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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Vie de Jésus + Histoire des origines du christianisme; 1 + +Author: Ernest Renan + +Release Date: February 20, 2005 [eBook #15113] +[Most recently updated: March 18, 2023] + +Language: French + +Produced by: Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS *** + + + + +VIE + +DE JÉSUS + +PAR + +ERNEST RENAN + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +NEUVIÈME ÉDITION + + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + +1863 + + + + +HISTOIRE + +DES ORIGINES + +DU CHRISTIANISME + + +LIVRE PREMIER + + + + +_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_ + + +OEUVRES COMPLÈTES + +D'ERNEST RENAN + +FORMAT IN-8° + + + +HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et +augmentée_.--Imprimerie impériale 1 volume. + +ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_ 1 volume. + +ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_ 1 volume. + +LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et +la caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume. + +LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude +sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_ 1 volume. + +DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_ 1 volume. + +AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et +corrigée_ 1 volume. + +DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION. +--_5e édition_ Brochure. + +LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes +collègues.--_3e édition_ Brochure. + + + + +A L'AME PURE + +DE MA SOEUR HENRIETTE + +MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861. + + +_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées +de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les +lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu +relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la +mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds. +Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des +étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me +ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour +que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec +toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui +les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que +les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de +ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile; +le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai +seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte +Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient +mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces +vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font +presque aimer_. + + + + +INTRODUCTION + +OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES + +DE CETTE HISTOIRE. + + +Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la +période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis +les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son +existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une +telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je +présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point +de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne +sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs +disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la +pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je +l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont +morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés +dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du +christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement +et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, +arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et +gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société +secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. +Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre, +enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à +partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des +Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir +irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir +tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés +de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et +l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées +religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient +profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que +le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement +ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et +passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail +littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne +seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus +sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier +effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels +déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je +me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous +Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le +plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et +persécuteur à son tour. + +Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan +aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, +il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, +l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la +mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les +premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise +du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem, +la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des +évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de +Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une +singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est +passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à +l'an 150. + +Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte +de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un +système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les +sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné +strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication +des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque +conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces +sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires. +Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. +Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui +voudront bien se procurer les ouvrages suivants: + + _Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert + Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1]. + + _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par + M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire + protestant de Strasbourg[2]. + + _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles + antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à + la Faculté de théologie protestante de Montauban[3]. + + _Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre + de l'Institut[4]. + + _Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la + direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de + théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5]. + +les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents +écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai +dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en +particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à +désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la +rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de +se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le +terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des +motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la +discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre +si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré. + +Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source +d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une +foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps +où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du +Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien +Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud. +Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les +pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des +grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout +autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était +très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est +vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le +prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui +survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne +l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris! + +Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la +même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur +Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à +présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit +sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois +le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût +de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien +comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main +chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels +il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié +quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire +de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits +comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit, +probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées +chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de +Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il +jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe, +Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et +que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité. + +Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers +sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui +aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour +l'histoire du développement des théories messianiques et pour +l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre +d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de +Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et +des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce +aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant +hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des +plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ. +La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des +deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs; +l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au +temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la +vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien +les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule +d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque +des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre +dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de +Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où +son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent +fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne +soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la +persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature +prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la +littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de +composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes +sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe, +le quatrième livre d'Esdras. + +Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop +négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des +circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette +compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la +plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie +juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une +ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables +détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire +dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, +de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de +renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les +citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration +que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M. +Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller +plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par +quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici +fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an +500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est +possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes +exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder +de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais +de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis +l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne +faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes +d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies +arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant +ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans +le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la +_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y +eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être +plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui +de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer +sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé +dans les différentes écoles durant des générations. + +Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des +biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir +la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la +rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux +travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème +qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui +assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit +pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir +dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des +faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient +passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici +qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de +notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des +temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les +données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une +histoire dressée selon des principes rationnels[14]? + +Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est +évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y +a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie +de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. +Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de +Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les +conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans +quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la +question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur +crédibilité. + +On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un +personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire +évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés +rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon +Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus +vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par +Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement +que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se +couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts, +les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une +haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la +mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses +actions. + +Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est +une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16]. +C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet +évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17]. +Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui +convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut +être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de +doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un +homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre +objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec +beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même. +Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit +certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20]. +Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage +écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité. + +Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même +cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur +disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes +d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté, +ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le +troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le +caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à +cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il +est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui +fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la +personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il +préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur +les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de +l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre +chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta +ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de +l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en +hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est +certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie +générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,» +«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le +second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les +petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal +composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient +absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas +soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se +composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des +traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc +et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés +sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or, +dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile +selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement +identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier +avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second +avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même +prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour +Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait +originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements, +où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun +voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait +dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et +réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva +avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile +selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des +_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la +tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est +si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres +et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui +paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que +nous possédons. + +Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate +analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les +_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il +sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés +par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable +du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les +détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et +du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun +dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et +dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est +qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la +vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux: +1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil +d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les +souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux +documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux +premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon +Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.» + +Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on +mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne +heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des +textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous +sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la +tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces +écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement +la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir, +on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait +seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait +bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent +durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul +scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les +compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre +veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces +petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les +mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La +plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et +complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue. +Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des +apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques +assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne +aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques, +dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même +caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la +tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les +textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et +obtiennent force de loi. + +Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, +des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines +encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, +et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles +dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille +chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de +rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir +été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que +la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se +réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore +au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction +galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs. + +Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits +synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le +nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question +moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, +et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait +beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et +celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli +avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros +Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une +telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez +lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en +eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques +tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins +fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien +le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de +ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus, +qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des +synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique +propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des +indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment +enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus +vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations +d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de +Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième +évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, +dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela +est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile +ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais +qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de +la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous +représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute +considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et +par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même, +d'une façon qui ne laisse rien à désirer. + +Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile +n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint +Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile +d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à +toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement +du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et, +entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre +évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de +Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des +quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle +dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école +ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau +même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est +certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître +est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39]. + +Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire +impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se +faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas +réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur +s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne +foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas +d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. +Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre +Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre. +A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de +montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les +circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu +la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique +n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa +haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la +trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean, +dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient, +d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut +froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une +assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses +qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans +beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et +avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de +jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres +disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul +héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous, +étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il +est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il +prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De +là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies +d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme +s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait +froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de +la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers +chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre +évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et +qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, +conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une +prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations. + +Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de +Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de +Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre, +il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les +allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés +par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle +qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait +comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les +deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues +du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de +Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les +arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de +convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades +prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, +que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous +apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur +langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil +des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces +discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des +docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de +la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose +obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, +parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les +discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment +de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au +caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les +synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée; +l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la +prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la +métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus +n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il +avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les +charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords. + +Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés +par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des +compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines +doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état +intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites. +L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de +philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient +déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après +les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de +Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la +croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues, +ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont +plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines +chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que +suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout +le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec +nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne +pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la +vérité. + +S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut +en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que +par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant +de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort +différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties +du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe +chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre +hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections +qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v. +21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de +corrections[51]. + +Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes +singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées, +s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse +école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies +obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui +se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur +relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment +du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de +Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en +particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la +Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le +récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au +contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui +ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette +façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle +argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements +à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le +ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un +homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont +ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les +prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les +entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un +musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut +n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la +fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé +factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de +Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. +L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56], +n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours +prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie +avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les +discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez +monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y +déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,» +«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais +parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de +talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs +en aurait-il si bien gardé le secret? + +L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la +plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons +d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit +pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le +premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle, +aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité +l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique, +faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de +Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est +attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant +n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en +écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui +oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la +différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet +évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout +en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des +choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait. + +Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a +tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les +discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc +que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le +premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu» +et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie +de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit +qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il +était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette +particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux +les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont +les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait, +notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les +autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de +biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses +lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des +traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions +n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de +tout à fait inconnu. + +Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la +suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à +tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En +somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques. +Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des +auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort +diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les +discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir +vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux +et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, +les détache du contexte et les rend pour le critique facilement +reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec +l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard +une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent +pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de +traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se +traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans +le récit, où elles gardent un relief sans pareil. + +Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce +noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de +légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième +génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus +précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui +des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original, +celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les +détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement +chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus +en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant +sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin +oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé +de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre +Pierre lui-même, comme le veut Papias. + +Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus +faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus +mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques +sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la +Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur +indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; +il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire, +où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher +d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les +passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée +plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le +merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les +gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, +nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui +compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui +travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les +mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil +biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec +beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux +paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en +faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier; +il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire +certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est +un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les +rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire +très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va +venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en +relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il +modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76]. +Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus, +racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés +de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes. +Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques +circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus +d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus +authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les +empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout +à exciter des sentiments de piété. + +Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un +document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger +que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des +originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un +biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de +Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un +artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux +sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un +bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas +les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le +plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute +une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement +l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité. + +En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois +degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu, +[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui +n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux +sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer +aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de +Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et +réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions +(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une +composition d'un autre ordre et tout à fait à part. + +On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces +compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que +les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications, +ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au +contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés +par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois +parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme +l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les +Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont +surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les +_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de +l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_, +c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage +du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué +la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont +arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la +rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons. + +On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que +j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de +Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont +des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des +légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres +écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de +présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers. +L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions +populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou +douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis +chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il +est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes +discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait +sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de +Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute +importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré +de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression +qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires +vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut +dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie +l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes +montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit +même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les +personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait +à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin +d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient +que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne +rien omettre de ce qu'ils savaient[78]. + +Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels +souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire +ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette +physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus +serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua, +il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était +éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte; +celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide +travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années +qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours +absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus +parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même +temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le +démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui +les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur +accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance, +ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une +série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir. +Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont +si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît +à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le +Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait +telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée +à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au +Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand +il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment +populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur +infinie variété. + +A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner +que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans +presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien +moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis. +Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que +les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en +a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi +les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les +historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il +des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste +toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des +acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé +tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même +événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement. +Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à +l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, +je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque +mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à +peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers +que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près. +Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui +nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en +se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par +l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi, +un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant +les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas +vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont +plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue +expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée. + +Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance +exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de +l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie +d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les +traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que +l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, +en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou +traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté +textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette +source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère +historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent +les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire. +Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé +et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera +aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes +que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes +compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les +docteurs dont il s'agit. + +Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit +consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont +parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas +loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante +contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie +quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas +s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible, +n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on +possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la +crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses, +l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en +pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par +induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce +principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits +surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des +légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est +partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les +vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions +scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie +nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays +où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun +miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de +constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, +ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes +précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos +jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers +prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par +des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus +sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle +contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les +miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions +populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les +critiquer en détail, leur part d'illusion? + +Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom +d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de +l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous +disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un +thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être +discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort; +que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, +de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait +nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort +est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, +réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser +prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection +s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. +Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que +l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que +dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de +difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte +merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un +autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses +seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des +faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire +appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que +jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours +jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le +milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple +lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les +grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée +après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous +maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit +surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours +crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de +l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part +d'erreur il peut receler. + +Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet +écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de +lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission +scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que +j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières +de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les +sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la +Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne +m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans +les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité +qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la +merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui +servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les +yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à +travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, +qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine +vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le +Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image +qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle +épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques +pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des +lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai +travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche +que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six +volumes autour de moi. + +Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris +mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des +origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en +effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque +aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à +montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent +et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est +pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les +doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la +rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le +parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes +les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se +développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique, +grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de +Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint +Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du +christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet +qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels +ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés. + +Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part +de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un +tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de +petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en +fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact +exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle +des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les +parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de +celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à +combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, +vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la +marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent +être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici, +ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est +l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la +petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, +la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la +narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il +s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit +pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé +à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon +les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que +faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont +besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement +jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où +toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors +d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait +pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une +des façons dont elle a pu exister. + +Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour +guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles +suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans +l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par +des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous +l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après +cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions +destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser +tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la +tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de +Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant +pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, +de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus +complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré +son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu +près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un +tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie +publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements +que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver +un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité +gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un +fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui +sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la +vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se +complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute +controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à +peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes +invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le +Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques +suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on +trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à +celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve +des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le +progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir +dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à +l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée. + +Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on +reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour +faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y +avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé +et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire +d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec +l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à +aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce +pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune +apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant +Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant +plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les +manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont +toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux +qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un +coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de +l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire +entière est incompréhensible sans lui. + +NOTES: + +[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné +par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne. + +[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez. + +[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860. + +[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856. + +[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez. + +[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite +pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec +l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal. +Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers +évangiles_. Paris, Hachette, 1863. + +[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que +depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant +critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec +beaucoup de bonne foi. + +[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de +M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a +tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre +commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses +parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a +jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique +cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le +caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est +peut-être en réalité. + +[9] _Ant_., XVIII, III, 3. + +[10] «S'il est permis de l'appeler homme.» + +[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek: +christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1. + +[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le +passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène +(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent +une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des +manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous. + +[13] Judæ Epist., 14. + +[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements +peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM. +Reuss et Scherer dans la _Revue de théologie_, t. X, XI, XV; nouv. +série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_, +sept, et déc. 1862, avril et juin 1863. + +[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,» +«l'Évangile selon les Égyptiens.» + +[16] Luc, I, 1-4. + +[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4. + +[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire. + +[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_ +(contraction de _Lucanus_) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici +une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions +de critique relatives au Nouveau Testament. + +[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36. + +[21] Dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait élever un doute +quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin +d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son +millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit +esprit. Comp. Irénée, _Adv. hær._, III, i. + +[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique. + +[23] Luc, I, 1-2; Origène, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jérôme, +_Comment. in Matth_., prol. + +[24] Papias, dans Eusèbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irénée, _Adv. +hær_., III, II et III. + +[25] C'est ainsi que le beau récit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flotté +sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus. + +[26] [Greek: Ta apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai suangelia.] +Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102, +103, 104, 105, 106, 107. + +[27] Jules Africain, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., I, 7. + +[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88. + +[29] _Legatio pro christ._, 10. + +[30] _Adv. Græc._, 5, 7. Cf. Eusèbe, _H.E._, IV, 29; Théodoret, +_Hæretic. fabul._, I, 20. + +[31] _Ad Autolycum_, II, 22. + +[32] _Adv. hær_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8. + +[33] Irénée, _Adv. hær_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte, +_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv. + +[34] Irénée, _Adv. hær._, III, xi, 9. + +[35] Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 24. + +[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète +identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites. + +[37] _Epist. ad Philipp._, 7. + +[38] Dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[39] _Adv. hær._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 8. + +[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20. + +[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41. + +[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv. + +[43] La manière dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur +l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, _H. E_., III, 39) implique, en +effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte +d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur +le même sujet quelque chose de mieux. + +[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6, +à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25. + +[45] Voir ci-dessous, p. 159. + +[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint +Jean, I, 3, 5. + +[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet +étrange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23, +24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue +les synoptiques. + +[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots +rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20). + +[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de +ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent +jetés au milieu de la société politique du temps. + +[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion. + +[51] VI, 2, 22; VI, 22. + +[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas. + +[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des +ch. VII, VIII, IX. + +[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des +discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.). + +[55] Par exemple, chap. XVII. + +[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, +l'Apocalypse en font foi. + +[57] Jean, III, 3, 5. + +[58] Papias, _loc. cit._ + +[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc +de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au +[Greek: diêchonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les +pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus +à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités, +l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au +crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe, +l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29). + +[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en +comparant Marc. + +[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une +fois (XXVII, 46). + +[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère +particulier d'exaltation. + +[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29. + +[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53. + +[65] Par exemple, IV, 16. + +[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36. + +[67] IV, 14; XXII, 43, 44. + +[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas. + +[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21. + +[70] Par exemple, XIX, 12-27. + +[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et +X, 38-42.) + +[72] XXIII, 56. + +[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. +_Philosophumena_, VII, VI, 34. + +[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et +suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1 +et suiv. + +[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du +pharisien et du publicain, l'enfant prodigue. + +[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui +se convertit. + +[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des +saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem +(XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an +70. + +[78] Voir le passage précité de Papias. + +[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24. + +[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai +1857. + +[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous +presse. + +[82] _Loc. cit._ + + + + +VIE DE JÉSUS + +CHAPITRE PREMIER. + +PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE. + + +L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par +laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes +religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion +fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu. +Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La +religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se +former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui +eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une +personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour +qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi +future de l'humanité. + +L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire +qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour +lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers +d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, +il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où +nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez +quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de +boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique. +Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, +c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des +pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève +l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en +perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put +longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, +une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à +supprimer. + +Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité +fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la +religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une +sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle +ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas, +elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand +courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne +se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions +restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère, +des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte +d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin. +L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne +heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute +ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. +Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la +revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues +réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner +à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques +dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est +venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un +chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de +Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des +scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le +grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère +essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce +furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée +morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire +et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à +la liberté des individus. + +La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement, +apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, +ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race +sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race +indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un +naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par +l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le +principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce +qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce +n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la +mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout +du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la +religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce +que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du +polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le +brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant +de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans +toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme +exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives +grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour +donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une +religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il +est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un +emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est +convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le +drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam. + +C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de +l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée +pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin +préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes +voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence +complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants _theraphim_, +voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle +des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques +rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts +purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour +l'idolâtrie. Une «Loi» ou _Thora_, très-anciennement écrite sur des +tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse, +était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux +institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité +sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux +côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur +matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation, +ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours +ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille +chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, +étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De +là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre +hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le +caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples +théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à +l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait +son _nabi_ ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour +la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de +clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent +une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, +ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui +eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les +vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne +heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en +partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la +puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était +réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que +le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent +comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous +les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle +devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain, +pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85]. + +Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et +célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de +ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les +rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le +triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie +d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste, +comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni +beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de +lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il +s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos +douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa +main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités +qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, +et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un +troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui +l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il +s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis +silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son +tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie. +Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité +nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.» + +De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la _Thora_. De +nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que +le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit +fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le +trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans +cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un +code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux, +réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières +oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière +simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et +d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte +tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies, +des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de +morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de +raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias, +d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où +nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit +national. + +Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec +un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans +l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume +terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion +sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique, +il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement +son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre +direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que +ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi. + +Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale. +C'était l'oeuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et +croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La +conviction de tous est que la _Thora_ bien observée ne peut manquer de +donner la parfaite félicité. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les +«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du +droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité +privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront +d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre à laquelle ce +peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une +institution universelle, non une nationalité ou une patrie. + +A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette +vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les +Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des +antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une +tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des +racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les +âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à +l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël +mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes +religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur +divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par +excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions +païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un +charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière +idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les +martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce +que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même +du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les +deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante +protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un +mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus +opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le +plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la +Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de +la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés +anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert +aucun exemple. + +Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à +annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le +caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de +famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le +meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait +aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On +embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille +juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir +l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le +développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une +conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la +vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit +d'y entrer[88]; bientôt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de +monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva +Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races +n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis +(prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais +l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde +de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les +apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les +païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais +le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à +fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la +mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome +d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer +cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des +institutions religieuses déterminées. + +Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion, +presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très--analogue à ce qui se +passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le +désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves. +La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une +renaissance du prophétisme, mais sous une forme très--différente de +l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde. +Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques +leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de +David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de +l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de +l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge +d'or. Peut-être le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophète à venir, +chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce +nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas, +une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer +le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du +nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de +Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume +de Dieu. + +Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément +religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme +cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du +christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que +possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les +croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases +divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des +croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la +tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas +entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en +dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la +simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le +christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est +qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les +mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique, +que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de +l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez +les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les +questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes, +dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un +seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce +que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur, +voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple +de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir +l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé. + +Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation +grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de +mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait +en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la +terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui +s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a +nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les +âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et +clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second +Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie +universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un +genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La +formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la +grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité +mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de +révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées. + +En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi +lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus +dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97], +passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à +Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des +espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de +quelque chose d'inconnu. + +Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de +déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par +une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme +incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils +de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un +pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être +comparé. + + +NOTES: + +[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui +parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle +désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots, +comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver +pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent. + +[84] I Sam., X, 25. + +[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.; +Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du +livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe. + +[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier. + +[87] Ruth, i, 16. + +[88] Esther, IX, 27. + +[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII, +iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et +suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17. + +[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13 +_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol. +163 _d_. + +[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II, +147 et suiv. + +[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué +à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv. + +[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra +Apionem_, II,5. + +[94] VII, 13 et suiv. + +[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la +_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263; +_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes +zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements +entre les croyances juives et persanes. + +[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse +sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à +l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817. +Cf. Tac., _Hist._, V, 13. + +[97] Luc, II, 25 et suiv. + + + + +CHAPITRE II + +ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS. + +Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant +lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de +«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101] +qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous +verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle +était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On +ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne +d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant +l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il +naquit[104]. + +Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_. +C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard +des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être +lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est +ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans +arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se +résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour +elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté +supérieure dans les circonstances les plus insignifiante. + +La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du +pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au +temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et +même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans +ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune +question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de +celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions +de sang. + +Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie +étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur +travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance +ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en +écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque +inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre +côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à +l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne +manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et +de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de +Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce +qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les +voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent +les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces +pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi, +de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte, +quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint. + +La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez +nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble +avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les +quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels +un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les +premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins +germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui +épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner +une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un +rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins +germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères +lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du +Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi +que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas +avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été +plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité. +Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la +bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce +sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord. + +Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa +première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli +de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme +au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à +quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le +froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à +cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties +sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les +villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne +différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance +extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus +riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent +pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et +nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu +bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le +seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée +du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La +population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. +Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la +fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées +du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine, +où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est +détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais +la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était +déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge +Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type +syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait +été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, +dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr +remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les +chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines +religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs. + +L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que +l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les +plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se +déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte +qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet +qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux +saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe +pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de +Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que +l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de +Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes +plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au +nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent +Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de +Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du +royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même +sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du +nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de +Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du +côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de +la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant +d'abstraction et de mort. + +Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de +ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par +d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où +s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de +Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du +christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever +la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur +cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de +Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le +philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler +le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se +rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables +défaillances et nonobstant l'universelle vanité. + +NOTES: + +[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46. + +[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans +Josèphe, ni dans le Talmud. + +[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6. +De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui +les désigne encore dans tous les pays musulmans. + +[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le +voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où, +selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet, +font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i, +5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition +d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de +l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). +L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius +fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr. +lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi, +_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en +tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province +romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à +prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre +ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou +n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens, +qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien, +d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien +d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la +famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne +concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une +opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu +d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant +une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des +prétentions pour elle pleines de menaces. + +[102] Ch. XIV. + +[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit +dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc, +VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une +telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas +narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des +objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de +Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte +n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger +les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de +vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé, +pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne +sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de +Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la +plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46; +VII, 41-42). + +[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait +au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données +purement hypothétiques. + +[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31. + +[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.» + +[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12. + +[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies +destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les +supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14). + +[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42. + +[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que +les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient +fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si +simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais +dû changer. + +[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et +suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act. +i, 14_. + +[112] Matth., i, 25. + +[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a +là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner +presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie. + +[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est +la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou +[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il +pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que +les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc. + +[115] Jean, VII, 3 et suiv. + +[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII, +55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou +José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et +de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist. +Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist. +eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous +proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux +soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à +admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem, +qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus, +qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis. +L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du +Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII, +55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours +obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages +appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent +de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans +Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua +évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à +celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5. + +[117] _Act._, I, 45. + +[118] Marc, VI, 3. + +[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de +Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de +l'exagération. + +[120] _Itiner_., § 5. + +[121] Antonin Martyr, endroit cité. + + + + +CHAPITRE III + +ÉDUCATION DE JÉSUS. + + +Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de +Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de +l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il +répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache +par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits +hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer +d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes +d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses +disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui +font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125]. + +Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou +lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus +relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas), +et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les +droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de +s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation +scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la +valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont +dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la +bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de +notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles +est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit +général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes. +L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué; +car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre +des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même +littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont +rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont +les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés. +Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un +rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande +originalité. + +Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu +répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et +des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre +de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en +Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la +culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs +palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui +élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science +grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites +villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai, +quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler +de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme +et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif, +Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les +plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle. +Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement +hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare +avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école +schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on +n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition +juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était +très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme +dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus +pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait +pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment +où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant +rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit, +puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].» + +Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne +parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son +esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture +étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à +beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme +des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de +philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont +Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent +inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et +Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en +Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de +l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les +besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés. + +Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre +qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. +Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les +fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, +elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les +principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans +avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens +beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la +douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites +et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis +de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité. + +La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus +d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties +principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels +que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique +s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est +pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui +représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les +lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était +devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème +inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux +psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux +de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le +type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus +partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations +allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux +puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie. +La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut +pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva +dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa +vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et +son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves +d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de +tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans +doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits +assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on +n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de +prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est +le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps +d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien +sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur, +vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première +fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires +qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut +pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi +les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et +les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand +mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses +gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les +autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier +de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines, +qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre +surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord +parfaitement naturel et simple. + +Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui +résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre +lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble +ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait +son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom +de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux +environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des +Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver +leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers +les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du +sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables +hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode +le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été +apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à +monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par +chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre, +ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait +«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande, +cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait, +c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et +de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, +d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui +apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les +charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met +en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut +jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit +le monde à travers le prisme de sa naïveté. + +Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque, +base de toute philosophie et que la science moderne a hautement +confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance +des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle +avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité +du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que +tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle +d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les +grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque. +Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères. +Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe +de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein +surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la +soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre +intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède +qu'une science chimérique et de mauvais aloi. + +Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait +au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il +s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient +l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le +merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal. +La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour +où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute +idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages, +arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien +d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le +résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut +toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance +produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez +le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une +crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à +une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une +croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent +le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en +défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son +temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis. + +De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le +montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et +sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au +moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa +famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve +dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement +préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. +Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent: +«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses +disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma +soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une +femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a +porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146], +celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt, +dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin +encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme, +le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée +qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai. + + +NOTES: + +[122] Jean, VIII, 6. + +[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6. + +[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique. + +[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3. + +[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15. + +[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_, +halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_; +_Megilla_, 8 _b_ et suiv. + +[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34. +L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps, +désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II +Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14; +Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI, +3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous +montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de +base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique. +Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI, +ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier +mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua +longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique +(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph., +_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial. +adv. Pelag_., III, 2). + +[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82 +_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch., +IV, 10 et suiv. + +[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2. + +[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1. + +[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34. + +[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone, +_Menachoth_, 99 _b_. + +[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom +même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_ +([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila +contempl_., init. + +[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De +Philanthropia_ de Philon. + +[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1; +Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_; +_Joma_, 35 _b_. + +[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C. +(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la +légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone. + +[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des +douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5; +Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de +la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version +éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les +plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces +pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch. +XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv. + +[140] Matth., XI, 8. + +[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv. + +[142] Matth., VI, 13. + +[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de +pareilles histoires poussées au grotesque. + +[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez +ci-dessous, p. 153, note 6. + +[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang. +selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2. + +[146] Luc, XI, 27 et suiv. + + + + +CHAPITRE IV + +ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS. + + +Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de +la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint; +ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose +d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés +d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du +sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la +vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine +est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de +tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures +préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. +Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de +l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les +méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels, +forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les +caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types +éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution +française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se +forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme +en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de +péril. + +Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus +grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables +ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que +sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des +religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte +Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des +métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée +pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et +moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu +philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des +spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action +à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé +l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe +ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de +Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune +profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui, +l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en +lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le +christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par +le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution +personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté +créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité. + +Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au +moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà +pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long +période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met +sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa +moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de +sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux +extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite +race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une +théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours +renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de +petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque +romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de +philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au +contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments +le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a +fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet +esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut +l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles +préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille +ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de +siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des +événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le +cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les +hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y +aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. +Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan +de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde. +Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand +avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à +Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les +idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en +périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet +renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le +livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres +sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il +s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent +d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et +portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre +d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui +vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste +pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour +ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la +sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes +choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses +énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste, +le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement +d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait +toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont +ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas +jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs +modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la +gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié. + +Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le +rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des +récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom +d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national +toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses +divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir +du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du +monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta +sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces +les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de +la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva +la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux +fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah +sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein +d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et +les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, +qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une +distance de six siècles[152]. + +La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait +espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se +crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_ +multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des +vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte +de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de +l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et +d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès +(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée +triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en +Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie +comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement +complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de +fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance +qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses +humiliations[154]. + +Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en +deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que +le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique +protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine, +sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de +l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de +rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité +de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte +rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux +qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les +malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée +par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à +d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort +ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des +hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, +ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement +révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec +les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux +principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156]. +Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait +subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur, +habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser +prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157]. +Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées, +cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les +abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et +mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un +sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il +ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense, +qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne +pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de +l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la +mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant +l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils +sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les +Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les +justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront +dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges; +ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs +ennemis. + +On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait +indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas, +était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le +pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en +religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui +marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée +totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs +très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du +peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163]. +En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine +d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories +apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin +orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans +toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde +juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique +faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la +fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre +la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans +le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166], +tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre +renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un +anéantissement préalable de l'univers. + +Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que +créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne +s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme +en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne +l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul +homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa +destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un +doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait +rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa +qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce +ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la +vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais +le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un +ciel nouveau. + +Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de +son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des +Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut +sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il +naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient +forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de +Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer. +Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet +astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison, +dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée +d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un +anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme +le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du +caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des +lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la +domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de +la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince +paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent +égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170]. +Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres +duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur +souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put +le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans +caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière +trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la +Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province +de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage +consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de +procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat +impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius +Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y +succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait +éruption sous leurs pieds. + +De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne +cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La +mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de +l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les +aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les +règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger +contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les +inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de +perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré +d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée, +Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres, +formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui +se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de +mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté +plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de +la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger. +Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui +s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, +commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit, +des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines, +trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle +éprouvait de surnaturel et de divin[181]. + +Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de +Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles +étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la +plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu +habitués aux charges des grandes administrations centrales, était +particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un +recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des +prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt, +dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu +étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un +souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu. +Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne +faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la +société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques +passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius +(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une +grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un +certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de +Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité +de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte +ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit +appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la +liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres +principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses +coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait +pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une +place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le +fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des +Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte +galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement +politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais +l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem, +fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve +fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186]. +Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon +si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut +probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur +le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de +la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre +délivrance. + +La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en +ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire +de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la +conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien +dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de +l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés, +qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les +infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur +ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination +romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces +grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient +pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à +garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient +devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait +été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus +tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans +les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une +vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le +messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la +veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en +des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A +chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait +l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait +apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu. + +De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et +d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité +dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être +un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La +Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux +antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales, +nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins +brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut +en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif +étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la +nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a +frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère +grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs +solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et +atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au +monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine, +le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le +christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme +obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le +moyen âge et est venu jusqu'à nous. + +Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins +austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à +tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus +triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La +Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé, +très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du +bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne +est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les +animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles +sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe +sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se +mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont +l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave, +dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par +l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne +se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées. +Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus +importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là +qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens +prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses +disciples déjà transfiguré[191]. + +Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement +que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais +où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la +douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et +de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et +laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en +l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée +n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, +couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans +toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne +splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu +soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement +idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les +grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins +étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin +était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent +encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et +facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre +paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante +gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une +sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez +l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, +tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. +Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux +est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la +fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté? + +Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une +délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le +bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel +comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce +qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la +sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds +fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers +excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à +l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son +idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son +tableau est le soleil du royaume de Dieu. + +Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il +fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le +pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de +douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le +bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au +printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en +perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés, +la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus +suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit +aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est +fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel, +près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la +dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu +d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le +campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort +des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je +crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une +des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour +le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le +lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente, +aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le +sommeil léger. + +Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui +étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus +en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà +une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du +judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une +autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu +qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de +Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était +Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée, +et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des +claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme +joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut +d'Israël. + + +NOTES: + +[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, § +47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263. + +[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius, +cité par Servius, sur le v. 10. + +[149] Livre III, 97-817. + +[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties +apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24. + +[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18; +VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10. + +[152] Isaïe, LX, etc. + +[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette +dynastie. + +[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T., +II_, p. 147 et suiv. + +[155] Job, XXXIII, 9. + +[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient +strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV, +9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I, +texte grec). + +[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius, +_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.). + +[158] _II Macch._, VII. + +[159] _Pirké Aboth_, I, 3. + +[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe, +8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier +traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération +personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi, +l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui +s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch. +XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5. + +[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18. + +[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44. + +[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C. +XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort +douteuses. + +[164] Jean, XI, 24. + +[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18. + +[166] Dan., XII, 2. + +[167] _Il Macch._ VII, 14. + +[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19. + +[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4. + +[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2. + +[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6. + +[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3. + +[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti +prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I, +314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année +742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur, +referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon, +XII, vi, 5. + +[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII. + +[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I +et II. + +[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14. + +[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv. + +[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv. + +[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV +et suiv. + +[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le +Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus. + +[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr. +ant. de Lyon_, p. 136. + +[183] II Sam., XXIV. + +[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_. + +[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V, +37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur, +Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu +l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4). + +[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv. + +[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne +paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce +caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3). + +[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4. + +[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit, +surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays, +maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains +de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois +le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe +_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de +Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600, +cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore +la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité +à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5). + +[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12. + +[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et +suiv. + +[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2. + +[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64. + +[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2. + +[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de +Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8, +12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies +s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu +d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses +ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules, +etc.), se retrouve du reste à chaque pas. + +[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean, +II, 3 et suiv. + +[197] Luc, II, 41. + +[198] Luc, II, 42-44. + +[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI, +CXXXII). + +[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4; +_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient +par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers. +Matth., XIX, 4; Marc, X, 1. + +[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais +l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux. + +[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7. + +[203] Luc, IV, 42; V, 16. + + + + +CHAPITRE V. + +PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE +RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES. + + +Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie +resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique +pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux +homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble +que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se +retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était +une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au +pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue, +moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée +de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les +collines de Séphoris. + +Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se +passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers +éclats[208]. + +Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209]. +Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume +juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un +état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est +ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était +fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance +d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le +sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212] +ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il +traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les +femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte +Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que +celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé +qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées, +la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en +vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais +d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque +s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son +Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles +créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée +de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations +débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous +étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais +le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est +pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que +celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion +de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été +de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le +principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux +idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les +petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il +faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. +Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les +chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de +Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu, +et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est +pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment +fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de +nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu +est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques +nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le +déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre +les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en +supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu +vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement +compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, +saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes +ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves +physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés +indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de +cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus +n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui; +Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il +dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous +les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin +de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice +comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme +Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination +d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du +soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus +n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en +rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute +conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de +Jésus. + +On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition +d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. +Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214] +Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout +autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la +théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique, +une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux +autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il +n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses +opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et +très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce +caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême +susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des +femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe +perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de +s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion +d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur +fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels +hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour +sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a +embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne +voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du +fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le +fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il +n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon +sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du +premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable +que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation +d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il +n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont +compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas +ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui +plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. +On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]» +Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour +son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de +l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un +théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des +préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le +Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre +qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre, +et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la +terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il +fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le +ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur. + +Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme +favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce +monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du +Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre +empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui +sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu +sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus +diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus +souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte +monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus +crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque +renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première +pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père +n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et +qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est +celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est +au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des +signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a +été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le +Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des +humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans +mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre +plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu +habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à +coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa +personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient +plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se +pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y +sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. +Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227] +qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui +comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces +populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper. + +Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du +jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté +au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La +fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en +résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les +rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, +renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme +expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces +maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des +pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus +fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par +suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La +synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui +formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus +adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un +esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés +par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus +d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour +soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut +dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en +germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de +répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais +pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore +assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès: + +«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si +quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton +manteau.