son fils la science
+grecque[130]. En tout cas elle n'avait pas pntr dans les petites
+villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathme des docteurs, il est vrai,
+quelques Juifs avaient dj embrass la culture hellnique. Sans parler
+de l'cole juive d'gypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellnisme
+et le judasme se continuaient depuis prs de deux cents ans, un juif,
+Nicolas de Damas, tait devenu, dans ce temps mme, l'un des hommes les
+plus distingus, les plus instruits, les plus considrs de son sicle.
+Bientt Josphe devait fournir un autre exemple de juif compltement
+hellnis. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josphe dclare
+avoir t parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'cole
+schismatique d'gypte s'tait dtache de Jrusalem tel point qu'on
+n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
+juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu' Jrusalem le grec tait
+trs-peu tudi, que les tudes grecques taient considres comme
+dangereuses et mme serviles, qu'on les dclarait bonnes tout au plus
+pour les femmes en guise de parure[132]. L'tude seule de la Loi passait
+pour librale et digne d'un homme srieux[133]. Interrog sur le moment
+o il convenait d'enseigner aux enfants la sagesse grecque, un savant
+rabbin avait rpondu: A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
+puisqu'il est crit de la Loi: Tu l'tudieras jour et nuit[134].
+
+Ni directement ni indirectement, aucun lment de culture hellnique ne
+parvint donc jusqu' Jsus. Il ne connut rien hors du judasme, son
+esprit conserva cette franche navet qu'affaiblit toujours une culture
+tendue et varie. Dans le sein mme du judasme, il resta tranger
+beaucoup d'efforts souvent parallles aux siens. D'une part, l'asctisme
+des Essniens ou Thrapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
+philosophie religieuse tents par l'cole juive d'Alexandrie, et dont
+Philon, son contemporain, tait l'ingnieux interprte, lui furent
+inconnus. Les frquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
+Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charit, de repos en
+Dieu[136], qui font comme un cho entre l'vangile et les crits de
+l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
+besoins du temps inspiraient tous les esprits levs.
+
+Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
+qui s'enseignait Jrusalem et qui devait bientt constituer le Talmud.
+Si quelques pharisiens l'avaient dj apporte en Galile, il ne les
+frquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
+elle ne lui inspira que le dgot. On peut supposer cependant que les
+principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
+avant lui, avait prononc des aphorismes qui avaient avec les siens
+beaucoup d'analogie. Par sa pauvret humblement supporte, par la
+douceur de son caractre, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
+et aux prtres, Hillel fut le vrai matre de Jsus[137], s'il est permis
+de parler de matre, quand il s'agit d'une si haute originalit.
+
+La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
+d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
+principales, la Loi, c'est--dire le Pentateuque, et les Prophtes, tels
+que nous les possdons aujourd'hui. Une vaste exgse allgorique
+s'appliquait tous ces livres et cherchait en tirer ce qui n'y est
+pas, mais ce qui rpondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
+reprsentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
+lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois pitistes, tait
+devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-mme, un thme
+inpuisable de subtiles interprtations. Quant aux prophtes et aux
+psaumes, on tait persuad que presque tous les traits un peu mystrieux
+de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
+type de celui qui devait raliser les esprances de la nation. Jsus
+partageait le got de tout le monde pour ces interprtations
+allgoriques. Mais la vraie posie de la Bible, qui chappait aux
+purils exgtes de Jrusalem, se rvlait pleinement son beau gnie.
+La Loi ne parat pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
+pouvoir mieux faire. Mais la posie religieuse des psaumes se trouva
+dans un merveilleux accord avec son me lyrique; ils restrent toute sa
+vie son aliment et son soutien. Les prophtes, Isae en particulier et
+son continuateur du temps de la captivit, avec leurs brillants rves
+d'avenir, leur imptueuse loquence, leurs invectives entremles de
+tableaux enchanteurs, furent ses vritables matres. Il lut aussi sans
+doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est--dire de ces crits
+assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorit qu'on
+n'accordait plus qu'aux crits trs-anciens, se couvraient du nom de
+prophtes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
+le livre de Daniel. Ce livre, compos par un Juif exalt du temps
+d'Antiochus piphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
+sage[138], tait le rsum de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
+vrai crateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la premire
+fois os ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
+qu'une fonction subordonne aux destines du peuple juif. Jsus fut
+pntr de bonne heure de ces hautes esprances. Peut-tre lut-il aussi
+les livres d'Hnoch, alors rvrs l'gal des livres saints[139], et
+les autres crits du mme genre, qui entretenaient un si grand
+mouvement dans l'imagination populaire. L'avnement du Messie avec ses
+gloires et ses terreurs, les nations s'croulant les unes sur les
+autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
+de son imagination, et comme ces rvolutions taient censes prochaines,
+qu'une foule de personnes cherchaient en supputer les temps, l'ordre
+surnaturel o nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
+parfaitement naturel et simple.
+
+Qu'il n'et aucune connaissance de l'tat gnral du monde, c'est ce qui
+rsulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
+lui parat encore divise en royaumes qui se font la guerre; il semble
+ignorer la paix romaine, et l'tat nouveau de socit qu'inaugurait
+son sicle. Il n'eut aucune ide prcise de la puissance romaine; le nom
+de Csar seul parvint jusqu' lui. Il vit btir, en Galile ou aux
+environs, Tibriade, Juliade, Diocsare, Gsare, ouvrages pompeux des
+Hrodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, prouver
+leur admiration pour la civilisation romaine et leur dvouement envers
+les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
+sort, servent aujourd'hui, bizarrement altrs, dsigner de misrables
+hameaux de Bdouins. Il vit aussi probablement Sbaste, oeuvre d'Hrode
+le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a t
+apporte l toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'
+monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrive en Jude par
+chargements, ces centaines de colonnes, toutes du mme diamtre,
+ornement de quelque insipide rue de Rivoli, voil ce qu'il appelait
+les royaumes du monde et toute leur gloire. Mais ce luxe de commande,
+cet art administratif et officiel lui dplaisaient. Ce qu'il aimait,
+c'taient ses villages galilens, mlanges confus de cabanes, d'aires et
+de pressoirs taills dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
+d'oliviers. Il resta toujours prs de la nature. La cour des rois lui
+apparat comme un lieu o les gens ont de beaux habits[140]. Les
+charmantes impossibilits dont fourmillent ses paraboles, quand il met
+en scne les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conut
+jamais la socit aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
+le monde travers le prisme de sa navet.
+
+Encore moins connut-il l'ide nouvelle, cre par la science grecque,
+base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
+confirme, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la nave croyance
+des vieux ges attribuait le gouvernement de l'univers. Prs d'un sicle
+avant lui, Lucrce avait exprim d'une faon admirable l'inflexibilit
+du rgime gnral de la nature. La ngation du miracle, cette ide que
+tout se produit dans le monde par des lois o l'intervention personnelle
+d'tres suprieurs n'a aucune part, tait de droit commun dans les
+grandes coles de tous les pays qui avaient reu la science grecque.
+Peut-tre mme Babylone et la Perse n'y taient-elles pas trangres.
+Jsus ne sut rien de ce progrs. Quoique n une poque o le principe
+de la science positive tait dj proclam, il vcut en plein
+surnaturel. Jamais peut-tre les Juifs n'avaient t plus possds de la
+soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
+intellectuel, et qui avait reu une ducation trs-complte, ne possde
+qu'une science chimrique et de mauvais aloi.
+
+Jsus ne diffrait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
+au diable, qu'il envisageait comme une sorte de gnie du mal[142], et il
+s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses taient
+l'effet de dmons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
+merveilleux n'tait pas pour lui l'exceptionnel; c'tait l'tat normal.
+La notion du surnaturel, avec ses impossibilits, n'apparat que le jour
+o nat la science exprimentale de la nature. L'homme tranger toute
+ide de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
+arrte la maladie et la mort mme, ne trouve dans le miracle rien
+d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
+rsultat de volonts libres de la divinit. Cet tat intellectuel fut
+toujours celui de Jsus. Mais dans sa grande me, une telle croyance
+produisait des effets tout opposs ceux o arrivait le vulgaire. Chez
+le vulgaire, la foi l'action particulire de Dieu amenait une
+crdulit niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait
+une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et une
+croyance exagre dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
+le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
+dfaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
+temps une force dont aucun individu n'a dispos avant lui ni depuis.
+
+De bonne heure, son caractre part se rvla. La lgende se plat le
+montrer ds son enfance en rvolte contre l'autorit paternelle et
+sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sr, au
+moins, que les relations de parent furent peu de chose pour lui. Sa
+famille ne semble pas l'avoir aim[144], et, par moments, on le trouve
+dur pour elle[145]. Jsus, comme tous les hommes exclusivement
+proccups d'une ide, arrivait tenir peu de compte des liens du sang.
+Le lien de l'ide est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
+Voil ma mre et mes frres, disait-il en tendant la main vers ses
+disciples; celui qui fait la volont de mon Pre, voil mon frre et ma
+soeur. Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
+femme, passant prs de lui, s'cria, dit-on: Heureux le ventre qui t'a
+port et les seins que tu as sucs!--Heureux plutt, rpondit-il[146],
+celui qui coute la parole de Dieu et qui la met en pratique! Bientt,
+dans sa hardie rvolte contre la nature, il devait aller plus loin
+encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
+le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'me et de coeur que pour l'ide
+qui se prsentait lui comme la forme absolue du bien et du vrai.
+
+
+NOTES:
+
+[122] Jean, VIII, 6.
+
+[123] _Testam. des douze Patr_. Lvi, 6.
+
+[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[125] Traductions et commentaires juifs, de l'poque talmudique.
+
+[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.
+
+[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.
+
+[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jrusalem, _Megilla_,
+halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
+_Megilla_, 8 _b_ et suiv.
+
+[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
+L'expression [Greek: patrios phn], dans les crivains de ce temps,
+dsigne toujours le dialecte smitique qu'on parlait en Palestine (II
+Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
+Josphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
+3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
+montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
+base aux vangiles synoptiques ont t crits en ce dialecte smitique.
+Il en fut de mme pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
+ad calcem, etc.). Enfin, la chrtient directement issue du premier
+mouvement galilen (Nazarens, _bionim_, etc.), laquelle se continua
+longtemps dans la Batane et le Hauran, parlait un dialecte smitique
+(Eusbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chba]; Epiph.,
+_Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jrme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
+adv. Pelag_., III, 2).
+
+[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
+_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
+IV, 10 et suiv.
+
+[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.
+
+[132] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1.
+
+[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.
+
+[134] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1; Talmud de Babylone,
+_Menachoth_, 99 _b_.
+
+[135] Les _Thrapeutes_ de Philon sont une branche d'Essniens. Leur nom
+mme parat n'tre qu'une traduction grecque de celui des _Essniens_
+([Greek: Essaioi], _asaya_, mdecins). Cf. Philon, _De Vila
+contempl_., init.
+
+[136] Voir surtout les traits _Quis rerum divinarum hres sit_ et _De
+Philanthropia_ de Philon.
+
+[137] _Pirk Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, 1;
+Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
+_Joma_, 35 _b_.
+
+[138] La lgende de Daniel tait dj forme au VIIe sicle avant J.-C.
+(zchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
+lgende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivit de Babylone.
+
+[139] _Epist. Jud_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
+douze Patr_., Simon, 5; Lvi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
+Nephtali, 4. Le Livre d'Hnoch forme encore une partie intgrante de
+la Bible thiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
+thiopienne, il est compos de pices de diffrentes dates, dont les
+plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
+pices ont de l'analogie avec les discours de Jsus. Comparez les ch.
+XCVI-XCIX Luc, VI, 24 et suiv.
+
+[140] Matth., XI, 8.
+
+[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.
+
+[142] Matth., VI, 13.
+
+[143] Luc, II, 42 et suiv. Les vangiles apocryphes sont pleins de
+pareilles histoires pousses au grotesque.
+
+[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
+ci-dessous, p. 153, note 6.
+
+[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; vang.
+selon les Hbreux, dans saint Jrme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.
+
+[146] Luc, XI, 27 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ORDRE D'IDES AU SEIN DUQUEL SE DVELOPPA JSUS.
+
+
+Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phnomnes de
+la cration primitive, parce que le feu qui la pntrait s'est teint;
+ainsi les explications rflchies ont toujours quelque chose
+d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procds
+d'induction aux rvolutions des poques cratrices qui ont dcid du
+sort de l'humanit. Jsus vcut un de ces moments o la partie de la
+vie publique se joue avec franchise, o l'enjeu de l'activit humaine
+est pouss au centuple. Tout grand rle, alors, entrane la mort; car de
+tels mouvements supposent une libert et une absence de mesures
+prventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
+Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux poques hroques de
+l'activit humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
+mchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
+forment des armes opposes. On arrive par l'chafaud l'apothose; les
+caractres ont des traits accuss, qui les gravent comme des types
+ternels dans la mmoire des hommes. En dehors de la Rvolution
+franaise, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui o se
+forma Jsus dvelopper ces forces caches que l'humanit tient comme
+en rserve, et qu'elle ne laisse voir qu' ses jours de fivre et de
+pril.
+
+Si le gouvernement du monde tait un problme spculatif, et que le plus
+grand philosophe ft l'homme le mieux dsign pour dire ses semblables
+ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la rflexion que
+sortiraient ces grandes rgles morales et dogmatiques qu'on appelle des
+religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
+akya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas t des
+mtaphysiciens. Le bouddhisme lui-mme, qui est bien sorti de la pense
+pure, a conquis une moiti de l'Asie pour des motifs tout politiques et
+moraux. Quant aux religions smitiques, elles sont aussi peu
+philosophiques qu'il est possible. Mose et Mahomet n'ont pas t des
+spculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
+ leurs compatriotes, leurs contemporains, qu'ils ont domin
+l'humanit. Jsus, de mme, ne fut pas un thologien, un philosophe
+ayant un systme plus ou moins bien compos. Pour tre disciple de
+Jsus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
+profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher lui,
+l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
+lui. L'cueil des subtilits mtaphysiques, contre lequel le
+christianisme alla heurter ds le IIIe sicle, ne fut nullement pos par
+le fondateur. Jsus n'eut ni dogmes, ni systme, mais une rsolution
+personnelle fixe, qui, ayant dpass en intensit toute autre volont
+cre, dirige encore l'heure qu'il est les destines de l'humanit.
+
+Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivit de Babylone jusqu'au
+moyen ge, d'tre toujours dans une situation trs-tendue. Voil
+pourquoi les dpositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
+priode, semblent crire sous l'action d'une fivre intense, qui les met
+sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
+moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problme de l'avenir et de
+sa destine avec un courage plus dsespr, plus dcid se porter aux
+extrmes. Ne sparant pas le sort de l'humanit de celui de leur petite
+race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
+thorie gnrale de la marche de notre espce. La Grce, toujours
+renferme en elle-mme, et uniquement attentive ses querelles de
+petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'poque
+romaine, on chercherait vainement chez elle un systme gnral de
+philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanit. Le juif, au
+contraire, grce une espce de sens prophtique qui rend par moments
+le smite merveilleusement apte voir les grandes lignes de l'avenir, a
+fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-tre doit-il un peu de cet
+esprit la Perse. La Perse, depuis une poque ancienne, conut
+l'histoire du monde comme une srie d'volutions, chacune desquelles
+prside un prophte. Chaque prophte a son _hazar_, ou rgne de mille
+ans (chiliasme), et de ces ges successifs, analogues aux millions de
+sicles dvolus chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
+vnements qui prparent le rgne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
+cercle des chiliasmes sera puis, viendra le paradis dfinitif. Les
+hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
+aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
+Mais cet avnement sera prcd de terribles calamits. Dahak (le Satan
+de la Perse) rompra les fers qui l'enchanent et s'abattra sur le monde.
+Deux prophtes viendront consoler les hommes et prparer le grand
+avnement[147]. Ces ides couraient le monde et pntraient jusqu'
+Rome, o elles inspiraient un cycle de pomes prophtiques, dont les
+ides fondamentales taient la division de l'histoire de l'humanit en
+priodes, la succession des dieux rpondant ces priodes, un complet
+renouvellement du monde, et l'avnement final d'un ge d'or[148]. Le
+livre de Daniel, le livre d'Hnoch, certaines parties des livres
+sibyllins[149], sont l'expression juive de la mme thorie. Certes il
+s'en faut que ces penses fussent celles de tous. Elles ne furent
+d'abord embrasses que par quelques personnes l'imagination vive et
+portes vers les doctrines trangres. L'auteur troit et sec du livre
+d'Esther n'a jamais pens au reste du monde que pour le ddaigner et lui
+vouloir du mal[150]. L'picurien dsabus qui a crit l'Ecclsiaste
+pense si peu l'avenir qu'il trouve mme inutile de travailler pour
+ses enfants; aux yeux de ce clibataire goste, le dernier mot de la
+sagesse est de placer son bien fonds perdu[151]. Mais les grandes
+choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorit. Avec ses
+normes dfauts, dur, goste, moqueur, cruel, troit, subtil, sophiste,
+le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
+d'enthousiasme dsintress dont parle l'histoire. L'opposition fait
+toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
+ceux qu'elle met mort. Socrate a fait la gloire d'Athnes, qui n'a pas
+jug pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
+modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jsus a t la
+gloire du peuple d'Isral, qui l'a crucifi.
+
+Un gigantesque rve poursuivait depuis des sicles le peuple juif, et le
+rajeunissait sans cesse dans sa dcrpitude. trangre la thorie des
+rcompenses individuelles, que la Grce a rpandue sous le nom
+d'immortalit de l'me, la Jude avait concentr sur son avenir national
+toute sa puissance d'amour et de dsir. Elle crut avoir les promesses
+divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amre ralit qui, partir
+du IXe sicle avant notre re, donnait de plus en plus le royaume du
+monde la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
+sur les alliances d'ides les plus impossibles, essaya les volte-faces
+les plus tranges. Avant la captivit, quand tout l'avenir terrestre de
+la nation se fut vanoui par la sparation des tribus du nord, on rva
+la restauration de la maison de David, la rconciliation des deux
+fractions du peuple, le triomphe de la thocratie et du culte de Jhovah
+sur les cultes idoltres. A l'poque de la captivit, un pote plein
+d'harmonie vit la splendeur d'une Jrusalem future, dont les peuples et
+les les lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
+qu'on et dit qu'un rayon des regards de Jsus l'et pntr une
+distance de six sicles[152].
+
+La victoire de Cyrus sembla quelque temps raliser tout ce qu'on avait
+espr. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jhovah se
+crurent frres. La Perse tait arrive, en bannissant les _dvas_
+multiples et en les transformant en dmons (_divs_), tirer des
+vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
+de monothisme. Le ton prophtique de plusieurs des enseignements de
+l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Ose et
+d'Isae. Isral se reposa sous les Achmnides[153], et, sous Xerxs
+(Assurus), se fit redouter des Iraniens eux-mmes. Mais l'entre
+triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
+Asie le rejeta dans ses rves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
+comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
+complet, une rvolution prenant le globe ses racines et l'branlant de
+fond en comble, pour satisfaire l'norme besoin de vengeance
+qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supriorit et la vue de ses
+humiliations[154].
+
+Si Isral avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en
+deux parts, le corps et l'me, et trouve tout naturel que, pendant que
+le corps pourrit, l'me survive, cet accs de rage et d'nergique
+protestation n'aurait pas eu sa raison d'tre. Mais une telle doctrine,
+sortie de la philosophie grecque, n'tait pas dans les traditions de
+l'esprit juif. Les anciens crits hbreux ne renferment aucune trace de
+rmunrations ou de peines futures. Tandis que l'ide de la solidarit
+de la tribu exista, il tait naturel qu'on ne songet pas une stricte
+rtribution selon les mrites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux
+qui tombait une poque d'impit; il subissait comme les autres les
+malheurs publics, suite de l'impit gnrale. Cette doctrine, lgue
+par les sages de l'poque patriarcale, aboutissait chaque jour
+d'insoutenables contradictions. Dj du temps de Job, elle tait fort
+branle; les vieillards de Thman qui la professaient taient des
+hommes arrirs, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,
+ose mettre ds son premier mot cette pense essentiellement
+rvolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec
+les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
+principe thmanite et mosaste devenait plus intolrable encore[156].
+Jamais Isral n'avait t plus fidle la Loi, et pourtant on avait
+subi l'atroce perscution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhteur,
+habitu rpter de vieilles phrases dnues de sens, pour oser
+prtendre que ces malheurs venaient des infidlits du peuple[157].
+Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces hroques Macchabes,
+cette mre avec ses sept fils, Jhovah les oubliera ternellement, les
+abandonnera la pourriture de la fosse[158]? Un sadducen incrdule et
+mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle consquence; un
+sage consomm, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il
+ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la rcompense,
+qu'il faut tre vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne
+pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
+l'immortalit philosophique, se reprsentrent les justes vivant dans la
+mmoire de Dieu, glorieux jamais dans le souvenir des hommes, jugeant
+l'impie qui les a perscuts[160]. Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
+sont connus de Dieu[161], voil leur rcompense. D'autres, les
+Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la rsurrection[162]. Les
+justes revivront pour participer au rgne messianique. Ils revivront
+dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;
+ils assisteront au triomphe de leurs ides et l'humiliation de leurs
+ennemis.
+
+On ne trouve chez l'ancien peuple d'Isral que des traces tout fait
+indcises de ce dogme fondamental. Le Sadducen, qui n'y croyait pas,
+tait, en ralit, fidle la vieille doctrine juive; c'tait le
+pharisien, partisan de la rsurrection, qui tait le novateur. Mais en
+religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
+marche, c'est lui qui tire les consquences. La rsurrection, ide
+totalement diffrente de l'immortalit de l'me, sortait d'ailleurs
+trs-naturellement des doctrines antrieures et de la situation du
+peuple. Peut-tre la Perse en fournit-elle aussi quelques lments[163].
+En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine
+d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces thories
+apocalyptiques qui, sans tre des articles de foi (le sanhdrin
+orthodoxe de Jrusalem ne semble pas les avoir adoptes), couraient dans
+toutes les imaginations et produisaient d'un bout l'autre du monde
+juif une fermentation extrme. L'absence totale de rigueur dogmatique
+faisait que des notions fort contradictoires pouvaient tre admises la
+fois, mme sur un point aussi capital. Tantt le juste devait attendre
+la rsurrection[164]; tantt il tait reu ds le moment de sa mort dans
+le sein d'Abraham[165]. Tantt la rsurrection tait gnrale[166],
+tantt rserve aux seuls fidles[167]. Tantt elle supposait une terre
+renouvele et une nouvelle Jrusalem; tantt elle impliquait un
+anantissement pralable de l'univers.
+
+Jsus, ds qu'il eut une pense, entra dans la brlante atmosphre que
+craient en Palestine les ides que nous venons d'exposer. Ces ides ne
+s'enseignaient aucune cole; mais elles taient dans l'air, et son me
+en fut de bonne heure pntre. Nos hsitations, nos doutes ne
+l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, o nul
+homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
+destine, peut-tre frivole, Jsus s'y est assis vingt fois sans un
+doute. Dlivr de l'gosme, source de nos tristesses, qui nous fait
+rechercher avec pret un intrt d'outre-tombe la vertu, il ne pensa
+qu' son oeuvre, sa race, a l'humanit. Ces montagnes, cette mer, ce
+ciel d'azur, ces hautes plaines l'horizon, furent pour lui non la
+vision mlancolique d'une me qui interroge la nature sur son sort, mais
+le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
+ciel nouveau.
+
+Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux vnements politiques de
+son temps, et il en tait probablement mal inform. La dynastie des
+Hrodes vivait dans un monde si diffrent du sien, qu'il ne la connut
+sans doute que de nom. Le grand Hrode mourut vers l'anne mme o il
+naquit, laissant des souvenirs imprissables, des monuments qui devaient
+forcer la postrit la plus malveillante d'associer son nom celui de
+Salomon, et nanmoins une oeuvre inacheve, impossible continuer.
+Ambitieux profane, gar dans un ddale de luttes religieuses, cet
+astucieux Idumen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,
+dnus de moralit, au milieu de fanatiques passionns. Mais son ide
+d'un royaume profane d'Isral, lors mme qu'elle n'et pas t un
+anachronisme dans l'tat du monde o il la conut, aurait chou, comme
+le projet semblable que forma Salomon, contre les difficults venant du
+caractre mme de la nation. Ses trois fils ne furent que des
+lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
+domination anglaise. Antipater ou Antipas, ttrarque de la Galile et de
+la Pre, dont Jsus fut le sujet durant toute sa vie, tait un prince
+paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibre[169], trop souvent
+gar par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hrodiade[170].
+Philippe, ttrarque de la Gaulonitide et de la Batane, sur les terres
+duquel Jsus fit de frquents voyages, tait un beaucoup meilleur
+souverain[171]. Quant Archlas, ethnarque de Jrusalem, Jsus ne put
+le connatre. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans
+caractre, parfois violent, fut dpos par Auguste[172]. La dernire
+trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jrusalem. Runie la
+Samarie et l'Idume, la Jude forma une sorte d'annexe de la province
+de Syrie, o le snateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage
+consulaire fort connu[173], tait lgat imprial. Une srie de
+procurateurs romains, subordonns pour les grandes questions au lgat
+imprial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valrius
+Gratus, et enfin (l'an 26 de notre re), Pontius Pilatus, s'y
+succdent[174], sans cesse occups teindre le volcan qui faisait
+ruption sous leurs pieds.
+
+De continuelles sditions excites par les zlateurs du mosasme ne
+cessrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jrusalem[175]. La
+mort des sditieux tait assure; mais la mort, quand il s'agissait de
+l'intgrit de la Loi, tait recherche avec avidit. Renverser les
+aigles, dtruire les ouvrages d'art levs par les Hrodes, et o les
+rglements mosaques n'taient pas toujours respects[176], s'insurger
+contre les cussons votifs dresss par les procurateurs, et dont les
+inscriptions paraissaient entaches d'idoltrie[177], taient de
+perptuelles tentations pour des fanatiques parvenus ce degr
+d'exaltation qui te tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphe,
+Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort clbres,
+formrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre tabli, qui
+se continua aprs leur supplice[178]. Les Samaritains taient agits de
+mouvements du mme genre[179]. Il semble que la Loi n'et jamais compt
+plus de sectateurs passionns qu'au moment o vivait dj celui qui, de
+la pleine autorit de son gnie et de sa grande me, allait l'abroger.
+Les Zlotes (_Kenam_) ou Sicaires, assassins pieux, qui
+s'imposaient pour tche de tuer quiconque manquait devant eux la Loi,
+commenaient paratre[180]. Des reprsentants d'un tout autre esprit,
+des thaumaturges, considrs comme des espces de personnes divines,
+trouvaient crance, par suite du besoin imprieux que le sicle
+prouvait de surnaturel et de divin[181].
+
+Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jsus fut celui de
+Juda le Gaulonite ou le Galilen. De toutes les sujtions auxquelles
+taient exposs les pays nouvellement conquis par Rome, le cens tait la
+plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui tonne toujours les peuples peu
+habitus aux charges des grandes administrations centrales, tait
+particulirement odieuse aux Juifs. Dj, sous David, nous voyons un
+recensement provoquer de violentes rcriminations et les menaces des
+prophtes[183]. Le cens, en effet, tait la base de l'impt; or l'impt,
+dans les ides de la pure thocratie, tait presque une impit. Dieu
+tant le seul matre que l'homme doive reconnatre, payer la dme un
+souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre la place de Dieu.
+Compltement trangre l'ide de l'tat, la thocratie juive ne
+faisait en cela que tirer sa dernire consquence, la ngation de la
+socit civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques
+passait pour de l'argent vol[184]. Le recensement ordonn par Quirinius
+(an 6 de l're chrtienne) rveilla puissamment ces ides et causa une
+grande fermentation. Un mouvement clata dans les provinces du nord. Un
+certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
+Tibriade, et un pharisien nomm Sadok se firent, en niant la lgitimit
+de l'impt, une cole nombreuse, qui aboutit bientt une rvolte
+ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'cole taient qu'on ne doit
+appeler personne matre, ce titre appartenant Dieu seul, et que la
+libert vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres
+principes, que Josphe, toujours attentif ne pas compromettre ses
+coreligionnaires, passe dessein sous silence; car on ne comprendrait
+pas que pour une ide aussi simple, l'historien juif lui donnt une
+place parmi les philosophes de sa nation et le regardt comme le
+fondateur d'une quatrime cole, parallle celles des Pharisiens, des
+Sadducens, des Essniens. Juda fut videmment le chef d'une secte
+galilenne, proccupe de messianisme, et qui aboutit un mouvement
+politique. Le procurateur Coponius crasa la sdition du Gaulonite; mais
+l'cole subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,
+fils du fondateur, et d'un certain lazar, son parent, on la retrouve
+fort active dans les dernires luttes des Juifs contre les Romains[186].
+Jsus vit peut-tre ce Juda, qui conut la rvolution juive d'une faon
+si diffrente de la sienne; il connut en tout cas son cole, et ce fut
+probablement par raction contre son erreur qu'il pronona l'axiome sur
+le denier de Csar. Le sage Jsus, loign de toute sdition, profita de
+la faute de son devancier, et rva un autre royaume et une autre
+dlivrance.
+
+La Galile tait de la sorte une vaste fournaise, o s'agitaient en
+bullition les lments les plus divers[187]. Un mpris extraordinaire
+de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'apptit de la mort fut la
+consquence de ces agitations[188]. L'exprience ne compte pour rien
+dans les grands mouvements fanatiques. L'Algrie, aux premiers temps de
+l'occupation franaise, voyait se lever, chaque printemps, des inspirs,
+qui se dclaraient invulnrables et envoys de Dieu pour chasser les
+infidles; l'anne suivante, leur mort tait oublie, et leur successeur
+ne trouvait pas une moindre foi. Trs-dure par un ct, la domination
+romaine, peu tracassire encore, permettait beaucoup de libert. Ces
+grandes dominations brutales, terribles dans la rpression, n'taient
+pas souponneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme
+garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour o elles croyaient
+devoir svir. Dans sa carrire vagabonde, on ne voit pas que Jsus ait
+t une seule fois gn par la police. Une telle libert, et par-dessus
+tout le bonheur qu'avait la Galile d'tre beaucoup moins resserre dans
+les liens du pdantisme pharisaque, donnaient cette contre une
+vraie supriorit sur Jrusalem. La rvolution, ou en d'autres termes le
+messianisme, y faisait travailler toutes les ttes. On se croyait la
+veille de voir apparatre la grande rnovation; l'criture torture en
+des sens divers servait d'aliment aux plus colossales esprances. A
+chaque ligne des simples crits de l'Ancien Testament, on voyait
+l'assurance et en quelque sorte le programme du rgne futur qui devait
+apporter la paix aux justes et sceller jamais l'oeuvre de Dieu.
+
+De tout temps, cette division en deux parties opposes d'intrt et
+d'esprit avait t pour la nation hbraque un principe de fcondit
+dans l'ordre moral. Tout peuple appel de hautes destines doit tre
+un petit monde complet, renfermant dans son sein les ples opposs. La
+Grce offrait quelques lieues de distance Sparte et Athnes, les deux
+antipodes pour un observateur superficiel, en ralit soeurs rivales,
+ncessaires l'une l'autre. Il en fut de mme de la Jude. Moins
+brillant en un sens que le dveloppement de Jrusalem, celui du nord fut
+en somme bien plus fcond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif
+taient toujours venues de l. Une absence complte du sentiment de la
+nature, aboutissant quelque chose de sec, d'troit, de farouche, a
+frapp toutes les oeuvres purement hirosolymites d'un caractre
+grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
+solennels, ses insipides canonistes, ses dvots hypocrites et
+atrabilaires, Jrusalem n'et pas conquis l'humanit. Le nord a donn au
+monde la nave Sulamite, l'humble Chananenne, la passionne Madeleine,
+le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
+christianisme; Jrusalem, au contraire, est la vraie patrie du judasme
+obstin qui, fond par les pharisiens, fix par le Talmud, a travers le
+moyen ge et est venu jusqu' nous.
+
+Une nature ravissante contribuait former cet esprit beaucoup moins
+austre, moins prement monothiste, si j'ose le dire, qui imprimait
+tous les rves de la Galile un tour idyllique et charmant. Le plus
+triste pays du monde est peut-tre la rgion voisine de Jrusalem. La
+Galile, au contraire, tait un pays trs-vert, trs-ombrag,
+trs-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du
+bien-aim[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne
+est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
+animaux y sont petits, mais d'une douceur extrme. Des tourterelles
+sveltes et vives, des merles bleus si lgers qu'ils posent sur une herbe
+sans la faire plier, des alouettes huppes, qui viennent presque se
+mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont
+l'oeil est vif et doux, des cigognes l'air pudique et grave,
+dpouillant toute timidit, se laissent approcher de trs-prs par
+l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
+se dploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes penses.
+Jsus semble les avoir particulirement aimes. Les actes les plus
+importants de sa carrire divine se passent sur les montagnes; c'est l
+qu'il tait le mieux inspir[190]; c'est l qu'il avait avec les anciens
+prophtes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses
+disciples dj transfigur[191].
+
+Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'norme appauvrissement
+que l'islamisme a opr dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
+o tout ce que l'homme n'a pu dtruire respire encore l'abandon, la
+douceur, la tendresse, surabondait, l'poque de Jsus, de bien-tre et
+de gaiet. Les Galilens passaient pour nergiques, braves et
+laborieux[192]. Si l'on excepte Tibriade, btie par Antipas en
+l'honneur de Tibre (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galile
+n'avait pas de grandes villes. Le pays tait nanmoins fort peupl,
+couvert de petites villes et de gros villages, cultiv avec art dans
+toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne
+splendeur, on sent un peuple agricole, nullement dou pour l'art, peu
+soucieux de luxe, indiffrent aux beauts de la forme, exclusivement
+idaliste. La campagne abondait en eaux fraches et en fruits; les
+grosses fermes taient ombrages de vignes et de figuiers; les jardins
+taient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin
+tait excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent
+encore Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et
+facilement satisfaite n'aboutissait pas l'pais matrialisme de notre
+paysan, la grosse joie d'une Normandie plantureuse, la pesante
+gaiet des Flamands. Elle se spiritualisait en rves thrs, en une
+sorte de mysticisme potique confondant le ciel et la terre. Laissez
+l'austre Jean-Baptiste dans son dsert de Jude, prcher la pnitence,
+tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
+Pourquoi les compagnons de l'poux jeneraient-ils pendant que l'poux
+est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
+fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volont?
+
+Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une
+dlicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le
+bon Zache appels ses festins, les fondateurs du royaume du ciel
+comme un cortge de paranymphes: voil ce que la Galile a os, ce
+qu'elle a fait accepter. La Grce a trac de la vie humaine par la
+sculpture et la posie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds
+fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
+excellents, la langue exquise et raffine. Mais la Galile a cr
+l'tat d'imagination populaire le plus sublime idal; car derrire son
+idylle s'agite le sort de l'humanit, et la lumire qui claire son
+tableau est le soleil du royaume de Dieu.
+
+Jsus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Ds son enfance, il
+fit presque annuellement le voyage de Jrusalem pour les ftes[197]. Le
+plerinage tait pour les Juifs provinciaux une solennit pleine de
+douceur. Des sries entires de psaumes taient consacres chanter le
+bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au
+printemps, travers les collines et les valles, tous ayant en
+perspective les splendeurs de Jrusalem, les terreurs des parvis sacrs,
+la joie pour des frres de demeurer ensemble[199]. La route que Jsus
+suivait d'ordinaire dans ces voyages tait celle que l'on suit
+aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem Jrusalem elle est
+fort svre. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Bthel,
+prs desquels on passe, tient l'me en veil. _Ain-el-Harami,_ la
+dernire tape[201], est un lieu mlancolique et charmant, et peu
+d'impressions galent celle qu'on prouve en s'y tablissant pour le
+campement du soir. La valle est troite et sombre; une eau noire sort
+des rochers percs de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je
+crois, la Valle des pleurs, ou des eaux suintantes, chante comme une
+des stations du chemin dans le dlicieux psaume [202], et devenue, pour
+le mysticisme doux et triste du moyen ge, l'emblme de la vie. Le
+lendemain, de bonne heure, on sera Jrusalem; une telle attente,
+aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soire courte et le
+sommeil lger.
+
+Ces voyages, o la nation runie se communiquait ses ides, et qui
+taient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jsus
+en contact avec l'me de son peuple, et sans doute lui inspiraient dj
+une vive antipathie pour les dfauts des reprsentants officiels du
+judasme. On veut que de bonne heure le dsert ait t pour lui une
+autre cole et qu'il y ait fait de longs sjours[203]. Mais le Dieu
+qu'il trouvait l n'tait pas le sien. C'tait tout au plus le Dieu de
+Job, svre et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'tait
+Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chre Galile,
+et retrouvait son Pre cleste, au milieu des vertes collines et des
+claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'me
+joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut
+d'Isral.
+
+
+NOTES:
+
+[147] _Yana_, XIII, 24; Thopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_,
+47; _Minokhired_, passage publi dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlndischen Gesellschaft_, I, p. 263.
+
+[148] Virg., gl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette glogue; Nigidius,
+cit par Servius, sur le v. 10.
+
+[149] Livre III, 97-817.
+
+[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties
+apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.
+
+[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;
+VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.
+
+[152] Isae, LX, etc.
+
+[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement cette
+dynastie.
+
+[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,
+II_, p. 147 et suiv.
+
+[155] Job, XXXIII, 9.
+
+[156] Il est cependant remarquable que Jsus, fils de Sirach, s'y tient
+strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,
+9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout oppos (IV, I,
+texte grec).
+
+[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); ptre apocryphe de Baruch (Fabricius,
+_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).
+
+[158] _II Macch._, VII.
+
+[159] _Pirk Aboth_, I, 3.
+
+[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribu Josphe,
+8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier
+trait ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rmunration
+personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,
+l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui
+s'attachera leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.
+XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.
+
+[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.
+
+[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.
+
+[163] Thopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.
+XXXI. Les traces du dogme de la rsurrection dans l'Avesta sont fort
+douteuses.
+
+[164] Jean, XI, 24.
+
+[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.
+
+[166] Dan., XII, 2.
+
+[167] _Il Macch._ VII, 14.
+
+[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.
+
+[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.
+
+[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.
+
+[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.
+
+[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.
+
+[173] Orelli, _Inscr. lat_., n 3693; Henzen, _Suppl._, n 7041; _Fasti
+prnestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,
+314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore indits], l'anne
+742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,
+referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,
+XII, vi, 5.
+
+[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.
+
+[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I
+et II.
+
+[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hnoch, XCVII, 13-14.
+
+[177] Philon, _Leg. ad Caum_, 38.
+
+[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.
+
+[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.
+
+[180] Mischna, _Sanhdrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV
+et suiv.
+
+[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le
+Magicien tait dj clbre au temps de Jsus.
+
+[182] Discours de Claude, Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.
+ant. de Lyon_, p. 136.
+
+[183] II Sam., XXIV.
+
+[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.
+
+[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,
+37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
+Theudas; mais c'est l un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
+l'an 44 de l're chrtienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).
+
+[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.
+
+[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galilen de Juda, fils d'zchias, ne
+parat pas avoir eu un caractre religieux; peut-tre, cependant, ce
+caractre a-t-il t dissimul par Josphe (_Ant_., XVII, x, 3).
+
+[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.
+
+[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible tat o le pays est rduit,
+surtout prs du lac de Tibriade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
+maintenant brls, ont t autrefois des paradis terrestres. Les bains
+de Tibriade, qui sont aujourd'hui un affreux sjour, ont t autrefois
+le plus bel endroit de la Galile (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josphe
+_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
+Gnsareth, o il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
+cinquante ans par consquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
+la Galile couverte de plantations dlicieuses, et compare sa fertilit
+ celle de l'gypte (_Itin.,_ 5).
+
+[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.
+
+[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
+suiv.
+
+[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.
+
+[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.
+
+[195] On peut se les figurer d'aprs quelques enclos des environs de
+Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
+12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes mtairies
+s'est encore bien conserv dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
+d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
+ustensiles taills dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
+etc.), se retrouve du reste chaque pas.
+
+[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
+II, 3 et suiv.
+
+[197] Luc, II, 41.
+
+[198] Luc, II, 42-44.
+
+[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
+CXXXII).
+
+[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
+_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les plerins venaient
+par la Pre pour viter la Samarie, o ils couraient des dangers.
+Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.
+
+[201] Selon Josphe _(Vita,_ 82), la route tait de trois jours. Mais
+l'tape de Sichem Jrusalem devait d'ordinaire tre coupe en deux.
+
+[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.
+
+[203] Luc, IV, 42; V, 16.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+PREMIERS APHORISMES DE JSUS.--SES IDES D'UN DIEU PRE ET D'UNE
+RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.
+
+
+Joseph mourut avant que son fils ft arriv aucun rle public. Marie
+resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
+pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
+homonymes, tait le plus souvent appel fils de Marie[204]. Il semble
+que, devenue par la mort de son mari trangre Nazareth, elle se
+retira Cana[205], dont elle pouvait tre originaire. Cana[206] tait
+une petite ville deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
+pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
+moins grandiose qu' Nazareth, s'tend sur toute la plaine et est borne
+de la manire la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
+collines de Sphoris.
+
+Jsus parat avoir fait quelque temps sa rsidence en ce lieu. L se
+passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
+clats[208].
+
+Il exerait le mtier de son pre, qui tait celui de charpentier[209].
+Ce n'tait pas l une circonstance humiliante ou fcheuse. La coutume
+juive exigeait que l'homme vou aux travaux intellectuels apprt un
+tat. Les docteurs les plus clbres avaient des mtiers[210]; c'est
+ainsi que saint Paul, dont l'ducation avait t si soigne, tait
+fabricant de tentes[211]. Jsus ne se maria point. Toute sa puissance
+d'aimer se porta sur ce qu'il considrait comme sa vocation cleste. Le
+sentiment extrmement dlicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
+ne se spara point du dvouement exclusif qu'il avait pour son ide. Il
+traita en soeurs, comme Franois d'Assise et Franois de Sales, les
+femmes qui s'prenaient de la mme oeuvre que lui; il eut ses sainte
+Claire, ses Franoise de Chantal. Seulement il est probable que
+celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aim
+qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures trs-leves,
+la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
+vague posie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
+d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite quivoque
+s'expliquent de mme par la passion qui l'attachait la gloire de son
+Pre, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
+cratures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pense
+de Jsus durant cette priode obscure de sa vie? Par quelles mditations
+dbuta-t-il dans la carrire prophtique? On l'ignore, son histoire nous
+tant parvenue l'tat de rcits pars et sans chronologie exacte. Mais
+le dveloppement des produits vivants est partout le mme, et il n'est
+pas douteux que la croissance d'une personnalit aussi puissante que
+celle de Jsus n'ait obi des lois trs-rigoureuses. Une haute notion
+de la divinit, qu'il ne dut pas au judasme, et qui semble avoir t
+de toutes pices la cration de sa grande me, fut en quelque sorte le
+principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
+ides qui nous sont familires et ces discussions o s'usent les
+petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la pit de Jsus, il
+faut faire abstraction de ce qui s'est plac entre l'vangile et nous.
+Disme et panthisme sont devenus les deux ples de la thologie. Les
+chtives discussions de la scolastique, la scheresse d'esprit de
+Descartes, l'irrligion profonde du XVIIIe sicle, en rapetissant Dieu,
+et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
+pas lui, ont touff au sein du rationalisme moderne tout sentiment
+fcond de la divinit. Si Dieu, en effet, est un tre dtermin hors de
+nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
+est un visionnaire, et comme les sciences physiques et physiologiques
+nous ont montr que toute vision surnaturelle est une illusion, le
+diste un peu consquent se trouve dans l'impossibilit de comprendre
+les grandes croyances du pass. Le panthisme, d'un autre ct, en
+supprimant la personnalit divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
+vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
+compris Dieu, akya-Mouni, Platon, saint Paul, saint Franois d'Assise,
+saint Augustin, quelques heures de sa mobile vie, taient-ils distes
+ou panthistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
+physiques et mtaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laisss
+indiffrents. Ils sentaient le divin en eux-mmes. Au premier rang de
+cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jsus. Jsus
+n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme quelqu'un hors de lui;
+Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
+dit de son Pre. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
+les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
+de tonnerre et de buisson ardent comme Mose, de tempte rvlatrice
+comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de gnie familier comme
+Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
+d'une sainte Thrse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
+soufi se proclamant identique Dieu est aussi tout autre chose. Jsus
+n'nonce pas un moment l'ide sacrilge qu'il soit Dieu. Il se croit en
+rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
+conscience de Dieu qui ait exist au sein de l'humanit a t celle de
+Jsus.
+
+On comprend, d'un autre ct, que Jsus, partant d'une telle disposition
+d'me, ne sera nullement un philosophe spculatif comme akya-Mouni.
+Rien n'est plus loin de la thologie scolastique que l'vangile.[214]
+Les spculations des Pres grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
+autre esprit. Dieu conu immdiatement comme Pre, voil toute la
+thologie de Jsus. Et cela n'tait pas chez lui un principe thorique,
+une doctrine plus ou moins prouve et qu'il cherchait inculquer aux
+autres. Il ne faisait ses disciples aucun raisonnement;[215] il
+n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prchait pas ses
+opinions, il se prchait lui-mme. Souvent des mes trs-grandes et
+trs-dsintresses prsentent, associ beaucoup d'lvation, ce
+caractre de perptuelle attention elles-mmes et d'extrme
+susceptibilit personnelle, qui en gnral est le propre des
+femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
+perptuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
+s'imposer aux autres; notre rserve, notre respect de l'opinion
+d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait tre leur
+fait. Cette personnalit exalte n'est pas l'gosme; car de tels
+hommes, possds de leur ide, donnent leur vie de grand coeur pour
+sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
+embrass, pousse sa dernire limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
+voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
+fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le rsultat. Le
+fou ctoie ici l'homme inspir; seulement le fou ne russit jamais. Il
+n'a pas t donn jusqu'ici l'garement d'esprit d'agir d'une faon
+srieuse sur la marche de l'humanit. Jsus n'arriva pas sans doute du
+premier coup cette haute affirmation de lui-mme. Mais il est probable
+que, ds ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
+d'un fils avec son pre. L est son grand acte d'originalit; en cela il
+n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
+compris cette dlicieuse thologie d'amour. Le Dieu de Jsus n'est pas
+ce matre fatal qui nous tue quand il lui plat, nous damne quand il lui
+plat, nous sauve quand il lui plat. Le Dieu de Jsus est Notre Pre.
+On l'entend en coutant un souffle lger qui crie en nous, Pre.[218]
+Le Dieu de Jsus n'est pas le despote partial qui a choisi Isral pour
+son peuple et le protge envers et contre tous. C'est le Dieu de
+l'humanit. Jsus ne sera pas un patriote comme les Macchabes, un
+thocrate comme Juda le Gaulonite. S'levant hardiment au-dessus des
+prjugs de sa nation, il tablira l'universelle paternit de Dieu. Le
+Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutt que de donner un autre
+qu' Dieu le nom de matre; Jsus laisse ce nom qui veut le prendre,
+et rserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
+terre, pour lui reprsentants de la force, un respect plein d'ironie, il
+fonde la consolation suprme, le recours au Pre que chacun a dans le
+ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.
+
+Ce nom de royaume de Dieu ou de royaume du ciel[219] fut le terme
+favori de Jsus pour exprimer la rvolution qu'il apportait en ce
+monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
+Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
+empires profanes, destins crouler, succdera un cinquime empire, qui
+sera celui des Saints et qui durera ternellement.[221] Ce rgne de Dieu
+sur la terre prtait naturellement aux interprtations les plus
+diverses. Pour la thologie juive, le royaume de Dieu n'est le plus
+souvent que le judasme lui-mme, la vraie religion, le culte
+monothiste, la pit.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jsus
+crut que ce rgne allait se raliser matriellement par un brusque
+renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas l sa premire
+pense.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu pre
+n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde prs de finir et
+qui se prparent par l'asctisme une catastrophe chimrique; c'est
+celle d'un monde qui veut vivre et qui a vcu. Le royaume de Dieu est
+au dedans de vous, disait-il ceux qui cherchaient avec subtilit des
+signes extrieurs.[224] La conception raliste de l'avnement divin n'a
+t qu'un nuage, une erreur passagre que la mort a fait oublier. Le
+Jsus qui a fond le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
+humbles, voil le Jsus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
+mlange o la voix de son Pre retentissait en son sein avec un timbre
+plus pur. Il y eut alors quelques mois, une anne peut-tre, o Dieu
+habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout
+coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
+personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-l ne le reconnaissaient
+plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
+pressait autour de lui n'tait ni une secte, ni une cole; mais on y
+sentait dj un esprit commun, quelque chose de pntrant et de doux.
+Son caractre aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
+qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
+comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
+populations bienveillantes et naves, ne savait chapper.
+
+Le paradis et t, en effet, transport sur la terre, si les ides du
+jeune matre n'eussent dpass de beaucoup ce niveau de mdiocre bont
+au del duquel on n'a pu jusqu'ici lever l'espce humaine. La
+fraternit des hommes, fils de Dieu, et les consquences morales qui en
+rsultent taient dduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
+rabbis du temps, Jsus, peu port vers les raisonnements suivis,
+renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
+expressive, parfois nigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
+maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres taient des
+penses de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jsus
+fils de Sirach, et de Hillel, qui taient arrives jusqu' lui, non par
+suite d'tudes savantes, mais comme des proverbes souvent rpts. La
+synagogue tait riche en maximes trs-heureusement exprimes, qui
+formaient une sorte de littrature proverbiale courante.[229] Jsus
+adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pntrant d'un
+esprit suprieur.[230] Enchrissant d'ordinaire sur les devoirs tracs
+par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
+d'humilit, de pardon, de charit, d'abngation, de duret pour
+soi-mme, vertus qu'on a nommes bon droit chrtiennes, si l'on veut
+dire par l qu'elles ont t vraiment prches par le Christ, taient en
+germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
+rpter l'axiome rpandu: Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais
+pas qu'on te ft toi-mme.[231] Mais cette vieille sagesse, encore
+assez goste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excs:
+
+Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, prsente-lui l'autre. Si
+quelqu'un te fait un procs pour ta tunique, abandonne-lui ton
+manteau.[232]
+
+Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
+toi.[233]
+
+Aimez vos ennemis, faites du bien ceux qui vous hassent; priez pour
+ceux qui vous perscutent.[234]
+
+Ne jugez pas, et vous ne serez point jug.[235] Pardonnez, et on vous
+pardonnera.[236] Soyez misricordieux comme votre Pre cleste est
+misricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]
+
+Celui qui s'humilie sera lev; celui qui s'lve sera humili.[239]
+
+Sur l'aumne, la piti, les bonnes oeuvres, la douceur, le got de la
+paix, le complet dsintressement du coeur, il avait peu de chose
+ajouter la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
+plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvs depuis
+longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
+exprims. La posie du prcepte, qui le fait aimer, est plus que le
+prcepte lui-mme, pris comme une vrit abstraite. Or, on ne peut nier
+que ces maximes empruntes par Jsus ses devanciers ne fassent dans
+l'vangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirk
+Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
+Talmud qui ont conquis et chang le monde. Peu originale en elle-mme,
+si l'on veut dire par l qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
+la recomposer presque tout entire, la morale vanglique n'en reste pas
+moins la plus haute cration qui soit sortie de la conscience humaine,
+le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait trac.
+
+Il ne parlait pas contre la loi mosaque, mais il est clair qu'il en
+voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il rptait sans
+cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
+Il dfendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
+et tout serment,[244] il blmait le talion,[245] il condamnait
+l'usure,[246] il trouvait le dsir voluptueux aussi criminel que
+l'adultre.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
+motif dont il appuyait ces maximes de haute charit tait toujours le
+mme: ... Pour que vous soyez les fils de votre Pre cleste, qui fait
+lever son soleil sur les bons et sur les mchants. Si vous n'aimez,
+ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mrite avez-vous? Les
+publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frres, qu'est-ce que
+cela? Les paens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Pre cleste
+est parfait.[249]
+
+Un culte pur, une religion sans prtres et sans pratiques extrieures,
+reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
+Dieu,[250] sur le rapport immdiat de la conscience avec le Pre
+cleste, taient la suite de ces principes. Jsus ne recula jamais
+devant cette hardie consquence, qui faisait de lui, dans le sein du
+judasme, un rvolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
+intermdiaires entre l'homme et son Pre? Dieu ne voyant que le coeur,
+quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
+corps?[251] La tradition mme, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
+compare au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
+priant tournaient la tte pour voir si on les regardait, qui faisaient
+leurs aumnes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
+les faisaient reconnatre pour personnes pieuses, toutes ces simagres
+de la fausse dvotion le rvoltaient. Ils ont reu leur rcompense,
+disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumne, que ta main gauche ne sache
+pas ce que fait ta droite, afin que ton aumne reste dans le secret, et
+alors ton Pre, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
+pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment faire leur oraison
+debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'tre vus des
+hommes. Je dis en vrit qu'ils reoivent leur rcompense. Pour toi, si
+tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant ferm la porte, prie ton
+Pre, qui est dans le secret; et ton Pre, qui voit dans le secret,
+t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
+paens, qui s'imaginent devoir tre exaucs force de paroles. Dieu ton
+Pre sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]
+
+Il n'affectait nul signe extrieur d'asctisme, se contentant de prier
+ou plutt de mditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, o
+toujours l'homme a cherch Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
+l'homme avec Dieu, dont si peu d'mes, mme aprs lui, devaient tre
+capables, se rsumait en une prire, qu'il enseignait ds lors ses
+disciples:[256]
+
+Notre Pre qui es au ciel, que ton nom soit sanctifi; que ton rgne
+arrive; que ta volont soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
+aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
+nous pardonnons ceux qui nous ont offenss. pargne-nous les
+preuves; dlivre-nous du Mchant.[257] Il insistait particulirement
+sur cette pense que le Pre cleste sait mieux que nous ce qu'il nous
+faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
+chose dtermine.[258]
+
+Jsus ne faisait en ceci que tirer les consquences des grands principes
+que le judasme avait poss, mais que les classes officielles de la
+nation tendaient de plus en plus mconnatre. La prire grecque et
+romaine fut presque toujours un verbiage plein d'gosme. Jamais prtre
+paen n'avait dit au fidle: Si, en apportant ton offrande l'autel,
+tu te souviens que ton frre a quelque chose contre toi, laisse-l ton
+offrande devant l'autel, et va premirement te rconcilier avec ton
+frre; aprs cela viens et fais ton offrande.[259] Seuls dans
+l'antiquit, les prophtes juifs, Isae surtout, dans leur antipathie
+contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
+l'homme doit Dieu. Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
+suis rassasi; la graisse de vos bliers me soulve le coeur; votre
+encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
+penses; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
+venez alors.[260] Dans les derniers temps, quelques docteurs, Simon le
+Juste,[261] Jsus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchrent presque
+le but, et dclarrent que l'abrg de la Loi tait la justice. Philon,
+dans le monde judo-gyptien, arrivait en mme temps que Jsus des
+ides d'une haute saintet morale, dont la consquence tait le peu de
+souci des pratiques lgales.[264] Schemaa et Abtalion, plus d'une fois,
+se montrrent aussi des casuistes fort libraux.[265] Rabbi Iohanan
+allait bientt mettre les oeuvres de misricorde au-dessus de l'tude
+mme de la Loi![266] Jsus seul, nanmoins, dit la chose d'une manire
+efficace. Jamais on n'a t moins prtre que ne le fut Jsus, jamais
+plus ennemi des formes qui touffent la religion sous prtexte de la
+protger. Par l, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
+par l, il a pos une pierre ternelle, fondement de la vraie religion,
+et, si la religion est la chose essentielle de l'humanit, par l il a
+mrit le rang divin qu'on lui a dcern. Une ide absolument neuve,
+l'ide d'un culte fond sur la puret du coeur et sur la fraternit
+humaine, faisait par lui son entre dans le monde, ide tellement leve
+que l'glise chrtienne devait sur ce point trahir compltement ses
+intentions, et que, de nos jours, quelques mes seulement sont capables
+de s'y prter.