[232]» + +«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de +toi.[233]» + +«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour +ceux qui vous persécutent.[234]» + +«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous +pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est +miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]» + +«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]» + +Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la +paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à +ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent +plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis +longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien +exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le +précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier +que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans +l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké +Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le +Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, +si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes +la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas +moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, +le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé. + +Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en +voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans +cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241] +Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243] +et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait +l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que +l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le +motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le +même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait +lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, +ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les +publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que +cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste +est parfait.[249]» + +Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, +reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de +Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père +céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais +devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du +judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des +intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à +quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le +corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, +comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en +priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient +leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui +les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées +de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, +disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache +pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et +alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu +pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison +debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des +hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si +tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton +Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, +t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les +païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton +Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]» + +Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier +ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où +toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de +l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être +capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses +disciples:[256] + +«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne +arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous +aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme +nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les +épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement +sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous +faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle +chose déterminée.[258] + +Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes +que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la +nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et +romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre +païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel, +tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton +offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton +frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans +l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie +contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que +l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en +suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre +encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos +pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et +venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le +Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque +le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, +dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des +idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de +souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, +se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan +allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude +même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière +efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais +plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la +protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; +par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, +et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a +mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, +l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité +humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée +que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses +intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables +de s'y prêter. + +Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des +images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous +appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme +vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu +dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as +une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil, +et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]» + +Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître, +groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites +églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis +ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï, +Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé +le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu; +les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se +passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait +à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier +de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart +déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce +ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le +plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de +l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du +temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai +christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus +parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. +Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir +a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte +de la vie. + +Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir +parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. +Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de +Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant +d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût +mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas +dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de +Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des +grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas +été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité +morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel +avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. +Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du +christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire +est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de +chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité +ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle +n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état +de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes +maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour +continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui +qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au +prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, +est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée. + + +NOTES: + +[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne +connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression +«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42. + +[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point. + +[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée +avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour +_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth. + +[207] Maintenant _el-Buttauf._ + +[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, +XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18. + +[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88. + +[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le +Forgeron.» + +[211] _Act_., XVIII, 3. + +[212] Voir ci-dessous, p. 151-152. + +[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv. + +[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment +déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction +absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans +aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des +documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie +de Jésus. + +[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues. + +[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv. + +[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres +points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_., +§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione +nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit. + +[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6. + +[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme +du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; +Luc, XV, 18; XX, 4. + +[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, +des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en +saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le +quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus. + +[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27. + +[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_, +II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_ +42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les +_Midraschim_. + +[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31. + +[224] Luc, XVII, 20-21. + +[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet +réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le +récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, +sont toutes morales. + +[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42. + +[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_ +85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu +messianique (Is.., LIII, 2). + +[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes +ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire +se fait sentir à travers les sutures. + +[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le +petit livre intitulé: _Pirké Aboth_. + +[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure +qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud +étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits +par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est +inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la +synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu +avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre. + +[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de +_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., +_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé +de la Loi. + +[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_., +III, 30. + +[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46. + +[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_. + +[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, +_Kethuboth_, 105 _b_. + +[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22; +_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv. + +[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802). + +[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33. + +[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences +rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» +(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_. +_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit. + +[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17; +_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 63 _a_. + +[241] Matth., V, 20 et suiv. + +[242] Matth., V, 22. + +[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_, +22 _a_. + +[244] Matth., V, 33 et suiv. + +[245] Matth., V, 38 et suiv. + +[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8), +mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et +suiv.). + +[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth, +1793), fol. 34 _b_. + +[248] Matth., V, 23 et suiv. + +[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2. + +[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita +contemplativa_, en entier. + +[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv. + +[252] Marc, VII, 6 et suiv. + +[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX, +15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_. + +[254] Matth., VI, 5-8. + +[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12. + +[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv. + +[257] C'est-à-dire du démon. + +[258] Luc, xi, 5 et suiv. + +[259] Matth., V, 23-24. + +[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6; +Malachie, i, 40 et suiv. + +[261] _Pirké Aboth_, i, 2. + +[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv. + +[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66 +_a_; _Schabbath_, 34 _a_. + +[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum +divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8; +_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en +entier. + +[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_. + +[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1. + +[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15 +_b_; _Erachin_, 16 _b_. + +[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1. + +[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença +guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère. + + + + +CHAPITRE VI + +JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE +JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN. + + +Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour +nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement +des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier +de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent +plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en +tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour +recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs. + +Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se +répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou +Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race +sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron +même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux +pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, +était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des +boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son +enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines +abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné +l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, +vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que +des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples +s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère +parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits +particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des +grands prophètes d'Israël. + +Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à +réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec +beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les +personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une +nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie. +Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la +vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il +sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, +par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt +visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait +généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie +austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés, +et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre +image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette +mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les +esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous +les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur +le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le +trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de +Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages +avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277]. +La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes +destinées. + +Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé +Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien +peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs +et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts +invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du +pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On +s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant +leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres +religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des +espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du +brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée +des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes +vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers +Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des +gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs +pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du +côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone +était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp +(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme. +Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]: +le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes +multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle +«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent +_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler +ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le +christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région +au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285], +présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous +en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en +tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des +Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient +d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui +donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a +toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion +qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours. + +Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions +étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de +l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension +particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de +l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une +sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on +n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait +fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui +avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême, +il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou +Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de +Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de +Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables, +surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient +baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus +influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui. + +Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient +que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était +fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs +tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à +Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le +Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les +prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et +toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité +du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301]. +C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur +l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à +s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302]. + +Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire +impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul +doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance +messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites +pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il +annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes +qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la +racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il +représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et +brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure, +l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands +moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas +exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de +sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes +adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les +docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était +surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le +titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils +d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il +possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus, +l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en +substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il +fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont +été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des +sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses +sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre +ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était +une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas +étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître +Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui +mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie +fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et +soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette +pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre +apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du +royaume de Dieu. + +Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra +vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de +lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant +encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de +voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec +ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite +école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme +tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples +galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des +siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées +communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances +réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans +Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a +jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère +aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort +colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière +de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne +de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire +de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il +ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son +frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des +mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer +réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité +venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût +révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec +empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de +toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant +reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans +arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le +point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui +consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus +l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le +baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. +Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout +le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne +développa son propre génie que timidement. + +Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant +quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était +encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda +beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans +sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison +qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent +jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le +baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé +de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314]. +Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à +celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de +baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève +égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à +ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean +vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont +le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux +maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean +était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu, +songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se +croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs +qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à +prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à +la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au +baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent +textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir +vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean, +Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet +événement[319]. + +Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme +les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des +puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il +s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des +embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate; +mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres +d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans +les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par +l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient +quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, +s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère +censeur. + +Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille +des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, +ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses +lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle +Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324] +et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari, +à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun +repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut +l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu +éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa +première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus +voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet, +résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire +un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par +les officiers d'Antipas[326]. + +Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par +Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus +abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage, +étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des +démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth +et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de +Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de +sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra. + +L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit +alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de +scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs +sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée +étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes +violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du +sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus +qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. +Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la +forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le +départ de la fille de Hâreth[334]. + +Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon +certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une +autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et +ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a +de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du +fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses +disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi +dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec +attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les +signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se +nourrissait. + + +NOTES: + +[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par +Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13). + +[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la +ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué, +XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a +retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures +au sud d'Hébron. + +[272] Luc, i, 15. + +[273] Luc, i, 80. + +[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans +Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43. + +[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _ +XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; +IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25. + +[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de +frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les +tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées; +les musulmans ont peur de lui. + +[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44. + +[278] Luc, i, 47. + +[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2. + +[280] Josèphe, _Vita_, 2. + +[281] Précepteurs spirituels. + +[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues +sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856). + +[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est +synonyme de [Greek: baptizô]. + +[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_, +nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les +Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que +les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus +avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; +_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29). + +[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les +Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les +Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de +l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X). + +[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII. + +[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum +Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII. + +[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13. + +[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46 +_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit. +Kirchheim, 1851), p. 38-40. + +[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4. + +[291] Luc, III, 3. + +[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_; +mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène +(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et +sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du +reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où +il y avait un bac pour passer la rivière. + +[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.» + +[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La +circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas +très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour +placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve +(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets +22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du +même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée, +et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du +Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu +de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion +d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, +près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III, +333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation. + +[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2. + +[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26. + +[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21. + +[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8. + +[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1. + +[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20. + +[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30. + +[302] Matth., _loc. cit_. + +[303] Matth., III, 2. + +[304] Matth., III, 7. + +[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2. + +[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14. + +[307] Matth., III, 9. + +[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7. + +[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose +les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes, +il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur +ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de +banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des +professeurs de morale ou à des stoïciens. + +[310] Matth., IX, 14. + +[311] Luc, III, 11. + +[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; +Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus +vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai, +comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît +grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez +renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une +première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de +disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus +(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de +souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière), +sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il +n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le +quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se +mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se +rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont +des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux. + +[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui +concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires. + +[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être +une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant +lui-même. + +[315] Jean, III, 26; IV, 1. + +[316] Matth., III, 2; IV, 17. + +[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33. + +[318] Matth., XI, 2-13. + +[319] Matth., XIV, 42. + +[320] Luc, III, 19. + +[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2. + +[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4. + +[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que +ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir +Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé, +fille d'Hérodiade. + +[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2. + +[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6. + +[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX, +2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII, +35). + +[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas +été visité depuis Seetzen. + +[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv. + +[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[331] _Lévitique_, XVIII, 16. + +[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10. + +[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19. + +[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2. + +[335] Matth., XIV, 5. + +[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei]. + + + + +CHAPITRE VII + +DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans +l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du +Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré +comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite» +avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et +passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, +pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça +beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, +la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus +désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente +rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que +pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de +terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé +de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa +victoire étaient venus le servir[338]. + +Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation +de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son +séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être +craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à +l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le +peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au +progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri +par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un +grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre +originalité. + +En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus. +Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il +avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à +celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina +un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité +duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre, +n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures, +et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde +n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait +d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a +séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut +fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La +seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de +prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche +avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340]. + +Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du +baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup +ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la +«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus +ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en +quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le +révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses +bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le +royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de +«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà +dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui +donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de +Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir. + +Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi +de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les +prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de +faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de +pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses +saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est +proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son +tour. + +L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le +monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se +représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de +ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau +gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme +l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître +ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le +royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et +du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse +du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord +méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus +petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le +feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera +comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout +entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à +exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes +injustices, son caractère inévitable et définitif[351]. + +Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de +Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas +d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le +fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La +réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La +persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière +absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la +terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont +que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il +se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette +transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et +le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera +peuplé d'anges de Dieu[352]. + +Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même, +telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il +avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait +montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se +révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et +anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs +établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le +tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont +pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? +Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on +s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette +grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la +liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit +encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se +mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges +traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait +proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de +l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait +en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance +militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace +et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui +la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force +ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on, +les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355]. +Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle +nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un +chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba. + +La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale; +mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux +anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes +eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre +idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour +l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement +moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans +sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le +poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une +manière fort différente de celle qu'il imaginait. + +C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de +l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son +oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà +ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de +lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose +réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà +la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs +stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en +général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à, +certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et +Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus +dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le +maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour +lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour +comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au +moment où finissait la liberté républicaine et où les petites +constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de +l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment +prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une +merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à +Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la +politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force +brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en +principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de +regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par +dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon +ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce +sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du +citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. +Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois +cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa +amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de +l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou +du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour +jamais. + +L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas +aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. +Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les +questions politiques et professent pour celles-ci une sorte +d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive +est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel +progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre +espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti +pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter +Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote +zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle, +tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde +cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur +et supérieur au citoyen. + +Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que +renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre; +les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se +produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a +jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste +envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés +qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées +fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi +certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de +notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une +Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces +derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude +de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte +qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position +de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un +certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de +la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de +l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes; +nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est +né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution +française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas +été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits +programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort +au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de +l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui +en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur +ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien +plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais +éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble, +et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui +l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité. + +Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui +représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge +des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a +1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres +qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans +armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire, +délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde +renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang +et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales +ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de +l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes +choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre +nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, +ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs +des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste +réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison +que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles +triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en +reconnaître la haute raison. + +Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du +monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable +de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce +qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction +qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien +fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le +millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le +christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde, +un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce +qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde +veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un +bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les +principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans. + +Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux +de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques +égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. +Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle +en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune +idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des +hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police, +sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais +la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre +chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en +emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des +supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée +ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance +et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur, +est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car +tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre +notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la +matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression +vivante de ce qui ne paraît pas. + +A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La +pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes +est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de +Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres; +des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand +signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La +nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense +révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est +officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira +pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366]. +Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par +son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de +«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367]. + + +NOTES: + +[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24. + +[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv. +Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes +analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII, +XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et +concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive, +suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements +légendaires. + +[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3. + +[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32. + +[341] Marc, I,14-15. + +[342] Marc, XV, 43. + +[343] Voir ci-dessus, p. 78-79. + +[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_., +VI, 2. + +[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20, +33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout +caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean. + +[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30. + +[347] Matth., XIII, 24 et suiv. + +[348] Matth., XIII, 47 et suiv. + +[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et +suiv. + +[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21. + +[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc, +XIII, 18 et suiv. + +[352] Matth., XXII, 30. + +[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21 + +[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22. + +[355] Jean, VI, 15. + +[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv. + +[357] Jean, VIII, 32 et suiv. + +[358] _Act._, III, 21. + +[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5. + +[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même +contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et +néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente +extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie. + +[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41. + +[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV, +18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14. + +[363] Luc, XVI, 15. + +[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et +suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII, +16-17, 24-25. + +[365] Matth., XI, 5. + +[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16. + +[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un +discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était +très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui. + + + + +CHAPITRE VIII. + +JÉSUS A CAPHARNAHUM. + + +Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus +marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie +que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances +extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer +ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui; +désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près +trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près +de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques +disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier +noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la +«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était +lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait +aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation. + +Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et +à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur +celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du +peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait +rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être +assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char +mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure +d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires +représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement +commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de +l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de +juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de +l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes +araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de +Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins +dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge +du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373]. +L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la +proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine +catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que +lui avait délégués l'Ancien des jours[374]. + +Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un +groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de +candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent: +«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui +décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus +se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque +embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il +préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence, +mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est +par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils +de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir. +Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont +il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future +apparition. + +Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite +ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de +Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une +bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties +selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de +notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour +le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le +village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans +passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par +les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme +une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur +Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire +aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La +connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable, +nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de +David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le +beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une +assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381]. +Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le +précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que +cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se +fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.» + +Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il +trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une +série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations +de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut +le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors +sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez +petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs, +n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces +édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues +existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands +et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette +profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui +caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des +bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer +les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, +étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du +sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes. +Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement +dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_ +et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout +personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de +«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits +traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des +questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une +sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des +«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des +«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la +correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou +sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites +républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme +toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de +l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient +des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des +peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_. + +Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs, +une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle +comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions +très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact +dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes +à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes +intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme +de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un +fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute +piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un +autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer +lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités +merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des +grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour +fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se +levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et +lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette +lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y +avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait +pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem, +l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens +n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination +riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait +bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus +difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et +de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le +pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées. + +L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et, +naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son +action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac +de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le +lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique +offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de +Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la +courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de +Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en +essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a +couvert le démon de l'islam. + +En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une +montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes +s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac. +C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes +eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction +antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de +Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_. +A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on +rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux +(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc, +que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la +plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart +d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée +(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques +pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, +à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend +d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un +ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_. + +Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que +de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans +l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq +villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la +première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux +village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la +bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était +probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût +un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et +Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à +Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait +qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu +cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive +jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où +l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds. + +Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui +reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son +oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la +végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte +de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à +côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes, +les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de +fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour +d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son +repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus +misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie +et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405]. +La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite +mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, +propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger +mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, +de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits +surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la +plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues +viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau +d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des +nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de +lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des +roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes +de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux +de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les +hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument +arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée, +forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse +très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le +sud. + +La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une +dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la +Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer +Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs +excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est +aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais +été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve +le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la +campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes +historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre +les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton +préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que +sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. +Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable +honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, +convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa +gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été +plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village? +Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de +compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son +Père et ne se fût proclamé fils de Dieu? + +Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre, +voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne +semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée +en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409]. +Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait +en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le +nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de +l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de +Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans +toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit +la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et +que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put +admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur +d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues +votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété +entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à +prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des +démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des +idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races +plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune +connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait +renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des +Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque +colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie +et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme +enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman +jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans +contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive +bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il +trouvait foi et amour. + + +NOTES: + +[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX, +13. + +[369] Jean, I, 37 et suiv. + +[370] I, 5, 26 et suiv. + +[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16. + +[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens +de ce mot. + +[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1 +(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28; +XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62; +Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55. +Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché +d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le +Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8. + +[374] Jean, V, 22, 27. + +[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et +toujours dans les discours de Jésus. + +[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec +Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que +cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe +et du IIIe siècle après J.-C. + +[377] _B.J._, III, X, 8. + +[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4. + +[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et +suiv., 23-24; Jean, IV, 44. + +[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23. + +[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. + +[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est +très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et +non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V. +Robinson, II, 335 et suiv. + +[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31. + +[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala), +à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim. + +[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par +conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel +intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum +La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes. +Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription +grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le +judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de +croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle, +époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme. + +[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3; +Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout +la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de +Babylone, _Sukka_, 51 _b_. + +[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis +probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna, +_Megilla_, III, 4 et suiv. + +[388] [Greek: Archisunagôgos]. + +[389] [Greek: Presbuteroi]. + +[390] [Greek: Hupêretês]. + +[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi]. + +[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3; +VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1; +Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus., +_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11. + +[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361; +inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous +presse]. + +[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI, +12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_ +III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11. + +[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51 +_b_. + +[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46, +31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20. + +[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1. + +[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32. + +[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom. + +[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud +de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7. + +[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39. + +[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de +Tell-Hum. + +[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum, +bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de +nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en +sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de +beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un +autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que +dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble +bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac, +tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de +la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde +sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de +deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive +orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque +chose de singulier. + +[404] _B. J_., III, x, 8. + +[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, 1075. + +[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_ +XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de +Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146). + +[407] La dépression de la mer Morte est du double. + +[408] _B. J_., III, x, 7 et 8. + +[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64. + +[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34 +et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique +à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._, +VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant +_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de +Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au +lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes +nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis +de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et +demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc +et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit +devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités +topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter +_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et +saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa, +Gergasei]. + +[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27. + +[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31. + +[413] Jos., _Vita_, 13. + +[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de +Tudèle, p. 46, édit. Asher. + +[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3. + +[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539. + +[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3. + +[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent +encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le +massif du cap Blanc et du cap Nakoura. + + + + +CHAPITRE IX. + +LES DISCIPLES DE JÉSUS. + + +Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire +avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite +harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment +gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau +les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses +s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient +produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une +société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté +dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée +laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de +Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance +que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le +sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre +sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la +bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs +étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de +fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures +populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de +fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y +installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au +milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques, +l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité. + +Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des +disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un +certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se +fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé +_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient +établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre +était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422]. +Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André +paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être +connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent +toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus +occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui +aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des +pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut +pas de plus fidèlement attachés. + +Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de +plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée +avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui +plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du +christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé, +femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna +jusqu'à la mort[428]. + +Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec +elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union +d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, +qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat, +était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse +dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou +quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et +se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à +tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément +d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance. +L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le +nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée. +Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430], +c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en +apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette +organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, +et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle +fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, +ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des +intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient +sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et +mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans +exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432]. + +Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour +leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï +ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433]; +Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du +christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait +sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être +songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce +que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les +disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît +avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée +ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le +Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et +qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple +juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit +exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom. +C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de +l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron. + +Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers +lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas, +faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même +fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette +époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la +mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que +les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les +membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du +Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de +l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia +en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage +décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et +les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant, +furent de grandes autorités. + +Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en +quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques +et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient +pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit +«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé +de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît +avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être +ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où +l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré +l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est +plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon +Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment +une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se +défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble +d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs +pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le +caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, +plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons +décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs, +ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise +honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le +reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à +Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son +imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité +de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au +christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit +sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux +renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé +sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop +profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers +évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de +Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une +âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois +il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son +oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la +composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi. + +Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante. +Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les +titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant +maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur +des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux, +par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et +enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la +prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef +de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent +pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier, +Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment +d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi, +voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous, +Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses +reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui +donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là +qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment, +même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui +accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours +ratifiées dans l'éternité[461]. + +Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie. +La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume +de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la +droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus +d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de +l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son +assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés +d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour +prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses +fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui +qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux +petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand +mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble +poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans +cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a +confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon +Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances +importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465]. + +Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque +chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux +n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi, +fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce +nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé +(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467]. +C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas +étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des +plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le +lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui +était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469]. +Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle +passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le +signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, +soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers +étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en +compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie +infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient +excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite, +et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces +pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus +accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage +du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand +scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de +la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de +choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les +classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus +vifs reproches des dévots. + +Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa +personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une +conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient +un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, +qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il +voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une +circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473], +Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa +force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait +croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient +pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les +secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une +sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur +les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments +de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et +établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477]. + + +NOTES: + +[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.; +Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, p. 1075. + +[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2. + +[421] Jean, i, 44. + +[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1 +Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., +_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30. + +[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38. + +[424] Jean, I, 40 et suiv. + +[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3. + +[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10. + +[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27. + +[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1. + +[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49. + +[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14. + +[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10. + +[432] Luc, VIII, 3. + +[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de +Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de +_Bar-Tholomé_. + +[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier. + +[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv. + +[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile +des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13. + +[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_. + +[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer +qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se +rapprochèrent de lui. + +[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25. + +[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand +respect pour Marie. + +[442] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note. + +[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7. + +[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et +suiv., 54 et suiv. + +[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7, +20 et suiv. + +[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33; +Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une +gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est +singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois +Jacques, son frère. + +[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv. + +[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv. + +[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI, +15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III, +20, 23. + +[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du +même auteur que le quatrième évangile. + +[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui. + +[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment +justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son +évangile après lui (voir tout le chap. XXI). + +[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46. + +[455] Luc, V, 3. + +[456] Matth., XVII, 23. + +[457] Matth., XVI, 16-17. + +[458] Jean, VI, 68-70. + +[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i, +II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8. + +[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42. + +[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le +même pouvoir est accordé à tous les apôtres. + +[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30. + +[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv. + +[464] Marc, X, 41. + +[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21. +Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean. + +[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; +_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13. +Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus +noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9, +conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a, +il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit +par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, +dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de +l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, +_Hist. eccl_., III, 39. + +[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac., +_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II, +13. + +[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom +de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense +que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie, +et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_, +tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont +est de construction antique. + +[469] Matth. IX, 9 et suiv. + +[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, +II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, +_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 +(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4. + +[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3; +Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_. + +[472] Luc, V, 29 et suiv. + +[473] Jean, i, 48 et suiv. + +[474] Jean, i, 42. + +[475] Jean, IV, 17 et suiv. + +[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31. + +[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13. + + + + +CHAPITRE X. + +PRÉDICATIONS DU LAC. + + +Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait +autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et +par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de +simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible, +ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de +culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle; +l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la +bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de +l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils +préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés +doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses +bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à +la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact +avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, +sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle +nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la +promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par +laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque +de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue +s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et +descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient +partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de +ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde +dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces +enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir +Dieu. + +Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, +il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le +rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, +où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait +ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans +leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question +doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire +l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui +germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de +venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du +monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre +de l'universelle consolation: + + «Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux + qu'appartient le royaume des cieux! + + Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés! + + Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre! + + Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront + rassasiés! + + Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde! + + Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu! + + Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu! + + Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume + des cieux est à eux![481]» + +Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du +parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les +plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux +des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style +n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du +tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs +juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké +Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des +espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont +composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par +Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses; +d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait +l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien +dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre +délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans +les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la +même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile +d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit +de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le +christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour +expliquer ces analogies. + +Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil +de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la +conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les +climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le +dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du +luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont +les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y +sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la +maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé. +L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait +pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment +rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel? +Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne +ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que +l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il +n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes, +inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre, +disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les +larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le +ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là +aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on +hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse +l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je +vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour +soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre +corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus +noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne +moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les +nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre +vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et +quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis +des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, +Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu +prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe +aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour +vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que +mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les +païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait +que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le +royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne +vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque +jour suffit sa peine[488].» + +Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte +naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le +Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première +règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en +l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le +pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va +venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le +maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des +trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des +héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme +exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui, +après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues +années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était +très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière +de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le +favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, +était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée +très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il +n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, +d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là +des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a +qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous. + +Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la +trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la +vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes, +également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme, +tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout +social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part +à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur +la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées +sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient +les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis, +sincères, mais de peu d'avenir. + +Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à +préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des +rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens +fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice +était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché +«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était +alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour +être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le +prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient +pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a +trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et +qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert +l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un +instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a +trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la +perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se +faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de; +Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse +commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin. + +Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans +celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière +encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être +fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les +pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, +en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que +ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit +donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit +l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].» +Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un +homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les +jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui +était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des +miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient +lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut +porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut +enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les +tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son +sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie +Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me +rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.» +Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien +pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et +tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela +cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement +la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce +qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis +que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins +exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les +donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore +cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer +par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de +Dieu[503].» + +Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus, +ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui +pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand +consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les +sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte +aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut +spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à +travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que +l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité, +viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, +des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre +mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis +de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante +distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui +de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de +beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus, +l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants +devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations +affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum +d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la +sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu. + + +NOTES: + +[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19. + +[479] Jean, I, 51. + +[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3. + +[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25. + +[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans +Eusèbe, _H.E._, III, 39. + +[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II +Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la +parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le +sentiment qui la remplit. + +[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV. + +[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_. + +[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la +mythologie phénicienne et syrienne. + +[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf. + +[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13. +Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et +Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_. + +[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14. + +[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek: +epiousios]. + +[491] Luc, XII, 33-34. + +[492] Luc, XII, 20. + +[493] Luc, XII, 16 et suiv. + +[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc. + +[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv. + +[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv. + +[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23, +28. + +[498] Matth., XIII, 44-46. + +[499] Jean, XII, 6. + +[500] Luc, XVI, 1-14. + +[501] Voir le texte grec. + +[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste +très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré +celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek: +Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs. + +[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution +proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba +metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les +interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il +s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]). + +[504] Matth., XIII, 22. + +[505] Ps. CXXXIII, 3. + + + + +CHAPITRE XI. + +LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES. + + +Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour, +ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en +confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte +naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser. +Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la +société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son +temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec +une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux +étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution +de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et +pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde, +victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3° +pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de +Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple +et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses +serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns +maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens +comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront +les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les +carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut +remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui +étaient invités ne goûtera mon festin.» + +Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_) +seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la +doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez +votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car +vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et +vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore, +n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te +réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas, +invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant +mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu +dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens +analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],» +c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en +donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner +au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].» + +Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique +le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui +ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure), +agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le +vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se +retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire +d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le +plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les +plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et +établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie, +violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble, +pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous +apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent +que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus +violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches, +les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de +l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à +leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de +la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout +mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en +faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la +masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos +palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des +briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre» +(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le +nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut +longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran +(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements +primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les +descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons +sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les +autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente +pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516]. + +On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne +pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme +il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait +justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le +christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des +riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à +son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se +multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque +de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa +dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se +perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans +le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont +la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le +véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état +saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous +les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au +mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François +d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion +délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à +Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes +communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes, +Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la +bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet +les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus +impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité +pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si +fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait, +pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et +douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un +objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et +sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont +l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le +vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son +fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son +salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui +répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain. + +Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se +sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les +pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous +les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du +peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef +démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît +pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et +ses discours[519]. + +La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les +rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des +gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être +Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus +de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste, +orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les +prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le +contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les +repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces +misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez +ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui +des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul, +il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots. +Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez, +disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines +réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien +portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a +perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour +courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec +joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver +ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les +justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils +prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de +privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles +ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première +fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de +lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les +puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il +s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus +répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des +dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à +qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de +l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur +plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité, +étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles +ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre +côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un +moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion. + +Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour +les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les +exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est +la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne +pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé, +était mal vu de là société[527] Il préférait hautement les gens de vie +équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des +publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le +royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont +cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On +comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que +leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens +faisant profession de gravité et d'une morale rigide. + +Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne +fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des +mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite +ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les +lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait +cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on +comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était +scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens +observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que +les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens +mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner +les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours +viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa +douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables +plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette +génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants +assis sur les places, qui disent à leurs camarades: + + Voici que nous chantons, + Et vous ne dansez pas. + Voici que nous pleurons, + Et vous ne pleurez pas[532]. + +Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le +Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites: +C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs. +Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses +oeuvres[533].» + +Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se +servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le +grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses +disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont +leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les +mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son +passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et +une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où +il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend +un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y +rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils +reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs +auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les +mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons +pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur +sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient +parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et +tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par +ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537]. +Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de +leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était +un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538]. + +La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de +femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une +jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui +décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort, +l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes +autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir +d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces +jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui +décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait +dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon +évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à +Dieu[540]. + +Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres +sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il +faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en +enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les +révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour +lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de +ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un +enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui +qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du +ciel[547]." + +C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs +éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous +croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre. +Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y +partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela +s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un +vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de +l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs +des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où +l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait +ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le +cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne +mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle. +Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que +l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en +recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la +poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux +qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité +oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de +la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion +divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille! +Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute +illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve +millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la +droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer +en son coeur le vrai royaume de Dieu! + + +NOTES: + +[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth.. +VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv. + +[507] Luc, VI, 24-25. + +[508] Luc, XIV, 12-14. + +[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie. +Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans +saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église. + +[510] Prov., XIX, 17. + +[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9; +XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots: +[Hebrew: ***]. + +[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV. + +[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8. + +[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14. + +[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom. +loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61; +Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18. + +[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV, +22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les +Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage. +L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et +23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la +fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur +l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos]. + +[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9. + +[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21. + +[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34. + +[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier. + +[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30. + +[522] Matth., IX, 12. + +[523] Luc, XV, 4 et suiv. + +[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10. + +[525] Matth., IX, 13. + +[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se +rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII, +16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les +traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu +à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la +pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie +anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe, +_Hist. eccl._, III, 39. + +[527] Luc, XIX; 2 et suiv. + +[528] Matth., XXI, 31-32. + +[529] Matth., XXV, 1 et suiv. + +[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33. + +[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et +suiv. + +[532] Allusion à quelque jeu d'enfant. + +[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut +dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu +n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn], +avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn]. + +[534] Matth., XXI, 7-8. + +[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc, +XVIII, 15-16. + +[536] _Ibid_. + +[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et +suiv. + +[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph., +_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans +valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles +peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits +dont il se servait. + +[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en +agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore +chez les Israélites. + +[540] Matth., XXI, 15-16. + +[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2. + +[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16. + +[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40. + +[544] Marc, X, 43. + +[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21. + +[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2. + +[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48. + +[548] Luc, XXII, 30. + +[549] Marc, X, 37,40-41. + +[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem., +86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._ + + + + +CHAPITRE XII. + +AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON +ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS. + + +Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du +bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait +d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu +quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait +que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le +royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par +des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce +bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en +choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551]. + +Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air +de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à +la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de +se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la +bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui +qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors +n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les +oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la +guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux +pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il, +celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva +Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère +ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait +déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne +nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez +longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à +croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas +comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste +trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait +couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût +digne d'elle. + +Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean +ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la +tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait +de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer +Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille +d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle +n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre. + +Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et +dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30), +Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. +Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse +un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y +donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de +caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une +personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce +qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La +tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne +voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du +prisonnier, et l'apporta[556]. + +Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un +tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant +attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa +fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa +défaite comme une punition du meurtre de Jean[557]. + +La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du +baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus +avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus, +craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit +quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y +suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut +naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment, +Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il +déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi +et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562], +qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son +tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une +place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux +Testament et l'avènement du règne nouveau. + +Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563], +avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait +préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait +aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le +prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt +descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par +la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son +peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche +Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer +une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une +sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui +devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes +devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve +d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est +très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit, +elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives +sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins +fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand +drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569]. + +On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient +hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur +faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du +Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie +était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie, +par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en +effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus +ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il +disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus +grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas +avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573]. + +Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le +respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération +chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la +mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que +Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se +reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers; +qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui +devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que +réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de +Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende +chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste +prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le +prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant +des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, +cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la +douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des +martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle. +Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent +permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du +christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer +après lui. + +L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque +temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence +avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se +faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient +à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de +saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578]. +Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui +offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était +peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de +feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits +sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des +baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le +«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion +d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an +80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en +Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon +détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette +école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes +_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au +second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes +subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de +Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de +Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de +Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme, +passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément. +Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une +rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des +sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à +une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité. + + +NOTES: + +[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[552] Matth., IX, 14 et suiv. + +[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49. + +[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2. + +[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs +et les mets. + +[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V, +2. + +[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2. + +[558] Matth., XIV, 12. + +[559] Matth., XIV, 13. + +[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et +suiv.; Jean, VI, 2 et suiv. + +[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv. + +[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16. + +[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. +VI. + +[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.; +Luc, IX, 8, 19. + +[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16. + +[566] Matth., XVI, 14. + +[567] II Macch., XV, 13 et suiv. + +[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p. +46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du +_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes +parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et +précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes +paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes. + +[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv. + +[570] Marc, IX, 10. + +[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8; +Jean, i, 21-25. + +[572] Luc, i, 17. + +[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30. + +[574] _Act.,_ XIX, 4. + +[575] Luc, i. + +[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V, +2-33. + +[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16. + +[579] _Vita_, 2. + +[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., +_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus? + +[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23. + +[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47. + +[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv. + +[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot +«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe. + + + + +CHAPITRE XIII. + +PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM. + + +Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques. +Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques +n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici +très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement +après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de +Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique +Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour +ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore +rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il +sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir +de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était +Jérusalem. + +La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était +alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme, +d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme +y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les +pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus +insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était +l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne +contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose +d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science +creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de +dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de +l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique +très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a +introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part +de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a +pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif, +du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation, +dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle +remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule +orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le +scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant +musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux +théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre +de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est +délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où +l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des +personnes faisant profession de gravité[588]. + +Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes +tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les +Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau +temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que +l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me +tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour +eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près +comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires, +assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de +loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur +prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations, +ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion, +on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot +Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison) +que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour +constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés +ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres +Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe +assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie +de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre +a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient +assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était +particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir +quelque chose de bon de Nazareth[596].» + +La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait +ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol, +aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer +Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone. +Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille +histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de +Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de +monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés +étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et +Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. +Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de +l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution, +la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût +original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598]. +Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages +des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les +ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au +grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par +une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et +de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive, +semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et +où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de +troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux +étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son +spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde +allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur. + +Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages +extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait +commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour +le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut +achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les +parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que +peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement +travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long +avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus +clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces +superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602]. + +Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont +le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée. +Les cours et les portiques environnants servaient journellement de +rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était +à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les +discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement +canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la +nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel +cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de +sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup +d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque +pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre +territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des +inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était +permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier +général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de +voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs; +un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer +les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la +main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour +abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que +personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques +intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée. + +C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à +Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence +extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les +pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné +où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses +pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il +sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne +l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le +temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait +un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de +détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite +desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte +sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des +tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans +un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs +fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les +temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes +blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au +scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une +caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa +à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En +général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son +Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces +vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être +obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement +n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme, +qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en +aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs +chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes +d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui +pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem, +l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614]. +Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans +sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a +toujours été antichrétien. + +L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le +séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël +mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues +avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande +supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là +même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos +prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par +l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout +laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas +des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut +sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la +nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le +souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par +Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616], +qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à +plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les +prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de +cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait +de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était +séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction +religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen» +(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille +sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d' +«épicurien.» + +Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le +Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour +Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus +d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne +vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui, +que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse, +presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq +ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit +qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de +notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps +l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma +ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote, +qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le +Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de +mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela +résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique, +peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas +entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle +profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la +violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur +insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien +que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi +dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps +renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses +sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait. + +Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à +Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se +faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains +actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne +résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples +hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on +l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des +vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour +lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits. +Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille +de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers +mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention +d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort +considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et +de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas +se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue +conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car +plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses +confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de +soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien; +il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement +révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais +il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des +services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où +nous sommes arrivés, était déjà comme écrit. + +Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de +rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande +autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un +esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à +la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre +des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés, +il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui +pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la +cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des +vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il +est bien probable que Jésus n'y entra jamais. + +Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent +paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec +l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé +tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans +un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue +nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif, +c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des +idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi +nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui +étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au +temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des +hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir +de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si +quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas +choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout, +il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune +force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode +pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans +de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et +de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des +affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure, +sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend +que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime, +est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital +qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est +révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un +culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les +droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non +la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du +juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias +Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de +l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée. +Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est +irrévocablement condamné. + + +NOTES: + +[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc, +XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec +Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie. +Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile +sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et +les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de +sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop +court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus +dans cette ville et sa mort. + +[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1), +sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna +plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait +encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais +les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une +époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., +XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des +transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé +les circonstances de divers voyages. + +[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce +temps. + +[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2. + +[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11. + +[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab., +_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_. + +[591] Passage du traité _Erubin_, précité. + +[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_. + +[593] Jean, VII, 52. + +[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv. + +[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3. + +[596] Jean i, 46. + +[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2. + +[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de +Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des +Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.). + +[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; +Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14; +Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_. + +[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6. + +[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20. + +[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV, +29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20. + +[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent +l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui +environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques +parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le +soubassement même du temple d'Hérode. + +[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2. + +[605] Suet., _Aug_., 93. + +[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4; +_Act_., XXI, 28. + +[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans +la partie septentrionale du haram. + +[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_; +Marc, XI, 16. + +[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. +CXXXII). + +[610] Marc, XI, 16. + +[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et +suiv.; Jean, II, 14 et suiv. + +[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In +Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15. + +[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1. + +[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659). + +[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3. + +[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii. + +[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké +Aboth_, I, 10. + +[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1; +XIX, vi, 2; VIII, 1. + +[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les +«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_. + +[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna, +_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des +_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des +Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta +_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même +traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43 +_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_; +Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de +Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_; +Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même +traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I; +Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de +Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V. + +[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., +_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth +Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_ +l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p. +203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de +Josèphe, ce rapprochement est sans force. + +[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que +le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean. + +[623] Jean, VII, 50 et suiv. + +[624] Jean, XIX, 39. + +[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_. + +[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2. + +[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_. + +[628] _Act_., V, 34 et suiv. + +[629] _Act_., XXII, 3. + +[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez +le Targum de Jonathan, Is., XII, 3. + +[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, +mais ne peut avoir d'autre sens. + +[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce +passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi +est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de +l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17. + +[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv. + +[634] Luc, XIX, 9. + +[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV, +47. + + + + +CHAPITRE XIV. + +RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS. + +Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la +religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme +extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour +mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon +d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon +réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le +prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le +ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se +passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique +religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une +importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien, +sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours, +croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour +du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant: +«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion, +c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce +peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].» + +Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des +scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et +excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de +casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait +que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient +pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se +plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement +le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de +fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule +d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et +qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions, +les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient +sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce +n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son +coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point +de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi, +d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions +de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de +tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne +parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le +proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].» + +Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur +conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre +de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et +organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa +splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et +dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve +chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations +contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis +Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].» +Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est +leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le +Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des +honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres +souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des +cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande +indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que +sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un +propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que +fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].» +Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des +gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains +de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au +festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des +quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont +repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres +qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur +recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655]; +il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656]. +Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se +prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils +d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées +les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que +Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans +le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême +dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en +effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et +qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est +pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une +lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de +contradictions. + +Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des +gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en +Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt +des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des +gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement +dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la +sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais +les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard +du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés +«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux +préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité +même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur +valait sa faveur. + +Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les +deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie +formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux +culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre +secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme +proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême +dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un +degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était +bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs +orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples +d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites +purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance, +auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en +effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient +imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de +nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le +musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se +mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à +Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance, +il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un +samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme +blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son +chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de +lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670]. +Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes +par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le +judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a +pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine +dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses +enseignements. + +Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent +leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son +retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de +Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal +et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs, +qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée +que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander +quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672]; +c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des +Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route, +on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les +rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces +scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur +la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près +d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude +de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des +souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné +par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle +encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée +et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord +du puits, ayant en face de lui le Garizim. + +Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus +lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement, +les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. +Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète, +et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants: +«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que +vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme, +crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus +ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs +adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça +cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois +le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda +le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les +âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce +jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion +absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de +moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a +proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on +n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une +nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de +l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité) +s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après +avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce +mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances. + + +NOTES: + +[636] Matth., XV, 9. + +[637] Matth., IX, 14; XI, 19. + +[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7. + +[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et +suiv. + +[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17. + +[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46. + +[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13. + +[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des +Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2 +et 3), c. L. + +[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson, +_The Land and the Book_, I, 406 et suiv. + +[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et +suiv.; XIV, 1 et suiv. + +[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc, +VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv. + +[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux +frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la +ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les +ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est +aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis). +Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont +douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point +partie de la Galilée. + +[648] Voir ci-dessus, p. 146-147. + +[649] Chap. XIII et suiv. + +[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25. + +[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.; +Luc, IV, 25 et suiv. + +[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16. + +[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17; +Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et +suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv. + +[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv. + +[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43. + +[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et +suiv.; XII, 30. + +[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23. + +[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean, +VII, 35; XII, 20-21. + +[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1. + +[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l; +XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28. + +[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27. + +[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b; +Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4, +17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2. + +[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv, +3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4; +_Pesachim_ i, 1. + +[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_. + +[665] Matth., X, 5-6. + +[666] Luc, IX, 53. + +[667] Luc, IX, 56. + +[668] Jean, IV, 39-43. + +[669] Luc, XVII, 16 et suiv. + +[670] Luc, X, 30 et suiv. + +[671] Aujourd'hui Naplouse. + +[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9. + +[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10. + +[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52. + +[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime +une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été +interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une +telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls +pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente +certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart +des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité. + + + + +CHAPITRE XV. + +COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE +SURNATUREL. + + +Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en +pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une +netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge +prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles +prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique +décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie +est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler; +c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa +hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence; +c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le +Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de +légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus. + +L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus +s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son +père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas +chez lui être traité d'attentat. + +Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement +sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le +lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte +depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne +pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni +les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un +représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la +fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui +vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La +croyance universelle était que le Messie serait fils de David et +naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus +n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la +masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se +croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la +délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion +ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette +proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition: +«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il +ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre +plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui +demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres +circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de +son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il +associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les +coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le +baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup. + +Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui +était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette +objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que +le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour +le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était +suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire +de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son +silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour +prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes +inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour +par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut +lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore. +L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à +croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur +divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684]. +Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses +disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce +qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de +ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des +fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la +descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies. + +Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute +spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand +événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de +fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces +créations populaires. Peut-être un oeil sagace eût-il su reconnaître dès +lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance +surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans +l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations +ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu +d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge; +soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en +hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être +couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer +dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou, +pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps +rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des +relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des +astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à +Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des +souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait +à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels +travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un +sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en +faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la +mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on +peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans +rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration. + +Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de +Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était +profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les +évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des +parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un +écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des +précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se +faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de +Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se +déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui +a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais +séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous +les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous, +chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront +fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien +Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700]. +Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du +Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que +Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme +a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle +pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite +en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par +Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais +d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son +Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec +eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704]. +L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des +personnes, n'est rien. + +Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi +pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci, +synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même +«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot +«Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de +juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa +puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout +pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le +Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de +juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit +et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des +lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses +auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses +miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux +hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à +Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme +ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit +pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de +ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre +de _Rabbi_, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le +titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa +pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain, +et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus +élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots +de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine, +n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour +lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des +règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois +d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car +il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la +lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond +l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés +humaines trace entre l'homme et Dieu. + +On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la +doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en +l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de +Dieu[716], ou _Ange métatrône_[717], que la théologie juive créait d'un +autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour +corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu +un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement +de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de +facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains +possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on +identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux +siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au +penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou +avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le +«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament, +est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la +«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes +existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré +les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _Æons_ du gnosticisme, les hypostases +chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions +personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand +il veut introduire en Dieu la multiplicité. + +Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui +devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie +métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son +contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre +de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de +Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si +authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet, +n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des +Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école +qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui +créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de +celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de +créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le +monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La +qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est +l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers +chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite +de Dieu comme son _Métatrône_, son premier ministre et son futur +vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge +du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges +qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation +figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les +premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel. + +En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement +d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer +formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté +que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le +font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses; +il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de +lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui +qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il +prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on +est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui +voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne +sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort +pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout +cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et +favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni +conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et +l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires. +Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés +des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les +juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il +était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou +simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent, +le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, +conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient +se réveiller pour préparer les temps du Messie[732]. + +Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui +ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses. +Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle +façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous, +races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec +soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez +les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit +critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre +conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En +Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les +auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple), +hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement +sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité +matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers +ses idées, ses intérêts, ses passions. + +L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la +sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le +peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le +philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, +est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses +illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être +blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France +ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte +ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous +sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de +traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions +la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils +firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux +sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la +nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés +naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les +siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende. +Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée. + + +NOTES: + +[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une +fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever +ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun +doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud +donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on +doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de +Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., +_Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16. + +[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont +donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations +très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct +et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais +figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des +Hérodes, dans les grandes luttes du temps? + +[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_., +II, 30. + +[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc, +XVIII, 38. + +[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv. + +[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. + +[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et +peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le +recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p. +19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de +cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs, +bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps. +Cf. _Act_., V, 37. + +[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent +les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer +les généalogies. + +[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion. +Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret, +_Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium. + +[686] Matth., I, 22-23. + +[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir +Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I, +3; _De Isid. et Osir_., 43. + +[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv. + +[689] Matth., II, 1 et suiv. + +[690] Luc, II, 25 et suiv. + +[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte +probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem. +Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4. + +[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78, +106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv. + +[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement. + +[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19. + +[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv. + +[696] Jean, XIV, 28. + +[697] Marc, XIII, 35. + +[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X, +34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II +Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_., +XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18. + +[699] Luc, XX, 36. + +[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II +Sam., VII, 14. + +[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils +de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière +(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36); +les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux +(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne +(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que +le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te]. + +[702] Comp. _Act_., XVII, 28. + +[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20. + +[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de +Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état +psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais +documents historiques. + +[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être +rapportés ici. + +[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de +l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom +_je_. + +[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5. + +[708] Matth., XI, 27. + +[709] Jean, V, 22. + +[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6. + +[711] Matth., IX, 8. + +[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII, +47-48. + +[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv. + +[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons +là l'enseignement authentique de Jésus. + +[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13. + +[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De +confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37; +_De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et +suiv., etc. + +[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu; +sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des +démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38 +_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24. + +[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs. +Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont +aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de +l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre +intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais +le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis +est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence +divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y +sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques +invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie +alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne +peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les +siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait +aucun emprunt à l'Égypte. + +[719] _Act_., VIII, 10. + +[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en +général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent +dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII. + +[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On +remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de +«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne +la place dans la bouche de Jésus. + +[722] _Act._, X, 42. + +[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55; +Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII, +1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur +le rôle du _Métatrône_ juif. + +[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19. + +[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27. + +[726] Marc, XIII, 32. + +[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII, +1 et suiv. + +[728] Matth., II, 20. + +[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25. + +[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38 + +[731] _Act._, II, 22. + +[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII, +28; Luc, IX, 8 et suiv., 19. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MIRACLES. + + +Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties, +pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir +une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces +deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis +longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en +vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait +comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir. +L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a +prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes +avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements +étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables. +C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes +de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des +Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation, +ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi +presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon +artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste +officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur. +Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des +artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation. + +Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque +indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les +légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le +Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie, +un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque +divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de +Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre, +on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de +miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les +autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces +deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut +se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles +scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le +miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre +idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce +point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains. +Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était +qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739]. +La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement +départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît. + +La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour +nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte +de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des +actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces +sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos +jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez +certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des +miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François +d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la +naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause +un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un +état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et +les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des +entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît +les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd +quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne +réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques +froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les +meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises +raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme +reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb, +Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour +de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies +raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était +plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément +divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après +la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les +types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de +variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un +très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays. + +Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles +renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont +été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un +rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances +choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la +jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la +croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant, +sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos +jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter +paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette +époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient, +c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration +individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par +la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine. +Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, +traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes +sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède +décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des +lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne +vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit. +Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas +vain. + +Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science +médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison +devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance +était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie +comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744], +nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin +était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel. +Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa +force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu +que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746], +faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à +ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur +accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes +du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des +pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande +révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités. + +Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est +l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire +aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion +universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les +démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir +contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans +l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par +les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les +troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies +mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir, +les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le +mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité +«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi +avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait +point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des +procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état +d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753]. +Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de +posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup +de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des +esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore +aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales +abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de +prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille +histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait +carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les +désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort +légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un +démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui +ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans +ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens +employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se +répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient +sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en +possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur +de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui +ont donné lieu à ces bizarres imaginations. + +Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut +thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses +miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur +et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur +esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est +l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la +recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à +personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il +leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le +reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc, +qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il +semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de +cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et +que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent +dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat +singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que +causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On +dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et +qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux +merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis +lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il +refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa +sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il +ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la +vanité de l'opinion à cet égard. + +Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici +nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait +être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des +faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier +plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de +disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa +vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de +lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour +vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre +Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le +caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le +représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare +efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on +aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des +actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou +de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il +sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie? +Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien, +n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si +le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur +religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le +christianisme. + +Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints +et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que +l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de +grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune +de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus +fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul +lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on +part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue +des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou +charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est +faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se +livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne +furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par +des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit +humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de +grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se +produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits +superficiels en offusquent la grandeur. + +Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut +thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire +l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se +fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé +pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les +lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une +plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui +fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère. +Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur +religieux vivra éternellement. + +Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et +cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés +éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de +leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom +pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et +nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces +entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une +pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient +groupés et retenaient autour de lui. + + +NOTES: + +[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15. + +[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc, +XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36. + +[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50. + +[736] _Act_., VIII, 9 et suiv. + +[737] Voir sa biographie par Philostrate. + +[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par +Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à +Damascius. + +[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24. + +[740] Matth., IX, 8. + +[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38. + +[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv. +Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que +miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de +Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15; +XVI, 17-18, 20. + +[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34. + +[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16. + +[745] Luc, VIII, 45-46. + +[746] Luc, IV, 40. + +[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6. + +[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18. + +[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_. + +[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33; +Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152. + +[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16; +Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb. +chron.,_ I, 4. + +[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14. + +[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX, +33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85; +Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.) + +[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv. + +[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20; +Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv. + +[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33; +Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par: +«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek: +daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être +fou.» + +[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX, +18; Luc, IX, 41. + +[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24 +et suiv.; VIII, 26. + +[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41. + +[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41. + +[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11. + +[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3. + +[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII, +27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17; +VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite +porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les +_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note. + +[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein. + +[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8. + +[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37. + +[768] Jean, VI, 14-15. + + + + +CHAPITRE XVII + +FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura +environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de +l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769]. +Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun +élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se +produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace. + +L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement +du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà +dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par +moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout, +simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le +royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions +apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu +est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance +par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu +lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui +de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la +conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution +temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda +jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme +valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure. +Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance +religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des +gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des +questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté, +presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne +sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres +conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées +simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les +apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un +sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût +été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il +n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son +système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se +sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son +incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires, +vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais +en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à +l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion +d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par +sortir. + +Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète, +peuvent se résumer ainsi: + +L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une +immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de +l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de +Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par +d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le +signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme +celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu +jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra +dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes, +entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes. +Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773]. + +Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon +leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775]. +Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé +depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de +lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les +prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la +_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y +avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était +devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus +une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y +seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses +anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de +dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à +l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781]. + +Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne +n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de +l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à +cet état définitif du monde et de l'humanité[783]. + +Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître +lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du +temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a +une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point +de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt +avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui +ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui +qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de +ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran +atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe +que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi +et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789], +fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]» +adopte un calcul fort approchant de celui-ci. + +Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on l'interrogeait sur +le temps de son avénement, il refusait toujours de répondre; une fois +même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Père, +qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment +où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était +justement celui où il ne viendrait pas[793]. Il répétait sans cesse que +ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il fallait se +tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun devait veiller +et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, qui arrive à +l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la même façon +qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il +apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de +l'horizon[796]. Mais ses déclarations sur la proximité de la catastrophe +ne laissent lieu à aucune équivoque[797]. «La génération présente, +disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de +ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le +Fils de l'homme venir dans sa royauté[798].» Il reproche à ceux qui ne +croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne futur. +«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera +beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête. +Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître +les signes du temps[799]?» Par une illusion commune à tous les grands +réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il +n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de +l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents +ans plus tard, ne devait pas encore être achevé. + +Ces déclarations si formelles préoccupèrent la famille chrétienne +pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que quelques-uns des +disciples verraient le jour de la révélation finale sans mourir +auparavant. Jean en particulier était considéré comme étant de ce +nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être +était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle +par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné +occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment jusqu'au +grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à +sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à +la prédiction du Christ un sens plus adouci[801]. + +En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances +apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs +apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt la +condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons +déjà dit[802], était encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne +la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle était de foi pour +les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances +messianiques[804]. Jésus l'accepta sans réserve, mais toujours dans le +sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des +ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus admet bien +dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau[805]; +mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens avaient à ce +sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez +conforme à la vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens +sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque +avait consacré cette théorie patriarcale par une institution bizarre, le +lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des conséquences subtiles contre +la résurrection. Jésus y échappait en déclarant formellement que dans la +vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme +serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la +résurrection qu'aux justes[807], le châtiment des impies consistant à +mourir tout entiers et à rester dans le néant[808]. Plus souvent, +cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants pour +leur éternelle confusion[809]. + +Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était absolument nouveau. +Les évangiles et les écrits des apôtres ne contiennent guère, en fait de +doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans «Daniel[810],» +«Hénoch[811],» les «Oracles Sibyllins[812]» d'origine juive. Jésus +accepta ces idées, généralement répandues chez ses contemporains. Il en +fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses +points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre +véritable pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles, +aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation. + +Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-même +d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant à +durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui était +réservé. La foi de la première génération chrétienne s'explique; mais la +foi de la seconde génération ne s'explique plus. Après la mort de Jean, +ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître, +la parole de celui-ci était convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine +de Jésus n'avait été que la croyance à une prochaine fin du monde, elle +dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a +sauvée? La grande largeur des conceptions évangéliques, laquelle a +permis de trouver sous le même symbole des doctrines appropriées à des +états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, comme Jésus +l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a été +renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est parce +qu'elle était à double face que sa pensée a été féconde. Sa chimère n'a +pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce +qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une enveloppe +fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels. + +Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante, imaginée +pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel démenti infligé à +ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume +de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme le +grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les +rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a voulu, +l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, impossible d'un avènement de +parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable, +le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du peuple, le +goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et +naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par +des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il +y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une apocalypse +vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être +était-ce là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il est vrai +que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, puisque son +rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte à +laquelle sans cela peut-être il eût été inégal? + +Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine conçue par Jésus. +Si son unique pensée eût été que la fin des temps était proche et qu'il +fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un +monde près de crouler, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer +au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication. +L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se +proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et non pas seulement de +préparer la fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour +disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché comme +lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours +s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé l'humanité. +Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui +ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent il +déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le +porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun +le crée sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de +Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui +qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit +contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose +d'analogue à la «délivrance» bouddhique, fruit du détachement. Ces +vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des +réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel: Jésus +est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de l'idéal. + +En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en +faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. Son royaume de +Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler +dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le +royaume de l'âme, créé par la liberté et par le sentiment filial que +l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion +pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le jugement +moral du monde décerné à la conscience de l'homme juste et au bras du +peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. Quand, +au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une +prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu se dégage. +De complaisantes explications jettent un voile sur le règne réel qui ne +veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du +Nouveau Testament[816], étant trop formellement entachée de l'idée d'une +catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, tenue pour +inintelligible, torturée de mille manières et presque repoussée. Au +moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques +pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque réfléchie, les +espérances des premiers disciples deviennent des hérétiques (Ébionites, +Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité +avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue dans +la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscurcissait. + +Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière +de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel, +cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé +le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand +instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés +de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de +nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été +la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai +chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de +Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un +sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain. +Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme +une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les +effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à +tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son +existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de +basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques +et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs, +opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois +qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant +qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de +joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était +attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes +pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de +colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée +du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes, +des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester, +au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même, +jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que +ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la +société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes +chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la +même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée +d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la +racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur +ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à +l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures +politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps +resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le +véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe +que pour posséder la terre il faut y renoncer. + +Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare +bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une +compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir +l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme +déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie, +aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous +une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait +si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera +pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le +réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas +plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse, +aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sûr que +l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment +de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure +idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à +la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori +de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de +divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime +embrassant à la fois divers ordres de vérités. + + +NOTES: + +[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après +lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au +contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an. + +[770] Luc, XII, 13-14. + +[771] Matth., XIX, 28. + +[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22. +et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin +des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de +traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque +temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au +contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du +siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de +grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs +étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives. +_Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_., +III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans +Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation +aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27; +XII, 1). + +[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et +suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess., +IV, 45 et suiv. + +[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33. + +[775] Matth., XIII, 39, 41, 49. + +[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2. + +[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22; +XXII, 30. + +[778] Luc, XIII, 23 et suiv. + +[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans +le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus. +Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11; +_Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44. + +[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, +51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc. + +[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III, +viii, 5. + +[782] Luc, XVI, 28. + +[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55. + +[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess., +III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II +Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude, +18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en +particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. +IVe livre d'Esdras, IV, 26. + +[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre, +I, 7, 13; _Apoc_., I, 1. + +[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10. + +[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII, +8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9. + +[788] I Cor., XVI, 22. + +[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne +comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron, +dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18). + +[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7. + +[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647). + +[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32. + +[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_. + +[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35 +et suiv.; XVII, 20 et suiv. + +[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10. + +[796] Luc, XVII, 24. + +[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc, +XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv. + +[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX, +27; XXI, 32. + +[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56. + +[800] Jean, XXI, 22-23. + +[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une +addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive, +qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque +contemporaine de la publication même dudit évangile. + +[802] Ci-dessus, p. 54-55. + +[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv. + +[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46; +XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II, +VIII, 14; III, viii, 5. + +[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30. + +[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit +«des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom., +Epist. II, 12. + +[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I +Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55. + +[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22. + +[809] Matth., XXV, 32 et suiv. + +[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII. + +[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv. + +[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv. + +[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec +naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv. + +[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, +21 et suiv. + +[815] Voir surtout Marc, XII, 34. + +[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81. + +[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son +_Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la +première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du +soir du monde...» + +[818] I Cor., XV, 52. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +INSTITUTIONS DE JÉSUS. + + +Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement +dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le +plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une +église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait +lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence +les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les +trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se +produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les +deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël +bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote, +Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des +douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821]. +Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés, +où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus +confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège +sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont +été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions; +deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs. +Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des +enfants. + +Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur +défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan +était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes +preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples, +confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce +que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous +dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les +déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre +l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les +apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs +paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un +tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées +étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par +les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que +ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait +pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois +l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été +soigneusement conservées[828]. + +Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais +beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à +annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de +ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant +d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il +est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande +confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation +des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce +que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison +est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du +christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux +bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun +scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli +dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier, +disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un, +ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant +que durait leur mission. + +Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle +rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et +polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le +_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant +alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, +qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez +rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre +_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres +du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus, +qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la +toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité. +Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les +villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec +sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre +les âmes, mais les sauver.» + +Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres +c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus +merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient +une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent +au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit +par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des +procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les +psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des +breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette +théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux +qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne +figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des +charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de +crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses +disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en +étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en +cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien +sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en +quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de +l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841], +prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions +infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en +agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842]. +Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret +des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843]. + +Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du +pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus. +Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des +âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que +quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. +Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre +certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de +réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être +exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été +prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par +laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne +fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises +particulières, et encore cette première constitution se fit-elle +purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs +personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes +espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, +Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent +au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui. + +Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale +appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois, +sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845]. +Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le +Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et +l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images +indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le +Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la +Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à +ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à +celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la +mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850]. +L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et +rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus, +pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le +syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui +paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852], +conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,» +de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore +cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un +_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le +remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive +et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui +devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le +_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la +Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des +spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme, +à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de +l'orthodoxie et du dogme universel. + +Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux, +renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée +de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à +l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se +croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait +mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes +nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le +seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de +l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant +nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les +évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien +moindre que la tradition[856]. + +La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite, +quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions +font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est +qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont +l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait +quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois +surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un +mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je +vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain +du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui +qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura +jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il, +se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là +Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? +Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant +avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé +la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le +pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et +le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le +scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?» +Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la +chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez +point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est +en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier +jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est +véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon +sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a +envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont +mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain +vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta +plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se +rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair +ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les +douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour +Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de +proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.» + +Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte, +s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal +accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques +à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein. +Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant +servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène. +Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de +Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière +Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du +pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté +le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous +laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle +de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le +rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que +c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était +particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la +présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite +prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même +presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on +se fit du festin sacré[863]. + +Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments +les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à +chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme. +Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle +ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était +considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître +usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus +tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste +dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant +rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier +(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses +disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style +figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre +breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement +substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant +l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;» +tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui +étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.» + +Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il +était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à +Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que +d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole +de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de +la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans +la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au +moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On +retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de +la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui +lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de +ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela +facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais +une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré +d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel +point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on +vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été +un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des +années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le +calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant +lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la +vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de +traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction +rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite, +des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la +métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité. + + +NOTES: + +[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10. + +[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et +suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30. + +[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18. + +[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias, +Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III, +30, 31, 39; V, 24. + +[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8. + +[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et +suiv.; Jean, XIV, 22. + +[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33 +et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41. + +[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23. + +[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv. + +[829] Luc, IX, 6. + +[830] Luc, X, 11. + +[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de +l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie. + +[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv. +Comp. IIe épître de Jean, 10-11. + +[833] Luc, IX, 52 et suiv. + +[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16; +Jean, XIII, 20. + +[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17. + +[836] Matth., XVII, 18-19. + +[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14. + +[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19. + +[839] Marc, XVI, 20. + +[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50. + +[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon. + +[842] Matth., XII, 24 et suiv. + +[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv. + +[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23. + +[845] Matth., IX, 3 et suiv. + +[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26. + +[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5; +XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17. + +[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26. + +[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5; +_Act_., I, 5, 8; X, 47. + +[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39. + +[851] Jean, XV, 26; XVI, 13. + +[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]), +«l'accusateur.» + +[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1. + +[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi +opificio_, § 6. + +[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_. + +[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[857] Jean, VI, 32 et suiv. + +[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable, +dans Jean, IV, 10 et suiv. + +[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style +propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote +rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être +dénuée de réalité historique. + +[860] Luc, XXIV, 30,35. + +[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13. + +[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc, +VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et +suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit +de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de +l'alimentation. + +[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles +représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans +sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom +Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme +le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus +ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques. + +[864] Luc, XXII, 15. + +[865] _Act._, II, 42, 46. + +[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv. + +[867] Matth., XVIII, 20. + +[868] V. ci-dessus, p. 244. + +[869] Jean, XII entier. + +[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien). + + + + +CHAPITRE XIX. + +PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION. + + +Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur +l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète. +La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de +rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile +tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était +interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le +détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent +mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la +secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la +continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble +approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il +était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied +t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il +vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que +d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si +ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de +toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir +ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la +génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du +royaume de Dieu[876]. + +Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société +durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son +enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église +chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite +secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à +la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans +le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même +chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait +réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout +entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même, +les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde +qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs +excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où +l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune +concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la +totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il, +quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses +enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et, +dans le monde à venir, la vie éternelle[877].» + +Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples +respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors, +lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens +d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un +«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée +que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige +de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu +à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de +route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent +pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que +vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],» +disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges, +qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_, +leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut +son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur +de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une +ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui +donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance, +de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé, +ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.» + +Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie +la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce +cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était +son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes +persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des +agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues, +traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son +père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre. +«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur +plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, +et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole, +et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre +Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous +valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me +confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais +quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant +les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est +aux deux[884].» + +Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses +exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la +nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on +n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait +pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et +même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un +ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon +disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait +alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine, +et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de +dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection +chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des +premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment +grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans +ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur, +il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir. +Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon +disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père +et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils +ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est +se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se +sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre +lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas +accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de +caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il +dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme, +laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les +morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un +autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant +d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond: +«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas +fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et +parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées, +faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous +qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur +vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et +vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon +fardeau léger[889].» + +Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée, +exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A +force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien +sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ +qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la +république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués +en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est +introduit dans le monde. + +Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée +dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre +durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler +impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens +une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes +maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli, +encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme +dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux, +le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple, +devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile, +qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se +rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La +perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la +société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du +monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les +sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement +héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour +l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des +règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est +certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de +la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un +sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces +excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de +l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit +des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui +demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses +exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec +infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui +sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté. + +On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés, +tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il +était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille, +l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il +avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de +croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, +il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres +fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard), +la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père +et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de +supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un +second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une +hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher +sa soif[893]. + +La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il +ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le +monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que +je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le +glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et +deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le +père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère. +Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis +venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle +déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et +l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à +Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. +Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas +plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous +persécuteront[897].» + +Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par +les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était +plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité. +Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des +angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du +royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le +vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le +déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le +portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son +oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les +classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus +impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se +répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les +mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se +ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre +ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion +n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par +exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations +suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien +faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à +l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition: +il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir +abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par +moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de +sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute +résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence +absurdes[904]. + +Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal +contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se +révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de +Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne +l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes, +s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur +niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques +mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à +l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le +délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais +impeccable dans sa céleste sérénité. + + +NOTES: + +[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11. + +[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv. + +[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4. + +[874] Matth., XIX, 12. + +[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_. + +[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite +dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem. +Rom., Epist. II, 12. + +[877] Luc, XVIII, 29-30. + +[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII, +9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17; +Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14. + +[879] Marc, IX, 38 et suiv. + +[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824. + +[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13. + +[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27, +ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus. + +[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7. + +[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9. + +[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style +de Luc. + +[886] Luc, XIV, 33. + +[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII, +33; Jean, XII, 25. + +[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62. + +[889] Matth., XI, 28-30. + +[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22. + +[891] Marc, X, 45. + +[892] Luc, VI, 22 et suiv. + +[893] Luc, XII, 50. + +[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6. + +[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec. + +[896] Jean, XVI, 2. + +[897] Jean, XV, 18-20. + +[898] Jean, XII, 27. + +[899] Marc, III, 21 et suiv. + +[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv. + +[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc. + +[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41. + +[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15; +IX, 31; X, 32. + +[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv. + + + + +CHAPITRE XX + +OPPOSITION CONTRE JÉSUS. + + +Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus +eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême +liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui +s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de +personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une +voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à +gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas +cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort +sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le +tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus +pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles, +qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en +voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de +prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien +de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain +amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les +simples des moyens bons pour eux seuls. + +Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que +Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et +inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses +domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent +lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande +simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes +pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par +rassurer le tétrarque et dissiper le danger. + +Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à +la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement +l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa +gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en +lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes, +n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de +l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il +soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du +prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que +Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair +que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu. +«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si +Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a +longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre. +Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort +plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever +jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles +qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome +existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du +jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que +toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du +jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce +qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de +Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au +jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce +qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus +que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme, +commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs +tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a +pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de +plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser +à l'évidence, et disait que, même à l'instant où le Fils de l'homme +apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour +douter de lui[916]. + +Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du +philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se +partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un +des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la +controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y +eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs +entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et +modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de +l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par +exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était +exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité +dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui +à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme +Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes +très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait +devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce +doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni +résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son +caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier +ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même +contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau +livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les +retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui +était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait +intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. +Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre +d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point +sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé, +et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs +des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes +d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer +d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution +ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la +Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la +réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de +même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers +une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes +les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes +absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez +l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison +que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a +rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire +qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté +de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que +dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau? + +L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme +orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en +plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le +nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à +Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y +venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit +étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse, +officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières +étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient. +Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature, +en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui +marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les +cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux +fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les +murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon» +(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le +«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme +s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien +_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à +accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur +de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en +effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand +relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple, +dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus +fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par +les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais +il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la +réalité. + +L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout +d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à +comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des +pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus +recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens +voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un +pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain +d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans +les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue. +Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec +crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse +représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes +avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des +vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux +et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses +beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes +semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant +toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant +consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou +anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif, +l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la +Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute, +ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le +peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour +frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous +Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais +prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que +puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère +d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer, +c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a +jamais fait ni pu faire. + +Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La +tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état +religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme +traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux +«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il +prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les +néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de +même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà +pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement +«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie +courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus +tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement +la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte +contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en +général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle. +Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien +aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le +mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but +était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur +d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de +l'humanité. + +Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques +extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses +disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs +reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne +s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et +tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré +son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient +dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à +une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à +l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée +avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux +hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre +publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends +grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple +comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la +semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au +contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se +frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre +pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa +maison, mais non l'autre[934].» + +Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la conséquence +de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même +genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient, +avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette +fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait +dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé. +Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus +s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur +que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant, +comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses +exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au +coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie. +Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens, +traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui +l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie, +ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite +et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu! +Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font +qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la +rage. + +Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie +son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et +employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à +Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du +nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus +trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement +d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au +danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée, +était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il +voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla +prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point +mourir hors de Jérusalem[939]. + + +NOTES: + +[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30. + +[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32. + +[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8. + +[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4. + +[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et +suiv. + +[910] Luc, XIII, 31 et suiv. + +[911] Jean, VII, 5. + +[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29. + +[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15. + +[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32. + +[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58. + +[916] Luc, XVIII, 8. + +[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33. + +[918] Matth., III, 7. + +[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23. + +[920] XLII, 2-3. + +[921] Matth., XII, 19-20. + +[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27. + +[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36 + +[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc, +V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké +Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm. +de Bab., _Sota_, 22 _b_. + +[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm. +de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage +offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la +rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv. +hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud +peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque +où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.» + +[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos., +_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5. + +[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_. + +[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv. + +[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, +100 _b_. + +[930] Matth., XV, 2. + +[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv. + +[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI, +init.; XI, 38 et suiv. + +[933] Luc, XI, 41. + +[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11. + +[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13. + +[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6. + +[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv. + +[938] Marc, III, 6. + +[939] Luc, XIII, 33. + + + + +CHAPITRE XXI. + +DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM. + + +Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui +l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à +dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la +fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons +adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942], +l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait +dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi +au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret. +Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de +quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins +fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque +seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des +Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore +s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus +ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est +passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se +terminera par les angoisses de la mort. + +Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en +Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un +étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance +qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était +sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu +de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes, +qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces +chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de +malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici +à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action +qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses +disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui +avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de +nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre. +«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures; +est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?» + +La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il +avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les +campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes +qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une +simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde, +accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse +des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son +imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces +murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes, +mais de la tranquille sérénité des champs. + +L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables. +Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui +Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du +temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes +votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il; +eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur +pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve +qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole: +«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur +superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en +critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui +donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer +le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra +naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie +conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé, +était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir. +Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement +de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le +centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce +calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours +s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses +controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande +élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une +sorte d'infériorité. + +Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit +à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir +passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans +la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un +établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé +_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et +allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant +l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de +Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les +plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et +donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé, +Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux +grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs +dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et +sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette +banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples; +on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par +maison. + +Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la +colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à +une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de +Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois +personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup +de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une +personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire, +nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par +ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de +Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur, +alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement: +«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de +beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la +meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar, +ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon +le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble, +partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus +oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur, +il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne +cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des +Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide +perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames +étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du +soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait +comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de +tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les +autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues +les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces +moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes +enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as +pas voulu[966]!» + +Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se +laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante +que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux +des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué +de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et +mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs +entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être +juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup +d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les +bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus +et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres: +«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur +fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une +canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial +admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie +de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour +qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à +Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis +directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés. + +Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement +beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé +sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale +des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de +son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses +affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de +fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète, +théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent +un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles +scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations +insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne +pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête, +avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des +ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait +d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai, +étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se +touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu +sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus +et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les +règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le +charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des +triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme +adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait +l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du +monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait +plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui +que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si +juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la +première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup +signa son arrêt de mort. + +Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de +traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans +l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout +entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du +dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les +_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que +de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des +pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces +incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges, +qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa +simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui +s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes +faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant +évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En +tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction +bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le +pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces +mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient +les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des +«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés +dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau. + +Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur +le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti +de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la +profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec +l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On +voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un +groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens» +(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de +zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et +que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit. +Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à +César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer +à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de +la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui +est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme! +Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a +fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du +vrai libéralisme et de la vraie civilisation! + +Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses +disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous +le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un +voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis +entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux +pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce +qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour +tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent +pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je +suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et +je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la +crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier, +disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous +savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est +blanc pour la moisson[980].» + +Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de +combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes +et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas +comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges +pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des +autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt. + +«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se +promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils +ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les +premières places dans les festins et les premiers sièges dans les +synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à +eux!... + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef +de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume +des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y +entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en +simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur +à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte, +et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car +vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on +marche sans le savoir[984]! + +«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet, +et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la +justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait +observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides +aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui +engloutissez un chameau, malheur à vous! + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le +dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de +rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien +aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du +dehors[987]. + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à +des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au +dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En +apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et +de péché. + +«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les +tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites: +Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé +avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous +êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de +combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de +dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants; +vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans +vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour +retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre, +depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de +Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le +dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera +redemandé[991].» + +Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le +royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était +destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante +contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait +ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le +rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme +légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux +encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler +ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple +lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il, +je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en +rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas +bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent +des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot +fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de +mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières +du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des +orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne +faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans +l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple +du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé, +samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de +ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie +intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore +abrogées[1000]. + + +NOTES: + +[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31. + +[941] Jean, VII, 1. + +[942] Jean, VII, 5. + +[943] Jean, VII, 10. + +[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55. + +[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32. + +[946] Jean, VII, 50 et suiv. + +[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8. + +[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31; +XXII, 10-12. + +[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf +Mare, XI, 11. + +[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv. + +[951] Marc, XII, 41. + +[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne +pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a +entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble +signifier «pressoir à huile.» + +[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2. + +[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_. + +[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8. + +[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans +des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_. + +[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12. + +[958] Jean, XI, 5. + +[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2. + +[960] Jean, XI, 20. + +[961] Luc, X, 38 et suiv. + +[962] Jean, XI, 35-36. + +[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et +suiv. + +[964] Marc, XIII, 3. + +[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6. + +[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34. + +[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38. + +[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd +katon_, III, 1. + +[969] Jean, VII, 45 et suiv. + +[970] Jean, VIII, 13 et suiv. + +[971] Matth., XXI, 23-37. + +[972] Matth., XXII, 23 et suiv. + +[973] Matth., XXII, 42 et suiv. + +[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46. + +[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII +par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est +que relative. + +[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie +de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus +anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de +tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités +singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des +compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique +de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans +l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._, +III, 39). + +[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4. + +[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et +suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3. + +[979] Jean, X, 1-16. + +[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35. + +[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin, +contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient +attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des +passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18. + +[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au +coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV, +38-39; _Deutér._, XXII, 12). + +[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur +casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui +décourage les simples. + +[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en +marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba +Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici +aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on +viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions +à la Loi. + +[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les +pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4). + +[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24, +26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains +pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir +ci-dessus, p. 328. + +[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce +verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des +pharisiens. + +[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la +chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note +1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i, +1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de +Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont +se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p. +328.) + +[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation. + +[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum +dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et +Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit +(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de +Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre +est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon +l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au +contraire le premier. + +[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47. + +[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et +suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv. + +[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv. + +[994] Jean, IX, 39. + +[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV, +38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40. + +[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8. + +[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II +Cor., XI, 25. + +[998] Jean, X, 20. + +[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40. + +[1000] Luc, XI, 53-54. + + + + +CHAPITRE XXII. + +MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS. + + +Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison +y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes, +était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se +composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et +recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de +Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est +aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du +ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme +s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait +déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on +y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des +anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous +le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient +derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005]. + +A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par +Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les +sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des +lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans +les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un +voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays +mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait +l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il +y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho. +Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de +ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste +de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche, +désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur +un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut +touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut +descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura +beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un +pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme +pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna, +dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts +qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de +Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit +beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on +lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un +moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient +aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien +arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe +en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme +cette dernière province un «pays divin[1012].» + +Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa +première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où +se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des +conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume +de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand +miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La +résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait +de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition +essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des +temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le +fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi +que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus +lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, +avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé +à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il +obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes +carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de +lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en +présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de +composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout +est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux +bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la +narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits +de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les +synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une +connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie, +et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre +sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc +vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces +miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En +d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose +qui fut regardé comme une résurrection. + +La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce +genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en +douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble +que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs +alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put +ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la +bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami +entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes. +Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de +bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces +tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on +pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe +et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans +Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près +du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les +assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les +miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans +l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans +l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il +avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses +bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut +naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La +foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le +but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait +aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les +bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres +le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!... +Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux +soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes +pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à +triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient +bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des +stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées +par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a +des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint +Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule +et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, +allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher +aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant, +plus difficile à soutenir. + +Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua +sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en +avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent +beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en +scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus +étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis +par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne +revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait +de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux +pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce +bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de +certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des +prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée: +«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question, +c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste, +le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est +utile qu'un homme meure pour tout le peuple.» + +«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du +quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se +trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par +Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem +dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une +fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque +année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les +autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an +36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent +à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de +lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît +avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir +prépondérant. + +Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils +de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité +du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le +souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit +ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta +très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût +hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves. +Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption +dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette +dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce +qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût +devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient +aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai, +alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de +Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur +fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de +la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti +sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à +associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le +premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat +annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un +vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder +beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de +crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la +famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important +personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était +sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les +jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031]. +L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du +Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la +mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux, +cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse +et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan +et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui +vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il +représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame +terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû +porter le poids des malédictions de l'humanité. + +C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot +décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que +le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint +ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds. +Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée +de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions +populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux, +prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils +amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée +par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence +dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le +renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs +honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans +plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le +christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en +Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette +circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance +qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il +réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive. +Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique, +Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un +homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous, +détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs +depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends +cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même. +Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions +populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le +meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de +l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, +il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort +de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement +qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès +lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est +de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. +Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite +va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte +désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis +décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité. + +La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le +commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque +temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron, +du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut +quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les +ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient +donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon +sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037]. + + +NOTES: + +[1001] Jean, X, 23. + +[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7. + +[1003] Jos., endroits cités. + +[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux +dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf. +_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott). + +[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47. + +[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et +suiv. + +[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7. + +[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu +des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de +Galilée à Jérusalem par la Pérée. + +[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos., +_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2. + +[1010] Luc, XIX, 1 et suiv. + +[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35. + +[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et +_Antiq._, XV, iv, 2. + +[1013] Jean, XI, 1 et suiv. + +[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et +suiv.; VIII, 41 et suiv. + +[1015] Jean, XI, 3 et suiv. + +[1016] Jean, XI, 35 et suiv. + +[1017] Jean, XI, 33, 38. + +[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv. + +[1019] Jean, XII, 9-10,17-18. + +[1020] Jean, XII, 10. + +[1021] Jean, XI, 47 et suiv. + +[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4. + +[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_ +devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_. + +[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6. + +[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6. + +[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3. + +[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1. + +[1029] Luc, III, 2. + +[1030] _Act._, V, 17. + +[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14. + +[1034] Jean, XI, 48. + +[1035] Jean, XI, 53. + +[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX, +9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek: +Ephrôn] et [Greek: Ephraim]. + +[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie, +nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu +renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS. + + +Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois +la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en +plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de +Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son +comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La +persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la +préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé +choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et +à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé +de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un +ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui +partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine +est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, +ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur +eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait +de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les +routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe +de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un +sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises, +il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté +à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant +plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce +fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples +s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri +inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du +Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux. +Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route +fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de +leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait +mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre +lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond. + +L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin +de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis +se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le +sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il +atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la +maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un +grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se +réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et +aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques +jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards. +Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un +redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à +marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour +donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner, +portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle +cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la +vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de +distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des +excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs +cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la +bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda +de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là +une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le +parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des +pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose +au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les +honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de +David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement: +«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez +pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en +ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052]. + +Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à +Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des +Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur +elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à +quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur +oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des +figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de +satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu. +Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie +et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie, +selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux +habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le +firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements +sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le +précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils +de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques +personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi, +fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les +pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les +Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était: +«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on. +Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit +événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou +l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux +avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances +ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion +était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers. +Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus +vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent +piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses +disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue. +Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village +de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il +descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il +remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont +des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062]. + +Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli +l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont +d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et +de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait +tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette +heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit +entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une +version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani. +Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples +endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors +il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une +angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine +l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a +présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir +dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été +placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si +cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui +aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas +dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066]. +Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours, +le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur +Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à +douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le +jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à +une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve +toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se +présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout +est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que +conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent +comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les +claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne +et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles +qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée, +qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres? +Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, +pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On +l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre +close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de +naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande +âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit +bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut +pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice +jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et +sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et +de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de +la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle +accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et +se consoler. + +Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes +de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les +pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le +mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation +immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police +conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une +esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le +vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on +résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on +craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi. +On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait +tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans +quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples, +espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur +simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. +Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son +maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même +(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la +brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la +sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition +chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là +avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre; +il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut +que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze +saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si +absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime +dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier +qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre +par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre +une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son +amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne +suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis +le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux +croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine. +La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette +hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans +s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers +fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les +intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était +destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe +à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait +trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie +avait causé dans la petite société bien d'autres froissements. + +Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son +maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont +quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de +maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple +est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas +résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti +républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de +sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un +léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la +folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre +Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral, +puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et, +dit-on, se donna la mort. + +Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des +siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au +jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait +la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se +continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les +pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un +caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés +des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire +qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui +l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce +n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus +tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église +primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance +nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une +foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés +sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et +le point de départ des plus fécondes institutions. + +Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était +rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce +moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids +des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun +de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet +de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure) +était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la +poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le +coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis, +un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment +d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun +s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis +quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à +tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute. +Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on, +demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?» + +Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit +signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui +pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de +cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun +nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait +offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à +Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à +Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne +furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des +ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079]. + +Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions +dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à +demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de +Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et +l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce +qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers +temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus +alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche +en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des +disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de +parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans +beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du +pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le +jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que +l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de +l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa +mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour +ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs, +une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de +Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la +«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de +la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la +nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080]. +Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi +l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, +la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081]. + +De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel, +que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles. +Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le +dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de +circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les +narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne +connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas +l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour +lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable +que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite +obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans +quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une +leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort, +par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène +toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus. + +Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence +mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des +dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église, +constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des +discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je +vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les +uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que +vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle +plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence +de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai +communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne, +c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment, +quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent +encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au +milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison +devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en +buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la +vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de +mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin +céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090]. + +Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus +gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le +maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques +précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie. +«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il +vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force +armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se +croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la +mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes. +Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus +l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne +faibliraient pas. + + +NOTES: + +[1038] Luc, XIX, 11. + +[1039] Luc, XXII, 24 et suiv. + +[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv. + +[1041] Luc, XIX, 12-27. + +[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv. + +[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et +suiv. + +[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35. + +[1045] Matth., XX, 28. + +[1046] Jean, XI, 56. + +[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan +répondait à la journée du samedi, 21 mars. + +[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44. + +[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est +attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir +quand vous mangez chez autrui. + +[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour. + +[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point, +comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du +corps sur le divan ou _triclinium_. + +[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2; +XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv. + +[1053] Jean, XII, 12. + +[1054] Luc, XIX, 41 et suiv. + +[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_; +_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il +résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_, +qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait +lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1, +Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village, +comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme. + +[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et +suiv.; Jean, XII, 12 et suiv. + +[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13. + +[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre +Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une +bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système +qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle +d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson, +_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_., +p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82. + +[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3. + +[1060] Jean, XII, 20 et suiv. + +[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11. + +[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38. + +[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et +sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit +les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques. + +[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29. + +[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39 +et suiv. + +[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte +d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou +dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.; +XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.). + +[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2. + +[1068] Matth., XXI, 46. + +[1069] Matth., XXVI, 55. + +[1070] Jean, XII, 6. + +[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent. + +[1072] Jean, VI, 65; XII, 6. + +[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv. + +[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv. + +[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean, +XIII, 29. + +[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.; +Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le +récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose +formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau +(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir +Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[1077] Jean, XIII, 1 et suiv. + +[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et +suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20. + +[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit +des synoptiques. + +[1080] Luc, XXII., 20. + +[1081] I Cor., XI, 26. + +[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor., +XI, 23-25. + +[1083] Ch. VI. + +[1084] Ch. XIII-XVII. + +[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et +suiv. + +[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du +récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins +de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de +Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel +de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33) +est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas +avoir été familière à Jésus. + +[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17. + +[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv. + +[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18. + +[1090] Luc, XXII, 29-30. + +[1091] Luc, XXII, 36-38. + +[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33 +et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS. + + +La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit de la +salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se +rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied +du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son +immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui, +quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches. +C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de +police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un +détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation +émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les +habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait +le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition +des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même, +selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour +signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette +circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance +de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins +oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du +grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra +lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout +contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples +prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent +pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert +d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit, +en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101]. + +La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était +très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur» +(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion, +est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence +fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle +de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,» +on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on +s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il +puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On +allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que +les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème. +On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu +l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de +la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi +de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du +reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103]. + +Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché +à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties, +fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait +pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de +Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses +propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque, +de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la +condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà +vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre +d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant +personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa +doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer +dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui +avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il +engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette +réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le +vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des +assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet. + +Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan. +Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais +Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de +le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre +et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient. +Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux, +trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets, +dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par +trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il +pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette +lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne +nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une +circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui +avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer +amèrement[1106]. + +Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait +s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de +Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre +officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait +naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez +lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance +selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant +le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je +détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut +cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la +loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et +refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit, +le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie; +Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la +prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé +à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez +Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa +règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des +prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au +point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un +blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient +punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara +coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient +secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La +frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps établies ne +permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la +sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien +légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que +leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé +avec un si insouciant dédain. + +Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de +mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en +Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura +le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille +infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113]. + +Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau +réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation +prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis +l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le +légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas +citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que +l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les +fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi +religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi +juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas +aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons +consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore +régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains +sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits +religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de +l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état +de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une +nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que +si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions +défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux +Juifs pour le mettre à mort[1115]. + +Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire, +qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour +Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau +pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés +en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils +restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au +_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on +nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui +revêtait le sol. + +A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être +mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec +Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent, +aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur +paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en +parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation +réciproque des deux interlocuteurs. + +Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du _pilum_ ou +javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122], +n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante. +Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous +ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes +et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les +Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant, +emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une +grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville +très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés +prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté +d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines +religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement +civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les +actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon +administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa +charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait +tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le +fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des +gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait +autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour +l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du +pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait +rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la +vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute +amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient +de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux +écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa +résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un +orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de +ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions +sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa +destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort +prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de +ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le +procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette +nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130]. +Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence +des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur +eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car +le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur! + +Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et +calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une +tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du +procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque +fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le +revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être +versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que +Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea +avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le +renvoyer absous. + +Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que +ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses +prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les +ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et +comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était +plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le +pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas +coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les +conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le +Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à +César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des +Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande +équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait +constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne +distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son +glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura +jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire +Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette +profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait +expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la +possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet +idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur +inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique +chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à +la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur +paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour +l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient +aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur +mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices +pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore +la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la +règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents +dans ces querelles de sectaires entre eux[1136]. + +Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses +propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait +déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la +fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que +Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137], +essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur +le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La +proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en +même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent +promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils +suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans +Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il +s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou +Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été +arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur +générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut +obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban. + +Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un +accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le +fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui. +Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à +répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut +tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que +l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le +préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate +voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée, +tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon +tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos +une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches +épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la +tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le +souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi +des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa +tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se +soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité +de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes +auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires, +ne fussent pas descendus à de telles indignités. + +Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à +couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant +quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au +dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que +l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle +n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable +sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!» +retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en +plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni +de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait +réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du +temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus, +cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon +une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on, +était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts +bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne +et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en +plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui +protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la +domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère, +pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop +tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur; +quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le +gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]» +Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses +ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un +rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les +Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour +sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de +l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la +responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens, +l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur +nous et sur nos enfants[1153]!» + +Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils +sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que +les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce +qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance +religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui, +pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de +ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un +pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains. +Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la +sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le +gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première +pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté +cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a +horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets. + +Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le +vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il +n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne +doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il +a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour +le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été +Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui +crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme +les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la +mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour +cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi +mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait +la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi. +Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire. +Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous +avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils +de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la +férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant +tout la subir. + +Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va +verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera +des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui +encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont +prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces +égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée +le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le +christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait +essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme +dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa +le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à +l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par +tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses +violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il +devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le +premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple +d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les +Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua +son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux +mérité du genre humain! + + +NOTES: + +[1093] Jean, XIII, 30. + +[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI, +30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes +que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le +festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap. +IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc. + +[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. + +[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12. + +[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3; +_Act._, I, 16. + +[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus +se nomme lui-même. + +[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point. + +[1100] Jean, XVIII, 10. + +[1101] Marc, XIV, 51-52. + +[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires. +Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5. + +[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même +traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_. + +[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47. + +[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve +que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du +quatrième évangile. + +[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54 +et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv. + +[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66. + +[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv. + +[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien +de cette scène. + +[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv. + +[1111] Luc, XXIII, 50-51. + +[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1. + +[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65. + +[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean, +XVIII, 28. + +[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4. + +[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8. + +[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de +Jérusalem. + +[1118] Jean, XVIII, 28. + +[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque. + +[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII, +33. + +[1121] Jean, XVIII, 29. + +[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII; +Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration +militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc. +_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que +_Torquatus_. + +[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init. + +[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv. + +[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_. + +[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38. + +[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et +suiv.; Luc, XIII, 1. + +[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2. + +[1130] Jean, XVIII, 35. + +[1131] Matth., XXVII, 19. + +[1132] Luc, XXIII, 2, 5. + +[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33. + +[1134] Jean, XVIII, 38. + +[1135] _Act._, XVIII, 14-15. + +[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une +exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite, +la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait +pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que +l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à +des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._, +XVIII, iii, 3). + +[1137] Marc, XV, 10. + +[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11. + +[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette +leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités. + +[1140] Matth., XXVII, 16. + +[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16. + +[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un +voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc. + +[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1. + +[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live, +XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28. + +[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII, +11; Jean, XIX, 2 et suiv. + +[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B. + +[1147] Luc, XXIII, 16, 22. + +[1148] Jean, XIX, 7. + +[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv. + +[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie +des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus +était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement +cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant +plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous +l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas, +Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la +narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour +l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît +avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue +d'un but d'édification était sensible. + +[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude +de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg. +ad Caïum_, § 38. + +[1152] Voir ci-dessus, p. 402. + +[1153] Matth., XXVII, 24-25. + +[1154] Jean, XIX, 7. + +[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXV. + +MORT DE JÉSUS. + + +Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses +ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de +crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une +condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les +prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la +croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de +Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la +lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les +esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort +l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait +comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme +ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les +honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des +Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de +la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que, +chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer, +faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de +troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les +moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était +environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés +pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve +deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et +le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution. + +Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais +près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_; +il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait +probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne +sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement +au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui +s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160], +région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du +voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à +l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a +vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville, +et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans +l'enceinte des murs[1162]. + +Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son +supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux +compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain +Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les +brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter +l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée +reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il +semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux +fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta +peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun +disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165]. + +On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit +à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que +par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166]. +Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux +infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand +aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la +caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des +lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés +vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans +la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience +la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses +vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de +deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien +que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par +la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des +clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois +seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte +d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait +entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les +mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois, +une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les +soutenait[1174]. + +Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante, +l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à +boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des +soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les +soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les +expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un +soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau, +et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs +étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait +d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des +suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de +la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé +cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père, +pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].» + +Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la +croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI +DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et +d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en +furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu +adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi +des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien +changer à ce qui était écrit[1181]. + +Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et +être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut +affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui +avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne +l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de +Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine +distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en +croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la +croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à +l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne +comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les +autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si +frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne +rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment +où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour +l'humanité[1186]. + +A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards, +Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de +sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de +sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux +de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu! +Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les +autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est +roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh +bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le +rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns, +vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre +appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît +que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le +ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de +Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur +lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie +de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit +que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour +une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu +abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la +vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à +sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans +sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se +déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur +le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité +pour des siècles infinis. + +L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait +vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de +douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas +mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du +corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de +terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres. +Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée +mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné +par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les +mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir +sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente +agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au +coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques +moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout +à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O +Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus +préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots: +«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira. + +Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est +achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une +faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la +fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences +infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui +n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète +immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi! +Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se +livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois +plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu +deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton +nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et +Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends +possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as +tracée, des siècles d'adorateurs. + + +NOTES: + +[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation +de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou +du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait +souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, +XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_. + +[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée, +_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23. + +[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit +heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à +neuf heures. + +[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad +Hebr._, XIII, 12 + +[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la +colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie, +XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la +ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de +l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les +buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_. + +[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint +Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité. + +[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement +traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui +d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus, +laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. +L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de +Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre +porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux +considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent +d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est +qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin +la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection +qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres +dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave +difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se +guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de +Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à +croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut +quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien +qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent +par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent +placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des +mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui +de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une +montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que +l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose. +Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène +(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien +qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient +être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait +élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps +«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus +souffrit la mort. + +[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_., +II, 56. + +[1164] Marc, XV, 21. + +[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le +travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête +à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem. + +[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6. + +[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c. + +[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir +une allusion messianique au PS. LXIX, 22. + +[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore, +_Onirocr_., II, 53. + +[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à +Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529 +et suiv. + +[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph. +Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2. + +[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13; +Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97; +Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19. + +[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91. + +[1174] Voir le _graffito_ précité. + +[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p. +64. + +[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie +d'Avidius Cassius_, 5. + +[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX, +28-30. + +[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage. + +[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Pétrone, Satyr_., CXI, CXII. + +[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus, +surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention +d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait +sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières +paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou +trois façons complètement différentes par les témoins les plus +rapprochés. + +[1181] Jean, XIX, 19-22. + +[1182] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin» +de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être +approché très-près de la croix de Jésus. + +[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV, +10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31. + +[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux +premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses +amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai, +convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek: +gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits +portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou]. +Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en +compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui +prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique +d'autant moins qu'il l'omette à la croix. + +[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la +personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance. +Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de +son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande +considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans +doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple +favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La +présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres +apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute +autorité. + +[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv. + +[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la +conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition. + +[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44. + +[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment. +series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et +suiv. + +[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8. + +[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +JÉSUS AU TOMBEAU. + + +Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de +compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de +laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de +l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par +les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain +était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs +exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût +pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande; +des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés, +et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette +consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus +prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des +jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de +guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à +propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever +toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et +l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup +de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda +comme un signe de la cessation de vie. + +Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il +est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la +mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux +personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes +pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui, +détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures +énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle +pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve +dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que +possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine +soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent +dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité; +mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle +qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce +qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne +peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques +précautions[1203]. + +Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu +pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le +soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des +suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres +Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette +seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à +Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes +considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer +ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces +personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]), +alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un +homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette +époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui +le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du +_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le +centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était. +Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph +l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la +croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir. + +Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une +fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment. +Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à +l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume +juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe +et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans +doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs. + +Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore +choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce +transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et +entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore +avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc +pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un +jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais +servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes +funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se +composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps +était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et +surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le +flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était +fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le +caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour +lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un +sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214]. + +Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le +corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur +restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi, +tout le monde se reposa[1215]. + +Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de +très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de +l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En +même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la +communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les +disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance +facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des +apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine +des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour +l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace +qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies +dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et +consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien +l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de +récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est +ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais. +Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua +dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour! +moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu +ressuscité! + + +NOTES: + +[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX, +14. + +[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf. +Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5. + +[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45) +veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus. + +[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10. + +[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la +suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du +patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm, +traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p. +99-100. + +[1199] Jean, XIX, 31-35. + +[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75. + +[1201] _In Matth. Comment. series_, 140. + +[1202] Marc, XV, 44-45. + +[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à +exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour +système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII, +62 et suiv.; XXVIII, 11-15. + +[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544; +Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline, +XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII. + +[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5. + +[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu +d'Ephraïm. + +[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50 +et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv. + +[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_. + +[1209] Jean, XIX, 39 et suiv. + +[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55. + +[1211] Jean, XIX, 41-42. + +[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du +caveau Joseph d'Arimathie lui-même. + +[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le +tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de +la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._, +sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à +Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement +dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels +on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du +Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1). +Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près +exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux +d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement +modifié. + +[1214] Luc, XXIII, 56. + +[1215] Luc, XXIII, 54-56. + +[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1. + +[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2. + +[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII, +2). + +[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du +chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second +évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle +s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2, +11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de +la résurrection. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS. + + +Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de +notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29, +la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni +postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque, +Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La +mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux +destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas +un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à +la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur +Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le +procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda +encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa +de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée +qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui +dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers +martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son +siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au +comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant +qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de +régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les +procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour +satisfaire leurs instincts violents et hautains. + +Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique. +Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la +jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par +cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait +un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle +et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir +son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi +par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna +le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le +suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore +s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt +dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de +Jean-Baptiste. + +Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent +sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un +champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont +Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa +que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une +tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une +chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à +terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, +accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un +châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas +l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami +perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans +son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, +pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le +bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait +sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du +ciel. + +Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien +éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le +judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus +tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire +était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur +était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se +douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir +au monde une complète transformation. A la fois théocratique et +démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion +des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des +Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume +de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en +principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la +loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir +spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des +siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi. +L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une +affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher. +Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine +des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler +une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant +le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut +empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le +premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire, +l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple +l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de +l'antiquité la brèche par laquelle tout passera. + +Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne +fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en +porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du +Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine +d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde, +légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est +l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent +contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la +Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les +aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats +l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances +établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à +l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la +conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]? + + +NOTES: + +[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le +14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une +année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an +29 ou descendre à l'an 36. + +[1221] Luc, III, 1. + +[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3. + +[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un +apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.). +Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii) +paraît aussi provenir d'actes légendaires. + +[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1. + +[1225] Jos., _l.c._ + +[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6. + +[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_. +Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon +de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au +bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin. + +[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici +donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la +circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de +là. + +[1229] Matth., XXVII, 5. + +[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._, +II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I, +p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5. + +[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._ + +[1232] Psaumes LXIX et CIX. + +[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon +enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une +sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus! + + + + +CHAPITRE XXVIII. + + +CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS. + + +Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. +Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à +admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une +fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en +rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie +s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né. +Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne +figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une +façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa +doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235]. +Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien +durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe, +né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne +son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance +secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les +chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de +l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du +christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve +siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui +un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes, +et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait +aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà +le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses +contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu +dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On +était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant +à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de +souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée, +furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un +faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau. +Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de +l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le +christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et, +d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent +tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale. +Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela +d'abord être chrétien. + +On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le +christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec +le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet +la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit +d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de +toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté +de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi, +recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se +renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel +que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle +que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais +le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son +parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et +vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on +demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la +pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la +liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et +qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand +maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore +Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il +a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La +fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a +plus qu'à développer et à féconder. + +«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce +qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera +stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a +fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de +la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis +Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait +d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont +posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des +révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est +pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que +Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion +de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et +ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui +n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant +rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne +sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles +d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition +théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des +travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du +moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science +achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux +débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du +parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de +son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus +revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui +prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme, +mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous +les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut +que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il +ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres; +Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. +Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en +religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera +pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en +religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle +brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand +nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition +chrétienne qui nous a précédés. + +Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour +s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour +ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de +Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous +devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme, +la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en +supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions +colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux +impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent +dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop +impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été +l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre +côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces +mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons +un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein. +Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous +donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où +l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre. +Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos +capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais +des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant +aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette +idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le +Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La +prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins +complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués. +Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui +nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes +entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous +apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de +réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent +notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu +était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer +d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité. + +Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de +Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en +présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain. +La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on +jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise? +Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme +doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la +légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en +Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu +d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur +nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus +apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et +saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint +Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à +saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens, +fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité +des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette +chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle +des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de +Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse +ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont +pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours +d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas, +et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent +qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par +ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver +tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la +médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le +concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité +amoindri. + +Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette +légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu +d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont +plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et +doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques +erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut +un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans +l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre +amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons +voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les +appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans +des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles +maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse +après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va. +Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances +morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la +sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait +avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate, +disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au +ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La +religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme, +de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une +religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en +saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter +une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs +surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni +autorité. + +Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines +susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce +qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse? +Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la +nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du +cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un +commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi +les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont +tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien +portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de +nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements +historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des +choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la +volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être +séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et +inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de +fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un +état violent pour l'être qui la tire de lui. + +Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop +complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité +entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive +quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de +synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles, +des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps +à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle, +les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la +scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au +XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en +Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon +toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols, +sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les +_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque +aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de +Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales +courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de +frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne +s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus +ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu +aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui +plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du +parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux +secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses +portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son +temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée +par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce +n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa +raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts +et aux besoins du coeur en un siècle donné. + +Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa +grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi +n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier +semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du +mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate +sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme +Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de +son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa +race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la +rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard +puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du +christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du +christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son +perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir +au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa +gloire n'admet aucun légitime partageant. + +Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de +cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que +ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité +a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte +d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne +réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces +moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce +furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut +pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral +le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était +vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la +conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour +les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de +la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait +d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon +désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins +pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos +petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour +les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put +mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant +les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la +médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie +incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements +religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses +premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que +la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir. +Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix +ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à +peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont +marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement +invincible et d'ordre fatal. + +Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du +monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait +absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer +l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est +l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le +divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas, +égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus +réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes +s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est +la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et +où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et +d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les +mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté, +si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est +celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands +côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est +probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais +jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt +de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à +son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin +de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de +volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme, +Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la +famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de +son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir. + +Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui +travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que +nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que +nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité +renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les +voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons. +Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir, +Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa +légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les +meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des +hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus. + + +NOTES: + +[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et +suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25. + +[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main +chrétienne. + +[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2. + +[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2; +_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_; +_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_, +90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur +Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires +du christianisme et sans valeur historique. + +[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape, +_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot). + + +FIN DE LA VIE DE JÉSUS. + + + + +TABLE + +DES MATIÈRES. + +DÉDICACE + +INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE +HISTOIRE. + +I. Place de Jésus dans l'histoire du monde. + +II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions. + +III. Éducation de Jésus. + +IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus. + +V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et +d'une religion pure.--Premiers disciples. + +VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au +désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean. + +VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu. + +VIII. Jésus à Capharnahum. + +IX. Les disciples de Jésus. + +X. Prédications du lac. + +XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des +pauvres. + +XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de +Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus. + +XIII. Premières tentatives sur Jérusalem. + +XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains. + +XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même +de son rôle surnaturel. + +XVI. Miracles. + +XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de +Dieu. + +XVIII. Institutions de Jésus. + +XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation. + +XX. Opposition contre Jésus. + +XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem. + +XXII. Machinations des ennemis de Jésus. + +XXIII. Dernière semaine de Jésus. + +XXIV. Arrestation et procès de Jésus. + +XXV. Mort de Jésus. + +XXVI. Jésus au tombeau. + +XXVII. Sort des ennemis de Jésus. + +XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. 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Silencieuse à +côté de moi, tu +relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, +pendant que la +mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient +à nos pieds. +Quand l'accablante lumière avait fait place à +l'innombrable armée des +étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes +discrets, me +ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu +me dis un jour +que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait +été fait avec +toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui +les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus +persuadée que +les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au +milieu de +ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son +aile; +le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; +je me réveillai +seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la +sainte +Byblos et des eaux sacrées où les femmes des +mystères antiques venaient +mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon +génie, à moi que tu aimais, ces +vérités qui dominent la mort, empêchent de la +craindre et la font +presque aimer</i>.</p> +<hr style="width: 45%;"/> +<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION">INTRODUCTION</a></h2> +<h2>OÙ L'ON TRAITE +PRINCIPALEMENT DES SOURCES</h2> +<h2>DE CETTE HISTOIRE.</h2> +<p>Une histoire des +«Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la +période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui +s'étend depuis +les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où +son +existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de +tous. Une +telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je +présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a +servi de point +de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la +personne +sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de +leurs +disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions +que subit la +pensée religieuse dans les deux premières +générations chrétiennes. Je +l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis +de Jésus sont +morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à +peu près fixés +dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait +l'état du +christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer +lentement +et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, +arrivé à ce moment au plus haut degré de la +perfection administrative et +gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une +société +secrète et théocratique, qui le nie obstinément et +le mine sans cesse. +Ce livre contiendrait toute l'étendue du II<sup>e</sup> +siècle. Le +quatrième livre, +enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le +christianisme à +partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des +Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique +devenir +irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie +conquérir +tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages +divinisés +de l'Asie, prendre possession d'une société à +laquelle la philosophie et +l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les +idées +religieuses des races groupées autour de la +Méditerranée se modifient +profondément; que les cultes orientaux prennent partout le +dessus; que +le christianisme, devenu une église très-nombreuse, +oublie totalement +ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches +avec le judaïsme et +passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail +littéraire du III<sup>e</sup> siècle, lesquels se passent +déjà au grand jour, ne +seraient exposés qu'en traits généraux. Je +raconterais encore plus +sommairement les persécutions du commencement du IV<sup>e</sup> +siècle, dernier +effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels +déniaient à l'association religieuse toute place dans +l'État. Enfin, je +me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous +Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux +le +plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti +à l'État et +persécuteur à son tour.</p> +<p>Je ne sais si j'aurai assez +de vie et de force pour remplir un plan +aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la +vie de Jésus, +il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des +apôtres, +l'état de la conscience chrétienne durant les semaines +qui suivirent la +mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la +résurrection, les +premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint +Paul, la crise +du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de +Jérusalem, +la fondation des chrétientés hébraïques de la +Batanée, la rédaction des +évangiles, l'origine des grandes écoles de +l'Asie-Mineure, issues de +Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux +premier siècle. Par une +singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui +s'est +passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, +que de l'an 100 à +l'an 150.</p> +<p>Le plan suivi pour cette +histoire a empêché d'introduire dans le texte +de longues dissertations critiques sur les points controversés. +Un +système continu de notes met le lecteur à même de +vérifier d'après les +sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est +borné +strictement aux citations de première main, je veux dire +à l'indication +des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque +conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées +à ces +sortes d'études, bien d'autres développements eussent +été nécessaires. +Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. +Pour ne citer que des livres écrits en français, les +personnes qui +voudront bien se procurer les ouvrages suivants:</p> +<div class="blockquot"> +<ul> + <li><i>Études critiques +sur l'Évangile de saint Matthieu</i>, par M. Albert +Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam<a + name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" + class="fnanchor">[1]</a>.</li> + <li> <i>Histoire de la théologie chrétienne au +siècle apostolique</i>, par M. Reuss, professeur à la +Faculté de théologie et au séminaire protestant de +Strasbourg<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a + href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</li> + <li> <i>Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux +siècles antérieurs à l'ère chrétienne</i>, +par M. Michel Nicolas, professeur à la Faculté de +théologie protestante de Montauban<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</li> + <li> <i>Vie de Jésus</i>, par le Dr Strauss, traduite par M. +Littré, membre de l'Institut<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</li> + <li> <i>Revue de théologie et de philosophie chrétienne</i>, +publiée sous la direction de M. Colani, de 1850 à 1857.—<i>Nouvelle +Revue de théologie</i>, faisant suite à la +précédente, depuis 1858<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</li> +</ul> +</div> +<p>les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents +écrits<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a + href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, y trouveront +expliqués une foule de points sur lesquels j'ai +dû être très-succinct. La critique de détail +des textes évangéliques, en +particulier, a été faite par M. Strauss d'une +manière qui laisse peu à +désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa +théorie sur la +rédaction des évangiles<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, +et que son livre ait, selon moi, le tort de +se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu +sur le +terrain historique<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a + href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, il est indispensable, +pour se rendre compte des +motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la +discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du +livre +si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.</p> +<p>Je crois n'avoir négligé, en fait de +témoignages anciens, aucune source +d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler +d'une +foule d'autres données éparses, nous restent sur +Jésus et sur le temps +où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en +général les écrits du +Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de +l'Ancien +Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de +Josèphe; 5° le Talmud. +Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous +montrer les +pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les +âmes occupées des +grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une +tout +autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il +était +très-dégagé des petitesses qui régnaient +à Jérusalem; Philon est +vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait +soixante-deux ans quand le +prophète de Nazareth était au plus haut degré de +son activité, et il lui +survécut au moins dix années. Quel dommage que les +hasards de la vie ne +l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas +appris!</p> +<p>Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a +pas dans son style la +même sincérité. Ses courtes notices sur +Jésus, sur Jean-Baptiste, sur +Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il +cherche à +présenter ces mouvements si profondément juifs de +caractère et d'esprit +sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois +le passage sur Jésus<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a + href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> authentique. Il est +parfaitement dans le goût +de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, +c'est bien +comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main +chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté +quelques mots sans lesquels +il eût été presque blasphématoire<a + name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" + class="fnanchor">[10]</a>, a peut-être retranché ou +modifié +quelques expressions<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a + href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Il faut se rappeler +que la fortune littéraire +de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels +adoptèrent ses écrits +comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en +fit, +probablement au II<sup>e</sup> siècle, une édition +corrigée +selon les idées +chrétiennes<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a + href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>. En tout cas, ce qui +constitue l'immense intérêt de +Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives +lumières qu'il +jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, +Hérodiade, Antipas, Philippe, +Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du +doigt et +que nous voyons vivre devant nous avec une frappante +réalité.</p> +<p>Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des +vers +sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui +est, lui +aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour +l'histoire du développement des théories messianiques et +pour +l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. +Le Livre +d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans +l'entourage de +Jésus<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a + href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, nous donne la clef +de l'expression de «Fils de l'homme» et +des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces +différents livres, grâce +aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant +hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la +rédaction des +plus importants d'entre eux au II<sup>e</sup> et au I<sup>er</sup> +siècle avant +Jésus-Christ. +La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le +caractère des +deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots +grecs; +l'annonce claire, déterminée, datée, +d'événements qui vont jusqu'au +temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont +tracées de la +vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne +rappelle en rien +les écrits de la captivité, qui répond au +contraire par une foule +d'analogies aux croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de +l'époque +des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du +livre +dans le canon hébreu hors de la série des +prophètes; l'omission de +Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'<i>Ecclésiastique</i>, +où +son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui +ont été cent +fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de +Daniel ne +soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la +persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille +littérature +prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête +de la +littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un +genre de +composition où devaient prendre place après lui les +divers poèmes +sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension +d'Isaïe, +le quatrième livre d'Esdras.</p> +<p>Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici +beaucoup trop +négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie +notion des +circonstances où se produisit Jésus doit être +cherchée dans cette +compilation bizarre, où tant de précieux renseignements +sont mêlés à la +plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne +et la théologie +juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de +l'une +ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. +D'innombrables +détails matériels des évangiles trouvent, +d'ailleurs, leur commentaire +dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, +de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet +égard une foule de +renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans +l'original toutes les +citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La +collaboration +que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant +israélite, M. +Neubauer, très-versé dans la littérature +talmudique, m'a permis d'aller +plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates +de mon sujet par +quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est +ici +fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de +l'an 200 à l'an +500 à peu près. Nous y avons porté autant de +discernement qu'il est +possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si +récentes +exciteront quelques craintes chez les personnes habituées +à n'accorder +de valeur à un document que pour l'époque même +où il a été écrit. Mais +de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement +des Juifs depuis +l'époque asmonéenne jusqu'au II<sup>e</sup> siècle +fut +principalement oral. Il ne +faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels +d'après les habitudes +d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les +anciennes poésies +arabes ont été conservés de mémoire pendant +des siècles, et pourtant +ces compositions présentent une forme +très-arrêtée, très-délicate. Dans +le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la +<i>Mischna</i> de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, +il y +eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent +peut-être +plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud +est celui +de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que +classer +sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui +s'était accumulé +dans les différentes écoles durant des +générations.</p> +<p>Il nous reste à parler des documents qui, se +présentant comme des +biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir +la première place dans une vie de Jésus. Un traité +complet sur la +rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui +seul. Grâce aux beaux +travaux dont cette question a été l'objet depuis trente +ans, un problème +qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé +à une solution qui +assurément laisse place encore à bien des incertitudes, +mais qui suffit +pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir +dans notre deuxième livre, la composition des évangiles +ayant été un des +faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient +passés dans la seconde moitié du premier siècle. +Nous ne toucherons ici +qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la +solidité de +notre récit. Laissant de côté tout ce qui +appartient au tableau des +temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les +données fournies par les évangiles peuvent être +employées dans une +histoire dressée selon des principes rationnels<a + name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" + class="fnanchor">[14]</a>?</p> +<p>Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est +ce qui est +évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; +mais il y +a légende et légende. Personne ne doute des principaux +traits de la vie +de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre +à chaque pas. +Personne, au contraire, n'accorde de créance à la +«Vie d'Apollonius de +Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps +après le héros et dans les +conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, +dans +quelles conditions les évangiles ont-ils été +rédigés? Voilà donc la +question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se +former de leur +crédibilité.</p> +<p>On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête +le nom d'un +personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire +évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne +nous sont pas donnés +rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon +Matthieu,» «selon +Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» +n'impliquent pas que, dans la plus +vieille opinion, ces récits eussent été +écrits d'un bout à l'autre par +Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>; +elles signifient seulement +que c'étaient là les traditions provenant de chacun de +ces apôtres et se +couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont +exacts, +les évangiles, sans cesser d'être en partie +légendaires, prennent une +haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui +suivit la +mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins +oculaires de ses +actions.</p> +<p>Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. +L'évangile de Luc est +une composition régulière, fondée sur des +documents antérieurs<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a + href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. +C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur +de cet +évangile est certainement le même que celui des Actes des +Apôtres<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a + href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. +Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul<a + name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" + class="fnanchor">[18]</a>, titre qui +convient parfaitement à Luc<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. +Je sais que plus d'une objection peut +être opposée à ce raisonnement; mais une chose au +moins est hors de +doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des +Actes est un +homme de la seconde génération apostolique, et cela +suffit à notre +objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être +déterminée avec +beaucoup de précision par des considérations +tirées du livre lui-même. +Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a +été écrit +certainement après le siège de Jérusalem, mais peu +de temps après<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a + href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. +Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage +écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite +unité.</p> +<p>Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à +beaucoup près, le même +cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où +l'auteur +disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de +ces sortes +d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est +daté, +ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le +troisième évangile est postérieur aux deux +premiers, et offre le +caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous +avons d'ailleurs, à +cet égard, un témoignage capital de la première +moitié du II<sup>e</sup> siècle. Il +est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, +homme de tradition, qui +fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir +de la +personne de Jésus<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a + href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Après avoir +déclaré qu'en pareille matière il +préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne +deux écrits sur +les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, +interprète de +l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé +par ordre +chronologique, comprenant des récits et des discours (<span + title="lechthenta + +ê prachthenta" lang="el">λεχθεντα η πραχθεντα</span>), +composé d'après les renseignements +et les souvenirs de +l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences (<span + title="logia" lang="el">λογια</span>) +écrit en +hébreu<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a + href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> par Matthieu, +«et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est +certain que ces deux descriptions répondent assez bien à +la physionomie +générale des deux livres appelés maintenant +«Évangile selon Matthieu,» +«Évangile selon Marc,» le premier +caractérisé par ses longs discours, le +second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les +petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en +discours, assez mal +composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient +absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas +soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias +se +composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait +des +traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit +de Marc +et celui de Matthieu étaient pour lui profondément +distincts, rédigés +sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues +différentes. Or, +dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu +et l'Évangile +selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si +parfaitement +identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur +définitif du premier +avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur +définitif du second +avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le +même +prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni +pour +Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout +à fait +originales; que nos deux premiers évangiles sont +déjà des arrangements, +où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte +par un autre. Chacun +voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui +n'avait +dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, +et +réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon +Matthieu» se trouva +avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que +«l'Évangile +selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent +des +<i>Logia</i> de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la +tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette +tradition est +si loin d'avoir été épuisée par les +évangiles que les Actes des apôtres +et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de +Jésus qui +paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les +évangiles que +nous possédons.