+
+Un sentiment exquis de la nature lui fournissait chaque instant des
+images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
+appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
+vive tenait l'heureux emploi de proverbes populaires. Comment peux-tu
+dire ton frre: Permets que j'te cette paille de ton oeil, toi qui as
+une poutre dans le tien? Hypocrite! t d'abord la poutre de ton oeil,
+et alors tu penseras ter la paille de l'oeil de ton frre.[267]
+
+Ces leons, longtemps renfermes dans le coeur du jeune matre,
+groupaient dj quelques initis. L'esprit du temps tait aux petites
+glises; c'tait le moment des Essniens ou Thrapeutes. Des rabbis
+ayant chacun leur enseignement, Schemaa, Abtalion, Hillel, Schamma,
+Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont compos
+le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On crivait trs-peu;
+les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
+passait en conversations et en leons publiques, auxquelles on cherchait
+ donner un tour facile retenir[269]. Le jour o le jeune charpentier
+de Nazareth commena produire au dehors ces maximes, pour la plupart
+dj rpandues, mais qui, grce lui, devaient rgnrer le monde, ce
+ne fut donc pas un vnement. C'tait un rabbi de plus (il est vrai, le
+plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
+l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
+temps pour tre force. Il n'y avait pas encore de chrtiens; le vrai
+christianisme cependant tait fond, et jamais sans doute il ne fut plus
+parfait qu' ce premier moment. Jsus n'y ajoutera plus rien de durable.
+Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute ide pour russir
+a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immacul de la lutte
+de la vie.
+
+Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire russir
+parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont ncessaires.
+Certes, si l'vangile se bornait quelques chapitres de Matthieu et de
+Luc, il serait plus parfait et ne prterait pas maintenant tant
+d'objections; mais sans miracles et-il converti le monde? Si Jsus ft
+mort au moment o nous sommes arrivs de sa carrire, il n'y aurait pas
+dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
+Dieu, il ft rest ignor des hommes; il serait perdu dans la foule des
+grandes mes inconnues, les meilleures de toutes; la vrit n'et pas
+t promulgue, et le monde n'et pas profit de l'immense supriorit
+morale que son Pre lui avait dpartie. Jsus, fils de Sirach, et Hillel
+avaient mis des aphorismes presque aussi levs que ceux de Jsus.
+Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
+christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
+est tout. L'ide qui se cache sous un tableau de Raphal est peu de
+chose; c'est le tableau seul qui compte. De mme, en morale, la vrit
+ne prend quelque valeur que si elle passe l'tat de sentiment, et elle
+n'atteint tout son prix que quand elle se ralise dans le monde l'tat
+de fait. Des hommes d'une mdiocre moralit ont crit de fort bonnes
+maximes. Des hommes trs-vertueux, d'un autre ct, n'ont rien fait pour
+continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est celui
+qui a t puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au
+prix de son sang l'a fait triompher. Jsus, ce double point de vue,
+est sans gal; sa gloire reste entire et sera toujours renouvele.
+
+
+NOTES:
+
+[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne
+connat pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, prfrent l'expression
+fils de Joseph. Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.
+
+[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseign sur ce point.
+
+[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galile
+avec _Kana el-Djlil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour
+_Kefr-Kenna,_ une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.
+
+[207] Maintenant _el-Buttauf._
+
+[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples taient de Cana. Jean,
+XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.
+
+[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.
+
+[210] Par exemple, Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
+Forgeron.
+
+[211] _Act_., XVIII, 3.
+
+[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.
+
+[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.
+
+[214] Les discours que le quatrime vangile prte Jsus renferment
+dj un germe de thologie. Mais ces discours tant en contradiction
+absolue avec ceux des vangiles synoptiques, lesquels reprsentent sans
+aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des
+documents de l'histoire apostolique, et non pour des lments de la vie
+de Jsus.
+
+[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres rcits analogues.
+
+[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.
+
+[217] La belle me de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres
+points, avec celle de Jsus. _De confus. ling_., 14; _De migr. Abr_.,
+ I; _De somniis_, II, 41; _De agric. No,_ 12; _De mutatione
+nominum_, 4. Mais Philon est peine juif d'esprit.
+
+[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.
+
+[219] Le mot ciel, dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme
+du nom de Dieu, qu'on vitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;
+Luc, XV, 18; XX, 4.
+
+[220] Cette expression revient chaque page des vangiles synoptiques,
+des Actes des Aptres, de saint Paul. Si elle ne parat qu'une fois en
+saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapports par le
+quatrime vangile sont loin de reprsenter la parole vraie de Jsus.
+
+[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.
+
+[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jrusalem, _Berakoth_,
+II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_
+42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les
+_Midraschim_.
+
+[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.
+
+[224] Luc, XVII, 20-21.
+
+[225] La grande thorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet
+rserve, dans les synoptiques, pour les chapitres qui prcdent le
+rcit de la passion. Les premires prdications, surtout dans Matthieu,
+sont toutes morales.
+
+[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.
+
+[227] La tradition sur la laideur de Jsus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_
+85, 88, 100) vient du dsir de voir ralis en lui un trait prtendu
+messianique (Is.., LIII, 2).
+
+[228] Les _Logia_ de saint Matthieu runissent plusieurs de ces axiomes
+ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire
+se fait sentir travers les sutures.
+
+[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le
+petit livre intitul: _Pirk Aboth_.
+
+[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et mesure
+qu'ils se prsenteront. On a parfois suppos que, la rdaction du Talmud
+tant postrieure celle des vangiles, des emprunts ont pu tre faits
+par les compilateurs juifs la morale chrtienne. Mais cela est
+inadmissible; un mur de sparation existait entre l'glise et la
+synagogue. La littrature chrtienne et la littrature juive n'ont eu
+avant le XIIIe sicle presque aucune influence l'une sur l'autre.
+
+[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est dj dans le livre de
+_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,
+_Schabbath_, 31 _a_), et dclarait comme Jsus que c'tait l l'abrg
+de la Loi.
+
+[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jrmie, _Lament_.,
+III, 30.
+
+[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.
+
+[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.
+
+[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
+_Kethuboth_, 105 _b_.
+
+[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lvit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;
+_Ecclsiastique_, XXVIII, 1 et suiv.
+
+[237] Luc, VI, 36; Siphr, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).
+
+[238] Parole rapporte dans les _Actes_, XX, 33.
+
+[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
+rapportes par saint Jrme d'aprs l' vangile selon les Hbreux
+(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.
+_Pelag_., III, 2), sont empreintes du mme esprit.
+
+[240] _Deutr_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;
+_Pirk Aboth, i_; Talmud de Jrusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,
+_Schabbath_, 63 _a_.
+
+[241] Matth., V, 20 et suiv.
+
+[242] Matth., V, 22.
+
+[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhdrin_,
+22 _a_.
+
+[244] Matth., V, 33 et suiv.
+
+[245] Matth., V, 38 et suiv.
+
+[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutr_., XV, 7-8),
+mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
+suiv.).
+
+[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (dit. Frth,
+1793), fol. 34 _b_.
+
+[248] Matth., V, 23 et suiv.
+
+[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lvit_., xi, 44; XIX, 2.
+
+[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., 23 et 24; _De vita
+contemplativa_, en entier.
+
+[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[252] Marc, VII, 6 et suiv.
+
+[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclsiastique_ XVII, 18; XXIX,
+15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.
+
+[254] Matth., VI, 5-8.
+
+[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.
+
+[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.
+
+[257] C'est--dire du dmon.
+
+[258] Luc, xi, 5 et suiv.
+
+[259] Matth., V, 23-24.
+
+[260] Isae, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Ose, VI, 6;
+Malachie, i, 40 et suiv.
+
+[261] _Pirk Aboth_, i, 2.
+
+[262] _Ecclsiastique_, XXXV, 1 et suiv.
+
+[263] Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., mme trait, 66
+_a_; _Schabbath_, 34 _a_.
+
+[264] _Quod Deus immut_., 1 et 2; _De Abrahamo_, 22; _Quis rerum
+divin. hres_, 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;
+_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en
+entier.
+
+[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.
+
+[266] Talmud de Jrusalem, _Peah_, i, 1.
+
+[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15
+_b_; _Erachin_, 16 _b_.
+
+[268] Voir surtout _Pirk Aboth_, ch. 1.
+
+[269] Le Talmud, rsum de ce vaste mouvement d'coles, ne commena
+gure tre crit qu'au deuxime sicle de notre re.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DSERT DE
+JUDE.--IL ADOPTE LE BAPTME DE JEAN.
+
+
+Un homme extraordinaire, dont le rle, faute de documents, reste pour
+nous en partie nigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement
+des relations avec Jsus. Ces relations tendirent plutt faire dvier
+de sa voie le jeune prophte de Nazareth; mais elles lui suggrrent
+plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
+tout cas elles fournirent a ses disciples une trs-forte autorit pour
+recommander leur matre aux yeux d'une certaine classe de Juifs.
+
+Vers l'an 28 de notre re (quinzime anne du rgne de Tibre), se
+rpandit dans toute la Palestine la rputation d'un certain Iohanan ou
+Jean, jeune ascte plein de fougue et de passion. Jean tait de race
+sacerdotale[270] et n, ce semble, Jutta prs d'Hbron ou Hbron
+mme[271]. Hbron, la ville patriarcale par excellence, situe deux
+pas du dsert de Jude et quelques heures du grand dsert d'Arabie,
+tait ds cette poque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des
+boulevards de l'esprit smitique dans sa forme la plus austre. Ds son
+enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est--dire assujetti par voeu certaines
+abstinences[272]. Le dsert dont il tait pour ainsi dire environn
+l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,
+vtu de peaux ou d'toffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que
+des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples
+s'taient groups autour de lui, partageant sa vie et mditant sa svre
+parole. On se serait cru transport aux bords du Gange, si des traits
+particuliers n'eussent rvl en ce solitaire le dernier descendant des
+grands prophtes d'Isral.
+
+Depuis que la nation juive s'tait prise avec une sorte de dsespoir
+rflchir sur sa destine, l'imagination du peuple s'tait reporte avec
+beaucoup de complaisance vers les anciens prophtes. Or, de tous les
+personnages du pass, dont le souvenir venait comme les songes d'une
+nuit trouble rveiller et agiter le peuple, le plus grand tait lie.
+Ce gant des prophtes, en son pre solitude du Carmel, partageant la
+vie des btes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'o il
+sortait comme un foudre pour faire et dfaire les rois, tait devenu,
+par des transformations successives, une sorte d'tre surhumain, tantt
+visible, tantt invisible, et qui n'avait pas got la mort. On croyait
+gnralement qu'lie allait revenir et restaurer Isral[275]. La vie
+austre qu'il avait mene, les souvenirs terribles qu'il avait laisss,
+et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
+image qui, jusqu' nos jours, fait trembler et tue, toute cette
+mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
+esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
+les enfantements populaires. Quiconque aspirait une grande action sur
+le peuple devait imiter lie, et comme la vie solitaire avait t le
+trait essentiel de ce prophte, on s'habitua envisager l'homme de
+Dieu comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages
+avaient eu leurs jours de pnitence, de vie agreste, d'austrits[277].
+La retraite au dsert devint ainsi la condition et le prlude des hautes
+destines.
+
+Nul doute que cette pense d'imitation n'ait beaucoup proccup
+Jean[278]. La vie anachortique, si oppose l'esprit de l'ancien
+peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs
+et des Rchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts
+invasion en Jude. Les Essniens ou Thrapeutes taient groups prs du
+pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
+s'imaginait que les chefs de sectes devaient tre des solitaires, ayant
+leurs rgles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres
+religieux. Les matres des jeunes gens taient aussi parfois des
+espces d'anachortes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du
+brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence loigne
+des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
+vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
+Franciscains, prchant de leur extrieur difiant et convertissant des
+gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourn leurs
+pas du ct de la Jude, de mme que certainement ils l'avaient fait du
+ct de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone
+tait devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp
+(Bodhisattva) tait rput un sage Chalden et le fondateur du sabisme.
+Le _sabisme_ lui-mme, qu'tait-il? Ce que son tymologie indique[283]:
+le _baptisme_ lui-mme, c'est--dire la religion des baptmes
+multiplis, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
+chrtiens de Saint-Jean ou Mendates, et que les Arabes appellent
+_el-Mogtasila_, les baptistes[284]. Il est fort difficile de dmler
+ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judasme, le
+christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la rgion
+au del du Jourdain durant les premiers sicles de notre re[285],
+prsentent la critique, par suite de la confusion des notices qui nous
+en sont parvenues, le problme le plus singulier. On peut croire, en
+tout cas, que plusieurs des pratiques extrieures de Jean, des
+Essniens[286] et des prcepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
+d'une influence rcente du haut Orient. La pratique fondamentale qui
+donnait la secte de Jean son caractre, et qui lui a valu son nom, a
+toujours eu son centre dans la basse Chalde et y constitue une religion
+qui s'est perptue jusqu' nos jours.
+
+Cette pratique tait le baptme ou la totale immersion. Les ablutions
+taient dj familires aux Juifs, comme toutes les religions de
+l'Orient[287]. Les Essniens leur avaient donn une extension
+particulire[288]. Le baptme tait devenu une crmonie ordinaire de
+l'introduction des proslytes dans le sein de la religion juive, une
+sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on
+n'avait donn l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait
+fix le thtre de son activit dans la partie du dsert de Jude qui
+avoisine la mer Morte[290]. Aux poques o il administrait le baptme,
+il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit Bthanie ou
+Bthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis--vis de
+Jricho, soit l'endroit nomm _non_ ou les Fontaines[293], prs de
+Salim, o il y avait beaucoup d'eau[294]. L des foules considrables,
+surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
+baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus
+influents de la Jude, et tout le monde dut compter avec lui.
+
+Le peuple le tenait pour un prophte[296], et plusieurs s'imaginaient
+que c'tait lie ressuscit[297]. La croyance ces rsurrections tait
+fort rpandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs
+tombeaux quelques-uns des anciens prophtes pour servir de guides
+Isral vers sa destine finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le
+Messie lui-mme, quoiqu'il n'levt pas une telle prtention[300]. Les
+prtres et les scribes, opposs cette renaissance du prophtisme, et
+toujours ennemis des enthousiastes, le mprisaient. Mais la popularit
+du baptiste s'imposait eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
+C'tait une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
+l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prtres
+s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].
+
+Le baptme n'tait du reste pour Jean qu'un signe destin faire
+impression et prparer les esprits quelque grand mouvement. Nul
+doute qu'il ne ft possd au plus haut degr de l'esprance
+messianique, et que son action principale ne ft en ce sens. Faites
+pnitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303]. Il
+annonait une grande colre, c'est--dire de terribles catastrophes
+qui allaient venir[304], et dclarait que la cogne tait dj la
+racine de l'arbre, que l'arbre serait bientt jet au feu. Il
+reprsentait son Messie un van la main, recueillant le bon grain, et
+brlant la paille. La pnitence, dont le baptme tait la figure,
+l'aumne, l'amendement des moeurs[305], taient pour Jean les grands
+moyens de prparation aux vnements prochains. On ne sait pas
+exactement sous quel jour il concevait ces vnements. Ce qu'il y a de
+sr, c'est qu'il prchait avec beaucoup de force contre les mmes
+adversaires que Jsus, contre les prtres riches, les pharisiens, les
+docteurs, le judasme officiel en un mot, et que, comme Jsus, il tait
+surtout accueilli par les classes mprises[306]. Il rduisait rien le
+titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
+d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il
+possdt mme en germe la grande ide qui a fait le triomphe de Jsus,
+l'ide d'une religion pure; mais il servait puissamment cette ide en
+substituant un rite priv aux crmonies lgales, pour lesquelles il
+fallait des prtres, peu prs comme les Flagellants du moyen ge ont
+t des prcurseurs de la Rforme, en enlevant le monopole des
+sacrements et de l'absolution au clerg officiel. Le ton gnral de ses
+sermons tait svre et dur. Les expressions dont il se servait contre
+ses adversaires paraissent avoir t des plus violentes[308]. C'tait
+une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
+tranger la politique. Josphe, qui le toucha presque par son matre
+Banou, le laisse entendre mots couverts[309], et la catastrophe qui
+mit fin ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie
+fort austre[310], jenaient frquemment et affectaient un air triste et
+soucieux. On voit poindre par moments la communaut des biens et cette
+pense que le riche est oblig de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
+apparat dj comme celui qui doit bnficier en premire ligne du
+royaume de Dieu.
+
+Quoique le centre d'action de Jean ft la Jude, sa renomme pntra
+vite en Galile et arriva jusqu' Jsus, qui avait dj form autour de
+lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
+encore de peu d'autorit, et sans doute aussi pouss par le dsir de
+voir un matre dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec
+ses propres ides, Jsus quitta la Galile et se rendit avec sa petite
+cole auprs de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme
+tout le monde. Jean accueillit trs-bien cet essaim de disciples
+galilens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des
+siens. Les deux matres taient jeunes; ils avaient beaucoup d'ides
+communes; ils s'aimrent et luttrent devant le public de prvenances
+rciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans
+Jean-Baptiste, et on est port le rvoquer en doute. L'humilit n'a
+jamais t le trait des fortes mes juives. Il semble qu'un caractre
+aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrit, devait tre fort
+colre et ne souffrir ni rivalit ni demi-adhsion. Mais cette manire
+de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
+de Jean. On se le reprsente comme un vieillard; il tait au contraire
+de mme ge que Jsus[313], et trs-jeune selon les ides du temps. Il
+ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le pre de Jsus, mais bien son
+frre. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mmes esprances et des
+mmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
+rciproquement. Certes un vieux matre voyant un homme sans clbrit
+venir vers lui et garder son gard des allures d'indpendance, se ft
+rvolt; on n'a gure d'exemples d'un chef d'cole accueillant avec
+empressement celui qui va lui succder. Mais la jeunesse est capable de
+toutes les abngations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant
+reconnu dans Jsus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
+arrire-pense personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le
+point de dpart de tout un systme dvelopp parles vanglistes, et qui
+consista donner pour premire base la mission divine de Jsus
+l'attestation de Jean. Tel tait le degr d'autorit conquis par le
+baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
+Mais, loin que le baptiste ait abdiqu devant Jsus, Jsus, pendant tout
+le temps qu'il passa prs de lui, le reconnut pour suprieur et ne
+dveloppa son propre gnie que timidement.
+
+Il semble en effet que, malgr sa profonde originalit, Jsus, durant
+quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie tait
+encore obscure devant lui. A toutes les poques, d'ailleurs, Jsus cda
+beaucoup l'opinion, et adopta bien des choses qui n'taient pas dans
+sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
+qu'elles taient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent
+jamais sa pense principale et y furent toujours subordonns. Le
+baptme avait t mis par Jean en trs-grande faveur; il se crut oblig
+de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisrent aussi[314].
+Sans doute ils accompagnaient le baptme de prdications analogues
+celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les cts de
+baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succs. L'lve
+gala bientt le matre, et son baptme fut fort recherch. Il y eut
+ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les lves de Jean
+vinrent se plaindre lui des succs croissants du jeune galilen, dont
+le baptme allait bientt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux
+matres restrent suprieurs ces petitesses. La supriorit de Jean
+tait d'ailleurs trop inconteste pour que Jsus, encore peu connu,
+songet la combattre. Il voulait seulement grandir son ombre, et se
+croyait oblig, pour gagner la foule, d'employer les moyens extrieurs
+qui avaient valu Jean de si tonnants succs. Quand il recommena
+prcher aprs l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met
+la bouche ne sont que la rptition d'une des phrases familires au
+baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent
+textuellement dans ses discours[317]. Les deux coles paraissent avoir
+vcu longtemps en bonne intelligence[318], et aprs la mort de Jean,
+Jsus, comme confrre affid, fut un des premiers averti de cet
+vnement[319].
+
+Jean, en effet, fut bientt arrt dans sa carrire prophtique. Comme
+les anciens prophtes juifs, il tait, au plus haut degr, frondeur des
+puissances tablies[320]. La vivacit extrme avec laquelle il
+s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
+embarras. En Jude, Jean ne parat pas avoir t inquit par Pilate;
+mais dans la Pre, au del du Jourdain, il tombait sur les terres
+d'Antipas. Ce tyran s'inquita du levain politique mal dissimul dans
+les prdications de Jean. Les grandes runions d'hommes formes par
+l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
+quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,
+s'ajouter ces motifs d'tat et rendit invitable la perte de l'austre
+censeur.
+
+Un des caractres le plus fortement marqus de cette tragique famille
+des Hrodes, tait Hrodiade, petite-fille d'Hrode le Grand. Violente,
+ambitieuse, passionne, elle dtestait le judasme et mprisait ses
+lois[322]. Elle avait t marie, probablement malgr elle, son oncle
+Hrode, fils de Mariamne[323], qu'Hrode le Grand avait dshrit[324]
+et qui n'eut jamais de rle public. La position infrieure de son mari,
+ l'gard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
+repos; elle voulait tre souveraine tout prix[325]. Antipas fut
+l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible tant devenu
+perdument amoureux d'elle, lui promit de l'pouser et de rpudier sa
+premire femme, fille de Hreth, roi de Petra et mir des tribus
+voisines de la Pre. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
+rsolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
+un voyage Machro, sur les terres de son pre, et s'y fit conduire par
+les officiers d'Antipas[326].
+
+Makaur[327] ou Machro tait une forteresse colossale btie par
+Alexandre Janne, puis releve par Hrode, dans un des ouadis les plus
+abrupts l'orient de la mer Morte[328]. C'tait un pays sauvage,
+trange, rempli de lgendes bizarres et qu'on croyait hant des
+dmons[329]. La forteresse tait juste la limite des tats de Hreth
+et d'Antipas. A ce moment-l, elle tait en la possession de
+Hreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait prparer pour la fuite de
+sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite Ptra.
+
+L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hrodiade s'accomplit
+alors. Les lois juives sur le mariage taient sans cesse une pierre de
+scandale entre l'irrligieuse famille des Hrodes et les Juifs
+svres[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isole
+tant rduits se marier entre eux, il en rsultait de frquentes
+violations des empchements tablis par la Loi. Jean fut l'cho du
+sentiment gnral en blmant nergiquement Antipas[333]. C'tait plus
+qu'il n'en fallait pour dcider celui-ci donner suite ses soupons.
+Il fit arrter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
+forteresse de Machro, dont il s'tait probablement empar aprs le
+dpart de la fille de Hreth[334].
+
+Plus timide que cruel, Antipas ne dsirait pas le mettre mort. Selon
+certains bruits, il craignait une sdition populaire[335]. Selon une
+autre version[336], il aurait pris plaisir couter le prisonnier, et
+ces entretiens l'auraient jet dans de grandes perplexits. Ce qu'il y a
+de certain, c'est que la dtention se prolongea et que Jean conserva du
+fond de sa prison une action tendue. Il correspondait avec ses
+disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jsus. Sa foi
+dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
+attention les mouvements du dehors, et cherchait y dcouvrir les
+signes favorables l'accomplissement des esprances dont il se
+nourrissait.
+
+
+NOTES:
+
+[270] Luc, i, 5; passage de l'vangile des bionim, conserv par
+piphane _(Adv. hr_., XXX, 13).
+
+[271] Luc, I, 39. On a propos, non sans vraisemblance, de voir dans la
+ville de Juda nomme en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josu,
+XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
+retrouv cette _Jutta_ portant encore le mme nom, deux petites heures
+au sud d'Hbron.
+
+[272] Luc, i, 15.
+
+[273] Luc, i, 80.
+
+[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'vang. des bionim, dans
+piph., _Adv. hr_., XXX, 43.
+
+[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclsiastique, _
+XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
+IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.
+
+[276] Le froce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
+frayeur pour l'avoir vu en rve, dress debout sur sa montagne. Dans les
+tableaux des glises chrtiennes, on le voit entour de ttes coupes;
+les musulmans ont peur de lui.
+
+[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.
+
+[278] Luc, i, 47.
+
+[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hr_., XIX, 1 et 2.
+
+[280] Josphe, _Vita_, 2.
+
+[281] Prcepteurs spirituels.
+
+[282] J'ai dvelopp ce point ailleurs (_Hist. gnr. des langues
+smitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., fvrier-mars 1856).
+
+[283] Le verbe aramen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
+synonyme de [Greek: baptiz].
+
+[284] J'ai trait de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
+nov.-dc. 1853 et aot-sept. 1855. Il est remarquable que les
+Elchasates, secte sabienne ou baptiste, habitaient le mme pays, que
+les Essniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
+avec eux (piph., _Adv. hr_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
+_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).
+
+[285] Voir les notices d'piphane sur les Essniens, les
+Hmro-baptistes, les Nazarens, les Ossnes, les Nazorens, les
+bionites, les Sampsens _(Adv. hr_., liv. I et II), et celles de
+l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasates (liv. IX et X).
+
+[286] Epiph., _Adv. hr_., XIX, XXX, LIII.
+
+[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
+Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hr_., XVII.
+
+[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.
+
+[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
+_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Massket Grim_ (dit.
+Kirchheim, 1851), p. 38-40.
+
+[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.
+
+[291] Luc, III, 3.
+
+[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Bthanie_;
+mais, comme on ne connat pas de Bthanie en ces parages, Origne
+(_Comment, in Joann_., VI, 24) a propos de substituer _Bthabara_, et
+sa correction a t assez gnralement accepte. Les deux mots ont, du
+reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit o
+il y avait un bac pour passer la rivire.
+
+[293] non est le pluriel chalden _nawan_, fontaines.
+
+[294] Jean, III, 23. La situation de cette localit est douteuse. La
+circonstance releve par l'vangliste ferait croire qu'elle n'tait pas
+trs-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
+placer toute la scne des baptmes de Jean sur le bord de ce fleuve
+(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
+22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
+mme vangile, porterait d'ailleurs croire que Salim tait en Jude,
+et par consquent dans l'oasis de Jricho, prs de l'embouchure du
+Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
+de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prter la totale immersion
+d'une personne. Saint Jrme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
+prs de Beth-Schan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
+333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifit cette allgation.
+
+[295] Marc, I, 5; Josphe, _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.
+
+[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.
+
+[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.
+
+[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.
+
+[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.
+
+[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.
+
+[302] Matth., _loc. cit_.
+
+[303] Matth., III, 2.
+
+[304] Matth., III, 7.
+
+[305] Luc, III, 11-14; Josphe, _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.
+
+[307] Matth., III, 9.
+
+[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.
+
+[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josphe expose
+les doctrines secrtes et plus ou moins sditieuses de ses compatriotes,
+il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et rpand sur
+ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
+banalit, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives des
+professeurs de morale ou des stociens.
+
+[310] Matth., IX, 14.
+
+[311] Luc, III, 11.
+
+[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
+Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jsus
+vers Jean, avant qu'il et jou de rle public. Mais s'il est vrai,
+comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jsus et lui ft
+grand accueil, il faut supposer que Jsus tait dj un matre assez
+renomm. Le quatrime vangliste amne deux fois Jsus vers Jean, une
+premire fois encore obscur, une deuxime fois avec une troupe de
+disciples. Sans toucher ici la question des itinraires prcis de Jsus
+(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
+souci qu'eurent les vanglistes d'tre exacts en pareille matire),
+sans nier que Jsus ait pu faire un voyage auprs de Jean au temps o il
+n'avait pas encore de notorit, nous adoptons la donne fournie par le
+quatrime vangile (m, 22 et suiv.), savoir que Jsus, avant de se
+mettre baptiser comme Jean, avait une cole forme. Il faut se
+rappeler, du reste, que les premires pages du quatrime vangile sont
+des notes mises bout bout, sans ordre chronologique rigoureux.
+
+[313] Luc, I, bien que tous les dtails du rcit, notamment ce qui
+concerne la parent de Jean avec Jsus, soient lgendaires.
+
+[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthse du verset 2 parat tre
+une glose ajoute, ou peut-tre un scrupule tardif de Jean se corrigeant
+lui-mme.
+
+[315] Jean, III, 26; IV, 1.
+
+[316] Matth., III, 2; IV, 17.
+
+[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.
+
+[318] Matth., XI, 2-13.
+
+[319] Matth., XIV, 42.
+
+[320] Luc, III, 19.
+
+[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.
+
+[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.
+
+[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
+ce soit Philippe; mais c'est l certainement une inadvertance (voir
+Josphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe tait Salom,
+fille d'Hrodiade.
+
+[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.
+
+[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.
+
+[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jrusalem _(Schebiit_, IX,
+2) et dans les Targums de Jonathan et de Jrusalem _(Nombres,_ XXII,
+35).
+
+[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Man. Cet endroit n'a pas
+t visit depuis Seetzen.
+
+[329] Josphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.
+
+[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.
+
+[331] _Lvitique_, XVIII, 16.
+
+[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.
+
+[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.
+
+[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.
+
+[335] Matth., XIV, 5.
+
+[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: porei], et non [Greek: epoiei].
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+DVELOPPEMENT DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Jusqu' l'arrestation de Jean, que nous plaons par approximation dans
+l't de l'an 29, Jsus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
+Jourdain. Le sjour au dsert de Jude tait gnralement considr
+comme la prparation des grandes choses, comme une sorte de retraite
+avant les actes publics. Jsus s'y soumit l'exemple des autres et
+passa quarante jours sans autre compagnie que les btes sauvages,
+pratiquant un jene rigoureux. L'imagination des disciples s'exera
+beaucoup sur ce sjour. Le dsert tait, dans les croyances populaires,
+la demeure des dmons[337]. Il existe au monde peu de rgions plus
+dsoles, plus abandonnes de Dieu, plus fermes la vie que la pente
+rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
+pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait travers de
+terribles preuves, que Satan l'avait effray de ses illusions ou berc
+de sduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le rcompenser de sa
+victoire taient venus le servir[338].
+
+Ce fut probablement en sortant du dsert que Jsus apprit l'arrestation
+de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons dsormais de prolonger son
+sjour dans un pays qui lui tait demi tranger. Peut-tre
+craignait-il aussi d'tre envelopp dans les svrits qu'on dployait
+l'gard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps o, vu le
+peu de clbrit qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
+progrs de ses ides. Il regagna la Galile[339], sa vraie patrie, mri
+par une importante exprience et ayant puis dans le contact avec un
+grand homme, fort diffrent de lui, le sentiment de sa propre
+originalit.
+
+En somme, l'influence de Jean avait t plus fcheuse qu'utile Jsus.
+Elle fut un arrt dans son dveloppement; tout porte croire qu'il
+avait, quand il descendit vers le Jourdain, des ides suprieures
+celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
+un moment vers le baptisme. Peut-tre si le baptiste, l'autorit
+duquel il lui aurait t difficile de se soustraire, ft rest libre,
+n'et-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extrieures,
+et alors sans doute il ft rest un sectaire juif inconnu; car le monde
+n'et pas abandonn des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
+d'une religion dgage de toute forme extrieure que le christianisme a
+sduit les mes leves. Le baptiste une fois emprisonn, son cole fut
+fort amoindrie, et Jsus se trouva rendu son propre mouvement. La
+seule chose qu'il dut Jean, ce furent en quelque sorte des leons de
+prdication et d'action populaire. Ds ce moment, en effet, il prche
+avec beaucoup plus de force et s'impose la foule avec autorit[340].
+
+Il semble aussi que son sjour prs de Jean, moins par l'action du
+baptiste que par la marche naturelle de sa propre pense, mrit beaucoup
+ses ides sur le royaume du ciel. Son mot d'ordre dsormais, c'est la
+bonne nouvelle, l'annonce que le rgne de Dieu est proche[341]. Jsus
+ne sera plus seulement un dlicieux moraliste, aspirant , renfermer en
+quelques aphorismes vifs et courts des leons sublimes; c'est le
+rvolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
+bases mmes et de fonder sur terre l'idal qu'il a conu. Attendre le
+royaume de Dieu sera synonyme d'tre disciple de Jsus[342]. Ce mot de
+royaume de Dieu ou de royaume du ciel, ainsi que nous l'avons dj
+dit[343], tait depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jsus lui
+donnait un sens moral, une porte sociale que l'auteur mme du Livre de
+Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait peine os entrevoir.
+
+Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui rgne. Satan est le roi
+de ce monde[344], et tout lui obit. Les rois tuent les prophtes. Les
+prtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
+faire. Les justes sont perscuts, et l'unique partage des bons est de
+pleurer. Le monde est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
+saints[345]; mais Dieu se rveillera et vengera ses saints. Le jour est
+proche; car l'abomination est son comble. Le rgne du bien aura son
+tour.
+
+L'avnement de ce rgne du bien sera une grande rvolution subite. Le
+monde semblera renvers; l'tat actuel tant mauvais, pour se
+reprsenter l'avenir, il suffit de concevoir peu prs le contraire de
+ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
+gouvernera l'humanit. Maintenant le bien et le mal sont mls comme
+l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le matre les laisse crotre
+ensemble; mais l'heure de la sparation violente arrivera[347]. Le
+royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amne du bon et
+du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se dbarrasse
+du reste[348]. Le germe de cette grande rvolution sera d'abord
+mconnaissable. Il sera comme le grain de snev, qui est la plus
+petite des semences, mais qui, jet en terre, devient un arbre sous le
+feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
+comme le levain qui, dpos dans la pte, la fait fermenter tout
+entire[350]. Une srie de paraboles, souvent obscures, tait destine
+exprimer les surprises de cet avnement soudain, ses apparentes
+injustices, son caractre invitable et dfinitif[351].
+
+Qui tablira ce rgne de Dieu? Rappelons-nous que la premire pense de
+Jsus, pense tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
+d'origine et tenait aux racines mmes de son tre, fut qu'il tait le
+fils de Dieu, l'intime de son Pre, l'excuteur de ses volonts. La
+rponse de Jsus une telle question ne pouvait donc tre douteuse. La
+persuasion qu'il ferait rgner Dieu s'empara de son esprit d'une manire
+absolue. Il s'envisagea comme l'universel rformateur. Le ciel, la
+terre, la nature tout entire, la folie, la maladie et la mort ne sont
+que des instruments pour lui. Dans son accs de volont, hroque, il
+se croit tout-puissant. Si la terre ne se prte pas cette
+transformation suprme, la terre sera broye, purifie par la flamme et
+le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera cr, et le monde entier sera
+peupl d'anges de Dieu[352].
+
+Une rvolution radicale[353], embrassant jusqu' la nature elle-mme,
+telle fut donc la pense fondamentale de Jsus. Ds lors, sans doute, il
+avait renonc la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
+montr l'inutilit des sditions populaires. Jamais il ne songea se
+rvolter contre les Romains et les ttrarques. Le principe effrn et
+anarchique du Gaulonite n'tait pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
+tablis, drisoire au fond, tait complte dans la forme. Il payait le
+tribut Csar pour ne pas scandaliser. La libert et le droit ne sont
+pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilits?
+Mprisant la terre, convaincu que le monde prsent ne mrite pas qu'on
+s'en soucie, il se rfugiait dans son royaume idal; il fondait cette
+grande doctrine du ddain transcendant[354], vraie doctrine de la
+libert des mes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
+encore: Mon royaume n'est pas de ce monde. Bien des tnbres se
+mlaient ses vues les plus droites. Parfois des tentations tranges
+traversaient son esprit. Dans le dsert de Jude, Satan lui avait
+propos les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
+l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
+en Jude et qui aboutit bientt aprs une si terrible rsistance
+militaire, il pouvait, dis-je, esprer de fonder un royaume par l'audace
+et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-tre se posa pour lui
+la question suprme: Le royaume de Dieu se ralisera-t-il par la force
+ou par la douceur, par la rvolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
+les simples gens de Galile voulurent l'enlever et le faire roi[355].
+Jsus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
+nature le prserva de l'erreur qui et fait de lui un agitateur ou un
+chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.
+
+La rvolution qu'il voulut faire fut toujours une rvolution morale;
+mais il n'en tait pas encore arriv se fier pour l'excution aux
+anges et la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
+eux-mmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
+ide que la proximit du jugement dernier n'et pas eu ce soin pour
+l'amlioration de l'homme, et n'et pas fond le plus bel enseignement
+moral que l'humanit ait reu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
+sa pense, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrt, le
+poussait l'oeuvre sublime qui s'est ralise par lui, bien que d'une
+manire fort diffrente de celle qu'il imaginait.
+
+C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
+l'esprit, qu'il fondait, et si Jsus, du sein de son Pre, voit son
+oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vrit: Voil
+ce que j'ai voulu. Ce que Jsus a fond, ce qui restera ternellement de
+lui, abstraction faite des imperfections qui se mlent toute chose
+ralise par l'humanit, c'est la doctrine de la libert des mes. Dj
+la Grce avait eu sur ce sujet de belles penses[356]. Plusieurs
+stociens avaient trouv moyen d'tre libres sous un tyran. Mais, en
+gnral, le monde ancien s'tait figur la libert comme attache ,
+certaines formes politiques; les libraux s'taient appels Harmodius et
+Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrtien vritable est bien plus
+dgag de toute chane; il est ici-bas un exil; que lui importe le
+matre passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La libert pour
+lui, c'est la vrit[357]. Jsus ne savait pas assez l'histoire pour
+comprendre combien une telle doctrine venait juste son point, au
+moment o finissait la libert rpublicaine et o les petites
+constitutions municipales de l'antiquit expiraient dans l'unit de
+l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
+prophtique qu'il avait de sa mission le guidrent ici avec une
+merveilleuse sret. Par ce mot: Rendez Csar ce qui est Csar et
+Dieu ce qui est Dieu, il a cr quelque chose d'tranger la
+politique, un refuge pour les mes au milieu de l'empire de la force
+brutale. Assurment, une telle doctrine avait ses dangers. tablir en
+principe que le signe pour reconnatre le pouvoir lgitime est de
+regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impt par
+ddain et sans discuter, c'tait dtruire la rpublique la faon
+ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
+sens, a beaucoup contribu affaiblir le sentiment des devoirs du
+citoyen et livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
+Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
+cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
+amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
+l'tat a t born aux choses de la terre; l'esprit a t affranchi, ou
+du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a t bris pour
+jamais.
+
+L'homme surtout proccup des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
+aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
+Il blme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
+questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
+d'indiffrence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
+est prjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
+progrs les partis ont-ils fait faire la moralit gnrale de notre
+espce? Si Jsus, au lieu de fonder son royaume cleste, tait parti
+pour Rome, s'tait us conspirer contre Tibre, ou regretter
+Germanicus, que serait devenu le monde? Rpublicain austre, patriote
+zl, il n'et pas arrt le grand courant des affaires de son sicle,
+tandis qu'en dclarant la politique insignifiante, il a rvl au monde
+cette vrit que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antrieur
+et suprieur au citoyen.
+
+Nos principes de science positive sont blesss de la part de rves que
+renfermait le programme de Jsus. Nous savons l'histoire de la terre;
+les rvolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jsus ne se
+produisent que par des causes gologiques ou astronomiques, dont on n'a
+jamais constat le lien avec les choses morales. Mais, pour tre juste
+envers les grands crateurs, il ne faut pas s'arrter aux prjugs
+qu'ils ont pu partager. Colomb a dcouvert l'Amrique en partant d'ides
+fort errones; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi
+certaine que son systme du monde. Mettra-t-on tel homme mdiocre de
+notre temps au-dessus d'un Franois d'Assise, d'un saint Bernard, d'une
+Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
+derniers ont professes? Voudrait-on mesurer les hommes la rectitude
+de leurs ides en physique et la connaissance plus ou moins exacte
+qu'ils possdent du vrai systme du monde? Comprenons mieux la position
+de Jsus et ce qui fit sa force. Le disme du XVIIIe sicle et un
+certain protestantisme nous ont habitus ne considrer le fondateur de
+la foi chrtienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de
+l'humanit. Nous ne voyons plus dans l'vangile que de bonnes maximes;
+nous jetons un voile prudent sur l'trange tat intellectuel o il est
+n. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Rvolution
+franaise soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas
+t faite par des hommes sages et modrs. N'imposons pas nos petits
+programmes de bourgeois senss ces mouvements extraordinaires si fort
+au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la morale de
+l'vangile; supprimons dans nos instructions religieuses la chimre qui
+en fut l'me; mais ne croyons pas qu'avec les simples ides de bonheur
+ou de moralit individuelle on remue le monde. L'ide de Jsus fut bien
+plus profonde; ce fut l'ide la plus rvolutionnaire qui soit jamais
+close dans un cerveau humain; elle doit tre prise dans son ensemble,
+et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui
+l'a rendue efficace pour la rgnration de l'humanit.
+
+Au fond, l'idal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui
+reprsenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge
+des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jsus lui-mme il y a
+1830 ans. Nous supposons les conditions du monde rel tout autres
+qu'elles ne sont; nous reprsentons un librateur moral brisant sans
+armes les fers du ngre, amliorant la condition du proltaire,
+dlivrant les nations opprimes. Nous oublions que cela suppose le monde
+renvers, le climat de la Virginie et celui du Congo modifis, le sang
+et la race de millions d'hommes changs, nos complications sociales
+ramenes une simplicit chimrique, les stratifications politiques de
+l'Europe dranges de leur ordre naturel. La rforme de toutes
+choses[358] voulue par Jsus n'tait pas plus difficile. Cette terre
+nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jrusalem nouvelle qui descend du ciel,
+ce cri: Voil que je refais tout neuf[359]! sont les traits communs
+des rformateurs. Toujours le contraste de l'idal avec la triste
+ralit produira dans l'humanit ces rvoltes contre la froide raison
+que les esprits mdiocres taxent de folie, jusqu'au jour o elles
+triomphent et o ceux qui les ont combattues sont les premiers en
+reconnatre la haute raison.
+
+Qu'il y et une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du
+monde et la morale habituelle de Jsus, conue en vue d'un tat stable
+de l'humanit, assez analogue celui qui existe en effet, c'est ce
+qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction
+qui assura la fortune de son oeuvre. Le millnaire seul n'aurait rien
+fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
+millnarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par l, le
+christianisme runit les deux conditions des grands succs en ce monde,
+un point de dpart rvolutionnaire et la possibilit de vivre. Tout ce
+qui est fait pour russir doit rpondre ces deux besoins; car le monde
+veut la fois changer et durer. Jsus, en mme temps qu'il annonait un
+bouleversement sans gal dans les choses humaines, proclamait les
+principes sur lesquels la socit repose depuis dix-huit cents ans.
+
+Ce qui distingue, en effet, Jsus des agitateurs de son temps et de ceux
+de tous les sicles, c'est son parfait idalisme. Jsus, quelques
+gards, est un anarchiste, car il n'a aucune ide du gouvernement civil.
+Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
+en termes vagues et la faon d'une personne du peuple qui n'a aucune
+ide de politique. Tout magistrat lui parat un ennemi naturel des
+hommes de Dieu; il annonce ses disciples des dmls avec la police,
+sans songer un moment qu'il y ait l matire rougir[361]. Mais jamais
+la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
+chez lui. Il veut anantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en
+emparer. Il prdit ses disciples des perscutions et des
+supplices[362]; mais pas une seule fois la pense d'une rsistance arme
+ne se laisse entrevoir. L'ide qu'on est tout-puissant par la souffrance
+et la rsignation, qu'on triomphe de la force par la puret du coeur,
+est bien une ide propre de Jsus. Jsus n'est pas un spiritualiste; car
+tout aboutit pour lui une ralisation palpable; il n'a pas la moindre
+notion d'une me spare du corps. Mais c'est un idaliste accompli, la
+matire n'tant pour lui que le signe de l'ide, et le rel l'expression
+vivante de ce qui ne parat pas.
+
+A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le rgne de Dieu? La
+pense de Jsus en ceci n'hsita jamais. Ce qui est haut pour les hommes
+est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de
+Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prtres;
+des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand
+signe du Messie, c'est la bonne nouvelle annonce aux pauvres[365]. La
+nature idyllique et douce de Jsus reprenait ici le dessus. Une immense
+rvolution sociale, o les rangs seront intervertis, o tout ce qui est
+officiel en ce monde sera humili, voil son rve. Le monde ne le croira
+pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].
+Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
+son humilit mme. Le sentiment qui a fait de mondain l'antithse de
+chrtien a, dans les penses du matre, sa pleine justification[367].
+
+
+NOTES:
+
+[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.
+
+[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.
+Certes, l'analogie frappante que ces rcits offrent avec des lgendes
+analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,
+XVIII, XXI) porterait n'y voir qu'un mythe. Mais le rcit maigre et
+concis de Marc, qui reprsente ici videmment la rdaction primitive,
+suppose un fait rel, qui plus tard a fourni le thme de dveloppements
+lgendaires.
+
+[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.
+
+[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.
+
+[341] Marc, I,14-15.
+
+[342] Marc, XV, 43.
+
+[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.
+
+[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,
+VI, 2.
+
+[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,
+33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot monde est surtout
+caractrise dans les crits de Paul et de Jean.
+
+[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.
+
+[347] Matth., XIII, 24 et suiv.
+
+[348] Matth., XIII, 47 et suiv.
+
+[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et
+suiv.
+
+[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.
+
+[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,
+XIII, 18 et suiv.
+
+[352] Matth., XXII, 30.
+
+[353] [Greek: Apikatastasis pantn.] _Act._, III, 21
+
+[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.
+
+[355] Jean, VI, 15.
+
+[356] V. Stobe, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.
+
+[357] Jean, VIII, 32 et suiv.
+
+[358] _Act._, III, 21.
+
+[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.
+
+[360] Les sectes millnaires de l'Angleterre prsentent le mme
+contraste, je veux dire la croyance une prochaine fin du monde, et
+nanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente
+extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.
+
+[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.
+
+[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,
+18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.
+
+[363] Luc, XVI, 15.
+
+[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et
+suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,
+16-17, 24-25.
+
+[365] Matth., XI, 5.
+
+[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.
+
+[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un
+discours rel tenu par Jsus, du moins un sentiment qui tait
+trs-profond chez ses disciples et qui srement venait de lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+JSUS A CAPHARNAHUM.
+
+
+Obsd d'une ide de plus en plus imprieuse et exclusive, Jsus
+marchera dsormais avec une sorte d'impassibilit fatale dans la voie
+que lui avaient trace son tonnant gnie et les circonstances
+extraordinaires o il vivait. Jusque-l il n'avait fait que communiquer
+ses penses quelques personnes secrtement attires vers lui;
+dsormais son enseignement devient public et suivi. Il avait peu prs
+trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagn prs
+de Jean-Baptiste s'tait grossi sans doute, et peut-tre quelques
+disciples de Jean s'taient-ils joints lui[369]. C'est avec ce premier
+noyau d'glise qu'il annonce hardiment, ds son retour en Galile, la
+bonne nouvelle du royaume de Dieu. Ce royaume allait venir, et c'tait
+lui, Jsus, qui tait ce Fils de l'homme que Daniel en sa vision avait
+aperu comme l'appariteur divin de la dernire et suprme rvlation.
+
+Il faut se rappeler que, dans les ides juives, antipathiques l'art et
+ la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supriorit sur
+celle des _chrubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du
+peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
+rangs autour de la divine majest. Dj dans zchiel[370], l'tre
+assis sur le trne suprme, bien au-dessus des monstres du char
+mystrieux, le grand rvlateur des visions prophtiques a la figure
+d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
+reprsents par des animaux, au moment o la sance du grand jugement
+commence et o les livres sont ouverts, un tre semblable un fils de
+l'homme s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confre le pouvoir de
+juger le monde, et de le gouverner pour l'ternit[371]. _Fils de
+l'homme_ est dans les langues smitiques, surtout dans les dialectes
+aramens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de
+Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins
+dans certaines coles[372], un des titres du Messie envisag comme juge
+du monde et comme roi de l're nouvelle qui allait s'ouvrir[373].
+L'application que s'en faisait Jsus lui-mme tait donc la
+proclamation de sa messianit et l'affirmation de la prochaine
+catastrophe o il devait figurer en juge, revtu des pleins pouvoirs que
+lui avait dlgus l'Ancien des jours[374].
+
+Le succs de la parole du nouveau prophte fut cette fois dcisif. Un
+groupe d'hommes et de femmes, tous caractriss par un mme esprit de
+candeur juvnile et de nave innocence, adhrrent lui et lui dirent:
+Tu es le Messie. Comme le Messie devait tre fils de David, on lui
+dcernait naturellement ce titre, qui tait synonyme du premier. Jsus
+se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui caust quelque
+embarras, sa naissance tant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il
+prfrait tait celui de Fils de l'homme, titre humble en apparence,
+mais qui se rattachait directement aux esprances messianiques. C'est
+par ce mot qu'il se dsignait[375], si bien que dans sa bouche, le Fils
+de l'homme tait synonyme du pronom je, dont il vitait de se servir.
+Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont
+il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
+apparition.
+
+Le centre d'action de Jsus, cette poque de sa vie, fut la petite
+ville de Capharnahum, situe sur le bord du lac de Gnsareth. Le nom de
+Capharnahum, o entre le mot _caphar_, village, semble dsigner une
+bourgade l'ancienne manire, par opposition aux grandes villes bties
+selon la mode romaine, comme Tibriade[376]. Ce nom avait si peu de
+notorit, que Josphe, un endroit de ses crits[377], le prend pour
+le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de clbrit que le
+village situ prs d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum tait sans
+pass, et n'avait en rien particip au mouvement profane favoris par
+les Hrodes. Jsus s'attacha beaucoup cette ville et s'en fit comme
+une seconde patrie[378]. Peu aprs son retour, il avait dirig sur
+Nazareth une tentative qui n'eut aucun succs[379]. Il n'y put faire
+aucun miracle, selon la nave remarque d'un de ses biographes[380]. La
+connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle tait peu considrable,
+nuisait trop son autorit. On ne pouvait regarder comme le fils de
+David celui dont on voyait tous les jours le frre, la soeur, le
+beau-frre. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une
+assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].
+Les Nazarens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le
+prcipitant d'un sommet escarp[382]. Jsus remarqua avec esprit que
+cette aventure lui tait commune avec tous les grands hommes, et il se
+fit l'application du proverbe: Nul n'est prophte en son pays.
+
+Cet chec fut loin de le dcourager. Il revint Capharnahum[383], o il
+trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de l il organisa une
+srie de missions sur les petites villes environnantes. Les populations
+de ce beau et fertile pays n'taient gure runies que le samedi. Ce fut
+le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
+sa synagogue ou lieu de sance. C'tait une salle rectangulaire, assez
+petite, avec un portique, que l'on dcorait des ordres grecs. Les Juifs,
+n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu donner ces
+difices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues
+existent encore en Galile[384]. Elles sont toutes construites en grands
+et bons matriaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette
+profusion d'ornements vgtaux, de rinceaux, de torsades, qui
+caractrise les monuments juifs[385]. A l'intrieur, il y avait des
+bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
+les rouleaux sacrs[386]. Ces difices, qui n'avaient rien du temple,
+taient le centre de toute la vie juive. On s'y runissait le jour du
+sabbat pour la prire et pour la lecture de la Loi et des Prophtes.
+Comme le judasme, hors de Jrusalem, n'avait pas de clerg proprement
+dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_
+et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout
+personnel, o il exposait ses propres ides[387]. C'tait l'origine de
+l'homlie, dont nous trouvons le modle accompli dans les petits
+traits de Philon. On avait le droit de faire des objections et des
+questions au lecteur; de la sorte, la runion dgnrait vite en une
+sorte d'assemble libre. Elle avait un prsident[388], des
+anciens[389], un _hazzan_, lecteur attitr ou appariteur[390], des
+envoys[391], sortes de secrtaires ou de messagers qui faisaient la
+correspondance d'une synagogue l'autre, un _schammasch_ ou
+sacristain[392]. Les synagogues taient ainsi de vraies petites
+rpubliques indpendantes; elles avaient une juridiction tendue. Comme
+toutes les corporations municipales jusqu' une poque avance de
+l'empire romain, elles faisaient des dcrets honorifiques[393], votaient
+des rsolutions ayant force de loi pour la communaut, prononaient des
+peines corporelles dont l'excuteur ordinaire tait le _hazzan[394]_.
+
+Avec l'extrme activit d'esprit qui a toujours caractris les Juifs,
+une telle institution, malgr les rigueurs arbitraires qu'elle
+comportait, ne pouvait manquer de donner lieu des discussions
+trs-animes. Grce aux synagogues, le judasme put traverser intact
+dix-huit sicles de perscution. C'taient comme autant de petits mondes
+ part, o l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes
+intestines des champs tout prpars. Il s'y dpensait une somme norme
+de passion. Les querelles de prsance y taient vives. Avoir un
+fauteuil d'honneur au premier rang tait la rcompense d'une haute
+pit, ou le privilge de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un
+autre ct, la libert, laisse qui la voulait prendre, de s'instituer
+lecteur et commentateur du texte sacr donnait des facilits
+merveilleuses pour la propagation des nouveauts. Ce fut l une des
+grandes forces de Jsus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour
+fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se
+levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le droulait, et
+lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette
+lecture quelque dveloppement conforme ses ides[397]. Comme il y
+avait peu de pharisiens en Galile, la discussion contre lui ne prenait
+pas ce degr de vivacit et ce ton d'acrimonie qui, Jrusalem,
+l'eussent arrt court ds ses premiers pas. Ces bons Galilens
+n'avaient jamais entendu une parole aussi accommode leur imagination
+riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait
+bien et que ses raisons taient convaincantes. Les objections les plus
+difficiles, il les rsolvait avec assurance; le charme de sa parole et
+de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
+pdantisme des docteurs n'avait pas dessches.
+
+L'autorit du jeune matre allait ainsi tous les jours grandissant, et,
+naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-mme. Son
+action tait fort restreinte. Elle tait toute borne au bassin du lac
+de Tibriade, et mme dans ce bassin elle avait une rgion prfre. Le
+lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
+offrant l'apparence d'un ovale assez rgulier, il forme, partir de
+Tibriade jusqu' l'entre du Jourdain, une sorte de golfe, dont la
+courbe mesure environ trois lieues. Voil le champ o la semence de
+Jsus trouva enfin la terre bien prpare. Parcourons-le pas pas, en
+essayant de soulever le manteau de scheresse et de deuil dont l'a
+couvert le dmon de l'islam.