</p> +<p>Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin +cette délicate +analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les +<i>Logia</i> originaux de Matthieu; de l'autre, le récit +primitif tel qu'il +sortit de la plume de Marc. Les <i>Logia</i> nous sont sans doute +représentés +par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie +considérable +du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on +les +détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits +du premier et +du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un +document commun +dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez +l'autre, et +dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons +aujourd'hui, n'est +qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le +système de la +vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents +originaux: +1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre +Matthieu; 2° le recueil +d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit +d'après les +souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux +documents, mêlés à des renseignements d'autre +provenance, dans les deux +premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom +d'«Évangile selon +Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»</p> +<p>Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne +heure on +mit par écrit les discours de Jésus en langue +araméenne, que de bonne +heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce +n'étaient pas là des +textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les +évangiles qui nous +sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant +représenter la +tradition des témoins oculaires<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. +On attachait peu d'importance à ces +écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y +préféraient hautement +la tradition orale<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a + href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. Comme on croyait +encore le monde près de finir, +on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait +seulement de garder en son cœur l'image vive de celui qu'on +espérait +bientôt revoir dans les nues. De là le peu +d'autorité dont jouissent +durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne +se faisait nul +scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, +de les +compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un +livre +veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait +ces +petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire +les +mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient<a + name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" + class="fnanchor">[25]</a>. La +plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration +obscure et +complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de +valeur absolue. +Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les +mémoires des +apôtres<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a + href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,» avait sous +les yeux un état des documents évangéliques +assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se +donne +aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations +évangéliques, +dans les écrits pseudo-clémentins d'origine +ébionite, présentent le même +caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était +rien. C'est quand la +tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du II<sup>e</sup> +siècle que les +textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité +décisive et +obtiennent force de loi.</p> +<p>Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs +attendris, +des récits naïfs des deux premières +générations chrétiennes, pleines +encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, +et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les +évangiles +dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille +chrétienne qui touchait le plus près à +Jésus. Le dernier travail de +rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, +paraît avoir +été fait dans l'un des pays situés au nord-est de +la Palestine, tels que +la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de +chrétiens se +réfugièrent à l'époque de la guerre des +Romains, où l'on trouvait encore +au II<sup>e</sup> siècle des parents de Jésus<a + name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" + class="fnanchor">[27]</a>, +et où la première direction +galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.</p> +<p>Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des +trois évangiles dits +synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de +celui qui porte le +nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la +question +moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à +l'école de Jean, +et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut +Irénée, avait +beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre +autres Aristion et +celui qu'on appelait <i>Presbyteros Joannes</i>, Papias, qui avait +recueilli +avec passion les récits oraux de cet Aristion et de <i>Presbyteros +Joannes</i>, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» +écrite par Jean. Si une +telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, +Eusèbe, qui relève chez +lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du +siècle apostolique, en +eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés +intrinsèques +tirées de la lecture du quatrième évangile +lui-même ne sont pas moins +fortes. Comment, à côté de renseignements +précis et qui sentent si bien +le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement +différents de +ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan +général de la vie de Jésus, +qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des +synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un +intérêt dogmatique +propre au rédacteur, des idées fort +étrangères à Jésus, et parfois des +indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment +enfin, à côté des vues les plus pures, les plus +justes, les plus +vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime +à voir des interpolations +d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de +Zébédée, le frère de +Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le +quatrième +évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de +métaphysique abstraite, +dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? +Tout cela +est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le +quatrième évangile +ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien +pêcheur galiléen. Mais +qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier +siècle, de +la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, +qu'il nous +représente une version de la vie du maître, digne +d'être prise en haute +considération et souvent d'être +préférée, c'est ce qui est démontré, +et +par des témoignages extérieurs et par l'examen du +document lui-même, +d'une façon qui ne laisse rien à désirer.</p> +<p>Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le +quatrième évangile +n'existât et ne fût attribué à Jean. Des +textes formels de saint +Justin<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a + href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, d'Athénagore<a + name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" + class="fnanchor">[29]</a>, de Tatien<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, +de Théophile +d'Antioche<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a + href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, +d'Irénée<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a + href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, montrent dès +lors cet Évangile mêlé à +toutes les controverses et servant de pierre angulaire au +développement +du dogme. Irénée est formel; or, Irénée +sortait de l'école de Jean, et, +entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle +de notre +évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le +système de +Valentin<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a + href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, dans le montanisme<a + name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" + class="fnanchor">[34]</a> et dans la querelle des +quartodécimans<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a + href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, n'est pas moins +décisif. L'école de Jean est celle +dont on aperçoit le mieux la suite durant le II<sup>e</sup> +siècle; +or, cette école +ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile +à son berceau +même. Ajoutons que la première épître +attribuée à saint Jean est +certainement du même auteur que le quatrième +évangile<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a + href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>; or, +l'épître +est reconnue comme de Jean par Polycarpe<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, +Papias<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a + href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, Irénée<a + name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" + class="fnanchor">[39]</a>.</p> +<p>Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature +à faire +impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il +veut se +faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas +réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie +que l'auteur +s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du +temps en fait de bonne +foi littéraire différassent essentiellement des +nôtres, on n'a pas +d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. +Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour +l'apôtre +Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans +l'intérêt de cet apôtre. +A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, +de +montrer qu'il a été le préféré de +Jésus<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a + href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, que dans toutes les +circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au +tombeau) il a tenu +la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique +n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre<a + name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" + class="fnanchor">[41]</a>, sa +haine au contraire contre Judas<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, +haine antérieure peut-être à la +trahison, semblent percer ça et là. On est tenté +de croire que Jean, +dans sa vieillesse, ayant lu les récits +évangéliques qui circulaient, +d'une part, y remarqua diverses inexactitudes<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, +de l'autre, fut +froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du +Christ une +assez grande place; qu'alors il commença à dicter une +foule de choses +qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, +dans +beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait +figuré avec et +avant lui<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a + href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>. Déjà, +du vivant de Jésus, ces légers sentiments de +jalousie s'étaient trahis entre les fils de +Zébédée et les autres +disciples<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a + href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Depuis la mort de +Jacques, son frère, Jean restait seul +héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de +l'aveu de tous, +étaient dépositaires. De là sa perpétuelle +attention à rappeler qu'il +est le dernier survivant des témoins oculaires<a + name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" + class="fnanchor">[46]</a>, et le plaisir qu'il +prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait +connaître. De +là, tant de petits traits de précision qui semblent comme +des scolies +d'un annotateur: «Il était six heures;» «il +était nuit;» «cet homme +s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un +réchaud, car il faisait +froid;» «cette tunique était sans couture.» De +là, enfin, le désordre de +la rédaction, l'irrégularité de la marche, le +décousu des premiers +chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où +notre +évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans +valeur historique, et +qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, +conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, +tantôt d'une +prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges +altérations.</p> +<p>Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans +l'évangile de +Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas +de la vie de +Jésus qui diffère considérablement de celui des +synoptiques. De l'autre, +il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le +style, les +allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les <i>Logia</i> +rapportés +par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est +telle +qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si +Jésus parlait +comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les +deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni +n'hésitera. A mille lieues +du ton simple, désintéressé, impersonnel des +synoptiques, l'évangile de +Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les +arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une +thèse et de +convaincre des adversaires<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a + href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. Ce n'est pas par des +tirades +prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose +au sens moral, +que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même +Papias ne nous +apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de +Jésus dans leur +langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le +charme sans pareil +des discours synoptiques, le tour profondément +hébraïque de ces +discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des +docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la +nature de +la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de +la gnose +obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les +discours de Jean, +parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les +discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent +vraiment +de Jésus<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a + href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Mais le ton mystique +de ces discours ne répond en rien au +caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se +la figure d'après les +synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est +déjà commencée; +l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; +l'espérance de la +prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les +aridités de la +métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. +L'esprit de Jésus +n'est pas là, et si le fils de Zébédée a +vraiment tracé ces pages, il +avait certes bien oublié en les écrivant le lac de +Génésareth et les +charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.</p> +<p>Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours +rapportés +par le quatrième évangile ne sont pas des pièces +historiques, mais des +compositions destinées à couvrir de l'autorité de +Jésus certaines +doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite +harmonie avec l'état +intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent +écrites. +L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un +étrange mouvement de +philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y +existaient +déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources +étrangères. Il se peut qu'après +les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de +Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente +et mobile, désabusé de la +croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les +nues, +ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, +et dont +plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines +chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées +à Jésus, il ne fit que +suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec +tout +le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change +avec +nous<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a + href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>. Considérant +Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne +pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé +à prendre pour la +vérité.</p> +<p>S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean +lui-même eut +en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui +plutôt que +par lui. On est parfois tenté de croire que des notes +précieuses, venant +de l'apôtre, ont été employées par ses +disciples dans un sens fort +différent de l'esprit évangélique primitif. En +effet, certaines parties +du quatrième évangile ont été +ajoutées après coup; tel est le XXI<sup>e</sup> +chapitre tout entier<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a + href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, où l'auteur +semble s'être proposé de rendre +hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de +répondre aux objections +qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de +Jean lui-même (v. +21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de +corrections<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a + href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> +<p>Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces +problèmes +singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient +réservées, +s'il nous était donné de pénétrer dans les +secrets de cette mystérieuse +école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît +s'être complu aux voies +obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute +personne qui +se mettra à écrire la vie de Jésus sans +théorie arrêtée sur la valeur +relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le +sentiment +du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à +préférer la narration de +Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de +Jésus en +particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la +Passion, inintelligibles dans les synoptiques<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, +reprennent dans le +récit du quatrième évangile la vraisemblance et la +possibilité. Tout au +contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de +Jésus qui +ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à +Jésus. Cette +façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, +cette perpétuelle +argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces +longs raisonnements +à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, +dont le +ton est si souvent faux et inégal<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, +ne seraient pas soufferts par un +homme de goût à côté des délicieuses +sentences des synoptiques. Ce sont +ici, évidemment, des pièces artificielles<a + name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" + class="fnanchor">[54]</a>, qui nous représentent les +prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous +rendent les +entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un +musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. +Le thème peut +n'être pas sans quelque authenticité; mais dans +l'exécution, la +fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le +procédé +factice, la rhétorique, l'apprêt<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. +Ajoutons que le vocabulaire de +Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. +L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si +familière au maître<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, +n'y figure qu'une seule fois<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a + href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. En revanche, le +style des discours +prêtés à Jésus par le quatrième +évangile offre la plus complète analogie +avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en +écrivant les +discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez +monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique +s'y +déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre +idée («monde,» +«vérité,» «vie,» +«lumière,» «ténèbres, » +etc.). Si Jésus avait jamais +parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, +rien de +talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs +en aurait-il si bien gardé le secret?</p> +<p>L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui +présente la +plus grande analogie avec le phénomène historique que +nous venons +d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme +Jésus n'écrivit +pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et +Platon, le +premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, +impersonnelle, +aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse +individualité +l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer +l'enseignement socratique, +faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les +«Entretiens» de +Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; +tout le monde s'est +attaché aux «Entretiens» et non aux +«Dialogues.» Platon cependant +n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en +écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les +«Dialogues?» Qui +oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, +et la +différence est en faveur du quatrième évangile. +C'est l'auteur de cet +évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si +Platon, tout +en prêtant à son maître des discours fictifs, +connaissait sur sa vie des +choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.</p> +<p>Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir +quelle main a +tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant +à croire que les +discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, +nous admettons donc +que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» +dans le même sens que le +premier et le deuxième évangile sont bien les +Évangiles «selon Matthieu» +et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième +évangile est la vie +de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; +c'est le récit +qu'Aristion et <i>Presbyteros Joannes</i> firent à Papias sans +lui dire qu'il +était écrit, ou plutôt n'attachant aucune +importance à cette +particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette +école savait mieux +les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le +groupe dont +les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. +Elle avait, +notamment sur les séjours de Jésus à +Jérusalem, des données que les +autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école +traitaient Marc de +biographe médiocre, et avaient imaginé un système +pour expliquer ses +lacunes<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a + href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Certains passages de +Luc, où il y a comme un écho des +traditions johanniques<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a + href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, prouvent du reste +que ces traditions +n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne +quelque chose de +tout à fait inconnu.</p> +<p>Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans +la +suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé +à donner la préférence à +tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de +Jésus. En +somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles +canoniques. +Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont +à peu près des +auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est +fort +diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors +ligne pour les +discours; là sont les <i>Logia</i>, les notes mêmes +prises sur le souvenir +vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce +d'éclat à la fois doux +et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, +les détache du contexte et les rend pour le critique facilement +reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de +faire avec +l'histoire évangélique une composition +régulière, possède à cet égard +une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se +décèlent +pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans +ce chaos de +traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; +elles se +traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes +se placer dans +le récit, où elles gardent un relief sans pareil.</p> +<p>Les parties narratives groupées dans le premier +évangile autour de ce +noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve +beaucoup de +légendes d'un contour assez mou, sorties de la +piété de la deuxième +génération chrétienne<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. +L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus +précis, moins chargé de circonstances tardivement +insérées. C'est celui +des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus +original, +celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments +postérieurs. Les +détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on +chercherait vainement +chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter +certains mots de Jésus +en syro-chaldaïque<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a + href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Il est plein +d'observations minutieuses venant +sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à +ce que ce témoin +oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait +aimé et regardé +de très-près, qui en avait conservé une vive +image, ne soit l'apôtre +Pierre lui-même, comme le veut Papias.</p> +<p>Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est +sensiblement plus +faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus +mûrie. Les mots de Jésus y sont plus +réfléchis, plus composés. Quelques +sentences sont poussées à l'excès et +faussées<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a + href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Écrivant hors +de la +Palestine, et certainement après le siége de +Jérusalem<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a + href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, l'auteur +indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres +synoptiques; +il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme +un oratoire, +où l'on va faire ses dévotions<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>; +il émousse les détails pour tâcher +d'amener une concordance entre les différents récits<a + name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" + class="fnanchor">[65]</a>; il adoucit les +passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une +idée +plus exaltée de la divinité de Jésus<a + name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" + class="fnanchor">[66]</a>; il exagère le +merveilleux<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a + href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>; il commet des +erreurs de chronologie<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a + href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>; il omet les +gloses hébraïques<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>, +ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, +nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent +l'écrivain qui +compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais +qui +travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les +mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil +biographique de Marc et les <i>Logia</i> de Matthieu. Mais il les +traite avec +beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux +anecdotes ou deux +paraboles pour en faire une<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a + href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>; tantôt il en +décompose une pour en +faire deux<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a + href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Il interprète +les documents selon son sens particulier; +il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On +peut dire +certaines choses de ses goûts et de ses tendances +particulières: c'est +un dévot très-exact<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>; +il tient à ce que Jésus ait accompli tous les +rites juifs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a + href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>; il est +démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire +très-opposé à la propriété et +persuadé que la revanche des pauvres va +venir<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a + href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>; il affectionne +par-dessus tout les anecdotes mettant en +relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles<a + name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" + class="fnanchor">[75]</a>; il +modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour<a + name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" + class="fnanchor">[76]</a>. +Il admet dans ses premières pages des légendes sur +l'enfance de Jésus, +racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces +procédés +de convention qui forment le trait essentiel des évangiles +apocryphes. +Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus +quelques +circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de +Jésus +d'une délicieuse beauté<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, +qui ne se trouvent pas dans les récits plus +authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. +Luc les +empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on +visait surtout +à exciter des sentiments de piété.</p> +<p>Une grande réserve était naturellement +commandée en présence d'un +document de cette nature. Il eût été aussi peu +critique de le négliger +que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des +originaux que nous n'avons plus. C'est moins un +évangéliste qu'un +biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur +à la manière de +Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, +un +artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a +puisés aux +sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur +avec un +bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas +les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la +lecture a le +plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond +commun, il ajoute +une part d'artifice et de composition qui augmente +singulièrement +l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa +vérité.</p> +<p>En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a +traversé trois +degrés: 1° l'état documentaire original (<span + title="logia" lang="el">λογια</span> de Matthieu, +<span title="lechthenta ê prachthenta" lang="el">λεχθεντα η πραχθεντα</span> +de Marc), premières +rédactions qui +n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, +où les documents originaux +sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie +percer +aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels +de +Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de +rédaction voulue et +réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier +les différentes versions +(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons +dit, forme une +composition d'un autre ordre et tout à fait à part.</p> +<p>On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles +apocryphes. Ces +compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le +même pied que +les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles +amplifications, +ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au +contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les +lambeaux conservés +par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui +existèrent autrefois +parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, +comme +l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les +Égyptiens, les +Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux +premiers sont +surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en +araméen comme les +<i>Logia</i> de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une +variété de +l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent +l'évangile des <i>Ébionim</i>, +c'est-à-dire de ces petites chrétientés de +Batanée qui gardèrent l'usage +du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques +égards avoir continué +la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état +où ils nous sont +arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour +l'autorité critique, à la +rédaction de l'évangile de Matthieu que nous +possédons.</p> +<p>On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que +j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à +la façon de +Suétone, ni des légendes fictives a la manière de +Philostrate; ce sont +des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des +légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, +et autres +écrits du même genre, où la vérité +historique et l'intention de +présenter des modèles de vertu se combinent à des +degrés divers. +L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions +populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y +a dix ou +douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis +chacun de leur côté à écrire la vie de +Napoléon avec leurs souvenirs. Il +est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de +fortes +discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre +écrirait +sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le +gouvernement de +Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la +plus haute +importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut +degré +de vérité de ces naïfs récits, c'est le +caractère du héros, l'impression +qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires +vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut +dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre +en saillie +l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les +évangélistes +montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est +pas l'esprit +même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les +lieux, les +personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, +autant on prêtait +à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, +autant on était loin +d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne +s'envisageaient +que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule +chose: ne +rien omettre de ce qu'ils savaient<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> +<p>Sans contredit, une part d'idées préconçues dut +se mêler à de tels +souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont +inventés pour faire +ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. +Cette +physionomie elle-même subissait chaque jour des +altérations. Jésus +serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le +rôle qu'il joua, +il n'avait été bien vite transfiguré. La +légende d'Alexandre était +éclose avant que la génération de ses compagnons +d'armes fût éteinte; +celle de saint François d'Assise commença de son vivant. +Un rapide +travail de métamorphose s'opéra de même, dans les +vingt ou trente années +qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie +les tours +absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne +l'homme le plus +parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont +aimé. En même +temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le +démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues +pour prouver qu'en lui +les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu +leur +accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas +nier l'importance, +ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une +série de prophéties exactement libellées que le +Messie dût accomplir. +Plusieurs des allusions messianiques relevées par les +évangélistes sont +si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout +cela répondît +à une doctrine généralement admise. Tantôt +l'on raisonna ainsi: «Le +Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc +Jésus a fait +telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: +«Telle chose est arrivée +à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose +devait arriver au +Messie<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a + href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.» Les +explications trop simples sont toujours fausses quand +il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du +sentiment +populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur +richesse et leur +infinie variété.</p> +<p>A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne +donner +que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes +générales. Dans +presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont +bien +moins légendaires que celles-ci, le détail prête +à des doutes infinis. +Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est +extrêmement rare que +les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand +on n'en +a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire +que parmi +les anecdotes, les discours, les mots célèbres +rapportés par les +historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y +avait-il +des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un +annaliste +toujours présent pour noter les gestes, les allures, les +sentiments des +acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont +s'est passé +tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux +récits d'un même +événement faits par des témoins oculaires +diffèrent essentiellement. +Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits +et se borner à +l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer +l'histoire. Certes, +je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque +mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu +n'est textuel; à +peine nos procès verbaux sténographiés le +sont-ils. J'admets volontiers +que cet admirable récit de la Passion renferme une foule +d'à peu près. +Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces +prédications qui +nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses +discours, et en +se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut +mis à mort par +l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce +serait la, selon moi, +un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant +les détails que nous fournissent les textes. Ces détails +ne sont pas +vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une +vérité supérieure; ils sont +plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la +vérité rendue +expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une +idée.</p> +<p>Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une +confiance +exagérée à des récits en grande partie +légendaires, de tenir compte de +l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie +d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est +matériellement certain? Les +traditions même en partie erronées renferment une portion +de vérité que +l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à +M. Sprenger d'avoir, +en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des <i>hadith</i> +ou +traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent +prêté +textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues +que par cette +source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un +caractère +historique supérieur à celui des discours et des +récits qui composent +les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à +l'an 140 de l'hégire. +Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux +siècles qui ont précédé +et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se +fera +aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, +à Gamaliel, les maximes +que leur attribuent la <i>Mischna</i> et la <i>Gemara</i>, bien que +ces grandes +compilations aient été rédigées plusieurs +centaines d'années après les +docteurs dont il s'agit.</p> +<p>Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit +consister à reproduire sans interprétation les documents +qui nous sont +parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas +loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante +contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie +quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un +événement ne peut pas +s'être passé de deux manières à la fois, ni +d'une façon impossible, +n'est pas imposer à l'histoire une philosophie <i>a priori</i>. +De ce qu'on +possède plusieurs versions différentes d'un même +fait, de ce que la +crédulité a mêlé à toutes ces +versions des circonstances fabuleuses, +l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en +pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder +par +induction. Il est surtout une classe de récits à propos +desquels ce +principe trouve une application nécessaire, ce sont les +récits +surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les +réduire à des +légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la +théorie; c'est +partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont +les +vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des +conditions +scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule +fois démentie +nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays +où l'on y croit, devant des personnes disposées à +y croire. Aucun +miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de +constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du +peuple, +ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de +grandes +précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. +De nos +jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de +grossiers +prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux +attestés par +des petites villes tout entières sont devenus, grâce +à une enquête plus +sévère, des faits condamnables<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. +S'il est avéré qu'aucun miracle +contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les +miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des +réunions +populaires, nous offriraient également, s'il nous était +possible de les +critiquer en détail, leur part d'illusion?</p> +<p>Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom +d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de +l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est +impossible;» nous +disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle +constaté.» Que demain un +thaumaturge se présente avec des garanties assez +sérieuses pour être +discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter +un mort; +que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de +physiciens, +de chimistes, de personnes exercées à la critique +historique, serait +nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que +la mort +est bien réelle, désignerait la salle où devrait +se faire l'expérience, +réglerait tout le système de précautions +nécessaire pour ne laisser +prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la +résurrection +s'opérait, une probabilité presque égale à +la certitude serait acquise. +Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se +répéter, que +l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et +que +dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de +difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte +merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un +autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses +seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans +le monde des +faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire +appartient ou est délégué à certaines +personnes. Mais qui ne voit que +jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que +toujours +jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, +choisi le +milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le +peuple +lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir +dans les +grands événements et les grands hommes quelque chose de +divin, crée +après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à +nouvel ordre, nous +maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un +récit +surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours +crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est +de +l'interpréter et de rechercher quelle part de +vérité, quelle part +d'erreur il peut receler.</p> +<p>Telles sont les règles qui ont été suivies dans +la composition de cet +écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande +source de +lumières, la vue des lieux où se sont passés les +événements. La mission +scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne +Phénicie, que +j'ai dirigée en 1860 et 1861<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, +m'amena à résider sur les frontières +de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai +traversé dans tous les +sens la province évangélique; j'ai visité +Jérusalem, Hébron et la +Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de +Jésus ne +m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, +semble flotter dans +les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, +une solidité +qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des +lieux, la +merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec +le paysage qui lui +servit de cadre furent pour moi comme une révélation. +J'eus devant les +yeux un cinquième évangile, lacéré, mais +lisible encore, et désormais, à +travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un +être abstrait, +qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure +humaine +vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter +à Ghazir, dans le +Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image +qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. +Quand une cruelle +épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus +à rédiger que quelques +pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout +entier fort près des +lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. +Depuis mon retour, j'ai +travaillé sans cesse à vérifier et à +contrôler dans le détail l'ébauche +que j'avais écrite à la hâte dans une cabane +maronite, avec cinq ou six +volumes autour de moi.</p> +<p>Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a +ainsi pris +mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une +histoire des +origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était +bien, en +effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu +presque +aucune part. Jésus eût à peine été +nommé; on se fût surtout attaché à +montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom +germèrent +et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est +pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les +doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la +justification et la +rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est +Calvin. Le +parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner +sous toutes +les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe +auraient pu se +développer durant des siècles sans produire ce fait +fécond, unique, +grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'œuvre de +Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de +Jésus, de saint +Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du +christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent +à notre sujet +qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, +lesquels +ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui +les a précédés.</p> +<p>Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du +passé, une part +de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie +est un +tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération +de +petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en +fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; +le tact +exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition +essentielle +des créations de l'art est de former un système vivant +dont toutes les +parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de +celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi +à +combiner les textes d'une façon qui constitue un récit +logique, +vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la +vie, de la +marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, +doivent +être à chaque instant consultées; car ce qu'il +s'agit de retrouver ici, +ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à +contrôler, c'est +l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce +n'est pas la +petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment +général, +la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des +règles de la +narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il +s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si +on ne réussit +pas à le rendre tel par le récit, c'est que +sûrement on n'est pas arrivé +à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias +selon +les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, +artificiel; que +faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont +besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les +solliciter doucement +jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à +fournir un ensemble où +toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on +sûr alors +d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait +pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de +l'œuvre, une +des façons dont elle a pu exister.</p> +<p>Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité +à le prendre pour +guide dans l'agencement général du récit. La +lecture des évangiles +suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans +l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas +été guidés par +des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, +nous +l'apprend expressément<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>. +Les expressions: «En ce temps-là... après +cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples +transitions +destinées à rattacher les uns aux autres les +différents récits. Laisser +tous les renseignements fournis par les évangiles dans le +désordre où la +tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire +l'histoire de +Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme +célèbre en donnant +pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de +sa vieillesse, +de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le +décousu le plus +complet les pièces des différentes époques de la +vie de Mahomet, a livré +son secret à une critique ingénieuse; on a +découvert d'une manière à peu +près certaine l'ordre chronologique où ces pièces +ont été composées. Un +tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la +vie +publique de Jésus ayant été plus courte et moins +chargée d'événements +que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver +un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être +taxée de subtilité +gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer +qu'un +fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui +sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques +qui ont de la +vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa +pensée, il se +complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, +éloigné de toute +controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu +à +peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et +les fortes +invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement +dans le +Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les +synoptiques +suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on +trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue +à +celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la +réserve +des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le +progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il +le préfère, ne voir +dans les divisions adoptées à cet égard que les +coupes indispensables à +l'exposition méthodique d'une pensée profonde et +compliquée.</p> +<p>Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, +on +reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a +pas manqué. Pour +faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, +premièrement, d'y +avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a +charmé +et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire +d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec +l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne +s'attacher à +aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce +pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. +Aucune +apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu +s'était révélé avant +Jésus, Dieu se révélera après lui. +Profondément inégales et d'autant +plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les +manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine +sont +toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir +uniquement à ceux +qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un +cœur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être +relégué hors de +l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire +entière est incompréhensible sans lui.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span + class="label">[1]</span></a> Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, +Cherbuliez. Ouvrage +couronné par la société de La Haye pour la +défense de la religion +chrétienne.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span + class="label">[2]</span></a> Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e +édition, 1860. Paris, +Cherbuliez.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span + class="label">[3]</span></a> Paris, Michel Lévy frères, +1860.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span + class="label">[4]</span></a> Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span + class="label">[5]</span></a> Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, +Cherbuliez.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span + class="label">[6]</span></a> Au moment où ces pages +s'impriment, paraît un livre que je +n'hésite pas à joindre aux précédents, +quoique je n'aie pu le lire avec +l'attention qu'il mérite: <i>Les Évangiles</i>, par M. +Gustave d'Eichthal. +Première partie: <i>Examen critique et comparatif des trois +premiers +évangiles</i>. Paris, Hachette, 1863.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span + class="label">[7]</span></a> Les grands résultats obtenus sur +ce point n'ont été acquis +que depuis la première édition de l'ouvrage de M. +Strauss. Le savant +critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives +avec +beaucoup de bonne foi.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span + class="label">[8]</span></a> Il est à peine besoin de rappeler +que pas un mot, dans le +livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie +par +laquelle on a tenté de décréditer auprès +des personnes superficielles un +livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique +gâté dans ses +parties générales par un système exclusif. +Non-seulement M. Strauss n'a +jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son +livre implique +cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le +caractère individuel de Jésus plus effacé pour +nous qu'il ne l'est +peut-être en réalité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span + class="label">[9]</span></a> <i>Ant</i>., XVIII, III, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a + href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «S'il +est permis de l'appeler homme.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a + href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Au lieu de +<span title="christos outos ên" lang="el">χριστος ουτος ην</span> il y +avait sûrement +<span title="christos outos elgeto" lang="el">χριστος ουτος ελγετο</span>. +Cf. <i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a + href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> +Eusèbe (<i>Hist. eccl.</i> I, 11, et <i>Démonstr. +évang.</i>, III, +5) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant +dans +Josèphe. Origène (<i>Contre Celse</i>, I, 47; II, 13) et +Eusèbe (<i>Hist. +eccl.</i>, II, 23) citent une autre interpolation chrétienne, +laquelle ne +se trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus +jusqu'à +nous.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a + href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Judæ +Epist., 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a + href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Les +personnes qui souhaiteraient de plus amples +développements peuvent lire, outre l'ouvrage de M. +Réville précité, les +travaux de MM. Reuss et Scherer dans la <i>Revue de théologie</i>, +t. X, XI, +XV; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la <i>Revue +germanique</i>, sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a + href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> C'est ainsi +qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,» +«l'Évangile selon les Égyptiens.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a + href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Luc, I, 1-4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a + href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Act.</i>, +I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a + href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> A partir de +XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin +oculaire.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a + href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> II Tim., +IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de +<i>Lucas</i> (contraction de <i>Lucanus</i>) étant fort rare, +on n'a pas à +craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de +perplexités dans +les questions de critique relatives au Nouveau Testament.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a + href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Versets 9, +20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a + href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Dans +Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39. On ne saurait +élever +un doute quelconque sur l'authenticité de ce passage. +Eusèbe, en effet, +loin d'exagérer l'autorité de Papias, est +embarrassé de sa naïveté, de +son millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant +de petit +esprit. Comp. Irénée, <i>Adv. hær.</i>, III, i.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a + href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> +C'est-à-dire en dialecte sémitique.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a + href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Luc, I, +1-2; Origène, <i>Hom. in Luc</i>., I, init.; saint +Jérôme, <i>Comment. in Matth</i>., prol.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a + href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Papias, +dans Eusèbe, <i>H. E</i>., III, 39. Comparez +Irénée, +<i>Adv. hær</i>., III, II et III.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a + href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> C'est ainsi +que le beau récit <i>Jean</i>, VIII, 1-11 a +toujours flotté sans trouver sa place fixe dans le cadre des +évangiles +reçus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a + href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> <span + title="Ta + +apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai + +suangelia" + lang="el">Τα απομνημονευματα των αποστολων, α καλειται συαγγελια +</span>. Justin, <i>Apol</i>., I, 33, 66, 67; <i>Dial. cum Tryph</i>., +10, 100, +101, 102, 103, 104, 105, 106, 107.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a + href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Jules +Africain, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., I, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a + href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Apol.</i>, +I, 32, 61; <i>Dial. cum Tryph.</i>, 88.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a + href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Legatio +pro christ.</i>, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a + href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Adv. +Græc.</i>, 5, 7. Cf. Eusèbe, <i>H.E.</i>, IV, 29; +Théodoret, +<i>Hæretic. fabul.</i>, I, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a + href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Ad +Autolycum</i>, II, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a + href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Adv. +hær</i>., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., <i>H. E</i>., V, +8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a + href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> +Irénée, <i>Adv. hær</i>., I, iii, 6; III, xi, 7; +saint +Hippolyte, <i>Philosophumena</i>, VI, ii, 29 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a + href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> +Irénée, <i>Adv. hær.</i>, III, xi, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a + href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> +Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, V, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a + href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> I Joann., +I, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus +complète identité de style, les mêmes tours, les +mêmes expressions +favorites.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a + href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Epist. +ad Philipp.</i>, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a + href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Dans +Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a + href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Adv. +hær.</i>, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, +V, +8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a + href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> XIII, 23; +XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a + href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Jean, +XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, +41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a + href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> VI, 63; +XII, 6; XIII, 21 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a + href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La +manière dont Aristion ou <i>Presbyteros Joannes</i> +s'exprimait sur l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, +<i>H. E</i>., III, +39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux +dire, +une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean +concevaient sur le même sujet quelque chose de mieux.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a + href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Comp. Jean, +XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, +XX, 2-6, à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a + href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voir +ci-dessous, p. 159.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a + href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> I, 14; XIX, +35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître +de saint Jean, I, 3, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a + href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Voir, par +exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout +l'effet étrange que font des passages comme <i>Jean</i>, XIX, +35; XX, 31; +XXI, 20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute +réflexion qui +distingue les synoptiques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a + href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Par +exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs +mots rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, +16; XV, +20).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a + href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> C'est ainsi +que Napoléon devint un libéral dans les +souvenirs de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur +retour, se +trouvèrent jetés au milieu de la société +politique du temps.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a + href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Les versets +XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne +conclusion.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a + href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> VI, 2, 22; +VI, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a + href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Par +exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de +Judas.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a + href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Voir, par +exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues +disputes des ch. VII, VIII, IX.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a + href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Souvent on +sent que l'auteur cherche des prétextes pour +placer des discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a + href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Par +exemple, chap. XVII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a + href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Outre les +synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint +Paul, l'Apocalypse en font foi.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a + href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Jean, III, +3, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a + href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Papias, <i>loc. +cit.</i></p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a + href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Ainsi, le +pardon de la femme pécheresse, la connaissance +qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère +de Marthe +répondant au <span title="diêchonei" lang="el">διηχονει</span> +de Jean (XII, 2), le trait +de la femme +qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion +obscure des +voyages de Jésus à Jérusalem, l'idée qu'il +a comparu à la Passion devant +trois autorités, l'opinion où est l'auteur que quelques +disciples +assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle +d'Anne à +côté de Caïphe, l'apparition de l'ange dans l'agonie +(comp. Jean, XII, +28-29).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a + href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Ch. I et II +surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, +en comparant Marc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a + href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> V, 41; VII, +34; XV, 34. Matthieu n'offre cette +particularité qu'une fois (XXVII, 46).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a + href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> XIV, 26. +Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un +caractère particulier d'exaltation.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a + href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> XIX, 41, +43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a + href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> II, 37; +XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a + href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Par +exemple, IV, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a + href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> III, 23. Il +omet Matth., XXIV, 36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a + href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> IV, 14; +XXII, 43, 44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a + href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Par +exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, +Theudas.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a + href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Comp. Luc, +I, 31, à Matth., I, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a + href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Par +exemple, XIX, 12-27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a + href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Ainsi, le +repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, +36-48, et X, 38-42.)</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a + href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> XXIII, 56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a + href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> II, 21, 22, +39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. +<i>Philosophumena</i>, VII, VI, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a + href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> La parabole +du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; +24 et suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; <i>Actes</i>, II, +44-45; +V, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a + href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> La femme +qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la +parabole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a + href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Par +exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une +pécheresse qui se convertit.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a + href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> +Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la +rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de +Jérusalem (XXIII, 28-29) ne peut guère avoir +été conçu qu'après le siége +de l'an 70.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a + href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Voir le +passage précité de Papias.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a + href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Voir, par +exemple, Jean, XIX, 23-24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a + href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Voir la <i>Gazette +des Tribunaux</i>, 10 sept. et 11 nov. 1851, +28 mai 1857.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a + href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Le livre +où seront contenus les résultats de cette mission +est sous presse.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a + href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Loc. +cit.</i></p> +<div class="footnotes"> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2>VIE DE JÉSUS</h2> +<h2><a name="chapitre_premier">CHAPITRE PREMIER.</a></h2> +<h2>PLACE DE JÉSUS DANS +L'HISTOIRE DU MONDE.</h2> +<p>L'événement +capital de l'histoire du monde est la révolution par +laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé +des anciennes +religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une +religion +fondée sur l'unité divine, la trinité, +l'incarnation du Fils de Dieu. +Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. +La +religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans +à se +former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un +fait qui +eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors +vécut une +personne supérieure qui, par son initiative hardie et par +l'amour +qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de +départ de la foi +future de l'humanité.</p> +<p>L'homme, dès qu'il +se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire +qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la +réalité, et pour +lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des +milliers +d'années, s'égara de la manière la plus +étrange. Chez beaucoup de races, +il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme +grossière où +nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. +Chez +quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses +scènes de +boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du +Mexique. +Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, +c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, +auquel on attribuait des +pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments +élève +l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois +en +perversion et en férocité; ainsi cette divine +faculté de la religion put +longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce +humaine, +une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher +à +supprimer.</p> +<p>Les brillantes +civilisations qui se développèrent dès une +antiquité +fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent +faire à la +religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne +heure à une +sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands +égarements. Elle +ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En +tout cas, +elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction +du grand +courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la +Syrie ne +se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité +étrange; ces religions +restèrent, jusqu'à leur extinction au IV<sup>e</sup> et +au V<sup>e</sup> +siècle de notre ère, +des écoles d'immoralité, où quelquefois se +faisaient jour, par une sorte +d'intuition poétique, de pénétrantes +échappées sur le monde divin. +L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme +apparent, put avoir de bonne +heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. +Mais sans doute +ces interprétations d'une théologie raffinée +n'étaient pas primitives. +Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est +amusé à la +revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de +longues +réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit +humain de se résigner +à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles +images mystiques +dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, +qu'est +venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans +la religion d'un +chrétien, viennent, à travers mille transformations, +d'Égypte et de +Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de +conséquence, ou des +scories telles que les cultes les plus épurés en +retiennent toujours. Le +grand défaut des religions dont nous parlons était leur +caractère +essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le +monde, ce +furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande +pensée +morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme +séculaire +et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque +tout exercice à +la liberté des individus.</p> +<p>La poésie de +l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le +dévouement, +apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, +ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne +et la race +sémitique. Les premières intuitions religieuses de la +race +indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais +c'était un +naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par +l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de +l'infini, le +principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, +de ce +qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce +n'était ni de la religion, ni de la morale +réfléchies; c'était de la +mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était +par-dessus tout +du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la +morale et de la +religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de +là, parce +que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se +détacher du +polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien +clair. Le +brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au +privilège étonnant +de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme +échoua dans +toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme +exclusivement nationale et sans portée universelle. Les +tentatives +grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne +suffirent pas pour +donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à +se faire une +religion dogmatique, presque monothéiste et savamment +organisée; mais il +est fort possible que cette organisation même fût une +imitation ou un +emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est +convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses +frontières le +drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.</p> +<p>C'est la race +sémitique<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a + href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a> qui a la gloire +d'avoir fait la religion de +l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous +sa tente restée +pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le +patriarche bédouin +préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les +cultes +voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, +l'absence +complète de temples, l'idole réduite à +d'insignifiants <i>theraphim</i>, +voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des +Sémites nomades, celle +des Beni-Israël était marquée déjà +pour d'immenses destinées. D'antiques +rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent +peut-être quelques emprunts +purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion +pour +l'idolâtrie. Une «Loi» ou <i>Thora</i>, +très-anciennement écrite sur des +tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand +libérateur Moïse, +était déjà le code du monothéisme et +renfermait, comparée aux +institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes +d'égalité +sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des +deux +côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait +tout leur +matériel religieux; là étaient réunis les +objets sacrés de la nation, +ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin<a + name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" + class="fnanchor">[84]</a>, journal toujours +ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait +très-discrètement. La famille +chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives +portatives, +étant près du livre et en disposant, prit bien vite de +l'importance. De +là cependant ne vint pas l'institution qui décida de +l'avenir; le prêtre +hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres +de l'antiquité. Le +caractère qui distingue essentiellement Israël entre les +peuples +théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours +été subordonné à +l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu +nomade avait +son <i>nabi</i> ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on +consultait pour +la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré +de +clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou +écoles, eurent +une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien +esprit démocratique, +ennemis des riches, opposés à toute organisation +politique et à ce qui +eût engagé Israël dans les voies des autres nations, +ils furent les +vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De +bonne +heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, +et quand le peuple, en +partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été +écrasé par la +puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans +bornes lui était +réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale +du monde entier et que +le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur +apparurent +comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers +laquelle tous +les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi +universelle +devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, +où le genre humain, +pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden<a + name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" + class="fnanchor">[85]</a>.</p> +<p>Des accents inconnus se font déjà entendre pour +exalter le martyre et +célébrer la puissance de «l'homme de +douleur.» A propos de quelqu'un de +ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de +leur sang les +rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les +souffrances et le +triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force +prophétique du génie +d'Israël sembla concentrée<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>. +«Il s'élevait comme un faible arbuste, +comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni +beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des +hommes, tous détournaient de +lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. +C'est qu'il +s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos +douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, +touché de sa +main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos +iniquités +qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a +pesé sur lui, +et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous +étions comme un +troupeau errant, chacun s'était égaré, et +Jéhovah a déchargé sur lui +l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a +pas ouvert la bouche; il +s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une +brebis +silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son +tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un +impie. +Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une +postérité +nombreuse, et les intérêts de Jéhovah +prospéreront dans sa main.»</p> +<p>De profondes modifications s'opérèrent en même +temps dans la <i>Thora</i>. De +nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de +Moïse, tels que +le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en +réalité un esprit +fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme +fut le +trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent +sans +cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de +Jéhovah; un +code de sang, édictant la peine de mort pour des délits +religieux, +réussit à s'établir. La piété +amène presque toujours de singulières +oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, +inconnu à la grossière +simplicité du temps des Juges, inspire des tons de +prédication émue et +d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. +Une forte +tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; +des utopies, +des rêves de société parfaite prennent place dans +le code. Mélange de +morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions +primitives et de +raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un +Ézéchias, +d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi +dans la forme où +nous le voyons, et devient pour des siècles la règle +absolue de l'esprit +national.</p> +<p>Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple +juif se déroule avec +un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se +succèdent dans +l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume +terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de +passion +sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance +politique, +il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement +son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus +désormais d'autre +direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis +que +ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.</p> +<p>Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale +et morale. +C'était l'œuvre d'hommes pénétrés d'un +haut idéal de la vie présente et +croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le +réaliser. La +conviction de tous est que la <i>Thora</i> bien observée ne +peut manquer de +donner la parfaite félicité. Cette <i>Thora</i> n'a rien +de commun avec les +«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant +guère que du +droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de +moralité +privés. On sent d'avance que les résultats qui en +sortiront seront +d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'œuvre à +laquelle ce +peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république +civile, une +institution universelle, non une nationalité ou une patrie.</p> +<p>A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint +admirablement cette +vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, +Néhémie, Onias, les +Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se +succèdent pour la défense des +antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de +Saints, une +tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend +des +racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente +remplit les +âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait +placé le paradis à +l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or +évanoui. Israël +mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle +poésie des âmes +religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme +exalté, avec leur +divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et +par +excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions +païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en +Babylonie, à un +charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une +grossière +idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce +que les +martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de +notre ère, ce +que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le +sein même +du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant +les +deux siècles qui précèdent l'ère +chrétienne. Ils furent une vivante +protestation contre la superstition et le matérialisme +religieux. Un +mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux +résultats les plus +opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le +plus frappant et le +plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la +Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils +adoptèrent hors de +la Palestine, préparèrent les voies à une +propagande dont les sociétés +anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient +encore offert +aucun exemple.</p> +<p>Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, +malgré sa persistance à +annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le +caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: +c'était un culte de +famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte +était le +meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. +Mais il croyait +aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui +seul. On +embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille +juive<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a + href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>; voilà tout. +Aucun israélite ne songeait à convertir +l'étranger à un culte qui était le patrimoine des +fils d'Abraham. Le +développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et +Néhémie, amena une +conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint +la +vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui +voulut le droit +d'y entrer<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a + href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>; bientôt ce fut +une œuvre pie d'y amener le plus de +monde possible<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a + href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Sans doute, le +sentiment délicat qui éleva +Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines +idées de races +n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces +convertis +(prosélytes) étaient peu considérés et +traités avec dédain<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. +Mais +l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque +chose au monde +de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, +l'idée qui fera les +apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde +pitié pour les +païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est +désormais +le sentiment de tout juif<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a + href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Par un cycle de +légendes, destinées à +fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel +et ses compagnons, la +mère des Macchabées et ses sept fils<a + name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" + class="fnanchor">[92]</a>, le roman de l'Hippodrome +d'Alexandrie<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a + href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>), les guides du +peuple cherchent surtout à inculquer +cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique +à des +institutions religieuses déterminées.</p> +<p>Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette +idée une passion, +presque une frénésie. Ce fut quelque chose de +très—analogue à ce qui se +passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le +désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions +et des rêves. +La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. +Ce fut comme une +renaissance du prophétisme, mais sous une forme +très—différente de +l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du +monde. +Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances +messianiques +leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à +la façon de +David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut +un «fils de +l'homme» apparaissant dans la nue<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, +un être surnaturel, revêtu de +l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de +présider à l'âge +d'or. Peut-être le <i>Sosiosch</i> de la Perse, le grand +prophète à venir, +chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il +quelques traits à ce +nouvel idéal<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a + href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. L'auteur inconnu du +Livre de Daniel eut, en tout cas, +une influence décisive sur l'événement religieux +qui allait transformer +le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques +du +nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus +disait de +Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à +partir de lui, le royaume +de Dieu.</p> +<p>Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si +profondément +religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes +particuliers, comme +cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au +sein du +christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu +théologien que +possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la +divinité; les +croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases +divines, dont le premier germe se laissait déjà +entrevoir, étaient des +croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait +selon la +tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas +entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui +restaient en +dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en +tenaient à la +simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue +à celui que le +christianisme orthodoxe a déféré à +l'Église n'existait alors. Ce n'est +qu'à partir du III<sup>e</sup> siècle, quand le +christianisme est +tombé entre les +mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de +métaphysique, +que commence cette fièvre de définitions, qui fait de +l'histoire de +l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait +aussi chez +les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque +toutes les +questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces +luttes, +dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il +n'y a pas un +seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir +la loi, parce +que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le +bonheur, +voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole +théorique. Un disciple +de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu +devenir +l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste +très-exercé.</p> +<p>Les règnes des derniers Asmonéens et celui +d'Hérode virent l'exaltation +grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue +de +mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et +passait +en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins +pour la +terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail +étrange qui +s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres +spectacles, n'a +nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de +l'Orient. Les +âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux +avisées. Le tendre et +clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho +secret, au second +Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de +palingénésie +universelle<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a + href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>. Ces rêves +étaient ordinaires et formaient comme un +genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La +formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; +la +grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de +sensibilité +mélancolique qu'éprouvent les âmes après les +longues périodes de +révolution, faisaient naître de toute part des +espérances illimitées.</p> +<p>En Judée, l'attente était à son comble. De +saintes personnes, parmi +lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende +fait tenir Jésus +dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme +prophétesse<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a + href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, +passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il +plût à +Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des +espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, +l'approche de +quelque chose d'inconnu.</p> +<p>Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette +alternative de +déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse +refoulées par +une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur +interprète dans l'homme +incomparable auquel la conscience universelle a décerné +le titre de Fils +de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la +religion un +pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais +être +comparé.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a + href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Je rappelle +que ce mot désigne simplement ici les peuples +qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle +sémitiques. Une +telle désignation est tout à fait défectueuse; +mais c'est un de ces +mots, comme «architecture gothique,» «chiffres +arabes,» qu'il faut +conserver pour s'entendre, même après qu'on a +démontré l'erreur qu'ils +impliquent.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a + href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> I Sam., X, +25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a + href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Isaïe, +II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX +et suiv.; Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la +seconde +partie du livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas +d'Isaïe.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a + href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Is., LII, +13 et suiv., et LIII entier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a + href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Ruth, I, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a + href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Esther, IX, +27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a + href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Matth., +XXIII, 15; Josèphe, <i>Vita</i>, 23; <i>B. J</i>., II, xvii, +10; VII, iii, 3; <i>Ant</i>., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; +Juv., XIV, +96 et suiv.; Tacite, <i>Ann</i>., II, 85; <i>Hist.,</i> V, 5; Dion +Cassius, +XXXVII, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a + href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Mischna, <i>Schebiit</i>, +X, 9; Talmud de Babylone, <i>Niddah, </i> +fol. 13 <i>b, Jebamoth</i>, 47 <i>b; Kidduschin</i>, 70 <i>b</i>; +Midrasch, <i>Jalkut +Ruth,</i> fol. 163 <i>d</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a + href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Lettre +apocryphe de Baruch, dans Fabricius, <i>Cad. pseud. +V.T.</i> II, 147 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a + href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> II<sup>e</sup> +livre +des Macchabées, ch. VII, et le <i>De Maccaboeis</i>, +attribué à Josèphe. Cf. Epître aux +Hébreux, xi, 33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a + href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> III livre +(apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., +<i>Contra Apionem</i>, II,5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a + href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> VII, 13 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a + href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Vendidad</i>; +XIX, 48, 49; <i>Minokhired</i>, passage publié dans +la <i>Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft</i>, +I, 263; +<i>Boundehesch</i> XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les +textes +zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements +entre les croyances juives et persanes.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a + href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Egl. IV. Le +<i>Cumæum carmen</i> (v. 4) était une sorte +d'apocalypse sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire +familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et <i>Carmina +sibyllina</i>, +III, 97-817. Cf. Tac., <i>Hist.</i>, V, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a + href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Luc, II, 25 +et suiv.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a></h2> +<h2>ENFANCE ET JEUNESSE DE +JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.</h2> +<p>Jésus naquit à +Nazareth<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a + href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, petite ville de +Galilée, qui n'eut avant +lui aucune célébrité<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. +Toute sa vie il fut désigné du nom de +«Nazaréen<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a + href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>,» et ce +n'est que par un détour assez embarrassé<a + name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a + href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a> +qu'on réussit, dans sa légende, à le faire +naître à Bethléhem. Nous +verrons plus tard<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a + href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a> le motif de cette +supposition, et comment elle +était la conséquence obligée du rôle +messianique prêté à Jésus<a + name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a + href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. On +ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le +règne +d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années +avant +l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater +du jour où il +naquit<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a + href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> +<p>Le nom de <i>Jésus</i>, qui lui fut donné, est une +altération de <i>Josué</i>. +C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus +lard +des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur<a + name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a + href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Peut-être +lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce +propos. Il est +ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom +donné sans +arrière-pensée à un enfant a été +l'occasion. Les natures ardentes ne se +résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les +concerne. Tout pour +elle a été réglé par Dieu, et elles voient +un signe de la volonté +supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.</p> +<p>La population de Galilée était fort +mêlée, comme le nom même du +pays<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a + href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> l'indiquait. Cette +province comptait parmi ses habitants, au +temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, +Syriens, Arabes et +même Grecs<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a + href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>). Les conversions +au judaïsme n'étaient point rares dans +ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici +aucune +question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de +celui qui a le plus contribué à effacer dans +l'humanité les distinctions +de sang.</p> +<p>Il sortit des rangs du peuple<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. +Son père Joseph et sa mère Marie +étaient des gens de médiocre condition, des artisans +vivant de leur +travail<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a + href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, dans cet +état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance +ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans +de telles contrées, en +écartant le besoin de confortable, rend le privilège du +riche presque +inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre +côté, le manque total de goût pour les arts et pour +ce qui contribue à +l'élégance de la vie matérielle, donne à la +maison de celui qui ne +manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose +de sordide et +de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de +Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être +pas beaucoup de ce +qu'elle est aujourd'hui<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a + href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>. Les rues +où il joua enfant, nous les +voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui +séparent +les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à +ces +pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant +à la fois d'établi, +de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une +natte, +quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un +coffre peint.</p> +<p>La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, +était assez +nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs<a + name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a + href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, dont il semble +avoir été l'aîné<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. +Tous sont restés obscurs; car il paraît que les +quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et +parmi lesquels +un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance +dans les +premières années <a name="page_88"></a>du +développement du +christianisme, étaient ses cousins +germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie<a + name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a + href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>, qui +épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux +noms paraissent désigner +une même personne<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a + href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>), et fut +mère de plusieurs fils, qui jouèrent un +rôle considérable parmi les premiers disciples de +Jésus. Ces cousins +germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant +que ses vrais frères +lui faisaient de l'opposition<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, +prirent le titre de «frères du +Seigneur<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a + href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.» Les vrais +frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi +que leur mère, qu'après sa mort<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. +Même alors ils ne paraissent pas +avoir égalé en considération leurs cousins, dont +la conversion avait été +plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu +plus d'originalité. +Leur nom était inconnu, à tel point que quand +l'évangéliste met dans la +bouche des gens de Nazareth l'énumération des +frères selon la nature, ce +sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent +à lui tout d'abord.</p> +<p>Ses sœurs se marièrent à Nazareth<a + name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a + href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, et il y passa les +années de sa +première jeunesse. Nazareth était une petite ville, +située dans un pli +de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme +au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois +à +quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié<a + name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a + href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>. Le +froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme +à +cette époque toutes les bourgades juives, était un amas +de cases bâties +sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre +qu'offrent les +villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce +qu'il semble, ne +différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans +élégance +extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les +parties les plus +riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, +ne laissent +pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont +charmants, et +nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de +l'absolu +bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un +délicieux séjour, le +seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se +sente un peu soulagée +du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans +égale. La +population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. +Antonin Martyr, à la fin du VI<sup>e</sup> siècle, fait +un tableau +enchanteur de la +fertilité des environs, qu'il compare au paradis<a + name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a + href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>. Quelques +vallées +du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. +La fontaine, +où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la +petite ville est +détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau +trouble. Mais +la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette +beauté qui était +déjà remarquée au VI<sup>e</sup> siècle et +où +l'on voyait un don de la Vierge +Marie<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a + href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>, s'est +conservée d'une manière frappante. C'est le type +syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que +Marie n'ait +été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, +l'urne sur l'épaule, +dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia +Martyr +remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les +chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui +encore, les haines +religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.</p> +<p>L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque +peu et que +l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle +qui domine les +plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se +déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une +pointe abrupte +qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double +sommet +qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux +saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit +groupe +pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de +Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que +l'antiquité comparait à un sein. Par une +dépression entre la montagne de +Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les +hautes +plaines de la Pérée, qui forment du côté de +l'est une ligne continue. Au +nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent +Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de +Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle +enchanté, berceau du +royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des +années. Sa vie même +sortit peu des limites familières à son enfance. Car au +delà, du côté du +nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, +Césarée de +Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, +et du +côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes +déjà moins riantes de +la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par +un vent brûlant +d'abstraction et de mort.</p> +<p>Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé +à une notion meilleure de +ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par +d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins +où +s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur +cette hauteur de +Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point +d'apparition du +christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait +s'élever +la grande église où tous les chrétiens pourraient +prier. Là aussi, sur +cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de +Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de +leur vallée, le +philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour +contempler +le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se +rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers +d'innombrables +défaillances et nonobstant l'universelle vanité.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a + href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Matth., +XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, +45-46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a + href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Elle n'est +nommée ni dans les écrits de l'Ancien +Testament, ni dans Josèphe, ni dans le Talmud.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a + href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Marc, I, +24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; <i>Act</i>. II, +22; III, 6. De là le nom de <i>Nazaréens</i>, longtemps +appliqué aux +chrétiens, et qui les désigne encore dans tous les pays +musulmans.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a + href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Le +recensement opéré par Quirinius, auquel la légende +rattache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au +moins dix ans à +l'année où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait +né. Les deux +évangélistes, en effet, font naître Jésus +sous le règne d'Hérode +(Matth., II, I, 49, 22; Luc, I, 5). Or, le recensement de Quirinius +n'eut lieu qu'après la déposition +d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans +après la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium +(Josèphe, <i>Ant</i>., +XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). L'inscription par laquelle on +prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux +recensements est +reconnue pour fausse (V. Orelli, <i>Inscr. lat</i>., nº 623, et +le supplément +de Henzen, à ce numéro; Borghesi, <i>Fastes consulaires</i> +[encore inédits], +à année 742). Le recensement en tout cas ne se serait +appliqué qu'aux +parties réduites en province romaine, et non aux +tétrarchies. Les textes +par lesquels on cherche à prouver que quelques-unes des +opérations de +statistique et de cadastre ordonnées par Auguste durent +s'étendre au +domaine des Hérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait +dire, ou +sont d'auteurs chrétiens, qui ont emprunté cette +donnée à l'Évangile de +Luc. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de +Jésus à Bethléhem n'a rien d'historique, c'est le +motif qu'on lui +attribue. Jésus n'était pas de la famille de David (v. +ci-dessous, p. +<a href="#page_237">237-238</a>), et, en eût-il +été, on ne concevrait pas +encore que ses parents +eussent été forcés, pour une opération +purement cadastrale et +financière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs +ancêtres étaient +sortis depuis mille ans. En leur imposant une telle obligation, +l'autorité romaine aurait sanctionné des +prétentions pour elle pleines +de menaces.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a + href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> <a + href="#CHAPITRE_XIV">Ch. XIV</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a + href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Matth., +II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de +ce récit dans Marc, et les deux passages parallèles, +Matth, XIII, 54, et +Marc, VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de +Jésus, prouvent +qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a +fourni le +canevas narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. +C'est +devant des objections souvent répétées qu'on aura +ajouté, en tête de +l'évangile de Matthieu, des réserves dont la +contradiction avec le reste +du texte n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru +obligé de +corriger les endroits qui avaient d'abord été +écrits à un tout autre +point de vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec +réflexion, a +employé, pour être conséquent, une expression plus +adoucie. Quant à +Jean, il ne sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, +Jésus est +simplement «de Nazareth» ou «Galiléen,» +dans deux circonstances où il +eût été de la plus haute importance de rappeler sa +naissance à Bethléhem +(I, 45-46; VII, 41-42).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a + href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> On sait +que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a +été fait au VI<sup>e</sup> siècle par Denys le +Petit. Ce +calcul implique certaines +données purement hypothétiques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a + href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Matth., +I, 21; Luc, I, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a + href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Gelil +haggoyim</i>, «cercle des Gentils.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a + href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Strabon, +XVI, II, 35; Jos., <i>Vita</i>, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a + href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> On +expliquera plus tard (<a href="#CHAPITRE_XIV">ch. XIV</a>), l'origine +des +généalogies destinées à le rattacher +à la race de David. Les Ébionira +les supprimaient (Epiph., <i>Adv. hær</i>., XXX, 14).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a + href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Matth., +XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a + href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> L'aspect +grossier des ruines qui couvrent la Palestine +prouve que les villes qui ne furent pas reconstruites à la +manière +romaine étaient fort mal bâties. Quant à la forme +des maisons, elle est, +en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le +climat qu'elle +n'a jamais dû changer.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a + href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Matth., +XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, +31 et suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; +<i>Act.</i> I,<i> 14</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a + href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Matth., +I, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a + href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Ces deux +sœurs portant le même nom sont un fait +singulier. Il y a là probablement quelque inexactitude, venant +de +l'habitude de donner presque indistinctement aux +Galiléénnes le nom de +Marie.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a + href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Ils ne +sont pas étymologiquement identiques. +<span title="Alphaios" lang="el">Αλφαιος</span> est la transcription du +nom syro-chaldaïque <i>Halphaï</i>; +<span title="Klôpas" lang="el">Κλωπας</span> ou <span title="Kleopas" + lang="el">Κλεοπας</span> est une forme écourtée +de <span title="Kleopatros" lang="el">Κλεοπατρος</span>. Mais il +pouvait y avoir substitution artificielle de l'un +à +l'autre, de même que les Joseph se faisaient appeler +«Hégésippe», les +Eliakim «Alcimus», etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a + href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Jean, +VII, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a + href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En +effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., +XIII, 55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de +Jésus: Jacob, Joseph +ou José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu +près comme fils de Marie +et de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; <i>Gal</i>., +I, 19; <i>Epist. +Jac.</i>, I, 1; <i>Epist. Judæ</i>, 4; Euseb., <i>Chron.</i> ad +ann. R. DCCCX; <i>Hist. +eccl</i>., III, 11, 32; <i>Constit. Apost</i>., VII, 46). +L'hypothèse que nous +proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on +trouve à supposer deux +sœurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, +et à +admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de +Jérusalem, +qualifiés de «frères du Seigneur,» aient +été de vrais frères de Jésus, +qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se +seraient convertis. +L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de +Cléophas «frères du +Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage <i>Matth.</i>, +XIII, +55—<i>Marc</i>, VI, 3, à la place des noms des vrais +frères, restés toujours +obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des +personnages +appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par +exemple, est si différent +de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se +dessiner dans +Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du +Seigneur» constitua +évidemment, dans l'Église primitive, une espèce +d'ordre parallèle à +celui des apôtres. Voir surtout I <i>Cor.</i>, IX, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a + href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Act.</i>, +I, 45.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a + href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Marc, +VI, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a + href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Selon +Josèphe <i>(B. J</i>. III, iii, 2), le plus petit bourg +de Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là +probablement de +l'exagération.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a + href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Itiner</i>., +§ 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a + href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Antonin +Martyr, endroit cité.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h2> +<h2>ÉDUCATION DE +JÉSUS.</h2> +<p>Cette nature à la +fois riante et grandiose fut toute l'éducation de +Jésus. Il apprit à lire et à écrire<a + name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a + href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, sans doute selon +la méthode de +l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un +livre qu'il +répète en cadence avec ses petits camarades, +jusqu'à ce qu'il le sache +par cœur<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a + href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Il est douteux +pourtant qu'il comprît bien les écrits +hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font +citer +d'après des traductions en langue araméenne<a + name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a + href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>; ses principes +d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par +ceux de ses +disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors +et qui +font l'esprit des <i>Targums</i> et des <i>Midraschim</i><a + name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a + href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> +<p>Le maître d'école dans les petites villes juives +était le <i>hazzan</i> ou +lecteur des synagogues<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a + href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>. Jésus +fréquenta peu les écoles plus +relevées des scribes ou <i>soferim</i> (Nazareth n'en avait +peut-être pas), +et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les +droits du savoir<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a + href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Ce serait une +grande erreur cependant de +s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. +L'éducation +scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de +la +valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en +sont +dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni +en général dans la +bonne antiquité. L'état de grossièreté +où reste, chez nous, par suite de +notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas +été aux écoles +est inconnu dans ces sociétés, où la culture +morale et surtout l'esprit +général du temps se transmettent par le contact +perpétuel des hommes. +L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins +très-distingué; +car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, +de la rencontre +des gens bien élevés, naît un grand mouvement +intellectuel et même +littéraire. La délicatesse des manières et la +finesse de l'esprit n'ont +rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce +sont +les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants +et mal élevés. +Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne +l'homme à un +rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la +grande +originalité.</p> +<p>Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue +était peu +répandue en Judée hors des classes qui participaient au +gouvernement et +des villes habitées par les païens, comme +Césarée<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a + href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>. L'idiome propre +de Jésus était le dialecte syriaque mêlé +d'hébreu qu'on parlait alors en +Palestine<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a + href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>. A plus forte +raison n'eut-il aucune connaissance de la +culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs +palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction +«celui qui +élève des porcs et celui qui apprend à son fils la +science +grecque<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a + href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.» En tout +cas elle n'avait pas pénétré dans les petites +villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il +est vrai, +quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture +hellénique. Sans parler +de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour +amalgamer l'hellénisme +et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents +ans, un juif, +Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un +des hommes les +plus distingués, les plus instruits, les plus +considérés de son siècle. +Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif +complétement +hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; +Josèphe déclare +avoir été parmi ses contemporains une exception<a + name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a + href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, et toute +l'école +schismatique d'Égypte s'était détachée de +Jérusalem à tel point qu'on +n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition +juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le +grec était +très-peu étudié, que les études grecques +étaient considérées comme +dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes +tout au plus +pour les femmes en guise de parure<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. +L'étude seule de la Loi passait +pour libérale et digne d'un homme sérieux<a + name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a + href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Interrogé +sur le moment +où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse +grecque,» un savant +rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni +la nuit, +puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit<a + name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a + href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.»</p> +<p>Ni directement ni indirectement, aucun élément de +culture hellénique ne +parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du +judaïsme, son +esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours +une culture +étendue et variée. Dans le sein même du +judaïsme, il resta étranger à +beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, +l'ascétisme +des Esséniens ou Thérapeutes<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, +de l'autre, les beaux essais de +philosophie religieuse tentés par l'école juive +d'Alexandrie, et dont +Philon, son contemporain, était l'ingénieux +interprète, lui furent +inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et +Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de +repos en +Dieu<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a + href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, qui font comme un +écho entre l'Évangile et les écrits de +l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les +besoins du temps inspiraient à tous les esprits +élevés.</p> +<p>Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique +bizarre +qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt +constituer le Talmud. +Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en +Galilée, il ne les +fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique +niaise, +elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer +cependant que les +principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans +avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les +siens +beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement +supportée, par la +douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux +hypocrites +et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus<a + name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a + href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>, s'il est permis +de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute +originalité.</p> +<p>La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup +plus +d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties +principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les +Prophètes, tels +que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste +exégèse allégorique +s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce +qui n'y est +pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui +représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les +utopies, les +lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois +piétistes, était +devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un +thème +inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux +prophètes et aux +psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un +peu mystérieux +de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance +le +type de celui qui devait réaliser les espérances de la +nation. Jésus +partageait le goût de tout le monde pour ces +interprétations +allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui +échappait aux +puérils exégètes de Jérusalem, se +révélait pleinement à son beau génie. +La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il +crut +pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se +trouva +dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils +restèrent toute sa +vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en +particulier et +son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants +rêves +d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives +entremêlées de +tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il +lut aussi sans +doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces +écrits +assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité +qu'on +n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se +couvraient du nom de +prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; +c'est +le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté +du temps +d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien +sage<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a + href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, était le +résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur, +vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la +première +fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des +empires +qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. +Jésus fut +pénétré de bonne heure de ces hautes +espérances. Peut-être lut-il aussi +les livres d'Hénoch, alors révérés à +l'égal des livres saints<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, +et +les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si +grand +mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie +avec ses +gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur +les +autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier +de son imagination, et comme ces révolutions étaient +censées prochaines, +qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, +l'ordre +surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout +d'abord +parfaitement naturel et simple.</p> +<p>Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état +général du monde, c'est ce qui +résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. +La terre +lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la +guerre; il semble +ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de +société qu'inaugurait +son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la +puissance romaine; le nom +de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit +bâtir, en Galilée ou aux +environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, +Gésarée, ouvrages pompeux des +Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, +à prouver +leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement +envers +les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du +sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à +désigner de misérables +hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, +œuvre d'Hérode +le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a +été +apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y +avait plus qu'à +monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en +Judée par +chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même +diamètre, +ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà +ce qu'il appelait +«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe +de commande, +cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il +aimait, +c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus +de cabanes, d'aires et +de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de +figuiers, +d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des +rois lui +apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits<a + name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a + href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Les +charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand +il met +en scène les rois et les puissants<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, +prouvent qu'il ne conçut +jamais la société aristocratique que comme un jeune +villageois qui voit +le monde à travers le prisme de sa naïveté.</p> +<p>Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée +par la science grecque, +base de toute philosophie et que la science moderne a hautement +confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la +naïve croyance +des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. +Près d'un siècle +avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon +admirable l'inflexibilité +du régime général de la nature. La négation +du miracle, cette idée que +tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention +personnelle +d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit +commun dans les +grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la +science grecque. +Peut-être même Babylone et la Perse n'y +étaient-elles pas étrangères. +Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né +à une époque où le principe +de la science positive était déjà proclamé, +il vécut en plein +surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient +été plus possédés de la +soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre +intellectuel, et qui avait reçu une éducation +très-complète, ne possède +qu'une science chimérique et de mauvais aloi.</p> +<p>Jésus ne différait en rien sur ce point de ses +compatriotes. Il croyait +au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal<a + name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a + href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, et il +s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses +étaient +l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. +Le +merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était +l'état normal. +La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, +n'apparaît que le jour +où naît la science expérimentale de la nature. +L'homme étranger à toute +idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des +nuages, +arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le +miracle rien +d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le +résultat de volontés libres de la divinité. Cet +état intellectuel fut +toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une +telle croyance +produisait des effets tout opposés à ceux où +arrivait le vulgaire. Chez +le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu +amenait une +crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, +elle tenait à +une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et +à une +croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles +erreurs qui furent +le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en +défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient +sur son +temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni +depuis.</p> +<p>De bonne heure, son caractère à part se +révéla. La légende se plaît à le +montrer dès son enfance en révolte contre +l'autorité paternelle et +sortant des voies communes pour suivre sa vocation<a + name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a + href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Il est sûr, +au +moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour +lui. Sa +famille ne semble pas l'avoir aimé<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>, +et, par moments, on le trouve +dur pour elle<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a + href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>. Jésus, +comme tous les hommes exclusivement +préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu +de compte des liens du sang. +Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures +reconnaissent: +«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en +étendant la main vers ses +disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, +voilà mon frère et ma +sœur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour +une +femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: +«Heureux le ventre qui t'a +porté et les seins que tu as sucés!»—«Heureux +plutôt, répondit-il<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>, +celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en +pratique!» Bientôt, +dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus +loin +encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de +l'homme, +le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de cœur que pour +l'idée +qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et +du vrai.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a + href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Jean, +VIII, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a + href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Testam. +des douze Patr</i>. Lévi, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a + href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Matth., +XXVII, 46; Marc, XV, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a + href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> +Traductions et commentaires juifs, de l'époque +talmudique.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a + href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Mischna, +<i>Schabbath</i> I, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a + href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Matth., +XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a + href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Mischna, +<i>Schekalim</i>, III, 2; Talmud de Jérusalem, +<i>Megilla</i>, halaca XI; <i>Sota</i>, VII, 1; Talmud de Babylone, <i>Baba +Kama</i>, +83 <i>a</i>; <i>Megilla</i>, 8 <i>b</i> et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a + href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Matth., +XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, +36; XV, 34. L'expression <span title="ê patrios phônê" lang="el">η +πατριος φωνη</span>, +dans les écrivains de +ce temps, désigne toujours le dialecte sémitique qu'on +parlait en +Palestine (II Macch., VII, 21, 27; XII, 37; <i>Actes</i>, XXI, 37, 40; +XXII, +2; XXVI, 14; Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; +<i>B. J</i>. +prooem. 1, V, VI, 3; V, IX, 2; VI, II, 1; <i>Contre Apion</i>, I, 9; <i>De +Macch</i>., 12, 16). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des +documents qui servirent de base aux Évangiles synoptiques ont +été écrits +en ce dialecte sémitique. Il en fut de même pour plusieurs +apocryphes +(IV<sup>e</sup> livre des Macch., XVI, ad calcem, etc.). Enfin, la +chrétienté +directement issue du premier mouvement galiléen +(Nazaréens, <i>Ébionim</i>, +etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le +Hauran, +parlait un dialecte sémitique (Eusèbe, <i>De situ et +nomin. loc. hebr</i>., +au mot <span title="Chôba" lang="el">Χωβα</span>; Epiph., <i>Adv. +hær</i>., XXIX, 7, +9; XXX, 3; S. +Jérôme, <i>In Matth</i>., XII, 13; <i>Dial. adv. Pelag</i>., +III, 2).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a + href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Mischna, +<i>Sanhedrin,</i> XI, 1; Talmud de Babylone, <i>Baba +Kama,</i> 82 <i>b</i> et 83 <i>a; Sota,</i> 49, <i>a</i> et <i>b; +Menachoth</i>, 64 <i>b</i>; Comp. +II Macch., IV, 10 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a + href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XX, XI, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a + href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Talmud +de Jérusalem, <i>Péah</i>, I, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a + href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Jos. <i>Ant</i>., +loc. cit.; Orig., <i>Contra Celsum</i>, II, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a + href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Talmud +de Jérusalem, <i>Péah</i>, I, 1; Talmud de Babylone, +<i>Menachoth</i>, 99 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a + href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Les <i>Thérapeutes</i> +de Philon sont une branche d'Esséniens. +Leur nom même paraît n'être qu'une traduction grecque +de celui des +<i>Esséniens</i> (<span title="Essaioi" lang="el">Εσσαιοι</span>, +<i>asaya</i>, +«médecins»). Cf. Philon, <i>De +Vila contempl</i>., init.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a + href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Voir +surtout les traités <i>Quis rerum divinarum hæres sit</i> +et <i>De Philanthropia</i> de Philon.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a + href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Pirké +Aboth</i>, ch. I et II; Talm. de Jérus., <i>Pesachim</i>, +VI, 1; Talm. de Bab., <i>Pesachim</i>, 66 <i>a</i>; <i>Schabbath</i>, +30 <i>b</i> et 31 <i>a</i>; +<i>Joma</i>, 35 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a + href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> La +légende de Daniel était déjà formée +au VII<sup>e</sup> siècle +avant J.-C. (Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). +C'est pour les +besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la +captivité de +Babylone.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a + href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> <i>Epist. +Judæ</i>, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; <i>Testam. +des douze Patr</i>., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; +Zab. 3; Dan, 5; +Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une +partie intégrante de +la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version +éthiopienne, il est composé de pièces de +différentes dates, dont les +plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces +pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. +Comparez les ch. +XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a + href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Matth., +XI, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a + href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Voir, +par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a + href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Matth., +VI, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a + href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Luc, II, +42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins +de pareilles histoires poussées au grotesque.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a + href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Matth., +XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. +Voyez ci-dessous, p. 153, note 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a + href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Matth., +XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, +4; Évang. selon les Hébreux, dans saint +Jérôme, <i>Dial. adv. Pelag</i>., +III, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a + href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Luc, XI, +27 et suiv.</p> +</div> +</div> +<hr style="width: 65%;"/> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h2> +<h2>ORDRE D'IDÉES AU SEIN +DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.</h2> +<p>Comme la terre refroidie ne +permet plus de comprendre les phénomènes de +la création primitive, parce que le feu qui la +pénétrait s'est éteint; +ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque +chose +d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides +procédés +d'induction aux révolutions des époques créatrices +qui ont décidé du +sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces +moments où la partie de la +vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de +l'activité humaine +est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, +entraîne la mort; car de +tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures +préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. +Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques +héroïques de +l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons +et les +méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit +tels, +forment des armées opposées. On arrive par +l'échafaud à l'apothéose; les +caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme +des types +éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la +Révolution +française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui +où se +forma Jésus à développer ces forces cachées +que l'humanité tient comme +en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de +fièvre et de +péril.</p> +<p>Si le gouvernement du monde +était un problème spéculatif, et que le plus +grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour +dire à ses semblables +ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que +sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on +appelle des +religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte +Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas +été des +métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti +de la pensée +pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout +politiques et +moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu +philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas +été des +spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant +l'action +à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont +dominé +l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un +théologien, un philosophe +ayant un système plus ou moins bien composé. Pour +être disciple de +Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer +aucune +profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher +à lui, +l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement +en +lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre +lequel le +christianisme alla heurter dès le III<sup>e</sup> siècle, +ne fut +nullement posé par +le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une +résolution +personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité +toute autre volonté +créée, dirige encore à l'heure qu'il est les +destinées de l'humanité.</p> +<p>Le peuple juif a eu +l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au +moyen âge, d'être toujours dans une situation +très-tendue. Voilà +pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce +long +période, semblent écrire sous l'action d'une +fièvre intense, qui les met +sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa +moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de +l'avenir et de +sa destinée avec un courage plus désespéré, +plus décidé à se porter aux +extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de +celui de leur petite +race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une +théorie générale de la marche de notre +espèce. La Grèce, toujours +renfermée en elle-même, et uniquement attentive à +ses querelles de +petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant +l'époque +romaine, on chercherait vainement chez elle un système +général de +philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, +au +contraire, grâce à une espèce de sens +prophétique qui rend par moments +le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes +de l'avenir, a +fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu +de cet +esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, +conçut +l'histoire du monde comme une série d'évolutions, +à chacune desquelles +préside un prophète. Chaque prophète a son <i>hazar</i>, +ou règne de mille +ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux +millions de +siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se +compose la trame des +événements qui préparent le règne d'Ormuzd. +A la fin des temps, quand le +cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis +définitif. Les +hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y +aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. +Mais cet avénement sera précédé de +terribles calamités. Dahak (le Satan +de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le +monde. +Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer +le grand +avénement<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a + href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. Ces idées +couraient le monde et pénétraient jusqu'à +Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes +prophétiques, dont les +idées fondamentales étaient la division de l'histoire de +l'humanité en +périodes, la succession des dieux répondant à ces +périodes, un complet +renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or<a + name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a + href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Le +livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres +sibyllins<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a + href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>, sont l'expression +juive de la même théorie. Certes il +s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne +furent +d'abord embrassées que par quelques personnes à +l'imagination vive et +portées vers les doctrines étrangères. L'auteur +étroit et sec du livre +d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le +dédaigner et lui +vouloir du mal<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a + href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>. +L'épicurien désabusé qui a écrit +l'Ecclésiaste +pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de +travailler pour +ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le +dernier mot de la +sagesse est de placer son bien à fonds perdu<a + name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a + href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Mais les grandes +choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec +ses +énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, +cruel, étroit, subtil, sophiste, +le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement +d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. +L'opposition fait +toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont +ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire +d'Athènes, qui n'a pas +jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs +modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a +été la +gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.