+
+En sortant de Tibriade, ce sont d'abord des rochers escarps, une
+montagne qui semble s'crouler dans la mer. Puis les montagnes
+s'cartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.
+C'est un dlicieux bosquet de haute verdure, sillonn par d'abondantes
+eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
+antique (_An-Medawara_). A l'entre de cette plaine, qui est le pays de
+Gnsareth proprement dit, se trouve le misrable village de _Medjdel_.
+A l'autre extrmit de la plaine (toujours en suivant la mer), on
+rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de trs-belles eaux
+(_An-et-Tin_), un joli chemin, troit et profond, taill dans le roc,
+que certainement Jsus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la
+plaine de Gnsareth et le talus septentrional du lac. A un quart
+d'heure de l, on traverse une petite rivire d'eau sale
+(_An-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources quelques
+pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un pais fourr de verdure. Enfin,
+ quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'tend
+d'An-Tabiga l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un
+ensemble de ruines assez monumentales, nomms _Tell-Hum_.
+
+Cinq petites villes, dont l'humanit parlera ternellement autant que
+de Rome et d'Athnes, taient, du temps de Jsus, dissmines dans
+l'espace qui s'tend du village de Medjdel Tell-Hum. De ces cinq
+villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsade, Chorazin[399], la
+premire seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux
+village de Medjdel a sans doute conserv le nom et la place de la
+bourgade qui donna Jsus sa plus fidle amie[400]. Dalmanutha tait
+probablement prs de l[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin ft
+un peu dans les terres, du ct du nord[402]. Quant Bethsade et
+Capharnahum, c'est en vrit presque au hasard qu'on les place
+Tell-Hum, An-et-Tin, Khan-Minyeh, An-Medawara[403]. On dirait
+qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
+cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
+jamais, sur ce sol profondment dvast, fixer les places o
+l'humanit voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.
+
+Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voil donc tout ce qui
+reste du petit canton de trois ou quatre lieues o Jsus fonda son
+oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, o la
+vgtation tait autrefois si brillante que Josphe y voyait une sorte
+de miracle,--la nature, suivant lui, s'tant plu rapprocher ici cte
+cte les plantes des pays froids, les productions des zones brlantes,
+les arbres des climats moyens, chargs toute l'anne de fleurs et de
+fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour
+d'avance l'endroit o l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son
+repas. Le lac est devenu dsert. Une seule barque, dans le plus
+misrable tat, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie
+et de joie. Mais les eaux sont toujours lgres et transparentes[405].
+La grve, compose de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite
+mer, non celle d'un tang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,
+propre, sans vase, toujours battue au mme endroit par le lger
+mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,
+de tamaris et de cpriers pineux, s'y dessinent; deux endroits
+surtout, la sortie du Jourdain, prs de Tariche, et au bord de la
+plaine de Gnsareth, il y a d'enivrants parterres, o les vagues
+viennent s'teindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau
+d'An-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des
+nues d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est blouissant de
+lumire. Les eaux, d'un azur cleste, profondment encaisses entre des
+roches brlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes
+de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
+de l'Hermon se dcoupent en lignes blanches sur le ciel; l'ouest, les
+hauts plateaux onduls de la Gaulonitide et de la Pre, absolument
+arides et revtus par le soleil d'une sorte d'atmosphre veloute,
+forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
+trs-leve, qui, depuis Csare de Philippe, court indfiniment vers le
+sud.
+
+La chaleur sur les bords est maintenant trs-pesante. Le lac occupe une
+dpression de deux cents mtres au-dessous du niveau de la
+Mditerrane[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer
+Morte[407]. Une vgtation abondante temprait autrefois ces ardeurs
+excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
+aujourd'hui tout le bassin du lac, partir du mois de mai, et jamais
+t le thtre d'une prodigieuse activit. Josphe, d'ailleurs, trouve
+le pays fort tempr[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la
+campagne de Rome, quelque changement de climat, amen par des causes
+historiques. C'est l'islamisme, et surtout la raction musulmane contre
+les croisades, qui ont dessch, la faon d'un vent de mort, le canton
+prfr de Jsus. La belle terre de Gnsareth ne se doutait pas que
+sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destines.
+Dangereux compatriote, Jsus a t fatal au pays qui eut le redoutable
+honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
+convoite par deux fanatismes rivaux, la Galile devait, pour prix de sa
+gloire, se changer en dsert. Mais qui voudrait dire que Jsus et t
+plus heureux, s'il et vcu un plein ge d'homme, obscur en son village?
+Et ces ingrats Nazarens, qui penserait eux, _si_, au risque de
+compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'et reconnu son
+Pre et ne se ft proclam fils de Dieu?
+
+Quatre ou cinq gros villages, situs une demi-heure l'un de l'autre,
+voil donc le petit monde de Jsus l'poque o nous sommes. Il ne
+semble pas tre jamais entr Tibriade, ville toute profane, peuple
+en grande partie de paens et rsidence habituelle d'Antipas[409].
+Quelquefois, cependant, il s'cartait de sa rgion favorite. Il allait
+en barque sur la rive orientale, , Gergsa par exemple[410]. Vers le
+nord, on le voit Panas ou Csare de Philippe[411], au pied de
+l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du ct de Tyr et de
+Sidon[412], pays qui devait tre alors merveilleusement florissant. Dans
+toutes ces contres, il tait en plein paganisme[413]. A Csare, il vit
+la clbre grotte du _Panium_, o l'on plaait la source du Jourdain, et
+que la croyance populaire entourait d'tranges lgendes[414]; il put
+admirer le temple de marbre qu'Hrode fit lever prs de l en l'honneur
+d'Auguste[415]; il s'arrta probablement devant les nombreuses statues
+votives Pan, aux Nymphes, l'cho de la grotte, que la pit
+entassait dj en ce bel endroit[416]. Un juif vhmriste, habitu
+prendre les dieux trangers pour des hommes diviniss ou pour des
+dmons, devait considrer toutes ces reprsentations figures comme des
+idoles. Les sductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
+plus sensitives, le laissrent froid. Il n'eut sans doute aucune
+connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, Tyr, pouvait
+renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue celui des
+Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phnicie, avait lev sur chaque
+colline un temple et un bois sacr, tout cet aspect de grande industrie
+et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothisme
+enlve toute aptitude comprendre les religions paennes; le musulman
+jet dans les pays polythistes semble n'avoir pas d'yeux. Jsus sans
+contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours sa rive
+bien-aime de Gnsareth. Le centre de ses penses tait l; l, il
+trouvait foi et amour.
+
+
+NOTES:
+
+[368] Luc, III, 23; vangile des bionim, dans Epiph., _Adv. hr._ XXX,
+13.
+
+[369] Jean, I, 37 et suiv.
+
+[370] I, 5, 26 et suiv.
+
+[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.
+
+[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
+de ce mot.
+
+[373] Livre d'Hnoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
+(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
+XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
+Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
+Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproch
+d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, Fils de la femme pour le
+Messie se trouve une fois dans le livre d'Hnoch, LXII, 8.
+
+[374] Jean, V, 22, 27.
+
+[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les vangiles, et
+toujours dans les discours de Jsus.
+
+[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
+Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
+cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent tre du IIe
+et du IIIe sicle aprs J.-C.
+
+[377] _B.J._, III, X, 8.
+
+[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.
+
+[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
+suiv., 23-24; Jean, IV, 44.
+
+[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.
+
+[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.
+
+[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher pic qui est
+trs-prs de Nazareth, au-dessus de l'glise actuelle des Maronites, et
+non du prtendu _Mont de la Prcipitation_, une heure de Nazareth. V.
+Robinson, II, 335 et suiv.
+
+[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.
+
+[384] A Tell-Hum, Irbid (Arbela), Meiron (Mero), Jiseh (Giscala),
+ Kasyoun, Nabartein, deux Kefr-Bereim.
+
+[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'ge de ces monuments, ni par
+consquent affirmer que Jsus ait enseign dans aucun d'eux. Quel
+intrt n'aurait pas, dans une telle hypothse, la synagogue de Tell-Hum
+La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
+Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
+grecque du temps de Septime Svre. La grande importance que prit le
+judasme dans la haute Galile aprs la guerre des Romains permet de
+croire que plusieurs de ces difices ne remontent qu'au IIIe sicle,
+poque o Tibriade devint une sorte de capitale du judasme.
+
+[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
+Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
+la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
+Babylone, _Sukka_, 51 _b_.
+
+[387] Philon, cit dans Eusbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
+probus liber_, 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
+_Megilla_, III, 4 et suiv.
+
+[388] [Greek: Archisunaggos].
+
+[389] [Greek: Presbuteroi].
+
+[390] [Greek: Huprets].
+
+[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].
+
+[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
+VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
+Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jrus.,
+_Sanhdrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hr_., XXX, 4, 11.
+
+[393] Inscription de Brnice, dans le _Corpus inscr. grc._, n 5361;
+inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phnicie_, livre IV [sous
+presse].
+
+[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
+12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
+III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hr.,_ XXX, 11.
+
+[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
+_b_.
+
+[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
+31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.
+
+[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.
+
+[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.
+
+[399] L'antique Kinnreth avait disparu ou chang de nom.
+
+[400] On sait en effet qu'elle tait trs-voisine de Tibriade. Talmud
+de Jrusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.
+
+[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.
+
+[402] A l'endroit nomm _Khorazi_ ou _Bir-Krazeh,_ au-dessus de
+Tell-Hum.
+
+[403] L'ancienne hypothse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
+bien que fortement attaque depuis quelques annes, conserve encore de
+nombreux dfenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
+sa faveur est le nom mme de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
+beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
+autre ct, de trouver prs de Tell-Hum une fontaine rpondant ce que
+dit Josphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
+bien tre An-Medawara; mais An-Medawara est une demi-heure du lac,
+tandis que Capharnahum tait une ville de pcheurs sur le bord mme de
+la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficults pour Bethsade
+sont plus grandes encore; car l'hypothse, assez gnralement admise, de
+deux Bethsades, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
+orientale du lac, et deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
+chose de singulier.
+
+[404] _B. J_., III, x, 8.
+
+[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, 1075.
+
+[406] C'est l'valuation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
+XV, 1re part., p. XX). Elle concorde peu prs avec celle de M. de
+Bertou _(Bulletin de la Soc. de gogr_., 2e srie, XII, p. 146).
+
+[407] La dpression de la mer Morte est du double.
+
+[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.
+
+[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.
+
+[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
+et suiv.), d'aprs laquelle la Gergsa de Matthieu (VIII, 28), identique
+ la ville chananenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
+VII, 1; _Josu_, XXIV, 11), serait l'emplacement nomm maintenant
+_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, peu prs vis--vis de
+Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
+lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leon impossible, les vanglistes
+nous apprenant que la ville en question tait prs du lac et vis--vis
+de la Galile. Quant Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, une heure et
+demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales donnes par Marc
+et Luc n'y conviennent gure. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
+devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilits
+topographiques qu'offrait cette dernire lecture aient fait adopter
+_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusbe et
+saint Jrme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
+Gergasei].
+
+[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.
+
+[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.
+
+[413] Jos., _Vita_, 13.
+
+[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
+Tudle, p. 46, dit. Asher.
+
+[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.
+
+[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.
+
+[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.
+
+[418] Les traces de la riche civilisation paenne de ce temps couvrent
+encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
+massif du cap Blanc et du cap Nakoura.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LES DISCIPLES DE JSUS.
+
+
+Dans ce paradis terrestre, que les grandes rvolutions de l'histoire
+avaient jusque-l peu atteint, vivait une population en parfaite
+harmonie avec le pays lui-mme, active, honnte, pleine d'un sentiment
+gai et tendre de la vie. Le lac de Tibriade est un des bassins d'eau
+les plus poissonneux du monde[419]; des pcheries trs-fructueuses
+s'taient tablies, surtout Bethsade, Capharnahum, et avaient
+produit une certaine aisance. Ces familles de pcheurs formaient une
+socit douce et paisible, s'tendant par de nombreux liens de parent
+dans tout le canton du lac que nous avons dcrit. Leur vie peu occupe
+laissait toute libert leur imagination. Les ides sur le royaume de
+Dieu trouvaient, dans ces petits comits de bonnes gens, plus de crance
+que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
+sens grec et mondain, n'avait pntr parmi eux. Ce n'tait pas notre
+srieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-tre la
+bont ft chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
+taient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
+fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
+populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
+fournir des grands hommes. Jsus rencontra l sa vraie famille. Il s'y
+installa comme un des leurs; Capharnahum devint sa ville[420], et au
+milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frres sceptiques,
+l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrdulit.
+
+Une maison surtout, Capharnahum, lui offrit un asile agrable et des
+disciples dvous. C'tait celle de deux frres, tous deux fils d'un
+certain Jonas, qui probablement tait mort l'poque o Jsus vint se
+fixer sur les bords du lac. Ces deux frres taient Simon, surnomm
+_Cphas_ ou _Pierre_, et Andr. Ns Bethsade[421], ils se trouvaient
+tablis Capharnahum quand Jsus commena sa vie publique. Pierre
+tait mari et avait des enfants; sa belle-mre demeurait chez lui[422].
+Jsus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. Andr
+parat avoir t disciple de Jean-Baptiste, et Jsus l'avait peut-tre
+connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frres continurent
+toujours, mme l'poque o il semble qu'ils devaient tre le plus
+occups de leur matre, exercer le mtier de pcheurs[425]. Jsus, qui
+aimait jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
+pcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
+pas de plus fidlement attachs.
+
+Une autre famille, celle de Zabdia ou Zbde, pcheur ais et patron de
+plusieurs barques[427], offrit Jsus un accueil empress. Zbde
+avait deux fils, Jacques qui tait l'an, et un jeune fils, Jean, qui
+plus tard fut appel jouer un rle si dcisif dans l'histoire du
+christianisme naissant. Tous deux taient disciples zls. Salom,
+femme de Zbde, fut aussi fort attache Jsus et l'accompagna
+jusqu' la mort[428].
+
+Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
+elles ces manires rserves qui rendent possible une fort douce union
+d'ides entre les deux sexes. La sparation des hommes et des femmes,
+qui a empch chez les peuples smitiques tout dveloppement dlicat,
+tait sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
+dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
+quatre galilennes dvoues accompagnaient toujours le jeune matre et
+se disputaient le plaisir de l'couter et de le soigner tour
+tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un lment
+d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit dj l'importance.
+L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si clbre dans le monde le
+nom de sa pauvre bourgade, parat avoir t une personne fort exalte.
+Selon le langage du temps, elle avait t possde de sept dmons[430],
+c'est--dire qu'elle avait t affecte de maladies nerveuses et en
+apparence inexplicables. Jsus, par sa beaut pure et douce, calma cette
+organisation trouble. La Magdalenne lui fut fidle jusqu'au Golgotha,
+et joua le surlendemain de sa mort un rle de premier ordre; car elle
+fut l'organe principal par lequel s'tablit la foi la rsurrection,
+ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
+intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restes inconnues le suivaient
+sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes taient riches, et
+mettaient par leur fortune le jeune prophte en position de vivre sans
+exercer le mtier qu'il avait profess jusqu'alors[432].
+
+Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
+leur matre: un certain Philippe de Bethsade, Nathanal, fils de Tolma
+ou Ptolme, de Cana, peut-tre disciple de la premire poque[433];
+Matthieu, probablement celui-l mme qui fut le Xnophon du
+christianisme naissant. Il avait t publicain, et comme tel il maniait
+sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-tre
+songeait-il ds lors crire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
+que nous savons des enseignements de Jsus. On nomme aussi parmi les
+disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui parat
+avoir t un homme de coeur et de gnreux entranements[436]; un Lebbe
+ou Tadde; un Simon le Zlote[437], peut-tre disciple de Juda le
+Gaulonite, appartenant ce parti des _Kenam_, ds lors existant, et
+qui devait bientt jouer un si grand rle dans les mouvements du peuple
+juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
+exception dans l'essaim fidle et s'attira un si pouvantable renom.
+C'tait le seul qui ne ft pas Galilen; Kerioth tait une ville de
+l'extrme sud de la tribu de Juda[438], une journe au del d'Hbron.
+
+Nous avons vu que la famille de Jsus tait en gnral peu porte vers
+lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Clophas,
+faisaient ds lors partie des disciples, et Marie Clophas elle-mme
+fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
+poque, on ne voit pas auprs de lui sa mre. C'est seulement aprs la
+mort de Jsus que Marie acquiert une grande considration[441] et que
+les disciples cherchent se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
+membres de la famille du fondateur, sous le titre de frres du
+Seigneur, forment un groupe influent, qui fut longtemps la tte de
+l'glise de Jrusalem[443], et qui aprs le sac de la ville se rfugia
+en Batane[444]. Le seul fait de l'avoir approch devenait un avantage
+dcisif, de la mme manire qu'aprs la mort de Mahomet, les femmes et
+les filles du prophte, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
+furent de grandes autorits.
+
+Dans cette foule amie, Jsus avait videmment des prfrences et en
+quelque sorte un cercle plus troit. Les deux fils de Zbde, Jacques
+et Jean, paraissent en avoir fait partie en premire ligne. Ils taient
+pleins de feu et de passion. Jsus les avait surnomms avec esprit
+Fils du tonnerre, cause de leur zle excessif, qui, s'il et dispos
+de la foudre, en et trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, parat
+avoir t avec Jsus sur le pied d'une certaine familiarit. Peut-tre
+ce disciple, qui devait plus tard crire ses souvenirs d'une faon o
+l'intrt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagr
+l'affection de coeur que son matre lui aurait porte[446]. Ce qui est
+plus significatif, c'est que, dans les vangiles synoptiques, Simon
+Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zbde, et Jean, son frre, forment
+une sorte de comit intime que Jsus appelle certains moments o il se
+dfie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
+d'ailleurs qu'ils taient tous les trois associs dans leurs
+pcheries[448]. L'affection de Jsus pour Pierre tait profonde. Le
+caractre de ce dernier, droit, sincre, plein de premier mouvement,
+plaisait Jsus, qui parfois se laissait aller sourire de ses faons
+dcides. Pierre, peu mystique, communiquait au matre ses doutes nafs,
+ses rpugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
+honnte qui rappelle celle de Joinville prs de saint Louis. Jsus le
+reprenait d'une faon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant
+Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
+imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalit
+de cet homme extraordinaire, qui a imprim un dtour si vigoureux au
+christianisme naissant, ne se dveloppa que plus tard. Vieux, il crivit
+sur son matre cet vangile bizarre[453] qui renferme de si prcieux
+renseignements, mais o, selon nous, le caractre de Jsus est fauss
+sur beaucoup de points. La nature de Jean tait trop puissante et trop
+profonde pour qu'il pt se plier au ton impersonnel des premiers
+vanglistes. Il fut le biographe de Jsus comme Platon l'a t de
+Socrate. Habitu remuer ses souvenirs avec l'inquitude fbrile d'une
+me exalte, il transforma son matre en voulant le peindre, et parfois
+il laisse souponner ( moins que d'autres mains n'aient altr son
+oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
+composition de cet crit singulier sa rgle et sa loi.
+
+Aucune hirarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
+Tous devaient s'appeler frres, et Jsus proscrivait absolument les
+titres de supriorit, tels que _rabbi_, matre, pre, lui seul tant
+matre, et Dieu seul tant pre. Le plus grand devait tre le serviteur
+des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses gaux,
+par un degr tout particulier d'importance. Jsus demeurait chez lui et
+enseignait dans sa barque[455]; sa maison tait le centre de la
+prdication vanglique. Dans le public, on le regardait comme le chef
+de la troupe, et c'est lui que les prposs aux pages s'adressent
+pour faire acquitter les droits dus par la communaut[456]. Le premier,
+Simon avait reconnu Jsus pour le Messie[457]. Dans un moment
+d'impopularit, Jsus demandant ses disciples: Et vous aussi,
+voulez-vous vous en aller? Simon rpondit: A qui irions-nous,
+Seigneur? Tu as les paroles de la vie ternelle[458]. Jsus diverses
+reprises lui dfra dans son glise une certaine primaut[459], et lui
+donna le surnom syriaque de _Kpha_ (pierre), voulant signifier par l
+qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'difice[460]. Un moment,
+mme, il semble lui promettre les clefs du royaume du ciel, et lui
+accorder le droit de prononcer sur la terre des dcisions toujours
+ratifies dans l'ternit[461].
+
+Nul doute que cette primaut de Pierre n'ait excit un peu de jalousie.
+La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
+de Dieu, o tous les disciples seraient assis sur des trnes, la
+droite et la gauche du matre, pour juger les douze tribus
+d'Isral[462]. On se demandait qui serait alors le plus prs du Fils de
+l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
+assesseur. Les deux fils de Zbde aspiraient ce rang. Proccups
+d'une telle pense, ils mirent en avant leur mre, Salom, qui un jour
+prit Jsus part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
+fils[463]. Jsus carta la demande par son principe habituel que celui
+qui s'exalte sera humili, et que le royaume des cieux appartiendra aux
+petits. Cela fit quelque bruit dans la communaut; il y eut un grand
+mcontentement contre Jacques et Jean[464]. La mme rivalit semble
+poindre dans l'vangile de Jean, o l'on voit le narrateur dclarer sans
+cesse qu'il a t le disciple chri auquel le matre en mourant a
+confi sa mre, et chercher systmatiquement se placer prs de Simon
+Pierre, parfois se mettre avant lui, dans des circonstances
+importantes o les vanglistes plus anciens l'avaient omis[465].
+
+Parmi les personnages qui prcdent, tous ceux dont on sait quelque
+chose avaient commenc par tre pcheurs. En tout cas, aucun d'eux
+n'appartenait une classe sociale leve. Seul, Matthieu, ou Lvi,
+fils d'Alphe[466], avait t publicain. Mais ceux qui on donnait ce
+nom en Jude n'taient pas les fermiers gnraux, hommes d'un rang lev
+(toujours chevaliers romains) qu'on appelait Rome _publicani_[467].
+C'taient les agents de ces fermiers gnraux, des employs de bas
+tage, de simples douaniers. La grande route d'Acre Damas, l'une des
+plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galile en touchant le
+lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employs. Capharnahum, qui
+tait peut-tre sur la voie, en possdait un nombreux personnel[469].
+Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
+passait pour tout fait criminelle. L'impt, nouveau pour eux, tait le
+signe de leur vassalit; une cole, celle de Juda le Gaulonite,
+soutenait que le payer tait un acte de paganisme. Aussi les douaniers
+taient-ils abhorrs des zlateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
+compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
+infme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions taient
+excommunis et devenaient inhabiles tester; leur caisse tait maudite,
+et les casuistes dfendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
+pauvres gens, mis au ban de la socit, se voyaient entre eux. Jsus
+accepta un dner que lui offrit Lvi, et o il y avait, selon le langage
+du temps, beaucoup de douaniers et de pcheurs. Ce fut un grand
+scandale[472]. Dans ces maisons mal fames, on risquait de rencontrer de
+la mauvaise socit. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
+choquer les prjugs des gens bien pensants, chercher relever les
+classes humilies par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
+vifs reproches des dvots.
+
+Ces nombreuses conqutes, Jsus les devait au charme infini de sa
+personne et de sa parole. Un mot pntrant, un regard tombant sur une
+conscience nave, qui n'avait besoin que d'tre veille, lui faisaient
+un ardent disciple. Quelquefois Jsus usait d'un artifice innocent,
+qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
+voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
+circonstance chre son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanal[473],
+Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
+force, je veux dire sa supriorit sur ce qui l'entourait, il laissait
+croire, pour satisfaire les ides du temps, ides qui d'ailleurs taient
+pleinement les siennes, qu'une rvlation d'en haut lui dcouvrait les
+secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
+sphre suprieure celle de l'humanit. On disait qu'il conversait sur
+les montagnes avec Mose et lie[476]; on croyait que, dans ses moments
+de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
+tablissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].
+
+
+NOTES:
+
+[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
+Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
+Francos_, I, p. 1075.
+
+[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.
+
+[421] Jean, i, 44.
+
+[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
+Petr., V, 13; Clm. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
+_Recogn_., VII, 25; Eusbe, _H. E_., III, 30.
+
+[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.
+
+[424] Jean, I, 40 et suiv.
+
+[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.
+
+[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.
+
+[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.
+
+[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.
+
+[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.
+
+[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.
+
+[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.
+
+[432] Luc, VIII, 3.
+
+[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
+Nathanal et de l'aptre qui figure dans les listes sous le nom de
+_Bar-Tholom_.
+
+[434] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.
+
+[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.
+
+[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; vangile
+des bionim, dans piphane, _Adv. hr._, XXX, 13.
+
+[438] Aujourd'hui _Kurytein_ ou _Kereitein_.
+
+[439] La circonstance rapporte dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer
+qu' aucune poque de la vie publique de Jsus, ses propres frres ne se
+rapprochrent de lui.
+
+[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.
+
+[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant dj un grand
+respect pour Marie.
+
+[442] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.
+
+[444] Jules Africain, dans Eusbe, _H.E._, I, 7.
+
+[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et
+suiv., 54 et suiv.
+
+[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,
+20 et suiv.
+
+[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;
+Luc, IX, 28. L'ide que Jsus avait communiqu ces trois disciples une
+gnose ou doctrine secrte fut de trs-bonne heure rpandue. Il est
+singulier que Jean, dans son vangile, ne mentionne pas une fois
+Jacques, son frre.
+
+[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.
+
+[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.
+
+[450] Il parat avoir vcu jusque vers l'an 100. Voir son vangile, XXI,
+15-23, et les anciennes autorits recueillies par Eusbe, _H.E._, III,
+20, 23.
+
+[451] Voir les ptres qui lui sont attribues, et qui sont srement du
+mme auteur que le quatrime vangile.
+
+[452] Nous n'entendons pas toutefois dcider si l'Apocalypse est de lui.
+
+[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment
+justifie. Il est, du reste, vident que l'cole de Jean retoucha son
+vangile aprs lui (voir tout le chap. XXI).
+
+[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.
+
+[455] Luc, V, 3.
+
+[456] Matth., XVII, 23.
+
+[457] Matth., XVI, 16-17.
+
+[458] Jean, VI, 68-70.
+
+[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,
+II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.
+
+[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.
+
+[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le
+mme pouvoir est accord tous les aptres.
+
+[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.
+
+[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.
+
+[464] Marc, X, 41.
+
+[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.
+Comp. I, 35 et suiv., o le disciple innom est probablement Jean.
+
+[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;
+_Act_., i, 13. vangile des bionim, dans piph., _Adv. hr.,_ XXX, 13.
+Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paratre, que ces deus
+noms ont t ports par le mme personnage. Le rcit _Matth_., IX, 9,
+conu d'aprs le modle ordinaire des lgendes de vocations d'aptre, a,
+il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas t crit
+par l'aptre mme dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,
+dans l'vangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de
+l'aptre, ce sont les Discours de Jsus. Voir Papias, dans Eusbe,
+_Hist. eccl_., III, 39.
+
+[467] Cicron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,
+_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,
+13.
+
+[468] Elle est reste clbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom
+de _Via maris_. Cf. Isae, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense
+que le chemin taill dans le roc, prs d'An-et-Tin, en faisait partie,
+et que la route se dirigeait de l vers le _Pont des filles de Jacob_,
+tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'An-et-Tin a ce pont
+est de construction antique.
+
+[469] Matth. IX, 9 et suiv.
+
+[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,
+II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,
+_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269
+(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.
+
+[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jrusalem, _Demai,_ II, 3;
+Talmud de Bab., _Sanhdrin_, 25 _b_.
+
+[472] Luc, V, 29 et suiv.
+
+[473] Jean, i, 48 et suiv.
+
+[474] Jean, i, 42.
+
+[475] Jean, IV, 17 et suiv.
+
+[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.
+
+[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+PRDICATIONS DU LAC.
+
+
+Tel tait le groupe qui, sur les bords du lac de Tibriade, se pressait
+autour de Jsus. L'aristocratie y tait reprsente par un douanier et
+par la femme d'un rgisseur. Le reste se composait de pcheurs et de
+simples gens. Leur ignorance tait extrme; ils avaient l'esprit faible,
+ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un lment de
+culture hellnique n'avait pntr dans ce premier cnacle;
+l'instruction juive y tait aussi fort incomplte; mais le coeur et la
+bonne volont y dbordaient. Le beau climat de la Galile faisait de
+l'existence de ces honntes pcheurs un perptuel enchantement. Ils
+prludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercs
+doucement sur leur dlicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses
+bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'coule ainsi
+la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perptuel contact
+avec la nature, les songes de ces nuits passes la clart des toiles,
+sous un dme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle
+nuit que Jacob, la tte appuye sur une pierre, vit dans les astres la
+promesse d'une postrit innombrable, et l'chelle mystrieuse par
+laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel la terre. A l'poque
+de Jsus, le ciel n'tait pas ferm, ni la terre refroidie. La nue
+s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
+descendaient sur sa tte[479]; les visions du royaume de Dieu taient
+partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de
+ces mes simples contemplait l'univers en sa source idale; le monde
+dvoilait peut-tre son secret la conscience divinement lucide de ces
+enfants heureux, qui la puret de leur coeur mrita un jour de voir
+Dieu.
+
+Jsus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantt,
+il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs presss sur le
+rivage[480]. Tantt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
+o l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidle allait
+ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du matre dans
+leur premire fleur. Un doute naf s'levait parfois, une question
+doucement sceptique: Jsus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire
+l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
+germait, l'pi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume prs de
+venir; on se croyait la veille de voir Dieu, d'tre les matres du
+monde; les pleurs se tournaient en joie; c'tait l'avnement sur terre
+de l'universelle consolation:
+
+ Heureux, disait le matre, les pauvres en esprit; car c'est eux
+ qu'appartient le royaume des cieux!
+
+ Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consols!
+
+ Heureux les dbonnaires; car ils possderont la terre!
+
+ Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
+ rassasis!
+
+ Heureux les misricordieux; car ils obtiendront misricorde!
+
+ Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!
+
+ Heureux les pacifiques; car ils seront appels enfants de Dieu!
+
+ Heureux ceux qui sont perscuts pour la justice; car le royaume
+ des cieux est eux![481]
+
+Sa prdication tait suave et douce, toute pleine de la nature et du
+parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leons les
+plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
+des enfants, passaient tour tour dans ses enseignements. Son style
+n'avait rien de la priode grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du
+tour des parabolistes hbreux, et surtout des sentences des docteurs
+juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirk
+Aboth_. Ses dveloppements avaient peu d'tendue, et formaient des
+espces de surates la faon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont
+compos plus tard ces longs discours qui furent crits par
+Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pices diverses;
+d'ordinaire cependant une mme inspiration les pntrait et en faisait
+l'unit. C'est surtout dans la parabole que le matre excellait. Rien
+dans le judasme ne lui avait donn le modle de ce genre
+dlicieux[483]. C'est lui qui l'a cr. Il est vrai qu'on trouve dans
+les livres bouddhiques des paraboles exactement du mme ton et de la
+mme facture que les paraboles vangliques[484]. Mais il est difficile
+d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exerce en ceci. L'esprit
+de mansutude et la profondeur de sentiment qui animrent galement le
+christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-tre pour
+expliquer ces analogies.
+
+Une totale indiffrence pour la vie extrieure et pour le vain appareil
+de confortable dont nos tristes pays nous font une ncessit, tait la
+consquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galile. Les
+climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perptuelle contre le
+dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-tre et du
+luxe. Au contraire, les pays qui veillent des besoins peu nombreux sont
+les pays de l'idalisme et de la posie. Les accessoires de la vie y
+sont insignifiants auprs du plaisir de vivre. L'embellissement de la
+maison y est superflu; on se tient le moins possible enferm.
+L'alimentation forte et rgulire des climats peu gnreux passerait
+pour pesante et dsagrable. Et quant au luxe des vtements, comment
+rivaliser avec celui que Dieu a donn la terre et aux oiseaux du ciel?
+Le travail, dans ces sortes de climats, parat inutile; ce qu'il donne
+ne vaut pas ce qu'il cote. Les animaux des champs sont mieux vtus que
+l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mpris, qui, lorsqu'il
+n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup l'lvation des mes,
+inspirait Jsus des apologues charmants: N'enfouissez pas en terre,
+disait-il, des trsors que les vers et la rouille dvorent, que les
+larrons dcouvrent et drobent; mais amassez-vous des trsors dans le
+ciel, o il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. O est ton trsor, l
+aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux matres; ou bien on
+hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache l'un et on dlaisse
+l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je
+vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
+soutenir votre vie, ni des vtements que vous aurez pour couvrir votre
+corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
+noble que le vtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sment ni ne
+moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Pre cleste les
+nourrit. N'tes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre
+vous qui, force de soucis, peut ajouter une coude sa taille? Et
+quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considrez les lis
+des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
+Salomon dans toute sa gloire n'tait pas vtu comme l'un d'eux. Si Dieu
+prend soin de vtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
+aujourd'hui et qui demain sera jete au feu, que ne fera-t-il point pour
+vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxit: Que
+mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vtus? Ce sont les
+paens qui se proccupent de toutes ces choses. Votre Pre cleste sait
+que vous en avez besoin. Mais cherchez premirement la justice et le
+royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donn par surcrot. Ne
+vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-mme. A chaque
+jour suffit sa peine[488].
+
+Ce sentiment essentiellement galilen eut sur la destine de la secte
+naissante une influence dcisive. La troupe heureuse, se reposant sur le
+Pre cleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour premire
+rgle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui touffe en
+l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait Dieu le
+pain du lendemain[490]. A quoi bon thsauriser? Le royaume de Dieu va
+venir. Vendez ce que vous possdez et donnez-le en aumne, disait le
+matre. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
+trsors qui ne se dissipent pas[491]. Entasser des conomies pour des
+hritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insens[492]? Comme
+exemple de la folie humaine, Jsus aimait citer le cas d'un homme qui,
+aprs avoir largi ses greniers et s'tre amass du bien pour de longues
+annes, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui tait
+trs-enracin en Galile[494], donnait beaucoup de force cette manire
+de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
+favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sre,
+tait le vrai dshrit. Dans nos socits tablies sur une ide
+trs-rigoureuse de la proprit, la position du pauvre est horrible; il
+n'a pas la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,
+d'ombrage que pour celui qui possde la terre. En Orient, ce sont l
+des dons de Dieu, qui n'appartiennent personne. Le propritaire n'a
+qu'un mince privilge; la nature est le patrimoine de tous.
+
+Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la
+trace des Essniens ou Thrapeutes et des sectes juives fondes sur la
+vie cnobitique. Un lment communiste entrait dans toutes ces sectes,
+galement mal vues des Pharisiens et des Sadducens. Le messianisme,
+tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
+social. Par une existence douce, rgle, contemplative, laissant sa part
+ la libert de l'individu, ces petites glises croyaient inaugurer sur
+la terre le royaume cleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondes
+sur la fraternit des hommes et le culte pur du vrai Dieu, proccupaient
+les mes leves et produisaient de toutes parts des essais hardis,
+sincres, mais de peu d'avenir.
+
+Jsus, dont les rapports avec les Essniens sont trs-difficiles
+prciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des
+rapports), tait ici certainement leur frre. La communaut des biens
+fut quelque temps de rgle dans la socit nouvelle[495]. L'avarice
+tait le pch capital[496]; or il faut bien remarquer que le pch
+d'avarice, contre lequel la morale chrtienne a t si svre, tait
+alors le simple attachement la proprit. La premire condition pour
+tre disciple de Jsus tait de raliser sa fortune et d'en donner le
+prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrmit n'entraient
+pas dans la communaut[497]. Jsus rptait souvent que celui qui a
+trouv le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et
+qu'en cela il fait encore un march avantageux. L'homme qui a dcouvert
+l'existence d'un trsor dans un champ, disait-il, sans perdre un
+instant, vend ce qu'il possde et achte le champ. Le joaillier qui a
+trouv une perle inestimable, fait argent de tout et achte la
+perle[498]. Hlas! les inconvnients de ce rgime ne tardrent pas se
+faire sentir. Il fallait un trsorier. On choisit pour cela Juda de;
+Kerioth. A tort ou raison, on l'accusa de voler la caisse
+commune[499]; ce qu'il y a de sr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.
+
+Quelquefois le matre, plus vers dans les choses du ciel que dans
+celles de la terre, enseignait une conomie politique plus singulire
+encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est lou pour s'tre
+fait des amis parmi les pauvres aux dpens de son matre, afin que les
+pauvres leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,
+en effet, devant tre les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que
+ceux qui leur auront donn. Un homme avis, songeant l'avenir, doit
+donc chercher les gagner. Les Pharisiens, qui taient des avares, dit
+l'vangliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].
+Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? Il y avait un
+homme riche, qui tait vtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les
+jours faisait bonne chre. Il y avait aussi un pauvre, nomm Lazare, qui
+tait couch sa porte, couvert d'ulcres, dsireux de se rassasier des
+miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
+lcher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut
+port par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut
+enterr[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il tait dans les
+tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
+sein. Et s'criant, il dit: Pre Abraham, aie piti de moi, et envoie
+Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
+rafrachisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.
+Mais Abraham lui dit: Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien
+pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consol, et
+tu es dans les tourments[502]. Quoi de plus juste? Plus tard on appela
+cela la parabole du mauvais riche. Mais c'est purement et simplement
+la parabole du riche. Il est en enfer parce qu'il est riche, parce
+qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dne bien, tandis
+que d'autres sa porte dnent mal. Enfin, dans un moment o, moins
+exagr, Jsus ne prsente l'obligation de vendre ses biens et de les
+donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
+cette dclaration terrible: Il est plus facile un chameau de passer
+par le trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer dans le royaume de
+Dieu[503].
+
+Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jsus,
+ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui
+pour l'ternit le vrai crateur de la paix de l'me, le grand
+consolateur de la vie. En dgageant l'homme de ce qu'il appelait les
+sollicitudes de ce monde, Jsus put aller l'excs et porter atteinte
+aux conditions essentielles de la socit humaine; mais il fonda ce haut
+spiritualisme qui pendant des sicles a rempli les mes de joie
+travers cette valle de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que
+l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralit,
+viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,
+des soucis qui l'assigent et que la civilisation multiplie outre
+mesure[504]. L'vangile, de la sorte, a t le suprme remde aux ennuis
+de la vie vulgaire, un perptuel _sursum corda_, une puissante
+distraction aux misrables soins de la terre, un doux appel comme celui
+de Jsus l'oreille de Marthe: Marthe, Marthe, tu t'inquites de
+beaucoup de choses; or une seule est ncessaire. Grce Jsus,
+l'existence la plus terne, la plus absorbe par de tristes ou humiliants
+devoirs, a eu son chappe sur un coin du ciel. Dans nos civilisations
+affaires, le souvenir de la vie libre de Galile a t comme le parfum
+d'un autre monde, comme une rose de l'Hermon[505], qui a empch la
+scheresse et la vulgarit d'envahir entirement le champ de Dieu.
+
+
+NOTES:
+
+[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.
+
+[479] Jean, I, 51.
+
+[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.
+
+[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.
+
+[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans
+Eusbe, _H.E._, III, 39.
+
+[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II
+Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la
+parabole vanglique. La profonde originalit de celle-ci est dans le
+sentiment qui la remplit.
+
+[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.
+
+[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.
+
+[486] Dieu des richesses et des trsors cachs, sorte de Plutus dans la
+mythologie phnicienne et syrienne.
+
+[487] J'adopte ici la leon de Lachmann et Tischendorf.
+
+[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.
+Comparez les prceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du mme sentiment naf, et
+Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.
+
+[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.
+
+[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:
+epiousios].
+
+[491] Luc, XII, 33-34.
+
+[492] Luc, XII, 20.
+
+[493] Luc, XII, 16 et suiv.
+
+[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.
+
+[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.
+
+[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.
+
+[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,
+28.
+
+[498] Matth., XIII, 44-46.
+
+[499] Jean, XII, 6.
+
+[500] Luc, XVI, 1-14.
+
+[501] Voir le texte grec.
+
+[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste
+trs-prononce (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagr
+celle nuance de l'enseignement de Jsus. Mais les traits des [Greek:
+Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.
+
+[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution
+proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba
+metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origne et les
+interprtes grecs, ignorant le proverbe smitique, ont cru qu'il
+s'agissait d'un cble ([Greek: camilos]).
+
+[504] Matth., XIII, 22.
+
+[505] Ps. CXXXIII, 3.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LE ROYAUME DE DIEU CONU COMME L'AVNEMENT DES PAUVRES.
+
+
+Ces maximes, bonnes pour un pays o la vie se nourrit d'air et de jour,
+ce communisme dlicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
+confiance sur le sein de leur pre, pouvaient convenir une secte
+nave, persuade chaque instant que son utopie allait se raliser.
+Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
+socit. Jsus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son
+temps ne se prterait nullement son royaume. Il en prit son parti avec
+une hardiesse extrme. Laissant l tout ce monde au coeur sec et aux
+troits prjugs, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution
+de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1 pour les enfants et
+pour ceux qui leur ressemblent; 2 pour les rebuts de ce monde,
+victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3
+pour les hrtiques et schismatiques, publicains, samaritains, paens de
+Tyr et de Sidon. Une parabole nergique expliquait cet appel au peuple
+et le lgitimait[506]: Un roi a prpar un festin de noces et envoie ses
+serviteurs chercher les invits. Chacun s'excuse; quelques-uns
+maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
+comme il faut n'ont pas voulu se rendre son appel; eh bien! ce seront
+les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
+carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
+remplir la salle, et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui
+taient invits ne gotera mon festin.
+
+Le pur _bionisme_, c'est--dire la doctrine que les pauvres (_bionim_)
+seuls seront sauvs, que le rgne des pauvres va venir, fut donc la
+doctrine de Jsus. Malheur vous, riches, disait-il, car vous avez
+votre consolation! Malheur vous qui tes maintenant rassasis, car
+vous aurez faim. Malheur vous qui riez maintenant, car vous gmirez et
+vous pleurerez[507]. Quand tu fais un festin, disait-il encore,
+n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
+rinviteraient, et tu aurais ta rcompense. Mais quand tu fais un repas,
+invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
+mieux pour toi s'ils n'ont rien te rendre, car le tout te sera rendu
+dans la rsurrection des justes[508]. C'est peut-tre dans un sens
+analogue qu'il rptait souvent: Soyez de bons banquiers[509],
+c'est--dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en
+donnant vos biens aux pauvres, conformment au vieux proverbe: Donner
+au pauvre, c'est prter Dieu[510].
+
+Ce n'tait pas l, du reste, un fait nouveau. Le mouvement dmocratique
+le plus exalt dont l'humanit ait gard le souvenir (le seul aussi qui
+ait russi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'ide pure),
+agitait depuis longtemps la race juive. La pense que Dieu est le
+vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
+retrouve chaque page des crits de l'Ancien Testament. L'histoire
+d'Isral est de toutes les histoires celle o l'esprit populaire a le
+plus constamment domin. Les prophtes, vrais tribuns et en un sens les
+plus hardis tribuns, avaient tonn sans cesse contre les grands et
+tabli une troite relation d'une part entre les mots de riche, impie,
+violent, mchant, de l'autre entre les mots de pauvre, doux, humble,
+pieux[511]. Sous les Sleucides, les aristocrates ayant presque tous
+apostasi et pass l'hellnisme, ces associations d'ides ne firent
+que se fortifier. Le Livre d'Hnoch contient des maldictions plus
+violentes encore que celles de l'vangile contre le monde, les riches,
+les puissants[512]. Le luxe y est prsent comme un crime. Le Fils de
+l'homme, dans cette Apocalypse bizarre, dtrne les rois, les arrache
+leur vie voluptueuse, les prcipite dans l'enfer[513]. L'initiation de
+la Jude la vie profane, l'introduction rcente d'un lment tout
+mondain de luxe et de bien-tre, provoquaient une furieuse raction en
+faveur de la simplicit patriarcale. Malheur vous qui mprisez la
+masure et l'hritage de vos pres! Malheur vous qui btissez vos
+palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
+briques qui les composent est un pch[514]. Le nom de pauvre
+(_bion_) tait devenu synonyme de saint, d'ami de Dieu. C'tait le
+nom que les disciples galilens de Jsus aimaient se donner; ce fut
+longtemps le nom des chrtiens judasants de la Batane et du Hauran
+(Nazarens, Hbreux), rests fidles la langue comme aux enseignements
+primitifs de Jsus, et qui se vantaient de possder parmi eux les
+descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe sicle, ces bons
+sectaires, demeurs en dehors du grand courant qui avait emport les
+autres glises, sont traits d'hrtiques (_biontes_), et on invente
+pour expliquer leur nom un prtendu hrsiarque _bion_[516].
+
+On entrevoit sans peine, en effet, que ce got exagr de pauvret ne
+pouvait tre bien durable. C'tait l un de ces lments d'utopie comme
+il s'en mle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait
+justice. Transport dans le large milieu de la socit humaine, le
+christianisme devait un jour trs-facilement consentir possder des
+riches dans son sein, de mme que le bouddhisme, exclusivement monacal
+son origine, en vint trs-vite, ds que les conversions se
+multiplirent, admettre des laques. Mais on garde toujours la marque
+de ses origines. Bien que vite dpass et oubli, _l'bionisme_ laissa
+dans toute l'histoire des institutions chrtiennes un levain qui ne se
+perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jsus se forma dans
+le milieu bionite de la Batane[517]. La pauvret resta un idal dont
+la vraie ligne de Jsus ne se dtacha plus. Ne rien possder fut le
+vritable tat vanglique; la mendicit devint une vertu, un tat
+saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe sicle, qui est, entre tous
+les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
+mouvement galilen, se passa tout entier au nom de la pauvret. Franois
+d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bont, sa communion
+dlicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressembl
+Jsus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes
+communistes du moyen ge (Pauvres de Lyon, Bgards, Bons-Hommes,
+Fratricelles, Humilis, Pauvres vangliques, etc.), groups sous la
+bannire de l'vangile ternel, prtendirent tre et furent en effet
+les vrais disciples de Jsus. Mais cette fois encore les plus
+impossibles rves de la religion nouvelle furent fconds. La mendicit
+pieuse, qui cause nos socits industrielles et administratives de si
+fortes impatiences, fut, son jour et sous le ciel qui lui convenait,
+pleine de charme. Elle offrit une foule d'mes contemplatives et
+douces le seul tat qui leur convienne. Avoir fait de la pauvret un
+objet d'amour et de dsir, avoir lev le mendiant sur l'autel et
+sanctifi l'habit de l'homme du peuple, est un coup de matre dont
+l'conomie politique peut n'tre pas fort touche, mais devant lequel le
+vrai moraliste ne peut rester indiffrent. L'humanit, pour porter son
+fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas compltement paye par son
+salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
+rpter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.
+
+Comme tous les grands hommes, Jsus avait du got pour le peuple et se
+sentait l'aise avec lui. L'vangile dans sa pense est fait pour les
+pauvres; c'est eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous
+les ddaigns du judasme orthodoxe taient ses prfrs. L'amour du
+peuple, la piti pour son impuissance, le sentiment du chef
+dmocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnat
+pour son interprte naturel, clatent chaque instant dans ses actes et
+ses discours[519].
+
+La troupe lue offrait en effet un caractre fort ml et dont les
+rigoristes devaient tre trs-surpris. Elle comptait dans son sein des
+gens qu'un juif qui se respectait n'et pas frquents[520]. Peut-tre
+Jsus trouvait-il dans cette socit en dehors des rgles communes plus
+de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pdante, formaliste,
+orgueilleuse de son apparente moralit. Les pharisiens, exagrant les
+prescriptions mosaques, en taient venus se croire souills par le
+contact des gens moins svres qu'eux; on touchait presque pour les
+repas aux puriles distinctions des castes de l'Inde. Mprisant ces
+misrables aberrations du sentiment religieux, Jsus aimait dner chez
+ceux qui en taient les victimes[521]; on voyait table ct de lui
+des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-tre pour cela seul,
+il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dvots.
+Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. Voyez,
+disaient-ils, avec quelles gens il mange! Jsus avait alors de fines
+rponses, qui exaspraient les hypocrites: Ce ne sont pas les gens bien
+portants qui ont besoin de mdecin[522]; ou bien: Le berger qui a
+perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
+courir aprs la perdue, et, quand il l'a trouve, il la rapporte avec
+joie sur ses paules[523]; ou bien: Le fils de l'homme est venu sauver
+ce qui tait perdu[524]; ou encore: Je ne suis pas venu appeler les
+justes, mais les pcheurs[525]; enfin cette dlicieuse parabole du fils
+prodigue, o celui qui a failli est prsent comme ayant une sorte de
+privilge d'amour sur celui qui a toujours t juste. Des femmes faibles
+ou coupables, surprises de tant de charme, et gotant pour la premire
+fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de
+lui. On s'tonnait qu'il ne les repousst pas. Oh! se disaient les
+puritains, cet homme n'est point un prophte; car, s'il l'tait, il
+s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pcheresse. Jsus
+rpondait par la parabole d'un crancier qui remit ses dbiteurs des
+dettes ingales, et il ne craignait pas de prfrer le sort de celui
+qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'apprciait les tats de
+l'me qu'en proportion de l'amour qui s'y mle. Des femmes, le coeur
+plein de larmes et disposes par leurs fautes aux sentiments d'humilit,
+taient plus prs de son royaume que les natures mdiocres, lesquelles
+ont souvent peu de mrite n'avoir point failli. On conoit, d'un autre
+ct, que ces mes tendres, trouvant dans leur conversion la secte un
+moyen de rhabilitation facile, s'attachaient lui avec passion.
+
+Loin qu'il chercht adoucir les murmures que soulevait son ddain pour
+les susceptibilits sociales du temps, il semblait prendre plaisir les
+exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mpris du monde, qui est
+la condition des grandes choses et de la grande originalit. Il ne
+pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque prjug,
+tait mal vu del socit[527] Il prfrait hautement les gens de vie
+quivoque et de peu de considration aux notables orthodoxes. Des
+publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous prcderont dans le
+royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
+cru en lui, et malgr cela vous ne vous tes pas convertis[528]. On
+comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
+leur donnaient des filles de joie, devait tre sanglant pour des gens
+faisant profession de gravit et d'une morale rigide.
+
+Il n'avait aucune affectation extrieure, ni montre d'austrit. Il ne
+fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
+mariages. Un de ses miracles fut fait pour gayer une noce de petite
+ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les
+lumires qui vont et viennent font un effet fort agrable. Jsus aimait
+cet aspect gai et anim, et tirait de l des paraboles[529]. Quand on
+comparait une telle conduite celle de Jean Baptiste, on tait
+scandalis[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens
+observaient le jene: Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que
+les disciples de Jean et des Pharisiens jenent et prient, les tiens
+mangent et boivent?--Laissez-les, dit Jsus; voulez-vous faire jener
+les paranymphes de l'poux, pendant que l'poux est avec eux. Des jours
+viendront o l'poux leur sera enlev; ils jeneront alors[531]. Sa
+douce gaiet s'exprimait sans cesse par des rflexions vives, d'aimables
+plaisanteries. A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette
+gnration, et qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants
+assis sur les places, qui disent leurs camarades:
+
+ Voici que nous chantons,
+ Et vous ne dansez pas.
+ Voici que nous pleurons,
+ Et vous ne pleurez pas[532].
+
+Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le
+Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
+C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pcheurs.
+Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifie que par ses
+oeuvres[533].
+
+Il parcourait ainsi la Galile au milieu d'une fte perptuelle. Il se
+servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sre, et dont le
+grand oeil noir, ombrag de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses
+disciples dployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont
+leurs vtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les
+mettaient sur la mule qui le portait, ou les tendaient terre sur son
+passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'tait une joie et
+une bndiction. Il s'arrtait dans les bourgs et les grosses fermes, o
+il recevait une hospitalit empresse. En Orient, la maison o descend
+un tranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
+rassemble; les enfants y font invasion; les valets les cartent; ils
+reviennent toujours. Jsus ne pouvait souffrir qu'on rudoyt ces nafs
+auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les
+mres, encourages par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons
+pour qu'il les toucht[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur
+sa tte et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient
+parfois comme importunes; mais Jsus, qui aimait les usages antiques et
+tout ce qui indique la simplicit du coeur, rparait le mal fait par
+ses amis trop zls. Il protgeait ceux qui voulaient l'honorer[537].
+Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliner de
+leur famille ces tres dlicats, toujours prompts tre sduits, tait
+un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].
+
+La religion naissante fut ainsi beaucoup d'gards un mouvement de
+femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jsus comme une
+jeune garde pour l'inauguration de son innocente royaut, et lui
+dcernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
+l'appelant fils de David, criant _Hosanna_[539], et portant des palmes
+autour de lui. Jsus, comme Savonarole, les faisait peut-tre servir
+d'instruments des missions pieuses; il tait bien aise de voir ces
+jeunes aptres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui
+dcerner des titres qu'il n'osait prendre lui-mme. Il les laissait
+dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il rpondait d'une faon
+vasive que la louange qui sort de jeunes lvres est la plus agrable
+Dieu[540].
+
+Il ne perdait aucune occasion de rpter que les petits sont des tres
+sacrs[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il
+faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en
+enfant[544], que le Pre cleste cache ses secrets aux sages et les
+rvle aux petits[545]. L'ide de ses disciples se confond presque pour
+lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de
+ces querelles de prsance qui n'taient point rares, Jsus prit un
+enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voil le plus grand; celui
+qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
+ciel[547]."
+
+C'tait l'enfance, en effet, dans sa divine spontanit, dans ses nafs
+blouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
+croyaient chaque instant que le royaume tant dsir allait poindre.
+Chacun s'y voyait dj assis sur un trne[548] ct du matre. On s'y
+partageait les places[549]; on cherchait supputer les jours. Cela
+s'appelait la Bonne Nouvelle; la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un
+vieux mot, _paradis_, que l'hbreu, comme toutes les langues de
+l'Orient, avait emprunt la Perse, et qui dsigna d'abord les parcs
+des rois achmnides, rsumait le rve de tous: un jardin dlicieux o
+l'on continuerait jamais la vie charmante que l'on menait
+ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
+cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
+mesure un rve. La dure fut suspendue; une semaine fut comme un sicle.
+Mais qu'il ait rempli des annes, ou des mois, le rve fut si beau que
+l'humanit en a vcu depuis, et que notre consolation est encore d'en
+recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
+poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
+qu'elle ait fait pour s'lever au-dessus de sa plante, l'humanit
+oublia le poids de plomb qui l'attache la terre, et les tristesses de
+la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette closion
+divine, et partager, ne ft-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!
+Mais plus heureux encore, nous dirait Jsus, celui qui, dgag de toute
+illusion, reproduirait en lui-mme l'apparition cleste, et, sans rve
+millnaire, sans paradis chimrique, sans signes dans le ciel, par la
+droiture de sa volont et la posie de son me, saurait de nouveau crer
+en son coeur le vrai royaume de Dieu!
+
+
+NOTES:
+
+[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..
+VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.
+
+[507] Luc, VI, 24-25.
+
+[508] Luc, XIV, 12-14.
+
+[509] Mot conserv par une tradition fort ancienne et fort suivie.
+Clment d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origne, dans
+saint Jrme, et dans un grand nombre de Pres de l'glise.
+
+[510] Prov., XIX, 17.
+
+[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;
+XXXVII, 11; LXIX, 33, et en gnral les dictionnaires hbreux, aux mots:
+[Hebrew: ***].
+
+[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.
+
+[513] _Hnoch_, ch. XLVI, 4-8.
+
+[514] _Hnoch_, XCIX, 13, 14.
+
+[515] Jules Africain dans Eusbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.
+loc. hebr._, au mot [Greek: Chba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;
+Epiph., _Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.
+
+[516] Voir surtout Origne, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,
+22. Comparez piph., _Adv. hr_., XXX, 17. Irne, Origne, Eusbe, les
+Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.
+L'auteur des _Philosophumena_ semble hsiter (VII, 34 et 35; X, 22 et
+23). C'est par Tertullien et surtout par piphane qu'a t rpandue la
+fable d'un _bion_. Du reste, tous les Pres sont d'accord sur
+l'tymologie [Greek: Ebin] = [Greek: ptgos].
+
+[517] piph., _Adv. hr.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.
+
+[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.
+
+[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.
+
+[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.
+
+[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.
+
+[522] Matth., IX, 12.
+
+[523] Luc, XV, 4 et suiv.
+
+[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.
+
+[525] Matth., IX, 13.
+
+[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime relever tout ce qui se
+rapporte au pardon des pcheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,
+16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a compos ce rcit avec les
+traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu
+ Bthanie quelques jours avant la mort de Jsus. Mais le pardon de la
+pcheresse tait, sans contredit, un des traits essentiels de la vie
+anecdotique de Jsus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusbe,
+_Hist. eccl._, III, 39.
+
+[527] Luc, XIX; 2 et suiv.
+
+[528] Matth., XXI, 31-32.
+
+[529] Matth., XXV, 1 et suiv.
+
+[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.
+
+[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et
+suiv.
+
+[532] Allusion quelque jeu d'enfant.
+
+[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut
+dire: L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu
+n'est proclame que par ses oeuvres elles-mmes. Je lis [Greek: ergn],
+avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknn].
+
+[534] Matth., XXI, 7-8.
+
+[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,
+XVIII, 15-16.
+
+[536] _Ibid_.
+
+[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et
+suiv.
+
+[538] vangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (piph.,
+_Adv. hr_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans
+valeur critique, il n'en est pas de mme de ses additions quand elles
+peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'tat des manuscrits
+dont il se servait.
+
+[539] Cri qu'on poussait la procession de la fte des Tabernacles, en
+agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore
+chez les Isralites.
+
+[540] Matth., XXI, 15-16.
+
+[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.
+
+[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.
+
+[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.
+
+[544] Marc, X, 43.
+
+[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.
+
+[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.
+
+[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.
+
+[548] Luc, XXII, 30.
+
+[549] Marc, X, 37,40-41.
+
+[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,
+86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON
+COLE AVEC CELLE DE JSUS.
+
+
+Pendant que la joyeuse Galile clbrait dans les ftes la venue du
+bien-aim, le triste Jean, dans sa prison de Machro, s'extnuait
+d'attente et de dsirs. Les succs du jeune matre qu'il avait vu
+quelques mois auparavant son cole arrivrent jusqu' lui. On disait
+que le Messie prdit par les prophtes, celui qui devait rtablir le
+royaume d'Isral, tait venu et dmontrait sa prsence en Galile par
+des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enqurir de la vrit de ce
+bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
+choisit deux pour aller vers Jsus en Galile[551].
+
+Les deux disciples trouvrent Jsus au comble de sa rputation. L'air
+de fte qui rgnait autour de lui les surprit. Accoutums aux jenes,
+la prire obstine, une vie toute d'aspirations, ils s'tonnrent de
+se voir tout coup transports au milieu des joies de la
+bienvenue[552]. Ils firent part Jsus de leur message: Es-tu celui
+qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre? Jsus, qui ds lors
+n'hsitait plus gure sur son propre rle de messie, leur numra les
+oeuvres qui devaient caractriser la venue du royaume de Dieu, la
+gurison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annonce aux
+pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. Heureux donc, ajouta-t-il,
+celui qui ne doutera pas de moi! On ignore si cette rponse trouva
+Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austre
+ascte. Mourut-il consol et sr que celui qu'il avait annonc vivait
+dj, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jsus? Rien ne
+nous l'apprend. En voyant cependant son cole se continuer assez
+longtemps encore paralllement aux glises chrtiennes, on est port
+croire que, malgr sa considration pour Jsus, Jean ne l'envisagea pas
+comme devant raliser les promesses divines. La mort vint du reste
+trancher ses perplexits. L'indomptable libert du solitaire devait
+couronner sa carrire inquite et tourmente par la seule fin qui ft
+digne d'elle.
+
+Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montres pour Jean
+ne purent tre de longue dure. Dans les entretiens que, selon la
+tradition chrtienne, Jean aurait eus avec le ttrarque, il ne cessait
+de lui rpter que son mariage tait illicite et qu'il devait renvoyer
+Hrodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille
+d'Hrode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle
+n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.
+
+Sa fille Salom, ne de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et
+dissolue, entra dans ses desseins. Cette anne (probablement l'an 30),
+Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, Machro.
+Hrode le Grand avait fait construire dans l'intrieur de la forteresse
+un palais magnifique[554], o le ttrarque rsidait frquemment. Il y
+donna un grand festin, durant lequel Salom excuta une de ces danses de
+caractre qu'on ne considre pas en Syrie comme messantes une
+personne distingue. Antipas charm ayant demand la danseuse ce
+qu'elle dsirait, celle-ci rpondit, l'instigation de sa mre: La
+tte de Jean sur ce plateau[555]. Antipas fut mcontent; mais il ne
+voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tte du
+prisonnier, et l'apporta[556].
+
+Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
+tombeau. Le peuple fut trs-mcontent. Six ans aprs, Hreth ayant
+attaqu Antipas, pour reprendre Machro et venger le dshonneur de sa
+fille, Antipas fut compltement battu, et l'on regarda gnralement sa
+dfaite comme une punition du meurtre de Jean[557].
+
+La nouvelle de cette mort fut porte Jsus par des disciples mmes du
+baptiste[558]. La dernire dmarche que Jean avait faite auprs de Jsus
+avait achev d'tablir entre les deux coles des liens troits. Jsus,
+craignant de la part d'Antipas un surcrot de mauvais vouloir, prit
+quelques prcautions et se retira au dsert[559]. Beaucoup de monde l'y
+suivit. Grce une extrme frugalit, la troupe sainte y vcut; on crut
+naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,
+Jsus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il
+dclarait sans hsiter[561] qu'il tait plus qu'un prophte, que la Loi
+et les prophtes anciens n'avaient eu de force que jusqu' lui[562],
+qu'il les avait abrogs, mais que le royaume du ciel l'abrogerait son
+tour. Enfin, il lui prtait dans l'conomie du mystre chrtien une
+place part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
+Testament et l'avnement du rgne nouveau.
+
+Le prophte Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement releve[563],
+avait annonc avec beaucoup de force un prcurseur du Messie, qui devait
+prparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait
+aplanir les voies devant l'lu de Dieu. Ce messager n'tait autre que le
+prophte lie, lequel, selon une croyance fort rpandue, allait bientt
+descendre du ciel, o il avait t enlev, pour disposer les hommes par
+la pnitence au grand avnement et rconcilier Dieu avec son
+peuple[564]. Quelquefois, lie on associait, soit le patriarche
+Hnoch, auquel, depuis un ou deux sicles, on s'tait pris attribuer
+une haute saintet[565], soit Jrmie[566], qu'on envisageait comme une
+sorte de gnie protecteur du peuple, toujours occup prier pour lui
+devant le trne de Dieu[567]. Cette ide de deux anciens prophtes
+devant ressusciter pour servir de prcurseurs au Messie se retrouve
+d'une manire si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
+trs-port croire qu'elle venait de ce ct[568]. Quoi qu'il en soit,
+elle faisait, l'poque de Jsus, partie intgrante des thories juives
+sur le Messie. Il tait admis que l'apparition de deux tmoins
+fidles, vtus d'habits de pnitence, serait le prambule du grand
+drame qui allait se drouler, la stupfaction de l'univers[569].
+
+On comprend qu'avec ces ides, Jsus et ses disciples ne pouvaient
+hsiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
+faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore tre question du
+Messie, puisque lie n'tait pas venu[570], ils rpondaient qu'lie
+tait venu, que Jean tait lie ressuscit[571]. Par son genre de vie,
+par son opposition aux pouvoirs politiques tablis, Jean rappelait en
+effet cette figure trange de la vieille histoire d'Isral[572]. Jsus
+ne tarissait pas sur les mrites et l'excellence de son prcurseur. Il
+disait que parmi les enfants des hommes il n'en, tait pas n de plus
+grand. Il blmait nergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas
+avoir accept son baptme, et de ne pas s'tre convertis sa voix[573].
+
+Les disciples de Jsus furent fidles ces principes du matre. Le
+respect de Jean fut une tradition constante dans la premire gnration
+chrtienne[574]. On le supposa parent de Jsus[575]. Pour fonder la
+mission de celui-ci sur un tmoignage admis de tous, on raconta que
+Jean, ds la premire vue de Jsus, le proclama Messie; qu'il se
+reconnut son infrieur, indigne de dlier les cordons de ses souliers;
+qu'il se refusa d'abord le baptiser et soutint que c'tait lui qui
+devait l'tre par Jsus[576]. C'taient l des exagrations, que
+rfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
+Jean[577]. Mais, en un sens plus gnral, Jean resta dans la lgende
+chrtienne ce qu'il fut en ralit, l'austre prparateur, le triste
+prdicateur de pnitence avant les joies de l'arrive de l'poux, le
+prophte qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Gant
+des origines chrtiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,
+cet pre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prpara les lvres la
+douceur du royaume de Dieu. Le dcoll d'Hrodiade ouvrit l're des
+martyrs chrtiens; il fut le premier tmoin de la conscience nouvelle.
+Les mondains, qui reconnurent en lui leur vritable ennemi, ne purent
+permettre qu'il vct; son cadavre mutil, tendu sur le seuil du
+christianisme, traa la voie sanglante o tant d'autres devaient passer
+aprs lui.
+
+L'cole de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vcut quelque
+temps, distincte de celle de Jsus, et d'abord en bonne intelligence
+avec elle. Plusieurs annes aprs la mort des deux matres, on se
+faisait encore baptiser du baptme de Jean. Certaines personnes taient
+ la fois des deux coles; par exemple, le clbre Apollos, le rival de
+saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrtiens d'phse[578].
+Josphe se mit (l'an 53) l'cole d'un ascte nomm Banou[579], qui
+offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui tait
+peut-tre de son cole. Ce Banou[580] vivait dans le dsert, vtu de
+feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
+sauvages, et prenait frquemment pendant le jour et pendant la nuit des
+baptmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le
+frre du Seigneur (il y a peut-tre ici quelque confusion
+d'homonymes), observait un asctisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an
+80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
+Asie-Mineure. Jean l'vangliste parat le combattre d'une faon
+dtourne[582]. Un des pomes sibyllins[583] semble provenir de cette
+cole. Quant aux sectes d'Hmrobaptistes, de Baptistes, d'Elchasates
+_(Sabiens, Mogtasila_ des crivains arabes[584]), qui remplissent au
+second sicle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
+subsistent encore de nos jours chez les Mendates, dits chrtiens de
+Saint-Jean, elles ont la mme origine que le mouvement de
+Jean-Baptiste, plutt qu'elles ne sont la descendance authentique de
+Jean. La vraie cole de celui-ci, demi fondue avec le christianisme,
+passa l'tat de petite hrsie chrtienne et s'teignit obscurment.
+Jean avait bien vu de quel ct tait l'avenir. S'il et cd une
+rivalit mesquine, il serait aujourd'hui oubli dans la foule des
+sectaires de son temps. Par l'abngation, il est arriv la gloire et
+une position unique dans le panthon religieux de l'humanit.
+
+
+NOTES:
+
+[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[552] Matth., IX, 14 et suiv.
+
+[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.
+
+[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.
+
+[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs
+et les mets.
+
+[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,
+2.
+
+[557] Josphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.
+
+[558] Matth., XIV, 12.
+
+[559] Matth., XIV, 13.
+
+[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et
+suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.
+
+[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.
+
+[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.
+
+[563] Malachie, III et IV; _Ecclsiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.
+VI.
+
+[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;
+Luc, IX, 8, 19.
+
+[565] _Ecclsiastique_, XLIV, 16.
+
+[566] Matth., XVI, 14.
+
+[567] II Macch., XV, 13 et suiv.
+
+[568] Textes cits par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.
+46, rectifis par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen
+morgenlndischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du
+_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes
+parsis qui impliquent vraiment l'ide de prophtes ressuscits et
+prcurseurs n'est ancien; mais les ides contenues dans ces textes
+paraissent bien antrieures l'poque de la rdaction desdits textes.
+
+[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.
+
+[570] Marc, IX, 10.
+
+[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;
+Jean, i, 21-25.
+
+[572] Luc, i, 17.
+
+[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.
+
+[574] _Act.,_ XIX, 4.
+
+[575] Luc, i.
+
+[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,
+2-33.
+
+[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.
+
+[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. piph., _Adv. hr._, XXX, 16.
+
+[579] _Vita_, 2.
+
+[580] Serait-ce le Bouna qui est compt par le Talmud (Bab.,
+_Sanhdrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jsus?
+
+[581] Ilgsippe, dans Eusbe, _H.E._, II, 23.
+
+[582] vang., i, 26,33; IV, 2; I ptre, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.
+
+[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.
+
+[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'quivalent aramen du mot
+Baptistes. _Mogtasila_ a le mme sens en arabe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+PREMIRES TENTATIVES SUR JRUSALEM.
+
+
+Jsus, presque tous les ans, allait Jrusalem pour la fte de Pques.
+Le dtail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques
+n'en parlent pas[585], et les notes du quatrime vangile sont ici
+trs-confuses[586]. C'est, ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
+aprs la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des sjours de
+Jsus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique
+Jsus attacht ds lors peu de valeur au plerinage, il s'y prtait pour
+ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
+rompu. Ces voyages, d'ailleurs, taient essentiels son dessein; car il
+sentait dj que, pour jouer un rle de premier ordre, il fallait sortir
+de Galile, et attaquer le judasme dans sa place forte, qui tait
+Jrusalem.
+
+La petite communaut galilenne tait ici fort dpayse. Jrusalem tait
+alors peu prs ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pdantisme,
+d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
+y tait extrme et les sditions religieuses trs-frquentes. Les
+pharisiens y dominaient; l'tude de la Loi, pousse aux plus
+insignifiantes minuties, rduite des questions de casuiste, tait
+l'unique tude. Cette culture exclusivement thologique et canonique ne
+contribuait en rien polir les esprits. C'tait quelque chose
+d'analogue la doctrine strile du faquih musulman, cette science
+creuse qui s'agite autour d'une mosque, grande dpense de temps et de
+dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
+l'esprit en profite. L'ducation thologique du clerg moderne, quoique
+trs-sche, ne peut donner aucune ide de cela; car la Renaissance a
+introduit dans tous nos enseignements, mme les plus rebelles, une part
+de belles-lettres et de bonne mthode, qui fait que la scolastique a
+pris plus ou moins une teinte d'humanits. La science du docteur juif,
+du _sofer_ ou scribe, tait purement barbare, absurde sans compensation,
+dnue de tout lment moral[587]. Pour comble de malheur, elle
+remplissait celui qui s'tait fatigu l'acqurir d'un ridicule
+orgueil. Fier du prtendu savoir qui lui avait cot tant de peine, le
+scribe juif avait pour la culture grecque le mme ddain que le savant
+musulman a de nos jours pour la civilisation europenne, et que le vieux
+thologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre
+de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit tout ce qui est
+dlicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages o
+l'on a us sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des
+personnes faisant profession de gravit[588].
+
+Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les mes
+tendres et dlicates du nord. Le mpris des Hirosolymites pour les
+Galilens rendait la sparation encore plus profonde. Dans ce beau
+temple, objet de tous leurs dsirs, ils ne trouvaient souvent que
+l'avanie. Un verset du psaume des plerins[589], J'ai choisi de me
+tenir la porte dans la maison de mon Dieu, semblait fait exprs pour
+eux. Un sacerdoce ddaigneux souriait de leur nave dvotion, peu prs
+comme autrefois en Italie le clerg, familiaris avec les sanctuaires,
+assistait froid et presque railleur la ferveur du plerin venu de
+loin. Les Galilens parlaient un patois assez corrompu; leur
+prononciation tait vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,
+ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,
+on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression sot
+Galilen tait devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)
+que le sang juif tait chez eux trs-mlang, et il passait pour
+constant que la Galile ne pouvait produire un prophte[593]. Placs
+ainsi aux confins du judasme et presque en dehors, les pauvres
+Galilens n'avaient pour relever leurs esprances qu'un passage d'Isae
+assez mal interprt[594]: Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
+de la mer[595], Galile des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
+a vu une grande lumire; le soleil s'est lev pour ceux qui taient
+assis dans les tnbres. La renomme de la ville natale de Jsus tait
+particulirement mauvaise. C'tait un proverbe populaire: Peut-il venir
+quelque chose de bon de Nazareth[596].
+
+La profonde scheresse de la nature aux environs de Jrusalem devait
+ajouter au dplaisir de Jsus. Les valles y sont sans eau; le sol,
+aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dpression de la mer
+Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.
+Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
+histoire d'Isral, soutient le regard. La ville prsentait, du temps de
+Jsus, peu prs la mme assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait gure de
+monuments anciens, car jusqu'aux Asmonens, les Juifs taient rests
+trangers tous les arts; Jean Hyrcan avait commenc l'embellir, et
+Hrode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.
+Les constructions hrodiennes le disputent aux plus acheves de
+l'antiquit par leur caractre grandiose la perfection de l'excution,
+la beaut des matriaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un got
+original, s'levaient vers le mme temps aux environs de Jrusalem[598].
+Le style de ces monuments tait le style grec, mais appropri aux usages
+des Juifs, et considrablement modifi selon leurs principes. Les
+ornements de sculpture vivante, que les Hrodes se permettaient, au
+grand mcontentement des rigoristes, en taient bannis et remplacs par
+une dcoration vgtale. Le got des anciens habitants de la Phnicie et
+de la Palestine pour les monuments monolithes taills sur la roche vive,
+semblait revivre en ces singuliers tombeaux dcoups dans le rocher, et
+o les ordres grecs sont si bizarrement appliqus une architecture de
+troglodytes. Jsus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux
+talage de vanit, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son
+spiritualisme absolu et son opinion arrte que la figure du vieux monde
+allait passer ne lui laissaient de got que pour les choses du coeur.
+
+Le temple, l'poque de Jsus, tait tout neuf, et les ouvrages
+extrieurs n'en taient pas compltement termins. Hrode en avait fait
+commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l're chrtienne, pour
+le mettre l'unisson de ses autres difices. Le vaisseau du temple fut
+achev en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les
+parties accessoires se continurent lentement et ne furent termines que
+peu de temps avant la prise de Jrusalem[601]. Jsus y vit probablement
+travailler, non sans quelque humeur secrte. Ces esprances d'un long
+avenir taient comme une insulte son prochain avnement. Plus
+clairvoyant que les incrdules et les fanatiques, il devinait que ces
+superbes constructions taient appeles une courte dure[602].
+
+Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont
+le _haram_ actuel[603], malgr sa beaut, peut peine donner une ide.
+Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
+rendez-vous une foule considrable, si bien que ce grand espace tait
+ la fois le temple, le forum, le tribunal, l'universit. Toutes les
+discussions religieuses des coles juives, tout l'enseignement
+canonique, les procs mme et les causes civiles, toute l'activit de la
+nation, en un mot, tait concentre l[604]. C'tait un perptuel
+cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
+sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
+d'analogie avec une mosque musulmane. Pleins d'gards cette poque
+pour les religions trangres, quand elles restaient sur leur propre
+territoire[605], les Romains s'interdirent l'entre du sanctuaire; des
+inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'o il tait
+permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier
+gnral de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de
+voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;
+un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
+les portes, empchait qu'on ne traverst l'enceinte avec un bton la
+main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
+abrger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement ce que
+personne n'entrt l'tat d'impuret lgale dans les portiques
+intrieurs. Les femmes avaient une loge absolument spare.
+
+C'est l que Jsus passait ses journes, durant le temps qu'il restait
+Jrusalem. L'poque des ftes amenait dans cette ville une affluence
+extraordinaire. Runis en chambres de dix et vingt personnes, les
+plerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement dsordonn
+o se plat l'Orient[609]. Jsus se perdait dans la foule, et ses
+pauvres Galilens groups autour de lui faisaient peu d'effet. Il
+sentait probablement qu'il tait ici dans un monde hostile et qui ne
+l'accueillerait qu'avec ddain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le
+temple, comme en gnral les lieux de dvotion trs-frquents, offrait
+un aspect peu difiant. Le service du culte entranait une foule de
+dtails assez repoussants, surtout des oprations mercantiles, par suite
+desquelles de vraies boutiques s'taient tablies dans l'enceinte
+sacre. On y vendait des btes pour les sacrifices; il s'y trouvait des
+tables pour l'change de la monnaie; par moments, on se serait cru dans
+un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
+fonctions avec la vulgarit irrligieuse des sacristains de tous les
+temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
+blessait le sentiment religieux de Jsus, parfois port jusqu'au
+scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prire une
+caverne de voleurs. Un jour mme, dit-on, la colre l'emporta; il frappa
+ coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En
+gnral, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conu pour son
+Pre, n'avait rien faire avec des scnes de boucherie. Toutes ces
+vieilles institutions juives lui dplaisaient, et il souffrait d'tre
+oblig de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
+n'inspirrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,
+qu'aux chrtiens judasants. Les vrais hommes nouveaux eurent en
+aversion cet antique lieu sacr. Constantin et les premiers empereurs
+chrtiens y laissrent subsister les constructions paennes
+d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui
+pensrent cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jrusalem,
+l'emplacement du temple tait dessein pollu en haine des Juifs[614].
+Ce fut l'islam, c'est--dire une sorte de rsurrection du judasme dans
+sa forme exclusivement smitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a
+toujours t antichrtien.
+
+L'orgueil des Juifs achevait de mcontenter Jsus, et de lui rendre le
+sjour de Jrusalem pnible. A mesure que les grandes ides d'Isral
+mrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues
+avait donn l'interprte de la Loi, au docteur, une grande
+supriorit sur le prtre. Il n'y avait de prtres qu' Jrusalem, et l
+mme, rduits des fonctions toutes rituelles, peu prs comme nos
+prtres de paroisse exclus de la prdication, ils taient prims par
+l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout
+laque qu'tait ce dernier. Les hommes clbres du Talmud ne sont pas
+des prtres; ce sont des savants selon les ides du temps. Le haut
+sacerdoce de Jrusalem tenait, il est vrai, un rang fort lev dans la
+nation; mais il n'tait nullement la tte du mouvement religieux. Le
+souverain pontife, dont la dignit avait dj t avilie par
+Hrode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],
+qu'on rvoquait frquemment pour rendre la charge profitable
+plusieurs. Opposs aux pharisiens, zlateurs laques trs-exalts, les
+prtres taient presque tous des sadducens, c'est--dire des membres de
+cette aristocratie incrdule qui s'tait forme autour du temple, vivait
+de l'autel, mais en voyait la vanit[617]. La caste sacerdotale s'tait
+spare tel point du sentiment national et de la grande direction
+religieuse qui entranait le peuple, que le nom de sadducen
+(_sadoki_), qui dsigna d'abord simplement un membre de la famille
+sacerdotale de Sadok, tait devenu synonyme de matrialiste et d'
+picurien.
+
+Un lment plus mauvais encore tait venu, depuis le rgne d'Hrode le
+Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hrode s'tant pris d'amour pour
+Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-mme de Bothus
+d'Alexandrie, et ayant voulu l'pouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne
+vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-pre et l'lever jusqu' lui,
+que de le faire grand-prtre. Cette famille intrigante resta matresse,
+presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
+ans[618]. troitement allie la famille rgnante, elle ne le perdit
+qu'aprs la dposition d'Archlas, et elle le recouvra (l'an 42 de
+notre re) aprs qu'Hrode Agrippa eut refait pour quelque temps
+l'oeuvre d'Hrode le Grand. Sous le nom de _Bothusim_[619], se forma
+ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, trs-mondaine, trs-peu dvote,
+qui se fondit peu prs avec les Sadokites. Les _Bothusim_, dans le
+Talmud et les crits rabbiniques, sont prsents comme des espces de
+mcrants et toujours rapprochs des Sadducens[620]. De tout cela
+rsulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,
+peu porte aux excs de zle, les redoutant mme, ne voulant pas
+entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
+profitait de la routine tablie. Ces prtres picuriens n'avaient pas la
+violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'taient leur
+insouciance morale, leur froide irrligion qui rvoltaient Jsus. Bien
+que trs-diffrents, les prtres et les Pharisiens se confondirent ainsi
+dans ses antipathies. Mais tranger et sans crdit, il dut longtemps
+renfermer son mcontentement en lui-mme et ne communiquer ses
+sentiments qu'a la socit intime qui l'accompagnait.
+
+Avant le dernier sjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit
+Jrusalem et qui se termina par sa mort, Jsus essaya cependant de se
+faire couter. Il prcha; on parla de lui; on s'entretint de certains
+actes que l'on considrait comme miraculeux. Mais de tout cela ne
+rsulta ni une glise tablie a Jrusalem, ni un groupe de disciples
+hirosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait tous pourvu qu'on
+l'aimt, ne pouvait trouver beaucoup d'cho dans ce sanctuaire des
+vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en rsulta seulement pour
+lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
+Il ne semble pas que ds lors il ait fait la connaissance de la famille
+de Bthanie qui lui apporta, au milieu des preuves de ses derniers
+mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
+d'un certain Nicodme, riche pharisien, membre du sanhdrin et fort
+considr Jrusalem[621]. Cet homme, qui parat avoir t honnte et
+de bonne foi, se sentit attir vers le jeune Galilen. Ne voulant pas
+se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
+conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car
+plus tard il dfendit Jsus contre les prventions de ses
+confrres[623], et, la mort de Jsus, nous le trouverons entourant de
+soins pieux le cadavre du matre[624]. Nicodme ne se fit pas chrtien;
+il crut devoir sa position de ne pas entrer dans un mouvement
+rvolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhrents. Mais
+il porta videmment beaucoup d'amiti Jsus et lui rendit des
+services, sans pouvoir l'arracher une mort dont l'arrt, l'poque o
+nous sommes arrivs, tait dj comme crit.
+
+Quant aux docteurs clbres du temps, Jsus ne parat avoir eu de
+rapports avec eux. Hillel et Schamma taient morts; la plus grande
+autorit du temps tait Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'tait un
+esprit libral et un homme du monde, ouvert aux tudes profanes, form
+la tolrance par son commerce avec la haute socit[625]. A l'encontre
+des Pharisiens trs-svres, qui marchaient voils ou les yeux ferms,
+il regardait les femmes, mme les paennes[626]. La tradition le lui
+pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
+cour[627]. Aprs la mort de Jsus, il exprima sur la secte nouvelle des
+vues trs-modres[628]. Saint Paul sortit de son cole[629]. Mais il
+est bien probable que Jsus n'y entra jamais.
+
+Une pense du moins que Jsus emporta de Jrusalem, et qui ds prsent
+parat chez lui enracine, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec
+l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient caus
+tant de dgot, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans
+un sens gnral l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue
+ncessit. A partir de ce moment, ce n'est plus en rformateur juif,
+c'est en destructeur du judasme qu'il se pose. Quelques partisans des
+ides messianiques avaient dj admis que le Messie apporterait une loi
+nouvelle, qui serait commune toute la terre[630]. Les Essniens, qui
+taient peine des juifs, paraissent aussi avoir t indiffrents au
+temple et aux observances mosaques. Mais ce n'taient l que des
+hardiesses isoles ou non avoues. Jsus le premier osa dire qu' partir
+de lui, ou plutt partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si
+quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'tait pour ne pas
+choquer trop violemment les prjugs reus. Quand on le poussait bout,
+il levait tous les voiles, et dclarait que la Loi n'avait plus aucune
+force. Il usait ce sujet de comparaisons nergiques: On ne raccommode
+pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans
+de vieilles outres[633]. Voil, dans la pratique, son acte de matre et
+de crateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des
+affiches ddaigneuses. Jsus n'en veut pas. Cette Loi troite, dure,
+sans charit, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jsus prtend
+que tout homme de bonne volont, tout homme qui l'accueille et l'aime,
+est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui parat l'ennemi capital
+qu'il faut combattre. Jsus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est
+rvolutionnaire au plus haut degr; il appelle tous les hommes un
+culte fond sur leur seule qualit d'enfants de Dieu. Il proclame les
+droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
+la religion du juif; la dlivrance de l'homme, non la dlivrance du
+juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
+Margaloth, prchant la rvolution au nom de la Loi! La religion de
+l'humanit, tablie non sur le sang, mais sur le coeur, est fonde.
+Mose est dpass; le temple n'a plus de raison d'tre et est
+irrvocablement condamn.
+
+
+NOTES:
+
+[585] Ils les supposent cependant obscurment (Matth., XXIII, 37; Luc,
+XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jsus avec
+Joseph d'Arimathie. Luc mme (X, 38-42) connat la famille de Bthanie.
+Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du systme du quatrime vangile
+sur les voyages de Jsus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et
+les Sadducens, placs par les synoptiques en Galile, n'ont gure de
+sens qu' Jrusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop
+court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrive de Jsus
+dans cette ville et sa mort.
+
+[586] Deux plerinages sont clairement indiqus (Jean, II, 13, et V, 1),
+sans parler du dernier voyage (VII, 10), aprs lequel Jsus ne retourna
+plus en Galile. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait
+encore. Il appartiendrait, par consquent, la pque de l'an 29. Mais
+les circonstances donnes comme appartenant ce voyage sont d'une
+poque plus avance (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,
+XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a videmment des
+transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutt il a ml
+les circonstances de divers voyages.
+
+[587] On en peut juger par le Talmud, cho de la scolastique juive de ce
+temps.
+
+[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.
+
+[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.
+
+[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,
+_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.
+
+[591] Passage du trait _Erubin_, prcit.
+
+[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.
+
+[593] Jean, VII, 52.
+
+[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.
+
+[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.
+
+[596] Jean i, 46.
+
+[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.
+
+[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de
+Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des
+Macchabes Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).
+
+[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;
+Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hnoch_, XCVII, 43-14;
+Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.
+
+[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.
+
+[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.
+
+[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,
+29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.
+
+[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent
+l'emplacement de la mosque d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacre, qui
+environne la mosque. Le terre-plein du haram est, dans quelques
+parties, notamment l'endroit o les Juifs vont pleurer, le
+soubassement mme du temple d'Hrode.
+
+[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhdrin_, X, 2.
+
+[605] Suet., _Aug_., 93.
+
+[606] Philo, _Legatio ad Caum_, 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;
+_Act_., XXI, 28.
+
+[607] Des traces considrables de la tour Antonia se voient encore dans
+la partie septentrionale du haram.
+
+[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;
+Marc, XI, 16.
+
+[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.
+CXXXII).
+
+[610] Marc, XI, 16.
+
+[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et
+suiv.; Jean, II, 14 et suiv.
+
+[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (dit. Schott); S. Jrme, In
+Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.
+
+[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.
+
+[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).
+
+[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.
+
+[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.
+
+[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirk
+Aboth_, I, 10.
+
+[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;
+XIX, vi, 2; VIII, 1.
+
+[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les
+Hrodiens de l'vangile sont les _Bothusim_.
+
+[620] Trait _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,
+_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des
+_Bothusim_ s'change souvent dans les livres talmudiques avec celui des
+Sadducens ou avec le mot _Minim_ (hrtiques). Comparez Thosiphta
+_Joma_, I, Talm. de Jrus., mme trait, I, 5, et Talm. de Bab., mme
+trait, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, Talm. de Bab., mme trait, 43
+_b_; Thos. _ibid_., plus loin, Talm. de Bab., mme trait, 48 _b_;
+Thos. _Rosch hasschana_, I, Mischna, mme trait, II, 1, Talm. de
+Jrus., mme trait, II, 1, et Talm. de Bab., mme, trait, 22 _b_;
+Thos. _Menachoth_, X, Mischna, mme trait, X, 3, Talm. de Bab., mme
+trait, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;
+Thos. _Iadam_, II, Talm. de Jrus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de
+Bab., mme trait, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.
+
+[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,
+_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; trait _Aboth
+Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_
+l'identifie avec Bouna, lequel, d'aprs _Sanhdrin_ (v. ci-dessus, p.
+203, note 3), tait disciple de Jsus. Mais si Bouna est le Banou de
+Josphe, ce rapprochement est sans force.
+
+[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que
+le texte mme de la conversation n'est qu'une cration de Jean.
+
+[623] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[624] Jean, XIX, 39.
+
+[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.
+
+[626] Talm. de Jrus., _Berakoth_, IX, 2.
+
+[627] Passage _Sota_, prcit, et _Baba Kama_, 83 _a_.
+
+[628] _Act_., V, 34 et suiv.
+
+[629] _Act_., XXII, 3.
+
+[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez
+le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.
+
+[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,
+mais ne peut avoir d'autre sens.
+
+[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce
+passage n'est pas en contradiction avec ceux o l'abolition de la Loi
+est implique. Il signifie seulement qu'en Jsus toutes les figures de
+l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.
+
+[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.
+
+[634] Luc, XIX, 9.
+
+[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,
+47.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+RAPPORTS DE JSUS AVEC LES PAENS ET LES SAMARITAINS.
+
+Consquent ces principes, il ddaignait tout ce qui n'tait pas la
+religion du coeur. Les vaines pratiques des dvots[636], le rigorisme
+extrieur, qui se fie pour le salut des simagres, l'avaient pour
+mortel ennemi. Il se souciait peu du jene[637]. Il prfrait le pardon
+d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charit, le pardon
+rciproque, voil toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le
+prtre, par tat, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le
+ministre oblig; il dtourne de la prire prive, qui est un moyen de se
+passer de lui. On chercherait vainement dans l'vangile une pratique
+religieuse recommande par Jsus. Le baptme n'a pour lui qu'une
+importance secondaire[640]; et quant la prire, il ne rgle rien,
+sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
+croyaient remplacer par la bonne volont des mes faibles le vrai amour
+du bien, et s'imaginaient conqurir le royaume du ciel en lui disant:
+_Rabbi, rabbi_; il les repoussait, et proclamait que sa religion,
+c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isae: Ce
+peuple m'honore des lvres, mais son coeur est loin de moi[642].
+
+Le sabbat tait le point capital sur lequel s'levait l'difice des
+scrupules et des subtilits pharisaques. Cette institution antique et
+excellente tait devenue un prtexte pour de misrables disputes de
+casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait
+que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
+pour sabbatiques[644]. C'tait aussi le point sur lequel Jsus se
+plaisait le plus dfier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement
+le sabbat, et ne rpondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de
+fines railleries. A plus forte raison ddaignait-il une foule
+d'observances modernes, que la tradition avait ajoutes la Loi, et
+qui, par cela mme, taient les plus chres aux dvots. Les ablutions,
+les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient
+sans piti: Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre me? Ce
+n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
+coeur. Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, taient le point
+de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchrir sur la Loi,
+d'inventer des prceptes impossibles pour crer aux hommes des occasions
+de pch: Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de
+tomber dans la fosse.--Race de vipres, ajoutait-il en secret, ils ne
+parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le
+proverbe: La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].
+
+Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer fonder sur leur
+conversion quelque chose de solide. La Galile contenait un grand nombre
+de paens, mais non ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et
+organis[647]. Jsus put voir ce culte se dployer avec toute sa
+splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, Csare de Philippe, et
+dans la Dcapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve
+chez lui ce pdantisme fatigant des Juifs de son temps, ces dclamations
+contre l'idoltrie, si familires ses coreligionnaires depuis
+Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la Sagesse[649].
+Ce qui le frappe dans les paens, ce n'est pas leur idoltrie, c'est
+leur servilit[650]. Le jeune dmocrate juif, frre en ceci de Judas le
+Gaulonite, n'admettant de matre que Dieu, tait trs-bless des
+honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
+souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela prs, dans la plupart des
+cas o il rencontre des paens, il montre pour eux une grande
+indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
+sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transfr. Quand un
+propritaire est mcontent de ceux qui il a lou sa vigne, que
+fait-il? Il la loue d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].
+Jsus devait tenir d'autant plus cette ide que la conversion des
+gentils tait, selon les ides juives, un des signes les plus certains
+de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au
+festin, ct d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des
+quatre vents du ciel, tandis que les hritiers lgitimes du royaume sont
+repousss[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres
+qu'il donne ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur
+recommander de ne prcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];
+il parle des paens d'une manire conforme aux prjugs des Juifs[656].
+Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit troit ne se
+prtait pas cette haute indiffrence pour la qualit de fils
+d'Abraham, ont bien pu faire flchir dans le sens de leurs propres ides
+les instructions de leur matre. En outre, il est fort possible que
+Jsus ait vari sur ce point, de mme que Mahomet parle des Juifs, dans
+le Coran, tantt de la faon la plus honorable, tantt avec une extrme
+duret, selon qu'il espre ou non les attirer lui. La tradition, en
+effet, prte Jsus deux rgles de proslytisme tout fait opposes et
+qu'il a pu pratiquer tour tour: Celui qui n'est pas contre vous est
+pour vous;--Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657]. Une
+lutte passionne entrane presque ncessairement ces sortes de
+contradictions.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des
+gens que les Juifs appelaient Hellnes[658]. Ce mot avait, en
+Palestine, des sens fort divers. Il dsignait tantt des paens, tantt
+des Juifs parlant grec et habitant parmi les paens[659], tantt des
+gens d'origine paenne convertis au judasme[660]. C'est probablement
+dans cette dernire catgorie d'Hellnes que Jsus trouva de la
+sympathie[661]. L'affiliation au judasme avait beaucoup de degrs; mais
+les proslytes restaient toujours dans un tat d'infriorit l'gard
+du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici taient appels
+proslytes de la porte ou gens craignant Dieu, et assujettis aux
+prceptes de No, non aux prceptes mosaques[662]. Cette infriorit
+mme tait sans doute la cause qui les rapprochait de Jsus et leur
+valait sa faveur.
+
+Il en usait de mme avec les Samaritains. Serre comme un lot entre les
+deux grandes provinces du judasme (la Jude et la Galile), la Samarie
+formait en Palestine une espce d'enclave, o se conservait le vieux
+culte du Garizim, frre et rival de celui de Jrusalem. Cette pauvre
+secte, qui n'avait ni le gnie ni la savante organisation du judasme
+proprement dit, tait traite par les Hirosolymites avec une extrme
+duret[663]. On la mettait sur la mme ligne que les paens, avec un
+degr de haine de plus[664]. Jsus, par une sorte d'opposition, tait
+bien dispos pour elle. Souvent il prfre les Samaritains aux Juifs
+orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble dfendre ses disciples
+d'aller les prcher, rservant son vangile pour les Isralites
+purs[665], c'est l encore, sans doute, un prcepte de circonstance,
+auquel les aptres auront donn un sens trop absolu. Quelquefois, en
+effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
+imbu des prjugs de ses coreligionnaires[666]; de la mme faon que de
+nos jours l'Europen libre penseur est envisag comme un ennemi par le
+musulman, qui le croit toujours un chrtien fanatique. Jsus savait se
+mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples
+Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,
+il ne rencontre de gratitude et de vraie pit que chez un
+samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme
+bless sur la route de Jricho. Un prtre passe, le voit et continue son
+chemin. Un lvite passe et ne s'arrte pas. Un samaritain a piti de
+lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].
+Jsus conclut de l que la vraie fraternit s'tablit entre les hommes
+par la charit, non par la foi religieuse. Le prochain, qui dans le
+judasme tait surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a
+piti de son semblable sans distinction de secte. La fraternit humaine
+dans le sens le plus large sortait pleins bords de tous ses
+enseignements.
+
+Ces penses, qui assigeaient Jsus sa sortie de Jrusalem, trouvrent
+leur vive expression dans une anecdote qui a t conserve sur son
+retour. La route de Jrusalem en Galile passe une demi-heure de
+Sichem[671], devant l'ouverture de la valle domine par les monts Ebal
+et Garizim. Cette route tait en gnral vite par les plerins juifs,
+qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long dtour de la Pre
+que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
+quelque chose. Il tait dfendu de manger et de boire avec eux[672];
+c'tait un axiome de certains casuistes qu' un morceau de pain des
+Samaritains est de la chair de porc[673]. Quand on suivait cette route,
+on faisait donc ses provisions d'avance; encore vitait-on rarement les
+rixes et les mauvais traitements[674]. Jsus ne partageait ni ces
+scrupules ni ces craintes. Arriv dans la route, au point o s'ouvre sur
+la gauche la valle de Sichem, il se trouva fatigu, et s'arrta prs
+d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
+de donner toutes les localits de leur valle des noms tirs des
+souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant t donn
+par Jacob Joseph; c'tait probablement celui-l mme qui s'appelle
+encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrrent dans la valle
+et allrent la ville acheter des provisions; Jsus s'assit sur le bord
+du puits, ayant en face de lui le Garizim.
+
+Il tait environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jsus
+lui demanda boire, ce qui excita chez cette femme un grand tonnement,
+les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
+Gagne par l'entretien de Jsus, la femme reconnut en lui un prophte,
+et, s'attendant des reproches sur son culte, elle prit les devants:
+Seigneur, dit-elle, nos pres ont ador sur cette montagne, tandis que
+vous autres, vous dites que c'est Jrusalem qu'il faut adorer.--Femme,
+crois-moi, lui rpondit Jsus, l'heure est venue o l'on n'adorera plus
+ni sur cette montagne ni Jrusalem, mais o les vrais adorateurs
+adoreront le Pre en esprit et en vrit[675]. Le jour o il pronona
+cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la premire fois
+le mot sur lequel reposera l'difice de la religion ternelle. Il fonda
+le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
+mes leves jusqu' la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce
+jour-l, fut la bonne religion de l'humanit, ce fut la religion
+absolue; et si d'autres plantes ont des habitants dous de raison et de
+moralit, leur religion ne peut tre diffrente de celle que Jsus a
+proclame prs du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on
+n'atteint l'idal qu'un moment. Le mot de Jsus a t un clair dans une
+nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
+l'humanit (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanit)
+s'y soient habitus. Mais l'clair deviendra le plein jour, et, aprs
+avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanit reviendra ce
+mot-l, comme l'expression immortelle de sa foi et de ses esprances.
+
+
+NOTES:
+
+[636] Matth., XV, 9.
+
+[637] Matth., IX, 14; XI, 19.
+
+[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.
+
+[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et
+suiv.
+
+[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.
+
+[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.
+
+[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isae, XXIX, 13.
+
+[643] Voir surtout le trait _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des
+Jubils_ (traduit de l'thiopien dans les _Jahrbcher_ d'Ewald, annes 2
+et 3), c. L.
+
+[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,
+_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.
+
+[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et
+suiv.; XIV, 1 et suiv.
+
+[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,
+VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.
+
+[647] Je crois que les paens de Galile se trouvaient surtout aux
+frontires, Kads, par exemple, mais que le coeur mme du pays, la
+ville de Tibriade excepte, tait tout juif. La ligne o finissent les
+ruines de temples et o commencent les ruines de synagogues est
+aujourd'hui nettement marque la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).
+Les traces de sculpture paenne qu'on a cru trouver Tell-Hum sont
+douteuses. La cte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point
+partie de la Galile.
+
+[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.
+
+[649] Chap. XIII et suiv.
+
+[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.
+
+[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;
+Luc, IV, 25 et suiv.
+
+[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.
+
+[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jrm., III, 17;
+Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et
+suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.
+
+[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.
+
+[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.
+
+[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et
+suiv.; XII, 30.
+
+[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.
+
+[658] Josphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,
+VII, 35; XII, 20-21.
+
+[659] Talm. de Jrus., _Sota_, VII, 1.
+
+[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;
+XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.
+
+[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.
+
+[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;
+Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,
+17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.
+
+[663] _Ecclsiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,
+3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jrus., _Aboda zara_, V, 4;
+_Pesachim_ i, 1.
+
+[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.
+
+[665] Matth., X, 5-6.
+
+[666] Luc, IX, 53.
+
+[667] Luc, IX, 56.
+
+[668] Jean, IV, 39-43.
+
+[669] Luc, XVII, 16 et suiv.
+
+[670] Luc, X, 30 et suiv.
+
+[671] Aujourd'hui Naplouse.
+
+[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.
+
+[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.
+
+[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.
+
+[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime
+une pense oppose celle des versets 21 et 23, parat avoir t
+interpol. Il ne faut pas trop insister sur la ralit historique d'une
+telle conversation, puisque Jsus ou son interlocutrice auraient, seuls
+pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean reprsente
+certainement une des penses les plus intimes de Jsus, et la plupart
+des circonstances du rcit ont un cachet frappant de vrit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+COMMENCEMENT DE LA LGENDE DE JSUS.--IDE QU'IL A LUI-MME DE SON RLE
+SURNATUREL.
+
+
+Jsus rentra en Galile ayant compltement perdu sa foi juive, et en
+pleine ardeur rvolutionnaire. Ses ides maintenant s'expriment avec une
+nettet parfaite. Les innocents aphorismes de son premier ge
+prophtique, en partie emprunts aux rabbis antrieurs, les belles
+prdications morales de sa seconde priode aboutissent une politique
+dcide. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie
+est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientt se rvler;
+c'est par lui qu'il se rvlera. Il sait bien qu'il sera victime de sa
+hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut tre conquis sans violence;
+c'est par des crises et des dchirements qu'il doit s'tablir[677]. Le
+Fils de l'homme, aprs sa mort, viendra avec gloire, accompagn de
+lgions d'anges, et ceux qui l'auront repouss seront confondus.
+
+L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jsus
+s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
+pre. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas
+chez lui tre trait d'attentat.
+
+Le titre de fils de David fut le premier qu'il accepta, probablement
+sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha le
+lui assurer. La famille de David tait, a ce qu'il semble, teinte
+depuis longtemps[678]; les Asmonens, d'origine sacerdotale, ne
+pouvaient chercher s'attribuer une telle descendance; ni Hrode, ni
+les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
+reprsentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la
+fin des Asmonens, le rve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui
+vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les ttes. La
+croyance universelle tait que le Messie serait fils de David et
+natrait comme lui Bethlhem[679]. Le sentiment premier de Jsus
+n'tait pas prcisment cela. Le souvenir de David, qui proccupait la
+masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son rgne cleste. Il se
+croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
+dlivrance qu'il mditait taient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion
+ici lui fit une sorte de violence. La consquence immdiate de cette
+proposition: Jsus est le Messie, tait cette autre proposition:
+Jsus est fils de David. Il se laissa donner un titre sans lequel il
+ne pouvait esprer aucun succs. Il finit, ce semble, par y prendre
+plaisir, car il faisait de la meilleure grce les miracles qu'on lui
+demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres
+circonstances de sa vie, Jsus se plia aux ides qui avaient cours de
+son temps, bien qu'elles ne fussent pas prcisment les siennes. Il
+associait son dogme du royaume de Dieu, tout ce qui chauffait les
+coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
+baptme de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.
+
+Une grave difficult se prsentait: c'tait sa naissance Nazareth, qui
+tait de notorit publique. On ne sait si Jsus lutta contre cette
+objection. Peut-tre ne se prsenta-t-elle pas en Galile, o l'ide que
+le fils de David devait tre un bethlhmite tait moins rpandue. Pour
+le galilen idaliste, d'ailleurs, le titre de fils de David tait
+suffisamment justifi, si celui qui on le dcernait relevait la gloire
+de sa race et ramenait les beaux jours d'Isral. Autorisa-t-il par son
+silence les gnalogies fictives que ses partisans imaginrent pour
+prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des lgendes
+inventes pour le faire natre Bethlhem, et en particulier du tour
+par lequel on rattacha son origine bethlhmite au recensement qui eut
+lieu par l'ordre du lgat imprial, Quirinius[682]? On l'ignore.
+L'inexactitude et les contradictions des gnalogies[683] portent
+croire qu'elles furent le rsultat d'un travail populaire s'oprant sur
+divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionne par Jsus[684].
+Jamais il ne se dsigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses
+disciples, bien moins clairs que lui, enchrissaient parfois sur ce
+qu'il disait de lui-mme; le plus souvent il n'avait pas connaissance de
+ces exagrations. Ajoutons que, durant les trois premiers sicles, des
+fractions considrables du christianisme[685] nirent obstinment la
+descendance royale de Jsus et l'authenticit des gnalogies.
+
+Sa lgende tait ainsi le fruit d'une grande conspiration toute
+spontane et s'laborait autour de lui de son vivant. Aucun grand
+vnement de l'histoire ne s'est pass sans donner lieu un cycle de
+fables, et Jsus n'et pu, quand il l'et voulu, couper court ces
+crations populaires. Peut-tre un oeil sagace et-il su reconnatre ds
+lors le germe des rcits qui devaient lui attribuer une naissance
+surnaturelle, soit en vertu de cette ide, fort rpandue dans
+l'antiquit, que l'homme hors ligne ne peut tre n des relations
+ordinaires des deux sexes; soit pour rpondre un chapitre mal entendu
+d'Isae[686], o l'on croyait lire que le Messie natrait d'une vierge;
+soit enfin par suite de l'ide que le Souffle de Dieu, dj rig en
+hypostase divine, est un principe de fcondit[687]. Dj peut-tre
+couraient sur son enfance plus d'une anecdote conue en vue de montrer
+dans sa biographie l'accomplissement de l'idal messianique[688], ou,
+pour mieux dire, des prophties que l'exgse allgorique du temps
+rapportait au Messie. D'autres fois, on lui crait ds le berceau des
+relations avec les hommes clbres, Jean-Baptiste, Hrode le Grand, des
+astrologues chaldens qui, dit-on, firent vers ce temps-l un voyage
+Jrusalem[689], deux vieillards, Simon et Anne, qui avaient laiss des
+souvenirs de haute saintet[690]. Une chronologie assez lche prsidait
+ ces combinaisons, fondes pour la plupart sur des faits rels
+travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bont, un
+sentiment profondment populaire, pntraient toutes ces fables, et en
+faisaient un supplment de la prdication[692]. C'est surtout aprs la
+mort de Jsus que de tels rcits prirent de grands dveloppements; on
+peut croire cependant qu'ils circulaient dj de son vivant, sans
+rencontrer autre chose qu'une pieuse crdulit et une nave admiration.
+
+Que jamais Jsus n'ait song se faire passer pour une incarnation de
+Dieu lui-mme, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle ide tait
+profondment trangre l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les
+vangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indique que dans des
+parties de l'vangile de Jean qui ne peuvent tre acceptes comme un
+cho de la pense de Jsus. Parfois mme Jsus semble prendre des
+prcautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se
+faire Dieu ou l'gal de Dieu est prsente, mme dans l'vangile de
+Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier vangile, il se
+dclare moindre que son Pre[696]. Ailleurs, il avoue que le Pre ne lui
+a pas tout rvl[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
+spar de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous
+les hommes le sont ou peuvent le devenir des degrs divers[698]. Tous,
+chaque jour, doivent appeler Dieu leur pre; tous les ressuscits seront
+fils de Dieu[699]. La filiation divine tait attribue dans l'Ancien
+Testament des tres qu'on ne prtendait nullement galer Dieu[700].
+Le mot fils a, dans les langues smitiques et dans la langue du
+Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'ide que
+Jsus se fait de l'homme n'est pas cette ide humble, qu'un froid disme
+a introduite. Dans sa potique conception de la nature, un seul souffle
+pntre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite
+en l'homme, vit par l'homme, de mme que l'homme habite en Dieu, vit par
+Dieu[702]. L'idalisme transcendant de Jsus ne lui permit jamais
+d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalit. Il est son
+Pre, son Pre est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec
+eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Pre sont un[704].
+L'ide pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
+personnes, n'est rien.
+
+Le titre de Fils de Dieu, ou simplement de Fils[705], devint ainsi
+pour Jsus un titre analogue Fils de l'homme et, comme celui-ci,
+synonyme de Messie, la seule diffrence qu'il s'appelait lui-mme
+Fils de l'homme et qu'il ne semble pas avoir fait le mme usage du mot
+Fils de Dieu[706]. Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualit de
+juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprmes et sa
+puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Pre lui a donn tout
+pouvoir. Il a le droit de changer mme le sabbat[707]. Nul ne connat le
+Pre que par lui[708]. Le Pre lui a exclusivement transmis le droit de
+juger[709]. La nature lui obit; mais elle obit aussi quiconque croit
+et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle ide des
+lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
+auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les tmoins de ses
+miracles remercient Dieu d'avoir donn de tels pouvoirs aux
+hommes[711]. Il remet les pchs[712]; il est suprieur David,
+Abraham, Salomon, aux prophtes[713]. Nous ne savons sous quelle forme
+ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jsus ne doit
+pas tre jug sur la rgle de nos petites convenances. L'admiration de
+ses disciples le dbordait et l'entranait. Il est vident que le titre
+de _Rabbi_, dont il s'tait d'abord content, ne lui suffisait plus; le
+titre mme de prophte ou d'envoy de Dieu ne rpondait plus sa
+pense. La position qu'il s'attribuait tait celle d'un tre surhumain,
+et il voulait qu'on le regardt comme ayant avec Dieu un rapport plus
+lev que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots
+de surhumain et de surnaturel, emprunts notre thologie mesquine,
+n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jsus. Pour
+lui, la nature et le dveloppement de l'humanit n'taient pas des
+rgnes limits hors de Dieu, de chtives ralits, assujetties aux lois
+d'un empirisme dsesprant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car
+il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
+lourde chane qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond
+l'abme, infranchissable pour la plupart, que la mdiocrit des facults
+humaines trace entre l'homme et Dieu.
+
+On ne saurait mconnatre dans ces affirmations de Jsus le germe de la
+doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en
+l'identifiant avec le Verbe, ou Dieu second[715], ou fils an de
+Dieu[716], ou _Ange mtatrne_[717], que la thologie juive crait d'un
+autre ct[718]. Une sorte de besoin amenait cette thologie, pour
+corriger l'extrme rigueur du vieux monothisme, placer auprs de Dieu
+un assesseur, auquel le Pre ternel est cens dlguer le gouvernement
+de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
+facults ou de puissances divines, tait rpandue; les Samaritains
+possdaient vers le mme temps un thaumaturge nomm Simon, qu'on
+identifiait avec la grande vertu de Dieu[719]. Depuis prs de deux
+sicles, les esprits spculatifs du judasme se laissaient aller au
+penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
+avec certaines expressions qu'on rapportait la divinit. Ainsi le
+Souffle de Dieu, dont il est souvent question dans l'Ancien Testament,
+est considr comme un tre part, l'Esprit-Saint. De mme, la
+Sagesse de Dieu, la Parole de Dieu deviennent des personnes
+existantes par elles-mmes. C'tait le germe du procd qui a engendr
+les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _ons_ du gnosticisme, les hypostases
+chrtiennes, toute cette mythologie sche, consistant en abstractions
+personnifies, laquelle le monothisme est oblig de recourir, quand
+il veut introduire en Dieu la multiplicit.