</p> +<p>Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le +peuple juif, et le +rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. +Étrangère à la théorie des +récompenses individuelles, que la Grèce a répandue +sous le nom +d'immortalité de l'âme, la Judée avait +concentré sur son avenir national +toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les +promesses +divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère +réalité qui, à partir +du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le +royaume du +monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se +rejeta +sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les +volte-faces +les plus étranges. Avant la captivité, quand tout +l'avenir terrestre de +la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du +nord, on rêva +la restauration de la maison de David, la réconciliation des +deux +fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de +Jéhovah +sur les cultes idolâtres. A l'époque de la +captivité, un poëte plein +d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les +peuples et +les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si +douces, +qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût +pénétré à une +distance de six siècles<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>.</p> +<p>La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce +qu'on avait +espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les +adorateurs de Jéhovah se +crurent frères. La Perse était arrivée, en +bannissant les <i>dévas</i> +multiples et en les transformant en démons (<i>divs</i>), +à tirer des +vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte +de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des +enseignements de +l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions +d'Osée et +d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides<a + name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a + href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>, et, sous +Xerxès +(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais +l'entrée +triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en +Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le +Messie +comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement +complet, une révolution prenant le globe à ses racines et +l'ébranlant de +fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance +qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et +la vue de ses +humiliations<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a + href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p> +<p>Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe +l'homme en +deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, +pendant que +le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et +d'énergique +protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle +doctrine, +sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les +traditions de +l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment +aucune trace de +rémunérations ou de peines futures. Tandis que +l'idée de la solidarité +de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas +à une stricte +rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour +l'homme pieux +qui tombait à une époque d'impiété; il +subissait comme les autres les +malheurs publics, suite de l'impiété +générale. Cette doctrine, léguée +par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour +à +d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, +elle était fort +ébranlée; les vieillards de Théman qui la +professaient étaient des +hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour +les combattre, +ose émettre dès son premier mot cette pensée +essentiellement +révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards<a + name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a + href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>! Avec +les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux +principe thémanite et mosaïste devenait plus +intolérable encore<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>. +Jamais Israël n'avait été plus fidèle +à la Loi, et pourtant on avait +subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un +rhéteur, +habitué à répéter de vieilles phrases +dénuées de sens, pour oser +prétendre que ces malheurs venaient des +infidélités du peuple<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>. +Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques +Macchabées, +cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera +éternellement, les +abandonnera à la pourriture de la fosse<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>? +Un sadducéen incrédule et +mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle +conséquence; un +sage consommé, tel qu'Antigone de Soco<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>, +pouvait bien soutenir qu'il +ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la +récompense, +qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation +ne +pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de +l'immortalité philosophique, se représentèrent les +justes vivant dans la +mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des +hommes, jugeant +l'impie qui les a persécutés<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. +«Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils +sont connus de Dieu<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a + href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>,» +voilà leur récompense. D'autres, les +Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection<a + name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a + href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Les +justes revivront pour participer au règne messianique. <a + name="page_54"></a>Ils +revivront +dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les +juges; +ils assisteront au triomphe de leurs idées et à +l'humiliation de leurs +ennemis.</p> +<p>On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout +à fait +indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y +croyait pas, +était, en réalité, fidèle à la +vieille doctrine juive; c'était le +pharisien, partisan de la résurrection, qui était le +novateur. Mais en +religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui +marche, c'est lui qui tire les conséquences. La +résurrection, idée +totalement différente de l'immortalité de l'âme, +sortait d'ailleurs +très-naturellement des doctrines antérieures et de la +situation du +peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques +éléments<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a + href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>. +En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la +doctrine +d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces +théories +apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le +sanhédrin +orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), +couraient dans +toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du +monde +juif une fermentation extrême. <a name="page_55"></a>L'absence +totale de rigueur +dogmatique +faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être +admises à la +fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste +devait attendre +la résurrection<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a + href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>; tantôt il +était reçu dès le moment de sa mort dans +le sein d'Abraham<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a + href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Tantôt la +résurrection était générale<a + name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a + href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, +tantôt réservée aux seuls fidèles<a + name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a + href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Tantôt elle +supposait une terre +renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle +impliquait un +anéantissement préalable de l'univers.</p> +<p>Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la +brûlante atmosphère que +créaient en Palestine les idées que nous venons +d'exposer. Ces idées ne +s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient +dans l'air, et son âme +en fut de bonne heure pénétrée. Nos +hésitations, nos doutes ne +l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où +nul +homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa +destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis +vingt fois sans un +doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos +tristesses, qui nous fait +rechercher avec âpreté un intérêt +d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa +qu'à son œuvre, à sa race, a l'humanité. Ces +montagnes, cette mer, ce +ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non +la +vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur +son sort, mais +le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un +ciel nouveau.</p> +<p>Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux +événements politiques de +son temps, et il en était probablement mal informé. La +dynastie des +Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il +ne la connut +sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers +l'année même où il +naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui +devaient +forcer la postérité la plus malveillante d'associer son +nom à celui de +Salomon, et néanmoins une œuvre inachevée, impossible +à continuer. +Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes +religieuses, cet +astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la +raison, +dénués de moralité, au milieu de fanatiques +passionnés. Mais son idée +d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût +pas été un +anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, +aurait échoué, comme +le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés +venant du +caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que +des +lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la +domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la +Galilée et de +la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa +vie, était un prince +paresseux et nul<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a + href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>, favori et +adulateur de Tibère<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>, +trop souvent +égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme +Hérodiade<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a + href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>. +Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, +sur les terres +duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un +beaucoup meilleur +souverain<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a + href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. Quant à +Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne +put +le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et +sans +caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste<a + name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a + href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>. La +dernière +trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. +Réunie à la +Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte +d'annexe de la province +de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, +personnage +consulaire fort connu<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a + href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>, était +légat impérial. Une série de +procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au +légat +impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, +Valérius +Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y +succèdent<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a + href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>, sans cesse +occupés à éteindre le volcan qui faisait +éruption sous leurs pieds.</p> +<p>De continuelles séditions excitées par les +zélateurs du mosaïsme ne +cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter +Jérusalem<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a + href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. La +mort des séditieux était assurée; mais la mort, +quand il s'agissait de +l'intégrité de la Loi, était recherchée +avec avidité. Renverser les +aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les +Hérodes, et où les +règlements mosaïques n'étaient pas toujours +respectés<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a + href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>, s'insurger +contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, +et dont les +inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie<a + name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a + href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>, étaient de +perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce +degré +d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de +Sariphée, +Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort +célèbres, +formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre +établi, qui +se continua après leur supplice<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>. +Les Samaritains étaient agités de +mouvements du même genre<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>. +Il semble que la Loi n'eût jamais compté +plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait +déjà celui qui, de +la pleine autorité de son génie et de sa grande +âme, allait l'abroger. +Les «Zélotes» (<i>Kenaïm</i>) ou +«Sicaires,» assassins pieux, qui +s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux +à la Loi, +commençaient à paraître<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a>. +Des représentants d'un tout autre esprit, +des thaumaturges, considérés comme des espèces de +personnes divines, +trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le +siècle +éprouvait de surnaturel et de divin<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p> +<p>Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut +celui de +Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions +auxquelles +étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, +le cens était la +plus impopulaire<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a + href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>. Cette mesure, qui +étonne toujours les peuples peu +habitués aux charges des grandes administrations centrales, +était +particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous +David, nous voyons un +recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces +des +prophètes<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a + href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. Le cens, en +effet, était la base de l'impôt; or l'impôt, +dans les idées de la pure théocratie, était +presque une impiété. Dieu +étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, +payer la dîme à un +souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place +de Dieu. +Complètement étrangère à l'idée de +l'État, la théocratie juive ne +faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la +négation de la +société civile et de tout gouvernement. L'argent des +caisses publiques +passait pour de l'argent volé<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>. +Le recensement ordonné par Quirinius +(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment +ces idées et causa une +grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du +nord. Un +certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de +Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en +niant la légitimité +de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt +à une révolte +ouverte<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a + href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>. Les maximes +fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit +appeler personne «maître,» ce titre appartenant +à Dieu seul, et que la +liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien +d'autres +principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas +compromettre ses +coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne +comprendrait +pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui +donnât une +place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le +fondateur d'une quatrième école, parallèle +à celles des Pharisiens, des +Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le +chef d'une secte +galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui +aboutit à un mouvement +politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du +Gaulonite; mais +l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de +Menahem, +fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, +on la retrouve +fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les +Romains<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a + href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>. +Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la +révolution juive d'une façon +si différente de la sienne; il connut en tout cas son +école, et ce fut +probablement par réaction contre son erreur qu'il +prononça l'axiome sur +le denier de César. Le sage Jésus, éloigné +de toute sédition, profita de +la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre +délivrance.</p> +<p>La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, +où s'agitaient en +ébullition les éléments les plus divers<a + name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a + href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>. Un mépris +extraordinaire +de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut +la +conséquence de ces agitations<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>. +L'expérience ne compte pour rien +dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers +temps de +l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des +inspirés, +qui se déclaraient invulnérables et envoyés de +Dieu pour chasser les +infidèles; l'année suivante, leur mort était +oubliée, et leur successeur +ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un +côté, la domination +romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de +liberté. Ces +grandes dominations brutales, terribles dans la répression, +n'étaient +pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme +à +garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles +croyaient +devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas +que Jésus ait +été une seule fois gêné par la police. Une +telle liberté, et par-dessus +tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins +resserrée dans +les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à +cette contrée une +vraie supériorité sur Jérusalem. La +révolution, ou en d'autres termes le +messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait +à la +veille de voir apparaître la grande rénovation; +l'Écriture torturée en +des sens divers servait d'aliment aux plus colossales +espérances. A +chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait +l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui +devait +apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'œuvre de Dieu.</p> +<p>De tout temps, cette division en deux parties opposées +d'intérêt et +d'esprit avait été pour la nation hébraïque +un principe de fécondité +dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes +destinées doit être +un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles +opposés. La +Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et +Athènes, les deux +antipodes pour un observateur superficiel, en réalité +sœurs rivales, +nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de +la Judée. Moins +brillant en un sens que le développement de Jérusalem, +celui du nord fut +en somme bien plus fécond; les œuvres les plus vivantes du +peuple juif +étaient toujours venues de là. Une absence +complète du sentiment de la +nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de +farouche, a +frappé toutes les œuvres purement hiérosolymites d'un +caractère +grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs +solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et +atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis +l'humanité. Le nord a donné au +monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la +passionnée Madeleine, +le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le +christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du +judaïsme +obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le +Talmud, a traversé le +moyen âge et est venu jusqu'à nous.</p> +<p>Une nature ravissante contribuait à former cet esprit +beaucoup moins +austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le +dire, qui imprimait à +tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et +charmant. Le plus +triste pays du monde est peut-être la région voisine de +Jérusalem. La +Galilée, au contraire, était un pays très-vert, +très-ombragé, +très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des +chansons du +bien-aimé<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a + href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>. Pendant les deux +mois de mars et d'avril, la campagne +est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les +animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des +tourterelles +sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur +une herbe +sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque +se +mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, +dont +l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave, +dépouillant toute timidité, se laissent approcher de +très-près par +l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne +se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes +pensées. +Jésus semble les avoir particulièrement aimées. +Les actes les plus +importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; +c'est là +qu'il était le mieux inspiré<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>; +c'est là qu'il avait avec les anciens +prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux +de ses +disciples déjà transfiguré<a + name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a + href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p> +<p>Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme +appauvrissement +que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si +navrant, mais +où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore +l'abandon, la +douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de +Jésus, de bien-être et +de gaieté. Les Galiléens passaient pour +énergiques, braves et +laborieux<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a + href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Si l'on excepte +Tibériade, bâtie par Antipas en +l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain<a + name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a + href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>, la Galilée +n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins +fort peuplé, +couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art +dans +toutes ses parties<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a + href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>. Aux ruines qui +restent de son ancienne +splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour +l'art, peu +soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, +exclusivement +idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en +fruits; les +grosses fermes étaient ombragées de vignes et de +figuiers; les jardins +étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers<a + name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a + href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Le vin +était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs +recueillent +encore à Safed, et on en buvait beaucoup<a + name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a + href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>. Cette vie +contente et +facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais +matérialisme de notre +paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à +la pesante +gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves +éthérés, en une +sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. +Laissez +l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, +prêcher la pénitence, +tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. +Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant +que l'époux +est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la +fille des humbles de cœur, des hommes de bonne volonté?</p> +<p>Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte +une +délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la +courtisane et le +bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs +du royaume du ciel +comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la +Galilée a osé, ce +qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie +humaine par la +sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours +sans fonds +fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers +excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la +Galilée a créé à +l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car +derrière son +idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui +éclaire son +tableau est le soleil du royaume de Dieu.</p> +<p>Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. +Dès son enfance, il +fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les +fêtes<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a + href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Le +pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une +solennité pleine de +douceur. Des séries entières de psaumes étaient +consacrées à chanter le +bonheur de cheminer ainsi en famille<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>, +durant plusieurs jours, au +printemps, à travers les collines et les vallées, tous +ayant en +perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis +sacrés, +la joie pour des frères de demeurer ensemble<a + name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a + href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>. La route que +Jésus +suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit +aujourd'hui, par Ginsea et Sichem<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>. +De Sichem à Jérusalem elle est +fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de +Silo, de Béthel, +près desquels on passe, tient l'âme en éveil. <i>Ain-el-Haramié,</i> +la +dernière étape<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, +est un lieu mélancolique et charmant, et peu +d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y +établissant pour le +campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une +eau noire sort +des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. +C'est, je +crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux +suintantes, chantée comme une +des stations du chemin dans le délicieux psaume <a + name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a + href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>, et devenue, pour +le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la +vie. Le +lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle +attente, +aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte +et le +sommeil léger.</p> +<p>Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses +idées, et qui +étaient presque toujours des foyers de grande agitation, +mettaient Jésus +en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui +inspiraient déjà +une vive antipathie pour les défauts des représentants +officiels du +judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait +été pour lui une +autre école et qu'il y ait fait de longs séjours<a + name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a + href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. Mais le Dieu +qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était +tout au plus le Dieu de +Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. +Parfois c'était +Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère +Galilée, +et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes +collines et des +claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, +l'âme +joyeuse et le cantique des anges dans le cœur, attendaient le salut +d'Israël.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a + href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Yaçna</i>, +XIII, 24; Théopompe, dans Plut., <i>De Iside et +Osiride</i>, § 47; <i>Minokhired</i>, passage publié dans +la <i>Zeitschrift der +deutschen morgenlændischen Gesellschaft</i>, I, p. 263.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a + href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Virg., +Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; +Nigidius, cité par Servius, sur le v. 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a + href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Livre +III, 97-817.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a + href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> VI, 13; +VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les +parties apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a + href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Eccl., +I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, +17-18; VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a + href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> +Isaïe, LX, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a + href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Tout le +livre d'Esther respire un grand attachement à +cette dynastie.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a + href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Lettre +apocryphe de Baruch, dans Fabricius, <i>Cod. pseud. +V.T., II</i>, p. 147 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a + href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Job, +XXXIII, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a + href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Il est +cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, +s'y tient strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, +1-2; XLIV, 9). L'auteur de la <i>Sagesse</i> est d'un sentiment tout +opposé +(IV, I, texte grec).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a + href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> <i>Esth.</i> +XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch +(Fabricius, <i>Cod. pseud. V.T.</i> II, p. 147 et suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a + href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> <i>II +Macch.</i>, VII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a + href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Pirké +Aboth</i>, I, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a + href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Sagesse</i>, +ch. II-VI; <i>De rationis imperio</i>, attribué à +Josèphe, 8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de +ce +dernier traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de +rémunération personnelle. Le principal mobile des martyrs +est l'amour +pur de la Loi, l'avantage que leur mort procurera au peuple et la +gloire +qui s'attachera à leur nom. Comp. <i>Sagesse</i>, IV, 4 et +suiv.; <i>Eccli.,</i> +ch. XLIV et suiv.; Jos. <i>B.J.</i>, II, VIII, 10; III, VIII, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a + href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Sagesse</i>, +IV, I; <i>De rat. imp</i>., 16, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a + href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Il +Macch.</i>, VII, 9, 14; XII, 43-44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a + href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> +Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.—<i>Boundehesch, +</i> C. XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans +l'Avesta sont +fort douteuses.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a + href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Jean, +XI, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a + href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Luc, +XVI, 22. Cf. <i>De rationis imp</i>., 13, 16, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a + href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Dan., +XII, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a + href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> <i>Il +Macch.</i> VII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a + href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a + href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a + href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> <i>Ibid.,</i> +XVIII, VII, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a + href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> <i>Ibid.,</i> +XVIII, IV, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a + href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Ibid.,</i> +XVII, XII, 2, et <i>B.J.</i>, II, VII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a + href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Orelli, <i>Inscr. +lat</i>., n° 3693; Henzen, <i>Suppl.</i>, n° +7041; <i>Fasti prænestini,</i> au 6 mars et au 28 avril (dans le +<i>Corpus +inscr, lat., </i> I, 314, 317); Borghesi, <i>Fastes consulaires</i> +[encore +inédits], à l'année 742; R. Bergmann, <i>De +inscr. lat. ad P.S. Quirinium, +ut videtur, referenda</i> (Berlin, 1851). Cf. Tac., <i>Ann</i>., II, +30; III, +48; Strabon, XII, vi, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a + href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a + href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Jos., <i>Ant.</i> +les livres XVII et XVIII entiers, et <i>B. +J</i>., liv. I et II.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a + href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, +13-14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a + href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Philon, <i>Leg. +ad Caïum</i>, § 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a + href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVII, vi, 2 et suiv. <i>B. J</i>., I, xxxiii, 3 +et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a + href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, IV, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a + href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> Mischna, +<i>Sanhédrin</i>, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., <i>B. J</i>., +livre IV et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a + href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> <i>Act</i>., +VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon +le Magicien était déjà célèbre au +temps de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a + href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Discours +de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De +Boissieu, <i>Inscr. ant. de Lyon</i>, p. 136.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a + href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> II Sam., +XXIV.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a + href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Talmud +de Babylone, <i>Baba Kama</i>, 113 <i>a; Schabbath</i>, 33 +<i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a + href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, i, I et 6; <i>B. J</i>., II, vii, I; +<i>Act</i>., V, 37. Avant Juda le Gaulonite, les <i>Actes</i> placent +un autre +agitateur, Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement +de +Theudas eut lieu l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., <i>Ant</i>., +XX, v, 4).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a + href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> Jos., <i>B.J.,</i> +II, xvii, 8 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a + href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Luc, +XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils +d'Ézéchias, ne paraît pas avoir eu un +caractère religieux; peut-être, +cependant, ce caractère a-t-il été +dissimulé par Josèphe (<i>Ant</i>., XVII, +x, 3).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a + href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Jos., +Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a + href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Jos. <i>R.J.</i> +III, iii, 1. L'horrible état où le pays est +réduit, surtout près du lac de Tibériade, ne doit +pas faire illusion. +Ces pays, maintenant brûlés, ont été +autrefois des paradis terrestres. +Les bains de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux +séjour, ont été +autrefois le plus bel endroit de la Galilée (Jos., <i>Ant., </i>XVIII, +ii, +3). Josèphe <i>(Bell. Jud</i>., III, x, 8) vante les beaux +arbres de la +plaine de Génésareth, où il n'y en a plus un seul. +Antonin Martyr, vers +l'an 600, cinquante ans par conséquent avant l'invasion +musulmane, +trouve encore la Galilée couverte de plantations +délicieuses, et compare +sa fertilité à celle de l'Égypte (<i>Itin.,</i> +§ 5).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a + href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Matth., +V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a + href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Matth., +XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, +28 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a + href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Jos., <i>B.J</i>., +III, iii, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a + href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, ii, 2; <i>B.J</i>., II, ix, I; <i>Vita</i>, +12, 13, 64.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a + href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Jos., <i>B. +J</i>., III, iii, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a + href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> On peut +se les figurer d'après quelques enclos des +environs de Nazareth. Cf. <i>Cant. Cant</i>., II, 3, 5, 13; IV, 13; +VI, 6, +10; VII, 8, 12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, <i>b.c</i>. L'aspect des +grandes +métairies s'est encore bien conservé dans le sud du pays +de Tyr +(ancienne tribu d'Aser). La trace de la vieille agriculture +palestinienne, avec ses ustensiles taillés dans le roc (aires, +pressoirs, silos, auges, meules, etc.), se retrouve du reste à +chaque +pas.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a + href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Matth., +IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, +Jean, II, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a + href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Luc, II, +41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a + href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Luc, II, +42-44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a + href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> Voir +surtout ps. LXXXIV, CXXII, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, +CXXI, CXXXII).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a + href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Luc, IX, +51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., <i>Ant</i>., XX, +vi, 4; <i>B.J.</i> II, xii, 3; <i>Vita</i> 52. Souvent, cependant, +les pèlerins +venaient par la Pérée pour éviter la Samarie, +où ils couraient des +dangers. Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a + href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Selon +Josèphe <i>(Vita,</i> 82), la route était de trois +jours. Mais l'étape de Sichem à Jérusalem devait +d'ordinaire être coupée +en deux.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a + href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> LXXXIII +selon la Vulgate, v. 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a + href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Luc, IV, +42; V, 16.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a></h2> +<h2>PREMIERS APHORISMES DE +JÉSUS.—SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE +RELIGION PURE.—PREMIERS DISCIPLES.</h2> +<p>Joseph mourut avant que son +fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie +resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique +pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux +homonymes, était le plus souvent appelé «fils de +Marie<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a + href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>.» Il semble +que, devenue par la mort de son mari étrangère à +Nazareth, elle se +retira à Cana<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a + href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, dont elle pouvait +être originaire. Cana<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a> +était +une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de +Nazareth, au +pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis<a + name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a + href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>. La vue, +moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la +plaine et est bornée +de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth +et les +collines de Séphoris.</p> +<p>Jésus paraît avoir fait quelque temps sa +résidence en ce lieu. Là se +passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses +premiers +éclats<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a + href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p> +<p>Il exerçait le métier de son père, qui +était celui de charpentier<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>. +Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou +fâcheuse. La coutume +juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels +apprît un +état. Les docteurs les plus célèbres avaient des +métiers<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a + href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>; c'est +ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été +si soignée, était +fabricant de tentes<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a + href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>. Jésus ne +se maria point. Toute sa puissance +d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation +céleste. Le +sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour +les femmes<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a + href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a> +ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait +pour son idée. Il +traita en sœurs, comme François d'Assise et François de +Sales, les +femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui; il eut +ses sainte +Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que +celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans doute plus +aimé +qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures +très-élevées, +la tendresse du cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en +vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et +libres, mais +d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque +s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la +gloire de son +Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les +belles +créatures qui pouvaient y servir.<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a> +Quelle fut la marche de la pensée +de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par +quelles méditations +débuta-t-il dans la carrière prophétique? On +l'ignore, son histoire nous +étant parvenue à l'état de récits +épars et sans chronologie exacte. Mais +le développement des produits vivants est partout le même, +et il n'est +pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante +que +celle de Jésus n'ait obéi à des lois +très-rigoureuses. Une haute notion +de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble +avoir été +de toutes pièces la création de sa grande âme, fut +en quelque sorte le +principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux +idées qui nous sont familières et à ces +discussions où s'usent les +petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la +piété de Jésus, il +faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre +l'Évangile et nous. +Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de +la théologie. Les +chétives discussions de la scolastique, la sécheresse +d'esprit de +Descartes, l'irréligion profonde du XVIII<sup>e</sup> +siècle, en +rapetissant Dieu, +et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est +pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout +sentiment +fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un +être déterminé hors de +nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu +est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et +physiologiques +nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, +le +déiste un peu conséquent se trouve dans +l'impossibilité de comprendre +les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre +côté, en +supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut +du Dieu +vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement +compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint +François d'Assise, +saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, +étaient-ils déistes +ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves +physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent +laissés +indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au +premier rang de +cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer +Jésus. Jésus +n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors +de lui; +Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il +dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de +tous +les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait +besoin +de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête +révélatrice +comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie +familier comme +Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination +d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. +L'ivresse du +soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. +Jésus +n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit +Dieu. Il se croit en +rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute +conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a +été celle de +Jésus.</p> +<p>On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant +d'une telle disposition +d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme +Çakya-Mouni. +Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que +l'Évangile.<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a + href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a> +Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine +viennent d'un tout +autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, +voilà toute la +théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui +un principe théorique, +une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à +inculquer aux +autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;<a + name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a + href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a> il +n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses +opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes +très-grandes et +très-désintéressées présentent, +associé à beaucoup d'élévation, ce +caractère de perpétuelle attention à +elles-mêmes et d'extrême +susceptibilité personnelle, qui en général est le +propre des +femmes.<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a + href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a> Leur persuasion +que Dieu est en elles et s'occupe +perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent +nullement de +s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion +d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait +être leur +fait. Cette personnalité exaltée n'est pas +l'égoïsme; car de tels +hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de +grand cœur pour +sceller leur œuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a +embrassé, poussée à sa dernière limite. +C'est l'orgueil pour ceux qui ne +voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du +fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le +résultat. Le +fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne +réussit jamais. Il +n'a pas été donné jusqu'ici à +l'égarement d'esprit d'agir d'une façon +sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus +n'arriva pas sans doute du +premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais +il est probable +que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la +relation +d'un fils avec son père. Là est son grand acte +d'originalité; en cela il +n'est nullement de sa race<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>. +Ni le juif, ni le musulman n'ont +compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de +Jésus n'est pas +ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne +quand il lui +plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de +Jésus est Notre Père. +On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en +nous, «Père.<a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>» +Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi +Israël pour +son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de +l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les +Macchabées, un +théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment +au-dessus des +préjugés de sa nation, il établira l'universelle +paternité de Dieu. Le +Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner +à un autre +qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus +laisse ce nom à qui veut le prendre, +et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants +de la +terre, pour lui représentants de la force, un respect plein +d'ironie, il +fonde la consolation suprême, le recours au Père que +chacun a dans le +ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son cœur.</p> +<p>Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel<a + name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a + href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>» fut le +terme +favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il +apportait en ce +monde.<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a + href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a> Comme presque tous +les termes messianiques, il venait du +Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre +empires profanes, destinés à crouler, succédera un +cinquième empire, qui +sera celui des Saints et qui durera éternellement.<a + name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a + href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a> Ce règne de +Dieu +sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les +plus +diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de +Dieu» n'est le plus +souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le +culte +monothéiste, la piété.<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a> +Dans les derniers temps de sa vie, Jésus +crut que ce règne allait se réaliser +matériellement par un brusque +renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa +première +pensée.<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a + href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a> La morale +admirable qu'il tire de la notion du Dieu père +n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de +finir et +qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe +chimérique; c'est +celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume +de Dieu est +au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec +subtilité des +signes extérieurs.<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a> +La conception réaliste de l'avènement divin n'a +été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort +a fait oublier. Le +Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des +doux et des +humbles, voilà le Jésus des premiers jours,<a + name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a + href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a> jours chastes et +sans +mélange où la voix de son Père retentissait en son +sein avec un timbre +plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année +peut-être, où Dieu +habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout +à +coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa +personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le +reconnaissaient +plus.<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a + href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a> Il n'avait pas +encore de disciples, et le groupe qui se +pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une +école; mais on y +sentait déjà un esprit commun, quelque chose de +pénétrant et de doux. +Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes +figures<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a + href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a> +qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de +lui +comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de +ces +populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.</p> +<p>Le paradis eût été, en effet, transporté +sur la terre, si les idées du +jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce +niveau de médiocre bonté +au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce +humaine. La +fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences +morales qui en +résultent étaient déduites avec un sentiment +exquis. Comme tous les +rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements +suivis, +renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme +expressive, parfois énigmatique et bizarre.<a + name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a + href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a> Quelques-unes de +ces +maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres +étaient des +pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de +Jésus +fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées +jusqu'à lui, non par +suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent +répétés. La +synagogue était riche en maximes très-heureusement +exprimées, qui +formaient une sorte de littérature proverbiale courante.<a + name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a + href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a> Jésus +adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le +pénétrant d'un +esprit supérieur.<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a + href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> +Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés +par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus +d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, +de dureté pour +soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit +chrétiennes, si l'on veut +dire par là qu'elles ont été vraiment +prêchées par le Christ, étaient en +germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait +de +répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas +à autrui ce que tu ne voudrais +pas qu'on te fît à toi-même.<a + name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a + href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>» Mais cette +vieille sagesse, encore +assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux +excès:</p> +<p>«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, +présente-lui l'autre. Si +quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton +manteau.<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a + href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>»</p> +<p>«Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin +de +toi.<a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a + href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>»</p> +<p>«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous +haïssent; priez pour +ceux qui vous persécutent.<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>»</p> +<p>«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.<a + name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a + href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a> Pardonnez, et on +vous +pardonnera.<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a + href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a> Soyez +miséricordieux comme votre Père céleste est +miséricordieux.<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a + href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a> Donner vaut mieux +que recevoir.<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a + href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>»</p> +<p>«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui +s'élève sera humilié.<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>»</p> +<p>Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur, +le goût de la +paix, le complet désintéressement du cœur, il avait peu +de chose à +ajouter à la doctrine de la synagogue.<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a> +Mais il y mettait un accent +plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés +depuis +longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien +exprimés. La poésie du précepte, qui le fait +aimer, est plus que le +précepte lui-même, pris comme une vérité +abstraite. Or, on ne peut nier +que ces maximes empruntées par Jésus à ses +devanciers ne fassent dans +l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le <i>Pirké +Aboth</i> ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas +le +Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en +elle-même, +si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus +anciennes +la recomposer presque tout entière, la morale +évangélique n'en reste pas +moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience +humaine, +le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait +tracé.</p> +<p>Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair +qu'il en +voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il +répétait sans +cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.<a + name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a + href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a> +Il défendait la moindre parole dure,<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a> +il interdisait le divorce<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a> +et tout serment,<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a + href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a> il blâmait +le talion,<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a + href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a> il condamnait +l'usure,<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a + href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a> il trouvait le +désir voluptueux aussi criminel que +l'adultère.<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a + href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a> Il voulait un +pardon universel des injures.<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a> +Le +motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était +toujours le +même: «... Pour que vous soyez les fils de votre +Père céleste, qui fait +lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous +n'aimez, +ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? +Les +publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, +qu'est-ce que +cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre +Père céleste +est parfait.<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a + href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>»</p> +<p>Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques +extérieures, +reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation de +Dieu,<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a + href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a> sur le rapport +immédiat de la conscience avec le Père +céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus +ne recula jamais +devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le +sein du +judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des +intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant +que le cœur, à +quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le +corps?<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a + href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a> La tradition +même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, +comparée au sentiment pur.<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a> +L'hypocrisie des pharisiens, qui en +priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui +faisaient +leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des +signes qui +les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces +simagrées +de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont +reçu leur récompense, +disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche +ne sache +pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le +secret, et +alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.<a + name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a + href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a> Et quand tu +pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur +oraison +debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus +des +hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur +récompense. Pour toi, si +tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, +prie ton +Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans +le secret, +t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les +païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à +force de paroles. Dieu ton +Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.<a + name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a + href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>»</p> +<p>Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se +contentant de prier +ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux +solitaires, où +toujours l'homme a cherché Dieu.<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a> +Cette haute notion des rapports de +l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après +lui, devaient être +capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait +dès lors à ses +disciples:<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a + href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a></p> +<p>«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit +sanctifié; que ton règne +arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. +Donne-nous +aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, +comme +nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. +Épargne-nous les +épreuves; délivre-nous du Méchant.<a + name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a + href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>» Il +insistait particulièrement +sur cette pensée que le Père céleste sait mieux +que nous ce qu'il nous +faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle +chose déterminée.<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a></p> +<p>Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences +des grands principes +que le judaïsme avait posés, mais que les classes +officielles de la +nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La +prière grecque et +romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. +Jamais prêtre +païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton +offrande à l'autel, +tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, +laisse-là ton +offrande devant l'autel, et va premièrement te +réconcilier avec ton +frère; après cela viens et fais ton offrande.<a + name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a + href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>» Seuls dans +l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, +dans leur antipathie +contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que +l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos +victimes? J'en +suis rassasié; la graisse de vos béliers me +soulève le cœur; votre +encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos +pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la +justice, et +venez alors.<a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a + href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>» Dans les +derniers temps, quelques docteurs, Siméon le +Juste,<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a + href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a> Jésus, fils +de Sirach,<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a + href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a> Hillel,<a + name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a + href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a> touchèrent +presque +le but, et déclarèrent que l'abrégé de la +Loi était la justice. Philon, +dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même +temps que Jésus à des +idées d'une haute sainteté morale, dont la +conséquence était le peu de +souci des pratiques légales.<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a> +Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, +se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.<a + name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a + href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a> Rabbi Iohanan +allait bientôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus +de l'étude +même de la Loi!<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a + href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a> Jésus seul, +néanmoins, dit la chose d'une manière +efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le +fut Jésus, jamais +plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous +prétexte de la +protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses +continuateurs; +par là, il a posé une pierre éternelle, fondement +de la vraie religion, +et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par +là il a +mérité le rang divin qu'on lui a décerné. +Une idée absolument neuve, +l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et +sur la fraternité +humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée +tellement élevée +que l'église chrétienne devait sur ce point trahir +complètement ses +intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont +capables +de s'y prêter.</p> +<p>Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque +instant des +images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous +appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur +forme +vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. +«Comment peux-tu +dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de +ton œil, toi qui as +une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre +de ton œil, +et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil de ton +frère.<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a + href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>»</p> +<p>Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur du +jeune maître, +groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du +temps était aux petites +églises; c'était le moment des Esséniens ou +Thérapeutes. Des rabbis +ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, +Schammaï, +Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont +composé +le Talmud<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a + href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>, apparaissaient de +toutes parts. On écrivait très-peu; +les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se +passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on +cherchait +à donner un tour facile à retenir<a + name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a + href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>. Le jour où +le jeune charpentier +de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, +pour la plupart +déjà répandues, mais qui, grâce à +lui, devaient régénérer le monde, ce +ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de +plus (il est vrai, le +plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de +l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du +temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de +chrétiens; le vrai +christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute +il ne fut plus +parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus +rien de durable. +Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour +réussir +a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de +la lutte +de la vie.</p> +<p>Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire +réussir +parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont +nécessaires. +Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de +Matthieu et de +Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant +à tant +d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si +Jésus fût +mort au moment où nous sommes arrivés de sa +carrière, il n'y aurait pas +dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de +Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait +perdu dans la foule des +grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la +vérité n'eût pas +été promulguée, et le monde n'eût pas +profité de l'immense supériorité +morale que son Père lui avait départie. Jésus, +fils de Sirach, et Hillel +avaient émis des aphorismes presque aussi élevés +que ceux de Jésus. +Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du +christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire +est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël +est peu de +chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la +vérité +ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de +sentiment, et elle +n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde +à l'état +de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont +écrit de fort bonnes +maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, +n'ont rien fait pour +continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à +celui +qui a été puissant en paroles et en œuvres, qui a senti +le bien, et au +prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double +point de vue, +est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours +renouvelée.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a + href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> C'est +l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. +Marc ne connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, +préfèrent +l'expression «fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, +I, 45; IV, +42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a + href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Jean, +II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce +point.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a + href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> J'admets +comme probable le sentiment qui identifie Cana +de Galilée avec <i>Kana el-Djélil.</i> On peut cependant +faire valoir des +arguments pour <i>Kefr-Kenna,</i> à une heure ou une heure et +demie N.-N.-E. +de Nazareth.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a + href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> +Maintenant <i>el-Buttauf.</i></p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a + href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Jean, +II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de +Cana. Jean, XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a + href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Marc, +VI, 3; Justin, <i>Dial. cum Tryph</i>., 88.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a + href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Par +exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le +Forgeron.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a + href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> <i>Act</i>., +XVIII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a + href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Voir +ci-dessous, p. <a href="#page_151">151-152</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a + href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Luc, +VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a + href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Les +discours que le quatrième évangile prête à +Jésus +renferment déjà un germe de théologie. Mais ces +discours étant en +contradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques, +lesquels +représentent sans aucun doute les <i>Logia</i> primitifs, ils +doivent compter +pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des +éléments +de la vie de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a + href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> Voir +Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a + href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Voir, +par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a + href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> La belle +âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant +d'autres points, avec celle de Jésus. <i>De confus. ling</i>., +§ 14; <i>De +migr. Abr</i>., § I; <i>De somniis</i>, II, § 41; <i>De +agric. Noë,</i> § 12; <i>De +mutatione nominum</i>, § 4. Mais Philon est à peine juif +d'esprit.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a + href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Saint +Paul, <i>ad Galatas</i>, IV, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a + href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Le mot +«ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est +synonyme du nom de «Dieu,» qu'on évitait de +prononcer. Comp. Matth., +XXI, 25; Luc, XV, 18; XX, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a + href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Cette +expression revient à chaque page des évangiles +synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne +paraît +qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours +rapportés par le quatrième évangile sont loin de +représenter la parole +vraie de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a + href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> Dan., +II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a + href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Mischna, +<i>Berakoth</i>, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, +<i>Berakoth</i>, II, 2; <i>Kidduschin</i>, I, 2; Talm. de Bab., <i>Berakoth</i>, +15 +<i>a</i>; <i>Mekilta,</i> 42 <i>b</i>; Siphra, 170 <i>b</i>. +L'expression revient souvent +dans les <i>Midraschim</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a + href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> Matth., +VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, +XII, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a + href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Luc, +XVII, 20-21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a + href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> La +grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est +en effet réservée, dans les synoptiques, pour les +chapitres qui +précèdent le récit de la passion. Les +premières prédications, surtout +dans Matthieu, sont toutes morales.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a + href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Matth., +XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, +VI, 42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a + href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> La +tradition sur la laideur de Jésus (Justin, <i>Dial. cum +Tryph.,</i> 85, 88, 100) vient du désir de voir +réalisé en lui un trait +prétendu messianique (Is.., LIII, 2).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a + href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Les <i>Logia</i> +de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces +axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme +fragmentaire se fait sentir à travers les sutures.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a + href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> Les +sentences des docteurs juifs du temps sont +recueillies dans le petit livre intitulé: <i>Pirké Aboth</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a + href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Les +rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à +mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, +la rédaction du +Talmud étant postérieure à celle des +Évangiles, des emprunts ont pu être +faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. +Mais cela est +inadmissible; un mur de séparation existait entre +l'église et la +synagogue. La littérature chrétienne et la +littérature juive n'ont eu +avant le XIII<sup>e</sup> siècle presque aucune influence l'une +sur l'autre.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a + href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Matth., +VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le +livre de <i>Tobie</i>, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement +(Talm. de +Bab., <i>Schabbath</i>, 31 <i>a</i>), et déclarait comme +Jésus que c'était là +l'abrégé de la Loi.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a + href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Matth., +V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, +<i>Lament</i>., III, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a + href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> Matth., +V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a + href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> Matth., +V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, +<i>Schabbath</i>, 88 <i>b</i>; <i>Joma</i>, 23 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a + href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Matth., +VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, +<i>Kethuboth</i>, 105 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a + href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> Luc, VI, +37. Comparez <i>Lévit</i>., XIX, 18; <i>Prov</i>., XX, 22; +<i>Ecclésiastique</i>, XXVIII, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a + href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> Luc, VI, +36; Siphré, 54 <i>b</i> (Sultzbach, 1802).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a + href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> Parole +rapportée dans les <i>Actes</i>, XX, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a + href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> Matth., +XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences +rapportées par saint Jérôme d'après l' +«Évangile selon les Hébreux» +(Comment, in <i>Epist. ad Ephes</i>., V, 4; in Ezech., XVIII; <i>Dial</i>. +<i>adv</i>. +<i>Pelag</i>., III, 2), sont empreintes du même esprit.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a + href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Deutér</i>., +XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; <i>Prov</i>., +XIX, 17; <i>Pirké Aboth, i</i>; Talmud de Jérusalem, <i>Peah,</i> +I, 1; Talmud de +Babylone, <i>Schabbath</i>, 63 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a + href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Matth., +V, 20 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a + href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Matth., +V, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a + href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> Matth., +V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, +<i>Sanhédrin</i>, 22 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a + href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> Matth., +V, 33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a + href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Matth., +V, 38 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a + href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> Matth., +V, 42. La Loi l'interdisait aussi (<i>Deutér</i>., XV, +7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et +suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a + href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> Matth., +XXVII, 28. Comparez Talmud, <i>Masseket Kalla</i> +(édit. Fürth, 1793), fol. 34 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a + href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> Matth., +V, 23 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a + href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> Matth., +V, 45 et suiv. Comparez <i>Lévit</i>., xi, 44; XIX, +2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a + href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Comparez +Philon, <i>De migr. Abr</i>., § 23 et 24; <i>De vita +contemplativa</i>, en entier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a + href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> Matth., +XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a + href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Marc, +VII, 6 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a + href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> Matth., +VI, 4 et suiv. Comparez <i>Ecclésiastique</i> XVII, +18; XXIX, 15; Talm. de Bab., <i>Chagiga</i>, 5 <i>a</i>; <i>Baba +Bathra</i>, 9 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a + href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> Matth., +VI, 5-8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a + href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> Matth., +XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a + href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> Matth., +VI, 9 et suiv; Luc, XI, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a + href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> +C'est-à-dire du démon.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a + href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> Luc, XI, +5 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a + href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Matth., +V, 23-24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a + href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> +Isaïe, I, 11 et suiv. Comparez <i>ibid</i>., LVIII entier; +Osée, VI, 6; Malachie, I, 40 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a + href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Pirké +Aboth</i>, I, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a + href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, +XXXV, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a + href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Talm. de +Jérus., <i>Pesachim</i>, VI, I; Talm. de Bab., même +traité, 66 <i>a</i>; <i>Schabbath</i>, 34 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a + href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>Quod +Deus immut</i>., § 1 et 2; <i>De Abrahamo</i>, § 22; <i>Quis +rerum divin. hæres</i>, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; <i>De +profugis</i>, 7 et +8; <i>Quod omnis probus liber</i>, en entier; <i>De vita contemplativa</i>, +en +entier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a + href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> Talm. de +Bab., <i>Pesachim</i>, 67 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a + href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Talmud +de Jérusalem, <i>Peah</i>, I, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a + href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Matth., +VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, <i>Baba +Bathra</i>, 15 <i>b</i>; <i>Erachin</i>, 16 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a + href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Voir +surtout <i>Pirké Aboth</i>, ch. 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a + href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Le +Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne +commença guère à être écrit qu'au +deuxième siècle de notre ère.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h2> +<h2>JEAN-BAPTISTE.—VOYAGE DE +JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE +JUDÉE.—IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.</h2> +<p>Un homme extraordinaire, dont +le rôle, faute de documents, reste pour +nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut +certainement +des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt +à faire dévier +de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui +suggérèrent +plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en +tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte +autorité pour +recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.</p> +<p>Vers l'an 28 de notre +ère (quinzième année du règne de +Tibère), se +répandit dans toute la Palestine la réputation d'un +certain Iohanan ou +Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean +était de race +sacerdotale<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a + href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a> et né, ce +semble, à Jutta près d'Hébron ou à +Hébron +même<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a + href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>. Hébron, la +ville patriarcale par excellence, située à deux +pas du désert de Judée et à quelques heures du +grand désert d'Arabie, +était dès cette époque ce qu'elle est encore +aujourd'hui, un des +boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus +austère. Dès son +enfance, Jean fut <i>Nazir, </i> c'est-à-dire assujetti par +vœu à certaines +abstinences<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a + href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Le désert +dont il était pour ainsi dire environné +l'attira de bonne heure<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a + href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>. Il y menait la +vie d'un yogui de l'Inde, +vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant +pour aliments que +des sauterelles et du miel sauvage<a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>. +Un certain nombre de disciples +s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et +méditant sa sévère +parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des +traits +particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le +dernier descendant des +grands prophètes d'Israël.</p> +<p>Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de +désespoir à +réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple +s'était reportée avec +beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous +les +personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes +d'une +nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus +grand était Élie. +Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du +Carmel, partageant la +vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, +d'où il +sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, +était devenu, +par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, +tantôt +visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté +la mort. On croyait +généralement qu'Élie allait revenir et restaurer +Israël<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a + href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>. La vie +austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il +avait laissés, +et sous l'impression desquels l'Orient vit encore<a + name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a + href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>, cette sombre +image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette +mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les +esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous +les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande +action sur +le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait +été le +trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager +«l'homme de +Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints +personnages +avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, +d'austérités<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>. +La retraite au désert devint ainsi la condition et le +prélude des hautes +destinées.</p> +<p>Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup +préoccupé +Jean<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a + href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>. La vie +anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien +peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des +Nazirs +et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes +parts +invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes +étaient groupés près du +pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte<a + name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a + href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>. On +s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, +ayant +leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs +d'ordres +religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi +parfois des +espèces d'anachorètes<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a> +assez ressemblants aux <i>gourous</i><a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a> +du +brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence +éloignée +des <i>mounis</i> de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes +vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers +Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant +et convertissant des +gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné +leurs +pas du côté de la Judée, de même que +certainement ils l'avaient fait du +côté de la Syrie et de Babylone<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>? +C'est ce que l'on ignore. Babylone +était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; +Boudasp +(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen +et le fondateur du sabisme. +Le <i>sabisme</i> lui-même, qu'était-il? Ce que son +étymologie indique<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>: +le <i>baptisme</i> lui-même, c'est-à-dire la religion des +baptêmes +multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle +«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que +les Arabes appellent +<i>el-Mogtasila</i>, «les baptistes<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>.» +Il est fort difficile de démêler +ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le +christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la +région +au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre +ère<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a + href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>, +présentent à la critique, par suite de la confusion des +notices qui nous +en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut +croire, en +tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des +Esséniens<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a + href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a> et des +précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient +d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale +qui +donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a +valu son nom, a +toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une +religion +qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.</p> +<p>Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. +Les ablutions +étaient déjà familières aux Juifs, comme +à toutes les religions de +l'Orient<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a + href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>. Les +Esséniens leur avaient donné une extension +particulière<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a + href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>. Le baptême +était devenu une cérémonie ordinaire de +l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, +une +sorte d'initiation<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a + href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a>. Jamais pourtant, +avant notre baptiste, on +n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette +forme. Jean avait +fixé le théâtre de son activité dans la +partie du désert de Judée qui +avoisine la mer Morte<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a + href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>. Aux +époques où il administrait le baptême, +il se transportait aux bords du Jourdain<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>, +soit à Béthanie ou +Béthabara<a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a + href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>, sur la rive +orientale, probablement vis-à-vis de +Jéricho, soit à l'endroit nommé <i>Ænon</i> +ou «les Fontaines<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a + href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>,» +près de +Salim, où il y avait beaucoup d'eau<a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>. +Là des foules considérables, +surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient +baptiser<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a + href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>. En quelques mois, +il devint ainsi un des hommes les plus +influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.</p> +<p>Le peuple le tenait pour un prophète<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>, +et plusieurs s'imaginaient +que c'était Élie ressuscité<a + name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a + href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>. La croyance +à ces résurrections était +fort répandue<a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a + href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>; on pensait que +Dieu allait susciter de leurs +tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de +guides à +Israël vers sa destinée finale<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a>. +D'autres tenaient Jean pour le +Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle +prétention<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a + href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. Les +prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance +du prophétisme, et +toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la +popularité +du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui<a + name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a + href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a>. +C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur +l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des +prêtres à +s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort<a + name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a + href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> +<p>Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe +destiné à faire +impression et à préparer les esprits à quelque +grand mouvement. Nul +doute qu'il ne fût possédé au plus haut +degré de l'espérance +messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. +«Faites +pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche<a + name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a + href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>.» Il +annonçait une «grande colère,» +c'est-à-dire de terribles catastrophes +qui allaient venir<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a + href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>, et +déclarait que la cognée était déjà +à la +racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. +Il +représentait son Messie un van à la main, recueillant le +bon grain, et +brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême +était la figure, +l'aumône, l'amendement des mœurs<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>, +étaient pour Jean les grands +moyens de préparation aux événements prochains. On +ne sait pas +exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce +qu'il y a de +sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les +mêmes +adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les +pharisiens, les +docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme +Jésus, il était +surtout accueilli par les classes méprisées<a + name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a + href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>. Il +réduisait à rien le +titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils +d'Abraham avec les pierres du chemin<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a>. +Il ne semble pas qu'il +possédât même en germe la grande idée qui a +fait le triomphe de Jésus, +l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette +idée en +substituant un rite privé aux cérémonies +légales, pour lesquelles il +fallait des prêtres, à peu près comme les +Flagellants du moyen âge ont +été des précurseurs de la Réforme, en +enlevant le monopole des +sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton +général de ses +sermons était sévère et dur. Les expressions dont +il se servait contre +ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes<a + name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a + href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>. C'était +une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas +étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha +presque par son maître +Banou, le laisse entendre à mots couverts<a + name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a + href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a>, et la catastrophe +qui +mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient +une vie +fort austère<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a + href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a>, jeûnaient +fréquemment et affectaient un air triste et +soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et +cette +pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a<a + name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a + href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>. Le pauvre +apparaît déjà comme celui qui doit +bénéficier en première ligne du +royaume de Dieu.</p> +<p>Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa +renommée pénétra +vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait +déjà formé autour de +lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant +encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par +le désir de +voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de +rapports avec +ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se +rendit avec sa petite +école auprès de Jean<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>. +Les nouveaux venus se firent baptiser comme +tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples +galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts +des +siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient +beaucoup d'idées +communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de +prévenances +réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'œil dans +Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en +doute. L'humilité n'a +jamais été le trait des fortes âmes juives. Il +semble qu'un caractère +aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait +être fort +colère et ne souffrir ni rivalité ni +demi-adhésion. Mais cette manière +de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne +de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était +au contraire +de même âge que Jésus<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>, +et très-jeune selon les idées du temps. Il +ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, +mais bien son +frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes +espérances et des +mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer +réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme +sans célébrité +venir vers lui et garder à son égard des allures +d'indépendance, se fût +révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef +d'école accueillant avec +empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est +capable de +toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, +ayant +reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans +arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations +devinrent ensuite le +point de départ de tout un système +développé parles évangélistes, et qui +consista à donner pour première base à la mission +divine de Jésus +l'attestation de Jean. Tel était le degré +d'autorité conquis par le +baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. +Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant +Jésus, Jésus, pendant tout +le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour +supérieur et ne +développa son propre génie que timidement.</p> +<p>Il semble en effet que, malgré sa profonde +originalité, Jésus, durant +quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie +était +encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, +Jésus céda +beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui +n'étaient pas dans +sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison +qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne +nuisirent +jamais à sa pensée principale et y furent toujours +subordonnés. Le +baptême avait été mis par Jean en +très-grande faveur; il se crut obligé +de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent +aussi<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a + href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a>. +Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications +analogues à +celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les +côtés de +baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. +L'élève +égala bientôt le maître, et son baptême fut +fort recherché. Il y eut à +ce sujet quelque jalousie entre les disciples<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>; +les élèves de Jean +vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune +galiléen, dont +le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. +Mais les deux +maîtres restèrent supérieurs à ces +petitesses. La supériorité de Jean +était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, +encore peu connu, +songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir +à son ombre, et se +croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens +extérieurs +qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. +Quand il recommença à +prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots +qu'on lui met à +la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases +familières au +baptiste<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a + href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>. Plusieurs autres +expressions de Jean se retrouvent +textuellement dans ses discours<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>. +Les deux écoles paraissent avoir +vécu longtemps en bonne intelligence<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>, +et après la mort de Jean, +Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers +averti de cet +événement<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a + href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>.</p> +<p>Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa +carrière prophétique. Comme +les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut +degré, frondeur des +puissances établies<a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>. +La vivacité extrême avec laquelle il +s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des +embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir +été inquiété par Pilate; +mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il +tombait sur les terres +d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal +dissimulé dans +les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes +formées par +l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient +quelque chose de suspect<a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a + href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>. Un grief tout +personnel vint, d'ailleurs, +s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable +la perte de l'austère +censeur.</p> +<p>Un des caractères le plus fortement marqués de cette +tragique famille +des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille +d'Hérode le Grand. Violente, +ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme +et méprisait ses +lois<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a + href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>. Elle avait +été mariée, probablement malgré elle, +à son oncle +Hérode, fils de Mariamne<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>, +qu'Hérode le Grand avait déshérité<a + name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a + href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a> +et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure +de son mari, +à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui +laissait aucun +repos; elle voulait être souveraine à tout prix<a + name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a + href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. Antipas fut +l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu +éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de +répudier sa +première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et +émir des tribus +voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de +ce projet, +résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de +vouloir faire +un voyage à Machéro, sur les terres de son père, +et s'y fit conduire par +les officiers d'Antipas<a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a + href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.</p> +<p>Makaur<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a + href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a> ou Machéro +était une forteresse colossale bâtie par +Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un +des ouadis les plus +abrupts à l'orient de la mer Morte<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>. +C'était un pays sauvage, +étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait +hanté des +démons<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a + href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>. La forteresse +était juste à la limite des états de Hâreth +et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession +de +Hâreth<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a + href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>. Celui-ci averti +avait tout fait préparer pour la fuite de +sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.</p> +<p>L'union presque incestueuse<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a> +d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit +alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une +pierre de +scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les +Juifs +sévères<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a + href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>. Les membres de +cette dynastie nombreuse et assez isolée +étant réduits à se marier entre eux, il en +résultait de fréquentes +violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut +l'écho du +sentiment général en blâmant énergiquement +Antipas<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a + href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>. C'était +plus +qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite +à ses soupçons. +Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la +forteresse de Machéro, dont il s'était probablement +emparé après le +départ de la fille de Hâreth<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>.</p> +<p>Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre +à mort. Selon +certains bruits, il craignait une sédition populaire<a + name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a + href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a>. Selon une +autre version<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a + href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a>, il aurait pris +plaisir à écouter le prisonnier, et +ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes +perplexités. Ce qu'il y a +de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean +conserva du +fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses +disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. +Sa foi +dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait +avec +attention les mouvements du dehors, et cherchait à y +découvrir les +signes favorables à l'accomplissement des espérances dont +il se +nourrissait.</p> +<div class="footnotes"> +<h3>FOOTNOTES:</h3> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a + href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Luc, I, +5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé +par Épiphane <i>(Adv. hær</i>., XXX, 13).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a + href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> Luc, I, +39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir +dans «la ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc +la ville de <i>Jutta</i> +(Josué, XV, 55; XXI, 16). Robinson <i>(Biblical Researches, </i> +I, 494; II, +206) a retrouvé cette <i>Jutta</i> portant encore le même +nom, à deux petites +heures au sud d'Hébron.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a + href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Luc, I, +15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a + href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Luc, I, +80.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a + href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> Matth., +III, 4; Marc, I, 6; fragm. de l'évang. des +Ébionim, dans Épiph., <i>Adv. hær</i>., XXX, 43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a + href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> +Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); +<i>Ecclésiastique, </i> XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 +et suiv.; Marc, +VI, 15; VIII, 28; IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, I, 21, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a + href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Le +féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa +mourir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout +sur sa +montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on +le voit entouré +de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a + href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Ascension +d'haie,</i> n, 9-44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a + href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Luc, I, +47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a + href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Pline, <i>Hist. +nat</i>., V, 17; Epiph., <i>Adv. hær</i>., XIX, 1 +et 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a + href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> +Josèphe, <i>Vita</i>, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a + href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> +Précepteurs spirituels.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a + href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> J'ai +développé ce point ailleurs (<i>Hist. +génér. des +langues sémitiques,</i> III, IV, 1; <i>Journ. Asiat</i>., +février-mars 1856).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a + href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> Le verbe +araméen <i>seba</i>, origine du nom des <i>Sabiens</i>, +est synonyme de <span title="baptizô" lang="el">βαπτιζω</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a + href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> J'ai +traité de ceci plus au long dans le <i>Journal +Asiatique</i>, nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est +remarquable que +les Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le +même pays, +que les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent +confondus +avec eux (Épiph., <i>Adv. hær</i>., XIX, I, 2, 4; XXX, +46, 47; un, 4 et 2; +<i>Philosophumena</i>, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a + href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Voir les +notices d'Épiphane sur les Esséniens, les +Héméro-baptistes, les Nazaréens, les +Ossènes, les Nazoréens, les +Ébionites, les Sampséens <i>(Adv. hær</i>., liv. I +et II), et celles de +l'auteur des <i>Philosophumena</i> sur les Elchasaïtes (liv. IX +et X).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a + href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Epiph., <i>Adv. +hær</i>., XIX, XXX, LIII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a + href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> Marc, +VII, 4; Jos., <i>Ant</i>., XVIII, v, 2; Justin, <i>Dial. +cum Tryph</i>., 17, 29, 80; Epiph., <i>Adv. hær</i>., XVII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a + href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> Jos., <i>B. +J</i>., II, viii, 5, 7, 9, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a + href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> Mischna, +<i>Pesachim</i>, VIII, 8; Talmud de Babylone, +<i>Jebamoth</i>, 46 <i>b</i>; <i>Kerithuth</i>, 9 <i>a</i>; <i>Aboda +Zara</i>, 57 <i>a</i>; <i>Masséket +Gérim</i> (édit. Kirchheim, 1851), p. 38-40.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a + href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Matth., +III, 1; Marc, I, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a + href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Luc, +III, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a + href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> Jean, I, +28; III, 26. Tous les manuscrits portent +<i>Béthanie</i>; mais, comme on ne connaît pas de +Béthanie en ces parages, +Origène (<i>Comment, in Joann</i>., VI, 24) a proposé de +substituer +<i>Béthabara</i>, et sa correction a été assez +généralement acceptée. Les +deux mots ont, du reste, des significations analogues et semblent +indiquer un endroit où il y avait un bac pour passer la +rivière.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a + href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> +Ænon est le pluriel chaldéen <i>Ænawan</i>, +«fontaines.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a + href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Jean, +III, 23. La situation de cette localité est +douteuse. La circonstance relevée par +l'évangéliste ferait croire +qu'elle n'était pas très-voisine du Jourdain. Cependant +les synoptiques +sont constants pour placer toute la scène des baptêmes de +Jean sur le +bord de ce fleuve (Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le +rapprochement des versets 22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des +versets 3 et 4 du chapitre IV du même évangile, porterait +d'ailleurs à +croire que Salim était en Judée, et par conséquent +dans l'oasis de +Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on +trouverait +difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin +naturel +qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne. +Saint Jérôme +veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de +Beth-Schéan ou +Scythopolis. Mais Robinson (<i>Bibl. Res</i>., III, 333) n'a pu rien +trouver +sur les lieux qui justifiât cette allégation.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a + href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> Marc, I, +5; Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, v, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a + href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Matth., +XIV, 5; XXI, 26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a + href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Matth., +XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a + href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Matth., +XIV, 2; Luc, IX, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a + href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> V. +ci-dessus, <a href="#Footnote_275_275">note 275</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a + href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Luc, +III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a + href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> Matth., +XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a + href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> Matth., <i>loc. +cit</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a + href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Matth., +III, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a + href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Matth., +III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a + href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> Luc, +III, 11-14; Josèphe, <i>Ant.</i>, XVIII, v, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a + href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Matth., +XXI, 32; Luc, III, 12-14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a + href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Matth., +III, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a + href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Matth., +III, 7; Luc, III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a + href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> <i>Ant.</i>, +XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe +expose les doctrines secrètes et plus ou moins +séditieuses de ses +compatriotes, il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, +et répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux +Romains, un +vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes +juives +à des professeurs de morale ou à des stoïciens.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a + href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> Matth., +IX, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a + href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Luc, +III, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a + href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> Matth., +ni, 13 et suiv.; Marc, I, 9 et suiv.; Luc, m, 21 +et suiv.; Jean, I, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font +venir Jésus vers Jean, avant qu'il eût joué de +rôle public. Mais s'il +est vrai, comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord +Jésus et +lui fît grand accueil, il faut supposer que Jésus +était déjà un maître +assez renommé. Le quatrième évangéliste +amène deux fois Jésus vers Jean, +une première fois encore obscur, une deuxième fois avec +une troupe de +disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires +précis de Jésus +(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de +souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en +pareille matière), +sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean +au temps où il +n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la +donnée fournie par le +quatrième évangile (m. 22 et suiv.), à savoir que +Jésus, avant de se +mettre à baptiser comme Jean, avait une école +formée. Il faut se +rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième +évangile sont +des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a + href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> Luc, I, +bien que tous les détails du récit, notamment ce +qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient +légendaires.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a + href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> Jean, +III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 +paraît être une glose ajoutée, ou peut-être un +scrupule tardif de Jean +se corrigeant lui-même.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a + href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> Jean, +III, 26; IV, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a + href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> Matth., +III, 2; IV, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a + href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> Matth., +III, 7; XII, 34; XXIII, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a + href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Matth., +XI, 2-13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a + href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Matth., +XIV, 42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a + href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Luc, +III, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a + href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, v, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a + href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, v, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a + href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Matthieu +(XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) +veulent que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une +inadvertance (voir Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, v, 1 et 4). La +femme de +Philippe était Salomé, fille d'Hérodiade.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a + href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVII, IV, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a + href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, vu, 1, 2; <i>B.J.</i>. II, ix, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a + href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, v, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a + href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Cette +forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem +<i>(Schebiit</i>, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de +Jérusalem +<i>(Nombres,</i> XXII, 35).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a + href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> +Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit +n'a pas été visité depuis Seetzen.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a + href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> +Josèphe, <i>De bell. Jud.</i>, VII, vi, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a + href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, v, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a + href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> <i>Lévitique</i>, +XVIII, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a + href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XV, vii, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a + href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> Matth., +XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a + href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XVIII, v, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a + href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> Matth., +XIV, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a + href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> Marc, +VI, 20. Je lis <span title="êporei" lang="el">ηπορει</span>, et non <span + title="epoiei" lang="el">εποιει</span></p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"> +<p>.</p> +</div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h2> +<h2>DÉVELOPPEMENT DES +IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.</h2> +<p>Jusqu'à +l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans +l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs +de la mer Morte et du +Jourdain. Le séjour au désert de Judée +était généralement considéré +comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de +«retraite» +avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des +autres et +passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, +pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples +s'exerça +beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les +croyances populaires, +la demeure des démons<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. +Il existe au monde peu de régions plus +désolées, plus abandonnées de Dieu, plus +fermées à la vie que la pente +rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que +pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait +traversé de +terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses +illusions ou bercé +de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le +récompenser de sa +victoire étaient venus le servir<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>.</p> +<p>Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus +apprit l'arrestation +de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de +prolonger son +séjour dans un pays qui lui était à demi +étranger. Peut-être +craignait-il aussi d'être enveloppé dans les +sévérités qu'on déployait à +l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps +où, vu le +peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait +servir en rien au +progrès de ses idées. Il regagna la Galilée<a + name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a + href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, sa vraie patrie, +mûri +par une importante expérience et ayant puisé dans le +contact avec un +grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre +originalité.</p> +<p>En somme, l'influence de Jean avait été plus +fâcheuse qu'utile à Jésus. +Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte +à croire qu'il +avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées +supérieures à +celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina +un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à +l'autorité +duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, +fût resté libre, +n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques +extérieures, +et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; +car le monde +n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par +l'attrait +d'une religion dégagée de toute forme extérieure +que le christianisme a +séduit les âmes élevées. Le baptiste une +fois emprisonné, son école fut +fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre +mouvement. La +seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des +leçons de +prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en +effet, il prêche +avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec +autorité<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a + href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>.</p> +<p>Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par +l'action du +baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, +mûrit beaucoup +ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre +désormais, c'est la +«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est +proche<a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a + href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>. Jésus +ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant +à, renfermer en +quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le +révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde +par ses +bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a +conçu. «Attendre le +royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de +Jésus<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a + href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>. Ce mot de +«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» +ainsi que nous l'avons déjà +dit<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a + href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>, était +depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui +donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur +même du Livre de +Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine +osé entrevoir.</p> +<p>Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan +est le «roi +de ce monde<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a + href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>,» et tout +lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les +prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux +autres de +faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage +des bons est de +pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de +ses +saints<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a + href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>; mais Dieu se +réveillera et vengera ses saints. Le jour est +proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du +bien aura son +tour.</p> +<p>L'avénement de ce règne du bien sera une grande +révolution subite. Le +monde semblera renversé; l'état actuel étant +mauvais, pour se +représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu +près le contraire de +ce qui existe. Les premiers seront les derniers<a + name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a + href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>. Un ordre nouveau +gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont +mêlés comme +l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse +croître +ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera<a + name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a + href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>. Le +royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du +bon et +du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se +débarrasse +du reste<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a + href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>. Le germe de cette +grande révolution sera d'abord +méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, +qui est la plus +petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre +sous le +feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer<a + name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a + href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>; ou bien il sera +comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait +fermenter tout +entière<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a + href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. Une série +de paraboles, souvent obscures, était destinée à +exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes +injustices, son caractère inévitable et définitif<a + name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a + href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>.</p> +<p>Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la +première pensée de +Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut +probablement pas +d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut +qu'il était le +fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses +volontés. La +réponse de Jésus à une telle question ne pouvait +donc être douteuse. La +persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une +manière +absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, +la +terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort +ne sont +que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, +héroïque, il +se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à +cette +transformation suprême, la terre sera broyée, +purifiée par la flamme et +le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le +monde entier sera +peuplé d'anges de Dieu<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.</p> +<p>Une révolution radicale<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>, +embrassant jusqu'à la nature elle-même, +telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. +Dès lors, sans doute, il +avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le +Gaulonite lui avait +montré l'inutilité des séditions populaires. +Jamais il ne songea à se +révolter contre les Romains et les tétrarques. Le +principe effréné et +anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux +pouvoirs +établis, dérisoire au fond, était complète +dans la forme. Il payait le +tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté +et le droit ne sont +pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines +susceptibilités? +Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne +mérite pas qu'on +s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il +fondait cette +grande doctrine du dédain transcendant<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>, +vraie doctrine de la +liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait +pas dit +encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des +ténèbres se +mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des +tentations étranges +traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan +lui avait +proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de +l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait +en Judée et qui aboutit bientôt après à une +si terrible résistance +militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par +l'audace +et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa +pour lui +la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il +par la force +ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, +dit-on, +les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi<a + name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a + href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>. +Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. +Sa belle +nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un +agitateur ou un +chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.</p> +<p>La révolution qu'il voulut faire fut toujours une +révolution morale; +mais il n'en était pas encore arrivé à se fier +pour l'exécution aux +anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les +hommes +eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu +d'autre +idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas +eu ce soin pour +l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le +plus bel enseignement +moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait +sans doute dans +sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein +arrêté, le +poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par +lui, bien que d'une +manière fort différente de celle qu'il imaginait.</p> +<p>C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de +l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son +Père, voit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien +dire avec +vérité: Voilà +ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera +éternellement de +lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à +toute chose +réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la +liberté des âmes. Déjà +la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées<a + name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a + href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>. Plusieurs +stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un +tyran. Mais, en +général, le monde ancien s'était figuré la +liberté comme attachée à, +certaines formes politiques; les libéraux s'étaient +appelés Harmodius et +Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est +bien plus +dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un +exilé; que lui importe le +maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La +liberté pour +lui, c'est la vérité<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>. +Jésus ne savait pas assez l'histoire pour +comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, +au +moment où finissait la liberté républicaine et +où les petites +constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans +l'unité de +l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment +prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici +avec une +merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à +César ce qui est à César et à +Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque +chose d'étranger à la +politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la +force +brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. +Établir en +principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime +est de +regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt +par +dédain et sans discuter, c'était détruire la +république à la façon +ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce +sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des +devoirs du +citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits +accomplis. +Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois +cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa +amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de +l'État a été borné aux choses de la terre; +l'esprit a été affranchi, ou +du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a +été brisé pour +jamais.</p> +<p>L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie +publique ne pardonne pas +aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. +Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les +questions politiques et professent pour celles-ci une sorte +d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction +exclusive +est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais +quel +progrès les partis ont-ils fait faire à la +moralité générale de notre +espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume +céleste, était parti +pour Rome, s'était usé à conspirer contre +Tibère, ou à regretter +Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain +austère, patriote +zélé, il n'eût pas arrêté le grand +courant des affaires de son siècle, +tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a +révélé au monde +cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme +est antérieur +et supérieur au citoyen.</p> +<p>Nos principes de science positive sont blessés de la part de +rêves que +renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la +terre; +les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait +Jésus ne se +produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont +on n'a +jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour +être juste +envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux +préjugés +qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en +partant d'idées +fort erronées; Newton croyait sa folle explication de +l'Apocalypse aussi +certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme +médiocre de +notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint +Bernard, d'une +Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces +derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à +la rectitude +de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou +moins exacte +qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons +mieux la position +de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIII<sup>e</sup> +siècle et un +certain protestantisme nous ont habitués à ne +considérer le fondateur de +la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur +de +l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de +bonnes maximes; +nous jetons un voile prudent sur l'étrange état +intellectuel où il est +né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la +Révolution +française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle +n'ait pas +été faite par des hommes sages et modérés. +N'imposons pas nos petits +programmes de bourgeois sensés à ces mouvements +extraordinaires si fort +au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de +l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses +la chimère qui +en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples +idées de bonheur +ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de +Jésus fut bien +plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui +soit jamais +éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans +son ensemble, +et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce +qui +l'a rendue efficace pour la régénération de +l'humanité.</p> +<p>Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons +aujourd'hui +représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, +le juge +des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus +lui-même il y a +1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout +autres +qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral +brisant sans +armes les fers du nègre, améliorant la condition du +prolétaire, +délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela +suppose le monde +renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo +modifiés, le sang +et la race de millions d'hommes changés, nos complications +sociales +ramenées à une simplicité chimérique, les +stratifications politiques de +l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La +«réforme de toutes +choses<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a + href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a>» voulue par +Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre +nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend +du ciel, +ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf<a + name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a + href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>!» sont les +traits communs +des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec +la triste +réalité produira dans l'humanité ces +révoltes contre la froide raison +que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour +où elles +triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers +à en +reconnaître la haute raison.</p> +<p>Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin +prochaine du +monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue +d'un état stable +de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en +effet, c'est ce +qu'on n'essayera pas de nier<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>. +Ce fut justement cette contradiction +qui assura la fortune de son œuvre. Le millénaire seul n'aurait +rien +fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le +millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par +là, le +christianisme réunit les deux conditions des grands +succès en ce monde, +un point de départ révolutionnaire et la +possibilité de vivre. Tout ce +qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux +besoins; car le monde +veut à la fois changer et durer. Jésus, en même +temps qu'il annonçait un +bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait +les +principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit +cents ans.</p> +<p>Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps +et de ceux +de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. +Jésus, à quelques +égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du +gouvernement civil. +Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle +en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple +qui n'a aucune +idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi +naturel des +hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des +démêlés avec la police, +sans songer un moment qu'il y ait là matière à +rougir<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a + href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>. Mais jamais +la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre +chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non +s'en +emparer. Il prédit à ses disciples des +persécutions et des +supplices<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a + href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>; mais pas une +seule fois la pensée d'une résistance armée +ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la +souffrance +et la résignation, qu'on triomphe de la force par la +pureté du cœur, +est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas +un spiritualiste; car +tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a +pas la moindre +notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un +idéaliste accompli, la +matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, +et le réel l'expression +vivante de ce qui ne paraît pas.</p> +<p>A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de +Dieu? La +pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui +est haut pour les hommes +est en abomination aux yeux de Dieu<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>. +Les fondateurs du royaume de +Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de +prêtres; +des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits<a + name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a + href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>. Le grand +signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux +pauvres<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a + href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>.» La +nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une +immense +révolution sociale, où les rangs seront intervertis, +où tout ce qui est +officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. +Le monde ne le croira +pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde<a + name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a + href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>. +Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par +son humilité même. Le sentiment qui a fait de +«mondain» l'antithèse de +«chrétien» a, dans les pensées du +maître, sa pleine justification<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a + href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> <i>Tobie</i> +VIII, 3; Luc, XI, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a + href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Matth., +IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et +suiv. Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec +des +légendes analogues du <i>Vendidad</i> (farg. XIX) et du <i>Lalitavistara</i> +(ch. +XVII, XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le +récit maigre +et concis de Marc, qui représente ici évidemment la +rédaction primitive, +suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de +développements +légendaires.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a + href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> Matth., +IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a + href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Matth., +VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a + href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Marc, +I,14-15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a + href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Marc, +XV, 43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a + href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Voir +ci-dessus, p. 78-79.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a + href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> Jean, +XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. <i>II Cor</i>., IV, 4; +<i>Ephes</i>., VI, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a + href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Jean, I, +10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; +XVI, 8, 20, 33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot +«monde» est +surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de +Jean.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a + href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Matth., +XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a + href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> Matth., +XIII, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a + href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> Matth., +XIII, 47 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a + href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> Matth., +XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, +XIII, 19 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a + href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Matth., +XIII, 33; Luc, XIII, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a + href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> Matth., +XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; +Luc, XIII, 18 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a + href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> Matth., +XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a + href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> <span + title="Apikatastasis pantôn" lang="el">Απικαταστασις παντων</span>. <i>Act.</i>, +III, 21</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a + href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Matth., +XVII, 23-26; XXII, 16-22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a + href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Jean, +VI, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a + href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> V. +Stobée, <i>Florilegium</i>, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a + href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Jean, +VIII, 32 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a + href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Act.</i>, +III, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a + href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Apocal.</i>, +XXI, 1, 2, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a + href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> Les +sectes millénaires de l'Angleterre présentent le +même +contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du +monde, et +néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une +entente +extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a + href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Matth., +X, 47-48; Luc, XII, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a + href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Matth., +V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; +Jean, XV, 18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a + href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Luc, +XVI, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a + href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Matth., +V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; +XXII, 2 et suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; +XVIII, 16-17, 24-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a + href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> Matth., +XI, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a + href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> Jean, +XV, 19; XVII, 14, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a + href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Voir +surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, +sinon un discours réel tenu par Jésus, du moins un +sentiment qui était +très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de +lui.