+
+Jsus parat tre rest tranger ces raffinements de thologie, qui
+devaient bientt remplir le monde de disputes striles. La thorie
+mtaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les crits de son
+contemporain Philon, dans les Targums chaldens, et dj dans le livre
+de la Sagesse[720], ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de
+Matthieu, ni en gnral dans les synoptiques, interprtes si
+authentiques des paroles de Jsus. La doctrine du Verbe, en effet,
+n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
+Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'vangliste ou son cole
+qui plus tard cherchrent prouver que Jsus est le Verbe, et qui
+crrent dans ce sens toute une nouvelle thologie, fort diffrente de
+celle du royaume de Dieu[721]. Le rle essentiel du Verbe est celui de
+crateur et de providence; or Jsus ne prtendit jamais avoir cr le
+monde, ni le gouverner. Son rle sera de le juger, de le renouveler. La
+qualit de prsident des assises finales de l'humanit, tel est
+l'attribut essentiel que Jsus s'attribue, le rle que tous les premiers
+chrtiens lui prtrent[722]. Jusqu'au grand jour, il sige la droite
+de Dieu comme son _Mtatrne_, son premier ministre et son futur
+vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge
+du monde, au milieu des aptres, analogues lui et suprieurs aux anges
+qui ne font qu'assister et servir, est la trs-exacte reprsentation
+figure de cette conception du Fils de l'homme, dont nous trouvons les
+premiers traits dj si fortement indiqus dans le Livre de Daniel.
+
+En tout cas, la rigueur d'une scolastique rflchie n'tait nullement
+d'un tel monde. Tout l'ensemble d'ides que nous venons d'exposer
+formait dans l'esprit des disciples un systme thologique si peu arrt
+que le Fils de Dieu, cette espce de ddoublement de la divinit, ils le
+font agir purement en homme. Il est tent; il ignore bien des choses;
+il se corrige[724]; il est abattu, dcourag, il demande son Pre de
+lui pargner des preuves; il est soumis Dieu, comme un fils[725]. Lui
+qui doit juger le monde, il ne connat pas le jour du jugement[726]. Il
+prend des prcautions pour sa sret[727]. Peu aprs sa naissance, on
+est oblig de le faire disparatre pour viter des hommes puissants qui
+voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne
+sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort
+pnible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout
+cela est simplement le fait d'un envoy de Dieu, d'un homme protg et
+favoris de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni
+consquence. Le besoin que Jsus avait de se donner du crdit et
+l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires.
+Pour les messianistes de l'cole millnaire, pour les lecteurs acharns
+des livres de Daniel et d'Hnoch, il tait le Fils de l'homme; pour les
+juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isae et de Miche, il
+tait le Fils de David; pour les affilis, il tait le Fils de Dieu, ou
+simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blmassent,
+le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscit, pour lie, pour Jrmie,
+conformment la croyance populaire que les anciens prophtes allaient
+se rveiller pour prparer les temps du Messie[732].
+
+Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
+tait jusqu' la possibilit d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses.
+Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timores, une telle
+faon d'tre possd par l'ide dont on se fait l'aptre. Pour nous,
+races profondment srieuses, la conviction signifie la sincrit avec
+soi-mme. Mais la sincrit avec soi-mme n'a pas beaucoup de sens chez
+les peuples orientaux, peu habitus aux dlicatesses de l'esprit
+critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
+conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
+Orient, il y a de l'un l'autre mille fuites et mille dtours. Les
+auteurs de livres apocryphes (de Daniel, d'Hnoch, par exemple),
+hommes si exalts, commettaient pour leur cause, et bien certainement
+sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vrit
+matrielle a trs-peu de prix pour l'oriental; il voit tout travers
+ses ides, ses intrts, ses passions.
+
+L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la
+sincrit plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le
+peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prtant ses ides. Le
+philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
+est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanit avec ses
+illusions et cherche agir sur elle et avec elle, ne saurait tre
+blm. Csar savait fort bien qu'il n'tait pas fils de Vnus; la France
+ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans la sainte
+ampoule de Reims. Il nous est facile nous autres, impuissants que nous
+sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honntet, de
+traiter avec ddain les hros qui ont accept dans d'autres conditions
+la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
+firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'tre pour eux
+svres. Au moins faut-il distinguer profondment les socits comme la
+ntre, o tout se passe au plein jour de la rflexion, des socits
+naves et crdules, o sont nes les croyances qui ont domin les
+sicles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une lgende.
+Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanit qui veut tre trompe.
+
+
+NOTES:
+
+[676] Les hsitations des disciples immdiats de Jsus, dont une
+fraction considrable resta attache au judasme, pourraient soulever
+ici quelques objections. Mais le procs de Jsus ne laisse place aucun
+doute. Nous verrons qu'il y fut trait comme sducteur. Le Talmud
+donne la procdure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on
+doit suivre contre les sducteurs, qui cherchent renverser la Loi de
+Mose. (Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab.,
+_Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.
+
+[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont
+donns comme tant de la race de David. Mais ce sont l des allgations
+trs-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct
+et ayant de la notorit, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais
+figurer, ct des Sadokites, des Bothuses, des Asmonens, des
+Hrodes, dans les grandes luttes du temps?
+
+[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_.,
+II, 30.
+
+[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc,
+XVIII, 38.
+
+[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.
+
+[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.
+
+[683] Les deux gnalogies sont tout fait discordantes entre elles et
+peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le rcit de Luc sur le
+recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p.
+19-20, note. Il est naturel, du reste, que la lgende se soit empare de
+cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs,
+bouleversaient leurs ides troites, et l'on s'en souvenait longtemps.
+Cf. _Act_., V, 37.
+
+[684] Jules Africain (dans Eusbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent
+les parents de Jsus qui, rfugis en Batane, essayrent de recomposer
+les gnalogies.
+
+[685] Les _bionim_, les Hbreux, les Nazarens, Talien, Marcion.
+Cf. piph., _Adv. hr_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Thodoret,
+_Hret. fab_., I, 20; Isidore de Pluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.
+
+[686] Matth., I, 22-23.
+
+[687] Gense, I, 2. Pour l'ide analogue chez les gyptiens, voir
+Hrodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Qust. symp_., VIII, I,
+3; _De Isid. et Osir_., 43.
+
+[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.
+
+[689] Matth., II, 1 et suiv.
+
+[690] Luc, II, 25 et suiv.
+
+[691] Ainsi la lgende du Massacre des Innocents se rapporte
+probablement quelque cruaut exerce par Hrode du ct de Bethlhem.
+Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.
+
+[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78,
+106; _Protvang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.
+
+[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.
+
+[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.
+
+[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.
+
+[696] Jean, XIV, 28.
+
+[697] Marc, XIII, 35.
+
+[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X,
+34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II
+Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutr_.,
+XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.
+
+[699] Luc, XX, 36.
+
+[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II
+Sam., VII, 14.
+
+[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils
+de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumire
+(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la rsurrection (Luc, XX, 36);
+les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'poux
+(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Ghenne
+(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que
+le Jupiter du paganisme est [Greek: patr avdrn te then te].
+
+[702] Comp. _Act_., XVII, 28.
+
+[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.
+
+[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en gnral les derniers discours de
+Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un ct de l'tat
+psychologique de Jsus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais
+documents historiques.
+
+[705] Les passages l'appui de cela sont trop nombreux pour tre
+rapports ici.
+
+[706] C'est seulement dans l'vangile de Jean que Jsus se sert de
+l'expression de Fils de Dieu ou de Fils comme synonyme du pronom
+_je_.
+
+[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.
+
+[708] Matth., XI, 27.
+
+[709] Jean, V, 22.
+
+[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.
+
+[711] Matth., IX, 8.
+
+[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII,
+47-48.
+
+[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.
+
+[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons
+l l'enseignement authentique de Jsus.
+
+[715] Philon. cit dans Eusbe, _Proep. Evang_., VII, 13.
+
+[716] Philon, _De migr. Abraham_, 1; _Quod Deus immut_., 6; _De
+confus, ling_., 14 et 28; _De profugis_ 20; _De somniis_, I, 37;
+_De agric. No_, 12; _Quis rerum divin. hres_, 25 et suiv., 48 et
+suiv., etc.
+
+[717] [Greek: Metathronos], c'est--dire partageant le trne de Dieu;
+sorte de secrtaire divin, tenant le registre des mrites et des
+dmrites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhdr_., 38
+_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.
+
+[718] Cette thorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'lments grecs.
+Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont
+aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou Intelligence divine a bien de
+l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre
+intitul _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais
+le dveloppement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis
+est moderne et peut impliquer une influence trangre. L'Intelligence
+divine (_Mainyu-Khrat_) figure dans les livres zends; mais elle n'y
+sert pas de base une thorie; elle entre seulement dans quelques
+invocations. Les rapprochements que l'on a essays entre la thorie
+alexandrine du Verbe et certains points de la thologie gyptienne
+peuvent n'tre pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les
+sicles qui prcdent l're chrtienne, le judasme palestinien ait fait
+aucun emprunt l'gypte.
+
+[719] _Act_., VIII, 10.
+
+[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en
+gnral IX-XI. Ces prosopopes de la Sagesse personnifie se trouvent
+dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.
+
+[721] Jean, vang., i, 1-14; I ptre, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On
+remarquera, du reste, que, dans l'vangile de Jean, l'expression de
+Verbe ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne
+la place dans la bouche de Jsus.
+
+[722] _Act._, X, 42.
+
+[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55;
+Rom., VIII, 34; Ephs., i, 20; Coloss., III, 4; Hbr., i, 3, 13; VIII,
+1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages prcits sur
+le rle du _Mtatrne_ juif.
+
+[724] Matth., X, v, compar XXVIII, 19.
+
+[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.
+
+[726] Marc, XIII, 32.
+
+[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII,
+1 et suiv.
+
+[728] Matth., II, 20.
+
+[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.
+
+[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38
+
+[731] _Act._, II, 22.
+
+[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII,
+28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MIRACLES.
+
+
+Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophties,
+pouvaient seuls, d'aprs l'opinion des contemporains de Jsus, tablir
+une mission surnaturelle. Jsus et surtout ses disciples employrent ces
+deux procds de dmonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis
+longtemps Jsus tait convaincu que les prophtes n'avaient crit qu'en
+vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrs; il s'envisageait
+comme le miroir o tout l'esprit prophtique d'Isral avait lu l'avenir.
+L'cole chrtienne, peut-tre du vivant mme de son fondateur, chercha a
+prouver que Jsus rpondait parfaitement tout ce que les prophtes
+avaient prdit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
+taient tout extrieurs et sont pour nous peine saisissables.
+C'taient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes
+de la vie du matre qui rappelaient aux disciples certains passages des
+Psaumes et des prophtes, o, par suite de leur constante proccupation,
+ils voyaient des images de lui[734]. L'exgse du temps consistait ainsi
+presque toute en jeux de mots, en citations amenes d'une faon
+artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
+officiellement arrte des passages qui se rapportaient au rgne futur.
+Les applications messianiques taient libres, et constituaient des
+artifices de style bien plutt qu'une srieuse argumentation.
+
+Quant aux miracles, ils passaient, cette poque, pour la marque
+indispensable du divin et pour le signe des vocations prophtiques. Les
+lgendes d'lie et d'lise en taient pleines. Il tait reu que le
+Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jsus, Samarie,
+un magicien nomm Simon se crait par ses prestiges un rle presque
+divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
+Tyane et prouver que sa vie avait t le voyage d'un dieu sur la terre,
+on ne crut pouvoir y russir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de
+miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mmes, Plotin et les
+autres, sont censs en avoir fait[738]. Jsus dut donc choisir entre ces
+deux partis, ou renoncer sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut
+se rappeler que toute l'antiquit, l'exception des grandes coles
+scientifiques de la Grce et de leurs adeptes romains, admettait le
+miracle; que Jsus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre
+ide d'un ordre naturel rgl par des lois. Ses connaissances sur ce
+point n'taient nullement suprieures celles de ses contemporains.
+Bien plus, une de ses opinions le plus profondment enracines tait
+qu'avec la foi et la prire l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].
+La facult de faire des miracles passait pour une licence rgulirement
+dpartie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprt.
+
+La diffrence des temps a chang en quelque chose de trs-blessant pour
+nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
+de Jsus s'affaiblit dans l'humanit, ce sera justement cause des
+actes qui ont fait croire en lui. La critique n'prouve devant ces
+sortes de phnomnes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos
+jours, moins d'une navet extrme, comme cela a eu lieu chez
+certaines stigmatises de l'Allemagne, est odieux; car il fait des
+miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un Franois
+d'Assise, la question est dj toute change; le cycle miraculeux de la
+naissance de l'ordre de saint Franois, loin de nous choquer, nous cause
+un vritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un
+tat de potique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et
+les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur matre et des
+entrevues avec Mose et lie, qu'il commandt aux lments, qu'il gurt
+les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute ide perd
+quelque chose de sa puret ds qu'elle aspire se raliser. On ne
+russit jamais sans que la dlicatesse de l'me prouve quelques
+froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
+meilleures causes ne sont gagnes d'ordinaire que par de mauvaises
+raisons. Les dmonstrations des apologistes primitifs du christianisme
+reposent sur de trs-pauvres arguments. Mose, Christophe Colomb,
+Mahomet, n'ont triomph des obstacles qu'en tenant compte chaque jour
+de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
+raisons de la vrit. Il est probable que l'entourage de Jsus tait
+plus frapp de ses miracles que de ses prdications si profondment
+divines. Ajoutons que sans doute la renomme populaire, avant et aprs
+la mort de Jsus, exagra normment le nombre de faits de ce genre. Les
+types des miracles vangliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de
+varit; ils se rptent les uns les autres et semblent calqus sur un
+trs-petit nombre de modles, accommods au got du pays.
+
+Il est impossible, parmi les rcits miraculeux dont les vangiles
+renferment la fatigante numration, de distinguer les miracles qui ont
+t prts Jsus par l'opinion de ceux o il a consenti jouer un
+rle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances
+choquantes d'efforts, de frmissements, et autres traits sentant la
+jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la
+croyance des rdacteurs, fortement proccups de thurgie, et vivant,
+sous ce rapport, dans un monde analogue celui des spirites de nos
+jours[742]. Presque tous les miracles que Jsus crut excuter
+paraissent avoir t des miracles de gurison. La mdecine tait a cette
+poque en Jude ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,
+c'est--dire nullement scientifique, absolument livre l'inspiration
+individuelle. La mdecine scientifique, fonde depuis cinq sicles par
+la Grce, tait, l'poque de Jsus, inconnue des Juifs de Palestine.
+Dans un tel tat de connaissances, la prsence d'un homme suprieur,
+traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
+sensibles l'assurance de son rtablissement, est souvent un remde
+dcisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des
+lsions tout a fait caractrises, le contact d'une personne exquise ne
+vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir gurit.
+Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une esprance, et cela n'est pas
+vain.
+
+Jsus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'ide d'une science
+mdicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la gurison
+devait s'oprer par des pratiques religieuses, et une telle croyance
+tait parfaitement consquente. Du moment qu'on regardait la maladie
+comme la punition d'un pch[743], ou comme le fait d'un dmon[744],
+nullement comme le rsultat de causes physiques, le meilleur mdecin
+tait le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.
+Gurir tait considr comme une chose morale; Jsus, qui sentait sa
+force morale, devait se croire spcialement dou pour gurir. Convaincu
+que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],
+faisaient du bien aux malades, il aurait t dur, s'il avait refus
+ceux qui souffraient un soulagement qu'il tait en son pouvoir de leur
+accorder. La gurison des malades tait considre comme un des signes
+du royaume de Dieu, et toujours associe l'mancipation des
+pauvres[747]. L'une et l'autre taient les signes de la grande
+rvolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmits.
+
+Un des genres de gurison que Jsus opre le plus souvent est
+l'exorcisme, ou l'expulsion des dmons. Une facilit trange croire
+aux dmons rgnait dans tous les esprits. C'tait une opinion
+universelle, non-seulement en Jude, mais dans le monde entier, que les
+dmons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir
+contrairement leur volont. Un _div_ persan, plusieurs fois nomm dans
+l'Avesta[748], _Aeschma-dava,_ le div de la concupiscence, adopt par
+les Juifs sous le nom _d'Asmode_[749], devint la cause de tous les
+troubles hystriques chez les femmes[750]. L'pilepsie, les maladies
+mentales et nerveuses[751], o le patient semble ne plus s'appartenir,
+les infirmits dont la cause n'est pas apparente, comme la surdit, le
+mutisme[752], taient expliques de la mme manire. L'admirable trait
+De la maladie sacre d'Hippocrate, qui posa, quatre sicles et demi
+avant Jsus, les vrais principes de la mdecine sur ce sujet, n'avait
+point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des
+procds plus ou moins efficaces pour chasser les dmons; l'tat
+d'exorciste tait une profession rgulire comme celle de mdecin[753].
+Il n'est pas douteux que Jsus n'ait eu de son vivant la rputation de
+possder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup
+de fous en Jude, sans doute par suite de la grande exaltation des
+esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
+aujourd'hui dans les mmes rgions, habitaient les grottes spulcrales
+abandonnes, retraite ordinaire des vagabonds. Jsus avait beaucoup de
+prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille
+histoires singulires, o toute la crdulit du temps se donnait
+carrire. Mais ici encore il ne faut pas s'exagrer les difficults. Les
+dsordres qu'on expliquait par des possessions taient souvent fort
+lgers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possds d'un
+dmon (ces deux ides n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui
+ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
+ce cas pour chasser le dmon. Tels taient sans doute les moyens
+employs par Jsus. Qui sait si sa clbrit comme exorciste ne se
+rpandit pas presque son insu? Les personnes qui rsident en Orient
+sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
+possession d'une grande renomme de mdecin, de sorcier, de dcouvreur
+de trsors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui
+ont donn lieu ces bizarres imaginations.
+
+Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jsus ne fut
+thaumaturge que tard et contre-coeur. Souvent il n'excute ses
+miracles qu'aprs s'tre fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur
+et en reprochant ceux qui les lui demandent la grossiret de leur
+esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est
+l'attention qu'il met faire ses miracles en cachette, et la
+recommandation qu'il adresse ceux qu'il gurit de n'en rien dire
+personne[758]. Quand les dmons veulent le proclamer fils de Dieu, il
+leur dfend d'ouvrir la bouche; c'est malgr lui qu'ils le
+reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractristiques dans Marc,
+qui est par excellence l'vangliste des miracles et des exorcismes. Il
+semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
+cet vangile importunait Jsus de son admiration pour les prodiges, et
+que le matre, ennuy d'une rputation qui lui pesait, lui ait souvent
+dit: N'en parle point. Une fois, cette discordance aboutit un clat
+singulier[760], un accs d'impatience, o perce la fatigue que
+causaient Jsus ces perptuelles demandes d'esprits faibles. On
+dirait, par moments, que le rle de thaumaturge lui est dsagrable, et
+qu'il cherche donner aussi peu de publicit que possible aux
+merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis
+lui demandent un miracle, surtout un miracle cleste, un mtore, il
+refuse obstinment[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
+sa rputation de thaumaturge, qu'il n'y rsista pas beaucoup, mais qu'il
+ne ft rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la
+vanit de l'opinion cet gard.
+
+Ce serait manquer la bonne mthode historique que d'couter trop ici
+nos rpugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait
+tre tent d'lever contre le caractre de Jsus, de supprimer des
+faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placs sur le premier
+plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont l des additions de
+disciples bien infrieurs leur matre, qui, ne pouvant concevoir sa
+vraie grandeur, ont cherch le relever par des prestiges indignes de
+lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jsus sont unanimes pour
+vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprte de l'aptre
+Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traait le
+caractre du Christ uniquement d'aprs son vangile, on se le
+reprsenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare
+efficacit, comme un sorcier trs-puissant, qui fait peur et dont on
+aime se dbarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hsiter que des
+actes qui seraient maintenant considrs comme des traits d'illusion ou
+de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jsus. Faut-il
+sacrifier ce ct ingrat le ct sublime d'une telle vie?
+Gardons-nous-en. Un simple sorcier, la manire de Simon le Magicien,
+n'et pas amen une rvolution morale comme celle que Jsus a faite. Si
+le thaumaturge et effac dans Jsus le moraliste et le rformateur
+religieux, il ft sorti de lui une cole de thurgie, et non le
+christianisme.
+
+Le problme, d'ailleurs, se pose de la mme manire pour tous les saints
+et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
+l'pilepsie, les visions, ont t autrefois un principe de force et de
+grandeur. La mdecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune
+de Mahomet[765]. Presque jusqu' nos jours, les hommes qui ont le plus
+fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
+lui-mme!) ont t, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on
+part de ce principe que tout personnage historique qui l'on attribue
+des actes que nous tenons au XIXe sicle pour peu senss ou
+charlatanesques a t un fou ou un charlatan, toute critique est
+fausse. L'cole d'Alexandrie fut une noble cole, et cependant elle se
+livra aux pratiques d'une thurgie extravagante. Socrate et Pascal ne
+furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
+des causes qui leur soient proportionnes. Les faiblesses de l'esprit
+humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
+grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
+produisent avec un cortge de petitesses qui pour les esprits
+superficiels en offusquent la grandeur.
+
+Dans un sens gnral, il est donc vrai de dire que Jsus ne fut
+thaumaturge et exorciste que malgr lui. Le miracle est d'ordinaire
+l'oeuvre du public bien plus que de celui qui on l'attribue. Jsus se
+ft obstinment refus faire des prodiges que la foule en et cr
+pour lui; le plus grand miracle et t qu'il n'en ft pas; jamais les
+lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
+plus forte drogation. Les miracles de Jsus furent une violence que lui
+fit son sicle, une concession que lui arracha la ncessit passagre.
+Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombs; mais le rformateur
+religieux vivra ternellement.
+
+Mme ceux qui ne croyaient pas en lui taient frapps de ces actes et
+cherchaient en tre tmoins[766]. Les paens et les gens peu initis
+prouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient l'conduire de
+leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-tre abuser de son nom
+pour des mouvements sditieux[768]. Mais la direction toute morale et
+nullement politique du caractre de Jsus le sauvait de ces
+entranements. Son royaume lui tait dans le cercle d'enfants qu'une
+pareille jeunesse d'imagination et un mme avant-got du ciel avaient
+groups et retenaient autour de lui.
+
+
+NOTES:
+
+[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.
+
+[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,
+XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.
+
+[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.
+
+[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.
+
+[737] Voir sa biographie par Philostrate.
+
+[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par
+Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribue
+Damascius.
+
+[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.
+
+[740] Matth., IX, 8.
+
+[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.
+
+[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.
+Pendant prs d'un sicle, les aptres et leurs disciples ne rvent que
+miracles. Voir les _Actes_, les crits de S. Paul, les extraits de
+Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;
+XVI, 17-18, 20.
+
+[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.
+
+[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.
+
+[745] Luc, VIII, 45-46.
+
+[746] Luc, IV, 40.
+
+[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.
+
+[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yana_, X, 18.
+
+[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.
+
+[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _vangile de l'Enfance,_ 16, 33;
+Code syrien, publi dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.
+
+[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;
+Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arte, _De causis morb.
+chron.,_ I, 4.
+
+[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.
+
+[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,
+33; Josphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;
+Lucien, pigr. XXIII (XVII Dindorf.)
+
+[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.
+
+[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;
+Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.
+
+[756] Cette phrase, _Dmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;
+Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:
+Tu es fou, comme on dirait en arabe: _Medjnoun ent_. Le verbe [Greek:
+daimonan] a aussi, dans toute l'antiquit classique, le sens de tre
+fou.
+
+[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,
+18; Luc, IX, 41.
+
+[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24
+et suiv.; VIII, 26.
+
+[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.
+
+[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.
+
+[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.
+
+[762] Josphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.
+
+[763] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,
+27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;
+VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'vangile apocryphe dit de Thomas l'Isralite
+porte ce trait jusqu' la plus choquante absurdit. Comparez les
+_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.
+
+[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.
+
+[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.
+
+[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.
+
+[768] Jean, VI, 14-15.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+FORME DFINITIVE DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.
+
+
+Nous supposons que cette dernire phase de l'activit de Jsus dura
+environ dix-huit mois, depuis son retour du plerinage pour la Pque de
+l'an 31 jusqu' son voyage pour la fte des Tabernacles de l'an 32[769].
+Dans cet espace, la pense de Jsus ne parat s'tre enrichie d'aucun
+lment nouveau; mais tout ce qui tait en lui se dveloppa et se
+produisit avec un degr toujours croissant de puissance et d'audace.
+
+L'ide fondamentale de Jsus fut, ds son premier jour, l'tablissement
+du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons dj
+dit, Jsus parat l'avoir entendu dans des sens trs-divers. Par
+moments, on le prendrait pour un chef dmocratique, voulant tout,
+simplement le rgne des pauvres et des dshrits. D'autres fois, le
+royaume de Dieu est l'accomplissement littral des visions
+apocalyptiques de Daniel et d'Hnoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu
+est le royaume des mes, et la dlivrance prochaine est la dlivrance
+par l'esprit. La rvolution voulue par Jsus est alors celle qui a eu
+lieu en ralit, l'tablissement d'un culte nouveau, plus pur que celui
+de Mose.--Toutes ces penses paraissent avoir exist la fois dans la
+conscience de Jsus. La premire, toutefois, celle d'une rvolution
+temporelle, ne parat pas l'avoir beaucoup arrt. Jsus ne regarda
+jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matriel comme
+valant la peine qu'il s'en occupt. Il n'eut aucune ambition extrieure.
+Quelquefois, par une consquence naturelle, sa grande importance
+religieuse tait sur le point de se changer en importance sociale. Des
+gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
+questions d'intrts. Jsus repoussait ces propositions avec fiert,
+presque comme des injures[770]. Plein de son idal cleste, il ne
+sortit jamais de sa ddaigneuse pauvret. Quant aux deux autres
+conceptions du royaume de Dieu, Jsus parat toujours les avoir gardes
+simultanment. S'il n'et t qu'un enthousiaste, gar par les
+apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il ft rest un
+sectaire obscur, infrieur ceux dont il suivait les ides. S'il n'et
+t qu'un puritain, une sorte de Channing ou de Vicaire Savoyard, il
+n'et obtenu sans contredit aucun succs. Les deux parties de son
+systme, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se
+sont appuyes l'une l'autre, et cet appui rciproque a fait son
+incomparable succs. Les premiers chrtiens sont des visionnaires,
+vivant dans un cercle d'ides que nous qualifierions de rveries; mais
+en mme temps ce sont les hros de la guerre sociale qui a abouti
+l'affranchissement de la conscience et l'tablissement d'une religion
+d'o le culte pur, annonc par le fondateur, finira la longue par
+sortir.
+
+Les ides apocalyptiques de Jsus, dans leur forme la plus complte,
+peuvent se rsumer ainsi:
+
+L'ordre actuel de l'humanit touche son terme. Ce terme sera une
+immense rvolution, une angoisse semblable aux douleurs de
+l'enfantement; une _palingnsie_ ou renaissance (selon le mot de
+Jsus lui-mme[771]), prcde de sombres calamits et annonce par
+d'tranges phnomnes[772]. Au grand jour, clatera dans le ciel le
+signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme
+celle du Sina, un grand orage dchirant la nue, un trait de feu
+jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparatra
+dans les nuages, revtu de gloire et de majest, au son des trompettes,
+entour d'anges. Ses disciples sigeront ct de lui sur des trnes.
+Les morts alors ressusciteront, et le Messie procdera au jugement[773].
+
+Dans ce jugement, les hommes seront partags en deux catgories, selon
+leurs oeuvres[774]. Les anges seront les excuteurs de la sentence[775].
+Les lus entreront dans un sjour dlicieux, qui leur a t prpar
+depuis le commencement du monde[776]; l ils s'assoiront, vtus de
+lumire, un festin prsid par Abraham[777], les patriarches et les
+prophtes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la
+_Ghenne_. La Ghenne tait la valle occidentale de Jrusalem. On y
+avait pratiqu diverses poques le culte du feu, et l'endroit tait
+devenu une sorte de cloaque. La Ghenne est donc dans la pense de Jsus
+une valle tnbreuse, obscne, pleine de feu. Les exclus du royaume y
+seront brls et rongs par les vers, en compagnie de Satan et de ses
+anges rebelles[779]. L, il y aura des pleurs et des grincements de
+dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle ferme, lumineuse
+l'intrieur, au milieu de ce monde de tnbres et de tourments[781].
+
+Ce nouvel ordre de choses sera ternel. Le paradis et la Ghenne
+n'auront pas de fin. Un abme infranchissable les spare l'un de
+l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis la droite de Dieu, prsidera
+cet tat dfinitif du monde et de l'humanit[783].
+
+Que tout cela ft pris la lettre par les disciples et par le matre
+lui-mme certains moments, c'est ce qui clate dans les crits du
+temps avec une vidence absolue. Si la premire gnration chrtienne a
+une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
+de finir[784] et que la grande rvlation[785] du Christ va bientt
+avoir lieu. Cette vive proclamation: Le temps est proche[786]! qui
+ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse rpt: Que celui
+qui a des oreilles entende[787]! sont les cris d'esprance et de
+ralliement de tout l'ge apostolique. Une expression syriaque _Maran
+atha_, Notre-Seigneur arrive[788]! devint une sorte de mot de passe
+que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
+et leurs esprances. L'Apocalypse, crite l'an 68 de notre re[789],
+fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' Ascension d'Isae[791]
+adopte un calcul fort approchant de celui-ci.
+
+Jsus n'alla jamais une telle prcision. Quand on l'interrogeait sur
+le temps de son avnement, il refusait toujours de rpondre; une fois
+mme il dclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Pre,
+qui ne l'a rvle ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment
+o l'on piait le royaume de Dieu avec une curiosit inquite tait
+justement celui o il ne viendrait pas[793]. Il rptait sans cesse que
+ce serait une surprise comme du temps de No et de Lot; qu'il fallait se
+tenir sur ses gardes, toujours prt partir; que chacun devait veiller
+et tenir sa lampe allume comme pour un cortge de noces, qui arrive
+l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la mme faon
+qu'un voleur, l'heure o l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il
+apparatrait comme un clair, courant d'un bout l'autre de
+l'horizon[796]. Mais ses dclarations sur la proximit de la catastrophe
+ne laissent lieu aucune quivoque[797]. La gnration prsente,
+disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de
+ceux qui sont ici prsents ne goteront pas la mort sans avoir vu le
+Fils de l'homme venir dans sa royaut[798]. Il reproche ceux qui ne
+croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du rgne futur.
+Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prvoyez qu'il fera
+beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempte.
+Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnatre
+les signes du temps[799]? Par une illusion commune tous les grands
+rformateurs, Jsus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il
+n'tait; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
+l'humanit; il s'imaginait raliser en un jour ce qui, dix-huit cents
+ans plus tard, ne devait pas encore tre achev.
+
+Ces dclarations si formelles proccuprent la famille chrtienne
+pendant prs de soixante-dix ans. Il tait admis que quelques-uns des
+disciples verraient le jour de la rvlation finale sans mourir
+auparavant. Jean en particulier tait considr comme tant de ce
+nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-tre
+tait-ce l une opinion tardive, produite vers la fin du premier sicle
+par l'ge avanc o Jean semble tre parvenu, cet ge ayant donn
+occasion de croire que Dieu voulait le garder indfiniment jusqu'au
+grand jour, afin de raliser la parole de Jsus. Quoi qu'il en soit,
+sa mort, la foi de plusieurs fut branle, et ses disciples donnrent
+la prdiction du Christ un sens plus adouci[801].
+
+En mme temps que Jsus admettait pleinement les croyances
+apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
+apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complment, ou plutt la
+condition, la rsurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons
+dj dit[802], tait encore assez neuve en Isral; une foule de gens ne
+la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle tait de foi pour
+les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
+messianiques[804]. Jsus l'accepta sans rserve, mais toujours dans le
+sens le plus idaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des
+ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jsus admet bien
+dans son royaume une pque nouvelle, une table et un vin nouveau[805];
+mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducens avaient ce
+sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
+conforme la vieille thologie. On se souvient que, selon les anciens
+sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaque
+avait consacr cette thorie patriarcale par une institution bizarre, le
+lvirat. Les Sadducens tiraient de l des consquences subtiles contre
+la rsurrection. Jsus y chappait en dclarant formellement que dans la
+vie ternelle la diffrence de sexe n'existerait plus, et que l'homme
+serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la
+rsurrection qu'aux justes[807], le chtiment des impies consistant
+mourir tout entiers et rester dans le nant[808]. Plus souvent,
+cependant, Jsus veut que la rsurrection s'applique aux mchants pour
+leur ternelle confusion[809].
+
+Rien, on le voit, dans toutes ces thories, n'tait absolument nouveau.
+Les vangiles et les crits des aptres ne contiennent gure, en fait de
+doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve dj dans Daniel[810],
+Hnoch[811], les Oracles Sibyllins[812] d'origine juive. Jsus
+accepta ces ides, gnralement rpandues chez ses contemporains. Il en
+fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
+points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre
+vritable pour l'tablir uniquement sur des principes aussi fragiles,
+aussi exposs recevoir des faits une foudroyante rfutation.
+
+Il est vident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-mme
+d'une faon littrale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant
+durer, la faisait crouler. Un ge d'homme tout au plus lui tait
+rserv. La foi de la premire gnration chrtienne s'explique; mais la
+foi de la seconde gnration ne s'explique plus. Aprs la mort de Jean,
+ou du dernier survivant quel qu'il ft du groupe qui avait vu le matre,
+la parole de celui-ci tait convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine
+de Jsus n'avait t que la croyance une prochaine fin du monde, elle
+dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
+sauve? La grande largeur des conceptions vangliques, laquelle a
+permis de trouver sous le mme symbole des doctrines appropries des
+tats intellectuels trs-divers. Le monde n'a point fini, comme Jsus
+l'avait annonc, comme ses disciples le croyaient. Mais il a t
+renouvel, et en un sens renouvel comme Jsus le voulait. C'est parce
+qu'elle tait double face que sa pense a t fconde. Sa chimre n'a
+pas eu le sort de tant d'autres qui ont travers l'esprit humain, parce
+qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grce une enveloppe
+fabuleuse, dans le sein de l'humanit, y a port des fruits ternels.
+
+Et ne dites pas que c'est l une interprtation bienveillante, imagine
+pour laver l'honneur de notre grand matre du cruel dmenti inflig
+ses rves par la ralit. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
+de l'esprit, qui fait chacun roi et prtre; ce royaume qui, comme le
+grain de snev, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les
+rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jsus l'a compris, l'a voulu,
+l'a fond. A ct de l'ide fausse, froide, impossible d'un avnement de
+parade, il a conu la relle cit de Dieu, la palingnsie vritable,
+le Sermon sur la montagne, l'apothose du faible, l'amour du peuple, le
+got du pauvre, la rhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et
+naf. Cette rhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par
+des traits qui dureront ternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il
+y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son esprance d'une apocalypse
+vaine, d'une venue grand triomphe sur les nues du ciel. Peut-tre
+tait-ce l l'erreur des autres plutt que la sienne, et s'il est vrai
+que lui-mme ait partag l'illusion de tous, qu'importe, puisque son
+rve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte
+laquelle sans cela peut-tre il et t ingal?
+
+Il faut donc maintenir plusieurs sens la cit divine conue par Jsus.
+Si son unique pense et t que la fin des temps tait proche et qu'il
+fallait s'y prparer, il n'et pas dpass Jean-Baptiste. Renoncer un
+monde prs de crouler, se dtacher peu peu de la vie prsente, aspirer
+au rgne qui allait venir, tel et t le dernier mot de sa prdication.
+L'enseignement de Jsus eut toujours une bien plus large porte. Il se
+proposa de crer un tat nouveau de l'humanit, et non pas seulement de
+prparer la fin de celui qui existe. lie ou Jrmie, reparaissant pour
+disposer les hommes aux crises suprmes, n'eussent point prch comme
+lui. Cela est si vrai que cette morale prtendue des derniers jours
+s'est trouve tre la morale ternelle, celle qui a sauv l'humanit.
+Jsus lui-mme, dans beaucoup de cas, se sert de manires de parler qui
+ne rentrent pas du tout dans la thorie apocalyptique. Souvent il
+dclare que le royaume de Dieu est dj commenc, que tout homme le
+porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun
+le cre sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de
+Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui
+qui existe, le rgne de la justice, que le fidle, selon sa mesure, doit
+contribuer a fonder, ou encore la libert de l'me, quelque chose
+d'analogue la dlivrance bouddhique, fruit du dtachement. Ces
+vrits, qui sont pour nous purement abstraites, taient pour Jsus des
+ralits vivantes. Tout est dans sa pense concret et substantiel: Jsus
+est l'homme qui a cru le plus nergiquement la ralit de l'idal.
+
+En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jsus sut ainsi en
+faire de hautes vrits, grce de fconds malentendus. Son royaume de
+Dieu, c'tait sans doute la prochaine apocalypse qui allait se drouler
+dans le ciel. Mais c'tait encore, et probablement c'tait surtout le
+royaume de l'me, cr par la libert et par le sentiment filial que
+l'homme vertueux ressent sur le sein de son Pre. C'tait la religion
+pure, sans pratiques, sans temple, sans prtre; c'tait le jugement
+moral du monde dcern la conscience de l'homme juste et au bras du
+peuple. Voil ce qui tait fait pour vivre, voil ce qui a vcu. Quand,
+au bout d'un sicle de vaine attente, l'esprance matrialiste d'une
+prochaine fin du monde s'est puise, le vrai royaume de Dieu se dgage.
+De complaisantes explications jettent un voile sur le rgne rel qui ne
+veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
+Nouveau Testament[816], tant trop formellement entache de l'ide d'une
+catastrophe immdiate, est rejete sur un second plan, tenue pour
+inintelligible, torture de mille manires et presque repousse. Au
+moins, en ajourne-t-on l'accomplissement un avenir indfini. Quelques
+pauvres attards qui gardent encore, en pleine poque rflchie, les
+esprances des premiers disciples deviennent des hrtiques (bionites,
+Millnaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanit
+avait pass un autre royaume de Dieu. La part de vrit contenue dans
+la pense de Jsus l'avait emport sur la chimre qui l'obscurcissait.
+
+Ne mprisons pas cependant cette chimre, qui a t l'corce grossire
+de la bulbe sacre dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel,
+cette poursuite sans fin d'une cit de Dieu, qui a toujours proccup
+le christianisme dans sa longue carrire, a t le principe du grand
+instinct d'avenir qui a anim tous les rformateurs, disciples obstins
+de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de
+nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une socit parfaite a t
+la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
+chrtien un athlte en lutte contre le prsent. L'ide du royaume de
+Dieu et l'Apocalypse, qui en est la complte image, sont ainsi, en un
+sens, l'expression la plus leve et la plus potique du progrs humain.
+Certes, il devait aussi en sortir de grands garements. Suspendue comme
+une menace permanente au-dessus de l'humanit, la fin du monde, par les
+effrois priodiques qu'elle causa durant des sicles, nuisit beaucoup
+tout dveloppement profane. La socit n'tant plus sre de son
+existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
+basse humilit, qui rendent le moyen ge si infrieur aux temps antiques
+et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'tait, d'ailleurs,
+opr dans la manire d'envisager la venue du Christ. La premire fois
+qu'on annona l'humanit que sa plante allait finir, comme l'enfant
+qui accueille la mort avec un sourire, elle prouva le plus vif accs de
+joie qu'elle et jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'tait
+attach la vie. Le jour de grce, si longtemps attendu par les mes
+pures de Galile, tait devenu pour ces sicles de fer un jour de
+colre: _Dies ir, dies illa!_ Mais, au sein mme de la barbarie, l'ide
+du royaume de Dieu resta fconde. Malgr l'glise fodale, des sectes,
+des ordres religieux, de saints personnages continurent de protester,
+au nom de l'vangile, contre l'iniquit du monde. De nos jours mme,
+jours troubls o Jsus n'a pas de plus authentiques continuateurs que
+ceux qui semblent le rpudier, les rves d'organisation idale de la
+socit, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes
+chrtiennes primitives, ne sont en un sens que l'panouissement de la
+mme ide, une des branches de cet arbre immense o germe toute pense
+d'avenir, et dont le royaume de Dieu sera ternellement la tige et la
+racine. Toutes les rvolutions sociales de l'humanit seront entes sur
+ce mot-l. Mais entaches d'un grossier matrialisme, aspirant
+l'impossible, c'est--dire fonder l'universel bonheur sur des mesures
+politiques et conomiques, les tentatives socialistes de notre temps
+resteront infcondes, jusqu' ce qu'elles prennent pour rgle le
+vritable esprit de Jsus, je veux dire l'idalisme absolu, ce principe
+que pour possder la terre il faut y renoncer.
+
+Le mot de royaume de Dieu exprime, d'un autre ct, avec un rare
+bonheur, le besoin qu'prouve l'me d'un supplment de destine, d'une
+compensation la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas concevoir
+l'homme comme un compos de deux substances, et qui trouvent le dogme
+diste de l'immortalit de l'me en contradiction avec la physiologie,
+aiment se reposer dans l'esprance d'une rparation finale, qui sous
+une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait
+si le dernier terme du progrs, dans des millions de sicles, n'amnera
+pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
+rveil de tout ce qui a vcu? Un sommeil d'un million d'annes n'est pas
+plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothse,
+aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sr que
+l'humanit morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment
+de l'honnte pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-l la figure
+idale de Jsus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru
+la vertu, de l'homme goste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori
+de Jsus reste donc plein d'une ternelle beaut. Une sorte de
+divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
+embrassant la fois divers ordres de vrits.
+
+
+NOTES:
+
+[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le systme de Jean, d'aprs
+lequel la vie publique de Jsus dura trois ans. Les synoptiques, au
+contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.
+
+[770] Luc, XII, 13-14.
+
+[771] Matth., XIX, 28.
+
+[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22.
+et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin
+des temps prte ici Jsus par les synoptiques renferme beaucoup de
+traits qui se rapportent au sige de Jrusalem. Luc crivait quelque
+temps aprs ce sige (XXI, 9,20, 24). La rdaction de Matthieu au
+contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du
+sige ou trs-peu aprs. Nul doute, cependant, que Jsus n'annont de
+grandes terreurs comme devant prcder sa rapparition. Ces terreurs
+taient une partie intgrante de toutes les apocalypses juives.
+_Hnoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_.,
+III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
+Daniel aussi, le rgne des Saints ne viendra qu'aprs que la dsolation
+aura t son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27;
+XII, 1).
+
+[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et
+suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess.,
+IV, 45 et suiv.
+
+[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.
+
+[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.
+
+[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.
+
+[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22;
+XXII, 30.
+
+[778] Luc, XIII, 23 et suiv.
+
+[779] Matth., XXV, 41. L'ide de la chute des anges, si dveloppe dans
+le Livre d'Hnoch, tait universellement admise dans le cercle de Jsus.
+ptre de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribue saint Pierre, II, 4, 11;
+_Apoc_., XII, 9; vang. de Jean, VIII, 44.
+
+[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV,
+51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.
+
+[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III,
+viii, 5.
+
+[782] Luc, XVI, 28.
+
+[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.
+
+[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess.,
+III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II
+Tim., IV, 1; Tit., II, 13; ptre de Jacques, V, 3, 8; ptre de Jude,
+18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entire, et en
+particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
+IVe livre d'Esdras, IV, 26.
+
+[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre,
+I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.
+
+[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.
+
+[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII,
+8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.
+
+[788] I Cor., XVI, 22.
+
+[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixime empereur que l'auteur donne
+comme rgnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Nron,
+dont le nom est donn en chiffres (XIII, 18).
+
+[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.
+
+[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).
+
+[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.
+
+[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhdrin_, 97 _a_.
+
+[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35
+et suiv.; XVII, 20 et suiv.
+
+[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.
+
+[796] Luc, XVII, 24.
+
+[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc,
+XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.
+
+[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX,
+27; XXI, 32.
+
+[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.
+
+[800] Jean, XXI, 22-23.
+
+[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrime vangile est une
+addition, comme le prouve la clausule finale de la rdaction primitive,
+qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque
+contemporaine de la publication mme dudit vangile.
+
+[802] Ci-dessus, p. 54-55.
+
+[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.
+
+[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46;
+XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II,
+VIII, 14; III, viii, 5.
+
+[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.
+
+[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; vangile bionite dit
+des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom.,
+Epist. II, 12.
+
+[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I
+Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.
+
+[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.
+
+[809] Matth., XXV, 32 et suiv.
+
+[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.
+
+[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.
+
+[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.
+
+[813] Ces angoisses de la conscience chrtienne se traduisent avec
+navet dans la IIe ptre attribue saint Pierre III, 8 et suiv.
+
+[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20,
+21 et suiv.
+
+[815] Voir surtout Marc, XII, 34.
+
+[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.
+
+[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grgoire de Tours son
+_Histoire ecclsiastique des Francs_, et les nombreux actes de la
+premire moiti du moyen ge commenant par la formule A l'approche du
+soir du monde...
+
+[818] I Cor., XV, 52.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+INSTITUTIONS DE JSUS.
+
+
+Ce qui prouve bien, du reste, que Jsus ne s'absorba jamais entirement
+dans ses ides apocalyptiques, c'est qu'au temps mme o il en tait le
+plus proccup, il jette avec une rare sret de vues les bases d'une
+glise destine durer. Il n'est gure possible de douter qu'il n'ait
+lui-mme choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence
+les aptres ou les douze, puisqu'au lendemain de sa mort on les
+trouve formant un corps et remplissant par lection les vides qui se
+produisaient dans leur sein[819]. C'taient les deux fils de Jonas, les
+deux fils de Zbde, Jacques, fils de Clophas, Philippe, Nathanal
+bar-Tolma, Thomas, Lvi, fils d'Alphe ou Matthieu, Simon le zlote,
+Thadde ou Lebbe, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'ide des
+douze tribus d'Isral ne fut pas trangre au choix de ce nombre[821].
+Les douze, en tout cas, formaient un groupe de disciples privilgis,
+o Pierre gardait sa primaut toute fraternelle[822], et auquel Jsus
+confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentt le collge
+sacerdotal rgulirement organis; les listes des douze qui nous ont
+t conserves prsentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions;
+deux ou trois de ceux qui y figurent restrent compltement obscurs.
+Deux au moins, Pierre et Philippe[823], taient maris et avaient des
+enfants.
+
+Jsus gardait videmment pour les douze des secrets, qu'il leur
+dfendait de communiquer tous[824]. Il semble parfois que son plan
+tait d'entourer sa personne de quelque mystre, de rejeter les grandes
+preuves aprs sa mort, de ne se rvler compltement qu' ses disciples,
+confiant ceux-ci le soin de le dmontrer plus tard au monde[825]. Ce
+que je vous dis dans l'ombre, prchez-le au grand jour; ce que je vous
+dis l'oreille, proclamez-le sur les toits. Cela lui pargnait les
+dclarations trop prcises et crait une sorte d'intermdiaire entre
+l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
+aptres des enseignements rservs, et qu'il leur dveloppait plusieurs
+paraboles, dont il laissait le sens indcis pour le vulgaire[826]. Un
+tour nigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des ides
+taient la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par
+les sentences du _Pirk Aboth_. Jsus expliquait ses intimes ce que
+ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dgageait
+pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
+l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir t
+soigneusement conserves[828].
+
+Ds le vivant de Jsus, les aptres prchrent[829], mais sans jamais
+beaucoup s'carter de lui. Leur prdication, du reste, se bornait
+annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de
+ville en ville, recevant l'hospitalit, ou pour mieux dire la prenant
+d'eux-mmes selon l'usage. L'hte, en Orient, a beaucoup d'autorit; il
+est suprieur au matre de la maison; celui-ci a en lui la plus grande
+confiance. Cette prdication du foyer est excellente pour la propagation
+des doctrines nouvelles. On communique le trsor cach; on paye ainsi ce
+que l'on reoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison
+est touche, convertie. Otez l'hospitalit orientale, la propagation du
+christianisme serait impossible expliquer. Jsus, qui tenait fort aux
+bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples ne se faire aucun
+scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement dj aboli
+dans les grandes villes o il y avait des htelleries[831]. L'ouvrier,
+disait-il, est digne de son salaire. Une fois installs chez quelqu'un,
+ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
+que durait leur mission.
+
+Jsus dsirait qu' son exemple les messagers de la bonne nouvelle
+rendissent leur prdication aimable par des manires bienveillantes et
+polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
+_selm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hsitaient, le _selm_ tant
+alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
+qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. Ne craignez
+rien, disait Jsus; si personne dans la maison n'est digne de votre
+_selm_, il reviendra vous[832]. Quelquefois, en effet, les aptres
+du royaume de Dieu taient mal reus, et venaient se plaindre Jsus,
+qui cherchait d'ordinaire les calmer. Quelques-uns, persuads de la
+toute-puissance de leur matre, taient blesss de cette longanimit.
+Les fils de Zbde voulaient qu'il appelt le feu du ciel sur les
+villes inhospitalires[833]. Jsus accueillait leurs emportements avec
+sa fine ironie, et les arrtait par ce mot: Je ne suis pas venu perdre
+les mes, mais les sauver.
+
+Il cherchait de toute manire tablir en principe que ses aptres
+c'tait lui-mme[834]. On croyait qu'il leur avait communiqu ses vertus
+merveilleuses. Ils chassaient les dmons, prophtisaient, et formaient
+une cole d'exorcistes renomms[835], bien que certains cas fussent
+au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des gurisons, soit
+par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des
+procds fondamentaux de la mdecine orientale. Enfin, comme les
+psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunment des
+breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'loigne de Jsus, cette
+thurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux
+qu'elle ne ft de droit commun dans l'glise primitive, et qu'elle ne
+figurt en premire ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des
+charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitrent ce mouvement de
+crdulit populaire. Ds le vivant de Jsus, plusieurs, sans tre ses
+disciples, chassaient les dmons en son nom. Les vrais disciples en
+taient fort blesss et cherchaient les empcher. Jsus, qui voyait en
+cela un hommage sa renomme, ne se montrait pas pour eux bien
+svre[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs taient en
+quelque sorte passs en mtier. Poussant jusqu'au bout la logique de
+l'absurde, certaines gens chassaient les dmons par Belzbub[841],
+prince des dmons. On se figurait que ce souverain des lgions
+infernales devait avoir toute autorit sur ses subordonns, et qu'en
+agissant par lui on tait sr de faire fuir l'esprit intrus[842].
+Quelques-uns cherchaient mme acheter des disciples de Jsus le secret
+des pouvoirs miraculeux qui leur avaient t confrs[843].
+
+Un germe d'glise commenait ds lors paratre. Cette ide fconde du
+pouvoir des hommes runis (_ecclesia_) semble bien une ide de Jsus.
+Plein de sa doctrine tout idaliste, que ce qui fait la prsence des
+mes, c'est l'union par l'amour, il dclarait que, toutes les fois que
+quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
+Il confie l'glise le droit de lier et dlier (c'est--dire de rendre
+certaines choses licites ou illicites), de remettre les pchs, de
+rprimander, d'avertir avec autorit, de prier avec certitude d'tre
+exauc[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient t
+prtes au matre, afin de donner une base l'autorit collective par
+laquelle on chercha plus tard remplacer la sienne. En tout cas, ce ne
+fut qu'aprs sa mort que l'on vit se constituer des glises
+particulires, et encore cette premire constitution se fit-elle
+purement et simplement sur le modle des synagogues. Plusieurs
+personnages qui avaient beaucoup aim Jsus et fond sur lui de grandes
+esprances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
+Nicodme, n'entrrent pas, ce semble, dans ces glises, et s'en tinrent
+au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gard de lui.
+
+Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jsus, d'une morale
+applique ni d'un droit canonique tant soit peu dfini. Une seule fois,
+sur le mariage, il se prononce avec nettet et dfend le divorce[845].
+Nulle thologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le
+Pre, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinit et
+l'Incarnation, mais qui restaient encore l'tat d'images
+indtermines. Les derniers livres du canon juif connaissent dj le
+Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifie avec la
+Sagesse ou le Verbe[847]. Jsus insista sur ce point[848], et annona
+ses disciples un baptme par le feu et l'esprit[849], bien prfrable
+celui de Jean, baptme que ceux-ci crurent un jour recevoir, aprs la
+mort de Jsus, sous la forme d'un grand vent et de mches de feu[850].
+L'Esprit Saint ainsi envoy par le Pre leur enseignera toute vrit, et
+rendra tmoignage celles que Jsus lui-mme a promulgues[851]. Jsus,
+pour dsigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le
+syro-chaldaque avait emprunt au grec ([Greek: parachltos]), et qui
+parat avoir eu dans son esprit la nuance d' avocat[852],
+conseiller[853], et parfois celle d'interprte des vrits clestes,
+de docteur charg de rvler aux hommes les mystres encore
+cachs[854]. Lui-mme s'envisage pour ses disciples comme un
+_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra aprs sa mort ne fera que le
+remplacer. C'tait ici une application du procd que la thologie juive
+et la thologie chrtienne allaient suivre durant des sicles, et qui
+devait produire toute une srie d'assesseurs divins, le _Mtatrne_, le
+_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la
+Cabbale. Seulement, dans le judasme, ces crations devaient rester des
+spculations particulires et libres, tandis que dans le christianisme,
+ partir du IVe sicle, elles devaient former l'essence mme de
+l'orthodoxie et du dogme universel.
+
+Inutile de faire observer combien l'ide d'un livre religieux,
+renfermant un code et des articles de foi, tait loigne de la pense
+de Jsus. Non-seulement il n'crivit pas, mais il tait contraire
+l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrs. On se
+croyait la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait
+mettre le sceau sur la Loi et les prophtes, non promulguer des textes
+nouveaux. Aussi, l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le
+seul livre rvl du christianisme naissant, tous les autres crits de
+l'ge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
+nullement la prtention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les
+vangiles eurent d'abord un caractre tout priv et une autorit bien
+moindre que la tradition[856].
+
+La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,
+quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions
+font remonter jusqu' Jsus. Une des ides favorites du matre, c'est
+qu'il tait le pain nouveau, pain trs-suprieur la manne et dont
+l'humanit allait vivre. Cette ide, germe de l'Eucharistie, prenait
+quelquefois dans sa bouche des formes singulirement concrtes. Une fois
+surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, un
+mouvement hardi, qui lui cota plusieurs de ses disciples. Oui, oui, je
+vous le dis, ce n'est pas Mose, c'est mon Pre qui vous a donn le pain
+du ciel[857]. Et il ajoutait: C'est moi qui suis le pain de vie; celui
+qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
+jamais soif[858]. Ces paroles excitrent un vif murmure: Qu'entend-il,
+se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas l
+Jsus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le pre et la mre?
+Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel? Et Jsus insistant
+avec plus de force encore: Je suis le pain de vie; vos pres ont mang
+la manne dans le dsert et sont morts. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le
+pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra ternellement; et
+le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859]. Le
+scandale fut au comble: Comment peut-il donner sa chair manger?
+Jsus renchrissant encore: Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la
+chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
+point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
+en possession de la vie ternelle, et je le ressusciterai au dernier
+jour. Car ma chair est vritablement une nourriture, et mon sang est
+vritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon
+sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Pre qui m'a
+envoy, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est
+descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pres ont
+mange et qui ne les a pas empochs de mourir; celui qui mangera ce pain
+vivra ternellement. Une telle obstination dans le paradoxe rvolta
+plusieurs disciples, qui cessrent de le frquenter. Jsus ne se
+rtracta pas; il ajouta seulement: C'est l'esprit qui vivifie. La chair
+ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie. Les
+douze restrent fidles, malgr cette prdication bizarre. Ce fut pour
+Cphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dvouement et de
+proclamer une fois de plus: Tu es le Christ, fils de Dieu.
+
+Il est probable que ds lors, dans les repas communs de la secte,
+s'tait tabli quelque usage auquel se rapportait le discours si mal
+accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
+ ce sujet sont fort divergentes et probablement incompltes dessein.
+Les vangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant
+servi de base au rite mystrieux, et ils le placent la dernire Cne.
+Jean, qui justement nous a conserv l'incident de la synagogue de
+Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernire
+Cne fort au long. Ailleurs, nous voyons Jsus reconnu la fraction du
+pain[860], comme si ce geste et t pour ceux qui l'avaient frquent
+le plus caractristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous
+laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples tait celle
+de prsident d'un banquet mystique, tenant le pain, le bnissant, le
+rompant et le prsentant aux assistants[861]. Il est probable que
+c'tait l une de ses habitudes, et qu' ce moment il tait
+particulirement aimable et attendri. Une circonstance matrielle, la
+prsence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite
+prit naissance sur le bord du lac de Tibriade[862]), fut elle-mme
+presque sacramentelle et devint une partie ncessaire des images qu'on
+se fit du festin sacr[863].
+
+Les repas taient devenus dans la communaut naissante un des moments
+les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le matre parlait
+chacun et entretenait une conversation pleine de gaiet et de charme.
+Jsus aimait cet instant et se plaisait voir sa famille spirituelle
+ainsi groupe autour de lui[864]. La participation au mme pain tait
+considre comme une sorte de communion, de lien rciproque. Le matre
+usait cet gard de termes extrmement nergiques, qui furent pris plus
+tard avec une littralit effrne. Jsus est la fois trs-idaliste
+dans les conceptions et trs-matrialiste dans l'expression. Voulant
+rendre cette pense que le croyant ne vit que de lui, que tout entier
+(corps, sang et me) il tait la vie du vrai fidle, il disait ses
+disciples: Je suis votre nourriture, phrase qui, tourne en style
+figur, devenait: Ma chair est votre pain, mon sang est votre
+breuvage. Puis, les habitudes de langage de Jsus, toujours fortement
+substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
+l'aliment, il disait: Me voici; tenant le pain: Ceci est mon corps;
+tenant le vin: Ceci est mon sang; toutes manires de parler qui
+taient l'quivalent de: Je suis votre nourriture.
+
+Ce rite mystrieux obtint du vivant de Jsus une grande importance. Il
+tait probablement tabli assez longtemps avant le dernier voyage
+Jrusalem, et il fut le rsultat d'une doctrine gnrale bien plus que
+d'un acte dtermin. Aprs la mort de Jsus, il devint le grand symbole
+de la communion chrtienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de
+la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'tablissement. On voulut voir dans
+la conscration du pain et du vin un mmorial d'adieu que Jsus, au
+moment de quitter la vie, aurait laiss ses disciples[866]. On
+retrouva Jsus lui-mme dans ce sacrement. L'ide toute spirituelle de
+la prsence des mes, qui tait l'une des plus familires au matre, qui
+lui faisait dire, par exemple, qu'il tait de sa personne au milieu de
+ses disciples[867] quand ils taient runis en son nom, rendait cela
+facilement admissible. Jsus, nous l'avons dj dit[868], n'eut jamais
+une notion bien arrte de ce qui fait l'individualit. Au degr
+d'exaltation o il tait parvenu, l'ide chez lui primait tout un tel
+point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on
+vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas t
+un[869]? Ses disciples adoptrent le mme langage. Ceux qui, durant des
+annes, avaient vcu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le
+calice entre ses mains saintes et vnrables[870], et s'offrant
+lui-mme eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la
+vraie Pque, l'ancienne ayant t abroge par son sang. Impossible de
+traduire dans notre idiome essentiellement dtermin, o la distinction
+rigoureuse du sens propre et de la mtaphore doit toujours tre faite,
+des habitudes de style dont le caractre essentiel est de prter la
+mtaphore, ou pour mieux dire l'ide, une pleine ralit.
+
+
+NOTES:
+
+[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.
+
+[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et
+suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39.
+
+[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.
+
+[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.
+
+[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,
+Polycrate et Clment d'Alexandrie, cits par Eusbe, _Hist. eccl.,_ III,
+30, 31, 39; V, 24.
+
+[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.
+
+[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et
+suiv.; Jean, XIV, 22.
+
+[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33
+et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.
+
+[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.
+
+[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.
+
+[829] Luc, IX, 6.
+
+[830] Luc, X, 11.
+
+[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a pass dans toutes les langues de
+l'Orient smitique pour dsigner une htellerie.
+
+[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.
+Comp. IIe ptre de Jean, 10-11.
+
+[833] Luc, IX, 52 et suiv.
+
+[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;
+Jean, XIII, 20.
+
+[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.
+
+[836] Matth., XVII, 18-19.
+
+[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.
+
+[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.
+
+[839] Marc, XVI, 20.
+
+[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.
+
+[841] Ancien dieu des Philistins, transform par les Juifs en dmon.
+
+[842] Matth., XII, 24 et suiv.
+
+[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.
+
+[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.
+
+[845] Matth., IX, 3 et suiv.
+
+[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.
+
+[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;
+XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.
+
+[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.
+
+[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;
+_Act_., I, 5, 8; X, 47.
+
+[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.
+
+[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.
+
+[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatgoros]),
+l'accusateur.
+
+[853] Jean, XIV, 16; I ptre de Jean, II, 1.
+
+[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi
+opificio_, 6.
+
+[855] Jean, XV, 16. Comp. l'ptre prcite, _l. c_.
+
+[856] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39.
+
+[857] Jean, VI, 32 et suiv.
+
+[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,
+dans Jean, IV, 10 et suiv.
+
+[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style
+propre Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote
+rapporte au chapitre VI du quatrime vangile ne saurait cependant tre
+dnue de ralit historique.
+
+[860] Luc, XXIV, 30,35.
+
+[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.
+
+[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,
+VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et
+suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibriade est le seul endroit
+de la Palestine o le poisson forme une partie considrable de
+l'alimentation.
+
+[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles
+reprsentations de la Cne rapportes ou rectifies par M. de Rossi dans
+sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom
+Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme
+le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus
+ancienne sur le rle du poisson dans les repas vangliques.
+
+[864] Luc, XXII, 15.
+
+[865] _Act._, II, 42, 46.
+
+[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.
+
+[867] Matth., XVIII, 20.
+
+[868] V. ci-dessus, p. 244.
+
+[869] Jean, XII entier.
+
+[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.
+
+
+Il est clair qu'une telle socit religieuse, fonde uniquement sur
+l'attente du royaume de Dieu, devait tre en elle-mme fort incomplte.
+La premire gnration chrtienne vcut tout entire d'attente et de
+rve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile
+tout ce qui ne sert qu' continuer le monde. La proprit tait
+interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme la terre, tout ce qui le
+dtourne du ciel devait tre fui. Quoique plusieurs disciples fussent
+maris, on ne se mariait plus, ce semble, ds qu'on entrait dans la
+secte[872]. Le clibat tait hautement prfr; dans le mariage mme, la
+continence tait recommande[873]. Un moment, le matre semble
+approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il
+tait en cela consquent avec son principe: Si ta main ou ton pied
+t'est une occasion de pch, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il
+vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie ternelle, que
+d'tre jet avec tes deux pieds et tes deux mains dans la ghenne. Si
+ton oeil t'est une occasion de pch, arrache-le et jette-le loin de
+toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie ternelle que d'avoir
+ses deux yeux, et d'tre jet dans la ghenne[875]. La cessation de la
+gnration fut souvent considre comme le signe et la condition du
+royaume de Dieu[876].
+
+Jamais, on le voit, cette glise primitive n'et form une socit
+durable, sans la grande varit des germes dposs par Jsus dans son
+enseignement. Il faudra plus d'un sicle encore pour que la vraie glise
+chrtienne, celle qui a converti le monde, se dgage de cette petite
+secte des saints du dernier jour, et devienne un cadre applicable
+la socit humaine tout entire. La mme chose, du reste, eut lieu dans
+le bouddhisme, qui ne fut fond d'abord que pour des moines. La mme
+chose ft arrive dans l'ordre de saint Franois, si cet ordre avait
+russi dans sa prtention de devenir la rgle de la socit humaine tout
+entire. Nes l'tat d'utopies, russissant par leur exagration mme,
+les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde
+qu' condition de se modifier profondment et de laisser tomber leurs
+excs. Jsus ne dpassa pas cette premire priode toute monacale, o
+l'on croit pouvoir impunment tenter l'impossible. Il ne fit aucune
+concession la ncessit. Il prcha hardiment la guerre la nature, la
+totale rupture avec le sang. En vrit, je vous le dclare, disait-il,
+quiconque aura quitt sa maison, sa femme, ses frres, ses parents, ses
+enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
+dans le monde venir, la vie ternelle[877].
+
+Les instructions que Jsus est cens avoir donnes ses disciples
+respirent la mme exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,
+lui qui se contente parfois de demi-adhsions[879], est pour les siens
+d'une rigueur extrme. Il ne voulait pas d'-peu-prs. On dirait un
+Ordre constitu par les rgles les plus austres. Fidle sa pense
+que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jsus exige
+de ses associs un entier dtachement de la terre, un dvouement absolu
+ son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de
+route, pas mme une besace, ni un vtement de rechange. Ils doivent
+pratiquer la pauvret absolue, vivre d'aumnes et d'hospitalit. Ce que
+vous avez reu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],
+disait-il en son beau langage. Arrts, traduits devant les juges,
+qu'ils ne prparent pas leur dfense; l'avocat cleste, le _Peraklit_,
+leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Pre leur enverra d'en haut
+son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
+de leurs penses, leur guide travers le monde[881]. Chasss d'une
+ville, qu'ils secouent sur elle la poussire de leurs souliers, en lui
+donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse allguer son ignorance,
+de la proximit du royaume de Dieu. Avant que vous ayez puis,
+ajoutait-il, les villes d'Isral, le Fils de l'homme apparatra.
+
+Une ardeur trange anime tous ces discours, qui peuvent tre en partie
+la cration de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui mme en ce
+cas viennent indirectement de Jsus, puisqu'un tel enthousiasme tait
+son oeuvre. Jsus annonce ceux qui veulent le suivre de grandes
+perscutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des
+agneaux au milieu des loups. Ils seront flagells dans les synagogues,
+trans en prison. Le frre sera livr par son frre, le fils par son
+pre. Quand on les perscute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.
+Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son matre, ni le serviteur
+plus que son patron. Ne craignez point ceux qui tent la vie du corps,
+et qui ne peuvent rien sur l'me. On a deux passereaux pour une obole,
+et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
+Pre. Les cheveux de votre tte sont compts. Ne craignez rien; vous
+valez beaucoup de passereaux[883].--Quiconque, disait-il encore, me
+confessera devant les hommes, je le reconnatrai devant mon Pre; mais
+quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
+les anges, quand je viendrai entour de la gloire de mon Pre, qui est
+aux deux[884].
+
+Dans ces accs de rigueur, il allait jusqu' supprimer la chair. Ses
+exigences n'avaient plus de bornes. Mprisant les saines limites de la
+nature de l'homme, il voulait qu'on n'existt que pour lui, qu'on
+n'aimt que lui seul. Si quelqu'un vient moi, disait-il, et ne hait
+pas son pre, sa mre, sa femme, ses enfants, ses frres, ses soeurs, et
+mme sa propre vie, il ne peut tre mon disciple[885].--Si quelqu'un
+ne renonce pas tout ce qu'il possde, il ne peut tre mon
+disciple[886]. Quelque chose de plus qu'humain et d'trange se mlait
+alors a ses paroles; c'tait comme un feu dvorant la vie , sa racine,
+et rduisant tout un affreux dsert. Le sentiment pre et triste de
+dgot pour le monde, d'abngation outre, qui caractrise la perfection
+chrtienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des
+premiers jours, mais le gant sombre qu'une sorte de pressentiment
+grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanit. On dirait que, dans
+ces moments de guerre contre les besoins les plus lgitimes du coeur,
+il avait oubli le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.
+Dpassant toute mesure, il osait dire: Si quelqu'un veut tre mon
+disciple, qu'il renonce lui-mme et me suive! Celui qui aime son pre
+et sa mre plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils
+ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir la vie, c'est
+se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se
+sauver. Que sert un homme de gagner le monde entier et de se perdre
+lui-mme[887]? Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
+accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
+caractre en l'exagrant, peignaient bien ce dfi jet la nature. Il
+dit un homme: Suis--moi!--Seigneur, lui rpond cet homme,
+laisse-moi d'abord aller ensevelir mon pre. Jsus reprend: Laisse les
+morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le rgne de Dieu.--Un
+autre lui dit: Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
+d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison. Jsus lui rpond:
+Celui qui met la main la charrue et regarde derrire lui, n'est pas
+fait pour le royaume de Dieu[888]. Une assurance extraordinaire, et
+parfois des accents de singulire douceur, renversant toutes nos ides,
+faisaient passer ces exagrations. Venez moi, criait-il, vous tous
+qui tes fatigus et chargs, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur
+vos paules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et
+vous trouverez le repos de vos mes; car mon joug est doux, et mon
+fardeau lger[889].
+
+Un grand danger rsultait pour l'avenir de cette morale exalte,
+exprime dans un langage hyperbolique et d'une effrayante nergie. A
+force de dtacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrtien
+sera lou d'tre mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ
+qu'il rsiste son pre et combat sa patrie. La cit antique, la
+rpublique, mre de tous, l'tat, loi commune de tous, sont constitus
+en hostilit avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de thocratie est
+introduit dans le monde.
+
+Une autre consquence se laisse ds prsent entrevoir. Transporte
+dans un tat calme et au sein d'une socit rassure sur sa propre
+dure, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler
+impossible. L'vangile tait ainsi destin devenir pour les chrtiens
+une utopie, que bien peu s'inquiteraient de raliser. Ces foudroyantes
+maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
+encourag par le clerg lui-mme; l'homme vanglique sera un homme
+dangereux. De tous les humains le plus intress, le plus orgueilleux,
+le plus dur, le plus attach la terre, un Louis XIV, par exemple,
+devait trouver des prtres pour lui persuader, en dpit de l'vangile,
+qu'il tait chrtien. Mais toujours aussi des Saints devaient se
+rencontrer pour prendre la lettre les sublimes paradoxes de Jsus. La
+perfection tant place en dehors des conditions ordinaires de la
+socit, la vie vanglique complte ne pouvant tre mene que hors du
+monde, le principe de l'asctisme et de l'tat monacal tait pos. Les
+socits chrtiennes auront deux rgles morales, l'une mdiocrement
+hroque pour le commun des hommes, l'autre exalte jusqu' l'excs pour
+l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti des
+rgles qui ont la prtention de raliser l'idal vanglique. Il est
+certain que cet idal, ne ft-ce que par l'obligation du clibat et de
+la pauvret, ne pouvait tre de droit commun. Le moine est ainsi, en un
+sens, le seul vrai chrtien. Le bon sens vulgaire se rvolte devant ces
+excs; l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de
+l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
+des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanit, il faut lui
+demander plus. L'immense progrs moral d l'vangile vient de ses
+exagrations. C'est par l, qu'il a t, comme le stocisme, mais avec
+infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
+sont en l'homme, un monument lev la puissance de la volont.
+
+On imagine sans peine que pour Jsus, l'heure o nous sommes arrivs,
+tout ce qui n'tait pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il
+tait, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,
+l'amiti, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il
+avait fait ds lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tent de
+croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
+il conut de propos dlibr le dessein de se faire tuer[890]. D'autres
+fois (quoiqu'une telle pense n'ait t rige en dogme que plus tard),
+la mort se prsente lui comme un sacrifice, destin apaiser son Pre
+et sauver les hommes[891]. Un got singulier de perscution et de
+supplices[892] le pntrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
+second baptme dont il devait tre baign, et il semblait possd d'une
+hte trange d'aller au-devant de ce baptme qui seul pouvait tancher
+sa soif[893].
+
+La grandeur de ses vues sur l'avenir tait par moments surprenante. Il
+ne se dissimulait pas l'pouvantable orage qu'il allait soulever dans le
+monde. Vous croyez peut-tre, disait-il avec hardiesse et beaut, que
+je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le
+glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
+deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
+pre, entre la fille et la mre, entre la bru et la belle-mre.
+Dsormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].--Je suis
+venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brle
+dj[895]!--On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
+l'heure viendra o, en vous tuant, on croira rendre un culte
+Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a ha avant vous.
+Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
+plus grand que son matre. S'ils m'ont perscut, ils vous
+perscuteront[897].
+
+Entran par cette effrayante progression d'enthousiasme, command par
+les ncessits d'une prdication de plus en plus exalte, Jsus n'tait
+plus libre; il appartenait son rle et en un sens l'humanit.
+Parfois on et dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
+angoisses et des agitations intrieures[898]. La grande vision du
+royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
+vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le
+dclarrent possd[900]. Son temprament, excessivement passionn, le
+portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
+oeuvre n'tant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les
+classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
+imprieusement, c'tait la foi[901]. Ce mot tait celui qui se
+rptait le plus souvent dans le petit cnacle. C'est le mot de tous les
+mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
+ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnt l'un aprs l'autre
+ses disciples par de bonnes preuves, logiquement dduites. La rflexion
+n'amne qu'au doute, et si les auteurs de la Rvolution franaise, par
+exemple, eussent d tre pralablement convaincus par des mditations
+suffisamment longues, tous fussent arrivs la vieillesse sans rien
+faire. Jsus, de mme, visait moins la conviction rgulire qu'
+l'entranement. Pressant, impratif, il ne souffrait aucune opposition:
+il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
+abandonn; il tait quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par
+moments ne le comprenaient plus, et prouvaient devant lui une espce de
+sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute
+rsistance l'entranait jusqu' des actes inexplicables et en apparence
+absurdes[904].
+
+Ce n'est pas que sa vertu baisst; mais sa lutte au nom de l'idal
+contre la ralit devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se
+rvoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de
+Fils de Dieu se troublait et s'exagrait. La loi fatale qui condamne
+l'ide dchoir ds qu'elle cherche convertir les hommes,
+s'appliquait lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient leur
+niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait tre soutenu plus de quelques
+mois; il tait temps que la mort vnt dnouer une situation tendue
+l'excs, l'enlever aux impossibilits d'une voie sans issue, et, en le
+dlivrant d'une preuve trop prolonge, l'introduire dsormais
+impeccable dans sa cleste srnit.
+
+
+NOTES:
+
+[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.
+
+[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.
+
+[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.
+
+[874] Matth., XIX, 12.
+
+[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.
+
+[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; vangile bionite
+dit des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.
+Rom., Epist. II, 12.
+
+[877] Luc, XVIII, 29-30.
+
+[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,
+9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;
+Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.
+
+[879] Marc, IX, 38 et suiv.
+
+[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutron._, sect. 824.
+
+[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.
+
+[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,
+ne peuvent avoir t conus qu'aprs la mort de Jsus.
+
+[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.
+
+[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.
+
+[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagration du style
+de Luc.
+
+[886] Luc, XIV, 33.
+
+[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,
+33; Jean, XII, 25.
+
+[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.
+
+[889] Matth., XI, 28-30.
+
+[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.
+
+[891] Marc, X, 45.
+
+[892] Luc, VI, 22 et suiv.
+
+[893] Luc, XII, 50.
+
+[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Miche, VII, 5-6.
+
+[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.
+
+[896] Jean, XVI, 2.
+
+[897] Jean, XV, 18-20.
+
+[898] Jean, XII, 27.
+
+[899] Marc, III, 21 et suiv.
+
+[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.
+
+[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.
+
+[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.
+
+[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;
+IX, 31; X, 32.
+
+[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+OPPOSITION CONTRE JSUS.
+
+
+Durant la premire priode de sa carrire, il ne semble pas que Jsus
+et rencontr d'opposition srieuse. Sa prdication, grce l'extrme
+libert dont on jouissait en Galile et au nombre des matres qui
+s'levaient de toutes parts, n'eut d'clat que dans un cercle de
+personnes assez restreint. Mais depuis que Jsus tait entr dans une
+voie brillante de prodiges et de succs publics, l'orage commena
+gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas
+cependant ne le gna jamais, quoique Jsus s'exprimt quelquefois fort
+svrement sur son compte[906]. A Tibriade, sa rsidence ordinaire, le
+ttrarque n'tait qu' une ou deux lieues du canton choisi par Jsus
+pour le centre de son activit; il entendit parler de ses miracles,
+qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il dsira en
+voir[907]. Les incrdules taient alors fort curieux de ces sortes de
+prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jsus refusa. Il se garda bien
+de s'garer en un monde irrligieux, qui voulait tirer de lui un vain
+amusement; il n'aspirait gagner que le peuple; il garda pour les
+simples des moyens bons pour eux seuls.
+
+Un moment, le bruit se rpandit que Jsus n'tait autre que
+Jean-Baptiste ressuscit d'entre les morts. Antipas fut soucieux et
+inquiet[909]; il employa la ruse pour carter le nouveau prophte de ses
+domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intrt pour Jsus, vinrent
+lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jsus, malgr sa grande
+simplicit, vit le pige et ne partit pas[910]. Ses allures toutes
+pacifiques, son loignement pour l'agitation populaire, finirent par
+rassurer le ttrarque et dissiper le danger.
+
+Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galile l'accueil fait
+la nouvelle doctrine ft galement bienveillant. Non-seulement
+l'incrdule Nazareth continuait repousser celui qui devait faire sa
+gloire; non-seulement ses frres persistaient ne pas croire en
+lui[911]; les villes du lac elles-mmes, en gnral bienveillantes,
+n'taient pas toutes converties. Jsus se plaint souvent de
+l'incrdulit et de la duret de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il
+soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagration du
+prdicateur, quoiqu'on y sente cette espce de _convicium seculi_ que
+Jsus affectionnait l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair
+que le pays tait loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.
+Malheur toi, Chorazin! malheur toi, Bethsade! s'criait-il; car si
+Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez t tmoins, il y a
+longtemps qu'elles feraient pnitence sous le cilice et sous la cendre.
+Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
+plus supportable que le vtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'lever
+jusqu'au ciel, tu seras abaisse jusqu'aux enfers; car si les miracles
+qui ont t faits en ton sein eussent t faits Sodome, Sodome
+existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
+jugement la terre de Sodome sera traite moins rigoureusement que
+toi[913].--La reine de Saba, ajoutait-il, se lvera au jour du
+jugement contre les hommes de cette gnration, et les condamnera, parce
+qu'elle est venue des extrmits du monde pour entendre la sagesse de
+Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'lveront au
+jour du jugement contre cette gnration et la condamneront, parce
+qu'ils firent pnitence la prdication de Jonas; or il y a ici plus
+que Jonas[914]. Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
+commenait aussi a lui peser. Les renards, disait-il, ont leurs
+tanires et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a
+pas o reposer sa tte[915]. L'amertume et le reproche se faisaient de
+plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrdules de se refuser
+ l'vidence, et disait que, mme l'instant o le Fils de l'homme
+apparatrait dans sa pompe cleste, il y aurait encore des gens pour
+douter de lui[916].
+
+Jsus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du
+philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
+partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un
+des principaux dfauts de la race juive est son pret dans la
+controverse, et le ton injurieux qu'elle y mle presque toujours. Il n'y
+eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
+entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
+modr. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de
+l'esprit smitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par
+exemple, sont tout fait trangres ces peuples. Jsus, qui tait
+exempt de presque tous les dfauts de sa race, et dont la qualit
+dominante tait justement une dlicatesse infinie, fut amen malgr lui
+ se servir dans la polmique du style de tous[917]. Comme
+Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes
+trs-durs. D'une mansutude exquise avec les simples, il s'aigrissait
+devant l'incrdulit, mme la moins agressive[919]. Ce n'tait plus ce
+doux matre du Discours sur la montagne, n'ayant encore rencontr ni
+rsistance ni difficult. La passion, qui tait au fond de son
+caractre, l'entranait aux plus vives invectives. Ce mlange singulier
+ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a prsent le mme
+contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
+livre des Paroles d'un croyant, la colre la plus effrne et les
+retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
+tait, dans le commerce de la vie d'une grande bont, devenait
+intraitable jusqu' la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.
+Jsus, de mme, s'appliquait non sans raison le passage du livre
+d'Isae[920]: Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
+sa voix dans les places; il ne rompra pas tout fait le roseau froiss,
+et il n'teindra pas le lin qui fume encore[921]. Et pourtant plusieurs
+des recommandations qu'il adresse ses disciples renferment les germes
+d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen ge devait dvelopper
+d'une faon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune rvolution
+ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
+Rvolution franaise eussent d observer les rgles de la politesse, la
+rforme et la rvolution ne se seraient point faites. Flicitons-nous de
+mme que Jsus n'ait rencontr aucune loi qui punt l'outrage envers
+une classe de citoyens. Les pharisiens eussent t inviolables. Toutes
+les grandes choses de l'humanit ont t accomplies au nom de principes
+absolus. Un philosophe critique et dit ses disciples: respectez
+l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si compltement raison
+que son adversaire ait compltement tort. Mais l'action de Jsus n'a
+rien de commun avec la spculation dsintresse du philosophe. Se dire
+qu'on a un moment touch l'idal et qu'on a t arrt par la mchancet
+de quelques-uns, est une pense insupportable pour une me ardente. Que
+dut-elle tre pour le fondateur d'un monde nouveau?
+
+L'obstacle invincible aux ides de Jsus venait surtout du judasme
+orthodoxe, reprsent par les pharisiens. Jsus s'loignait de plus en
+plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens taient les vrais juifs, le
+nerf et la force du judasme. Quoique ce parti et son centre
+Jrusalem, il avait cependant des adeptes tablis en Galile, ou qui y
+venaient souvent[923]. C'taient en gnral des hommes d'un esprit
+troit, donnant beaucoup l'extrieur, d'une dvotion ddaigneuse,
+officielle, satisfaite et assure d'elle-mme[924]. Leurs manires
+taient ridicules et faisaient sourire mme ceux qui les respectaient.
+Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,
+en sont la preuve. Il y avait le pharisien bancroche (_Nikfi_), qui
+marchait dans les rues en tranant les pieds et les heurtant contre les
+cailloux; le pharisien front-sanglant (_Kisa_), qui allait les yeux
+ferms pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les
+murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglant; le pharisien pilon
+(_Medoukia)_, qui se tenait pli en deux comme le manche d'un pilon; le
+pharisien fort d'paules (_Schikmi_), qui marchait le dos vot comme
+s'il portait sur ses paules le fardeau entier de la Loi; le pharisien
+_Qu'y a-t-il faire? je le fais_, toujours la piste d'un prcepte
+accomplir, et enfin le pharisien teint, pour lequel tout l'extrieur
+de la dvotion n'tait qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en
+effet, n'tait souvent qu'apparent et cachait en ralit un grand
+relchement moral[926]. Le peuple nanmoins en tait dupe. Le peuple,
+dont l'instinct est toujours droit, mme quand il s'gare le plus
+fortement sur les questions de personnes, est trs-facilement tromp par
+les faux dvots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'tre aim; mais
+il n'a pas assez de pntration pour discerner l'apparence de la
+ralit.
+
+L'antipathie qui, dans un monde aussi passionn, dut clater tout
+d'abord entre Jsus et des personnes de ce caractre, est facile
+comprendre. Jsus ne voulait que la religion du coeur; celle des
+pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jsus
+recherchait les humbles et les rebuts de toute sorte; les pharisiens
+voyaient en cela une insulte leur religion d'hommes comme il faut. Un
+pharisien tait un homme infaillible et impeccable, un pdant certain
+d'avoir raison, prenant la premire place la synagogue, priant dans
+les rues, faisant l'aumne son de trompe, regardant si on le salue.
+Jsus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec
+crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse
+reprsente par le pharisasme rgnt sans contrle. Bien des hommes
+avant Jsus, ou de son temps, tels que Jsus, fils de Sirach, l'un des
+vrais anctres de Jsus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux
+et noble Hillel surtout, avaient enseign des doctrines religieuses
+beaucoup plus leves et dj presque vangliques. Mais ces bonnes
+semences avaient t touffes. Les belles maximes de Hillel rsumant
+toute la Loi en l'quit[927], celles de Jsus, fils de Sirach, faisant
+consister le culte dans la pratique du bien[928], taient oublies ou
+anathmatises[929]. Schamma, avec son esprit troit et exclusif,
+l'avait emport. Une masse norme de traditions avait touff la
+Loi[930], sous prtexte de la protger et, de l'interprter. Sans doute,
+ces mesures conservatrices avaient eu leur ct utile; il est bon que le
+peuple juif ait aim sa Loi jusqu' la folie, puisque c'est cet amour
+frntique qui, en sauvant le mosasme sons Antiochus piphane et sous
+Hrode, a gard le levain d'o devait sortir le christianisme. Mais
+prises en elles-mmes, toutes ces vieilles prcautions n'taient que
+puriles. La synagogue, qui en avait le dpt, n'tait plus qu'une mre
+d'erreurs. Son rgne tait fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,
+c'tait lui demander l'impossible, ce qu'une puissance tablie n'a
+jamais fait ni pu faire.
+
+Les luttes de Jsus avec l'hypocrisie officielle taient continues. La
+tactique ordinaire des rformateurs qui apparaissent dans l'tat
+religieux que nous venons de dcrire, et qu'on peut appeler formalisme
+traditionnel, est d'opposer le texte des livres sacrs aux
+traditions. Le zle religieux est toujours novateur, mme quand il
+prtend tre conservateur au plus haut degr. De mme que les
+no-catholiques de nos jours s'loignent sans cesse de l'vangile, de
+mme les pharisiens s'loignaient chaque pas de la Bible. Voil
+pourquoi le rformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
+biblique, partant du texte immuable pour critiquer la thologie
+courante, qui a march de gnration en gnration. Ainsi firent plus
+tard, les karates, les protestants. Jsus porta bien plus nergiquement
+la hache la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte
+contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en
+gnral, il fait peu d'exgse; c'est la conscience qu'il en appelle.
+Du mme coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien
+aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altrent gravement le
+mosasme; mais il ne prtend nullement lui-mme revenir Mose. Son but
+tait en avant, non en arrire. Jsus tait plus que le rformateur
+d'une religion vieillie; c'tait le crateur de la religion ternelle de
+l'humanit.
+
+Les disputes clataient surtout propos d'une foule de pratiques
+extrieures introduites par la tradition, et que ni Jsus ni ses
+disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs
+reproches. Quand il dnait chez eux, il les scandalisait fort en ne
+s'astreignant pas aux ablutions d'usage. Donnez l'aumne, disait-il, et
+tout pour vous deviendra pur[933]. Ce qui blessait au plus haut degr
+son tact dlicat, c'tait l'air d'assurance que les pharisiens portaient
+dans les choses religieuses, leur dvotion mesquine, qui aboutissait
+une vaine recherche de prsances et de titres, nullement
+l'amlioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pense
+avec infiniment de charme et de justesse. Un jour, disait-il, deux
+hommes montrent au temple pour prier. L'un tait pharisien, et l'autre
+publicain. Le pharisien debout disait en lui-mme: O Dieu, je te rends
+grces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple
+comme ce publicain), voleur, injuste, adultre. Je jene deux fois la
+semaine, je donne la dme de tout ce que je possde. Le publicain, au
+contraire, se tenant loign, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se
+frappait la poitrine en disant: O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre
+pcheur. Je vous le dclare, celui-ci s'en retourna justifi dans sa
+maison, mais non l'autre[934].
+
+Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la consquence
+de ces luttes. Jean-Baptiste avait dj provoqu des inimitis du mme
+genre[935]. Mais les aristocrates de Jrusalem, qui le ddaignaient,
+avaient laiss les simples gens le tenir pour un prophte[936]. Cette
+fois, la guerre tait mort. C'tait un esprit nouveau qui apparaissait
+dans le monde et qui frappait de dchance tout ce qui l'avait prcd.
+Jean-Baptiste tait profondment juif; Jsus l'tait peine. Jsus
+s'adresse toujours la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
+que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forant,
+comme cela arrive presque toujours, prendre son propre ton[937]. Ses
+exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
+coeur. Stigmates ternels, elles sont restes figes dans la plaie.
+Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
+trane en lambeaux aprs lui depuis dix-huit sicles, c'est Jsus qui
+l'a tisse avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
+ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
+et du faux dvot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
+Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molire ne font
+qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
+rage.
+
+Mais il tait juste aussi que ce grand matre en ironie payt de la vie
+son triomphe. Ds la Galile, les pharisiens cherchrent le perdre et
+employrent contre lui la manoeuvre qui devait leur russir plus tard
+Jrusalem. Ils essayrent d'intresser leur querelle les partisans du
+nouvel ordre politique qui s'tait tabli[938]. Les facilits que Jsus
+trouvait en Galile pour s'chapper et la faiblesse du gouvernement
+d'Antipas djourent ces tentatives. Il alla lui-mme s'offrir au
+danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confin en Galile,
+tait ncessairement borne. La Jude l'attirait comme par un charme; il
+voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
+prendre tche de justifier le proverbe qu'un prophte ne doit point
+mourir hors de Jrusalem[939].
+
+
+NOTES:
+
+[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.
+
+[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.
+
+[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.
+
+[908] _Lucius_, attribu Lucien, 4.
+
+[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
+suiv.
+
+[910] Luc, XIII, 31 et suiv.
+
+[911] Jean, VII, 5.
+
+[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.
+
+[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.
+
+[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.
+
+[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.
+
+[916] Luc, XVIII, 8.
+
+[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.
+
+[918] Matth., III, 7.
+
+[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.
+
+[920] XLII, 2-3.
+
+[921] Matth., XII, 19-20.
+
+[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.
+
+[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36
+
+[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
+V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirk
+Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
+de Bab., _Sota_, 22 _b_.
+
+[925] Talm. de Jrusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
+de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rdactions de ce curieux passage
+offrent de sensibles diffrences. Nous avons en gnral suivi la
+rdaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
+hr._ XVI, 1. Les traits d'piphane et plusieurs de ceux du Talmud
+peuvent, du reste, se rapporter une poque postrieure Jsus, poque
+o pharisien tait devenu synonyme de dvot.
+
+[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
+_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.
+
+[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.
+
+[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.
+
+[929] Talm. de Jrus, _Sanhdrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhdrin_,
+100 _b_.
+
+[930] Matth., XV, 2.
+
+[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.
+
+[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
+init.; XI, 38 et suiv.
+
+[933] Luc, XI, 41.
+
+[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.
+
+[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.
+
+[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.
+
+[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.
+
+[938] Marc, III, 6.
+
+[939] Luc, XIII, 33.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+DERNIER VOYAGE DE JSUS A JRUSALEM.
+
+
+Depuis longtemps Jsus avait le sentiment des dangers qui
+l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut valuer
+dix-huit mois, il vita d'aller en plerinage Jrusalem[941]. A la
+fte des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothse que nous avons
+adopte), ses parents, toujours malveillants et incrdules[942],
+l'engagrent y venir. L'vangliste Jean semble insinuer qu'il y avait
+dans cette invitation quelque projet cach pour le perdre. Rvle-toi
+au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-l dans le secret.
+Va en Jude, pour qu'on voie ce que tu sais faire. Jsus, se dfiant de
+quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des plerins
+fut partie, il se mit en route de son ct, l'insu de tous et presque
+seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit la Galile. La fte des
+Tabernacles tombait l'quinoxe d'automne. Six mois devaient encore
+s'couler jusqu'au dnouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jsus
+ne revit pas ses chres provinces du nord. Le temps des douceurs est
+pass; il faut maintenant parcourir pas pas la voie douloureuse qui se
+terminera par les angoisses de la mort.
+
+Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvrent en
+Jude[944]. Mais combien tout ici tait chang pour lui! Jsus tait un
+tranger Jrusalem. Il sentait qu'il y avait l un mur de rsistance
+qu'il ne pntrerait pas. Entour de piges et d'objections, il tait
+sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
+de cette facult illimite de croire, heureux don des natures jeunes,
+qu'il trouvait en Galile, au lieu de ces populations bonnes et douces
+chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
+malveillance et d'indocilit) n'avait point d'accs, il rencontrait ici
+ chaque pas une incrdulit obstine, sur laquelle les moyens d'action
+qui lui avaient si bien russi dans le nord avaient peu de prise. Ses
+disciples, en qualit de Galilens, taient mpriss. Nicodme, qui
+avait eu avec lui dans un de ses prcdents voyages un entretien de
+nuit, faillit se compromettre au sanhdrin pour avoir voulu le dfendre.
+Eh quoi! toi aussi tu es Galilen? lui dit-on; consulte les critures;
+est-ce qu'il peut venir un prophte de Galile[946]?
+
+La ville, comme nous l'avons dj dit, dplaisait Jsus. Jusque-l, il
+avait toujours vit les grands centres, prfrant pour son action les
+campagnes et les villes de mdiocre importance. Plusieurs des prceptes
+qu'il donnait ses aptres taient absolument inapplicables hors d'une
+simple socit de petites gens[947]. N'ayant nulle ide du monde,
+accoutum son aimable communisme galilen, il lui chappait sans cesse
+des navets, qui Jrusalem pouvaient paratre singulires[948]. Son
+imagination, son got de la nature se trouvaient l'troit dans ces
+murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
+mais de la tranquille srnit des champs.
+
+L'arrogance des prtres lui rendait les parvis du temple dsagrables.
+Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
+Jrusalem, voulurent lui faire remarquer la beaut des constructions du
+temple, l'admirable choix des matriaux, la richesse des offrandes
+votives qui couvraient les murs: Vous voyez tous ces difices, dit-il;
+eh bien! je vous le dclare, il n'en restera pas pierre sur
+pierre[949]. Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
+qui passait ce moment-l, et jetait dans le tronc une petite obole:
+Elle a donn plus que les autres, dit-il; les autres ont donn de leur
+superflu; elle, de son ncessaire[950]. Cette faon de regarder en
+critique tout ce qui se faisait Jrusalem, de relever le pauvre qui
+donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blmer
+le clerg opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspra
+naturellement la caste sacerdotale. Sige d'une aristocratie
+conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succd,
+tait le dernier endroit du monde o la rvolution pouvait russir.
+Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prcher le renversement
+de l'islamisme autour de la mosque d'Omar! C'tait l pourtant le
+centre de la vie juive, le point o il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
+calvaire, o certainement Jsus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
+s'coulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
+controverses de droit canon et d'exgse, pour lesquelles sa grande
+lvation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui crait une
+sorte d'infriorit.
+
+Au sein de cette vie trouble, le coeur sensible et bon de Jsus russit
+ se crer un asile o il jouit de beaucoup de douceur. Aprs avoir
+pass la journe aux disputes du temple, Jsus descendait le soir dans
+la valle de Cdron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
+tablissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nomm
+_Gethsmani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
+allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
+l'horizon de la ville[953]. Ce ct est le seul, aux environs de
+Jrusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
+plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y taient nombreuses et
+donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphag,
+Gethsmani, Bthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
+grands cdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
+disperss; leurs branches servaient d'asile des nues de colombes, et
+sous leur ombrage s'taient tablis de petits bazars[955]. Toute cette
+banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jsus et de ses disciples;
+on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
+maison.
+
+Le village de Bthanie, en particulier[956], situ au sommet de la
+colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain,
+une heure et demie de Jrusalem, tait le lieu de prdilection de
+Jsus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille compose de trois
+personnes, deux soeurs et un frre, dont l'amiti eut pour lui beaucoup
+de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nomme Marthe, tait une
+personne obligeante, bonne, empresse[959]; l'autre, au contraire,
+nomme Marie, plaisait Jsus par une sorte de langueur[960], et par
+ses instincts spculatifs trs-dvelopps. Souvent, assise aux pieds de
+Jsus, elle oubliait l'couter les devoirs de la vie relle. Sa soeur,
+alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
+Marthe, Marthe, lui disait Jsus, tu te tourmentes et te soucies de
+beaucoup de choses; or, une seule est ncessaire. Marie a choisi la
+meilleure part, qui ne lui sera point enleve[961]. Le frre, Elazar,
+ou Lazare, tait aussi fort aim de Jsus[962]. Enfin, un certain Simon
+le Lpreux, qui tait le propritaire de la maison, faisait, ce semble,
+partie de la famille[963]. C'est l qu'au sein d'une pieuse amiti Jsus
+oubliait les dgots de la vie publique. Dans ce tranquille intrieur,
+il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
+cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
+Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
+perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
+tincelantes. Cette vue frappait d'admiration les trangers; au lever du
+soleil surtout, la montagne sacre blouissait les yeux et paraissait
+comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
+tristesse empoisonnait pour Jsus le spectacle qui remplissait tous les
+autres isralites de joie et de fiert. Jrusalem, Jrusalem, qui tues
+les prophtes et lapides ceux qui te sont envoys, s'criait-il dans ces
+moments d'amertume, combien de fois j'ai essay de rassembler tes
+enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
+pas voulu[966]!
+
+Ce n'est pas que plusieurs bonnes mes, ici comme en Galile, ne se
+laissassent toucher. Mais tel tait le poids de l'orthodoxie dominante
+que trs-peu osaient l'avouer. On craignait de se dcrditer aux yeux
+des Hirosolymites en se mettant l'cole d'un galilen. On et risqu
+de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une socit bigote et
+mesquine tait le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
+entranait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'tre
+juif, on ne devenait pas romain; on restait sans dfense sous le coup
+d'une lgislation thocratique de la plus atroce svrit. Un jour, les
+bas officiers du temple, qui avaient assist un des discours de Jsus
+et en avaient t enchants, vinrent confier leurs doutes aux prtres:
+Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
+fut-il rpondu; toute cette foule, qui ne connat pas la Loi, est une
+canaille maudite[969]. Jsus restait ainsi Jrusalem un provincial
+admir des provinciaux comme lui, mais repouss par toute l'aristocratie
+de la nation. Les chefs d'coles et de sectes taient trop nombreux pour
+qu'on ft fort mu d'en voir paratre un de plus. Sa voix eut
+Jrusalem peu d'clat. Les prjugs de race et de secte, les ennemis
+directs de l'esprit de l'vangile, y taient trop enracins.
+
+Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia ncessairement
+beaucoup. Ses belles prdications, dont l'effet tait toujours calcul
+sur la jeunesse de l'imagination et la puret de la conscience morale
+des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si l'aise au bord de
+son charmant petit lac, tait gn, dpays en face des pdants. Ses
+affirmations perptuelles de lui-mme prirent quelque chose de
+fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exgte,
+thologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grce, deviennent
+un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
+scolastiques. Son harmonieux gnie s'extnue en des argumentations
+insipides sur la Loi et les prophtes[972], o nous aimerions mieux ne
+pas le voir quelquefois jouer le rle d'agresseur[973]. Il se prte,
+avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
+ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En gnral, il se tirait
+d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
+taient souvent subtils (la simplicit d'esprit et la subtilit se
+touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
+sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
+et les prolonge dessein[975]; son argumentation, juge d'aprs les
+rgles de la logique aristotlicienne, est trs-faible. Mais quand le
+charme sans pareil de son esprit trouvait , se montrer, c'taient des
+triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui prsentant une femme
+adultre et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
+l'admirable rponse de Jsus[976]. La fine raillerie de l'homme du
+monde, tempre par une bont divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
+plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie la grandeur morale est celui
+que les sots pardonnent le moins. En prononant ce mot d'un got si
+juste et si pur: Que celui d'entre vous qui est sans pch lui jette la
+premire pierre! Jsus pera au coeur l'hypocrisie, et du mme coup
+signa son arrt de mort.
+
+Il est probable, en effet, que sans l'exaspration cause par tant de
+traits amers, Jsus et pu longtemps rester inaperu et se perdre dans
+l'pouvantable orage qui allait bientt emporter la nation juive tout
+entire. Le haut sacerdoce et les sadducens avaient pour lui plutt du
+ddain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
+_Bothusim_, la famille de Hanan, ne se montraient gure fanatiques que
+de repos. Les sadducens repoussaient comme Jsus les traditions des
+pharisiens[977]. Par une singularit fort trange, c'taient ces
+incrdules, niant la rsurrection, la loi orale, l'existence des anges,
+qui taient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
+simplicit ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
+s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
+faisaient aux dvots l'effet d'impies, peu prs comme un protestant
+vanglique parat aujourd'hui un mcrant dans les pays orthodoxes. En
+tout cas, ce n'tait pas d'un tel parti que pouvait venir une raction
+bien vive contre Jsus. Le sacerdoce officiel, les yeux tourns vers le
+pouvoir politique et intimement li avec lui, ne comprenait rien ces
+mouvements enthousiastes. C'tait la bourgeoisie pharisienne, c'taient
+les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
+traditions, qui prenaient l'alarme et qui taient en ralit menacs
+dans leurs prjugs et leurs intrts par la doctrine du matre nouveau.
+
+Un des plus constants efforts des pharisiens tait d'attirer Jsus sur
+le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
+de Judas le Gaulonite. La tactique tait habile; car il fallait la
+profonde ingnuit de Jsus pour ne s'tre point encore brouill avec
+l'autorit romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
+voulut dchirer cette quivoque et le forcer s'expliquer. Un jour, un
+groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait Hrodiens
+(probablement des _Bothusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
+zle pieux: Matre, lui dirent-ils, nous savons que tu es vridique et
+que tu enseignes la voie de Dieu sans gard pour qui que ce soit.
+Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut
+Csar? Ils espraient une rponse qui donnt un prtexte pour le livrer
+ Pilate. Celle de Jsus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
+la monnaie: Rendez, dit-il, Csar ce qui est Csar, Dieu ce qui
+est Dieu[978]. Mot profond qui a dcid de l'avenir du christianisme!
+Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
+fond la sparation du spirituel et du temporel, et a pos la base du
+vrai libralisme et de la vraie civilisation!
+
+Son doux et pntrant gnie lui inspirait, quand il tait seul avec ses
+disciples, des accents pleins de charme: En vrit, en vrit, je vous
+le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
+voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
+entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mne aux
+pturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
+qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour drober, pour
+tuer, pour dtruire. Le mercenaire, qui les brebis n'appartiennent
+pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
+suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
+je donne ma vie pour elles[979]. L'ide d'une prochaine solution la
+crise de l'humanit lui revenait frquemment: Quand le figuier,
+disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
+savez que l't approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
+blanc pour la moisson[980].
+
+Sa forte loquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
+combattre l'hypocrisie. Sur la chaire de Mose, sont assis les scribes
+et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
+comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
+pesantes, impossibles porter, et ils les mettent sur les paules des
+autres; quant eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.
+
+Ils font toutes leurs actions pour tre vus des hommes: ils se
+promnent en longues robes; ils portent de larges phylactres[981]; ils
+ont de grandes bordures leurs habits[982]; ils aiment avoir les
+premires places dans les festins et les premiers siges dans les
+synagogues, tre salus dans les rues et appels Matre. Malheur
+eux!...
+
+Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
+de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
+des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empchez les autres d'y
+entrer. Malheur vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
+simulant de longues prires! Votre jugement sera en proportion. Malheur
+ vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un proslyte,
+et qui ne savez en faire qu'un fils de la Ghenne! Malheur vous, car
+vous tes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
+marche sans le savoir[984]!
+
+Insenss et aveugles! qui payez la dme pour un brin de menthe, d'anet,
+et de cumin, et qui ngligez des commandements bien plus graves, la
+justice, la piti, la bonne foi! Voil les prceptes qu'il fallait
+observer; les autres, il tait bien de ne pas les ngliger. Guides
+aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
+engloutissez un chameau, malheur vous!
+
+Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
+dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
+rapine et de cupidit, vous n'y prenez point garde. Pharisien
+aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras la propret du
+dehors[987].
+
+Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez
+des spulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
+dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
+apparence, vous tes justes; mais au fond vous tes remplis de feinte et
+de pch.
+
+Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui btissez les
+tombeaux des prophtes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
+Si nous eussions vcu du temps de nos pres, nous n'eussions pas tremp
+avec eux dans le meurtre des prophtes! Ah! vous convenez donc que vous
+tes les enfants de ceux qui ont tu les prophtes. Eh bien! achevez de
+combler la mesure de vos pres. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
+dire[989]: Je vous enverrai des prophtes, des sages, des savants;
+vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
+vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
+retombe sur vous tout le sang innocent qui a t rpandu sur la terre,
+depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
+Barachie[990], que vous avez tu entre le temple et l'autel. Je vous le
+dis, c'est la gnration prsente que tout ce sang sera
+redemand[991].
+
+Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette ide que le
+royaume de Dieu allait tre transfr d'autres, ceux qui il tait
+destin n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
+contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
+ouvertement dans de vives paraboles[993], o ses ennemis jouaient le
+rle de meurtriers des envoys clestes, tait un dfi au judasme
+lgal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles tait plus sditieux
+encore. Il dclarait qu'il tait venu clairer les aveugles et aveugler
+ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
+lui arracha un mot imprudent: Ce temple bti de main d'homme, dit-il,
+je pourrais, si je voulais, le dtruire, et en trois jours j'en
+rebtirais un autre non construit de main d'homme[995]. On ne sait pas
+bien quel sens Jsus attachait ce mot, o ses disciples cherchrent
+des allgories forces. Mais comme on ne voulait qu'un prtexte, le mot
+fut vivement relev. Il figurera dans les considrants de l'arrt de
+mort de Jsus, et retentira son oreille parmi les angoisses dernires
+du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
+orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
+faisaient qu'excuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
+l'entendre tout prophte, mme thaumaturge, qui dtournerait le peuple
+du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possd,
+samaritain[998], ou cherchaient mme le tuer[999]. On prenait note de
+ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une thocratie
+intolrante, que la domination romaine n'avait pas encore
+abroges[1000].
+
+
+NOTES:
+
+[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.
+
+[941] Jean, VII, 1.
+
+[942] Jean, VII, 5.
+
+[943] Jean, VII, 10.
+
+[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.
+
+[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.
+
+[946] Jean, VII, 50 et suiv.
+
+[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.
+
+[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
+XXII, 10-12.
+
+[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
+Mare, XI, 11.
+
+[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.
+
+[951] Marc, XII, 41.
+
+[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
+pouvait tre fort loin de l'endroit o la pit des catholiques a
+entour d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsmani_ semble
+signifier pressoir huile.
+
+[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.
+
+[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.
+
+[955] Talm. de Jrus., _Taanith_, IV, 8.
+
+[956] Aujourd'hui _El-Aziri_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
+des textes chrtiens du moyen ge, _Lazarium_.
+
+[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.
+
+[958] Jean, XI, 5.
+
+[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.
+
+[960] Jean, XI, 20.
+
+[961] Luc, X, 38 et suiv.
+
+[962] Jean, XI, 35-36.
+
+[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
+suiv.
+
+[964] Marc, XIII, 3.
+
+[965] Josphe, _B.J._, V, v, 6.
+
+[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.
+
+[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.
+
+[968] I Esdr., X, 8; ptre aux Hbr., X, 34; Talm. de Jrus., _Mod
+katon_, III, 1.
+
+[969] Jean, VII, 45 et suiv.
+
+[970] Jean, VIII, 13 et suiv.
+
+[971] Matth., XXI, 23-37.
+
+[972] Matth., XXII, 23 et suiv.
+
+[973] Matth., XXII, 42 et suiv.
+
+[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.
+
+[975] Voir surtout les discussions rapportes par Jean, chapitre VIII
+par exemple; il est vrai que l'authenticit de pareils morceaux n'est
+que relative.
+
+[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
+de l'vangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
+anciens, et le texte en est assez flottant. Nanmoins, il est de
+tradition vanglique primitive, comme le prouvent les particularits
+singulires des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le got de Luc et des
+compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
+de soi-mme. Cette histoire se trouvait, ce qu'il semble, dans
+l'vangile selon les Hbreux (Papias, cit par Eusbe, _Hist. eccl._,
+III, 39).
+
+[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.
+
+[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
+suiv. Comp. Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, II, 3.
+
+[979] Jean, X, 1-16.
+
+[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.
+
+[981] _Totafth_ ou _tefilln_, lames de mtal ou bandes de parchemin,
+contenant des passages de la Loi, que les Juifs dvots portaient
+attaches au front et au bras gauche, en excution littrale des
+passages _Ex._, XIII, 9; _Deutronome_, VI, 8; XI, 18.
+
+[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
+coin de leur manteau pour se distinguer des paens (_Nombres_, XV,
+38-39; _Deutr._, XXII, 12).
+
+[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
+casuistique mticuleuse, qui en rend l'entre trop difficile et qui
+dcourage les simples.
+
+[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
+marquer soigneusement la priphrie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
+Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jsus adresse ici
+aux pharisiens est d'avoir invent une foule de petits prceptes qu'on
+viole sans y penser et qui ne servent qu' multiplier les contraventions
+ la Loi.
+
+[985] La purification de la vaisselle tait assujettie, chez les
+pharisiens, aux rgles les plus compliques (Marc, VII, 4).
+
+[986] Cette pithte, souvent rpte (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
+26), renferme peut-tre une allusion l'habitude qu'avaient certains
+pharisiens de marcher les yeux ferms par affectation de saintet. Voir
+ci-dessus, p. 328.
+
+[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-tre sans raison, que ce
+verset fut prononc dans un repas, en rponse de vains scrupules des
+pharisiens.
+
+[988] Les tombeaux tant impurs, on avait coutume de les blanchir la
+chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page prcdente, note
+1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jrus., _Schekalim_, i,
+1; _Maasar scheni_, V, 1; _Mod katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
+Bab., _Mod katon_, 5 _a_. Peut-tre y a-t-il dans la comparaison dont
+se sert Jsus une allusion aux pharisiens teints. (V. ci-dessus, p.
+328.)
+
+[989] On ignore quel livre est emprunte cette citation.
+
+[990] Il y a ici une lgre confusion, qui se retrouve dans le targum
+dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joada, et
+Zacharie, fils de Barachie, le prophte. C'est du premier qu'il s'agit
+(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomnes, o l'assassinat de
+Zacharie, fils de Joada, est racont, ferme le canon hbreu. Ce meurtre
+est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dresse selon
+l'ordre o ils se prsentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
+contraire le premier.
+
+[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.
+
+[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
+suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.
+
+[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.