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a></h2> +<h2>JÉSUS A +CAPHARNAHUM.</h2> +<p>Obsédé +d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, +Jésus +marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale +dans la voie +que lui avaient tracée son étonnant génie et les +circonstances +extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait +que communiquer +ses pensées à quelques personnes secrètement +attirées vers lui; +désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait +à peu près +trente ans<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a + href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>. Le petit groupe +d'auditeurs qui l'avait accompagné près +de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être +quelques +disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui<a + name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a + href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>. C'est avec ce +premier +noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en +Galilée, la +«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait +venir, et c'était +lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» +que Daniel en sa vision avait +aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et +suprême révélation.</p> +<p>Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques +à l'art et +à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une +supériorité sur +celle des <i>chérubs</i> et des animaux fantastiques que +l'imagination du +peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait +rangés autour de la divine majesté. Déjà +dans Ézéchiel<a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a>, +l'être +assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du +char +mystérieux, le grand révélateur des visions +prophétiques a la figure +d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires +représentés par des animaux, au moment où la +séance du grand jugement +commence et où les livres sont ouverts, un être +«semblable à un fils de +l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère +le pouvoir de +juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité<a + name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a + href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a>. <i>Fils de +l'homme</i> est dans les langues sémitiques, surtout dans les +dialectes +araméens, un simple synonyme <i>d'homme.</i> Mais ce passage +capital de +Daniel frappa les esprits; le mot de <i>fils de l'homme</i> devint, au +moins +dans certaines écoles<a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, +un des titres du Messie envisagé comme juge +du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir<a + name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a + href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>. +L'application que s'en faisait Jésus à lui-même +était donc la +proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine +catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des +pleins pouvoirs que +lui avait délégués l'Ancien des jours<a + name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a + href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>.</p> +<p>Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette +fois décisif. Un +groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un +même esprit de +candeur juvénile et de naïve innocence, +adhérèrent à lui et lui dirent: +«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils +de David, on lui +décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du +premier. Jésus +se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque +embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre +qu'il +préférait était celui de «Fils de +l'homme,» titre humble en apparence, +mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. +C'est +par ce mot qu'il se désignait<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>, +si bien que dans sa bouche, «le Fils +de l'homme» était synonyme du pronom «je,» +dont il évitait de se servir. +Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom +dont +il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future +apparition.</p> +<p>Le centre d'action de Jésus, à cette époque de +sa vie, fut la petite +ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de +Génésareth. Le nom de +Capharnahum, où entre le mot <i>caphar</i>, +«village», semble désigner une +bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes +villes bâties +selon la mode romaine, comme Tibériade<a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>. +Ce nom avait si peu de +notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses +écrits<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a + href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a>, le prend pour +le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de +célébrité que le +village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum +était sans +passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane +favorisé par +les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette +ville et s'en fit comme +une seconde patrie<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a + href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>. Peu après +son retour, il avait dirigé sur +Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès<a + name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a + href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il n'y put faire +aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes<a + name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a + href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>. La +connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu +considérable, +nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme +le fils de +David celui dont on voyait tous les jours le frère, la sœur, le +beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit +une +assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission<a + name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a + href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>. +Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en +le +précipitant d'un sommet escarpé<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>. +Jésus remarqua avec esprit que +cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et +il se +fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son +pays.»</p> +<p>Cet échec fut loin de le décourager. Il revint +à Capharnahum<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a + href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a>, où il +trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il +organisa une +série de missions sur les petites villes environnantes. Les +populations +de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies +que le samedi. Ce fut +le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors +sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle +rectangulaire, assez +petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. +Les Juifs, +n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner +à ces +édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes +synagogues +existent encore en Galilée<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>. +Elles sont toutes construites en grands +et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite +de cette +profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, +qui +caractérise les monuments juifs<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>. +A l'intérieur, il y avait des +bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer +les rouleaux sacrés<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a>. +Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, +étaient le centre de toute la vie juive. On s'y +réunissait le jour du +sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des +Prophètes. +Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de +clergé proprement +dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (<i>parascha</i> +et <i>haphtara</i>), et y ajoutait un <i>midrasch</i> ou commentaire +tout +personnel, où il exposait ses propres idées<a + name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a + href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a>. C'était +l'origine de +«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle +accompli dans les petits +traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et +des +questions au lecteur; de la sorte, la réunion +dégénérait vite en une +sorte d'assemblée libre. Elle avait un président<a + name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a + href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>, des +«anciens<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a + href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>,» un <i>hazzan</i>, +lecteur attitré ou appariteur<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>, +des +«envoyés<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a + href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>,» sortes de +secrétaires ou de messagers qui faisaient la +correspondance d'une synagogue à l'autre, un <i>schammasch</i> +ou +sacristain<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a + href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>. Les synagogues +étaient ainsi de vraies petites +républiques indépendantes; elles avaient une juridiction +étendue. Comme +toutes les corporations municipales jusqu'à une époque +avancée de +l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques<a + name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a + href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, votaient +des résolutions ayant force de loi pour la communauté, +prononçaient des +peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le <i>hazzan<a + name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a + href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a></i>.</p> +<p>Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours +caractérisé les Juifs, +une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle +comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions +très-animées. Grâce aux synagogues, le +judaïsme put traverser intact +dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme +autant de petits mondes +à part, où l'esprit national se conservait, et qui +offraient aux luttes +intestines des champs tout préparés. Il s'y +dépensait une somme énorme +de passion. Les querelles de préséance y étaient +vives. Avoir un +fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense +d'une haute +piété, ou le privilège de la richesse qu'on +enviait le plus<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a + href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>. D'un +autre côté, la liberté, laissée à qui +la voulait prendre, de s'instituer +lecteur et commentateur du texte sacré donnait des +facilités +merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut +là une des +grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il +employa pour +fonder son enseignement doctrinal<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>. +Il entrait dans la synagogue, se +levait pour lire; le <i>hazzan</i> lui tendait le livre, il le +déroulait, et +lisant la <i>parascha</i> ou la <i>haphtara</i> du jour, il tirait de +cette +lecture quelque développement conforme à ses idées<a + name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a + href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>. Comme il y +avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne +prenait +pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, +à Jérusalem, +l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces +bons Galiléens +n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à +leur imagination +riante<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a + href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>. On l'admirait, on +le choyait, on trouvait qu'il parlait +bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections +les plus +difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa +parole et +de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le +pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.</p> +<p>L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours +grandissant, et, +naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en +lui-même. Son +action était fort restreinte. Elle était toute +bornée au bassin du lac +de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une +région préférée. Le +lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique +offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, +à partir de +Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte +de golfe, dont la +courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la +semence de +Jésus trouva enfin la terre bien préparée. +Parcourons-le pas à pas, en +essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont +l'a +couvert le démon de l'islam.</p> +<p>En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers +escarpés, une +montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes +s'écartent; une plaine (<i>El-Ghoueir</i>) s'ouvre presque au +niveau du lac. +C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par +d'abondantes +eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction +antique (<i>Aïn-Medawara</i>). A l'entrée de cette plaine, +qui est le pays de +Génésareth proprement dit, se trouve le misérable +village de <i>Medjdel</i>. +A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la +mer), on +rencontre un emplacement de ville (<i>Khan-Minyeh</i>), de +très-belles eaux +(<i>Aïn-et-Tin</i>), un joli chemin, étroit et profond, +taillé dans le roc, +que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage +entre la +plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A +un quart +d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau +salée +(<i>Aïn-Tabiga</i>), sortant de terre par plusieurs larges sources +à quelques +pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de +verdure. Enfin, +à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui +s'étend +d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques +huttes et un +ensemble de ruines assez monumentales, nommés <i>Tell-Hum</i>.</p> +<p>Cinq petites villes, dont l'humanité parlera +éternellement autant que +de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, +disséminées dans +l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De +ces cinq +villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin<a + name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a + href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>, la +première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. +L'affreux +village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de +la +bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie<a + name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a + href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a>. Dalmanutha +était +probablement près de là<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>. +Il n'est pas impossible que Chorazin fût +un peu dans les terres, du côté du nord<a + name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a + href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>. Quant à +Bethsaïde et +Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les +place à +Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à +Aïn-Medawara<a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a + href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>. On dirait +qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu +cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive +jamais, sur ce sol profondément dévasté, à +fixer les places où +l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.</p> +<p>Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout +ce qui +reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus +fonda son œuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce +pays, +où la +végétation était autrefois si brillante que +Josèphe y voyait une sorte +de miracle,—la nature, suivant lui, s'étant plu à +rapprocher ici côte à +côte les plantes des pays froids, les productions des zones +brûlantes, +les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de +fleurs et de +fruits<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a + href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>;—dans ce pays, +dis-je, on calcule maintenant un jour +d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre +pour son +repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus +misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si +riches de vie +et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et +transparentes<a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a + href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>. +La grève, composée de rochers ou de galets, est bien +celle d'une petite +mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle +est nette, +propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le +léger +mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers +roses, +de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à +deux endroits +surtout, à la sortie du Jourdain, près de +Tarichée, et au bord de la +plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, +où les vagues +viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le +ruisseau +d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. +Des +nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est +éblouissant de +lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément +encaissées entre des +roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des +montagnes +de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux +de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; +à l'ouest, les +hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la +Pérée, absolument +arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère +veloutée, +forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse +très-élevée, qui, depuis Césarée de +Philippe, court indéfiniment vers le +sud.</p> +<p>La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac +occupe une +dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de +la +Méditerranée<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, +et participe ainsi des conditions torrides de la mer +Morte<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a + href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>. Une +végétation abondante tempérait autrefois ces +ardeurs +excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est +aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, +eût jamais +été le théâtre d'une prodigieuse +activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve +le pays fort tempéré<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>. +Sans doute il y a eu ici, comme dans la +campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des +causes +historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane +contre +les croisades, qui ont desséché, à la façon +d'un vent de mort, le canton +préféré de Jésus. La belle terre de +Génésareth ne se doutait pas que +sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses +destinées. +Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays +qui eut le redoutable +honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, +convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, +pour prix de sa +gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que +Jésus eût été +plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, +obscur en son village? +Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, <i>si</i>, +au risque de +compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût +reconnu son +Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?</p> +<p>Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure +l'un de l'autre, +voilà donc le petit monde de Jésus à +l'époque où nous sommes. Il ne +semble pas être jamais entré à Tibériade, +ville toute profane, peuplée +en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas<a + name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a + href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a>. +Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région +favorite. Il allait +en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple<a + name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a + href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a>. Vers le +nord, on le voit à Panéas ou Césarée de +Philippe<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a + href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a>, au pied de +l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de +Tyr et de +Sidon<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a + href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a>, pays qui devait +être alors merveilleusement florissant. Dans +toutes ces contrées, il était en plein paganisme<a + name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a + href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a>. A +Césarée, il vit +la célèbre grotte du <i>Panium</i>, où l'on +plaçait la source du Jourdain, et +que la croyance populaire entourait d'étranges légendes<a + name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a + href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a>; il put +admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever +près de là en l'honneur +d'Auguste<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a + href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>; il s'arrêta +probablement devant les nombreuses statues +votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, +que la piété +entassait déjà en ce bel endroit<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>. +Un juif évhémériste, habitué à +prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou +pour des +démons, devait considérer toutes ces +représentations figurées comme des +idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient +les races +plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune +connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, +pouvait +renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à +celui des +Juifs<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a + href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>. Le paganisme, +qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque +colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande +industrie +et de richesse profane<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a + href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a>, durent peu lui +sourire. Le monothéisme +enlève toute aptitude à comprendre les religions +païennes; le musulman +jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas +d'yeux. Jésus sans +contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à +sa rive +bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses +pensées était là; là, il +trouvait foi et amour.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a + href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Luc, +III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., <i>Adv. +hær.</i> XXX, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a + href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Jean, I, +37 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a + href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> I, 5, 26 +et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a + href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> Daniel, +VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a + href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> Dans +Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au +courant du sens de ce mot.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a + href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> Livre +d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; +LXX, 1 (division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; +XIX, +28; XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, +62; Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; <i>Actes</i>, +VII, +55. Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, +rapproché +d'<i>Apoc</i>., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la +femme» pour le +Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a + href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Jean, V, +22, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a + href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Ce titre +revient quatre-vingt-trois fois dans les +Évangiles, et toujours dans les discours de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a + href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> Il est +vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire +avec Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre +que cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent +être du +II<sup>e</sup> et du III<sup>e</sup> siècle après J.-C.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a + href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> <i>B.J.</i>, +III, X, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a + href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Matth., +IX, 4; Marc, II, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a + href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Matth., +XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, +46 et suiv., 23-24; Jean, IV, 44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a + href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Marc, +VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a + href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> Matth., +XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a + href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Luc, IV, +29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic +qui est très-près de Nazareth, au-dessus de +l'église actuelle des +Maronites, et non du prétendu <i>Mont de la Précipitation</i>, +à une heure de +Nazareth. V. Robinson, II, 335 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a + href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> Matth., +IV, 13; Luc, IV, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a + href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> A +Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à +Jiseh +(Giscala), à Kasyoun, à Nabartein, deux à +Kefr-Bereim.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a + href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Je n'ose +encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, +ni par conséquent affirmer que Jésus ait enseigné +dans aucun d'eux. Quel +intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la +synagogue de Tell-Hum +La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de +toutes. +Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription +grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance +que prit le +judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des +Romains permet de +croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au III<sup>e</sup> +siècle, +époque où Tibériade devint une sorte de capitale +du judaïsme.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a + href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>II +Esdr</i>., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, +3; Mischna, <i>Megilla</i>, III, 1; <i>Rosch hasschana</i>, IV, 7, +etc. Voir +surtout la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le +Talmud de Babylone, <i>Sukka</i>, 51 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a + href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Philon, +cité dans Eusèbe, <i>Proep. evang</i>., VIII, 7, et +<i>Quod omnis probus liber</i>, § 12; Luc, IV, 16; <i>Act.</i> +XIII, 15; XV, 21; +Mischna, <i>Megilla</i>, III, 4 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a + href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> <span + title="Archisunagôgos" lang="el">Αρχισυναγωγος</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a + href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> <span + title="Presbuteroi" lang="el">Πρεσβυτεροι</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a + href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> <span + title="Hupêretês" lang="el">Υπηρετης</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a + href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> <span + title="Apostoloi" lang="el">Αποστολοι</span> ou <span title="angeloi" + lang="el">αγγελοι</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a + href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> <span + title="Diachonos" lang="el">916()#;ιαχονος</span>. Marc, V, 22, 35 et +suiv.; Luc, IV, +20; VII, 3; VIII, 41, 49; XIII, 14; <i>Act</i>., XIII, 15; XVIII, 8, +17; +<i>Apoc</i>., II, 1; Mischna, <i>Joma</i>, VII, 1; <i>Rosch hasschana</i>, +IV, 9; Talm. +de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, I, 7; Epiph., <i>Adv. +hær</i>., XXX, 4, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a + href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> +Inscription de Bérénice, dans le <i>Corpus inscr. +græc.</i>, +n° 5361; inscription de Kasyoun, dans la <i>Mission de +Phénicie</i>, livre IV +[sous presse].</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a + href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Matth., +V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, +11; XXI, 12; <i>Act.,</i> XXII, 19; XXVI, 11; <i>II Cor.,</i> XI, 24; +Mischna, +<i>Macoth,</i> III, 12 Talmud de Babyl., <i>Megilla</i>, 7b; Epiph., <i>Adv. +hær.,</i> +XXX, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a + href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> Matth., +XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., +<i>Sukka,</i> 51 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a + href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> Matth., +IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, +15, 46, 31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a + href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> Luc, IV, +16 et suiv. Comp. Mischna, <i>Joma</i>, VII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a + href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> Matth., +VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, +22, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a + href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> +L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a + href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> On sait +en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. +Talmud de Jérusalem, <i>Maasaroth</i>, III, I; <i>Schebiit</i>, +IX, 1; <i>Erubin.</i>, +vV7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a + href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> Marc, +VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a + href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> A +l'endroit nommé <i>Khorazi</i> ou <i>Bir-Kérazeh,</i> +au-dessus +de Tell-Hum.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a + href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> +L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec +Capharnahum, bien que fortement attaquée depuis quelques +années, +conserve encore de nombreux défenseurs. Le meilleur argument +qu'on +puisse faire valoir en sa faveur est le nom même de <i>Tell-Hum, +Tell </i> +entrant dans le nom de beaucoup de villages et ayant pu remplacer +<i>Caphar</i>. Impossible, d'un autre côté, de trouver +près de Tell-Hum une +fontaine répondant à ce que dit Josèphe <i>(B. J</i>., +III, x, 8). Cette +fontaine de Capharnahum semble bien être Aïn-Medawara; mais +Aïn-Medawara +est à une demi-heure du lac, tandis que Capharnahum était +une ville de +pêcheurs sur le bord même de la mer (Matth., IV, 13; Jean, +VI, 17). Les +difficultés pour Bethsaïde sont plus grandes encore; car +l'hypothèse, +assez généralement admise, de deux Bethsaïdes, l'une +sur la rive +occidentale, l'autre sur la rive orientale du lac, et à deux ou +trois +lieues l'une de l'autre, a quelque chose de singulier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a + href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>B. J</i>., +III, x, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a + href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> <i>B. J.</i>, +III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le <i>Gesta Dei +per Francos</i>, I, 1075.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a + href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> C'est +l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, +<i>Erd-kunde,</i> XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu +près avec celle +de M. de Bertou <i>(Bulletin de la Soc. de géogr</i>., 2e +série, XII, p. +146).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a + href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> La +dépression de la mer Morte est du double.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a + href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> <i>B. J</i>., +III, x, 7 et 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a + href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XVIII, II, 3; <i>Vita</i>, 12, 13, 64.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a + href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> J'adopte +l'opinion de M. Thomson (<i>The Land and the +Book</i>, II, 34 et suiv.), d'après laquelle la Gergésa +de Matthieu (VIII, +28), identique à la ville chananéenne de <i>Girgasch</i> +(<i>Gen.</i>, X, 16; XV, +21; <i>Deut.</i>, VII, 1; <i>Josué</i>, XXIV, 11), serait +l'emplacement nommé +maintenant <i>Kersa</i> ou <i>Gersa</i>, sur la rive orientale, +à peu près +vis-à-vis de Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment <i>Gadara</i> +ou +<i>Gerasa</i> au lieu de <i>Gergesa. Gerasa</i> est une leçon +impossible, les +évangélistes nous apprenant que la ville en question +était près du lac +et vis-à-vis de la Galilée. Quant à Gadare, +aujourd'hui <i>Om-Keis</i>, à une +heure et demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales +données +par Marc et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs +que +<i>Gergesa</i> soit devenue <i>Gerasa</i>, nom bien plus connu, et que +les +impossibilités topographiques qu'offrait cette dernière +lecture aient +fait adopter <i>Gadara</i>. Cf. Orig., <i>Comment. in Joann.</i>, VI, +24; X, 10; +Eusèbe et saint Jérôme, <i>De situ et nomin. loc. +hebr.</i>, aux mots <span title="Gergesa, Gergasei" lang="el">Γεργεσα, +Γεργασει</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a + href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> Matth., +XVI, 13; Marc, VIII, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a + href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> Matth., +XV, 21; Marc, VII, 24, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a + href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> Jos., <i>Vita</i>, +13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a + href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XV, x, 3; <i>B.J.</i>, I, xxi, 3; III, x, 7; +Benjamin de Tudèle, p. 46, édit. Asher.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a + href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XV, x, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a + href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> <i>Corpus. +inscr. gr.</i>, n<sup>os</sup> 4537, 4538, 4538 <i>b</i>, 4539.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a + href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> Lucianus +(ut fertur), <i>De dea syria</i>, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a + href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> Les +traces de la riche civilisation païenne de ce temps +couvrent encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui +forment le massif du cap Blanc et du cap Nakoura.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a></h2> +<h2>LES DISCIPLES DE JÉSUS.</h2> +<p>Dans ce paradis terrestre, +que les grandes révolutions de l'histoire +avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite +harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine +d'un sentiment +gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins +d'eau +les plus poissonneux du monde<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>; +des pêcheries très-fructueuses +s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, +à Capharnahum, et avaient +produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient +une +société douce et paisible, s'étendant par de +nombreux liens de parenté +dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu +occupée +laissait toute liberté à leur imagination. Les +idées sur le royaume de +Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de +créance +que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le +sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. +Ce n'était pas notre +sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent +peut-être la +bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs +mœurs +étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent +et de +fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures +populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de +fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie +famille. Il s'y +installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville<a + name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a + href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a>», et au +milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères +sceptiques, +l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.</p> +<p>Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile +agréable et des +disciples dévoués. C'était celle de deux +frères, tous deux fils d'un +certain Jonas, qui probablement était mort à +l'époque où Jésus vint se +fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient +Simon, surnommé +<i>Céphas</i> ou <i>Pierre</i>, et André. Nés +à Bethsaïde<a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a + href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>, ils se trouvaient +établis à Capharnahum <a name="page_150"></a>quand +Jésus commença +sa vie publique. Pierre +était marié et avait des enfants; sa belle-mère +demeurait chez lui<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a + href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a>. +Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement<a + name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a + href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a>. André +paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et +Jésus l'avait peut-être +connu sur les bords du Jourdain<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>. +Les deux frères continuèrent +toujours, même à l'époque où il semble +qu'ils devaient être le plus +occupés de leur maître, à exercer le métier +de pêcheurs<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a + href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>. Jésus, qui +aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux +des +pêcheurs d'hommes<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a + href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>. En effet, parmi +tous ses disciples, il n'en eut +pas de plus fidèlement attachés.</p> +<p>Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, +pêcheur aisé et patron de +plusieurs barques<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a + href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>, offrit à +Jésus un accueil empressé. Zébédée +avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un +jeune fils, Jean, qui +plus tard fut appelé à jouer un rôle si +décisif dans l'histoire du +christianisme naissant. <a name="page_151"></a>Tous deux +étaient disciples +zélés. Salomé, +femme de Zébédée, fut aussi fort attachée +à Jésus et l'accompagna +jusqu'à la mort<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a + href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p> +<p>Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait +avec +elles ces manières réservées qui rendent possible +une fort douce union +d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et +des femmes, +qui a empêché chez les peuples sémitiques tout +développement délicat, +était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins +rigoureuse +dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois +ou +quatre galiléennes dévouées accompagnaient +toujours le jeune maître et +se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour +à +tour<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a + href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>. Elles apportaient +dans la secte nouvelle un élément +d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà +l'importance. +L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre +dans le monde le +nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une +personne fort exaltée. +Selon le langage du temps, elle avait été +possédée de sept démons<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, +c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de +maladies nerveuses et en +apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et +douce, calma cette +organisation troublée. La Magdaléenne lui fut +fidèle jusqu'au Golgotha, +et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car +elle +fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la +résurrection, +ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des +intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le +suivaient +sans cesse et le servaient<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>. +Quelques-unes étaient riches, et +mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de +vivre sans +exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors<a + name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a + href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p> +<p>Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient +pour +leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, +Nathanaël, fils de Tolmaï +ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la +première époque<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>; +Matthieu, probablement celui-là même qui fut le +Xénophon du +christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme +tel il maniait +sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être +songeait-il dès lors à écrire ces <i>Logia</i><a + name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a + href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>, qui sont la base +de ce +que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi +les +disciples Thomas, ou Didyme<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>, +qui douta quelquefois, mais qui paraît +avoir été un homme de cœur et de généreux +entraînements<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a + href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>; un Lebbée +ou Taddée; un Simon le Zélote<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>, +peut-être disciple de Juda le +Gaulonite, appartenant à ce parti des <i>Kenaïm</i>, +dès lors existant, et +qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les +mouvements du peuple +juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit +exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si +épouvantable renom. +C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth +était une ville de +l'extrême sud de la tribu de Juda<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, +à une journée au delà d'Hébron.</p> +<p>Nous avons vu que la famille de Jésus était en +général peu portée vers +lui<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a + href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a>. Cependant Jacques +et Jude, ses cousins par Marie Cléophas, +faisaient dès lors partie des disciples, et Marie +Cléophas elle-même +fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire<a + name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a + href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>. A cette +époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. +C'est seulement après la +mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération<a + name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a + href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a> et que +les disciples cherchent à se l'attacher<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>. +C'est alors aussi que les +membres de la famille du fondateur, sous le titre de +«frères du +Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à +la tête de +l'église de Jérusalem<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>, +et qui après le sac de la ville se réfugia +en Batanée<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a + href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>. Le seul fait de +l'avoir approché devenait un avantage +décisif, de la même manière qu'après la mort +de Mahomet, les femmes et +les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son +vivant, +furent de grandes autorités.</p> +<p>Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des +préférences et en +quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de +Zébédée, Jacques +et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils +étaient +pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés +avec esprit +«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle +excessif, qui, s'il eût disposé +de la foudre, en eût trop souvent fait usage<a + name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a + href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>. Jean, surtout, +paraît +avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine +familiarité. Peut-être +ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une +façon où +l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il +exagéré +l'affection de cœur que son maître lui aurait portée<a + name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a + href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>. Ce qui est +plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, +Simon +Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et +Jean, son frère, forment +une sorte de comité intime que Jésus appelle à +certains moments où il se +défie de la foi et de l'intelligence des autres<a + name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a + href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>. Il semble +d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans +leurs +pêcheries<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a + href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>. L'affection de +Jésus pour Pierre était profonde. Le +caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier +mouvement, +plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à +sourire de ses façons +décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au +maître ses doutes naïfs, +ses répugnances, ses faiblesses tout humaines<a + name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a + href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, avec une +franchise +honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint +Louis. Jésus le +reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. +Quant à +Jean, sa jeunesse<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a + href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>, son exquise +tendresse de cœur<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a + href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a> et son +imagination vive<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a + href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a> devaient avoir +beaucoup de charme. La personnalité +de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si +vigoureux au +christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il +écrivit +sur son maître cet évangile bizarre<a + name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a + href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a> qui renferme de si +précieux +renseignements, mais où, selon nous, le caractère de +Jésus est faussé +sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante +et trop +profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers +évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme +Platon l'a été de +Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec +l'inquiétude fébrile d'une +âme exaltée, il transforma son maître en voulant le +peindre, et parfois +il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient +altéré son œuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas +toujours dans la +composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.</p> +<p>Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte +naissante. +Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus +proscrivait absolument les +titres de supériorité, tels que <i>rabbi</i>, +«maître, père,» lui seul étant +maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand +devait être le serviteur +des autres<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a + href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>. Cependant Simon +Barjona se distingue, entre ses égaux, +par un degré tout particulier d'importance. Jésus +demeurait chez lui et +enseignait dans sa barque<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>; +sa maison était le centre de la +prédication évangélique. Dans le public, on le +regardait comme le chef +de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux +péages s'adressent +pour faire acquitter les droits dus par la communauté<a + name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a + href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>. Le premier, +Simon avait reconnu Jésus pour le Messie<a + name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a + href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a>. Dans un moment +d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: +«Et vous aussi, +voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui +irions-nous, +Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle<a + name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a + href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>.» +Jésus à diverses +reprises lui déféra dans son église une certaine +primauté<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a + href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>, et lui +donna le surnom syriaque de <i>Képha</i> (pierre), voulant +signifier par là +qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice<a + name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a + href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>. Un moment, +même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du +ciel,» et lui +accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions +toujours +ratifiées dans l'éternité<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>.</p> +<p>Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un +peu de jalousie. +La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume +de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des +trônes, à la +droite et à la gauche du maître, pour juger les douze +tribus +d'Israël<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a + href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>. On se demandait +qui serait alors le plus près du Fils de +l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son +assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient +à ce rang. Préoccupés +d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, +Salomé, qui un jour +prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places +d'honneur pour ses +fils<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a + href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>. Jésus +écarta la demande par son principe habituel que celui +qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux +appartiendra aux +petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un +grand +mécontentement contre Jacques et Jean<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>. +La même rivalité semble +poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le +narrateur déclarer sans +cesse qu'il a été le «disciple chéri» +auquel le maître en mourant a +confié sa mère, et chercher systématiquement +à se placer près de Simon +Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances +importantes où les évangélistes plus anciens +l'avaient omis<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a + href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>.</p> +<p>Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on +sait quelque +chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout +cas, aucun d'eux +n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, +Matthieu, ou Lévi, +fils d'Alphée<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a + href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a>, avait +été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce +nom en Judée n'étaient pas les fermiers +généraux, hommes d'un rang élevé +(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome <i>publicani</i><a + name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a + href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>. +C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des +employés de bas +étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à +Damas, l'une des +plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en +touchant le +lac<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a + href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>, y multipliait +fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui +était peut-être sur la voie, en possédait un +nombreux personnel<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a + href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>. +Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle +passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour +eux, était le +signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le +Gaulonite, +soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les +douaniers +étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On +ne les nommait qu'en +compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie +infâme<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a + href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>. Les juifs qui +acceptaient de telles fonctions étaient +excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse +était maudite, +et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent<a + name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a + href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>. Ces +pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre +eux. Jésus +accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y +avait, selon le langage +du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce +fut un grand +scandale<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a + href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>. Dans ces maisons +mal famées, on risquait de rencontrer de +la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu +soucieux de +choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher +à relever les +classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte +aux plus +vifs reproches des dévots.</p> +<p>Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme +infini de sa +personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard +tombant sur une +conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être +éveillée, lui faisaient +un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice +innocent, +qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il +voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une +circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha +Nathanaël<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a + href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a>, +Pierre<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a + href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>, la Samaritaine<a + name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a + href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>. Dissimulant la +vraie cause de sa +force, je veux dire sa supériorité sur ce qui +l'entourait, il laissait +croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui +d'ailleurs étaient +pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui +découvrait les +secrets et lui ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une +sphère supérieure à celle de l'humanité. On +disait qu'il conversait sur +les montagnes avec Moïse et Élie<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>; +on croyait que, dans ses moments +de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et +établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel<a + name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a + href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a + href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> Matth., +IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, I, 44; XXI, 1 +et suiv.; Jos., <i>B.J.</i>, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le <i>Gesta +Dei +per Francos</i>, I, p. 1075.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a + href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> Matth., +IX, 1; Marc, II, 1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a + href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Jean, I, +44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a + href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Matth., +VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; <i>1 Cor</i>., IX, +5; 1 Petr., V, 13; Clém. Alex., <i>Strom</i>., III, 6; VII, 11; +Pseudo-Clem., +<i>Recogn</i>., VII, 25; Eusèbe, <i>H. E</i>., III, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a + href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> Matth., +VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a + href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> Jean, I, +40 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a + href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Matth., +IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a + href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> Matth., +IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a + href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Marc, I, +20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a + href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> Matth., +XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a + href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> Matth., +XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; +XXIII, 49.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a + href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> Marc, +XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. <i>Tobie</i>, III, 8; VI, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a + href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Luc, +VIII, 3; XXIV, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a + href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Luc, +VIII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a + href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Jean, I, +44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification +de Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous +le nom de +<i>Bar-Tholomé</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a + href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> Papias, +dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a + href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Ce +second nom est la traduction grecque du premier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a + href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> Jean, +XI, 16; XX, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a + href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Matth., +X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; <i>Act.</i>, I, 13; +Évangile des Ébionim, dans Épiphane, <i>Adv. +hær.</i>, XXX, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a + href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> +Aujourd'hui <i>Kuryétein</i> ou <i>Kereitein</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a + href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> La +circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble +supposer qu'à aucune époque de la vie publique de +Jésus, ses propres +frères ne se rapprochèrent de lui.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a + href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> Matth., +XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a + href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Act.</i>, +I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà +un grand respect pour Marie.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a + href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Jean, +XIX, 25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a + href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> V. +ci-dessus, p. <a href="#page_88">88-89</a>, note.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a + href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Jules +Africain, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, I, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a + href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> Marc, +III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, +49 et suiv., 54 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a + href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> Jean, +XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; +XXI, 7, 20 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a + href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> Matth., +XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; +XIV, 33; Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait +communiqué à ces trois +disciples une gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne +heure +répandue. Il est singulier que Jean, dans son évangile, +ne mentionne pas +une fois Jacques, son frère.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a + href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> Matth., +IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a + href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> Matth., +XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a + href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> Il +paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son +évangile, XXI, 15-23, et les anciennes autorités +recueillies par Eusèbe, +<i>H.E.</i>, III, 20, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a + href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> Voir les +épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont +sûrement du même auteur que le quatrième +évangile.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a + href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> Nous +n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse +est de lui.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a + href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> La +tradition commune me semble sur ce point suffisamment +justifiée. Il est, du reste, évident que l'école +de Jean retoucha son +évangile après lui (voir tout le <a href="#CHAPITRE_XXI">chap. +XXI</a>).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a + href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Matth., +XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; +X, 42-46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a + href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Luc, V, +3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a + href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> Matth., +XVII, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a + href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> Matth., +XVI, 16-17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a + href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> Jean, +VI, 68-70.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a + href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Matth., +X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; +<i>Act.,</i>, I, II, V, etc.; <i>Gal.,</i> I, 18; II, 7-8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a + href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Matth, +XVI, 18; Jean, I, 42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a + href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Matth., +XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, +18), le même pouvoir est accordé à tous les +apôtres.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a + href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> Matth., +XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; +XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a + href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> Matth., +XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a + href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> Marc, X, +41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a + href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> Jean, +XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; +XXI, 7, 21. Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé +est probablement +Jean.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a + href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> Matth., +IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; +VI, 15; <i>Act</i>., I, 13. Évangile des Ébionim, dans +Épiph., <i>Adv. hær.,</i> +XXX, 13. Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse +paraître, que +ces deus noms ont été portés par le même +personnage. Le récit <i>Matth</i>., +IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des +légendes de vocations +d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a +certainement +pas été écrit par l'apôtre même dont +il y est question. Mais il faut se +rappeler que, dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule +partie qui +soit de l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir +Papias, dans +Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a + href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> +Cicéron, <i>De provinc. consular</i>., 5; <i>Pro Plancio, 9;</i> +Tac., <i>Ann.</i> IV, 6; Pline, <i>Hist. nat</i>., XII, 32; Appien, <i>Bell. +civ</i>., +II, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a + href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> Elle est +restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, +sous le nom de <i>Via maris</i>. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, +13-18; Tobie, +i. Je pense que le chemin taillé dans le roc, près +d'Aïn-et-Tin, en +faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le <i>Pont +des +filles de Jacob</i>, tout comme aujourd'hui. Une partie de la route +d'Aïn-et-Tin a ce pont est de construction antique.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a + href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> Matth. +IX, 9 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a + href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Matth., +V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, +31-32; Marc, II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; +Lucien, <i>Necyomant</i>., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. +XIV, p. +269 (edit. Emperius); Mischna, <i>Nedarim</i>, III, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a + href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> Mischna, +<i>Baba Kama</i>, X, 1; Talmud de Jérusalem, <i>Demai,</i> +II, 3; Talmud de Bab., <i>Sanhédrin</i>, 25 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a + href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Luc, V, +29 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a + href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> Jean, I, +48 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a + href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> Jean, I, +42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a + href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> Jean, +IV, 17 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a + href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> Matth., +XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a + href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Matth., +IV, 11; Marc, I, 13.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a></h2> +<h2>PRÉDICATIONS DU LAC.</h2> +<p>Tel était le groupe qui, +sur les bords du lac de Tibériade, se pressait +autour de Jésus. L'aristocratie y était +représentée par un douanier et +par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de +pêcheurs et de +simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient +l'esprit faible, +ils croyaient aux spectres et aux esprits<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>. +Pas un élément de +culture hellénique n'avait pénétré dans ce +premier cénacle; +l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais +le cœur et la +bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la +Galilée faisait de +l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel +enchantement. Ils +préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, +bercés +doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur +ses +bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule +ainsi à +la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel +contact +avec la nature, les songes de ces nuits passées à la +clarté des étoiles, +sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une +telle +nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans +les astres la +promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle +mystérieuse par +laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A +l'époque +de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre +refroidie. La nue +s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et +descendaient sur sa tête<a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>; +les visions du royaume de Dieu étaient +partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil clair et doux de +ces âmes simples contemplait l'univers en sa source +idéale; le monde +dévoilait peut-être son secret à la conscience +divinement lucide de ces +enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur +mérita un jour de voir +Dieu.</p> +<p>Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein +air. Tantôt, +il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés +sur le +rivage<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a + href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>. Tantôt, il +s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, +où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe +fidèle allait +ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître +dans +leur première fleur. Un doute naïf s'élevait +parfois, une question +doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait +taire +l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui +germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume +près de +venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les +maîtres du +monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était +l'avènement sur terre +de l'universelle consolation:</p> +<div class="blockquot"> +<p>«Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car +c'est +à eux qu'appartient le royaume des cieux!</p> +<p> Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!</p> +<p> Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!</p> +<p> Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront +rassasiés!</p> +<p> Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront +miséricorde!</p> +<p> Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu!</p> +<p> Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de +Dieu!</p> +<p> Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car +le royaume des cieux est à eux!<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a>»</p> +</div> +<p>Sa prédication était suave et douce, toute pleine de +la nature et du +parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons +les +plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux +des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son +style +n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup +plus du +tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des +docteurs +juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le <i>Pirké +Aboth</i>. Ses développements avaient peu d'étendue, et +formaient des +espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles +cousues ensemble ont +composé plus tard ces longs discours qui furent écrits +par +Matthieu<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a + href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>. Nulle transition +ne liait ces pièces diverses; +d'ordinaire cependant une même inspiration les +pénétrait et en faisait +l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître +excellait. Rien +dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce +genre +délicieux<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a + href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>. C'est lui qui l'a +créé. Il est vrai qu'on trouve dans +les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de +la +même facture que les paraboles évangéliques<a + name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a + href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>. Mais il est +difficile +d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. +L'esprit +de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent +également le +christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour +expliquer ces analogies.</p> +<p>Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour +le vain appareil +de «confortable» dont nos tristes pays nous font une +nécessité, était la +conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en +Galilée. Les +climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle +contre le +dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du +bien-être et du +luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu +nombreux sont +les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires +de la vie y +sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement +de la +maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé. +L'alimentation forte et régulière des climats peu +généreux passerait +pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des +vêtements, comment +rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux +oiseaux du ciel? +Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il +donne +ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux +vêtus que +l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, +lorsqu'il +n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à +l'élévation des âmes, +inspirait à Jésus des apologues charmants: +«N'enfouissez pas en terre, +disait-il, des trésors que les vers et la rouille +dévorent, que les +larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des +trésors dans le +ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est +ton trésor, là +aussi est ton cœur<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a + href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>. On ne peut servir +deux maîtres; ou bien on +hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on +délaisse +l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>. +C'est pourquoi je +vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour +soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir +votre +corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus +noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne +sèment ni ne +moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père +céleste les +nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui +d'entre +vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée +à sa taille? Et +quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez +les lis +des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, +Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un +d'eux. Si Dieu +prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe +aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il +point pour +vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: +Que +mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce +sont les +païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre +Père céleste sait +que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice +et le +royaume de Dieu<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a + href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a>, et tout le reste +vous sera donné par surcroît. Ne +vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A +chaque +jour suffit sa peine<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a + href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>.»</p> +<p>Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la +destinée de la secte +naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se +reposant sur le +Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait +pour première +règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui +étouffe en +l'homme le germe de tout bien<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>. +Chaque jour elle demandait à Dieu le +pain du lendemain<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a + href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>. A quoi bon +thésauriser? Le royaume de Dieu va +venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en +aumône, disait le +maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des +trésors qui ne se dissipent pas<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>.» +Entasser des économies pour des +héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé<a + name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a + href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>? Comme +exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas +d'un homme qui, +après avoir élargi ses greniers et s'être +amassé du bien pour de longues +années, mourut avant d'en avoir joui<a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>! +Le brigandage, qui était +très-enraciné en Galilée<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>, +donnait beaucoup de force à cette manière +de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le +favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu +sûre, +était le vrai déshérité. Dans nos +sociétés établies sur une idée +très-rigoureuse de la propriété, la position du +pauvre est horrible; il +n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, +d'herbe, +d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce +sont là +des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le +propriétaire n'a +qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.</p> +<p>Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre +la +trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives +fondées sur la +vie cénobitique. Un élément communiste entrait +dans toutes ces sectes, +également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le +messianisme, +tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout +social. Par une existence douce, réglée, contemplative, +laissant sa part +à la liberté de l'individu, ces petites églises +croyaient inaugurer sur +la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, +fondées +sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, +préoccupaient +les âmes élevées et produisaient de toutes parts +des essais hardis, +sincères, mais de peu d'avenir.</p> +<p>Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont +très-difficiles à +préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas +toujours des +rapports), était ici certainement leur frère. La +communauté des biens +fut quelque temps de règle dans la société nouvelle<a + name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a + href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>. L'avarice +était le péché capital<a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>; +or il faut bien remarquer que le péché +«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a +été si sévère, était +alors le simple attachement à la propriété. La +première condition pour +être disciple de Jésus était de réaliser sa +fortune et d'en donner le +prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette +extrémité n'entraient +pas dans la communauté<a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>. +Jésus répétait souvent que celui qui a +trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses +biens, et +qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme +qui a découvert +l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un +instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le +joaillier qui a +trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et +achète la +perle<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a + href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>.» +Hélas! les inconvénients de ce régime ne +tardèrent pas à se +faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda +de; +Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse +commune<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a + href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>; ce qu'il y a de +sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.</p> +<p>Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du +ciel que dans +celles de la terre, enseignait une économie politique plus +singulière +encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour +s'être +fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, +afin que les +pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les +pauvres, +en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y +recevront que +ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant +à l'avenir, doit +donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui +étaient des avares, dit +l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui<a + name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a + href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>.» +Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y +avait un +homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et +qui tous les +jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, +nommé Lazare, qui +était couché à sa porte, couvert d'ulcères, +désireux de se rassasier des +miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient +lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il +fut +porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut +aussi et fut +enterré<a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a + href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>. Et du fond de +l'enfer, pendant qu'il était dans les +tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son +sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie +pitié de moi, et envoie +Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me +rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette +flamme.» +Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de +bien +pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est +consolé, et +tu es dans les tourments<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a + href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>.» Quoi de +plus juste? Plus tard on appela +cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et +simplement +la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est +riche, parce +qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, +tandis +que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment +où, moins +exagéré, Jésus ne présente l'obligation de +vendre ses biens et de les +donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore +cette déclaration terrible: «Il est plus facile à +un chameau de passer +par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le +royaume de +Dieu<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a + href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a>.»</p> +<p>Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci +Jésus, +ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de +lui +pour l'éternité le vrai créateur de la paix de +l'âme, le grand +consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait +«les +sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à +l'excès et porter atteinte +aux conditions essentielles de la société humaine; mais +il fonda ce haut +spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de +joie à +travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite +justesse que +l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de +moralité, +viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse +aller, +des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie +outre +mesure<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a + href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>. +L'Évangile, de la sorte, a été le suprême +remède aux ennuis +de la vie vulgaire, un perpétuel <i>sursum corda</i>, une +puissante +distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel +comme celui +de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu +t'inquiètes de +beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» +Grâce à Jésus, +l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou +humiliants +devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos +civilisations +affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a +été comme le parfum +d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon<a + name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a + href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>», qui a +empêché la +sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement +le champ de Dieu.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a + href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Matth., +XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, +19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a + href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Jean, I, +51.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a + href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> Matth., +XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a + href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> Matth., +V, 3-10; Luc, VI, 20-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a + href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> C'est ce +qu'on appelait les <span title="Logia kyriaka" lang="el">Λογια κυριακα</span>. +Papias, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a + href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> +L'apologue, tel que nous le trouvons <i>Juges</i>, IX, 8 et +suiv., <i>II Sam</i>., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de +forme avec +la parabole évangélique. La profonde originalité +de celle-ci est dans le +sentiment qui la remplit.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a + href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> Voir +surtout le <i>Lotus de la bonne loi</i>, ch. III et IV.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a + href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Comparez +Talm. de Bab., <i>Baba Bathra,</i> 11 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a + href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> Dieu des +richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus +dans la mythologie phénicienne et syrienne.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a + href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> J'adopte +ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a + href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Matth., +VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, +13. Comparez les préceptes <i>Luc</i>, X, 7-8, pleins du +même sentiment naïf, +et Talmud de Babylone, <i>Sota</i>, 48 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a + href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Matth., +XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a + href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> Matth., +VI, 11; Luc, XI, 3. C'est le sens du mot <span title="epiousios" + lang="el">επιουσιος</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a + href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> Luc, +XII, 33-34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a + href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Luc, +XII, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a + href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> Luc, +XII, 16 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a + href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Jos, <i>Ant</i>., +XVII, x, 4 et suiv.; <i>Vita</i>, 11, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a + href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> Act., +IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a + href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> Matth., +XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a + href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Matth., +XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, +22-23, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a + href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Matth., +XIII, 44-46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a + href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> Jean, +XII, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a + href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Luc, +XVI, 1-14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a + href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> Voir le +texte grec.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a + href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Luc, +XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance +communiste très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et +je pense qu'il +a exagéré celle nuance de l'enseignement de Jésus. +Mais les traits des +<span title="Logia" lang="el">Λογια</span> de Matthieu sont +suffisamment significatifs.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a + href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Matth., +XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette +locution proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., <i>Berakoth</i>, +55 +<i>b, Baba metsia</i>, 38 <i>b</i>) et dans le Coran (Sur., VII, 38). +Origène et +les interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, +ont cru qu'il +s'agissait d'un câble (<span title="kamilos" lang="el">καμιλος</span>).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a + href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Matth., +XIII, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a + href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> Ps. +CXXXIII, 3.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a></h2> +<h2>LE ROYAUME DE DIEU +CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.</h2> +<p>Ces maximes, bonnes pour un +pays où la vie se nourrit d'air et de jour, +ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en +confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à +une secte +naïve, persuadée à chaque instant que son utopie +allait se réaliser. +Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la +société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le +monde officiel de son +temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit +son parti avec +une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au cœur +sec et aux +étroits préjugés, il se tourna vers les simples. +Une vaste substitution +de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants +et +pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce +monde, +victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; +3° +pour les hérétiques et schismatiques, publicains, +samaritains, païens de +Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au +peuple +et le légitimait<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a + href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>: +Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses +serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns +maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens +comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce +seront +les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les +carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut +remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux +qui +étaient invités ne goûtera mon festin.»</p> +<p>Le pur <i>ébionisme</i>, c'est-à-dire la doctrine que +les pauvres (<i>ébionim</i>) +seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, +fut donc la +doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, +disait-il, car vous avez +votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant +rassasiés, car +vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous +gémirez et +vous pleurerez<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a + href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>.» +«Quand tu fais un festin, disait-il encore, +n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te +réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu +fais un repas, +invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant +mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera +rendu +dans la résurrection des justes<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.» +C'est peut-être dans un sens +analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons +banquiers<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a + href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>,» +c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, +en +donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: +«Donner +au pauvre, c'est prêter à Dieu<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.»</p> +<p>Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le +mouvement démocratique +le plus exalté dont l'humanité ait gardé le +souvenir (le seul aussi qui +ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de +l'idée pure), +agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est +le +vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se +retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. +L'histoire +d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit +populaire a le +plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et +en un sens les +plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands +et +établi une étroite relation d'une part entre les mots de +«riche, impie, +violent, méchant,» de l'autre entre les mots de +«pauvre, doux, humble, +pieux<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a + href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>.» Sous les +Séleucides, les aristocrates ayant presque tous +apostasié et passé à l'hellénisme, ces +associations d'idées ne firent +que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des +malédictions plus +violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les +riches, +les puissants<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a + href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>. Le luxe y est +présenté comme un crime. Le «Fils de +l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les +rois, les arrache à +leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer<a + name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a + href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>. L'initiation de +la Judée à la vie profane, l'introduction récente +d'un élément tout +mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse +réaction en +faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à +vous qui méprisez la +masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous +qui bâtissez vos +palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des +briques qui les composent est un péché<a + name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a + href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>.» Le nom de +«pauvre» +(<i>ébion</i>) était devenu synonyme de +«saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le +nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient +à se donner; ce fut +longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la +Batanée et du Hauran +(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles +à la langue comme aux enseignements +primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi +eux les +descendants de sa famille<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>. +A la fin du II<sup>e</sup> siècle, ces bons +sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait +emporté les +autres églises, sont traités d'hérétiques (<i>Ébionîtes</i>), +et on invente +pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque <i>Ébion</i><a + name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a + href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>.</p> +<p>On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût +exagéré de pauvreté ne +pouvait être bien durable. C'était là un de ces +éléments d'utopie comme +il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps +fait +justice. Transporté dans le large milieu de la +société humaine, le +christianisme devait un jour très-facilement consentir à +posséder des +riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement +monacal à +son origine, en vint très-vite, dès que les conversions +se +multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde +toujours la marque +de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, <i>l'ébionisme</i> +laissa +dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui +ne se +perdit pas. La collection des <i>Logia</i> ou discours de Jésus +se forma dans +le milieu ébionite de la Batanée<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. +La «pauvreté» resta un idéal dont +la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne +rien posséder fut le +véritable état évangélique; la +mendicité devint une vertu, un état +saint. Le grand mouvement ombrien du XIII<sup>e</sup> siècle, +qui est, +entre tous +les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au +mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la +pauvreté. François +d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa +communion +délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus +ressemblé à +Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables +sectes +communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, +Bons-Hommes, +Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, +etc.), groupés sous la +bannière de «l'Évangile Éternel,» +prétendirent être et furent en effet +les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus +impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. +La mendicité +pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et +administratives de si +fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui +convenait, +pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes +contemplatives et +douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la +pauvreté un +objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant +sur l'autel et +sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de +maître dont +l'économie politique peut n'être pas fort touchée, +mais devant lequel le +vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, +pour porter son +fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement +payée par son +salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui +répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.</p> +<p>Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour +le peuple et se +sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa +pensée est fait pour les +pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut<a + name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a + href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>. Tous +les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient +ses préférés. L'amour du +peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef +démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se +reconnaît +pour son interprète naturel, éclatent à chaque +instant dans ses actes et +ses discours<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a + href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.</p> +<p>La troupe élue offrait en effet un caractère fort +mêlé et dont les +rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans +son sein des +gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas +fréquentés<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a + href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a>. Peut-être +Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des +règles communes plus +de distinction et de cœur que dans une bourgeoisie pédante, +formaliste, +orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, +exagérant les +prescriptions mosaïques, en étaient venus à se +croire souillés par le +contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait +presque pour les +repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. +Méprisant ces +misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus +aimait à dîner chez +ceux qui en étaient les victimes<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>; +on voyait à table à côté de lui +des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour +cela seul, +il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux +dévots. +Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez, +disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait +alors de fines +réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne +sont pas les gens bien +portants qui ont besoin de médecin<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>;» +ou bien: «Le berger qui a +perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour +courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la +rapporte avec +joie sur ses épaules<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>;» +ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver +ce qui était perdu<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a>;» +ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les +justes, mais les pécheurs<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>;» +enfin cette délicieuse parabole du fils +prodigue, où celui qui a failli est présenté comme +ayant une sorte de +privilège d'amour sur celui qui a toujours été +juste. Des femmes faibles +ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la +première +fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement +de +lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! +se disaient les +puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il +l'était, il +s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une +pécheresse.» Jésus +répondait par la parabole d'un créancier qui remit +à ses débiteurs des +dettes inégales, et il ne craignait pas de +préférer le sort de celui à +qui fut remise la dette la plus forte<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>. +Il n'appréciait les états de +l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, +le cœur +plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments +d'humilité, +étaient plus près de son royaume que les natures +médiocres, lesquelles +ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On +conçoit, d'un autre +côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur +conversion à la secte un +moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec +passion.</p> +<p>Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que +soulevait son dédain pour +les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre +plaisir à les +exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du +«monde,» qui est +la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il +ne +pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque +préjugé, +était mal vu de là société<a + name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a + href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a> Il +préférait hautement les gens de vie +équivoque et de peu de considération aux notables +orthodoxes. «Des +publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous +précéderont dans le +royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont +cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis<a + name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a + href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>.» On +comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que +leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des +gens +faisant profession de gravité et d'une morale rigide.</p> +<p>Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre +d'austérité. Il ne +fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des +mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de +petite +ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; +les +lumières qui vont et viennent font un effet fort +agréable. Jésus aimait +cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles<a + name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a + href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a>. Quand on +comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on +était +scandalisé<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a + href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>. Un jour que les +disciples de Jean et les Pharisiens +observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que +tandis que +les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les +tiens +mangent et boivent?»—«Laissez-les, dit Jésus; +voulez-vous faire jeûner +les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec +eux. Des jours +viendront où l'époux leur sera enlevé; ils +jeûneront alors<a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a + href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>.» Sa +douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions +vives, d'aimables +plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de +cette +génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont +semblables aux enfants +assis sur les places, qui disent à leurs camarades:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span>Voici que nous chantons,<br/> +</span><span>Et vous ne dansez pas.<br/> +</span><span>Voici que nous pleurons,<br/> +</span><span>Et vous ne pleurez pas<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.<br/> +</span></div> +</div> +<p>Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un +fou. Le +Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites: +C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des +pécheurs. +Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par +ses œuvres<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a + href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>.»</p> +<p>Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête +perpétuelle. Il se +servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et +dont le +grand œil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. +Ses +disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe +rustique, dont +leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils +les +mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à +terre sur son +passage<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a + href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>. Quand il +descendait dans une maison, c'était une joie et +une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et +les grosses fermes, où +il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la +maison où descend +un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y +rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; +ils +reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on +rudoyât ces naïfs +auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait<a + name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a + href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>. Les +mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient +leurs nourrissons +pour qu'il les touchât<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a>. +Des femmes venaient verser de l'huile sur +sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les +repoussaient +parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages +antiques et +tout ce qui indique la simplicité du cœur, réparait le +mal fait par +ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui +voulaient l'honorer<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a + href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>. +Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche +d'aliéner de +leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à +être séduits, était +un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis<a + name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a + href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>.</p> +<p>La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un +mouvement de +femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus +comme une +jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui +décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort, +l'appelant «fils de David,» criant <i>Hosanna</i><a + name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a + href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>, et portant des +palmes +autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait +peut-être servir +d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise +de voir ces +jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant +et lui +décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les +laissait +dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait +d'une façon +évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la +plus agréable à +Dieu<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a + href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>.</p> +<p>Il ne perdait aucune occasion de répéter que les +petits sont des êtres +sacrés<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a + href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>, que le royaume de +Dieu appartient aux enfants<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>, +qu'il +faut devenir enfant pour y entrer<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a>, +qu'on doit le recevoir en +enfant<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a + href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>, que le +Père céleste cache ses secrets aux sages et les +révèle aux petits<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>. +L'idée de ses disciples se confond presque pour +lui avec celle d'enfants<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a + href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>. Un jour qu'ils +avaient entre eux une de +ces querelles de préséance qui n'étaient point +rares, Jésus prit un +enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus +grand; celui +qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du +ciel<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a + href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>."</p> +<p>C'était l'enfance, en effet, dans sa divine +spontanéité, dans ses naïfs +éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous +croyaient à chaque instant que le royaume tant +désiré allait poindre. +Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône<a + name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a + href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a> à +côté du maître. On s'y +partageait les places<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a + href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>; on cherchait +à supputer les jours. Cela +s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas +d'autre nom. Un +vieux mot, «<i>paradis</i>,» que l'hébreu, comme +toutes les langues de +l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui +désigna d'abord les parcs +des rois achéménides, résumait le rêve de +tous: un jardin délicieux où +l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait +ici-bas<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a + href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>. Combien dura cet +enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le +cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne +mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut +comme un siècle. +Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut +si beau que +l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est +encore d'en +recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la +poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux +qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, +l'humanité +oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les +tristesses de +la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette +éclosion +divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans +pareille! +Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, +dégagé de toute +illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, +et, sans rêve +millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le +ciel, par la +droiture de sa volonté et la poésie de son âme, +saurait de nouveau créer +en son cœur le vrai royaume de Dieu!</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a + href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> Matth., +XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. +Matth.. VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a + href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Luc, VI, +24-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a + href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Luc, +XIV, 12-14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a + href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> Mot +conservé par une tradition fort ancienne et fort +suivie. Clément d'Alex., <i>Strom</i>., I, 28. On le retrouve +dans Origène, +dans saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères +de l'Église.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a + href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Prov., +XIX, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a + href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> Voir en +particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, +9; XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires +hébreux, aux +mots: +</p> +<div class="fig" style="width: 429px;"> +<img src="images/hebrew.png" alt="Hebrew" title="Hebrew" height="33" width="429"/> +</div> +.</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a + href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> Ch. +LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a + href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Hénoch</i>, +ch. XLVI, 4-8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a + href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Hénoch</i>, +XCIX, 13, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a + href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> Jules +Africain dans Eusèbe, <i>H.E.</i> I, 7; Eus., <i>De situ +et nom. loc. hebr.</i>, au mot <span title="Chôba" lang="el">Χωβα</span>; +Orig., <i>Contre +Celse</i>, II, +i; V, 61; Epiph., <i>Adv. hær</i>., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a + href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> Voir +surtout Origène, <i>Contre Celse</i>, II, i; <i>De +principiis,</i> IV, 22. Comparez Épiph., <i>Adv. hær</i>., +XXX, 17. Irénée, +Origène, Eusèbe, les Constitutions apostoliques, ignorent +l'existence +d'un tel personnage. L'auteur des <i>Philosophumena</i> semble +hésiter (VII, +34 et 35; X, 22 et 23). C'est par Tertullien et surtout par +Épiphane +qu'a été répandue la fable d'un <i>Ébion</i>. +Du reste, tous les Pères sont +d'accord sur l'étymologie <span title="Ebiôn" lang="el">Εβιων</span> += <span title="ptôgos" lang="el">πτωγος</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a + href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> +Épiph., <i>Adv. hær.,</i> XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, +9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a + href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Matth., +XI, 5; Luc, VI, 20-21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a + href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Matth., +IX, 36; Marc, VI, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a + href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Matth., +IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a + href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> Matth., +IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a + href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> Matth., +IX, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a + href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Luc, XV, +4 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a + href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> Matth., +XVIII, 11; Luc, XIX, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a + href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> Matth., +IX, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a + href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> Luc, +VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui +se rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV +entier; +XVII, 16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce +récit +avec les traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui +eut lieu à Béthanie quelques jours avant la mort de +Jésus. Mais le +pardon de la pécheresse était, sans contredit, un des +traits essentiels +de la vie anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; +Papias, dans +Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a + href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> Luc, +XIX; 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a + href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> Matth., +XXI, 31-32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a + href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> Matth., +XXV, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a + href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> Marc, +II, 48; Luc, V, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a + href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> Matth., +IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, +33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a + href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> Allusion +à quelque jeu d'enfant.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a + href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> Matth., +XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe +qui veut dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des +œuvres +de Dieu n'est proclamée que par ses œuvres +elles-mêmes.» Je lis <span title="ergôn" lang="el">εργων</span>, +avec le manuscrit B du Vatican, et non <span title="teknôn" lang="el">τεκνων</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a + href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> Matth., +XXI, 7-8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a + href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> Matth., +XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; +Luc, XVIII, 15-16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a + href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> <i>Ibid</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a + href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> Matth., +XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, +VII, 37 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a + href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a> +Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc +(Épiph., <i>Adv. hær</i>., XLII, 11). Si les +retranchements de Marcion sont +sans valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions +quand +elles peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des +manuscrits dont il se servait.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a + href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> Cri +qu'on poussait à la procession de la fête des +Tabernacles, en agitant les palmes. Misclma, <i>Sukka</i>, III, 9. Cet +usage +existe encore chez les Israélites.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a + href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> Matth., +XXI, 15-16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a + href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> Matth., +XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a + href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Matth., +XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a + href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> Matth., +XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, +IX, 40.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a + href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Marc, X, +43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a + href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> Matth., +XI, 25; Luc, X, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a + href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> Matth., +X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a + href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> Matth, +XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a + href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> Luc, +XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a + href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> Marc, X, +37,40-41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a + href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> Luc, +XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. <i>Carm. sibyll</i>., +prooem., 86; Talm. de Bab., <i>Chagiga, 14 b.</i></p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a></h2> +<h2>AMBASSADE DE JEAN +PRISONNIER VERS JÉSUS.—MORT DE JEAN.—RAPPORTS DE SON +ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.</h2> +<p>Pendant que la joyeuse +Galilée célébrait dans les fêtes la venue du +bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, +s'exténuait +d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître +qu'il avait vu +quelques mois auparavant à son école arrivèrent +jusqu'à lui. On disait +que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait +rétablir le +royaume d'Israël, était venu et démontrait sa +présence en Galilée par +des œuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la +vérité de ce +bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en +choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée<a + name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a + href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a>.</p> +<p>Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa +réputation. L'air +de fête qui régnait autour de lui les surprit. +Accoutumés aux jeûnes, à +la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, +ils s'étonnèrent de +se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la +bienvenue<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a + href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>. Ils firent part +à Jésus de leur message: «Es-tu celui +qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, +qui dès lors +n'hésitait plus guère sur son propre rôle de +messie, leur énuméra les œuvres qui devaient +caractériser la venue du royaume de Dieu, +la +guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain +annoncée aux +pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. «Heureux donc, +ajouta-t-il, +celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette +réponse trouva +Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit +l'austère +ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il +avait annoncé vivait +déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de +Jésus? Rien ne +nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez +longtemps encore parallèlement aux églises +chrétiennes, on est porté à +croire que, malgré sa considération pour Jésus, +Jean ne l'envisagea pas +comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du +reste +trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du +solitaire devait +couronner sa carrière inquiète et tourmentée par +la seule fin qui fût +digne d'elle.</p> +<p>Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord +montrées pour Jean +ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, +selon la +tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, +il ne cessait +de lui répéter que son mariage était illicite et +qu'il devait renvoyer +Hérodiade<a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a + href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>. On s'imagine +facilement la haine que la petite-fille +d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. +Elle +n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.</p> +<p>Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme +elle ambitieuse et +dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement +l'an 30), +Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à +Machéro. +Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de +la forteresse +un palais magnifique<a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a + href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>, où le +tétrarque résidait fréquemment. Il y +donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une +de ces danses de +caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme +messéantes à une +personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé +à la danseuse ce +qu'elle désirait, celle-ci répondit, à +l'instigation de sa mère: «La +tête de Jean sur ce plateau<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>.» +Antipas fut mécontent; mais il ne +voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête +du +prisonnier, et l'apporta<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a + href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>.</p> +<p>Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un +tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans +après, Hâreth ayant +attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le +déshonneur de sa +fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda +généralement sa +défaite comme une punition du meurtre de Jean<a + name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a + href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a>.</p> +<p>La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus +par des disciples mêmes du +baptiste<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a + href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>. La +dernière démarche que Jean avait faite auprès de +Jésus +avait achevé d'établir entre les deux écoles des +liens étroits. Jésus, +craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, +prit +quelques précautions et se retira au désert<a + name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a + href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>. Beaucoup de monde +l'y +suivit. Grâce à une extrême frugalité, la +troupe sainte y vécut; on crut +naturellement voir en cela un miracle<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>. +A partir de ce moment, +Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement +d'admiration. Il +déclarait sans hésiter<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a> +qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi +et les prophètes anciens n'avaient eu de force que +jusqu'à lui<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a + href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>, +qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel +l'abrogerait à son +tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du +mystère chrétien une +place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux +Testament et l'avènement du règne nouveau.</p> +<p>Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement +relevée<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a + href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>, +avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du +Messie, qui devait +préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui +viendrait +aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager +n'était autre que le +prophète Élie, lequel, selon une croyance fort +répandue, allait bientôt +descendre du ciel, où il avait été enlevé, +pour disposer les hommes par +la pénitence au grand avènement et réconcilier +Dieu avec son +peuple<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a + href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>. Quelquefois, +à Élie on associait, soit le patriarche +Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on +s'était pris à attribuer +une haute sainteté<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>, +soit Jérémie<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>, +qu'on envisageait comme une +sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé +à prier pour lui +devant le trône de Dieu<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>. +Cette idée de deux anciens prophètes +devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se +retrouve +d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est +très-porté à croire qu'elle venait de ce +côté<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a + href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>. Quoi qu'il en +soit, +elle faisait, à l'époque de Jésus, partie +intégrante des théories juives +sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux +témoins +fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait +le préambule du grand +drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de +l'univers<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a + href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p> +<p>On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples +ne pouvaient +hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur +faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question +du +Messie, puisque Élie n'était pas venu<a + name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a + href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a>, ils +répondaient qu'Élie +était venu, que Jean était Élie ressuscité<a + name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a + href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>. Par son genre de +vie, +par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean +rappelait en +effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël<a + name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a + href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Jésus +ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son +précurseur. Il +disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas +né de plus +grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les +docteurs de ne pas +avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être +convertis à sa voix<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>.</p> +<p>Les disciples de Jésus furent fidèles à ces +principes du maître. Le +respect de Jean fut une tradition constante dans la première +génération +chrétienne<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a + href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>. On le supposa +parent de Jésus<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a + href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>. Pour fonder la +mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta +que +Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama +Messie; qu'il se +reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de +ses souliers; +qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que +c'était lui qui +devait l'être par Jésus<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>. +C'étaient là des exagérations, que +réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de +Jean<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a + href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>. Mais, en un sens +plus général, Jean resta dans la légende +chrétienne ce qu'il fut en réalité, +l'austère préparateur, le triste +prédicateur de pénitence avant les joies de +l'arrivée de l'époux, le +prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le +voir. Géant +des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel +sauvage, +cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara +les lèvres à la +douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade +ouvrit l'ère des +martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la +conscience nouvelle. +Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne +purent +permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, +étendu sur le seuil du +christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres +devaient passer +après lui.</p> +<p>L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle +vécut quelque +temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne +intelligence +avec elle. Plusieurs années après la mort des deux +maîtres, on se +faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes +étaient +à la fois des deux écoles; par exemple, le +célèbre Apollos, le rival de +saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens +d'Éphèse<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a + href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>. +Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un +ascète nommé Banou<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>, +qui +offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui +était +peut-être de son école. Ce Banou<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a> +vivait dans le désert, vêtu de +feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits +sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la +nuit des +baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on +appelait le +«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici +quelque confusion +d'homonymes), observait un ascétisme analogue<a + name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a + href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a>. Plus tard, vers +l'an +80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en +Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le +combattre d'une façon +détournée<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a + href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>. Un des +poèmes sibyllins<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a + href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a> semble provenir de +cette +école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de +Baptistes, d'Elchasaïtes +<i>(Sabiens, Mogtasila</i> des écrivains arabes<a + name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a + href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a>), qui remplissent +au +second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les +restes +subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits +«chrétiens de +Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de +Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique +de +Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le +christianisme, +passa à l'état de petite hérésie +chrétienne et s'éteignit obscurément. +Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. +S'il eût cédé à une +rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la +foule des +sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé +à la gloire et à +une position unique dans le panthéon religieux de +l'humanité.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a + href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> Matth., +XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a + href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> Matth., +IX, 14 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a + href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Matth., +XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, +49.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a + href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Jos., <i>De +Belle jud</i>., VII, vi, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a + href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> Plateaux +portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les +liqueurs et les mets.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a + href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> Matth., +XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, V, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a + href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a> +Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, V, 1 et 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a + href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> Matth., +XIV, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a + href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> Matth., +XIV, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a + href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> Matth., +XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, +41 et suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a + href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> Matth., +XI, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a + href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> Matth., +XI, 12-13; Luc, XVI, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a + href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a> +Malachie, III et IV; <i>Ecclésiast.</i>, XLVIII, 10. V. +ci-dessus, <a href="#CHAPITRE_VI">ch. VI</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a + href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> Matth., +XI, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 +et suiv.; Luc, IX, 8, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a + href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, +XLIV, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a + href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> Matth., +XVI, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a + href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> II +Macch., XV, 13 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a + href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Textes +cités par Anquetil-Duperron, <i>Zend-Avesta,</i> I, 2e +part., p. 46, rectifiés par Spiegel, dans la <i>Zeitschrift der +deutschen +morgenlændischen Gesellschaft,</i> I, 261 et suiv.; extraits du +<i>Jamasp-Nameh,</i> dans l'<i>Avesta</i> de Spiegel, I, p. 34. Aucun +des textes +parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes +ressuscités et +précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans +ces textes +paraissent bien antérieures à l'époque de la +rédaction desdits textes.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a + href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> <i>Apoc</i>., +XI, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a + href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> Marc, +IX, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a + href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> Matth., +XI, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; +Luc, IX, 8; Jean, I, 21-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a + href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> Luc, I, +17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a + href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> Matth., +XXI, 32; Luc, VII, 29-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a + href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> <i>Act.,</i> +XIX, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a + href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> Luc, I.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a + href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> Matth., +III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, I, 15 et +suiv.; V, 2-33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a + href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> Matth., +XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a + href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> <i>Act</i>., +XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., <i>Adv. hær.</i>, +XXX, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a + href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> <i>Vita</i>, +2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a + href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a> +Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., +<i>Sanhédrin</i>, 43 <i>a</i>) au nombre des disciples de +Jésus?</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a + href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a> +Ilégésippe, dans Eusèbe, <i>H.E.</i>, II, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a + href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a> +Évang., I, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. <i>Act.</i>, +X, +47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a + href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> Livre +IV. Voir surtout v. 157 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a + href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> Je +rappelle que <i>Sabiens</i> est l'équivalent araméen du +mot +«Baptistes.» <i>Mogtasila</i> a le même sens en +arabe.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a></h2> +<h2>PREMIÈRES +TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.</h2> +<p>Jésus, presque +tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de +Pâques. +Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les +synoptiques +n'en parlent pas<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a + href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>, et les notes du +quatrième évangile sont ici +très-confuses<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a + href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>. C'est, à +ce qu'il semble, l'an 31, et certainement +après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des +séjours de +Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. +Quoique +Jésus attachât dès lors peu de valeur au +pèlerinage, il s'y prêtait pour +ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore +rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son +dessein; car il +sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier +ordre, il fallait sortir +de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, +qui était +Jérusalem.</p> +<p>La petite communauté galiléenne était ici fort +dépaysée. Jérusalem était +alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de +pédantisme, +d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le +fanatisme +y était extrême et les séditions religieuses +très-fréquentes. Les +pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux +plus +insignifiantes minuties, réduite à des questions de +casuiste, était +l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique +et canonique ne +contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque +chose +d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, +à cette science +creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense +de temps et de +dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de +l'esprit en profite. L'éducation théologique du +clergé moderne, quoique +très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; +car la Renaissance a +introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, +une part +de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la +scolastique a +pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur +juif, +du <i>sofer</i> ou scribe, était purement barbare, absurde sans +compensation, +dénuée de tout élément moral<a + name="FNanchor_587_587" id="FNanchor_587_587"></a><a + href="#Footnote_587_587" class="fnanchor">[587]</a>. Pour comble de +malheur, elle +remplissait celui qui s'était fatigué à +l'acquérir d'un ridicule +orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait +coûté tant de peine, le +scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain +que le savant +musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que +le vieux +théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le +propre +de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce +qui est +délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles +enfantillages où +l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation +naturelle des +personnes faisant profession de gravité<a name="FNanchor_588_588" id="FNanchor_588_588"></a><a href="#Footnote_588_588" class="fnanchor">[588]</a>.</p> +<p>Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les +âmes +tendres et délicates du nord. Le mépris des +Hiérosolymites pour les +Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. +Dans ce beau +temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent +que +l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins<a + name="FNanchor_589_589" id="FNanchor_589_589"></a><a + href="#Footnote_589_589" class="fnanchor">[589]</a>, «J'ai +choisi de me +tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait +fait exprès pour +eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve +dévotion, à peu près +comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les +sanctuaires, +assistait froid et presque railleur à la ferveur du +pèlerin venu de +loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur +prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses +aspirations, +ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup<a + name="FNanchor_590_590" id="FNanchor_590_590"></a><a + href="#Footnote_590_590" class="fnanchor">[590]</a>. En religion, +on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes<a name="FNanchor_591_591" id="FNanchor_591_591"></a><a href="#Footnote_591_591" class="fnanchor">[591]</a>; +l'expression «sot +Galiléen» était devenue proverbiale<a + name="FNanchor_592_592" id="FNanchor_592_592"></a><a + href="#Footnote_592_592" class="fnanchor">[592]</a>. On croyait (non +sans raison) +que le sang juif était chez eux +très-mélangé, et il passait pour +constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète<a + name="FNanchor_593_593" id="FNanchor_593_593"></a><a + href="#Footnote_593_593" class="fnanchor">[593]</a>. Placés +ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres +Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un +passage d'Isaïe +assez mal interprété<a name="FNanchor_594_594" id="FNanchor_594_594"></a><a href="#Footnote_594_594" class="fnanchor">[594]</a>: +«Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie +de la mer<a name="FNanchor_595_595" id="FNanchor_595_595"></a><a + href="#Footnote_595_595" class="fnanchor">[595]</a>, Galilée +des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre +a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux +qui étaient +assis dans les ténèbres.» La renommée de la +ville natale de Jésus était +particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: +«Peut-il venir +quelque chose de bon de Nazareth<a name="FNanchor_596_596" id="FNanchor_596_596"></a><a href="#Footnote_596_596" class="fnanchor">[596]</a>.»</p> +<p>La profonde sécheresse de la nature aux environs de +Jérusalem devait +ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont +sans eau; le sol, +aride et pierreux. Quand l'œil plonge dans la dépression de la +mer +Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est +monotone. +Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille +histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, +du temps de +Jésus, à peu près la même assise +qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de +monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs +étaient restés +étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait +commencé à l'embellir, et +Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de +l'Orient. +Les constructions hérodiennes le disputent aux plus +achevées de +l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de +l'exécution, +la beauté des matériaux<a name="FNanchor_597_597" id="FNanchor_597_597"></a><a href="#Footnote_597_597" class="fnanchor">[597]</a>. +Une foule de superbes tombeaux, d'un goût +original, s'élevaient vers le même temps aux environs de +Jérusalem<a name="FNanchor_598_598" id="FNanchor_598_598"></a><a + href="#Footnote_598_598" class="fnanchor">[598]</a>. +Le style de ces monuments était le style grec, mais +approprié aux usages +des Juifs, et considérablement modifié selon leurs +principes. Les +ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, +au +grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et +remplacés par +une décoration végétale. Le goût des anciens +habitants de la Phénicie et +de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la +roche vive, +semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans +le rocher, et +où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués +à une architecture de +troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un +pompeux +étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais +œil.<a name="FNanchor_599_599" id="FNanchor_599_599"></a><a + href="#Footnote_599_599" class="fnanchor">[599]</a> Son +spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure +du vieux monde +allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du +cœur.</p> +<p>Le temple, à l'époque de Jésus, était +tout neuf, et les ouvrages +extérieurs n'en étaient pas complètement +terminés. Hérode en avait fait +commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère +chrétienne, pour +le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau +du temple fut +achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;<a + name="FNanchor_600_600" id="FNanchor_600_600"></a><a + href="#Footnote_600_600" class="fnanchor">[600]</a> mais les +parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent +terminées que +peu de temps avant la prise de Jérusalem<a + name="FNanchor_601_601" id="FNanchor_601_601"></a><a + href="#Footnote_601_601" class="fnanchor">[601]</a>. Jésus y +vit probablement +travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces +espérances d'un long +avenir étaient comme une insulte à son prochain +avènement. Plus +clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait +que ces +superbes constructions étaient appelées à une +courte durée<a name="FNanchor_602_602" id="FNanchor_602_602"></a><a + href="#Footnote_602_602" class="fnanchor">[602]</a>.