+
+[994] Jean, IX, 39.
+
+[995] La forme la plus authentique de ce mot parat tre dans Marc, XIV,
+38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.
+
+[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.
+
+[997] _Deutr_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
+Cor., XI, 25.
+
+[998] Jean, X, 20.
+
+[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.
+
+[1000] Luc, XI, 53-54.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JSUS.
+
+
+Jsus passa l'automne et une partie de l'hiver Jrusalem. Cette saison
+y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses alles couvertes,
+tait le lieu o il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
+composait de deux galeries, formes par trois rangs de colonnes, et
+recouvertes d'un plafond en bois sculpt[1002]. Il dominait la valle de
+Cdron, qui tait sans doute moins encombre de dblais qu'elle ne l'est
+aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
+ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abme
+s'ouvrt pic sous le mur[1003]. L'autre ct de la valle possdait
+dj sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
+y voit aujourd'hui taient peut-tre ces cnotaphes en l'honneur des
+anciens prophtes[1004] que Jsus montrait du doigt, quand, assis sous
+le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
+derrire ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanit[1005].
+
+A la fin du mois de dcembre, il clbra Jrusalem la fte tablie par
+Judas Macchabe en souvenir de la purification du temple aprs les
+sacrilges d'Antiochus piphane[1006]. On l'appelait aussi la Fte des
+lumires, parce que durant les huit journes de la fte on tenait dans
+les maisons des lampes allumes[1007]. Jsus entreprit peu aprs un
+voyage en Pre et sur les bords du Jourdain, c'est--dire dans les pays
+mmes qu'il avait visits quelques annes auparavant, lorsqu'il suivait
+l'cole de Jean[1008], et o il avait lui-mme administr le baptme. Il
+y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout Jricho.
+Cette ville, soit comme tte de route trs-importante, soit cause de
+ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
+de douane assez considrable. Le receveur en chef, Zache, homme riche,
+dsira voir Jsus[1010]. Comme il tait de petite taille, il monta sur
+un sycomore prs de la route o devait passer le cortge. Jsus fut
+touch de cette navet d'un personnage considrable. Il voulut
+descendre chez Zache, au risque de produire du scandale. On murmura
+beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
+pcheur. En partant, Jsus dclara son hte bon fils d'Abraham, et comme
+pour ajouter au dpit des orthodoxes, Zache devint un saint: il donna,
+dit-on, la moiti de ses biens aux pauvres et rpara au double les torts
+qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas l du reste la seule joie de
+Jsus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartime[1011] lui fit
+beaucoup de plaisir en l'appelant obstinment fils de David, quoiqu'on
+lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galilens sembla un
+moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
+aux provinces du Nord. La dlicieuse oasis de Jricho, alors bien
+arrose, devait tre un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josphe
+en parle avec la mme admiration que de la Galile, et l'appelle comme
+cette dernire province un pays divin[1012].
+
+Jsus, aprs avoir accompli cette espce de plerinage aux lieux de sa
+premire activit prophtique, revint son sjour chri de Bthanie, o
+se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
+consquences dcisives[1013]. Fatigus du mauvais accueil que le royaume
+de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jsus dsiraient un grand
+miracle qui frappt vivement l'incrdulit hirosolymite. La
+rsurrection d'un homme connu Jrusalem dut paratre ce qu'il y avait
+de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
+essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversit des
+temps, et de se dpouiller des rpugnances instinctives qui sont le
+fruit d'une ducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
+que dans cette ville impure et pesante de Jrusalem, Jsus n'tait plus
+lui-mme. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
+avait perdu quelque chose de sa limpidit primordiale. Dsespr, pouss
+ bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait lui, et il
+obissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
+carrires divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
+lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance o nous sommes, et en
+prsence d'un seul texte, offrant des traces videntes d'artifices de
+composition, il est impossible de dcider si, dans le cas prsent, tout
+est fiction ou si un fait rel arriv Bthanie servit de base aux
+bruits rpandus. Il faut reconnatre cependant que le tour de la
+narration de Jean a quelque chose de profondment diffrent des rcits
+de miracles, clos de l'imagination populaire, qui remplissent les
+synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul vangliste qui ait une
+connaissance prcise des relations de Jsus avec la famille de Bthanie,
+et qu'on ne comprendrait pas qu'une cration populaire ft venue prendre
+sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
+vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
+miracles compltement lgendaires et dont personne n'est responsable. En
+d'autres termes, nous pensons qu'il se passa Bthanie quelque chose
+qui fut regard comme une rsurrection.
+
+La renomme attribuait dj Jsus deux ou trois faits de ce
+genre[1014]. La famille de Bthanie put tre amene presque sans s'en
+douter l'acte important qu'on dsirait. Jsus y tait ador. Il semble
+que Lazare tait malade, et que ce fut mme sur un message des soeurs
+alarmes que Jsus quitta la Pre[1015]. La joie de son arrive put
+ramener Lazare la vie. Peut-tre aussi l'ardent dsir de fermer la
+bouche ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
+entrana-t-elle ces personnes passionnes au del de toutes les bornes.
+Peut-tre Lazare, ple encore de sa maladie, se fit-il entourer de
+bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
+tombeaux taient de grandes chambres tailles dans le roc, o l'on
+pntrait par une ouverture carre, que fermait une dalle norme. Marthe
+et Marie vinrent au-devant de Jsus, et, sans le laisser entrer dans
+Bthanie, le conduisirent la grotte. L'motion qu'prouva Jsus prs
+du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put tre prise par les
+assistants pour ce trouble, ce frmissement[1017] qui accompagnaient les
+miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine ft dans
+l'homme comme un principe pileptique et convulsif. Jsus (toujours dans
+l'hypothse ci-dessus nonce) dsira voir encore une fois celui qu'il
+avait aim, et, la pierre ayant t carte, Lazare sortit avec ses
+bandelettes et la tte entoure d'un suaire. Cette apparition dut
+naturellement tre regarde par tout le monde comme une rsurrection. La
+foi ne connat d'autre loi que l'intrt de ce qu'elle croit le vrai. Le
+but qu'elle poursuit tant pour elle absolument saint, elle ne se fait
+aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thse, quand les
+bons ne russissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
+le sont!... Si tel prodige n'est pas rel, tant d'autres l'ont t!...
+Intimement persuads que Jsus tait thaumaturge, Lazare et ses deux
+soeurs purent aider un de ses miracles s'excuter, comme tant d'hommes
+pieux qui, convaincus de la vrit de leur religion, ont cherch
+triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
+bien la faiblesse. L'tat de leur conscience tait celui des
+stigmatises, des convulsionnaires, des possdes de couvent, entranes
+par l'influence du monde o elles vivent et par leur propre croyance a
+des actes feints. Quant Jsus, il n'tait pas plus matre que saint
+Bernard, que saint Franois d'Assise de modrer l'avidit de la foule
+et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
+allait dans quelques jours lui rendre sa libert divine, et l'arracher
+aux fatales ncessits d'un rle qui chaque jour devenait plus exigeant,
+plus difficile soutenir.
+
+Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Bthanie contribua
+sensiblement avancer la fin de Jsus[1018]. Les personnes qui en
+avaient t tmoins se rpandirent dans la ville, et en parlrent
+beaucoup. Les disciples racontrent le fait avec des dtails de mise en
+scne combins en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jsus
+taient des actes passagers, accepts spontanment par la foi, grossis
+par la renomme populaire, et sur lesquels, une fois passs, on ne
+revenait plus. Celui-ci tait un vritable vnement, qu'on prtendait
+de notorit publique, et avec lequel on esprait fermer la bouche aux
+pharisiens[1019]. Les ennemis de Jsus furent fort irrits de tout ce
+bruit. Ils essayrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
+certain, c'est que ds lors un conseil fut assembl par les chefs des
+prtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement pose:
+Jsus et le judasme pouvaient-ils vivre ensemble? Poser la question,
+c'tait la rsoudre, et sans tre prophte, comme le veut l'vangliste,
+le grand-prtre put trs-bien prononcer son axiome sanglant: Il est
+utile qu'un homme meure pour tout le peuple.
+
+Le grand-prtre de cette anne, pour prendre une expression du
+quatrime vangliste, qui rend trs-bien l'tat d'abaissement o se
+trouvait rduit le souverain pontificat, tait Joseph Kaapha, nomm par
+Valrius Gratus et tout dvou aux Romains. Depuis que Jrusalem
+dpendait des procurateurs, la charge de grand-prtre tait devenue une
+fonction amovible; les destitutions s'y succdaient presque chaque
+anne[1022]. Kaapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
+autres. Il avait revtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
+36. On ne sait rien de son caractre. Beaucoup de circonstances portent
+ croire que son pouvoir n'tait que nominal. A ct et au-dessus de
+lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui parat
+avoir exerc, au moment dcisif qui nous occupe, un pouvoir
+prpondrant.
+
+Ce personnage tait le beau-pre de Kaapha, Hanan ou Annas[1023] fils
+de Seth, vieux grand-prtre dpos, qui, au milieu de cette instabilit
+du pontificat, conserva au fond toute l'autorit. Hanan avait reu le
+souverain sacerdoce du lgat Quirinius, l'an 7 de notre re. Il perdit
+ses fonctions l'an 14, l'avnement de Tibre; mais il resta
+trs-considr. On continuait l'appeler grand-prtre, quoiqu'il ft
+hors de charge[1024], et le consulter sur toutes les questions graves.
+Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
+dans sa famille; cinq de ses fils revtirent successivement cette
+dignit[1025], sans compter Kaapha, qui tait son gendre. C'tait ce
+qu'on appelait la Famille sacerdotale, comme si le sacerdoce y ft
+devenu hrditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur taient
+aussi presque toutes dvolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
+alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'tait celle de
+Bothus[1028]. Mais les _Bolhusim_, qui devaient l'origine de leur
+fortune une cause assez peu honorable, taient bien moins estims de
+la bourgeoisie pieuse. Hanan tait donc en ralit le chef du parti
+sacerdotal. Kaapha ne faisait rien que par lui; on s'tait habitu
+associer leurs noms, et mme celui de Hanan tait toujours mis le
+premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce rgime de pontificat
+annuel et transmis tour de rle selon le caprice des procurateurs, un
+vieux pontife, ayant gard le secret des traditions, vu se succder
+beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conserv assez de
+crdit pour faire dlguer le pouvoir des personnes qui, selon la
+famille, lui taient subordonnes, devait tre un trs-important
+personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il tait
+sadducen, secte, dit Josphe, particulirement dure dans les
+jugements. Tous ses fils furent aussi d'ardents perscuteurs[1031].
+L'un d'eux, nomm comme son pre Hanan, fit lapider Jacques, frre du
+Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
+mort de Jsus. L'esprit de la famille tait altier, audacieux,
+cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de mchancet ddaigneuse
+et sournoise qui caractrise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
+et les siens que doit peser la responsabilit de tous les actes qui
+vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
+reprsentait) qui tua Jsus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
+terrible, et bien plus que Caphe, bien plus que Pilate, il aurait d
+porter le poids des maldictions de l'humanit.
+
+C'est dans la bouche de Caphe que l'vangliste tient placer le mot
+dcisif qui amena la sentence de mort de Jsus[1033]. On supposait que
+le grand-prtre possdait un certain don de prophtie; le mot devint
+ainsi pour la communaut chrtienne un oracle plein de sens profonds.
+Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononc, fut la pense
+de tout le parti sacerdotal. Ce parti tait fort oppos aux sditions
+populaires. Il cherchait arrter les enthousiastes religieux,
+prvoyant avec raison que, par leurs prdications exaltes, ils
+amneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoque
+par Jsus n'et rien de temporel, les prtres virent comme consquence
+dernire de cette agitation une aggravation du joug romain et le
+renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
+honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
+plus tard, la ruine de Jrusalem taient ailleurs que dans le
+christianisme naissant. Elles taient dans Jrusalem mme, et non en
+Galile. Cependant on ne peut dire que le motif allgu, en cette
+circonstance, par les prtres ft tellement hors de la vraisemblance
+qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens gnral, Jsus, s'il
+russissait, amenait bien rellement la ruine de la nation juive.
+Partant des principes admis d'emble par toute l'ancienne politique,
+Hanan et Kaapha taient donc en droit de dire: Mieux vaut la mort d'un
+homme que la ruine d'un peuple. C'est l un raisonnement, selon nous,
+dtestable. Mais ce raisonnement a t celui des partis conservateurs
+depuis l'origine des socits humaines. Le parti de l'ordre (je prends
+cette expression dans le sens troit et mesquin) a toujours t le mme.
+Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empcher les motions
+populaires, il croit faire acte de patriotisme en prvenant par le
+meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
+l'avenir, il ne songe pas qu'en dclarant la guerre toute initiative,
+il court risque de froisser l'ide destine triompher un jour. La mort
+de Jsus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
+qu'il dirigeait tait tout spirituel; mais c'tait un mouvement; ds
+lors les hommes d'ordre, persuads que l'essentiel pour l'humanit est
+de ne point s'agiter, devaient empcher l'esprit nouveau de s'tendre.
+Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
+va contre son but. Laiss libre, Jsus se ft puis dans une lutte
+dsespre contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
+dcida du succs de son oeuvre et mit le sceau sa divinit.
+
+La mort de Jsus fut ainsi rsolue ds le mois de fvrier ou le
+commencement de mars[1035]. Mais Jsus chappa encore pour quelque
+temps. Il se retira dans une ville peu connue, nomme Ephran ou Ephron,
+du ct de Bthel, une petite journe de Jrusalem[1036]. Il y vcut
+quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
+ordres pour l'arrter, ds qu'on le reconnatrait Jrusalem, taient
+donns. La solennit de Pque approchait, et on pensait que Jsus, selon
+sa coutume, viendrait clbrer cette fte Jrusalem[1037].
+
+
+NOTES:
+
+[1001] Jean, X, 23.
+
+[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.
+
+[1003] Jos., endroits cits.
+
+[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis port supposer que les tombeaux
+dits de Zacharie et d'Absalom taient des monuments de ce genre. Cf.
+_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (dit. Schott).
+
+[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.
+
+[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
+suiv.
+
+[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.
+
+[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
+des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jsus le fit en venant de
+Galile Jrusalem par la Pre.
+
+[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
+_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.
+
+[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.
+
+[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.
+
+[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
+_Antiq._, XV, iv, 2.
+
+[1013] Jean, XI, 1 et suiv.
+
+[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
+suiv.; VIII, 41 et suiv.
+
+[1015] Jean, XI, 3 et suiv.
+
+[1016] Jean, XI, 35 et suiv.
+
+[1017] Jean, XI, 33, 38.
+
+[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.
+
+[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.
+
+[1020] Jean, XII, 10.
+
+[1021] Jean, XI, 47 et suiv.
+
+[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.
+
+[1023] L'_Ananus_ de Josphe. C'est ainsi que le nom hbreu _Johanan_
+devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.
+
+[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.
+
+[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.
+
+[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.
+
+[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.
+
+[1029] Luc, III, 2.
+
+[1030] _Act._, V, 17.
+
+[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.
+
+[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.
+
+[1034] Jean, XI, 48.
+
+[1035] Jean, XI, 53.
+
+[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
+9; Eusbe et S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
+Ephrn] et [Greek: Ephraim].
+
+[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
+nous suivons le systme de Jean. Les synoptiques paraissent peu
+renseigns sur la priode de la vie de Jsus qui prcde la Passion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+DERNIRE SEMAINE DE JSUS.
+
+
+Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernire fois
+la ville incrdule. Les esprances de son entourage taient de plus en
+plus exaltes. Tous croyaient, en montant Jrusalem, que le royaume de
+Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impit des hommes tant son
+comble, c'tait un grand signe que la consommation tait proche. La
+persuasion cet gard tait telle que l'on se disputait dj la
+prsance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salom
+choisit pour demander en faveur de ses fils les deux siges droite et
+ gauche du Fils de l'homme[1040]. Le matre, au contraire, tait obsd
+de graves penses. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
+ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
+partit pour recueillir un royaume dans des pays loigns; mais peine
+est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
+ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il rgne sur
+eux, et les fait mettre tous mort[1041]. D'autres fois, il dtruisait
+de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
+routes pierreuses du nord de Jrusalem, Jsus pensif devanait le groupe
+de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, prouvant un
+sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Dj, diverses reprises,
+il leur avait parl de ses souffrances futures, et ils l'avaient cout
+ contre-coeur[1042]. Jsus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
+plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
+fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
+s'attendaient voir apparatre bientt le signe dans les nues. Le cri
+inaugural du royaume de Dieu: Bni soit celui qui vient au nom du
+Seigneur[1044] retentissait dj dans la troupe en accents joyeux.
+Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
+fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'loignait dans le mirage de
+leurs rves. Pour lui, il se confirmait dans la pense qu'il allait
+mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
+lui et ses disciples devenait chaque instant plus profond.
+
+L'usage tait de venir Jrusalem plusieurs jours avant la Pque, afin
+de s'y prparer. Jsus arriva aprs les autres, et un moment ses ennemis
+se crurent frustrs de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
+sixime jour avant la fte (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
+atteignit enfin Bthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
+maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lpreux. On lui fit un
+grand accueil. Il y eut chez Simon le Lpreux[1048] un dner o se
+runirent beaucoup de personnes, attires par le dsir de le voir, et
+aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
+jours. Lazare tait assis table et semblait attirer les regards.
+Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on chercht par un
+redoublement de respects extrieurs vaincre la froideur du public et
+marquer fortement la haute dignit de l'hte qu'on recevait. Marie, pour
+donner au festin un plus grand air de fte, entra pendant le dner,
+portant un vase de parfum qu'elle rpandit sur les pieds de Jsus. Elle
+cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait briser la
+vaisselle dont on s'tait servi pour traiter un tranger de
+distinction[1050]. Enfin, poussant les tmoignages de son culte des
+excs jusque-l inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
+cheveux les pieds de son matre[1051]. Toute la maison fut remplie de la
+bonne odeur du parfum, la grande joie de tous, except de l'avare Juda
+de Kerioth. Eu gard aux habitudes conomes de la communaut, c'tait l
+une vraie prodigalit. Le trsorier avide calcula de suite combien le
+parfum aurait pu tre vendu et ce qu'il et rapport la caisse des
+pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
+au-dessus de lui, mcontenta Jsus. Il aimait les honneurs; car les
+honneurs servaient son but et tablissaient son titre de fils de
+David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il rpondit assez vivement:
+Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
+pas toujours. Et s'exaltant, il promit l'immortalit la femme qui, en
+ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].
+
+Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jsus descendit de Bthanie
+Jrusalem[1053]. Quand, au dtour de la route, sur le sommet du mont des
+Oliviers, il vit la cit se drouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
+elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne,
+quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
+oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphag_, sans doute cause des
+figuiers dont elle tait plante[1055], il eut encore un moment de
+satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrive s'tait rpandu.
+Les Galilens qui taient venus la fte en conurent beaucoup de joie
+et lui prparrent un petit triomphe. On lui amena une nesse, suivie,
+selon l'usage, de son petit. Les Galilens tendirent leurs plus beaux
+habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
+firent asseoir dessus. D'autres, cependant, dployaient leurs vtements
+sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
+prcdait et le suivait, en portant des palmes, criait: Hosanna au fils
+de David! bni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Quelques
+personnes mme lui donnaient le titre de roi d'Isral[1057]. Rabbi,
+fais-les taire, lui dirent les pharisiens.--S'ils se taisent, les
+pierres crieront, rpondit Jsus, et il entra dans la ville. Les
+Hirosolymites, qui le connaissaient peine, demandaient qui il tait:
+C'est Jsus, le prophte de Nazareth en Galile, leur rpondait-on.
+Jrusalem tait une ville d'environ 50,000 mes[1058]. Un petit
+vnement, comme l'entre d'un tranger quelque peu clbre, ou
+l'arrive d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
+avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
+ordinaires, d'tre vite bruit. Mais au temps des ftes, la confusion
+tait extrme[1059]. Jrusalem, ces jours-l, appartenait aux trangers.
+Aussi est-ce parmi ces derniers que l'motion parat avoir t la plus
+vive. Des proslytes parlant grec, qui taient venus la fte, furent
+piqus de curiosit, et voulurent voir Jsus. Ils s'adressrent ses
+disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui rsulta de cette entrevue.
+Pour Jsus, selon sa coutume, il alla passer la nuit son cher village
+de Bthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
+descendit pareillement Jrusalem; aprs le coucher du soleil, il
+remontait soit Bthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
+des Oliviers, o il avait beaucoup d'amis[1062].
+
+Une grande tristesse parat, en ces dernires journes, avoir rempli
+l'me, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jsus. Tous les rcits sont
+d'accord pour lui prter avant son arrestation un moment d'hsitation et
+de trouble, une sorte d'agonie anticipe. Selon les uns, il se serait
+tout coup cri: Mon me est trouble. O Pre, sauve-moi de cette
+heure[1063]. On croyait qu'une voix du ciel ce moment se fit
+entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
+version trs-rpandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsmani.
+Jsus, disait-on, s'loigna un jet de pierre de ses disciples
+endormis, ne prenant avec lui que Cphas et les deux fils Zbde. Alors
+il pria la face contre terre. Son me fut triste jusqu' la mort; une
+angoisse terrible pesa sur lui; mais la rsignation la volont divine
+l'emporta[1065]. Cette scne, par suite de l'art instinctif qui a
+prsid la rdaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obir
+dans l'agencement du rcit des raisons de convenance ou d'effet, a t
+place la dernire nuit de Jsus, et au moment de son arrestation. Si
+cette version tait la vraie, on ne comprendrait gure que Jean, qui
+aurait t le tmoin intime d'un pisode si mouvant, n'en parlt pas
+dans le rcit trs-circonstanci qu'il fait de la soire du jeudi[1066].
+Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
+le poids norme de la mission qu'il avait accepte pesa cruellement sur
+Jsus. La nature humaine se rveilla un moment. Il se prit peut-tre
+douter de son oeuvre. La terreur, l'hsitation s'emparrent de lui et le
+jetrent dans une dfaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifi
+une grande ide son repos et les rcompenses lgitimes de la vie prouve
+toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
+prsente lui pour la premire fois et cherche lui persuader que tout
+est vain. Peut-tre quelques-uns de ces touchants souvenirs que
+conservent les mes les plus fortes, et qui par moments les percent
+comme un glaive, lui vinrent-ils ce moment. Se rappela-t-il les
+claires fontaines de la Galile, o il aurait pu se rafrachir; la vigne
+et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
+qui auraient peut-tre consenti l'aimer? Maudit-il son pre destine,
+qui lui avait interdit les joies concdes tous les autres?
+Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
+pleura-t-il de n'tre pas rest un simple artisan de Nazareth? On
+l'ignore. Car tous ces troubles intrieurs restrent videmment lettre
+close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et supplrent par de
+naves conjectures ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
+me de leur matre. Il est sr, au moins, que sa nature divine reprit
+bientt le dessus. Il pouvait encore viter la mort; il ne le voulut
+pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
+jusqu' la lie. Dsormais, en effet, Jsus se retrouve tout entier et
+sans nuage. Les subtilits du polmiste, la crdulit du thaumaturge et
+de l'exorciste sont oublies. Il ne reste que le hros incomparable de
+la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modle
+accompli que toutes les mes souffrantes mditeront pour se fortifier et
+se consoler.
+
+Le triomphe de Bethphag, cette audace de provinciaux, ftant aux portes
+de Jrusalem l'avnement de leur roi-messie, acheva d'exasprer les
+pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
+mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaapha[1067]. L'arrestation
+immdiate de Jsus fut rsolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
+conservatrice prsida toutes les mesures. Il s'agissait d'viter une
+esclandre. Comme la fte de Pque, qui commenait cette anne le
+vendredi soir, tait un moment d'encombrement et d'exaltation, on
+rsolut de devancer ces jours-l. Jsus tait populaire[1068]; on
+craignait une meute. L'arrestation fut donc fixe au lendemain jeudi.
+On rsolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, o il venait
+tous les jours[1069], mais d'pier ses habitudes, pour le saisir dans
+quelque endroit secret. Les agents des prtres sondrent les disciples,
+esprant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
+simplicit. Ils trouvrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
+Ce malheureux, par des motifs impossibles expliquer, trahit son
+matre, donna toutes les indications ncessaires, et se chargea mme
+(quoiqu'un tel excs de noirceur soit peine croyable) de conduire la
+brigade qui devait oprer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
+sottise ou la mchancet de cet homme laissa dans la tradition
+chrtienne a d introduire ici quelque exagration. Juda jusque-l
+avait t un disciple comme un autre; il avait mme le titre d'aptre;
+il avait fait des miracles et chass les dmons. La lgende, qui ne veut
+que des couleurs tranches, n'a pu admettre dans le cnacle que onze
+saints et un rprouv. La ralit ne procde point par catgories si
+absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
+dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
+qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
+par la mort du chef, et chang les profits de son emploi[1070] contre
+une trs-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il t bless dans son
+amour-propre par la semonce qu'il reut au dner de Bthanie? Cela ne
+suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrdule depuis
+le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
+croire quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
+La haine particulire que Jean tmoigne contre Juda[1073] confirme cette
+hypothse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
+s'en apercevoir, les sentiments troits de sa charge. Par un travers
+fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu mettre les
+intrts de la caisse au-dessus de l'oeuvre mme laquelle elle tait
+destine. L'administrateur aura tu l'aptre. Le murmure qui lui chappe
+ Bthanie semble supposer que parfois il trouvait que le matre cotait
+trop cher sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine conomie
+avait caus dans la petite socit bien d'autres froissements.
+
+Sans nier que Juda de Kerioth ait contribu l'arrestation de son
+matre, nous croyons donc que les maldictions dont on le charge ont
+quelque chose d'injuste. Il y eut peut-tre dans son fait plus de
+maladresse que de perversit. La conscience morale de l'homme du peuple
+est vive et juste, mais instable et inconsquente. Elle ne sait pas
+rsister un entranement momentan. Les socits secrtes du parti
+rpublicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
+sincrit, et cependant les dnonciateurs y taient fort nombreux. Un
+lger dpit suffisait pour faire d'un sectaire un tratre. Mais si la
+folle envie de quelques pices d'argent fit tourner la tte au pauvre
+Juda, il ne semble pas qu'il et compltement perdu le sentiment moral,
+puisque, voyant les consquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
+dit-on, se donna la mort.
+
+Chaque minute, ce moment, devient solennelle et a compt plus que des
+sicles entiers dans l'histoire de l'humanit. Nous sommes arrivs au
+jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'tait le lendemain soir que commenait
+la fte de Pque, par le festin o l'on mangeait l'agneau. La fte se
+continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
+pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
+caractre particulier de solennit. Les disciples taient dj occups
+des prparatifs pour la fte[1075]. Quant Jsus, on est port croire
+qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
+l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
+n'tait pas le festin rituel de la pque, comme on l'a suppos plus
+tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'glise
+primitive, le souper du jeudi fut la vraie pque, le sceau de l'alliance
+nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
+foule de traits touchants que chacun gardait du matre furent accumuls
+sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la pit chrtienne et
+le point de dpart des plus fcondes institutions.
+
+Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jsus tait
+rempli pour la petite glise qui l'entourait n'ait dbord ce
+moment[1077]. Son me sereine et forte se trouvait lgre sous le poids
+des sombres proccupations qui l'assigeaient. Il eut un mot pour chacun
+de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
+de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
+tait couch sur le divan, ct de Jsus, et sa tte reposait sur la
+poitrine du matre. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
+coeur de Jsus faillit lui chapper: En vrit, dit-il, je vous le dis,
+un de vous me trahira[1078]. Ce fut pour ces hommes nafs un moment
+d'angoisse; ils se regardrent les uns les autres, et chacun
+s'interrogea. Juda tait prsent; peut-tre Jsus, qui avait depuis
+quelque temps des raisons de se dfier de lui, chercha-t-il par ce mot
+tirer de ses regards ou de son maintien embarrass l'aveu de sa faute.
+Mais le disciple infidle ne perdit pas contenance; il osa mme, dit-on,
+demander comme les autres: Serait-ce moi, rabbi?
+
+Cependant, l'me droite et bonne de Pierre tait la torture. Il fit
+signe Jean de tcher de savoir de qui le matre parlait. Jean, qui
+pouvait converser avec Jsus sans tre entendu, lui demanda le mot de
+cette nigme. Jsus n'ayant que des soupons ne voulut prononcer aucun
+nom; il dit seulement Jean de bien remarquer celui qui il allait
+offrir du pain tremp. En mme temps, il trempa le pain et l'offrit
+Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jsus adressa
+Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
+furent pas comprises des assistants. On crut que Jsus lui donnait des
+ordres pour la fte du lendemain, et il sortit[1079].
+
+Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et part les apprhensions
+dont le matre fit la confidence ses disciples, qui ne comprirent qu'
+demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais aprs la mort de
+Jsus, on attacha cette soire un sens singulirement solennel, et
+l'imagination des croyants y rpandit une teinte de suave mysticit. Ce
+qu'on se rappelle le mieux d'une personne chre, ce sont ses derniers
+temps. Par une illusion invitable, on prte aux entretiens qu'on a eus
+alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
+en quelques heures les souvenirs de plusieurs annes. La plupart des
+disciples ne virent plus leur matre aprs le souper dont nous venons de
+parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
+beaucoup d'autres, Jsus pratiqua son rite mystrieux de la fraction du
+pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
+jour de Pque et fut le festin pascal, l'ide vint naturellement que
+l'institution eucharistique se fit ce moment suprme. Partant de
+l'hypothse que Jsus savait d'avance avec prcision le moment de sa
+mort, les disciples devaient tre amens supposer qu'il rserva pour
+ses dernires heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
+une des ides fondamentales des premiers chrtiens tait que la mort de
+Jsus avait t un sacrifice, remplaant tous ceux de l'ancienne Loi, la
+Cne, qu'on supposait s'tre passe une fois pour toutes la veille de
+la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
+nouvelle alliance, le signe du sang rpandu pour le salut de tous[1080].
+Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-mme, furent ainsi
+l'image du Testament nouveau que Jsus avait scell de ses souffrances,
+la commmoration du sacrifice du Christ jusqu' son avnement[1081].
+
+De trs-bonne heure, ce mystre se fixa en un petit rcit sacramentel,
+que nous possdons sous quatre formes[1082] trs-analogues entre elles.
+Jean, si proccup des ides eucharistiques[1083], qui raconte le
+dernier repas avec tant de prolixit, qui y rattache tant de
+circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
+narrateurs vangliques, a ici la valeur d'un tmoin oculaire, ne
+connat pas ce rcit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
+l'institution de l'Eucharistie comme une particularit de la Cne. Pour
+lui, le rite de la Cne, c'est le lavement des pieds. Il est probable
+que dans certaines familles chrtiennes primitives, ce dernier rite
+obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jsus, dans
+quelques circonstances, l'avait pratiqu pour donner ses disciples une
+leon d'humilit fraternelle. On le rapporta la veille de sa mort,
+par suite de la tendance que l'on eut grouper autour de la Cne
+toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jsus.
+
+Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charit, de dfrence
+mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
+dernires heures de Jsus[1086]. C'est toujours l'unit de son glise,
+constitue par lui ou par son esprit, qui est l'me des symboles et des
+discours que la tradition chrtienne fit remonter ce moment sacr: Je
+vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
+uns les autres comme je vous ai aims. Le signe auquel on connatra que
+vous tes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
+plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
+de son matre; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
+communiqu tout ce que j'ai appris de mon Pre. Ce que je vous ordonne,
+c'est de vous aimer les uns les autres[1087]. A ce dernier moment,
+quelques rivalits, quelques luttes de prsance se produisirent
+encore[1088]. Jsus fit remarquer que si lui, le matre, avait t au
+milieu de ses disciples comme leur serviteur, plus forte raison
+devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
+buvant le vin, il aurait dit: Je ne goterai plus de ce fruit de la
+vigne jusqu' ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
+mon Pre[1089]. Selon d'autres, il leur aurait promis bientt un festin
+cleste, o ils seraient assis sur des trnes ses cts[1090].
+
+Il semble que, vers la fin de la soire, les pressentiments de Jsus
+gagnrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaait le
+matre et qu'on touchait une crise. Un moment Jsus songea quelques
+prcautions et parla d'pes. Il y en avait deux dans la compagnie.
+C'est assez, dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite cette ide; il
+vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
+arme des grands pouvoirs de Jrusalem. Cphas, plein de coeur et se
+croyant sr de lui-mme, jura qu'il irait avec lui en prison et la
+mort. Jsus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
+Selon une tradition, qui remontait probablement Pierre lui-mme, Jsus
+l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Cphas, jurrent qu'ils ne
+faibliraient pas.
+
+
+NOTES:
+
+[1038] Luc, XIX, 11.
+
+[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.
+
+[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.
+
+[1041] Luc, XIX, 12-27.
+
+[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.
+
+[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
+suiv.
+
+[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.
+
+[1045] Matth., XX, 28.
+
+[1046] Jean, XI, 56.
+
+[1047] La pque se clbrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
+rpondait la journe du samedi, 21 mars.
+
+[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.
+
+[1049] Il est trs-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
+attache par un lien d'affection ou de domesticit aille vous servir
+quand vous mangez chez autrui.
+
+[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore Sour.
+
+[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'taient point,
+comme chez nous, cachs sous la table, mais tendus la hauteur du
+corps sur le divan ou _triclinium_.
+
+[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
+XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.
+
+[1053] Jean, XII, 12.
+
+[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.
+
+[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 14 _b_;
+_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
+rsulte de ces passages que Bethphag tait une sorte de _pomoerium_,
+qui s'tendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
+lui-mme son mur de clture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
+Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphag ft un village,
+comme l'ont suppos Eusbe et S. Jrme.
+
+[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
+suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.
+
+[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.
+
+[1058] Le chiffre de 120,000, donn par Hcate (dans Josphe. _Contre
+Apion_, I, 22), parat exagr. Cicron parle de Jrusalem comme d'une
+bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque systme
+qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
+d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
+_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e dition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
+p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.
+
+[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.
+
+[1060] Jean, XII, 20 et suiv.
+
+[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.
+
+[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.
+
+[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalt de Jean et
+sa proccupation exclusive du rle divin de Jsus aient effac du rcit
+les circonstances de faiblesse naturelle racontes par les synoptiques.
+
+[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.
+
+[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
+et suiv.
+
+[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
+d'affectation relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
+dont il a t le seul tmoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
+XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).
+
+[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.
+
+[1068] Matth., XXI, 46.
+
+[1069] Matth., XXVI, 55.
+
+[1070] Jean, XII, 6.
+
+[1071] Jean ne parle mme pas d'un salaire en argent.
+
+[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.
+
+[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.
+
+[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.
+
+[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
+XIII, 29.
+
+[1076] C'est le systme des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
+Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
+rcit a pour cette partie une autorit prpondrante, suppose
+formellement que Jsus mourut le jour mme o l'on mangeait l'agneau
+(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
+Jsus la veille de Pque (Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_).
+
+[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.
+
+[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
+suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.
+
+[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lve les invraisemblances du rcit
+des synoptiques.
+
+[1080] Luc, XXII., 20.
+
+[1081] I Cor., XI, 26.
+
+[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
+XI, 23-25.
+
+[1083] Ch. VI.
+
+[1084] Ch. XIII-XVII.
+
+[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
+suiv.
+
+[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placs par Jean la suite du
+rcit de la Cne ne peuvent tre pris pour historiques. Ils sont pleins
+de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
+Jsus, et qui, au contraire, rentrent trs-bien dans le langage habituel
+de Jean. Ainsi l'expression petits enfants au vocatif (Jean, XIII, 33)
+est trs-frquente dans la premire ptre de Jean. Elle ne parat pas
+avoir t familire Jsus.
+
+[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.
+
+[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.
+
+[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.
+
+[1090] Luc, XXII, 29-30.
+
+[1091] Luc, XXII, 36-38.
+
+[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
+et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+ARRESTATION ET PROCS DE JSUS.
+
+
+La nuit tait compltement tombe[1093] quand on sortit de la
+salle[1094]. Jsus, selon son habitude, passa le val du Cdron, et se
+rendit, accompagn des disciples, dans le jardin de Gethsmani, au pied
+du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
+immense supriorit, il veillait et priait. Eux dormaient ct de lui,
+quand tout coup une troupe arme se prsenta la lueur des torches.
+C'taient des sergents du temple, arms de btons, sorte de brigade de
+police qu'on avait laisse aux prtres; ils taient soutenus par un
+dtachement de soldats romains avec leurs pes; le mandat d'arrestation
+manait du grand-prtre et du sanhdrin[1096]. Judas, connaissant les
+habitudes de Jsus, avait indiqu cet endroit comme celui o on pouvait
+le surprendre avec le plus de facilit. Judas, selon l'unanime tradition
+des premiers temps, accompagnait lui-mme l'escouade[1097], et mme,
+selon quelques-uns[1098], il aurait pouss l'odieux jusqu' prendre pour
+signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
+circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de rsistance
+de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des tmoins
+oculaires[1100]) tira l'pe et blessa l'oreille un des serviteurs du
+grand-prtre nomm Malek. Jsus arrta ce premier mouvement. Il se livra
+lui-mme aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
+contre des autorits qui avaient tant de prestige, les disciples
+prirent la fuite et se dispersrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittrent
+pas de vue leur matre. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
+d'un vtement lger. On voulut l'arrter; mais le jeune homme s'enfuit,
+en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].
+
+La marche que les prtres avaient rsolu de suivre contre Jsus tait
+trs-conforme au droit tabli. La procdure contre le sducteur
+(_msith_), qui cherche porter atteinte la puret de la religion,
+est explique dans le Talmud avec des dtails dont la nave impudence
+fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est rig en partie essentielle
+de l'instruction criminelle. Quand un homme est accus de sduction,
+on aposte deux tmoins, que l'on cache derrire une cloison; on
+s'arrange pour attirer le prvenu dans une chambre contigu, o il
+puisse tre entendu des deux tmoins sans que lui-mme les aperoive. On
+allume deux chandelles prs de lui, pour qu'il soit bien constat que
+les tmoins le voient[1102]. Alors on lui fait rpter son blasphme.
+On l'engage se rtracter. S'il persiste, les tmoins qui l'ont entendu
+l'amnent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
+la sorte qu'on se comporta envers Jsus, qu'il fut condamn sur la foi
+de deux tmoins qu'on avait aposts, que le crime de sduction est, du
+reste, le seul pour lequel on prpare ainsi les tmoins[1103].
+
+Les disciples de Jsus nous apprennent, en effet, que le crime reproch
+ leur matre tait la sduction[1104], et, part quelques minuties,
+fruit de l'imagination rabbinique, le rcit des vangiles rpond trait
+pour trait la procdure dcrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
+Jsus tait de le convaincre, par enqute testimoniale et par ses
+propres aveux, de blasphme et d'attentat contre la religion mosaque,
+de le condamner mort selon la loi, puis de faire approuver la
+condamnation par Pilate. L'autorit sacerdotale, comme nous l'avons dj
+vu, rsidait tout entire de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
+d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
+personnage que l'on mena d'abord Jsus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
+doctrine et ses disciples. Jsus refusa avec une juste fiert d'entrer
+dans de longues explications. Il s'en rfra son enseignement, qui
+avait t public; il dclara n'avoir jamais eu de doctrine secrte; il
+engagea l'ex-grand-prtre interroger ceux qui l'avaient cout. Cette
+rponse tait parfaitement naturelle; mais le respect exagr dont le
+vieux pontife tait entour la fit paratre audacieuse; un des
+assistants y rpliqua, dit-on, par un soufflet.
+
+Pierre et Jean avaient suivi leur matre jusqu' la demeure de Hanan.
+Jean, qui tait connu dans la maison, fut admis sans difficult; mais
+Pierre fut arrt l'entre, et Jean fut oblig de prier la portire de
+le laisser passer. La nuit tait froide. Pierre resta dans l'antichambre
+et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
+Il fut bientt reconnu pour un disciple de l'accus. Le malheureux,
+trahi par son accent galilen, poursuivi de questions par les valets,
+dont l'un tait parent de Malek et l'avait vu Gethsmani, nia par
+trois fois qu'il et jamais eu la moindre relation avec Jsus. Il
+pensait que Jsus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
+lchet dissimule renfermait une grande indlicatesse. Mais sa bonne
+nature lui rvla bientt la faute qu'il venait de commettre. Une
+circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jsus lui
+avait dit. Touch au coeur, il sortit et se mit pleurer
+amrement[1106].
+
+Hanan, bien qu'auteur vritable du meurtre juridique qui allait
+s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
+Jsus; il le renvoya son gendre Kaapha, qui portait le titre
+officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-pre, devait
+naturellement tout ratifier. Le sanhdrin tait rassembl chez
+lui[1107]. L'enqute commena; plusieurs tmoins, prpars d'avance
+selon le procd inquisitorial expos dans le Talmud, comparurent devant
+le tribunal. Le mot fatal, que Jsus avait rellement prononc: Je
+dtruirai le temple de Dieu, et je le rebtirai en trois jours, fut
+cit par deux tmoins. Blasphmer le temple de Dieu tait, d'aprs la
+loi juive, blasphmer Dieu lui-mme[1108]. Jsus garda le silence et
+refusa d'expliquer la parole incrimine. S'il faut en croire un rcit,
+le grand-prtre alors l'aurait adjur de dire s'il tait le Messie;
+Jsus l'aurait confess et aurait proclam devant l'assemble la
+prochaine venue de son rgne cleste[1109]. Le courage de Jsus, dcid
+ mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
+Hanan, il garda le silence. Ce fut en gnral, ce dernier moment, sa
+rgle de conduite. La sentence tait arrte; on ne cherchait que des
+prtextes. Jsus le sentait, et n'entreprit pas une dfense inutile. Au
+point de vue du judasme orthodoxe, il tait bien vraiment un
+blasphmateur, un destructeur du culte tabli; or ces crimes taient
+punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemble le dclara
+coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
+secrtement vers lui taient absents ou ne votrent pas[1111]. La
+frivolit ordinaire aux aristocraties depuis longtemps tablies ne
+permit pas aux juges de rflchir longuement sur les consquences de la
+sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme tait alors sacrifie bien
+lgrement; sans doute les membres du sanhdrin ne songrent pas que
+leurs fils rendraient compte une postrit irrite de l'arrt prononc
+avec un si insouciant ddain.
+
+Le sanhdrin n'avait pas le droit de faire excuter une sentence de
+mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui rgnait alors en
+Jude, Jsus n'en tait pas moins ds ce moment un condamn. Il demeura
+le reste de la nuit expos aux mauvais traitements d'une valetaille
+infime, qui ne lui pargna aucun affront[1113].
+
+Le matin, les chefs des prtres et les anciens se trouvrent de nouveau
+runis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
+prononce par le sanhdrin, et frappe d'insuffisance depuis
+l'occupation des Romains. Le procurateur n'tait pas investi comme le
+lgat imprial du droit de vie et de mort. Mais Jsus n'tait pas
+citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
+l'arrt prononc contre lui et son cours. Comme il arrive toutes les
+fois qu'un peuple politique soumet une nation o la loi civile et la loi
+religieuse se confondent, les Romains taient amens prter la loi
+juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
+aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
+consign dans le Talmud, de mme que les Arabes d'Algrie sont encore
+rgis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
+sanctionnaient ainsi fort souvent des pnalits portes pour des dlits
+religieux. La situation tait peu prs celle des villes saintes de
+l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'tat
+de Damas, le lendemain du jour o la Syrie serait conquise par une
+nation europenne. Josphe prtend (mais certes on en peut douter) que
+si un Romain franchissait les stles qui portaient des inscriptions
+dfendant aux paens d'avancer, les Romains eux-mmes le livraient aux
+Juifs pour le mettre mort[1115].
+
+Les agents des prtres lirent donc Jsus et l'amenrent au prtoire,
+qui tait l'ancien palais d'Hrode[1116], joignant la tour
+Antonia[1117]. On tait au matin du jour o l'on devait manger l'agneau
+pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souills
+en entrant dans le prtoire et n'auraient pu faire le festin sacr. Ils
+restrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur prsence, monta au
+_bima_[1119] ou tribunal situ en plein air[1120], l'endroit qu'on
+nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, cause du carrelage qui
+revtait le sol.
+
+A peine inform de l'accusation, il tmoigna sa mauvaise humeur d'tre
+ml cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prtoire avec
+Jsus. L eut lieu un entretien dont les dtails prcis nous chappent,
+aucun tmoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
+parat avoir t bien devine par Jean. Son rcit, en effet, est en
+parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
+rciproque des deux interlocuteurs.
+
+Le procurateur Pontius, surnomm Pilatus, sans doute cause du _pilum_ ou
+javelot d'honneur dont lui ou un de ses anctres fut dcor[1122],
+n'avait eu jusque-l aucune relation avec la secte naissante.
+Indiffrent aux querelles intrieures des Juifs, il ne voyait dans tous
+ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intemprantes
+et de cerveaux gars. En gnral, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
+Juifs le dtestaient plus encore; ils le trouvaient dur, mprisant,
+emport; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
+grande fermentation populaire, Jrusalem tait une ville
+trs-sditieuse et pour un tranger un insupportable sjour. Les exalts
+prtendaient que c'tait chez le nouveau procurateur un dessein arrt
+d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme troit, leurs haines
+religieuses rvoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
+civil, que le Romain le plus mdiocre portait partout avec lui. Tous les
+actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
+administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
+charge, il avait eu avec ses administrs des difficults qu'il avait
+tranches d'une manire trs-brutale, mais o il semble que, pour le
+fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paratre des
+gens arrirs; il les jugeait sans doute comme un prfet libral jugeait
+autrefois les Bas-Bretons, se rvoltant pour une nouvelle route ou pour
+l'tablissement d'une cole. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
+pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
+rencontr la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
+vie tel point qu'elle s'opposait tout changement et toute
+amlioration. Les constructions romaines, mme les plus utiles, taient
+de la part des Juifs zls l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
+cussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer sa
+rsidence, laquelle tait voisine de l'enceinte sacre, provoqurent un
+orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
+ces susceptibilits; il se vit ainsi engag dans des rpressions
+sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
+destitution[1129]. L'exprience de tant de conflits l'avait rendu fort
+prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
+ses matres en les obligeant user envers lui de rigueurs odieuses. Le
+procurateur se voyait avec un suprme dplaisir amen jouer en cette
+nouvelle affaire un rle de cruaut, pour une loi qu'il hassait[1130].
+Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
+des gouvernements civils, est ensuite le premier en faire peser sur
+eux la responsabilit, presque les en accuser. Suprme injustice; car
+le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!
+
+Pilate et donc dsir sauver Jsus. Peut-tre l'attitude digne et
+calme de l'accus fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
+tradition[1131], Jsus aurait trouv un appui dans la propre femme du
+procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galilen de quelque
+fentre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-tre le
+revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait tre
+vers, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
+Jsus trouva Pilate prvenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
+avec bont et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
+renvoyer absous.
+
+Le titre de roi des Juifs, que Jsus ne s'tait jamais donn, mais que
+ses ennemis prsentaient comme le rsum de son rle et de ses
+prtentions, tait naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
+ombrages de l'autorit romaine. C'est par ce ct, comme sditieux et
+comme coupable de crime d'tat, qu'on se mit l'accuser. Rien n'tait
+plus injuste; car Jsus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
+pouvoir tabli. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
+coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgr lui toutes les
+consquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
+Gaulonite; on prtendait qu'il dfendait de payer le tribut
+Csar[1132]. Pilate lui demanda s'il tait rellement le roi des
+Juifs[1133]. Jsus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
+quivoque qui avait fait sa force, et qui aprs sa mort devait
+constituer sa royaut, le perdit cette fois. Idaliste, c'est--dire ne
+distinguant pas l'esprit et la matire, Jsus, la bouche arme de son
+glaive deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
+jamais compltement les puissances de la terre. S'il faut en croire
+Jean, il aurait avou sa royaut, mais prononc en mme temps cette
+profonde parole: Mon royaume n'est pas de ce monde. Puis il aurait
+expliqu la nature de sa royaut, se rsumant tout entire dans la
+possession et la proclamation de la vrit. Pilate ne comprit rien cet
+idalisme suprieur[1134]. Jsus lui fit sans doute l'effet d'un rveur
+inoffensif. Le manque, total de proslytisme religieux et philosophique
+chez les Romains de cette poque leur faisait regarder le dvouement
+la vrit comme une chimre. Ces dbats les ennuyaient et leur
+paraissaient dnus de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
+l'empire se cachait dans les spculations nouvelles, ils n'avaient
+aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
+mcontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
+pour de vaines subtilits. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
+la mme conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu' la ruine de Jrusalem, la
+rgle administrative des Romains fut de rester compltement indiffrents
+dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].
+
+Un expdient se prsenta l'esprit du gouverneur pour concilier ses
+propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
+dj tant de fois ressenti la pression. Il tait d'usage propos de la
+fte de Pque de dlivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
+Jsus n'avait t arrt que par suite de la jalousie des prtres[1137],
+essaya de le faire bnficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
+le _bima_, et proposa la foule de relcher le roi des Juifs. La
+proposition faite en ces termes avait un certain caractre de largeur en
+mme temps que d'ironie. Les prtres en virent le danger. Ils agirent
+promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
+suggrrent la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
+Jrusalem d'une grande popularit. Par un singulier hasard, il
+s'appelait aussi Jsus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
+Bar-Rabban[1140]. C'tait un personnage fort connu[1141]; il avait t
+arrt la suite d'une meute accompagne de meurtre[1142]. Une clameur
+gnrale s'leva: Non celui-l; mais Jsus Bar-Rabban. Pilate fut
+oblig de dlivrer Jsus Bar-Rabban.
+
+Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
+accus auquel on donnait le titre de roi des Juifs ne le compromt. Le
+fanatisme, d'ailleurs, amne tous les pouvoirs traiter avec lui.
+Pilate se crut oblig de faire quelque concession; mais hsitant encore
+rpandre le sang pour satisfaire des gens qu'il dtestait, il voulut
+tourner la chose en comdie. Affectant de rire du titre pompeux que
+l'on donnait Jsus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation tait le
+prliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-tre Pilate
+voulut-il laisser croire que cette condamnation tait dj prononce,
+tout en esprant que le prliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
+tous les rcits, une scne rvoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
+une casaque rouge, sur la tte une couronne forme de branches
+pineuses, et un roseau la main. On l'amena ainsi affubl sur la
+tribune, en face du peuple. Les soldats dfilaient devant lui, le
+souffletaient tour tour, et disaient en s'agenouillant: Salut, roi
+des Juifs[1145]. D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
+tte avec le roseau. On comprend difficilement que la gravit romaine se
+soit prte des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualit
+de procurateur, n'avait gure sous ses ordres que des troupes
+auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme taient les lgionnaires,
+ne fussent pas descendus de telles indignits.
+
+Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilit
+couvert? Esprait-il dtourner le coup qui menaait Jsus en accordant
+quelque chose la haine des Juifs[1147], et en substituant au
+dnouement tragique une fin grotesque d'o il semblait rsulter que
+l'affaire ne mritait pas une autre issue? Si telle fut sa pense, elle
+n'eut aucun succs. Le tumulte grandissait et devenait une vritable
+sdition. Les cris: Qu'il soit crucifi! qu'il soit crucifi!
+retentissaient de tous cts. Les prtres, prenant un ton de plus en
+plus exigeant, dclaraient la Loi en pril, si le sducteur n'tait puni
+de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jsus, il faudrait
+rprimer une meute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
+temps. Il rentra dans le prtoire, s'informa de quel pays tait Jsus,
+cherchant un prtexte pour dcliner sa propre comptence[1149]. Selon
+une tradition, il aurait mme renvoy Jsus Antipas, qui, dit-on,
+tait alors Jrusalem[1150]. Jsus se prta peu ces efforts
+bienveillants; il se renferma, comme chez Kaapha, dans un silence digne
+et grave, qui tonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
+plus menaants. On dnonait dj le peu de zle du fonctionnaire qui
+protgeait un ennemi de Csar. Les plus grands adversaires de la
+domination romaine se trouvrent transforms en sujets loyaux de Tibre,
+pour avoir le droit d'accuser de lse-majest le procurateur trop
+tolrant. Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
+quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
+gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]
+Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
+ennemis enverraient Rome, et o on l'accuserait d'avoir soutenu un
+rival de Tibre. Dj, dans l'affaire des cussons votifs[1152], les
+Juifs avaient crit l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
+sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
+l'histoire, il cda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
+responsabilit de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrtiens,
+l'auraient pleinement accepte, en s'criant: Que son sang retombe sur
+nous et sur nos enfants[1153]!
+
+Ces mots furent-ils rellement prononcs? On en peut douter. Mais ils
+sont l'expression d'une profonde vrit historique. Vu l'attitude que
+les Romains avaient prise en Jude, Pilate ne pouvait gure faire que ce
+qu'il fit. Combien de sentences de mort dictes par l'intolrance
+religieuse ont forc la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
+pour complaire un clerg fanatique, livrait au bcher des centaines de
+ses sujets, tait plus blmable que Pilate; car il reprsentait un
+pouvoir plus complet que n'tait encore Jrusalem celui des Romains.
+Quand le pouvoir civil se fait perscuteur ou tracassier, la
+sollicitation du prtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
+gouvernement qui cet gard est sans pch jette Pilate la premire
+pierre. Le bras sculier, derrire lequel s'abrite la cruaut
+clricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis dire qu'il a
+horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.
+
+Ce ne furent donc ni Tibre ni Pilate qui condamnrent Jsus. Ce fut le
+vieux parti juif; ce fut la loi mosaque. Selon nos ides modernes, il
+n'y a nulle transmission de dmrite moral du pre au fils; chacun ne
+doit compte la justice humaine et la justice divine que de ce qu'il
+a fait. Tout juif, par consquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
+le meurtre de Jsus a droit de se plaindre; car peut-tre et-il t
+Simon le Cyrnen; peut-tre au moins n'et-il pas t avec ceux qui
+crirent: Crucifiez-le! Mais les nations ont leur responsabilit comme
+les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
+mort de Jsus. Cette mort fut lgale, en ce sens qu'elle eut pour
+cause premire une loi qui tait l'me mme de la nation. La loi
+mosaque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais accepte, prononait
+la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte tabli.
+Or, Jsus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait le dtruire.
+Les Juifs le dirent Pilate avec une franchise simple et vraie: Nous
+avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
+de Dieu[1154]. La loi tait dtestable; mais c'tait la loi de la
+frocit antique, et le hros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
+tout la subir.
+
+Hlas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
+verser porte ses fruits. En son nom, durant des sicles, on infligera
+des tortures et la mort des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
+encore, dans des pays qui se disent chrtiens, des pnalits sont
+prononces pour des dlits religieux. Jsus n'est pas responsable de ces
+garements. Il ne pouvait prvoir que tel peuple l'imagination gare
+le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brle. Le
+christianisme a t intolrant; mais l'intolrance n'est pas un fait
+essentiellement chrtien. C'est un fait juif, en ce sens que le judasme
+dressa pour la premire fois la thorie de l'absolu en religion, et posa
+le principe que tout novateur, mme quand il apporte des miracles
+l'appui de sa doctrine, doit tre reu coups de pierres, lapid par
+tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde paen eut aussi ses
+violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-l, comment ft-il
+devenu chrtien? Le Pentateuque a de la sorte t dans le monde le
+premier code de la terreur religieuse. Le judasme a donn l'exemple
+d'un dogme immuable, arm du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
+Juifs d'une haine aveugle, le christianisme et aboli le rgime qui tua
+son fondateur, combien il et t plus consquent, combien il et mieux
+mrit du genre humain!
+
+
+NOTES:
+
+[1093] Jean, XIII, 30.
+
+[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapporte par Matth., XXVI,
+30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion o sont ces deux vanglistes
+que le dernier repas de Jsus fut le festin pascal. Avant et aprs le
+festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
+IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.
+
+[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.
+
+[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.
+
+[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
+_Act._, I, 16.
+
+[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le rcit de Jean, Jsus
+se nomme lui-mme.
+
+[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.
+
+[1100] Jean, XVIII, 10.
+
+[1101] Marc, XIV, 51-52.
+
+[1102] En matire criminelle, on n'admettait que des tmoins oculaires.
+Mischna, _Sanhdrin_ IV, 5.
+
+[1103] Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., mme
+trait, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.
+
+[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.
+
+[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
+que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
+quatrime vangile.
+
+[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
+et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.
+
+[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.
+
+[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.
+
+[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
+de cette scne.
+
+[1110] _Lvit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutr._, XIII, 1 et suiv.
+
+[1111] Luc, XXIII, 50-51.
+
+[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.
+
+[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.
+
+[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
+XVIII, 28.
+
+[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.
+
+[1116] Philon, _Legatio ad Caum_, 38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.
+
+[1117] A l'endroit o est encore aujourd'hui le srail du pacha de
+Jrusalem.
+
+[1118] Jean, XVIII, 28.
+
+[1119] Le mot grec [Greek: bma] tait pass en syro-chaldaque.
+
+[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
+33.
+
+[1121] Jean, XVIII, 29.
+
+[1122] Virg., _n_., XII, 421; Martial, _pigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
+Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, dcoration
+militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
+_Pilatus_ est, dans cette hypothse, un mot de la mme forme que
+_Torquatus_.
+
+[1123] Philon, _Leg. ad Caum_, 38.
+
+[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.
+
+[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.
+
+[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.
+
+[1127] Philon, _Leg. ad Caum_, 38.
+
+[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
+suiv.; Luc, XIII, 1.
+
+[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.
+
+[1130] Jean, XVIII, 35.
+
+[1131] Matth., XXVII, 19.
+
+[1132] Luc, XXIII, 2, 5.
+
+[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.
+
+[1134] Jean, XVIII, 38.
+
+[1135] _Act._, XVIII, 14-15.
+
+[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) prsente la mort de Jsus comme une
+excution politique de Ponce Pilate. Mais, l'poque o crivai Tacite,
+la politique romaine envers les chrtiens tait change; on les tenait
+pour coupables de ligue secrte contre l'tat. Il tait naturel que
+l'historien latin crt que Pilate, en faisant mourir Jsus, avait obi
+des raisons de sret publique. Josphe est bien plus exact (_Ant._,
+XVIII, iii, 3).
+
+[1137] Marc, XV, 10.
+
+[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.
+
+[1139] Le nom de Jsus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
+leon a nanmoins pour elle de trs-fortes autorits.
+
+[1140] Matth., XXVII, 16.
+
+[1141] Cf. saint Jrme, In Matth., XXVII, 16.
+
+[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
+voleur, parat ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.
+
+[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.
+
+[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
+XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.
+
+[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
+11; Jean, XIX, 2 et suiv.
+
+[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algrie_, n 5, fragm. B.
+
+[1147] Luc, XXIII, 16, 22.
+
+[1148] Jean, XIX, 7.
+
+[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.
+
+[1150] Il est probable que c'est l une premire tentative d'Harmonie
+des vangiles. Luc aura eu sous les yeux un rcit o la mort de Jsus
+tait attribue par erreur Hrode. Pour ne pas sacrifier entirement
+cette version, il aura mis bout bout les deux traditions, d'autant
+plus qu'il savait peut-tre vaguement que Jsus (comme Jean nous
+l'apprend) comparut devant trois autorits. Dans beaucoup d'autres cas,
+Luc semble avoir un sentiment loign des faits qui sont propres la
+narration de Jean. Du reste, le troisime vangile renferme, pour
+l'histoire du crucifiement, une srie d'additions que l'auteur parat
+avoir puises dans un document plus rcent, et o l'arrangement en vue
+d'un but d'dification tait sensible.
+
+[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprcier l'exactitude
+de la couleur de cette scne chez les vanglistes, voyez Philon, _Leg.
+ad Caum_, 38.
+
+[1152] Voir ci-dessus, p. 402.
+
+[1153] Matth., XXVII, 24-25.
+
+[1154] Jean, XIX, 7.
+
+[1155] _Deutr._, XIII, 1 et suiv.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+MORT DE JSUS.
+
+
+Bien que le motif rel de la mort de Jsus ft tout religieux, ses
+ennemis avaient russi, au prtoire, le prsenter comme coupable de
+crime d'tat; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
+condamnation pour cause d'htrodoxie. Consquents cette ide, les
+prtres firent demander pour Jsus, par la foule, le supplice de la
+croix. Ce supplice n'tait pas juif d'origine; si la condamnation de
+Jsus et t purement mosaque, on lui et appliqu la
+lapidation[1156]. La croix tait un supplice romain, rserv pour les
+esclaves et pour les cas o l'on voulait ajouter la mort
+l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant Jsus, on le traitait
+comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
+ces ennemis de bas tage auxquels les Romains n'accordaient pas les
+honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'tait le chimrique roi des
+Juifs, non le dogmatiste htrodoxe, que l'on punissait. Par suite de
+la mme ide, l'excution dut tre abandonne aux Romains. On sait que,
+chez les Romains, les soldats, comme ayant pour mtier de tuer,
+faisaient l'office de bourreaux. Jsus fut donc livr une cohorte de
+troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
+moeurs cruelles des nouveaux conqurants se droula pour lui. Il tait
+environ midi[1158]. On le revtit de ses habits qu'on lui avait ts
+pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait dj en rserve
+deux voleurs qu'elle devait excuter, on runit les trois condamns, et
+le cortge se mit en marche pour le lieu de l'excution.
+
+Ce lieu tait un endroit nomm Golgotha, situ hors de Jrusalem, mais
+prs des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crne_;
+il correspond, ce semble, notre mot _Chaumont_, et dsignait
+probablement un tertre dnud, ayant la forme d'un crne chauve. On ne
+sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il tait srement
+au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine ingale qui
+s'tend entre les murs et les deux valles de Cdron et de Hinnom[1160],
+rgion assez vulgaire, attriste encore par les fcheux dtails du
+voisinage d'une grande cit. Il est difficile de placer le Golgotha
+l'endroit prcis o, depuis Constantin, la chrtient tout entire l'a
+vnr[1161]. Cet endroit est trop engag dans l'intrieur de la ville,
+et on est port croire qu' l'poque de Jsus il tait compris dans
+l'enceinte des murs[1162].
+
+Le condamn la croix devait porter lui-mme l'instrument de son
+supplice[1163]. Mais Jsus, plus faible de corps que ses deux
+compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
+Simon de Cyrne, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
+brusques procds des garnisons trangres, le forcrent de porter
+l'arbre fatal. Peut-tre usaient-ils en cela d'un droit de corve
+reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mmes du bois infme. Il
+semble que Simon fut plus tard de la communaut chrtienne. Ses deux
+fils, Alexandre et Rufus[1164], y taient fort connus. Il raconta
+peut-tre plus d'une circonstance dont il avait t tmoin. Aucun
+disciple n'tait ce moment auprs de Jsus[1165].
+
+On arriva enfin la place des excutions. Selon l'usage juif, on offrit
+ boire aux patients un vin fortement aromatis, boisson enivrante, que
+par un sentiment de piti on donnait au condamn pour l'tourdir[1166].
+Il parat que souvent les dames de Jrusalem apportaient elles-mmes aux
+infortuns qu'on menait au supplice ce vin de la dernire heure; quand
+aucune d'elles ne se prsentait, on l'achetait sur les fonds de la
+caisse publique[1167]. Jsus, aprs avoir effleur le vase du bout des
+lvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamns
+vulgaires n'allait pas sa haute nature. Il prfra quitter la vie dans
+la parfaite clart de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
+la mort qu'il avait voulue et appele. On le dpouilla alors de ses
+vtements[1169], et on l'attacha la croix. La croix se composait de
+deux poutres lies en forme de T[1170]. Elle tait peu leve, si bien
+que les pieds du condamn touchaient presque terre. On commenait par
+la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonant des
+clous dans les mains; les pieds taient souvent clous, quelquefois
+seulement lis avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
+d'antenne, tait attach au ft de la croix, vers le milieu, et passait
+entre les jambes du condamn, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
+mains se fussent dchires et le corps se ft affaiss. D'autres fois,
+une tablette horizontale tait fixe la hauteur des pieds et les
+soutenait[1174].
+
+Jsus savoura ces horreurs dans toute leur atrocit. Une soif brlante,
+l'une des tortures du crucifiement[1175], le dvorait. Il demanda
+boire. Il y avait prs de l un vase plein de la boisson ordinaire des
+soldats romains, mlange de vinaigre et d'eau, appel _posca_. Les
+soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
+expditions[1176], au nombre desquelles une excution tait compte. Un
+soldat trempa une ponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
+et la porta aux lvres de Jsus, qui la sua[1177]. Les deux voleurs
+taient crucifis ses cts. Les excuteurs, auxquels on abandonnait
+d'ordinaire les menues dpouilles (_pannicularia_) des
+supplicis[1178], tirrent au sort ses vtements, et, assis au pied de
+la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jsus aurait prononc
+cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lvres: Pre,
+pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].
+
+Un criteau, suivant la coutume romaine, tait attach au haut de la
+croix, portant en trois langues, en hbreu, en grec et en latin: LE ROI
+DES JUIFS. Il y avait dans cette rdaction quelque chose de pnible et
+d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
+furent blesss. Les prtres firent observer Pilate qu'il et fallu
+adopter une rdaction qui impliqut seulement que Jsus s'tait dit roi
+des Juifs. Mais Pilate, dj impatient de cette affaire, refusa de rien
+changer ce qui tait crit[1181].
+
+Ses disciples avaient fui. Jean nanmoins dclare avoir t prsent et
+tre rest constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
+affirmer avec plus de certitude que les fidles amies de Galile, qui
+avaient suivi Jsus Jrusalem, et continuaient le servir, ne
+l'abandonnrent pas. Marie Clophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
+Khouza, Salom, d'autres encore, se tenaient une certaine
+distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
+croire Jean[1185], Marie, mre de Jsus, et t aussi au pied de la
+croix, et Jsus, voyant runis sa mre et son disciple chri, et dit
+l'un: Voil ta mre, l'autre: Voil ton fils. Mais on ne
+comprendrait pas comment les vanglistes synoptiques, qui nomment les
+autres femmes, eussent omis celle dont la prsence tait un trait si
+frappant. Peut-tre mme la hauteur extrme du caractre de Jsus ne
+rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
+o, uniquement proccup de son oeuvre, il n'existait plus que pour
+l'humanit[1186].
+
+A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
+Jsus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
+sa stupidit. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
+sottes railleries et ses cris suprmes de douleur tourns en odieux jeux
+de mots: Ah! le voil, disait-on, celui qui s'est appel Fils de Dieu!
+Que son pre, s'il veut, vienne maintenant le dlivrer!--Il a sauv les
+autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-mme. S'il est
+roi d'Isral, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
+bien! disait un troisime, toi qui dtruis le temple de Dieu, et le
+rebtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!--Quelques-uns,
+vaguement au courant de ses ides apocalyptiques, crurent l'entendre
+appeler lie, et dirent: Voyons si lie viendra le dlivrer. Il parat
+que les deux voleurs crucifis ses cts l'insultaient aussi[1188]. Le
+ciel tait sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
+Jrusalem, sche et morne. Un moment, selon certains rcits, le coeur
+lui dfaillit; un nuage lui cacha la face de son Pre; il eut une agonie
+de dsespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
+que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-tre de souffrir pour
+une race vile, et il s'cria: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
+abandonn? Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
+vie du corps s'teignait, son me se rassrnait et revenait peu peu
+sa cleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
+sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
+droulait ses pieds, et, profondment uni son Pre, il commena sur
+le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanit
+pour des sicles infinis.
+
+L'atrocit particulire du supplice de la croix tait qu'on pouvait
+vivre trois et quatre jours dans cet horrible tat sur l'escabeau de
+douleur[1190]. L'hmorrhagie des mains s'arrtait vite et n'tait pas
+mortelle. La vraie cause de la mort tait la position contre nature du
+corps, laquelle entranait un trouble affreux dans la circulation, de
+terribles maux de tte et de coeur, et enfin la rigidit des membres.
+Les crucifis de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'ide
+mre de ce cruel supplice n'tait pas de tuer directement le condamn
+par des lsions dtermines, mais d'exposer l'esclave, clou par les
+mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
+sur le bois. L'organisation dlicate de Jsus le prserva de cette lente
+agonie. Tout porte croire que la rupture instantane d'un vaisseau au
+coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
+moments avant de rendre l'me, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
+ coup, il poussa un cri terrible[1193], o les uns entendirent: O
+Pre, je remets mon esprit entre tes mains! et que les autres, plus
+proccups de l'accomplissement des prophties, rendirent par ces mots:
+Tout est consomm! Sa tte s'inclina sur sa poitrine, et il expira.
+
+Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
+acheve; ta divinit est fonde. Ne crains plus de voir crouler par une
+faute l'difice de tes efforts. Dsormais hors des atteintes de la
+fragilit, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux consquences
+infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
+n'ont pas mme atteint ta grande me, tu as achet la plus complte
+immortalit. Pour des milliers d'annes, le monde va relever de toi!
+Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
+livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
+plus aim depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
+deviendras tel point la pierre angulaire de l'humanit qu'arracher ton
+nom de ce monde serait l'branler jusqu'aux fondements. Entre toi et
+Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
+possession de ton royaume, o te suivront, par la voie royale que tu as
+trace, des sicles d'adorateurs.
+
+
+NOTES:
+
+[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui prsente la condamnation
+de Jsus comme toute religieuse, prtend, en effet, qu'il fut lapid, ou
+du moins, qu'aprs avoir t pendu, il fut lapid, comme cela arrivait
+souvent (Mischna, _Sanhdrin_, VI, 4). Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_,
+XIV, 16; Talm. de Bab., mme trait, 43 _a_, 67 _a_.
+
+[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apule,
+_Mtam._, III, 9; Sutone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.
+
+[1158] Jean, XIX, 14. D'aprs Marc, XV, 23, il n'et gure t que huit
+heures du matin, puisque, selon cet vangliste, Jsus ft crucifi
+neuf heures.
+
+[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
+Hebr._, XIII, 12
+
+[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'tre pas sans rapport avec la
+colline de _Gareb_ et la localit de _Goath_, mentionnes dans Jrmie,
+XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir t au nord-ouest de la
+ville. J'inclinerais placer le lieu o Jsus fut crucifi prs de
+l'angle extrme que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
+buttes qui dominent la valle de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.
+
+[1161] Les preuves par lesquelles on a essay d'tablir que le Saint
+Spulcre a t dplac depuis Constantin manquent de solidit.
+
+[1162] M. de Vog a dcouvert, 76 mtres l'est de l'emplacement
+traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaque analogue celui
+d'Hbron, qui, s'il appartient l'enceinte du temps de Jsus,
+laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
+L'existence d'un caveau spulcral (celui qu'on appelle Tombeau de
+Joseph d'Arimathie) sous le mur de la coupole du Saint-Spulcre
+porterait aussi supposer que cet endroit tait hors des murs. Deux
+considrations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
+d'ailleurs tre invoques en faveur de la tradition. La premire, c'est
+qu'il serait singulier que ceux qui cherchrent fixer sous Constantin
+la topographie vanglique, ne se fussent pas arrts devant l'objection
+qui rsulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hbr._, XIII, 12. Comment, libres
+dans leur choix, se fussent-ils exposs de gat de coeur une si grave
+difficult? La seconde considration, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
+guider, du temps de Constantin, les restes d'un difice, le temple de
+Vnus sur le Golgotha, lev par Adrien. On est donc par moments port
+croire que l'oeuvre des topographes dvots du temps de Constantin eut
+quelque chose de srieux, qu'ils cherchrent des indices et que, bien
+qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidrent
+par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
+plac le Golgotha un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
+mamelons voisins de Jrusalem, pour suivre l'imagination chrtienne, qui
+de trs-bonne heure voulut que la mort du Christ et eu lieu sur une
+montagne. Mais la difficult des enceintes est trs-grave. Ajoutons que
+l'rection du temple de Vnus sur le Golgotha prouve peu de chose.
+Eusbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomne
+(_H.E._, II, 1), S. Jrme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
+qu'il y avait un sanctuaire de Vnus sur l'emplacement qu'ils croient
+tre celui du saint tombeau; mais il n'est pas sr: 1 qu'Adrien l'ait
+lev; 2 qu'il l'ait lev sur un endroit qui s'appelait de son temps
+Golgotha; 3 qu'il ait eu l'intention de l'lever la place o Jsus
+souffrit la mort.
+
+[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artmidore, _Onirocrit_.,
+II, 56.
+
+[1164] Marc, XV, 21.
+
+[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles o l'on sent le
+travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prte
+ Jsus n'ont pu tre crites qu'aprs le sige de Jrusalem.
+
+[1166] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.
+
+[1167] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 1. c.
+
+[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce dtail, pour obtenir
+une allusion messianique au PS. LXIX, 22.
+
+[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artmidore,
+_Onirocr_., II, 53.
+
+[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque trac
+Rome sur un mur du mont Palatin. _Civilt cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
+et suiv.
+
+[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xnoph.
+Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.
+
+[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
+Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
+Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.
+
+[1173] Irne, _Adv. hr_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.
+
+[1174] Voir le _graffito_ prcit.
+
+[1175] Voir le texte arabe publi par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
+64.
+
+[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
+d'Avidius Cassius_, 5.
+
+[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
+28-30.
+
+[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.
+
+[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Ptrone, Satyr_., CXI, CXII.
+
+[1180] Luc, XXIII, 34. En gnral les dernires paroles prtes Jsus,
+surtout telles que Luc les rapporte, prtent au doute. L'intention
+d'difier ou de montrer l'accomplissement des prophties s'y fait
+sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend sa guise. Les dernires
+paroles des condamns clbres sont toujours recueillies de deux ou
+trois faons compltement diffrentes par les tmoins les plus
+rapprochs.
+
+[1181] Jean, XIX, 19-22.
+
+[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.
+
+[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidle loin
+de la croix. Jean dit: ct, domin par le dsir qu'il a de s'tre
+approch trs-prs de la croix de Jsus.
+
+[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
+10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.
+
+[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermdiaire entre les deux
+premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais distance, tous ses
+amis. (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnstoi] peut, il est vrai,
+convenir aux parents. Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
+gnstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
+portent [Greek: oi gnstoi aut], et non [Greek: oi gnstoi aut autou].
+Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mre de Jsus, est mise aussi en
+compagnie des femmes galilennes; ailleurs (_vang_., II, 35), Luc lui
+prdit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
+d'autant moins qu'il l'omette la croix.
+
+[1186] C'est l, selon moi, un de ces traits o se trahissent la
+personnalit de Jean et le dsir qu'il a de se donner de l'importance.
+Jean, aprs la mort de Jsus, parat en effet avoir recueilli la mre de
+son matre, et l'avoir comme adopte (Jean, XIX, 27). La grande
+considration dont jouit Marie dans l'glise naissante le porta sans
+doute prtendre que Jsus, dont il voulait se donner pour le disciple
+favori, lui avait recommand en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
+prsence auprs de lui de ce prcieux dpt lui assurait sur les autres
+aptres une sorte de prsance, et donnait sa doctrine une haute
+autorit.
+
+[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.
+
+[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son got pour la
+conversion des pcheurs, a ici modifi la tradition.
+
+[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.
+
+[1190] Ptrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origne, _In Matth. Comment.
+series_, 140; texte arabe publi dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
+suiv.
+
+[1191] Eusbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.
+
+[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.
+
+[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+JSUS AU TOMBEAU.
+
+
+Il tait environ trois heures de l'aprs-midi, selon notre manire de
+compter[1194], quand Jsus expira. Une loi juive[1195] dfendait de
+laisser un cadavre suspendu au gibet au del de la soire du jour de
+l'excution. Il n'est pas probable que, dans les excutions faites par
+les Romains, cette prescription ft observe. Mais comme le lendemain
+tait le sabbat, et un sabbat d'une solennit particulire, les Juifs
+exprimrent l'autorit romaine[1196] le dsir que ce saint jour ne ft
+pas souill par un tel spectacle[1197]. On acquiesa leur demande;
+des ordres furent donns pour qu'on htt la mort des trois condamns,
+et qu'on les dtacht de la croix. Les soldats excutrent cette
+consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
+prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
+jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
+guerre. Quant Jsus, ils le trouvrent mort, et ne jugrent pas
+propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
+toute incertitude sur le dcs rel de ce troisime crucifi, et
+l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui pera le ct d'un coup
+de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
+comme un signe de la cessation de vie.
+
+Jean, qui prtend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce dtail. Il
+est vident en effet que des doutes s'levrent sur la ralit de la
+mort de Jsus. Quelques heures de suspension la croix paraissaient aux
+personnes habitues voir des crucifiements tout fait insuffisantes
+pour amener un tel rsultat. On citait beaucoup de cas de crucifis qui,
+dtachs temps, avaient t rappels la vie par des cures
+nergiques[1200]. Origne plus tard se crut oblig d'invoquer le miracle
+pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le mme tonnement se retrouve
+dans le rcit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
+possde l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
+souponneuse des ennemis de Jsus. Il est douteux que les Juifs fussent
+ds lors proccups de la crainte que Jsus ne passt pour ressuscit;
+mais en tout cas ils devaient veiller ce qu'il ft bien mort. Quelle
+qu'ait pu tre certaines poques la ngligence des anciens en tout ce
+qui tait constatation lgale et conduite stricte des affaires, on ne
+peut croire que les intresss n'aient pas pris cet gard quelques
+prcautions[1203].
+
+Selon la coutume romaine, le cadavre de Jsus aurait d rester suspendu
+pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlev le
+soir, il et t dpos dans le lieu infme destin la spulture des
+supplicis[1205]. Si Jsus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
+Galilens, timides et sans crdit, la chose se serait passe de cette
+seconde manire. Mais nous avons vu que, malgr son peu de succs
+Jrusalem, Jsus avait gagn la sympathie de quelques personnes
+considrables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
+ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
+personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramatham_[1206]),
+alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph tait un
+homme riche et honorable, membre du sanhdrin. La loi romaine, cette
+poque, ordonnait d'ailleurs de dlivrer le cadavre du supplici qui
+le rclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
+_crurifragium_, s'tonna que Jsus ft sitt mort, et fit venir le
+centurion qui avait command l'excution, pour savoir ce qu'il en tait.
+Aprs avoir reu les assurances du centurion, Pilate accorda Joseph
+l'objet de sa demande. Le corps, probablement, tait dj descendu de la
+croix. On le livra Joseph pour en faire selon son plaisir.
+
+Un autre ami secret, Nicodme[1209], que dj nous avons vu plus d'une
+fois employer son influence en faveur de Jsus, se retrouva ce moment.
+Il arriva portant une ample provision des substances ncessaires
+l'embaumement. Joseph et Nicodme ensevelirent Jsus selon la coutume
+juive, c'est--dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
+et de l'alos. Les femmes galilennes taient prsentes[1210], et sans
+doute accompagnaient la scne de cris aigus et de pleurs.
+
+Il tait tard, et tout cela se fit fort la hte. On n'avait pas encore
+choisi le lieu o on dposerait le corps d'une manire dfinitive. Ce
+transport d'ailleurs et pu se prolonger jusqu' une heure avance et
+entraner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
+avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se dcida donc
+pour une spulture provisoire[1211]. Il y avait prs de l, dans un
+jardin, un tombeau rcemment creus dans le roc et qui n'avait jamais
+servi. Il appartenait probablement quelque affili[1212]. Les grottes
+funraires, quand elles taient destines un seul cadavre, se
+composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
+tait marque par une auge ou couchette vide dans la paroi et
+surmonte d'un arceau[1213]. Comme ces grottes taient creuses dans le
+flanc de rochers inclins, on y entrait de plain-pied; la porte tait
+ferme par une pierre trs-difficile manier. On dposa Jsus dans le
+caveau; on roula la pierre la porte, et l'on se promit de revenir pour
+lui donner une spulture plus complte. Mais le lendemain tant un
+sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].
+
+Les femmes se retirrent aprs avoir soigneusement remarqu comment le
+corps tait pos. Elles employrent les heures de la soire qui leur
+restaient faire de nouveaux prparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
+tout le monde se reposa[1215].
+
+Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la premire, vinrent de
+trs-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre tait dplace de
+l'ouverture, et le corps n'tait plus l'endroit o on l'avait mis. En
+mme temps, les bruits les plus tranges se rpandirent dans la
+communaut chrtienne. Le cri: Il est ressuscit! courut parmi les
+disciples comme un clair. L'amour lui fit trouver partout une crance
+facile. Que s'tait-il pass? C'est en traitant de l'histoire des
+aptres que nous aurons examiner ce point et rechercher l'origine
+des lgendes relatives la rsurrection. La vie de Jsus, pour
+l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle tait la trace
+qu'il avait laisse dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
+dvoues que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
+consolateur. Son corps avait-il t enlev[1217], ou bien
+l'enthousiasme, toujours crdule, fit-il clore aprs coup l'ensemble de
+rcits par lesquels on chercha tablir la foi la rsurrection? C'est
+ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons jamais.
+Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
+dans cette circonstance un rle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
+moments sacrs o la passion d'une hallucine donne au monde un Dieu
+ressuscit!
+
+
+NOTES:
+
+[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
+14.
+
+[1195] _Deutron._, XXI, 22-23; Josu, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
+Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5.
+
+[1196] Jean dit: Pilate; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
+veut que le soir Pilate ignort encore la mort de Jsus.
+
+[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_, 10.
+
+[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqu la
+suite du crucifiement. Mais souvent, pour abrger les tortures du
+patient, on lui donnait un coup de grce. Voir le passage d'Ibn-Hischm,
+traduit dans la _Zeitschrift fr die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
+99-100.
+
+[1199] Jean, XIX, 31-35.
+
+[1200] Hrodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.
+
+[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.
+
+[1202] Marc, XV, 44-45.
+
+[1203] Les besoins de l'argumentation chrtienne portrent plus tard
+exagrer ces prcautions, surtout quand les Juifs eurent adopt pour
+systme de soutenir que le corps de Jsus avait t vol. Matth., XXVII,
+62 et suiv.; XXVIII, 11-15.
+
+[1204] Horace, _Eptres_, I, XVI, 48; Juvnal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
+Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artmidore, _Onir._, II, 53; Pline,
+XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Clomne_, 39; Ptrone, _Sat._, CXI-CXII.
+
+[1205] Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5.
+
+[1206] Probablement identique l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
+d'Ephram.
+
+[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
+et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.
+
+[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.
+
+[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.
+
+[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.
+
+[1211] Jean, XIX, 41-42.
+
+[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) dsigne comme propritaire du
+caveau Joseph d'Arimathie lui-mme.
+
+[1213] Le caveau qui, l'poque de Constantin, fut considr comme le
+tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
+la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
+sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent
+Jrusalem dans le clerg grec sur l'tat du rocher actuellement
+dissimul par l'dicule du Saint-Spulcre. Mais les indices sur lesquels
+on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
+Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomne, _H.E._, II, 1).
+Lors mme qu'on admettrait la position du Golgotha comme peu prs
+exacte, le Saint-Spulcre n'aurait encore aucun caractre bien srieux
+d'authenticit. En tout cas, l'aspect des lieux a t totalement
+modifi.
+
+[1214] Luc, XXIII, 56.
+
+[1215] Luc, XXIII, 54-56.
+
+[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.
+
+[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.
+
+[1218] Elle avait t possde de sept dmons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
+2).
+
+[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
+chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
+vangile, diffrente de la conclusion XVI, 1-8, aprs laquelle
+s'arrtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrime vangile (XX, 1-2,
+11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul tmoin primitif de
+la rsurrection.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+SORT DES ENNEMIS DE JSUS.
+
+
+Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jsus tomba l'an 33 de
+notre re[1220]. Elle ne peut en tout cas tre ni antrieure l'an 29,
+la prdication de Jean et de Jsus ayant commenc l'an 28[1221], ni
+postrieure l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pque,
+Pilate et Kaapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
+mort de Jsus parat du reste avoir t tout fait trangre ces deux
+destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
+un moment l'pisode oubli qui devait transmettre sa triste renomme
+la postrit la plus lointaine. Quant Kaapha, il eut pour successeur
+Jonathan, son beau-frre, fils de ce mme Hanan qui avait jou dans le
+procs de Jsus le rle principal. La famille sadducenne de Hanan garda
+encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
+de faire aux disciples et la famille de Jsus la guerre acharne
+qu'elle avait commence contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
+dut l'acte dfinitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
+martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
+sicle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jsus finit sa vie au
+comble des honneurs et de la considration, sans avoir dout un instant
+qu'il et rendu un grand service la nation. Ses fils continurent de
+rgner autour du temple, grand'peine rprims par les
+procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
+satisfaire leurs instincts violents et hautains.
+
+Antipas et Hrodiade disparurent aussi bientt de la scne politique.
+Hrode Agrippa ayant t lev la dignit de roi par Caligula, la
+jalouse Hrodiade jura, elle aussi, d'tre reine. Sans cesse press par
+cette femme ambitieuse, qui le traitait de lche parce qu'il souffrait
+un suprieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
+et se rendit Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
+son neveu (39 de notre re). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
+par Hrode Agrippa auprs de l'empereur, Antipas fut destitu, et trana
+le reste de sa vie d'exil en exil, Lyon, en Espagne. Hrodiade le
+suivit dans ses disgrces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
+s'couler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revnt
+dans ces contres loignes rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
+Jean-Baptiste.
+
+Quant au malheureux Juda de Kerioth, des lgendes terribles coururent
+sur sa mort. On prtendit que du prix de sa perfidie il avait achet un
+champ aux environs de Jrusalem. Il y avait justement, au sud du mont
+Sion, un endroit nomm _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
+que c'tait la proprit acquise par le tratre[1228]. Selon une
+tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
+chute, par suite de laquelle ses entrailles se rpandirent
+terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
+accompagne de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
+chtiment du ciel[1231]. Le dsir de montrer dans Judas
+l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
+perfide[1232] a pu donner lieu ces lgendes. Peut-tre, retir dans
+son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
+pendant que ses anciens amis conquraient le monde et y semaient le
+bruit de son infamie. Peut-tre aussi l'pouvantable haine qui pesait
+sur sa tte aboutit-elle des actes violents, o l'on vit le doigt du
+ciel.
+
+Le temps des grandes vengeances chrtiennes tait, du reste, bien
+loign. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
+judasme allait bientt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
+tard quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolrance. L'empire
+tait certes plus loin encore de souponner que son futur destructeur
+tait n. Pendant prs de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
+douter qu' ct de lui croissent des principes destins faire subir
+au monde une complte transformation. A la fois thocratique et
+dmocratique, l'ide jete par Jsus dans le monde fut, avec l'invasion
+des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
+Csars. D'une part, le droit de tous les hommes participer au royaume
+de Dieu tait proclam. De l'autre, la religion tait dsormais en
+principe spare de l'tat. Les droits de la conscience, soustraits la
+loi politique, arrivent constituer un pouvoir nouveau, le pouvoir
+spirituel. Ce pouvoir a menti plus d'une fois son origine; durant des
+sicles, les vques ont t des princes et le pape a t un roi.
+L'empire prtendu des mes s'est montr diverses reprises comme une
+affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bcher.
+Mais le jour viendra o la sparation portera ses fruits, o le domaine
+des choses de l'esprit cessera de s'appeler un pouvoir pour s'appeler
+une libert. Sorti de la conscience d'un homme du peuple, clos devant
+le peuple, aim et admir d'abord du peuple, le christianisme fut
+empreint d'un caractre originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
+premier triomphe de la rvolution, la victoire du sentiment populaire,
+l'avnement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
+l'entend. Jsus ouvrit ainsi dans les socits aristocratiques de
+l'antiquit la brche par laquelle tout passera.
+
+Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jsus (il ne
+fit que contre-signer la sentence, et encore malgr lui), devait en
+porter lourdement la responsabilit. En prsidant la scne du
+Calvaire, l'tat se porta le coup le plus grave. Une lgende pleine
+d'irrvrences de toutes sortes prvalut et fit le tour du monde,
+lgende o les autorits constitues jouent un rle odieux, o c'est
+l'accus qui a raison, o les juges et les gens de police se liguent
+contre la vrit. Sditieuse au plus haut degr, l'histoire de la
+Passion, rpandue par des milliers d'images populaires, montra les
+aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
+l'excutant, un prfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
+tablies! Elles ne s'en sont jamais bien releves. Comment prendre
+l'gard des pauvres gens des airs d'infaillibilit, quand on a sur la
+conscience la grande mprise de Gethsmani[1233]?
+
+
+NOTES:
+
+[1220] L'an 33 rpond bien une des donnes du problme, savoir que le
+14 de nisan ait t un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
+anne qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter l'an
+29 ou descendre l'an 36.
+
+[1221] Luc, III, 1.
+
+[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.
+
+[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusbe dcoule d'un
+apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
+Le suicide de Pilate (Eusbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
+parat aussi provenir d'actes lgendaires.
+
+[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.
+
+[1225] Jos., _l.c._
+
+[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.
+
+[1227] S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
+Eusbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinraires confirment la leon
+de S. Jrme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la ncropole situe au
+bas de la valle de Hinnom remonte au moins l'poque de Constantin.
+
+[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutt son interpolateur, a ici
+donn un tour moins satisfaisant la tradition, afin d'y rattacher la
+circonstance d'un cimetire pour les trangers, qui se trouvait prs de
+l.
+
+[1229] Matth., XXVII, 5.
+
+[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
+II, et dans Fr. Mnter, _Fragm. Patrum grc._ (Hafni, 1788), fasc. I,
+p. 17 et suiv.; Thophylacte, In Matth., XXVII, 5.
+
+[1231] Papias, dans Mnter, _l. c._; Thophylacte, _l. c._
+
+[1232] Psaumes LXIX et CIX.
+
+[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
+enfance. Le gendarme y tait considr, comme ailleurs le juif, avec une
+sorte de rpulsion pieuse; car c'est lui qui arrta Jsus!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+
+CARACTRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JSUS.
+
+
+Jsus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
+Quoique sa sympathie pour tous les ddaigns de l'orthodoxie le portt
+admettre les paens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
+fois rsid en terre paenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
+rapports bienveillants avec des infidles[1234], on peut dire que sa vie
+s'coula tout entire dans le petit monde, trs-ferm, o il tait n.
+Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
+figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
+faon indirecte, propos des mouvements sditieux provoqus par sa
+doctrine ou des perscutions dont ses disciples taient l'objet[1235].
+Dans le sein mme du judasme, Jsus ne fit pas une impression bien
+durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupon de lui. Josphe,
+n l'an 37 et crivant dans les dernires annes du sicle, mentionne
+son excution en quelques lignes[1236], comme un vnement d'importance
+secondaire; dans l'numration des sectes de son temps, il omet les
+chrtiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre ct, n'offre aucune trace de
+l'cole nouvelle; les passages des deux Gmares o le fondateur du
+christianisme est nomm ne nous reportent pas au del du IVe ou du Ve
+sicle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jsus fut de crer autour de lui
+un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
+et dans le sein desquels il dposa le germe de sa doctrine. S'tre fait
+aimer, ce point qu'aprs sa mort on ne cessa pas de l'aimer, voil
+le chef-d'oeuvre de Jsus et ce qui frappa le plus ses
+contemporains[1239]. Sa doctrine tait quelque chose de si peu
+dogmatique qu'il ne songea jamais l'crire ni la faire crire. On
+tait son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
+ sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientt recueillies de
+souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laisse,
+furent ce qui resta de lui. Jsus n'est pas un fondateur de dogmes, un
+faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde un esprit nouveau.
+Les moins chrtiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
+l'glise grecque, qui, partir du IVe sicle, engagrent le
+christianisme dans une voie de puriles discussions mtaphysiques, et,
+d'une autre part, les scolastiques du moyen ge latin, qui voulurent
+tirer de l'vangile les milliers d'articles d'une Somme colossale.
+Adhrer Jsus en vue du royaume de Dieu, voil, ce qui s'appela
+d'abord tre chrtien.
+
+On comprend de la sorte comment, par une destine exceptionnelle, le
+christianisme pur se prsente encore, au bout de dix-huit sicles, avec
+le caractre d'une religion universelle et ternelle. C'est qu'en effet
+la religion de Jsus est quelques gards la religion dfinitive. Fruit
+d'un mouvement des mes parfaitement spontan, dgag sa naissance de
+toute treinte dogmatique, ayant lutt trois cents ans pour la libert
+de conscience, le christianisme, malgr les chutes qui ont suivi,
+recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
+renouveler, il n'a qu' revenir l'vangile. Le royaume de Dieu, tel
+que nous le concevons, diffre notablement de l'apparition surnaturelle
+que les premiers chrtiens espraient voir clater dans les nues. Mais
+le sentiment que Jsus a introduit dans le monde est bien le ntre. Son
+parfait idalisme est la plus haute rgle de la vie dtache et
+vertueuse. Il a cr le ciel des mes pures, o se trouve ce qu'on
+demande en vain la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
+puret absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
+libert enfin, que la socit relle exclut comme une impossibilit, et
+qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pense. Le grand
+matre de ceux qui se rfugient dans ce royaume de Dieu idal est encore
+Jsus. Le premier, il a proclam la royaut de l'esprit; le premier, il
+a dit, au moins par ses actes: Mon royaume n'est pas de ce monde. La
+fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Aprs lui, il n'y a
+plus qu' dvelopper et fconder.
+
+Christianisme est ainsi devenu presque synonyme de religion. Tout ce
+qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrtienne sera
+strile. Jsus a fond la religion dans l'humanit, comme Socrate y a
+fond la philosophie, comme Aristote y a fond la science. Il y a eu de
+la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
+Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
+d'immenses progrs; mais tout a t bti sur le fondement qu'ils ont
+pos. De mme, avant Jsus, la pense religieuse avait travers bien des
+rvolutions; depuis Jsus, elle a fait de grandes conqutes: on n'est
+pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
+Jsus a cre; il a fix pour toujours l'ide du culte pur. La religion
+de Jsus, en ce sens, n'est pas limite. L'glise a eu ses poques et
+ses phases; elle s'est renferme dans des symboles qui n'ont eu ou qui
+n'auront qu'un temps: Jsus a fond la religion absolue, n'excluant
+rien, ne dterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
+sont pas des dogmes arrts, mais des images susceptibles
+d'interprtations indfinies. On chercherait vainement une proposition
+thologique dans l'vangile Toutes les professions de foi sont des
+travestissements de l'ide de Jsus, peu prs comme la scolastique du
+moyen ge, en proclamant Aristote le matre unique d'une science
+acheve, faussait la pense d'Aristote. Aristote, s'il et assist aux
+dbats de l'cole, et rpudi cette doctrine troite; il et t du
+parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
+son autorit; il et applaudi ses contradicteurs. De mme, si Jsus
+revenait parmi nous, il reconnatrait pour disciples, non ceux qui
+prtendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catchisme,
+mais ceux qui travaillent le continuer. La gloire ternelle, dans tous
+les ordres de grandeurs, est d'avoir pos la premire pierre. Il se peut
+que, dans la Physique et dans la Mtorologie des temps modernes, il
+ne se retrouve pas un mot des traits d'Aristote qui portent ces titres;
+Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
+Quelles que puissent tre les transformations du dogme, Jsus restera en
+religion le crateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
+pas dpass. Aucune rvolution ne fera que nous ne nous rattachions en
+religion la grande ligne intellectuelle et morale en tte de laquelle
+brille le nom de Jsus. En ce sens, nous sommes chrtiens, mme quand
+nous nous sparons sur presque tous les points de la tradition
+chrtienne qui nous a prcds.
+
+Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jsus. Pour
+s'tre fait adorer ce point, il faut qu'il ait t adorable. L'amour
+ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
+Jsus si ce n'est la passion qu'il inspira son entourage, que nous
+devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
+la constance de la premire gnration chrtienne ne s'expliquent qu'en
+supposant l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
+colossales. A la vue des merveilleuses crations des ges de foi, deux
+impressions galement funestes la bonne critique historique s'lvent
+dans l'esprit. D'une part, on est port supposer ces crations trop
+impersonnelles; on attribue une action collective ce qui souvent a t
+l'oeuvre d'une volont puissante et d'un esprit suprieur. D'un autre
+ct, on se refuse voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
+mouvements extraordinaires qui ont dcid du sort de l'humanit. Prenons
+un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recle en son sein.
+Nos civilisations, rgies par une police minutieuse, ne sauraient nous
+donner aucune ide de ce que valait l'homme des poques o
+l'originalit de chacun avait pour se dvelopper un champ plus libre.
+Supposons un solitaire demeurant dans les carrires voisines de nos
+capitales, sortant de l de temps en temps pour se prsenter aux palais
+des souverains, forant la consigne et, d'un ton imprieux, annonant
+aux rois l'approche des rvolutions dont il a t le promoteur. Cette
+ide seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut lie. lie le
+Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
+prdication de Jsus, sa libre activit en Galile ne sortent pas moins
+compltement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitus.
+Dgages de nos conventions polies, exemptes de l'ducation uniforme qui
+nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualit, ces mes
+entires portaient dans l'action une nergie surprenante. Elles nous
+apparaissent comme les gants d'un ge hroque qui n'aurait pas eu de
+ralit. Erreur profonde! Ces hommes-l taient nos frres; ils eurent
+notre taille, sentirent et pensrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
+tait libre chez eux; chez nous, il est enchan par les liens de fer
+d'une socit mesquine et condamne une irrmdiable mdiocrit.
+
+Plaons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
+Jsus. Ne nous laissons pas garer par des dfiances exagres en
+prsence d'une lgende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
+La vie de Franois d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
+jamais dout cependant de l'existence et du rle de Franois d'Assise?
+Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
+doit revenir la foule des premiers chrtiens, et non celui que la
+lgende a difi. L'ingalit des hommes est bien plus marque en
+Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y lever, au milieu
+d'une atmosphre gnrale de mchancet, des caractres dont la grandeur
+nous tonne. Bien loin que Jsus ait t cr par ses disciples, Jsus
+apparat en tout comme suprieur ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
+saint Jean excepts, taient des hommes sans invention ni gnie. Saint
+Paul lui-mme ne supporte aucune comparaison avec Jsus, et quant
+saint Jean, je montrerai plus tard que son rle, trs-lve en un sens,
+fut loin d'tre tous gards irrprochable. De l l'immense supriorit
+des vangiles au milieu des crits du Nouveau Testament. De l cette
+chute pnible qu'on prouve en passant de l'histoire de Jsus celle
+des aptres. Les vanglistes eux-mmes, qui nous ont lgu l'image de
+Jsus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
+ils le dfigurent, faute d'atteindre sa hauteur. Leurs crits sont
+pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent chaque ligne un discours
+d'une beaut divine fix par des rdacteurs qui ne le comprennent pas,
+et qui substituent leurs propres ides celles qu'ils ne saisissent
+qu' demi. En somme, le caractre de Jsus, loin d'avoir t embelli par
+ses biographes, a t diminu par eux. La critique, pour le retrouver
+tel qu'il fut, a besoin d'carter une srie de mprises, provenant de la
+mdiocrit d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
+concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en ralit
+amoindri.
+
+Je sais que nos ides modernes sont plus d'une fois froisses dans cette
+lgende, conue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
+d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, quelques gards, sont
+plus conformes notre got. L'honnte et suave Marc-Aurle, l'humble et
+doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont t exempts de quelques
+erreurs que Jsus partagea. Le second, dans son obscurit profonde, eut
+un avantage que Jsus ne chercha pas. Par notre extrme dlicatesse dans
+l'emploi des moyens de conviction, par notre sincrit absolue et notre
+amour dsintress de l'ide pure, nous avons fond, nous tous qui avons
+vou notre vie la science, un nouvel idal de moralit. Mais les
+apprciations de l'histoire gnrale ne doivent pas se renfermer dans
+des considrations de mrite personnel. Marc-Aurle et ses nobles
+matres ont t sans action durable sur le monde. Marc-Aurle laisse
+aprs lui des livres dlicieux, un fils excrable, un monde qui s'en va.
+Jsus reste pour l'humanit un principe inpuisable de renaissances
+morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
+saintet. Un Apollonius de Tyane, avec sa lgende miraculeuse, devait
+avoir plus de succs qu'un Socrate, avec sa froide raison. Socrate,
+disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
+ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240]. La
+religion, jusqu' nos jours, n'a pas exist sans une part d'asctisme,
+de pit, de merveilleux. Quand on voulut, aprs les Antonins, faire une
+religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
+saints, crire la Vie difiante de Pythagore et de Plotin, leur prter
+une lgende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
+surnaturels, sans lesquels on ne trouvait prs du sicle ni crance ni
+autorit.
+
+Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
+susceptibilits. Qui de nous, pygmes que nous sommes, pourrait faire ce
+qu'a fait l'extravagant Franois d'Assise, l'hystrique sainte Thrse?
+Que la mdecine ait des noms pour exprimer ces grands carts de la
+nature humaine; qu'elle soutienne que le gnie est une maladie du
+cerveau; qu'elle voie dans une certaine dlicatesse de moralit un
+commencement d'tisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
+les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
+tout relatifs. Qui n'aimerait mieux tre malade comme Pascal que bien
+portant comme le vulgaire? Les ides troites qui se sont rpandues de
+nos jours sur la folie garent de la faon la plus grave nos jugements
+historiques dans les questions de ce genre. Un tat o l'on dit des
+choses dont on n'a pas conscience, o la pense se produit sans que la
+volont l'appelle et la rgle, expose maintenant un homme tre
+squestr comme hallucin. Autrefois, cela s'appelait prophtie et
+inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites l'tat de
+fivre; toute cration minente entrane une rupture d'quilibre, un
+tat violent pour l'tre qui la tire de lui.
+
+Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
+complexe pour avoir t le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanit
+entire y collabora. Il n'y a pas de monde si mur qui ne reoive
+quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
+synchronismes tranges, qui font que, sans avoir communiqu entre elles,
+des fractions fort loignes de l'espce humaine arrivent en mme temps
+ des ides et des imaginations presque identiques. Au XIIIe sicle,
+les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
+scolastique, et peu prs la mme scolastique, de York Samarkand; au
+XIVe sicle, tout le monde se livre au got de l'allgorie mystique, en
+Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se dveloppe d'une faon
+toute semblable en Italie, au Mont-Athos, la cour des grands Mogols,
+sans que saint Thomas, Barhbrus, les rabbins de Narbonne, les
+_motcallmin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Ptrarque
+aient vu aucun soufi, sans qu'aucun lve des coles de Prouse ou de
+Florence ait pass Dehli. On dirait de grandes influences morales
+courant le monde, la manire des pidmies, sans distinction de
+frontire et de race. Le commerce des ides dans l'espce humaine ne
+s'opre pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jsus
+ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
+aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
+plus d'un lment qui, sans qu'il s'en doutt, venait du bouddhisme, du
+parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
+secrets et par cette espce de sympathie qui existe entre les diverses
+portions de l'humanit. Le grand homme, par un ct, reoit tout de son
+temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fonde
+par Jsus a t la consquence naturelle de ce qui avait prcd, ce
+n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
+raison d'tre, qu'elle fut lgitime, c'est--dire conforme aux instincts
+et aux besoins du coeur en un sicle donn.
+
+Est-il plus juste de dire que Jsus doit tout au judasme et que sa
+grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
+n'est dispos placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
+semble avoir t de contenir dans son sein les extrmes du bien et du
+mal. Sans doute, Jsus sort du judasme; mais il en sort comme Socrate
+sortit des coles de sophistes, comme Luther sortit du moyen ge, comme
+Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe sicle. On est de
+son sicle et de sa race, mme quand on ragit contre son sicle et sa
+race. Loin que Jsus soit le continuateur du judasme, il reprsente la
+rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pense cet gard
+puisse prter quelque quivoque, la direction gnrale du
+christianisme aprs lui n'en permet pas. La marche gnrale du
+christianisme a t de s'loigner de plus en plus du judasme. Son
+perfectionnement consistera revenir Jsus, mais non certes revenir
+au judasme. La grande originalit du fondateur reste donc entire; sa
+gloire n'admet aucun lgitime partageant.
+
+Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succs de
+cette rvolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
+ce qui est juste et vrai. Chaque branche du dveloppement de l'humanit
+a son poque privilgie, o elle atteint la perfection par une sorte
+d'instinct spontan et sans effort. Aucun travail de rflexion ne
+russit produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature cre ces
+moments-l par des gnies inspirs. Ce que les beaux sicles de la Grce
+furent pour les arts et les lettres profanes, le sicle de Jsus le fut
+pour la religion. La socit juive offrait l'tat intellectuel et moral
+le plus extraordinaire que l'espce humaine ait jamais travers. C'tait
+vraiment une de ces heures divines o le grand se produit par la
+conspiration de mille forces caches, o les belles mes trouvent pour
+les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, dlivr de
+la tyrannie fort troite des petites rpubliques municipales, jouissait
+d'une grande libert. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une faon
+dsastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
+pesant dans ces provinces loignes qu'au centre de l'empire. Nos
+petites tracasseries prventives (bien plus meurtrires que la mort pour
+les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jsus, pendant trois ans, put
+mener une vie qui, dans nos socits, l'et conduit vingt fois devant
+les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illgal de la
+mdecine eussent suffi pour couper court sa carrire. La dynastie
+incrdule des Hrodes, d'un autre ct, s'occupait peu des mouvements
+religieux; sous les Asmonens, Jsus et t probablement arrt ds ses
+premiers pas. Un novateur, dans un tel tat de socit, ne risquait que
+la mort, et la mort est bonne ceux qui travaillent pour l'avenir.
+Qu'on se figure Jsus, rduit porter jusqu' soixante ou soixante-dix
+ans le fardeau de sa divinit, perdant sa flamme cleste, s'usant peu
+peu sous les ncessits d'un rle inou! Tout favorise ceux qui sont
+marqus d'un signe; ils vont la gloire par une sorte d'entranement
+invincible et d'ordre fatal.
+
+Cette sublime personne, qui chaque jour prside encore au destin du
+monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jsus ait
+absorb tout le divin, ou lui ait t adquat (pour employer
+l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jsus est
+l'individu qui a fait faire son espce le plus grand pas vers le
+divin. L'humanit dans son ensemble offre un assemblage d'tres bas,
+gostes, suprieurs l'animal en cela seul que leur gosme est plus
+rflchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarit, des colonnes
+s'lvent vers le ciel et attestent une plus noble destine. Jsus est
+la plus haute de ces colonnes qui montrent l'homme d'o il vient et
+o il doit tendre. En lui s'est condens tout ce qu'il y a de bon et
+d'lev dans notre nature. Il n'a pas t impeccable; il a vaincu les
+mmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a confort,
+si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tent, si ce n'est
+celui que chacun porte en son coeur. De mme que plusieurs de ses grands
+cts sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
+probable aussi que beaucoup de ses fautes ont t dissimules. Mais
+jamais personne autant que lui n'a fait prdominer dans sa vie l'intrt
+de l'humanit sur les petitesses de l'amour-propre. Vou sans rserve
+son ide, il y a subordonn toute chose un tel degr que, vers la fin
+de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accs de
+volont hroque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
+akya-Mouni peut-tre except, qui ait ce point foul aux pieds la
+famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
+son Pre et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.
+
+Pour nous, ternels enfants, condamns l'impuissance, nous qui
+travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
+nous avons sem, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
+nous ignorons: crer, affirmer, agir. La grande originalit
+renatra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il dsormais de suivre les
+voies ouvertes par les hardis crateurs des vieux ges? Nous l'ignorons.
+Mais quels que puissent tre les phnomnes inattendus de l'avenir,
+Jsus ne sera pas surpass. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
+lgende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
+meilleurs coeurs; tous les sicles proclameront qu'entre les fils des
+hommes, il n'en est pas n de plus grand que Jsus.
+
+
+NOTES:
+
+[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
+suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Sutone, _Claude_, 25.
+
+[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a t altr par une main
+chrtienne.
+
+[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.
+
+[1238] Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
+_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_;
+_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
+90 _a_. Les deux Gmares empruntent la plupart de leurs donnes sur
+Jsus une lgende burlesque et obscne, invente par les adversaires
+du christianisme et sans valeur historique.
+
+[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.
+
+[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
+_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (dit. Didot).
+
+
+FIN DE LA VIE DE JSUS.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES MATIRES.
+
+DDICACE
+
+INTRODUCTION, O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
+HISTOIRE.
+
+I. Place de Jsus dans l'histoire du monde.
+
+II. Enfance et jeunesse de Jsus. Ses premires impressions.
+
+III. ducation de Jsus.
+
+IV. Ordre d'ides au sein duquel se dveloppa Jsus.
+
+V. Premiers aphorismes de Jsus.--Ses ides d'un Dieu pre et
+d'une religion pure.--Premiers disciples.
+
+VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jsus vers Jean et son sjour au
+dsert de Jude.--Il adopte le baptme de Jean.
+
+VII. Dveloppement des ides de Jsus sur le royaume de Dieu.
+
+VIII. Jsus Capharnahum.
+
+IX. Les disciples de Jsus.
+
+X. Prdications du lac.
+
+XI. Le royaume de Dieu conu comme l'avnement des
+pauvres.
+
+XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jsus.--Mort de
+Jean.--Rapports de son cole avec celle de Jsus.
+
+XIII. Premires tentatives sur Jrusalem.
+
+XIV. Rapports de Jsus avec les paens et les Samaritains.
+
+XV. Commencement de la lgende de Jsus.--Ide qu'il a lui-mme
+de son rle surnaturel.
+
+XVI. Miracles.
+
+XVII. Forme dfinitive des ides de Jsus sur le royaume de
+Dieu.
+
+XVIII. Institutions de Jsus.
+
+XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.
+
+XX. Opposition contre Jsus.
+
+XXI. Dernier voyage de Jsus Jrusalem.
+
+XXII. Machinations des ennemis de Jsus.
+
+XXIII. Dernire semaine de Jsus.
+
+XXIV. Arrestation et procs de Jsus.
+
+XXV. Mort de Jsus.
+
+XXVI. Jsus au tombeau.
+
+XXVII. Sort des ennemis de Jsus.
+
+XXVIII. Caractre essentiel de l'oeuvre de Jsus.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Jsus, by Ernest Renan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JSUS ***
+
+***** This file should be named 15113-8.txt or 15113-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallire and the
+Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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