</p> +<p>Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, +dont +le <i>haram</i> actuel<a name="FNanchor_603_603" id="FNanchor_603_603"></a><a + href="#Footnote_603_603" class="fnanchor">[603]</a>, malgré sa +beauté, peut à peine donner une idée. +Les cours et les portiques environnants servaient journellement de +rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce +grand espace était +à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. +Toutes les +discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement +canonique, les procès même et les causes civiles, toute +l'activité de la +nation, en un mot, était concentrée là<a + name="FNanchor_604_604" id="FNanchor_604_604"></a><a + href="#Footnote_604_604" class="fnanchor">[604]</a>. C'était un +perpétuel +cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de +sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup +d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards +à cette époque +pour les religions étrangères, quand elles restaient sur +leur propre +territoire<a name="FNanchor_605_605" id="FNanchor_605_605"></a><a + href="#Footnote_605_605" class="fnanchor">[605]</a>, les Romains +s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des +inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il +était +permis aux non-Juifs de s'avancer<a name="FNanchor_606_606" id="FNanchor_606_606"></a><a href="#Footnote_606_606" class="fnanchor">[606]</a>. +Mais la tour Antonia, quartier +général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et +permettait de +voir ce qui s'y passait<a name="FNanchor_607_607" id="FNanchor_607_607"></a><a + href="#Footnote_607_607" class="fnanchor">[607]</a>. La police du +temple appartenait aux Juifs; +un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer +les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un +bâton à la +main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour +abréger le chemin<a name="FNanchor_608_608" id="FNanchor_608_608"></a><a + href="#Footnote_608_608" class="fnanchor">[608]</a>. On veillait +surtout scrupuleusement à ce que +personne n'entrât à l'état d'impureté +légale dans les portiques +intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument +séparée.</p> +<p>C'est là que Jésus passait ses journées, durant +le temps qu'il restait à +Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette +ville une affluence +extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt +personnes, les +pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement +désordonné +où se plaît l'Orient<a name="FNanchor_609_609" id="FNanchor_609_609"></a><a href="#Footnote_609_609" class="fnanchor">[609]</a>. +Jésus se perdait dans la foule, et ses +pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu +d'effet. Il +sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et +qui ne +l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait +l'indisposait. Le +temple, comme en général les lieux de dévotion +très-fréquentés, offrait +un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une +foule de +détails assez repoussants, surtout des opérations +mercantiles, par suite +desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans +l'enceinte +sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y +trouvait des +tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait +cru dans +un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs +fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains +de tous les +temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes +blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté +jusqu'au +scrupule<a name="FNanchor_610_610" id="FNanchor_610_610"></a><a + href="#Footnote_610_610" class="fnanchor">[610]</a>. Il disait qu'on +avait fait de la maison de prière une +caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère +l'emporta; il frappa +à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables<a + name="FNanchor_611_611" id="FNanchor_611_611"></a><a + href="#Footnote_611_611" class="fnanchor">[611]</a>. En +général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait +conçu pour son +Père, n'avait rien à faire avec des scènes de +boucherie. Toutes ces +vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait +d'être +obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement +n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du +christianisme, +qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux +eurent en +aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers +empereurs +chrétiens y laissèrent subsister les constructions +païennes +d'Adrien<a name="FNanchor_612_612" id="FNanchor_612_612"></a><a + href="#Footnote_612_612" class="fnanchor">[612]</a>. Ce furent les +ennemis du christianisme, comme Julien, qui +pensèrent à cet endroit<a name="FNanchor_613_613" id="FNanchor_613_613"></a><a href="#Footnote_613_613" class="fnanchor">[613]</a>. +Quand Omar entra dans Jérusalem, +l'emplacement du temple était à dessein pollué en +haine des Juifs<a name="FNanchor_614_614" id="FNanchor_614_614"></a><a + href="#Footnote_614_614" class="fnanchor">[614]</a>. +Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du +judaïsme dans +sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. +Ce lieu a +toujours été antichrétien.</p> +<p>L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et +de lui rendre le +séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les +grandes idées d'Israël +mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des +synagogues +avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, +une grande +supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de +prêtres qu'à Jérusalem, et là +même, réduits à des fonctions toutes rituelles, +à peu près comme nos +prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils +étaient primés par +l'orateur de la synagogue, le casuiste, le <i>sofer</i> ou scribe, +tout +laïque qu'était ce dernier. Les hommes +célèbres du Talmud ne sont pas +des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. +Le haut +sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort +élevé dans la +nation; mais il n'était nullement à la tête du +mouvement religieux. Le +souverain pontife, dont la dignité avait déjà +été avilie par +Hérode<a name="FNanchor_615_615" id="FNanchor_615_615"></a><a + href="#Footnote_615_615" class="fnanchor">[615]</a>, devenait de plus +en plus un fonctionnaire romain<a name="FNanchor_616_616" id="FNanchor_616_616"></a><a href="#Footnote_616_616" class="fnanchor">[616]</a>, +qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge +profitable à +plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques +très-exaltés, les +prêtres étaient presque tous des sadducéens, +c'est-à-dire des membres de +cette aristocratie incrédule qui s'était formée +autour du temple, vivait +de l'autel, mais en voyait la vanité<a name="FNanchor_617_617" id="FNanchor_617_617"></a><a href="#Footnote_617_617" class="fnanchor">[617]</a>. +La caste sacerdotale s'était +séparée à tel point du sentiment national et de la +grande direction +religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de +«sadducéen» +(<i>sadoki</i>), qui désigna d'abord simplement un membre de la +famille +sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de +«matérialiste» et d' +«épicurien.»</p> +<p>Un élément plus mauvais encore était venu, +depuis le règne d'Hérode le +Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris +d'amour pour +Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus +d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant +J.-C.), ne +vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever +jusqu'à lui, +que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta +maîtresse, +presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq +ans<a name="FNanchor_618_618" id="FNanchor_618_618"></a><a + href="#Footnote_618_618" class="fnanchor">[618]</a>. +Étroitement alliée à la famille régnante, +elle ne le perdit +qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle +le recouvra (l'an 42 de +notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour +quelque temps +l'œuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de <i>Boëthusim</i><a + name="FNanchor_619_619" id="FNanchor_619_619"></a><a + href="#Footnote_619_619" class="fnanchor">[619]</a>, se forma +ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, +très-peu dévote, +qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les <i>Boëthusim</i>, +dans le +Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés +comme des espèces de +mécréants et toujours rapprochés des +Sadducéens<a name="FNanchor_620_620" id="FNanchor_620_620"></a><a + href="#Footnote_620_620" class="fnanchor">[620]</a>. De tout cela +résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de +politique, +peu portée aux excès de zèle, les redoutant +même, ne voulant pas +entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle +profitait de la routine établie. Ces prêtres +épicuriens n'avaient pas la +violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; +c'étaient leur +insouciance morale, leur froide irréligion qui +révoltaient Jésus. Bien +que très-différents, les prêtres et les Pharisiens +se confondirent ainsi +dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il +dut longtemps +renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer +ses +sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.</p> +<p>Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous +qu'il fit à +Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya +cependant de se +faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint +de certains +actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela +ne +résulta ni une église établie a Jérusalem, +ni un groupe de disciples +hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à +tous pourvu qu'on +l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce +sanctuaire des +vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta +seulement pour +lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits. +Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la +famille +de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de +ses derniers +mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention +d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du +sanhédrin et fort +considéré à Jérusalem<a + name="FNanchor_621_621" id="FNanchor_621_621"></a><a + href="#Footnote_621_621" class="fnanchor">[621]</a>. Cet homme, qui +paraît avoir été honnête et +de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne +voulant pas +se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue +conversation<a name="FNanchor_622_622" id="FNanchor_622_622"></a><a + href="#Footnote_622_622" class="fnanchor">[622]</a>. Il en garda sans +doute une impression favorable, car +plus tard il défendit Jésus contre les préventions +de ses +confrères<a name="FNanchor_623_623" id="FNanchor_623_623"></a><a + href="#Footnote_623_623" class="fnanchor">[623]</a>, et, à la +mort de Jésus, nous le trouverons entourant de +soins pieux le cadavre du maître<a name="FNanchor_624_624" id="FNanchor_624_624"></a><a href="#Footnote_624_624" class="fnanchor">[624]</a>. +Nicodème ne se fit pas chrétien; +il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement +révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables +adhérents. Mais +il porta évidemment beaucoup d'amitié à +Jésus et lui rendit des +services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, +à l'époque où +nous sommes arrivés, était déjà comme +écrit.</p> +<p>Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne +paraît avoir eu de +rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la +plus grande +autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. +C'était un +esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études +profanes, formé à +la tolérance par son commerce avec la haute société<a + name="FNanchor_625_625" id="FNanchor_625_625"></a><a + href="#Footnote_625_625" class="fnanchor">[625]</a>. A l'encontre +des Pharisiens très-sévères, qui marchaient +voilés ou les yeux fermés, +il regardait les femmes, même les païennes<a + name="FNanchor_626_626" id="FNanchor_626_626"></a><a + href="#Footnote_626_626" class="fnanchor">[626]</a>. La tradition le +lui +pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la +cour<a name="FNanchor_627_627" id="FNanchor_627_627"></a><a + href="#Footnote_627_627" class="fnanchor">[627]</a>. Après la +mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des +vues très-modérées<a name="FNanchor_628_628" id="FNanchor_628_628"></a><a href="#Footnote_628_628" class="fnanchor">[628]</a>. +Saint Paul sortit de son école<a name="FNanchor_629_629" id="FNanchor_629_629"></a><a href="#Footnote_629_629" class="fnanchor">[629]</a>. +Mais il +est bien probable que Jésus n'y entra jamais.</p> +<p>Une pensée du moins que Jésus emporta de +Jérusalem, et qui dès à présent +paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte +possible avec +l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient +causé +tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et +hautain, et dans +un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une +absolue +nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en +réformateur juif, +c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans +des +idées messianiques avaient déjà admis que le +Messie apporterait une loi +nouvelle, qui serait commune à toute la terre<a + name="FNanchor_630_630" id="FNanchor_630_630"></a><a + href="#Footnote_630_630" class="fnanchor">[630]</a>. Les +Esséniens, qui +étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir +été indifférents au +temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient +là que des +hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le +premier osa dire qu'à partir +de lui, ou plutôt à partir de Jean<a + name="FNanchor_631_631" id="FNanchor_631_631"></a><a + href="#Footnote_631_631" class="fnanchor">[631]</a>, la Loi n'existait +plus. Si +quelquefois il usait de termes plus discrets<a name="FNanchor_632_632" id="FNanchor_632_632"></a><a href="#Footnote_632_632" class="fnanchor">[632]</a>, +c'était pour ne pas +choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand +on le poussait à bout, +il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus +aucune +force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: +«On ne raccommode +pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau +dans +de vieilles outres<a name="FNanchor_633_633" id="FNanchor_633_633"></a><a + href="#Footnote_633_633" class="fnanchor">[633]</a>.» +Voilà, dans la pratique, son acte de maître et +de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par +des +affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi +étroite, dure, +sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. +Jésus prétend +que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et +l'aime, +est fils d'Abraham<a name="FNanchor_634_634" id="FNanchor_634_634"></a><a + href="#Footnote_634_634" class="fnanchor">[634]</a>. L'orgueil du sang +lui paraît l'ennemi capital +qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus +juif. Il est +révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les +hommes à un +culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il +proclame les +droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non +la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la +délivrance du +juif<a name="FNanchor_635_635" id="FNanchor_635_635"></a><a + href="#Footnote_635_635" class="fnanchor">[635]</a>. Ah! que nous +sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias +Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La +religion de +l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le cœur, +est fondée. +Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison +d'être et est +irrévocablement condamné.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a + href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Ils les +supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, +37; Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de +Jésus avec Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) +connaît la famille de +Béthanie. Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système +du quatrième +évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours +contre les +Pharisiens et les Sadducéens, placés par les synoptiques +en Galilée, +n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps +de huit jours est +beaucoup trop court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre +l'arrivée de Jésus dans cette ville et sa mort.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a + href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> Deux +pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, +et V, 1), sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel +Jésus ne +retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que +Jean +baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la +pâque de l'an +29. Mais les circonstances données comme appartenant à ce +voyage sont +d'une époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et +suiv., et +Matth., XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a +évidemment des +transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a +mêlé +les circonstances de divers voyages.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_587_587" id="Footnote_587_587"></a><a + href="#FNanchor_587_587"><span class="label">[587]</span></a> On en +peut juger par le Talmud, écho de la scolastique +juive de ce temps.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_588_588" id="Footnote_588_588"></a><a + href="#FNanchor_588_588"><span class="label">[588]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XX, xi, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_589_589" id="Footnote_589_589"></a><a + href="#FNanchor_589_589"><span class="label">[589]</span></a> Ps. +LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_590_590" id="Footnote_590_590"></a><a + href="#FNanchor_590_590"><span class="label">[590]</span></a> Matth., +XXVI, 73; Marc, XIV, 70; <i>Act</i>., II, 7; Talm. de +Bab., <i>Erubin</i>, 53 <i>a</i> et suiv.; Bereschith rabba, 26 <i>c</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_591_591" id="Footnote_591_591"></a><a + href="#FNanchor_591_591"><span class="label">[591]</span></a> Passage +du traité <i>Erubin</i>, précité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_592_592" id="Footnote_592_592"></a><a + href="#FNanchor_592_592"><span class="label">[592]</span></a> <i>Erubin,</i> +loc. cit., 53 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_593_593" id="Footnote_593_593"></a><a + href="#FNanchor_593_593"><span class="label">[593]</span></a> Jean, +VII, 52.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_594_594" id="Footnote_594_594"></a><a + href="#FNanchor_594_594"><span class="label">[594]</span></a> IX, 1-2; +Matth., IV, 13 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_595_595" id="Footnote_595_595"></a><a + href="#FNanchor_595_595"><span class="label">[595]</span></a> Voir +ci-dessus, <a href="#FNanchor_468_468">note 468</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_596_596" id="Footnote_596_596"></a><a + href="#FNanchor_596_596"><span class="label">[596]</span></a> Jean I, +46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_597_597" id="Footnote_597_597"></a><a + href="#FNanchor_597_597"><span class="label">[597]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XV, viii-xi; <i>B.J.</i>, V, v, 6; Marc, XIII, +1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_598_598" id="Footnote_598_598"></a><a + href="#FNanchor_598_598"><span class="label">[598]</span></a> Tombeaux +dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de +Zacharie, de Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du +tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et +suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_599_599" id="Footnote_599_599"></a><a + href="#FNanchor_599_599"><span class="label">[599]</span></a> Matth., +XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et +suiv.; Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez <i>Livre d'Hénoch</i>, +XCVII, +43-14; Talmud de Babylone, <i>Schabbath</i>, 33 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_600_600" id="Footnote_600_600"></a><a + href="#FNanchor_600_600"><span class="label">[600]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XV, XL 5, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_601_601" id="Footnote_601_601"></a><a + href="#FNanchor_601_601"><span class="label">[601]</span></a> <i>Ibid.</i>, +XX, IX, 7; Jean, II 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_602_602" id="Footnote_602_602"></a><a + href="#FNanchor_602_602"><span class="label">[602]</span></a> Matth., +XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, +58; XV, 29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_603_603" id="Footnote_603_603"></a><a + href="#FNanchor_603_603"><span class="label">[603]</span></a> Nul +doute que le temple et son enceinte n'occupassent +l'emplacement de la mosquée d'Omar et du <i>haram</i>, ou Cour +Sacrée, qui +environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques +parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, +le +soubassement même du temple d'Hérode.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_604_604" id="Footnote_604_604"></a><a + href="#FNanchor_604_604"><span class="label">[604]</span></a> Luc, II, +46 et suiv.; Mischna, <i>Sanhédrin</i>, X, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_605_605" id="Footnote_605_605"></a><a + href="#FNanchor_605_605"><span class="label">[605]</span></a> Suet., <i>Aug</i>., +93.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_606_606" id="Footnote_606_606"></a><a + href="#FNanchor_606_606"><span class="label">[606]</span></a> Philo, <i>Legatio +ad Caïum</i>, § 31; Jos., <i>B.J.</i>, V, v, 2; +VI, II, 4; <i>Act</i>., XXI, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_607_607" id="Footnote_607_607"></a><a + href="#FNanchor_607_607"><span class="label">[607]</span></a> Des +traces considérables de la tour Antonia se voient +encore dans la partie septentrionale du haram.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_608_608" id="Footnote_608_608"></a><a + href="#FNanchor_608_608"><span class="label">[608]</span></a> Mischna, +<i>Berakoth</i>, IX, 5; Talm. de Babyl., <i>Jebamoth</i>, +6 <i>b</i>; Marc, XI, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_609_609" id="Footnote_609_609"></a><a + href="#FNanchor_609_609"><span class="label">[609]</span></a> Jos., <i>B.J.</i>, +II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII +(Vulg. CXXXII).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_610_610" id="Footnote_610_610"></a><a + href="#FNanchor_610_610"><span class="label">[610]</span></a> Marc, +XI, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_611_611" id="Footnote_611_611"></a><a + href="#FNanchor_611_611"><span class="label">[611]</span></a> Matth., +XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, +XIX, 45 et suiv.; Jean, II, 14 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_612_612" id="Footnote_612_612"></a><a + href="#FNanchor_612_612"><span class="label">[612]</span></a> <i>Itin. +a Burdig. Hierus</i>., p. 152 (édit. Schott); S. +Jérôme, In Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_613_613" id="Footnote_613_613"></a><a + href="#FNanchor_613_613"><span class="label">[613]</span></a> Ammien +Marcellin, XXIII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_614_614" id="Footnote_614_614"></a><a + href="#FNanchor_614_614"><span class="label">[614]</span></a> +Eutychius, <i>Ann.</i>, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_615_615" id="Footnote_615_615"></a><a + href="#FNanchor_615_615"><span class="label">[615]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XI, iii, 1, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_616_616" id="Footnote_616_616"></a><a + href="#FNanchor_616_616"><span class="label">[616]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XVIII, ii.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_617_617" id="Footnote_617_617"></a><a + href="#FNanchor_617_617"><span class="label">[617]</span></a> <i>Act</i>., +IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., <i>Ant</i>., XX, ix, 1; +<i>Pirké Aboth</i>, I, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_618_618" id="Footnote_618_618"></a><a + href="#FNanchor_618_618"><span class="label">[618]</span></a> Jos., <i>Ant</i>., +XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, I, +1; II, 1; XIX, vi, 2; VIII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_619_619" id="Footnote_619_619"></a><a + href="#FNanchor_619_619"><span class="label">[619]</span></a> Ce nom +ne se trouve que dans les documents juifs. Je +pense que les «Hérodiens» de l'Évangile sont +les <i>Boëthusim</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_620_620" id="Footnote_620_620"></a><a + href="#FNanchor_620_620"><span class="label">[620]</span></a> +Traité <i>Aboth Nathan</i>, 5; <i>Soferim</i>, III, hal. 5; +Mischna, <i>Menachoth</i>, X, 3; Talmud de Babylone, <i>Schabbath</i>, +118 <i>a</i>. Le +nom des <i>Boëthusim</i> s'échange souvent dans les livres +talmudiques avec +celui des Sadducéens ou avec le mot <i>Minim</i> +(hérétiques). Comparez +Thosiphta <i>Joma</i>, I, à Talm. de Jérus., même +traité, I, 5, et Talm. de +Bab., même traité, 19 <i>b</i>; Thos. <i>Sukka</i>, III, +à Talm. de Bab., même +traité, 43 <i>b</i>; Thos. <i>ibid</i>., plus loin, à +Talm. de Bab., même traité, +48 <i>b</i>; Thos. <i>Rosch hasschana</i>, I, à Mischna, +même traité, II, 1, Talm. +de Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., +même, traité, 22 <i>b</i>; +Thos. <i>Menachoth</i>, X, à Mischna, même traité, +X, 3, Talm. de Bab., même +traité, 65 <i>a</i>, Mischna, <i>Chagiga</i>, II, 4, et +Megillath Taanith, I; +Thos. <i>Iadaïm</i>, II, à Talm. de Jérus., <i>Baba +Bathra</i>, VIII, 1, Talm. de +Bab., même traité, 115 <i>b</i>, et Megillath Taanith, V.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_621_621" id="Footnote_621_621"></a><a + href="#FNanchor_621_621"><span class="label">[621]</span></a> Il +semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. +de Bab., <i>Taanith</i>., 20 <i>a; Gittin</i>., 56 <i>a; Ketuboth</i>, +66 <i>b</i>; traité +<i>Aboth Nathan,</i> VII; Midrasch rabba, <i>Eka</i>, 64 <i>a</i>. Le +passage <i>Taanith</i> +l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après <i>Sanhédrin</i> +(v. ci-dessus, p. +203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si +Bounaï est le Banou de +Josèphe, ce rapprochement est sans force.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_622_622" id="Footnote_622_622"></a><a + href="#FNanchor_622_622"><span class="label">[622]</span></a> Jean, +III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de +croire que le texte même de la conversation n'est qu'une +création de +Jean.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_623_623" id="Footnote_623_623"></a><a + href="#FNanchor_623_623"><span class="label">[623]</span></a> Jean, +VII, 50 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_624_624" id="Footnote_624_624"></a><a + href="#FNanchor_624_624"><span class="label">[624]</span></a> Jean, +XIX, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_625_625" id="Footnote_625_625"></a><a + href="#FNanchor_625_625"><span class="label">[625]</span></a> Mischna, +<i>Baba metsia</i>, V, 8; Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 49 +<i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_626_626" id="Footnote_626_626"></a><a + href="#FNanchor_626_626"><span class="label">[626]</span></a> Talm. de +Jérus., <i>Berakoth</i>, IX, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_627_627" id="Footnote_627_627"></a><a + href="#FNanchor_627_627"><span class="label">[627]</span></a> Passage <i>Sota</i>, +précité, et <i>Baba Kama</i>, 83 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_628_628" id="Footnote_628_628"></a><a + href="#FNanchor_628_628"><span class="label">[628]</span></a> <i>Act</i>., +V, 34 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_629_629" id="Footnote_629_629"></a><a + href="#FNanchor_629_629"><span class="label">[629]</span></a> <i>Act</i>., +XXII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_630_630" id="Footnote_630_630"></a><a + href="#FNanchor_630_630"><span class="label">[630]</span></a> <i>Orac. +sib</i>., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. +Comparez le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_631_631" id="Footnote_631_631"></a><a + href="#FNanchor_631_631"><span class="label">[631]</span></a> Luc, +XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est +moins clair, mais ne peut avoir d'autre sens.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_632_632" id="Footnote_632_632"></a><a + href="#FNanchor_632_632"><span class="label">[632]</span></a> Matth., +V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., <i>Schabbath</i>, l. 16 +<i>b</i>). Ce passage n'est pas en contradiction avec ceux où +l'abolition de +la Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus +toutes les +figures de l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_633_633" id="Footnote_633_633"></a><a + href="#FNanchor_633_633"><span class="label">[633]</span></a> Matth., +IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_634_634" id="Footnote_634_634"></a><a + href="#FNanchor_634_634"><span class="label">[634]</span></a> Luc, +XIX, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_635_635" id="Footnote_635_635"></a><a + href="#FNanchor_635_635"><span class="label">[635]</span></a> Matth., +XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; +Luc, XXIV, 47.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a></h2> +<h2>RAPPORTS DE JÉSUS +AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.</h2> +<p>Conséquent à +ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la +religion du cœur. Les vaines pratiques des dévots<a + name="FNanchor_636_636" id="FNanchor_636_636"></a><a + href="#Footnote_636_636" class="fnanchor">[636]</a>, le rigorisme +extérieur, qui se fie pour le salut à des +simagrées, l'avaient pour +mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne<a + name="FNanchor_637_637" id="FNanchor_637_637"></a><a + href="#Footnote_637_637" class="fnanchor">[637]</a>. Il +préférait le pardon +d'une injure au sacrifice<a name="FNanchor_638_638" id="FNanchor_638_638"></a><a href="#Footnote_638_638" class="fnanchor">[638]</a>. +L'amour de Dieu, la charité, le pardon +réciproque, voilà toute sa loi<a name="FNanchor_639_639" id="FNanchor_639_639"></a><a href="#Footnote_639_639" class="fnanchor">[639]</a>. +Rien de moins sacerdotal. Le +prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, +dont il est le +ministre obligé; il détourne de la prière +privée, qui est un moyen de se +passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une +pratique +religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a +pour lui qu'une +importance secondaire<a name="FNanchor_640_640" id="FNanchor_640_640"></a><a + href="#Footnote_640_640" class="fnanchor">[640]</a>; et quant à +la prière, il ne règle rien, +sinon qu'elle se fasse du cœur. Plusieurs, comme il arrive toujours, +croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles +le vrai amour +du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui +disant: +«<i>Rabbi, rabbi</i>;» il les repoussait, et proclamait que +sa religion, +c'est de bien faire<a name="FNanchor_641_641" id="FNanchor_641_641"></a><a + href="#Footnote_641_641" class="fnanchor">[641]</a>. Souvent il citait +le passage d'Isaïe: «Ce +peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi<a + name="FNanchor_642_642" id="FNanchor_642_642"></a><a + href="#Footnote_642_642" class="fnanchor">[642]</a>.»</p> +<p>Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait +l'édifice des +scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution +antique et +excellente était devenue un prétexte pour de +misérables disputes de +casuistes et une source de croyances superstitieuses<a + name="FNanchor_643_643" id="FNanchor_643_643"></a><a + href="#Footnote_643_643" class="fnanchor">[643]</a>. On croyait +que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient +pour «sabbatiques<a name="FNanchor_644_644" id="FNanchor_644_644"></a><a + href="#Footnote_644_644" class="fnanchor">[644]</a>.» +C'était aussi le point sur lequel Jésus se +plaisait le plus à défier ses adversaires<a + name="FNanchor_645_645" id="FNanchor_645_645"></a><a + href="#Footnote_645_645" class="fnanchor">[645]</a>. Il violait +ouvertement +le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait +que par de +fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule +d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à +la Loi, et +qui, par cela même, étaient les plus chères aux +dévots. Les ablutions, +les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le +trouvaient +sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver +votre âme? Ce +n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son +cœur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, +étaient le point +de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la +Loi, +d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux +hommes des occasions +de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, +disait-il, prenez garde de +tomber dans la fosse.»—«Race de vipères, ajoutait-il +en secret, ils ne +parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir +le +proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du cœur<a + name="FNanchor_646_646" id="FNanchor_646_646"></a><a + href="#Footnote_646_646" class="fnanchor">[646]</a>.»</p> +<p>Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder +sur leur +conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un +grand nombre +de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux +dieux public et +organisé<a name="FNanchor_647_647" id="FNanchor_647_647"></a><a + href="#Footnote_647_647" class="fnanchor">[647]</a>. Jésus put +voir ce culte se déployer avec toute sa +splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à +Césarée de Philippe, et +dans la Décapole<a name="FNanchor_648_648" id="FNanchor_648_648"></a><a + href="#Footnote_648_648" class="fnanchor">[648]</a>. Il y fit peu +d'attention. Jamais on ne trouve +chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces +déclamations +contre l'idolâtrie, si familières à ses +coreligionnaires depuis +Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse<a + name="FNanchor_649_649" id="FNanchor_649_649"></a><a + href="#Footnote_649_649" class="fnanchor">[649]</a>.» +Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur +idolâtrie, c'est +leur servilité<a name="FNanchor_650_650" id="FNanchor_650_650"></a><a + href="#Footnote_650_650" class="fnanchor">[650]</a>. Le jeune +démocrate juif, frère en ceci de Judas le +Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était +très-blessé des +honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres +souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la +plupart des +cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une +grande +indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que +sur les Juifs<a name="FNanchor_651_651" id="FNanchor_651_651"></a><a + href="#Footnote_651_651" class="fnanchor">[651]</a>. Le royaume de +Dieu leur sera transféré. «Quand un +propriétaire est mécontent de ceux à qui il a +loué sa vigne, que +fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits<a + name="FNanchor_652_652" id="FNanchor_652_652"></a><a + href="#Footnote_652_652" class="fnanchor">[652]</a>.» +Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que +la conversion des +gentils était, selon les idées juives, un des signes les +plus certains +de la venue du Messie<a name="FNanchor_653_653" id="FNanchor_653_653"></a><a + href="#Footnote_653_653" class="fnanchor">[653]</a>. Dans son royaume +de Dieu, il fait asseoir au +festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des +hommes venus des +quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes +du royaume sont +repoussés<a name="FNanchor_654_654" id="FNanchor_654_654"></a><a + href="#Footnote_654_654" class="fnanchor">[654]</a>. Souvent, il est +vrai, on croit trouver dans les ordres +qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il +semble leur +recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes<a + name="FNanchor_655_655" id="FNanchor_655_655"></a><a + href="#Footnote_655_655" class="fnanchor">[655]</a>; +il parle des païens d'une manière conforme aux +préjugés des Juifs<a name="FNanchor_656_656" id="FNanchor_656_656"></a><a href="#Footnote_656_656" class="fnanchor">[656]</a>. +Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit +ne se +prêtait pas à cette haute indifférence pour la +qualité de fils +d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs +propres idées +les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible +que +Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet +parle des Juifs, dans +le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, +tantôt avec une extrême +dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à +lui. La tradition, en +effet, prête à Jésus deux règles de +prosélytisme tout à fait opposées et +qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas +contre vous est +pour vous;»—«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi<a + name="FNanchor_657_657" id="FNanchor_657_657"></a><a + href="#Footnote_657_657" class="fnanchor">[657]</a>.» Une +lutte passionnée entraîne presque nécessairement +ces sortes de +contradictions.</p> +<p>Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs +des +gens que les Juifs appelaient «Hellènes<a + name="FNanchor_658_658" id="FNanchor_658_658"></a><a + href="#Footnote_658_658" class="fnanchor">[658]</a>.» Ce mot +avait, en +Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des +païens, tantôt +des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens<a + name="FNanchor_659_659" id="FNanchor_659_659"></a><a + href="#Footnote_659_659" class="fnanchor">[659]</a>, tantôt des +gens d'origine païenne convertis au judaïsme<a + name="FNanchor_660_660" id="FNanchor_660_660"></a><a + href="#Footnote_660_660" class="fnanchor">[660]</a>. C'est +probablement +dans cette dernière catégorie d'Hellènes que +Jésus trouva de la +sympathie<a name="FNanchor_661_661" id="FNanchor_661_661"></a><a + href="#Footnote_661_661" class="fnanchor">[661]</a>. L'affiliation au +judaïsme avait beaucoup de degrés; mais +les prosélytes restaient toujours dans un état +d'infériorité à l'égard +du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient +appelés +«prosélytes de la porte» ou «gens craignant +Dieu,» et assujettis aux +préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques<a + name="FNanchor_662_662" id="FNanchor_662_662"></a><a + href="#Footnote_662_662" class="fnanchor">[662]</a>. Cette +infériorité +même était sans doute la cause qui les rapprochait de +Jésus et leur +valait sa faveur.</p> +<p>Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme +un îlot entre les +deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la +Galilée), la Samarie +formait en Palestine une espèce d'enclave, où se +conservait le vieux +culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. +Cette pauvre +secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du +judaïsme +proprement dit, était traitée par les +Hiérosolymites avec une extrême +dureté<a name="FNanchor_663_663" id="FNanchor_663_663"></a><a + href="#Footnote_663_663" class="fnanchor">[663]</a>. On la mettait sur +la même ligne que les païens, avec un +degré de haine de plus<a name="FNanchor_664_664" id="FNanchor_664_664"></a><a href="#Footnote_664_664" class="fnanchor">[664]</a>. +Jésus, par une sorte d'opposition, était +bien disposé pour elle. Souvent il préfère les +Samaritains aux Juifs +orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à +ses disciples +d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour +les Israélites +purs<a name="FNanchor_665_665" id="FNanchor_665_665"></a><a + href="#Footnote_665_665" class="fnanchor">[665]</a>, c'est là +encore, sans doute, un précepte de circonstance, +auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. +Quelquefois, en +effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient +imbu des préjugés de ses coreligionnaires<a + name="FNanchor_666_666" id="FNanchor_666_666"></a><a + href="#Footnote_666_666" class="fnanchor">[666]</a>; de la même +façon que de +nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un +ennemi par le +musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. +Jésus savait se +mettre au-dessus de ces malentendus<a name="FNanchor_667_667" id="FNanchor_667_667"></a><a href="#Footnote_667_667" class="fnanchor">[667]</a>. +Il eut plusieurs disciples à +Sichem, et il y passa au moins deux jours<a name="FNanchor_668_668" id="FNanchor_668_668"></a><a href="#Footnote_668_668" class="fnanchor">[668]</a>. +Dans une circonstance, +il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez +un +samaritain<a name="FNanchor_669_669" id="FNanchor_669_669"></a><a + href="#Footnote_669_669" class="fnanchor">[669]</a>. Une de ses plus +belles paraboles est celle de l'homme +blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le +voit et continue son +chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain +a pitié de +lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande<a + name="FNanchor_670_670" id="FNanchor_670_670"></a><a + href="#Footnote_670_670" class="fnanchor">[670]</a>. +Jésus conclut de là que la vraie fraternité +s'établit entre les hommes +par la charité, non par la foi religieuse. Le +«prochain,» qui dans le +judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui +l'homme qui a +pitié de son semblable sans distinction de secte. La +fraternité humaine +dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses +enseignements.</p> +<p>Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa +sortie de Jérusalem, trouvèrent +leur vive expression dans une anecdote qui a été +conservée sur son +retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à +une demi-heure de +Sichem<a name="FNanchor_671_671" id="FNanchor_671_671"></a><a + href="#Footnote_671_671" class="fnanchor">[671]</a>, devant +l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal +et Garizim. Cette route était en général +évitée par les pèlerins juifs, +qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la +Pérée +que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander +quelque chose. Il était défendu de manger et de boire +avec eux<a name="FNanchor_672_672" id="FNanchor_672_672"></a><a + href="#Footnote_672_672" class="fnanchor">[672]</a>; +c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de +pain des +Samaritains est de la chair de porc<a name="FNanchor_673_673" id="FNanchor_673_673"></a><a href="#Footnote_673_673" class="fnanchor">[673]</a>.» +Quand on suivait cette route, +on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on +rarement les +rixes et les mauvais traitements<a name="FNanchor_674_674" id="FNanchor_674_674"></a><a href="#Footnote_674_674" class="fnanchor">[674]</a>. +Jésus ne partageait ni ces +scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point +où s'ouvre sur +la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et +s'arrêta près +d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, +l'habitude +de donner à toutes les localités de leur vallée +des noms tirés des +souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant +été donné +par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là +même qui s'appelle +encore maintenant <i>Bir-Iakoub.</i> Les disciples entrèrent +dans la vallée +et allèrent à la ville acheter des provisions; +Jésus s'assit sur le bord +du puits, ayant en face de lui le Garizim.</p> +<p>Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de +l'eau. Jésus +lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand +étonnement, +les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. +Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui +un prophète, +et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les +devants: +«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette +montagne, tandis que +vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut +adorer.—Femme, +crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue +où l'on n'adorera plus +ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les +vrais adorateurs +adoreront le Père en esprit et en vérité<a + name="FNanchor_675_675" id="FNanchor_675_675"></a><a + href="#Footnote_675_675" class="fnanchor">[675]</a>.» Le jour +où il prononça +cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la +première fois +le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion +éternelle. Il fonda +le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les +âmes élevées jusqu'à la fin des temps. +Non-seulement sa religion, ce +jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la +religion +absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués +de raison et de +moralité, leur religion ne peut être différente de +celle que Jésus a +proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y +tenir; car on +n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a +été un éclair dans une +nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de +l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de +l'humanité) +s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein +jour, et, après +avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra +à ce +mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de +ses espérances.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_636_636" id="Footnote_636_636"></a><a + href="#FNanchor_636_636"><span class="label">[636]</span></a> Matth., +XV, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_637_637" id="Footnote_637_637"></a><a + href="#FNanchor_637_637"><span class="label">[637]</span></a> Matth., +IX, 14; XI, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_638_638" id="Footnote_638_638"></a><a + href="#FNanchor_638_638"><span class="label">[638]</span></a> Matth., +V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_639_639" id="Footnote_639_639"></a><a + href="#FNanchor_639_639"><span class="label">[639]</span></a> Matth., +XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, +X, 25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_640_640" id="Footnote_640_640"></a><a + href="#FNanchor_640_640"><span class="label">[640]</span></a> Matth., +III, 15; I Cor., I, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_641_641" id="Footnote_641_641"></a><a + href="#FNanchor_641_641"><span class="label">[641]</span></a> Matth., +VII, 21; Luc, VI, 46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_642_642" id="Footnote_642_642"></a><a + href="#FNanchor_642_642"><span class="label">[642]</span></a> Matth., +XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_643_643" id="Footnote_643_643"></a><a + href="#FNanchor_643_643"><span class="label">[643]</span></a> Voir +surtout le traité <i>Schabbath</i> de la Mischna, et le +<i>Livre des Jubilés</i> (traduit de l'éthiopien dans les +<i>Jahrbücher</i> +d'Ewald, années 2 et 3), c. L.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_644_644" id="Footnote_644_644"></a><a + href="#FNanchor_644_644"><span class="label">[644]</span></a> Jos., <i>B.J.</i>, +VII, v, 4; Pline, <i>H.N.</i>, XXXI, 18. Cf. +Thomson, <i>The Land and the Book</i>, I, 406 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_645_645" id="Footnote_645_645"></a><a + href="#FNanchor_645_645"><span class="label">[645]</span></a> Matth., +XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, +14 et suiv.; XIV, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_646_646" id="Footnote_646_646"></a><a + href="#FNanchor_646_646"><span class="label">[646]</span></a> Matth., +XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII +entier; Marc, VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_647_647" id="Footnote_647_647"></a><a + href="#FNanchor_647_647"><span class="label">[647]</span></a> Je crois +que les païens de Galilée se trouvaient surtout +aux frontières, à Kadès, par exemple, mais que le +cœur même du pays, la +ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La +ligne où finissent les +ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est +aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh +(Samachonitis). +Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à +Tell-Hum sont +douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient +point +partie de la Galilée.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_648_648" id="Footnote_648_648"></a><a + href="#FNanchor_648_648"><span class="label">[648]</span></a> Voir +ci-dessus, p. 146-147.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_649_649" id="Footnote_649_649"></a><a + href="#FNanchor_649_649"><span class="label">[649]</span></a> Chap. +XIII et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_650_650" id="Footnote_650_650"></a><a + href="#FNanchor_650_650"><span class="label">[650]</span></a> Matth., +XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_651_651" id="Footnote_651_651"></a><a + href="#FNanchor_651_651"><span class="label">[651]</span></a> Matth., +VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 +et suiv.; Luc, IV, 25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_652_652" id="Footnote_652_652"></a><a + href="#FNanchor_652_652"><span class="label">[652]</span></a> Matth., +XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_653_653" id="Footnote_653_653"></a><a + href="#FNanchor_653_653"><span class="label">[653]</span></a> Is., II, +2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., +III, 17; Malach., I, 11; <i>Tobie</i>, XIII, 13 et suiv.; <i>Orac. +sibyl.</i>, +III, 715 et suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; <i>Act.</i>, XV, 13 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_654_654" id="Footnote_654_654"></a><a + href="#FNanchor_654_654"><span class="label">[654]</span></a> Matth., +VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_655_655" id="Footnote_655_655"></a><a + href="#FNanchor_655_655"><span class="label">[655]</span></a> Matth., +VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_656_656" id="Footnote_656_656"></a><a + href="#FNanchor_656_656"><span class="label">[656]</span></a> Matth., +V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 +et suiv.; XII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_657_657" id="Footnote_657_657"></a><a + href="#FNanchor_657_657"><span class="label">[657]</span></a> Matth., +XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_658_658" id="Footnote_658_658"></a><a + href="#FNanchor_658_658"><span class="label">[658]</span></a> +Josèphe le dit formellement (<i>Ant.,</i> XVIII, iii, 3). +Comp. Jean, VII, 35; XII, 20-21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_659_659" id="Footnote_659_659"></a><a + href="#FNanchor_659_659"><span class="label">[659]</span></a> Talm. de +Jérus., <i>Sota</i>, VII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_660_660" id="Footnote_660_660"></a><a + href="#FNanchor_660_660"><span class="label">[660]</span></a> Voir, en +particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; <i>Act.</i>, +XIV, l; XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_661_661" id="Footnote_661_661"></a><a + href="#FNanchor_661_661"><span class="label">[661]</span></a> Jean, +XII, 20; <i>Act.</i>, VIII, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_662_662" id="Footnote_662_662"></a><a + href="#FNanchor_662_662"><span class="label">[662]</span></a> Mischna, +<i>Baba metsia</i>, IX, 12; Talm. de Bab., <i>Sanh</i>., +56 <i>b; Act.</i>, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, +14; +XVII, 4, 17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., <i>Ant.</i>, XIV, vii, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_663_663" id="Footnote_663_663"></a><a + href="#FNanchor_663_663"><span class="label">[663]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, +L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., <i>Ant.</i>, +IX, xiv, 3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., <i>Aboda +zara</i>, V, 4; +<i>Pesachim</i> I, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_664_664" id="Footnote_664_664"></a><a + href="#FNanchor_664_664"><span class="label">[664]</span></a> Matth., +X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., +<i>Cholin,</i> 6 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_665_665" id="Footnote_665_665"></a><a + href="#FNanchor_665_665"><span class="label">[665]</span></a> Matth., +X, 5-6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_666_666" id="Footnote_666_666"></a><a + href="#FNanchor_666_666"><span class="label">[666]</span></a> Luc, IX, +53.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_667_667" id="Footnote_667_667"></a><a + href="#FNanchor_667_667"><span class="label">[667]</span></a> Luc, IX, +56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_668_668" id="Footnote_668_668"></a><a + href="#FNanchor_668_668"><span class="label">[668]</span></a> Jean, +IV, 39-43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_669_669" id="Footnote_669_669"></a><a + href="#FNanchor_669_669"><span class="label">[669]</span></a> Luc, +XVII, 16 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_670_670" id="Footnote_670_670"></a><a + href="#FNanchor_670_670"><span class="label">[670]</span></a> Luc, X, +30 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_671_671" id="Footnote_671_671"></a><a + href="#FNanchor_671_671"><span class="label">[671]</span></a> +Aujourd'hui Naplouse.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_672_672" id="Footnote_672_672"></a><a + href="#FNanchor_672_672"><span class="label">[672]</span></a> Luc, IX, +53; Jean, IV, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_673_673" id="Footnote_673_673"></a><a + href="#FNanchor_673_673"><span class="label">[673]</span></a> Mischna, +<i>Schebiit,</i> VIII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_674_674" id="Footnote_674_674"></a><a + href="#FNanchor_674_674"><span class="label">[674]</span></a> Jos., <i>Ant.</i>, +XX, v, 1; <i>B.J.</i>, II, xii, 3, <i>Vita</i>, 52.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_675_675" id="Footnote_675_675"></a><a + href="#FNanchor_675_675"><span class="label">[675]</span></a> Jean, +IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, +qui exprime une pensée opposée à celle des versets +21 et 23, paraît +avoir été interpolé. Il ne faut pas trop insister +sur la réalité +historique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son +interlocutrice +auraient, seuls pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean +représente certainement une des pensées les plus intimes +de Jésus, et la +plupart des circonstances du récit ont un cachet frappant de +vérité.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a></h2> +<h2>COMMENCEMENT DE LA +LÉGENDE DE JÉSUS.—IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE +SON RÔLE +SURNATUREL.</h2> +<p>Jésus rentra en +Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en +pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant +s'expriment avec une +netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier +âge +prophétique, en partie empruntés aux rabbis +antérieurs, les belles +prédications morales de sa seconde période aboutissent +à une politique +décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira<a + name="FNanchor_676_676" id="FNanchor_676_676"></a><a + href="#Footnote_676_676" class="fnanchor">[676]</a>. Le Messie +est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se +révéler; +c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera +victime de sa +hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans +violence; +c'est par des crises et des déchirements qu'il doit +s'établir<a name="FNanchor_677_677" id="FNanchor_677_677"></a><a + href="#Footnote_677_677" class="fnanchor">[677]</a>. Le +Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, +accompagné de +légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront +confondus.</p> +<p>L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. +Jésus +s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son +père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne +doit pas +chez lui être traité d'attentat.</p> +<p><a name="page_237"></a>Le titre de «fils de David» fut +le premier qu'il +accepta, probablement +sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha +à le +lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, +éteinte +depuis longtemps<a name="FNanchor_678_678" id="FNanchor_678_678"></a><a + href="#Footnote_678_678" class="fnanchor">[678]</a>; les +Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne +pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni +Hérode, ni +les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un +représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais +depuis la +fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des +anciens rois, qui +vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. +La +croyance universelle était que le Messie serait fils de David et +naîtrait comme lui à Bethléhem<a + name="FNanchor_679_679" id="FNanchor_679_679"></a><a + href="#Footnote_679_679" class="fnanchor">[679]</a>. Le sentiment +premier de Jésus +n'était pas précisément cela. Le souvenir de +David, qui préoccupait la +masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne +céleste. Il se +croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la +délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre +ordre. Mais l'opinion +ici lui fit une sorte de violence. La conséquence +immédiate de cette +proposition: «Jésus est le Messie,» était +cette autre proposition: +«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un +titre sans lequel il +ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par +y prendre +plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on +lui +demandait en l'interpellant ainsi<a name="FNanchor_680_680" id="FNanchor_680_680"></a><a href="#Footnote_680_680" class="fnanchor">[680]</a>. +Ici, comme dans plusieurs autres +circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui +avaient cours de +son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les +siennes. Il +associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce +qui échauffait les +cœurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le +baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.</p> +<p>Une grave difficulté se présentait: c'était sa +naissance à Nazareth, qui +était de notoriété publique. On ne sait si +Jésus lutta contre cette +objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en +Galilée, où l'idée que +le fils de David devait être un bethléhémite +était moins répandue. Pour +le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de +«fils de David» était +suffisamment justifié, si celui à qui on le +décernait relevait la gloire +de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par +son +silence les généalogies fictives que ses partisans +imaginèrent pour +prouver sa descendance royale<a name="FNanchor_681_681" id="FNanchor_681_681"></a><a href="#Footnote_681_681" class="fnanchor">[681]</a>? +Sut-il quelque chose des légendes +inventées pour le faire naître à Bethléhem, +et en particulier du tour +par lequel on rattacha son origine bethléhémite au +recensement qui eut +lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius<a + name="FNanchor_682_682" id="FNanchor_682_682"></a><a + href="#Footnote_682_682" class="fnanchor">[682]</a>? On l'ignore. +L'inexactitude et les contradictions des généalogies<a + name="FNanchor_683_683" id="FNanchor_683_683"></a><a + href="#Footnote_683_683" class="fnanchor">[683]</a> portent à +croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire +s'opérant sur +divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par +Jésus<a name="FNanchor_684_684" id="FNanchor_684_684"></a><a + href="#Footnote_684_684" class="fnanchor">[684]</a>. +Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. +Ses +disciples, bien moins éclairés que lui, +enchérissaient parfois sur ce +qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas +connaissance de +ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers +siècles, des +fractions considérables du christianisme<a + name="FNanchor_685_685" id="FNanchor_685_685"></a><a + href="#Footnote_685_685" class="fnanchor">[685]</a> nièrent +obstinément la +descendance royale de Jésus et l'authenticité des +généalogies.</p> +<p>Sa légende était ainsi le fruit d'une grande +conspiration toute +spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. +Aucun grand +événement de l'histoire ne s'est passé sans donner +lieu à un cycle de +fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, +couper court à ces +créations populaires. Peut-être un œil sagace +eût-il su reconnaître dès +lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une +naissance +surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue +dans +l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né +des relations +ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un +chapitre mal entendu +d'Isaïe<a name="FNanchor_686_686" id="FNanchor_686_686"></a><a + href="#Footnote_686_686" class="fnanchor">[686]</a>, où l'on +croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge; +soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de +Dieu,» déjà érigé en +hypostase divine, est un principe de fécondité<a + name="FNanchor_687_687" id="FNanchor_687_687"></a><a + href="#Footnote_687_687" class="fnanchor">[687]</a>. +Déjà peut-être +couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de +montrer +dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique<a + name="FNanchor_688_688" id="FNanchor_688_688"></a><a + href="#Footnote_688_688" class="fnanchor">[688]</a>, ou, +pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse +allégorique du temps +rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le +berceau des +relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, +Hérode le Grand, des +astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce +temps-là un voyage à +Jérusalem<a name="FNanchor_689_689" id="FNanchor_689_689"></a><a + href="#Footnote_689_689" class="fnanchor">[689]</a>, deux vieillards, +Siméon et Anne, qui avaient laissé des +souvenirs de haute sainteté<a name="FNanchor_690_690" id="FNanchor_690_690"></a><a href="#Footnote_690_690" class="fnanchor">[690]</a>. +Une chronologie assez lâche présidait +à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits +réels +travestis<a name="FNanchor_691_691" id="FNanchor_691_691"></a><a + href="#Footnote_691_691" class="fnanchor">[691]</a>. Mais un singulier +esprit de douceur et de bonté, un +sentiment profondément populaire, pénétraient +toutes ces fables, et en +faisaient un supplément de la prédication<a + name="FNanchor_692_692" id="FNanchor_692_692"></a><a + href="#Footnote_692_692" class="fnanchor">[692]</a>. C'est surtout +après la +mort de Jésus que de tels récits prirent de grands +développements; on +peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son +vivant, sans +rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une +naïve admiration.</p> +<p>Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer +pour une incarnation de +Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle +idée était +profondément étrangère à l'esprit juif; il +n'y en a nulle trace dans les +évangiles synoptiques<a name="FNanchor_693_693" id="FNanchor_693_693"></a><a href="#Footnote_693_693" class="fnanchor">[693]</a>; +on ne la trouve indiquée que dans des +parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être +acceptées comme un +écho de la pensée de Jésus. Parfois même +Jésus semble prendre des +précautions pour repousser une telle doctrine<a + name="FNanchor_694_694" id="FNanchor_694_694"></a><a + href="#Footnote_694_694" class="fnanchor">[694]</a>. L'accusation de +se +faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, +même dans l'évangile de +Jean, comme une calomnie des Juifs<a name="FNanchor_695_695" id="FNanchor_695_695"></a><a href="#Footnote_695_695" class="fnanchor">[695]</a>. +Dans ce dernier évangile, il se +déclare moindre que son Père<a name="FNanchor_696_696" id="FNanchor_696_696"></a><a href="#Footnote_696_696" class="fnanchor">[696]</a>. +Ailleurs, il avoue que le Père ne lui +a pas tout révélé<a name="FNanchor_697_697" id="FNanchor_697_697"></a><a href="#Footnote_697_697" class="fnanchor">[697]</a>. +Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais +séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de +Dieu; mais tous +les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés +divers<a name="FNanchor_698_698" id="FNanchor_698_698"></a><a + href="#Footnote_698_698" class="fnanchor">[698]</a>. Tous, +chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les +ressuscités seront +fils de Dieu<a name="FNanchor_699_699" id="FNanchor_699_699"></a><a + href="#Footnote_699_699" class="fnanchor">[699]</a>. La filiation +divine était attribuée dans l'Ancien +Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement +égaler à Dieu<a name="FNanchor_700_700" id="FNanchor_700_700"></a><a href="#Footnote_700_700" class="fnanchor">[700]</a>. +Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans +la <a name="page_244"></a>langue du +Nouveau Testament, les sens les plus larges<a name="FNanchor_701_701" id="FNanchor_701_701"></a><a href="#Footnote_701_701" class="fnanchor">[701]</a>. +D'ailleurs, l'idée que +Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, +qu'un froid déisme +a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul +souffle +pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de +Dieu; Dieu habite +en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, +vit par +Dieu<a name="FNanchor_702_702" id="FNanchor_702_702"></a><a + href="#Footnote_702_702" class="fnanchor">[702]</a>. +L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais +d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est +son +Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est +partout avec +eux<a name="FNanchor_703_703" id="FNanchor_703_703"></a><a + href="#Footnote_703_703" class="fnanchor">[703]</a>; ses disciples +sont un, comme lui et son Père sont un<a name="FNanchor_704_704" id="FNanchor_704_704"></a><a href="#Footnote_704_704" class="fnanchor">[704]</a>. +L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des +personnes, n'est rien.</p> +<p>Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils<a + name="FNanchor_705_705" id="FNanchor_705_705"></a><a + href="#Footnote_705_705" class="fnanchor">[705]</a>,» devint +ainsi +pour Jésus un titre analogue à «Fils de +l'homme» et, comme celui-ci, +synonyme de «Messie,» à la seule différence +qu'il s'appelait lui-même +«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le +même usage du mot +«Fils de Dieu<a name="FNanchor_706_706" id="FNanchor_706_706"></a><a + href="#Footnote_706_706" class="fnanchor">[706]</a>.» Le titre +de Fils de l'homme exprimait sa qualité de +juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins +suprêmes et sa +puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a +donné tout +pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat<a + name="FNanchor_707_707" id="FNanchor_707_707"></a><a + href="#Footnote_707_707" class="fnanchor">[707]</a>. Nul ne +connaît le +Père que par lui<a name="FNanchor_708_708" id="FNanchor_708_708"></a><a + href="#Footnote_708_708" class="fnanchor">[708]</a>. Le Père +lui a exclusivement transmis le droit de +juger<a name="FNanchor_709_709" id="FNanchor_709_709"></a><a + href="#Footnote_709_709" class="fnanchor">[709]</a>. La nature lui +obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit +et prie; la foi peut tout<a name="FNanchor_710_710" id="FNanchor_710_710"></a><a href="#Footnote_710_710" class="fnanchor">[710]</a>. +Il faut se rappeler que nulle idée des +lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses +auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses +miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs +aux +hommes<a name="FNanchor_711_711" id="FNanchor_711_711"></a><a + href="#Footnote_711_711" class="fnanchor">[711]</a>.» Il remet +les péchés<a name="FNanchor_712_712" id="FNanchor_712_712"></a><a + href="#Footnote_712_712" class="fnanchor">[712]</a>; il est +supérieur à David, à +Abraham, à Salomon, aux prophètes<a + name="FNanchor_713_713" id="FNanchor_713_713"></a><a + href="#Footnote_713_713" class="fnanchor">[713]</a>. Nous ne savons +sous quelle forme +ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne +doit +pas être jugé sur la règle de nos petites +convenances. L'admiration de +ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est +évident que le titre +de <i>Rabbi</i>, dont il s'était d'abord contenté, ne +lui suffisait plus; le +titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne +répondait plus à sa +pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un +être surhumain, +et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport +plus +élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer +que ces mots +de «surhumain» et de «surnaturel,» +empruntés à notre théologie mesquine, +n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de +Jésus. Pour +lui, la nature et le développement de l'humanité +n'étaient pas des +règnes limités hors de Dieu, de chétives +réalités, assujetties aux lois +d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de +surnaturel, car +il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la +lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un +bond +l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la +médiocrité des facultés +humaines trace entre l'homme et Dieu.</p> +<p>On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de +Jésus le germe de la +doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine<a + name="FNanchor_714_714" id="FNanchor_714_714"></a><a + href="#Footnote_714_714" class="fnanchor">[714]</a>, en +l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second<a + name="FNanchor_715_715" id="FNanchor_715_715"></a><a + href="#Footnote_715_715" class="fnanchor">[715]</a>,» ou fils +aîné de +Dieu<a name="FNanchor_716_716" id="FNanchor_716_716"></a><a + href="#Footnote_716_716" class="fnanchor">[716]</a>, ou <i>Ange +métatrône</i><a name="FNanchor_717_717" id="FNanchor_717_717"></a><a href="#Footnote_717_717" class="fnanchor">[717]</a>, +que la théologie juive créait d'un +autre côté<a name="FNanchor_718_718" id="FNanchor_718_718"></a><a + href="#Footnote_718_718" class="fnanchor">[718]</a>. Une sorte de +besoin amenait cette théologie, pour +corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à +placer auprès de Dieu +un assesseur, auquel le Père éternel est censé +déléguer le gouvernement +de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de +facultés ou de «puissances» divines, était +répandue; les Samaritains +possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé +Simon, qu'on +identifiait avec «la grande vertu de Dieu<a + name="FNanchor_719_719" id="FNanchor_719_719"></a><a + href="#Footnote_719_719" class="fnanchor">[719]</a>.» Depuis +près de deux +siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se +laissaient aller au +penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou +avec certaines expressions qu'on rapportait à la +divinité. Ainsi le +«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans +l'Ancien Testament, +est considéré comme un être à part, +l'«Esprit-Saint.» De même, la +«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» +deviennent des personnes +existantes par elles-mêmes. C'était le germe du +procédé qui a engendré +les <i>Sephiroth</i> de la Cabbale, les <i>Æons</i> du +gnosticisme, les hypostases +chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en +abstractions +personnifiées, à laquelle le monothéisme est +obligé de recourir, quand +il veut introduire en Dieu la multiplicité.</p> +<p>Jésus paraît être resté étranger +à ces raffinements de théologie, qui +devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La +théorie +métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les +écrits de son +contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et +déjà dans le livre +de la «Sagesse<a name="FNanchor_720_720" id="FNanchor_720_720"></a><a + href="#Footnote_720_720" class="fnanchor">[720]</a>,» ne se +laisse entrevoir ni dans les <i>Logia</i> de +Matthieu, ni en général dans les synoptiques, +interprètes si +authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en +effet, +n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des +Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean +l'évangéliste ou son école +qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est +le Verbe, et qui +créèrent dans ce sens toute une nouvelle +théologie, fort différente de +celle du royaume de Dieu<a name="FNanchor_721_721" id="FNanchor_721_721"></a><a + href="#Footnote_721_721" class="fnanchor">[721]</a>. Le rôle +essentiel du Verbe est celui de +créateur et de providence; or Jésus ne prétendit +jamais avoir créé le +monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le +renouveler. La +qualité de président des assises finales de +l'humanité, tel est +l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que +tous les premiers +chrétiens lui prêtèrent<a name="FNanchor_722_722" id="FNanchor_722_722"></a><a href="#Footnote_722_722" class="fnanchor">[722]</a>. +Jusqu'au grand jour, il siège à la droite +de Dieu comme son <i>Métatrône</i>, son premier ministre +et son futur +vengeur<a name="FNanchor_723_723" id="FNanchor_723_723"></a><a + href="#Footnote_723_723" class="fnanchor">[723]</a>. Le Christ +surhumain des absides byzantines, assis en juge +du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et +supérieurs aux anges +qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte +représentation +figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» +dont nous trouvons les +premiers traits déjà si fortement indiqués dans le +Livre de Daniel.</p> +<p>En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie +n'était nullement +d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons +d'exposer +formait dans l'esprit des disciples un système +théologique si peu arrêté +que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la +divinité, ils le +font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des +choses; +il se corrige<a name="FNanchor_724_724" id="FNanchor_724_724"></a><a + href="#Footnote_724_724" class="fnanchor">[724]</a>; il est abattu, +découragé, il demande à son Père de +lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, +comme un fils<a name="FNanchor_725_725" id="FNanchor_725_725"></a><a + href="#Footnote_725_725" class="fnanchor">[725]</a>. Lui +qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement<a + name="FNanchor_726_726" id="FNanchor_726_726"></a><a + href="#Footnote_726_726" class="fnanchor">[726]</a>. Il +prend des précautions pour sa sûreté<a + name="FNanchor_727_727" id="FNanchor_727_727"></a><a + href="#Footnote_727_727" class="fnanchor">[727]</a>. Peu après +sa naissance, on +est obligé de le faire disparaître pour éviter des +hommes puissants qui +voulaient le tuer<a name="FNanchor_728_728" id="FNanchor_728_728"></a><a + href="#Footnote_728_728" class="fnanchor">[728]</a>. Dans les +exorcismes, le diable le chicane et ne +sort pas du premier coup<a name="FNanchor_729_729" id="FNanchor_729_729"></a><a + href="#Footnote_729_729" class="fnanchor">[729]</a>. Dans ses +miracles, on sent un effort +pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui<a + name="FNanchor_730_730" id="FNanchor_730_730"></a><a + href="#Footnote_730_730" class="fnanchor">[730]</a>. Tout +cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme +protégé et +favorisé de Dieu<a name="FNanchor_731_731" id="FNanchor_731_731"></a><a + href="#Footnote_731_731" class="fnanchor">[731]</a>. Il ne faut +demander ici ni logique, ni +conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du +crédit et +l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions +contradictoires. +Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les +lecteurs acharnés +des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de +l'homme; pour les +juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de +Michée, il +était le Fils de David; pour les affiliés, il +était le Fils de Dieu, ou +simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en +blâmassent, +le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, +pour Jérémie, +conformément à la croyance populaire que les anciens +prophètes allaient +se réveiller pour préparer les temps du Messie<a + name="FNanchor_732_732" id="FNanchor_732_732"></a><a + href="#Footnote_732_732" class="fnanchor">[732]</a>.</p> +<p>Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui +ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait +toutes ces hardiesses. +Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une +telle +façon d'être possédé par l'idée dont +on se fait l'apôtre. Pour nous, +races profondément sérieuses, la conviction signifie la +sincérité avec +soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a +pas beaucoup de sens chez +les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de +l'esprit +critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre +conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En +Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille +détours. Les +auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», +d'«Hénoch,» par exemple), +hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien +certainement +sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La +vérité +matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit +tout à travers +ses idées, ses intérêts, ses passions.</p> +<p>L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour +la +sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se +font par le +peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses +idées. Le +philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, +est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses +illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait +être +blâmé. César savait fort bien qu'il n'était +pas fils de Vénus; la France +ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la +sainte +ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants +que nous +sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide +honnêteté, de +traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans +d'autres conditions +la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils +firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux +sévères. Au moins faut-il distinguer profondément +les sociétés comme la +nôtre, où tout se passe au plein jour de la +réflexion, des sociétés +naïves et crédules, où sont nées les +croyances qui ont dominé les +siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une +légende. +Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut +être trompée.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_676_676" id="Footnote_676_676"></a><a + href="#FNanchor_676_676"><span class="label">[676]</span></a> Les +hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont +une fraction considérable resta attachée au +judaïsme, pourraient +soulever ici quelques objections. Mais le procès de Jésus +ne laisse +place à aucun doute. Nous verrons qu'il y fut traité +comme «séducteur.» +Le Talmud donne la procédure suivie contre lui comme un exemple +de celle +qu'on doit suivre contre les «séducteurs,» qui +cherchent à renverser la +Loi de Moïse. (Talm. de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, +XIV, 16; Talm. de Bab., +<i>Sanhédrin</i>, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_677_677" id="Footnote_677_677"></a><a + href="#FNanchor_677_677"><span class="label">[677]</span></a> Matth., +XI, 12; Luc, XVI, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_678_678" id="Footnote_678_678"></a><a + href="#FNanchor_678_678"><span class="label">[678]</span></a> Il est +vrai que certains docteurs, tels que Hillel, +Gamaliel, sont donnés comme étant de la race de David. +Mais ce sont là +des allégations très-douteuses. Si la famille de David +formait encore un +groupe distinct et ayant de la notoriété, comment se +fait-il qu'on ne la +voie jamais figurer, à côté des Sadokites, des +Boëthuses, des Asmonéens, +des Hérodes, dans les grandes luttes du temps?</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_679_679" id="Footnote_679_679"></a><a + href="#FNanchor_679_679"><span class="label">[679]</span></a> Matth., +II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; +<i>Act</i>., II, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_680_680" id="Footnote_680_680"></a><a + href="#FNanchor_680_680"><span class="label">[680]</span></a> Matth., +IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, +52; Luc, XVIII, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_681_681" id="Footnote_681_681"></a><a + href="#FNanchor_681_681"><span class="label">[681]</span></a> Matth., +I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_682_682" id="Footnote_682_682"></a><a + href="#FNanchor_682_682"><span class="label">[682]</span></a> Matth., +II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_683_683" id="Footnote_683_683"></a><a + href="#FNanchor_683_683"><span class="label">[683]</span></a> Les deux +généalogies sont tout à fait discordantes entre +elles et peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le +récit de Luc +sur le recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir +ci-dessus, p. 19-20, note. Il est naturel, du reste, que la +légende se +soit emparée de cette circonstance. Les recensements frappaient +beaucoup +les Juifs, bouleversaient leurs idées étroites, et l'on +s'en souvenait +longtemps. Cf. <i>Act</i>., V, 37.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_684_684" id="Footnote_684_684"></a><a + href="#FNanchor_684_684"><span class="label">[684]</span></a> Jules +Africain (dans Eusèbe, <i>H.E.,</i> I, 7) suppose que ce +furent les parents de Jésus qui, réfugiés en +Batanée, essayèrent de +recomposer les généalogies.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_685_685" id="Footnote_685_685"></a><a + href="#FNanchor_685_685"><span class="label">[685]</span></a> Les <i>Ébionim</i>, +les «Hébreux,» les «Nazaréens,» +Talien, +Marcion. Cf. Épiph., <i>Adv. hær</i>., XXIX, 9; XXX, 3, +14; XLVI, 1; +Théodoret, <i>Hæret. fab</i>., I, 20; Isidore de +Péluse, Epist., I, 371, ad +Pansophium.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_686_686" id="Footnote_686_686"></a><a + href="#FNanchor_686_686"><span class="label">[686]</span></a> Matth., +I, 22-23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_687_687" id="Footnote_687_687"></a><a + href="#FNanchor_687_687"><span class="label">[687]</span></a> +Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les +Égyptiens, +voir Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, <i>Quæst. +symp</i>., +VIII, I, 3; <i>De Isid. et Osir</i>., 43.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_688_688" id="Footnote_688_688"></a><a + href="#FNanchor_688_688"><span class="label">[688]</span></a> Matth., +I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_689_689" id="Footnote_689_689"></a><a + href="#FNanchor_689_689"><span class="label">[689]</span></a> Matth., +II, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_690_690" id="Footnote_690_690"></a><a + href="#FNanchor_690_690"><span class="label">[690]</span></a> Luc, II, +25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_691_691" id="Footnote_691_691"></a><a + href="#FNanchor_691_691"><span class="label">[691]</span></a> Ainsi la +légende du Massacre des Innocents se rapporte +probablement à quelque cruauté exercée par +Hérode du côté de Bethléhem. +Comp. Jos., <i>Ant</i>., XIV, ix, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_692_692" id="Footnote_692_692"></a><a + href="#FNanchor_692_692"><span class="label">[692]</span></a> Matth., +I et II; Luc, I et II; S. Justin, <i>Dial. cum +Tryph</i>., 78, 106; <i>Protévang. de Jacques</i> (apocr.), 18 +et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_693_693" id="Footnote_693_693"></a><a + href="#FNanchor_693_693"><span class="label">[693]</span></a> Certains +passages, comme <i>Act</i>., II, 22, l'excluent +formellement.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_694_694" id="Footnote_694_694"></a><a + href="#FNanchor_694_694"><span class="label">[694]</span></a> Matth., +XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_695_695" id="Footnote_695_695"></a><a + href="#FNanchor_695_695"><span class="label">[695]</span></a> Jean, V, +18 et suiv.; X, 33 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_696_696" id="Footnote_696_696"></a><a + href="#FNanchor_696_696"><span class="label">[696]</span></a> Jean, +XIV, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_697_697" id="Footnote_697_697"></a><a + href="#FNanchor_697_697"><span class="label">[697]</span></a> Marc, +XIII, 35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_698_698" id="Footnote_698_698"></a><a + href="#FNanchor_698_698"><span class="label">[698]</span></a> Matth., +V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, +12-13; X, 34-35. Comp. <i>Act</i>., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, +21; IX, +26; II Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, +<i>Deutér</i>., XIV, 1, et surtout <i>Sagesse</i>, II, 13, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_699_699" id="Footnote_699_699"></a><a + href="#FNanchor_699_699"><span class="label">[699]</span></a> Luc, XX, +36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_700_700" id="Footnote_700_700"></a><a + href="#FNanchor_700_700"><span class="label">[700]</span></a> Gen., +VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; +LXXXII, 6, II Sam., VII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_701_701" id="Footnote_701_701"></a><a + href="#FNanchor_701_701"><span class="label">[701]</span></a> Le fils +du diable (Matth., XIII, 38; <i>Act</i>., XIII, 10); +les fils de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de +la lumière (Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la +résurrection +(Luc, XX, 36); les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les +fils de l'époux (Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les +fils de +la Géhenne (Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), +etc. +Rappelons que le Jupiter du paganisme est <span + title="patêr + +avdrôn te theôn + +te" lang="el">πατηρ ανδρων τε θεων +τε</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_702_702" id="Footnote_702_702"></a><a + href="#FNanchor_702_702"><span class="label">[702]</span></a> Comp. <i>Act</i>., +XVII, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_703_703" id="Footnote_703_703"></a><a + href="#FNanchor_703_703"><span class="label">[703]</span></a> Matth., +XVIII, 20; XXVIII, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_704_704" id="Footnote_704_704"></a><a + href="#FNanchor_704_704"><span class="label">[704]</span></a> Jean, X, +30; XVII, 21. Voir en général les derniers +discours de Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un +côté de +l'état psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les +envisager comme +de vrais documents historiques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_705_705" id="Footnote_705_705"></a><a + href="#FNanchor_705_705"><span class="label">[705]</span></a> Les +passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour +être rapportés ici.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_706_706" id="Footnote_706_706"></a><a + href="#FNanchor_706_706"><span class="label">[706]</span></a> C'est +seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert +de l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» +comme synonyme du pronom +<i>je</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_707_707" id="Footnote_707_707"></a><a + href="#FNanchor_707_707"><span class="label">[707]</span></a> Matth., +XII, 8; Luc, VI, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_708_708" id="Footnote_708_708"></a><a + href="#FNanchor_708_708"><span class="label">[708]</span></a> Matth., +XI, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_709_709" id="Footnote_709_709"></a><a + href="#FNanchor_709_709"><span class="label">[709]</span></a> Jean, V, +22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_710_710" id="Footnote_710_710"></a><a + href="#FNanchor_710_710"><span class="label">[710]</span></a> Matth., +XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_711_711" id="Footnote_711_711"></a><a + href="#FNanchor_711_711"><span class="label">[711]</span></a> Matth., +IX, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_712_712" id="Footnote_712_712"></a><a + href="#FNanchor_712_712"><span class="label">[712]</span></a> Matth., +IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; +VII, 47-48.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_713_713" id="Footnote_713_713"></a><a + href="#FNanchor_713_713"><span class="label">[713]</span></a> Matth., +XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_714_714" id="Footnote_714_714"></a><a + href="#FNanchor_714_714"><span class="label">[714]</span></a> Voir +surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que +nous ayons là l'enseignement authentique de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_715_715" id="Footnote_715_715"></a><a + href="#FNanchor_715_715"><span class="label">[715]</span></a> Philon. +cité dans Eusèbe, <i>Proep. Evang</i>., VII, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_716_716" id="Footnote_716_716"></a><a + href="#FNanchor_716_716"><span class="label">[716]</span></a> Philon, <i>De +migr. Abraham</i>, § 1; <i>Quod Deus immut</i>., § 6; +<i>De confus, ling</i>., §§ 14 et 28; <i>De profugis</i> +§ 20; <i>De somniis</i>, I, § +37; <i>De agric. Noë</i>, § 12; <i>Quis rerum divin. +hæres</i>, § 25 et suiv., 48 +et suiv., etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_717_717" id="Footnote_717_717"></a><a + href="#FNanchor_717_717"><span class="label">[717]</span></a> <span + title="Metathronos" lang="el">Μεταθρονος</span>, c'est-à-dire +partageant le trône de +Dieu; sorte de secrétaire divin, tenant le registre des +mérites et des +démérites: <i>Bereschith Rabba</i>, V, 6 <i>c</i>; +Talm. de Bab., <i>Sanhédr</i>., 38 +<i>b; Chagiga,</i> 15 <i>a</i>; Targum de Jonathan, <i>Gen</i>., V, +24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_718_718" id="Footnote_718_718"></a><a + href="#FNanchor_718_718"><span class="label">[718]</span></a> Cette +théorie du <span title="Logos" lang="el">Λογος</span> ne +renferme pas +d'éléments grecs. Les rapprochements qu'on en a faits +avec l'<i>Honover</i> +des Parsis sont aussi sans fondement. Le <i>Minokhired</i> ou +«Intelligence +divine» a bien de l'analogie avec le <span title="Logos" + lang="el">Λογος</span> juif. (Voir +les +fragments du livre intitulé <i>Minokhired</i> dans Spiegel, +<i>Parsi-Grammatik,</i> p. 161-162.) Mais le développement qu'a +pris la +doctrine du <i>Minokhired</i> chez les Parsis est moderne et peut +impliquer +une influence étrangère. L'«Intelligence +divine» (<i>Mainyu-Khratú</i>) +figure dans les livres zends; mais elle n'y sert pas de base à +une +théorie; elle entre seulement dans quelques invocations. Les +rapprochements que l'on a essayés entre la théorie +alexandrine du Verbe +et certains points de la théologie égyptienne peuvent +n'être pas sans +valeur. Mais rien n'indique que, dans les siècles qui +précèdent l'ère +chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait aucun emprunt +à l'Égypte.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_719_719" id="Footnote_719_719"></a><a + href="#FNanchor_719_719"><span class="label">[719]</span></a> <i>Act</i>., +VIII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_720_720" id="Footnote_720_720"></a><a + href="#FNanchor_720_720"><span class="label">[720]</span></a> IX, 4-2; +XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et +en général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse +personnifiée se trouvent +dans des livres bien plus anciens. <i>Prov.</i>, VIII, IX; <i>Job</i>, +XXVIII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_721_721" id="Footnote_721_721"></a><a + href="#FNanchor_721_721"><span class="label">[721]</span></a> Jean, +Évang., I, 1-14; I Épître, V, 7; <i>Apoc.</i>, +XIX, 13. +On remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, +l'expression de +«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le +narrateur ne +la place dans la bouche de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_722_722" id="Footnote_722_722"></a><a + href="#FNanchor_722_722"><span class="label">[722]</span></a> <i>Act.</i>, +X, 42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_723_723" id="Footnote_723_723"></a><a + href="#FNanchor_723_723"><span class="label">[723]</span></a> Matth., +XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; <i>Act.</i>, +VII, 55; Rom., VIII, 34; Ephés., I, 20; Coloss., III, 4; +Hébr., I, 3, +13; VIII, 1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages +précités sur le rôle du <i>Métatrône</i> +juif.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_724_724" id="Footnote_724_724"></a><a + href="#FNanchor_724_724"><span class="label">[724]</span></a> Matth., +X, v, comparé à XXVIII, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_725_725" id="Footnote_725_725"></a><a + href="#FNanchor_725_725"><span class="label">[725]</span></a> Matth., +XXVI, 39; Jean, XII, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_726_726" id="Footnote_726_726"></a><a + href="#FNanchor_726_726"><span class="label">[726]</span></a> Marc, +XIII, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_727_727" id="Footnote_727_727"></a><a + href="#FNanchor_727_727"><span class="label">[727]</span></a> Matth., +XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; +Jean, VII, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_728_728" id="Footnote_728_728"></a><a + href="#FNanchor_728_728"><span class="label">[728]</span></a> Matth., +II, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_729_729" id="Footnote_729_729"></a><a + href="#FNanchor_729_729"><span class="label">[729]</span></a> Matth., +XVII, 20; Marc, IX, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_730_730" id="Footnote_730_730"></a><a + href="#FNanchor_730_730"><span class="label">[730]</span></a> Luc, +45-46; Jean, XI, 33, 38</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_731_731" id="Footnote_731_731"></a><a + href="#FNanchor_731_731"><span class="label">[731]</span></a> <i>Act.</i>, +II, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_732_732" id="Footnote_732_732"></a><a + href="#FNanchor_732_732"><span class="label">[732]</span></a> Matth., +XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, +14-15; VIII, 28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a></h2> +<h2>MIRACLES.</h2> +<p>Deux moyens de preuve, les +miracles et l'accomplissement des prophéties, +pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de +Jésus, établir +une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples +employèrent ces +deux procédés de démonstration avec une parfaite +bonne foi. Depuis +longtemps Jésus était convaincu que les prophètes +n'avaient écrit qu'en +vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il +s'envisageait +comme le miroir où tout l'esprit prophétique +d'Israël avait lu l'avenir. +L'école chrétienne, peut-être du vivant même +de son fondateur, chercha a +prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce +que les prophètes +avaient prédit du Messie<a name="FNanchor_733_733" id="FNanchor_733_733"></a><a href="#Footnote_733_733" class="fnanchor">[733]</a>. +Dans beaucoup de cas, ces rapprochements +étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine +saisissables. +C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou +insignifiantes +de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains +passages des +Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante +préoccupation, +ils voyaient des images de lui<a name="FNanchor_734_734" id="FNanchor_734_734"></a><a href="#Footnote_734_734" class="fnanchor">[734]</a>. +L'exégèse du temps consistait ainsi +presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une +façon +artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste +officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au +règne futur. +Les applications messianiques étaient libres, et constituaient +des +artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse +argumentation.</p> +<p>Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, +pour la marque +indispensable du divin et pour le signe des vocations +prophétiques. Les +légendes d'Élie et d'Élisée en +étaient pleines. Il était reçu que le +Messie en ferait beaucoup<a name="FNanchor_735_735" id="FNanchor_735_735"></a><a href="#Footnote_735_735" class="fnanchor">[735]</a>. +A quelques lieues de Jésus, à Samarie, +un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un +rôle presque +divin<a name="FNanchor_736_736" id="FNanchor_736_736"></a><a + href="#Footnote_736_736" class="fnanchor">[736]</a>. Plus tard, quand +on voulut fonder la vogue d'Apollonius de +Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu +sur la terre, +on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste +cycle de +miracles<a name="FNanchor_737_737" id="FNanchor_737_737"></a><a + href="#Footnote_737_737" class="fnanchor">[737]</a>. Les philosophes +alexandrins eux-mêmes, Plotin et les +autres, sont censés en avoir fait<a name="FNanchor_738_738" id="FNanchor_738_738"></a><a href="#Footnote_738_738" class="fnanchor">[738]</a>. +Jésus dut donc choisir entre ces +deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. +Il faut +se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des +grandes écoles +scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait +le +miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la +moindre +idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses +connaissances sur ce +point n'étaient nullement supérieures à celles de +ses contemporains. +Bien plus, une de ses opinions le plus profondément +enracinées était +qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature<a + name="FNanchor_739_739" id="FNanchor_739_739"></a><a + href="#Footnote_739_739" class="fnanchor">[739]</a>. +La faculté de faire des miracles passait pour une licence +régulièrement +départie par Dieu aux hommes<a name="FNanchor_740_740" id="FNanchor_740_740"></a><a href="#Footnote_740_740" class="fnanchor">[740]</a>, +et n'avait rien qui surprît.</p> +<p>La différence des temps a changé en quelque chose de +très-blessant pour +nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte +de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement +à cause des +actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant +ces +sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un +thaumaturge de nos +jours, à moins d'une naïveté extrême, comme +cela a eu lieu chez +certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait +des +miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un +François +d'Assise, la question est déjà toute changée; le +cycle miraculeux de la +naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, +nous cause +un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient +dans un +état de poétique ignorance au moins aussi complet que +sainte Claire et +les <i>tres socii</i>. Ils trouvaient tout simple que leur +maître eût des +entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux +éléments, qu'il guérît +les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée +perd +quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se +réaliser. On ne +réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme +éprouve quelques +froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les +meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de +mauvaises +raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du +christianisme +reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe +Colomb, +Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque +jour +de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies +raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de +Jésus était +plus frappé de ses miracles que de ses prédications si +profondément +divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et +après +la mort de Jésus, exagéra énormément le +nombre de faits de ce genre. Les +types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas +beaucoup de +variété; ils se répètent les uns les autres +et semblent calqués sur un +très-petit nombre de modèles, accommodés au +goût du pays.</p> +<p>Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les +évangiles +renferment la fatigante énumération, de distinguer les +miracles qui ont +été prêtés à Jésus par +l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un +rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les +circonstances +choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant +la +jonglerie<a name="FNanchor_741_741" id="FNanchor_741_741"></a><a + href="#Footnote_741_741" class="fnanchor">[741]</a>, sont bien +historiques, ou s'ils sont le fruit de la +croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de +théurgie, et vivant, +sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des +«spirites» de nos +jours<a name="FNanchor_742_742" id="FNanchor_742_742"></a><a + href="#Footnote_742_742" class="fnanchor">[742]</a>. Presque tous les +miracles que Jésus crut exécuter +paraissent avoir été des miracles de guérison. La +médecine était a cette +époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en +Orient, +c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée +à l'inspiration +individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis +cinq siècles par +la Grèce, était, à l'époque de +Jésus, inconnue des Juifs de Palestine. +Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme +supérieur, +traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes +sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un +remède +décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors +des +lésions tout a fait caractérisées, le contact +d'une personne exquise ne +vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir +guérit. +Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela +n'est pas +vain.</p> +<p>Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée +d'une science +médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la +guérison +devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle +croyance +était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait +la maladie +comme la punition d'un péché<a name="FNanchor_743_743" id="FNanchor_743_743"></a><a href="#Footnote_743_743" class="fnanchor">[743]</a>, +ou comme le fait d'un démon<a name="FNanchor_744_744" id="FNanchor_744_744"></a><a href="#Footnote_744_744" class="fnanchor">[744]</a>, +nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur +médecin +était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre +surnaturel. +Guérir était considéré comme une chose +morale; Jésus, qui sentait sa +force morale, devait se croire spécialement doué pour +guérir. Convaincu +que l'attouchement de sa robe<a name="FNanchor_745_745" id="FNanchor_745_745"></a><a href="#Footnote_745_745" class="fnanchor">[745]</a>, +l'imposition de ses mains<a name="FNanchor_746_746" id="FNanchor_746_746"></a><a href="#Footnote_746_746" class="fnanchor">[746]</a>, +faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il +avait refusé à +ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir +de leur +accorder. La guérison des malades était +considérée comme un des signes +du royaume de Dieu, et toujours associée à +l'émancipation des +pauvres<a name="FNanchor_747_747" id="FNanchor_747_747"></a><a + href="#Footnote_747_747" class="fnanchor">[747]</a>. L'une et l'autre +étaient les signes de la grande +révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les +infirmités.</p> +<p>Un des genres de guérison que Jésus opère le +plus souvent est +l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité +étrange à croire +aux démons régnait dans tous les esprits. C'était +une opinion +universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, +que les +démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font +agir +contrairement à leur volonté. Un <i>div</i> persan, +plusieurs fois nommé dans +l'Avesta<a name="FNanchor_748_748" id="FNanchor_748_748"></a><a + href="#Footnote_748_748" class="fnanchor">[748]</a>, <i>Aeschma-daëva,</i> +«le div de la concupiscence,» adopté par +les Juifs sous le nom <i>d'Asmodée</i><a name="FNanchor_749_749" id="FNanchor_749_749"></a><a href="#Footnote_749_749" class="fnanchor">[749]</a>, +devint la cause de tous les +troubles hystériques chez les femmes<a name="FNanchor_750_750" id="FNanchor_750_750"></a><a href="#Footnote_750_750" class="fnanchor">[750]</a>. +L'épilepsie, les maladies +mentales et nerveuses<a name="FNanchor_751_751" id="FNanchor_751_751"></a><a + href="#Footnote_751_751" class="fnanchor">[751]</a>, où le +patient semble ne plus s'appartenir, +les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la +surdité, le +mutisme<a name="FNanchor_752_752" id="FNanchor_752_752"></a><a + href="#Footnote_752_752" class="fnanchor">[752]</a>, étaient +expliquées de la même manière. L'admirable +traité +«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, +quatre siècles et demi +avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce +sujet, n'avait +point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait +des +procédés plus ou moins efficaces pour chasser les +démons; l'état +d'exorciste était une profession régulière comme +celle de médecin<a name="FNanchor_753_753" id="FNanchor_753_753"></a><a + href="#Footnote_753_753" class="fnanchor">[753]</a>. +Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la +réputation de +posséder les derniers secrets de cet art<a + name="FNanchor_754_754" id="FNanchor_754_754"></a><a + href="#Footnote_754_754" class="fnanchor">[754]</a>. Il y avait alors +beaucoup +de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation +des +esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore +aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes +sépulcrales +abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus +avait beaucoup de +prise sur ces malheureux<a name="FNanchor_755_755" id="FNanchor_755_755"></a><a + href="#Footnote_755_755" class="fnanchor">[755]</a>. On racontait au +sujet de ses cures mille +histoires singulières, où toute la +crédulité du temps se donnait +carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les +difficultés. Les +désordres qu'on expliquait par des possessions étaient +souvent fort +légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou +possédés d'un +démon (ces deux idées n'en font qu'une, <i>medjnoun</i><a + name="FNanchor_756_756" id="FNanchor_756_756"></a><a + href="#Footnote_756_756" class="fnanchor">[756]</a>) des gens qui +ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans +ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les +moyens +employés par Jésus. Qui sait si sa +célébrité comme exorciste ne se +répandit pas presque à son insu? Les personnes qui +résident en Orient +sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en +possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, +de découvreur +de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des +faits qui +ont donné lieu à ces bizarres imaginations.</p> +<p>Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que +Jésus ne fut +thaumaturge que tard et à contre-cœur. Souvent il +n'exécute ses +miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de +mauvaise humeur +et en reprochant à ceux qui les lui demandent la +grossièreté de leur +esprit<a name="FNanchor_757_757" id="FNanchor_757_757"></a><a + href="#Footnote_757_757" class="fnanchor">[757]</a>. Une bizarrerie, +en apparence inexplicable, c'est +l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la +recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en +rien dire à +personne<a name="FNanchor_758_758" id="FNanchor_758_758"></a><a + href="#Footnote_758_758" class="fnanchor">[758]</a>. Quand les +démons veulent le proclamer fils de Dieu, il +leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils +le +reconnaissent<a name="FNanchor_759_759" id="FNanchor_759_759"></a><a + href="#Footnote_759_759" class="fnanchor">[759]</a>. Ces traits sont +surtout caractéristiques dans Marc, +qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des +exorcismes. Il +semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de +cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les +prodiges, et +que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui +pesait, lui ait souvent +dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance +aboutit à un éclat +singulier<a name="FNanchor_760_760" id="FNanchor_760_760"></a><a + href="#Footnote_760_760" class="fnanchor">[760]</a>, à un +accès d'impatience, où perce la fatigue que +causaient à Jésus ces perpétuelles demandes +d'esprits faibles. On +dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est +désagréable, et +qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que +possible aux +merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses +ennemis +lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un +météore, il +refuse obstinément<a name="FNanchor_761_761" id="FNanchor_761_761"></a><a href="#Footnote_761_761" class="fnanchor">[761]</a>. +Il est donc permis de croire qu'on lui imposa +sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas +beaucoup, mais qu'il +ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait +la +vanité de l'opinion à cet égard.</p> +<p>Ce serait manquer à la bonne méthode historique que +d'écouter trop ici +nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on +pourrait +être tenté d'élever contre le caractère de +Jésus, de supprimer des +faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le +premier +plan<a name="FNanchor_762_762" id="FNanchor_762_762"></a><a + href="#Footnote_762_762" class="fnanchor">[762]</a>. Il serait commode +de dire que ce sont là des additions de +disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne +pouvant concevoir sa +vraie grandeur, ont cherché à le relever par des +prestiges indignes de +lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes +pour +vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de +l'apôtre +Pierre<a name="FNanchor_763_763" id="FNanchor_763_763"></a><a + href="#Footnote_763_763" class="fnanchor">[763]</a>, insiste tellement +sur ce point que, si l'on traçait le +caractère du Christ uniquement d'après son +évangile, on se le +représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une +rare +efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur +et dont on +aime à se débarrasser<a name="FNanchor_764_764" id="FNanchor_764_764"></a><a href="#Footnote_764_764" class="fnanchor">[764]</a>. +Nous admettrons donc sans hésiter que des +actes qui seraient maintenant considérés comme des traits +d'illusion ou +de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il +sacrifier à ce côté ingrat le côté +sublime d'une telle vie? +Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon +le Magicien, +n'eût pas amené une révolution morale comme celle +que Jésus a faite. Si +le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste +et le réformateur +religieux, il fût sorti de lui une école de +théurgie, et non le +christianisme.</p> +<p>Le problème, d'ailleurs, se pose de la même +manière pour tous les saints +et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que +l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un +principe de force et de +grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la +fortune +de Mahomet<a name="FNanchor_765_765" id="FNanchor_765_765"></a><a + href="#Footnote_765_765" class="fnanchor">[765]</a>. Presque +jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus +fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul +lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, +thaumaturges. Si l'on +part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on +attribue +des actes que nous tenons au XIX<sup>e</sup> siècle pour peu +sensés +ou +charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute +critique est +faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, +et cependant elle se +livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et +Pascal ne +furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par +des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de +l'esprit +humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de +grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se +produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits +superficiels en offusquent la grandeur.</p> +<p>Dans un sens général, il est donc vrai de dire que +Jésus ne fut +thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est +d'ordinaire +l'œuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. +Jésus se +fût obstinément refusé à faire des prodiges +que la foule en eût créé +pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en +fît pas; jamais les +lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une +plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une +violence que lui +fit son siècle, une concession que lui arracha la +nécessité passagère. +Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le +réformateur +religieux vivra éternellement.</p> +<p>Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient +frappés de ces actes et +cherchaient à en être témoins<a + name="FNanchor_766_766" id="FNanchor_766_766"></a><a + href="#Footnote_766_766" class="fnanchor">[766]</a>. Les païens +et les gens peu initiés +éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à +l'éconduire de +leur canton<a name="FNanchor_767_767" id="FNanchor_767_767"></a><a + href="#Footnote_767_767" class="fnanchor">[767]</a>. Plusieurs +songeaient peut-être à abuser de son nom +pour des mouvements séditieux<a name="FNanchor_768_768" id="FNanchor_768_768"></a><a href="#Footnote_768_768" class="fnanchor">[768]</a>. +Mais la direction toute morale et +nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de +ces +entraînements. Son royaume à lui était dans le +cercle d'enfants qu'une +pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du +ciel avaient +groupés et retenaient autour de lui.</p> +<div class="footnotes"> +<h3>FOOTNOTES:</h3> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_733_733" id="Footnote_733_733"></a><a + href="#FNanchor_733_733"><span class="label">[733]</span></a> Par +exemple, Matth., I, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_734_734" id="Footnote_734_734"></a><a + href="#FNanchor_734_734"><span class="label">[734]</span></a> Matth., +I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; +Marc, XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_735_735" id="Footnote_735_735"></a><a + href="#FNanchor_735_735"><span class="label">[735]</span></a> Jean, +VII, 34; <i>IV Esdras</i>, XIII, 50.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_736_736" id="Footnote_736_736"></a><a + href="#FNanchor_736_736"><span class="label">[736]</span></a> <i>Act</i>., +VIII, 9 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_737_737" id="Footnote_737_737"></a><a + href="#FNanchor_737_737"><span class="label">[737]</span></a> Voir sa +biographie par Philostrate.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_738_738" id="Footnote_738_738"></a><a + href="#FNanchor_738_738"><span class="label">[738]</span></a> Voir les +Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de +Plotin, par Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore +attribuée à Damascius.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_739_739" id="Footnote_739_739"></a><a + href="#FNanchor_739_739"><span class="label">[739]</span></a> Matth., +XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_740_740" id="Footnote_740_740"></a><a + href="#FNanchor_740_740"><span class="label">[740]</span></a> Matth., +IX, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_741_741" id="Footnote_741_741"></a><a + href="#FNanchor_741_741"><span class="label">[741]</span></a> Luc, +VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_742_742" id="Footnote_742_742"></a><a + href="#FNanchor_742_742"><span class="label">[742]</span></a> <i>Act.</i>, +II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 +et suiv. Pendant près d'un siècle, les apôtres et +leurs disciples ne +rêvent que miracles. Voir les <i>Actes</i>, les écrits de +S. Paul, les +extraits de Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39, +etc. Comp. +Marc, III, 15; XVI, 17-18, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_743_743" id="Footnote_743_743"></a><a + href="#FNanchor_743_743"><span class="label">[743]</span></a> Jean, V, +14; IX; 1 et suiv., 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_744_744" id="Footnote_744_744"></a><a + href="#FNanchor_744_744"><span class="label">[744]</span></a> Matth., +IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_745_745" id="Footnote_745_745"></a><a + href="#FNanchor_745_745"><span class="label">[745]</span></a> Luc, +VIII, 45-46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_746_746" id="Footnote_746_746"></a><a + href="#FNanchor_746_746"><span class="label">[746]</span></a> Luc, IV, +40.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_747_747" id="Footnote_747_747"></a><a + href="#FNanchor_747_747"><span class="label">[747]</span></a> Matth., +XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_748_748" id="Footnote_748_748"></a><a + href="#FNanchor_748_748"><span class="label">[748]</span></a> <i>Vendidad</i>, +XI, 26; <i>Yaçna</i>, X, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_749_749" id="Footnote_749_749"></a><a + href="#FNanchor_749_749"><span class="label">[749]</span></a> <i>Tobie</i>, +III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., <i>Gittin</i>, 68 +<i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_750_750" id="Footnote_750_750"></a><a + href="#FNanchor_750_750"><span class="label">[750]</span></a> Comp. +Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; <i>Évangile de +l'Enfance,</i> 16, 33; Code syrien, publié dans les <i>Anecdota +syriaca</i> de +M. Land, I, p. 152.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_751_751" id="Footnote_751_751"></a><a + href="#FNanchor_751_751"><span class="label">[751]</span></a> Jos., <i>Bell. +jud</i>., VII, vi, 3; Lucien, <i>Philopseud</i>., +16; Philostrate, <i>Vie d'Apoll.,</i> III, 38; IV, 20; +Arétée, <i>De causis +morb. chron.,</i> I, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_752_752" id="Footnote_752_752"></a><a + href="#FNanchor_752_752"><span class="label">[752]</span></a> Matth., +IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_753_753" id="Footnote_753_753"></a><a + href="#FNanchor_753_753"><span class="label">[753]</span></a> <i>Tobie</i>, +VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; +<i>Act.</i>, XIX, 33; Josèphe, <i>Ant.</i>, VIII, II, 5; +Justin, <i>Dial. cum +Tryphone</i>, 85; Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_754_754" id="Footnote_754_754"></a><a + href="#FNanchor_754_754"><span class="label">[754]</span></a> Matth., +XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_755_755" id="Footnote_755_755"></a><a + href="#FNanchor_755_755"><span class="label">[755]</span></a> Matth., +VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et +suiv., 20; Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_756_756" id="Footnote_756_756"></a><a + href="#FNanchor_756_756"><span class="label">[756]</span></a> Cette +phrase, <i>Dæmonium habes</i> (Matth., XI, 18; Luc, VII, +33; Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire +par: «Tu es fou,» comme on dirait en arabe: <i>Medjnoun +enté</i>. Le verbe +<span title="daimonan" lang="el">δαιμοναν</span> a aussi, dans toute +l'antiquité classique, le +sens de +«être fou.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_757_757" id="Footnote_757_757"></a><a + href="#FNanchor_757_757"><span class="label">[757]</span></a> Matth., +XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et +suiv., IX, 18; Luc, IX, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_758_758" id="Footnote_758_758"></a><a + href="#FNanchor_758_758"><span class="label">[758]</span></a> Matth., +VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, I, +44; VII 24 et suiv.; VIII, 26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_759_759" id="Footnote_759_759"></a><a + href="#FNanchor_759_759"><span class="label">[759]</span></a> Marc, I, +24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_760_760" id="Footnote_760_760"></a><a + href="#FNanchor_760_760"><span class="label">[760]</span></a> Matth., +XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_761_761" id="Footnote_761_761"></a><a + href="#FNanchor_761_761"><span class="label">[761]</span></a> Matth., +XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, +11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_762_762" id="Footnote_762_762"></a><a + href="#FNanchor_762_762"><span class="label">[762]</span></a> +Josèphe, <i>Ant</i>., XVIII, iii, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_763_763" id="Footnote_763_763"></a><a + href="#FNanchor_763_763"><span class="label">[763]</span></a> Papias, +dans Eusèbe, <i>Hist. eccl</i>., III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_764_764" id="Footnote_764_764"></a><a + href="#FNanchor_764_764"><span class="label">[764]</span></a> Marc, +IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. +Matth., VIII, 27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, +IV, 36; V, 17; VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe +dit de +Thomas l'Israélite porte ce trait jusqu'à la plus +choquante absurdité. +Comparez les <i>Miracles de l'enfance</i>, dans Thilo, <i>Cod. apocr. +N. T</i>., +p. CX, note.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_765_765" id="Footnote_765_765"></a><a + href="#FNanchor_765_765"><span class="label">[765]</span></a> <i>Hysteria +muscularis</i> de Schoenlein.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_766_766" id="Footnote_766_766"></a><a + href="#FNanchor_766_766"><span class="label">[766]</span></a> Matth., +XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, +8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_767_767" id="Footnote_767_767"></a><a + href="#FNanchor_767_767"><span class="label">[767]</span></a> Matth., +VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_768_768" id="Footnote_768_768"></a><a + href="#FNanchor_768_768"><span class="label">[768]</span></a> Jean, +VI, 14-15.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</a></h2> +<h2>FORME DÉFINITIVE +DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.</h2> +<p>Nous supposons que cette +dernière phase de l'activité de Jésus dura +environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la +Pâque de +l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de +l'an 32<a name="FNanchor_769_769" id="FNanchor_769_769"></a><a + href="#Footnote_769_769" class="fnanchor">[769]</a>. +Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît +s'être enrichie d'aucun +élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se +développa et se +produisit avec un degré toujours croissant de puissance et +d'audace.</p> +<p>L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son +premier jour, l'établissement +du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons +déjà +dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens +très-divers. Par +moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant +tout, +simplement le règne des pauvres et des +déshérités. D'autres fois, le +royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions +apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume +de Dieu +est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la +délivrance +par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors +celle qui a eu +lieu en réalité, l'établissement d'un culte +nouveau, plus pur que celui +de Moïse.—Toutes ces pensées paraissent avoir existé +à la fois dans la +conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une +révolution +temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. +Jésus ne regarda +jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir +matériel comme +valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition +extérieure. +Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance +religieuse était sur le point de se changer en importance +sociale. Des +gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des +questions d'intérêts. Jésus repoussait ces +propositions avec fierté, +presque comme des injures<a name="FNanchor_770_770" id="FNanchor_770_770"></a><a href="#Footnote_770_770" class="fnanchor">[770]</a>. +Plein de son idéal céleste, il ne +sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux +autres +conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les +avoir gardées +simultanément. S'il n'eût été qu'un +enthousiaste, égaré par les +apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût +resté un +sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les +idées. S'il n'eût +été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de +«Vicaire Savoyard,» il +n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties +de son +système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de +Dieu se +sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a +fait son +incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des +visionnaires, +vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de +rêveries; mais +en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a +abouti à +l'affranchissement de la conscience et à l'établissement +d'une religion +d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira +à la longue par +sortir.</p> +<p>Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la +plus complète, +peuvent se résumer ainsi:</p> +<p>L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce +terme sera une +immense révolution, «une angoisse» semblable aux +douleurs de +l'enfantement; une <i>palingénésie</i> ou +«renaissance» (selon le mot de +Jésus lui-même<a name="FNanchor_771_771" id="FNanchor_771_771"></a><a href="#Footnote_771_771" class="fnanchor">[771]</a>), +précédée de sombres calamités et +annoncée par +d'étranges phénomènes<a name="FNanchor_772_772" id="FNanchor_772_772"></a><a href="#Footnote_772_772" class="fnanchor">[772]</a>. +Au grand jour, éclatera dans le ciel le +signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse +comme +celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait +de feu +jaillissant en un clin d'œil d'Orient en Occident. Le Messie +apparaîtra +dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son +des trompettes, +entouré d'anges. Ses disciples siégeront à +côté de lui sur des trônes. +Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au +jugement<a name="FNanchor_773_773" id="FNanchor_773_773"></a><a + href="#Footnote_773_773" class="fnanchor">[773]</a>.</p> +<p>Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux +catégories, selon +leurs œuvres<a name="FNanchor_774_774" id="FNanchor_774_774"></a><a + href="#Footnote_774_774" class="fnanchor">[774]</a>. Les anges seront +les exécuteurs de la sentence<a name="FNanchor_775_775" id="FNanchor_775_775"></a><a href="#Footnote_775_775" class="fnanchor">[775]</a>. +Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui +leur a été préparé +depuis le commencement du monde<a name="FNanchor_776_776" id="FNanchor_776_776"></a><a href="#Footnote_776_776" class="fnanchor">[776]</a>; +là ils s'assoiront, vêtus de +lumière, à un festin présidé par Abraham<a + name="FNanchor_777_777" id="FNanchor_777_777"></a><a + href="#Footnote_777_777" class="fnanchor">[777]</a>, les patriarches +et les +prophètes. Ce sera le petit nombre<a name="FNanchor_778_778" id="FNanchor_778_778"></a><a href="#Footnote_778_778" class="fnanchor">[778]</a>. +Les autres iront dans la +<i>Géhenne</i>. La Géhenne était la vallée +occidentale de Jérusalem. On y +avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, +et l'endroit était +devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la +pensée de Jésus +une vallée ténébreuse, obscène, pleine de +feu. Les exclus du royaume y +seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie +de Satan et de ses +anges rebelles<a name="FNanchor_779_779" id="FNanchor_779_779"></a><a + href="#Footnote_779_779" class="fnanchor">[779]</a>. Là, il y +aura des pleurs et des grincements de +dents<a name="FNanchor_780_780" id="FNanchor_780_780"></a><a + href="#Footnote_780_780" class="fnanchor">[780]</a>. Le royaume de +Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à +l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et +de tourments<a name="FNanchor_781_781" id="FNanchor_781_781"></a><a + href="#Footnote_781_781" class="fnanchor">[781]</a>.</p> +<p>Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la +Géhenne +n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare +l'un de +l'autre<a name="FNanchor_782_782" id="FNanchor_782_782"></a><a + href="#Footnote_782_782" class="fnanchor">[782]</a>. Le Fils de +l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à +cet état définitif du monde et de l'humanité<a + name="FNanchor_783_783" id="FNanchor_783_783"></a><a + href="#Footnote_783_783" class="fnanchor">[783]</a>.</p> +<p>Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et +par le maître +lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate +dans les écrits du +temps avec une évidence absolue. Si la première +génération chrétienne a +une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point +de finir<a name="FNanchor_784_784" id="FNanchor_784_784"></a><a + href="#Footnote_784_784" class="fnanchor">[784]</a> et que la grande +«révélation<a name="FNanchor_785_785" id="FNanchor_785_785"></a><a href="#Footnote_785_785" class="fnanchor">[785]</a>» +du Christ va bientôt +avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche<a + name="FNanchor_786_786" id="FNanchor_786_786"></a><a + href="#Footnote_786_786" class="fnanchor">[786]</a>!» qui +ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse +répété: «Que celui +qui a des oreilles entende<a name="FNanchor_787_787" id="FNanchor_787_787"></a><a href="#Footnote_787_787" class="fnanchor">[787]</a>!» +sont les cris d'espérance et de +ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque <i>Maran +atha</i>, «Notre-Seigneur arrive<a name="FNanchor_788_788" id="FNanchor_788_788"></a><a href="#Footnote_788_788" class="fnanchor">[788]</a>!» +devint une sorte de mot de passe +que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi +et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de +notre ère<a name="FNanchor_789_789" id="FNanchor_789_789"></a><a + href="#Footnote_789_789" class="fnanchor">[789]</a>, +fixe le terme a trois ans et demi<a name="FNanchor_790_790" id="FNanchor_790_790"></a><a href="#Footnote_790_790" class="fnanchor">[790]</a>. +L' «Ascension d'Isaïe<a name="FNanchor_791_791" id="FNanchor_791_791"></a><a href="#Footnote_791_791" class="fnanchor">[791]</a>» +adopte un calcul fort approchant de celui-ci.</p> +<p>Jésus n'alla jamais à une telle précision. +Quand on l'interrogeait sur +le temps de son avénement, il refusait toujours de +répondre; une fois +même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue +que du Père, +qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils<a + name="FNanchor_792_792" id="FNanchor_792_792"></a><a + href="#Footnote_792_792" class="fnanchor">[792]</a>. Il disait que le +moment +où l'on épiait le royaume de Dieu avec une +curiosité inquiète était +justement celui où il ne viendrait pas<a name="FNanchor_793_793" id="FNanchor_793_793"></a><a href="#Footnote_793_793" class="fnanchor">[793]</a>. +Il répétait sans cesse que +ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il +fallait se +tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun +devait veiller +et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, +qui arrive à +l'improviste<a name="FNanchor_794_794" id="FNanchor_794_794"></a><a + href="#Footnote_794_794" class="fnanchor">[794]</a>; que le Fils de +l'homme viendrait de la même façon +qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas<a + name="FNanchor_795_795" id="FNanchor_795_795"></a><a + href="#Footnote_795_795" class="fnanchor">[795]</a>; qu'il +apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à +l'autre de +l'horizon<a name="FNanchor_796_796" id="FNanchor_796_796"></a><a + href="#Footnote_796_796" class="fnanchor">[796]</a>. Mais ses +déclarations sur la proximité de la catastrophe +ne laissent lieu à aucune équivoque<a + name="FNanchor_797_797" id="FNanchor_797_797"></a><a + href="#Footnote_797_797" class="fnanchor">[797]</a>. «La +génération présente, +disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs +de +ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans +avoir vu le +Fils de l'homme venir dans sa royauté<a name="FNanchor_798_798" id="FNanchor_798_798"></a><a href="#Footnote_798_798" class="fnanchor">[798]</a>.» +Il reproche à ceux qui ne +croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne +futur. +«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous +prévoyez qu'il fera +beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la +tempête. +Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas +reconnaître +les signes du temps<a name="FNanchor_799_799" id="FNanchor_799_799"></a><a + href="#Footnote_799_799" class="fnanchor">[799]</a>?» Par une +illusion commune à tous les grands +réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus +proche qu'il +n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de +l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, +dix-huit cents +ans plus tard, ne devait pas encore être achevé.</p> +<p>Ces déclarations si formelles préoccupèrent la +famille chrétienne +pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que +quelques-uns des +disciples verraient le jour de la révélation finale sans +mourir +auparavant. Jean en particulier était considéré +comme étant de ce +nombre<a name="FNanchor_800_800" id="FNanchor_800_800"></a><a + href="#Footnote_800_800" class="fnanchor">[800]</a>. Plusieurs +croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être +était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du +premier siècle +par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, +cet âge ayant donné +occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment +jusqu'au +grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi +qu'il en soit, à +sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses +disciples donnèrent à +la prédiction du Christ un sens plus adouci<a + name="FNanchor_801_801" id="FNanchor_801_801"></a><a + href="#Footnote_801_801" class="fnanchor">[801]</a>.</p> +<p>En même temps que Jésus admettait pleinement les +croyances +apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs +apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou +plutôt la +condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous +l'avons +déjà dit<a name="FNanchor_802_802" id="FNanchor_802_802"></a><a + href="#Footnote_802_802" class="fnanchor">[802]</a>, était +encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne +la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas<a name="FNanchor_803_803" id="FNanchor_803_803"></a><a href="#Footnote_803_803" class="fnanchor">[803]</a>. +Elle était de foi pour +les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances +messianiques<a name="FNanchor_804_804" id="FNanchor_804_804"></a><a + href="#Footnote_804_804" class="fnanchor">[804]</a>. Jésus +l'accepta sans réserve, mais toujours dans le +sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le +monde des +ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus +admet bien +dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau<a + name="FNanchor_805_805" id="FNanchor_805_805"></a><a + href="#Footnote_805_805" class="fnanchor">[805]</a>; +mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens +avaient à ce +sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez +conforme à la vieille théologie. On se souvient que, +selon les anciens +sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code +mosaïque +avait consacré cette théorie patriarcale par une +institution bizarre, le +lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des +conséquences subtiles contre +la résurrection. Jésus y échappait en +déclarant formellement que dans la +vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et +que l'homme +serait semblable aux anges<a name="FNanchor_806_806" id="FNanchor_806_806"></a><a href="#Footnote_806_806" class="fnanchor">[806]</a>. +Quelquefois il semble ne promettre la +résurrection qu'aux justes<a name="FNanchor_807_807" id="FNanchor_807_807"></a><a href="#Footnote_807_807" class="fnanchor">[807]</a>, +le châtiment des impies consistant à +mourir tout entiers et à rester dans le néant<a + name="FNanchor_808_808" id="FNanchor_808_808"></a><a + href="#Footnote_808_808" class="fnanchor">[808]</a>. Plus souvent, +cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux +méchants pour +leur éternelle confusion<a name="FNanchor_809_809" id="FNanchor_809_809"></a><a href="#Footnote_809_809" class="fnanchor">[809]</a>.</p> +<p>Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était +absolument nouveau. +Les évangiles et les écrits des apôtres ne +contiennent guère, en fait de +doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans +«Daniel<a name="FNanchor_810_810" id="FNanchor_810_810"></a><a + href="#Footnote_810_810" class="fnanchor">[810]</a>,» +«Hénoch<a name="FNanchor_811_811" id="FNanchor_811_811"></a><a + href="#Footnote_811_811" class="fnanchor">[811]</a>,» les +«Oracles Sibyllins<a name="FNanchor_812_812" id="FNanchor_812_812"></a><a + href="#Footnote_812_812" class="fnanchor">[812]</a>» d'origine +juive. Jésus +accepta ces idées, généralement répandues +chez ses contemporains. Il en +fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses +points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son œuvre +véritable pour l'établir uniquement sur des principes +aussi fragiles, +aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante +réfutation.</p> +<p>Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en +elle-même +d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, +s'obstinant à +durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui +était +réservé. La foi de la première +génération chrétienne s'explique; mais la +foi de la seconde génération ne s'explique plus. +Après la mort de Jean, +ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le +maître, +la parole de celui-ci était convaincue de mensonge<a + name="FNanchor_813_813" id="FNanchor_813_813"></a><a + href="#Footnote_813_813" class="fnanchor">[813]</a>. Si la doctrine +de Jésus n'avait été que la croyance à une +prochaine fin du monde, elle +dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a +sauvée? La grande largeur des conceptions +évangéliques, laquelle a +permis de trouver sous le même symbole des doctrines +appropriées à des +états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, +comme Jésus +l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a +été +renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le +voulait. C'est parce +qu'elle était à double face que sa pensée a +été féconde. Sa chimère n'a +pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit +humain, parce +qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à +une enveloppe +fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des +fruits éternels.</p> +<p>Et ne dites pas que c'est là une interprétation +bienveillante, imaginée +pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel +démenti infligé à +ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume +de Dieu, ce royaume +de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme +le +grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le +monde, et sous les +rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a +voulu, +l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, +impossible d'un avènement de +parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la +«palingénésie» véritable, +le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du +peuple, le +goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est +humble, vrai et +naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste +incomparable par +des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit +ce qu'il +y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une +apocalypse +vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du +ciel. Peut-être +était-ce là l'erreur des autres plutôt que la +sienne, et s'il est vrai +que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, +puisque son +rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte +à +laquelle sans cela peut-être il eût été +inégal?</p> +<p>Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine +conçue par Jésus. +Si son unique pensée eût été que la fin des +temps était proche et qu'il +fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé +Jean-Baptiste. Renoncer à un +monde près de crouler, se détacher peu à peu de la +vie présente, aspirer +au règne qui allait venir, tel eût été le +dernier mot de sa prédication. +L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large +portée. Il se +proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et +non pas seulement de +préparer la fin de celui qui existe. Élie ou +Jérémie, reparaissant pour +disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point +prêché comme +lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers +jours +s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a +sauvé l'humanité. +Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de +manières de parler qui +ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent +il +déclare que le royaume de Dieu est déjà +commencé, que tout homme le +porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume +chacun +le crée sans bruit par la vraie conversion du cœur<a + name="FNanchor_814_814" id="FNanchor_814_814"></a><a + href="#Footnote_814_814" class="fnanchor">[814]</a>. Le royaume de +Dieu n'est alors que le bien<a name="FNanchor_815_815" id="FNanchor_815_815"></a><a href="#Footnote_815_815" class="fnanchor">[815]</a>, +un ordre de choses meilleur que celui +qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon +sa mesure, doit +contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, +quelque chose +d'analogue à la «délivrance» bouddhique, +fruit du détachement. Ces +vérités, qui sont pour nous purement abstraites, +étaient pour Jésus des +réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret +et substantiel: Jésus +est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la +réalité de l'idéal.</p> +<p>En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus +sut ainsi en +faire de hautes vérités, grâce à de +féconds malentendus. Son royaume de +Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se +dérouler +dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement +c'était surtout le +royaume de l'âme, créé par la liberté et par +le sentiment filial que +l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était +la religion +pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le +jugement +moral du monde décerné à la conscience de l'homme +juste et au bras du +peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà +ce qui a vécu. Quand, +au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance +matérialiste d'une +prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de +Dieu se dégage. +De complaisantes explications jettent un voile sur le règne +réel qui ne +veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du +Nouveau Testament<a name="FNanchor_816_816" id="FNanchor_816_816"></a><a + href="#Footnote_816_816" class="fnanchor">[816]</a>, étant trop +formellement entachée de l'idée d'une +catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, +tenue pour +inintelligible, torturée de mille manières et presque +repoussée. Au +moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir +indéfini. Quelques +pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque +réfléchie, les +espérances des premiers disciples deviennent des +hérétiques (Ébionites, +Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. +L'humanité +avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de +vérité contenue dans +la pensée de Jésus l'avait emporté sur la +chimère qui l'obscurcissait.</p> +<p>Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a +été l'écorce grossière +de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du +ciel, +cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours +préoccupé +le christianisme dans sa longue carrière, a été le +principe du grand +instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, +disciples obstinés +de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant +de +nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société +parfaite a été +la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai +chrétien un athlète en lutte contre le présent. +L'idée du «royaume de +Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont +ainsi, en un +sens, l'expression la plus élevée et la plus +poétique du progrès humain. +Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. +Suspendue comme +une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, +par les +effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, +nuisit beaucoup à +tout développement profane. La société +n'étant plus sûre de son +existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de +basse humilité, qui rendent le moyen âge si +inférieur aux temps antiques +et aux temps modernes<a name="FNanchor_817_817" id="FNanchor_817_817"></a><a + href="#Footnote_817_817" class="fnanchor">[817]</a>. Un profond +changement s'était, d'ailleurs, +opéré dans la manière d'envisager la venue du +Christ. La première fois +qu'on annonça à l'humanité que sa planète +allait finir, comme l'enfant +qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif +accès de +joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde +s'était +attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps +attendu par les âmes +pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de +fer un jour de +colère: <i>Dies iræ, dies illa!</i> Mais, au sein +même de la barbarie, l'idée +du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église +féodale, des sectes, +des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de +protester, +au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos +jours même, +jours troublés où Jésus n'a pas de plus +authentiques continuateurs que +ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation +idéale de la +société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des +sectes +chrétiennes primitives, ne sont en un sens que +l'épanouissement de la +même idée, une des branches de cet arbre immense où +germe toute pensée +d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera +éternellement la tige et la +racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité +seront entées sur +ce mot-là. Mais entachées d'un grossier +matérialisme, aspirant à +l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur +sur des mesures +politiques et économiques, les tentatives +«socialistes» de notre temps +resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour +règle le +véritable esprit de Jésus, je veux dire +l'idéalisme absolu, ce principe +que pour posséder la terre il faut y renoncer.</p> +<p>Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre +côté, avec un rare +bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément +de destinée, d'une +compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas +à concevoir +l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le +dogme +déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction +avec la physiologie, +aiment à se reposer dans l'espérance d'une +réparation finale, qui sous +une forme inconnue satisfera aux besoins du cœur de l'homme. Qui sait +si le dernier terme du progrès, dans des millions de +siècles, n'amènera +pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le +réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million +d'années n'est pas +plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette +hypothèse, +aurait encore eu raison de dire: <i>In ictu oculi<a + name="FNanchor_818_818" id="FNanchor_818_818"></a></i><a + href="#Footnote_818_818" class="fnanchor">[818]</a>! Il est +sûr que +l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le +sentiment +de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce +jour-là la figure +idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui +n'a pas cru à +la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le +mot favori +de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. +Une sorte de +divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime +embrassant à la fois divers ordres de vérités.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_769_769" id="Footnote_769_769"></a><a + href="#FNanchor_769_769"><span class="label">[769]</span></a> Jean, V, +1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, +d'après lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. +Les synoptiques, +au contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_770_770" id="Footnote_770_770"></a><a + href="#FNanchor_770_770"><span class="label">[770]</span></a> Luc, +XII, 13-14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_771_771" id="Footnote_771_771"></a><a + href="#FNanchor_771_771"><span class="label">[771]</span></a> Matth., +XIX, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_772_772" id="Footnote_772_772"></a><a + href="#FNanchor_772_772"><span class="label">[772]</span></a> Matth., +XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, +XVII, 22. et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture +de +la fin des temps prêtée ici à Jésus par les +synoptiques renferme +beaucoup de traits qui se rapportent au siège de +Jérusalem. Luc écrivait +quelque temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La +rédaction de Matthieu +au contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment +du +siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que +Jésus n'annonçât de +grandes terreurs comme devant précéder sa +réapparition. Ces terreurs +étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses +juives. +<i>Hénoch</i>, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); <i>Carm. +sibyll</i>., +III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans +Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que +la désolation +aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 +et suiv.; IX, 26-27; +XII, 1).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_773_773" id="Footnote_773_773"></a><a + href="#FNanchor_773_773"><span class="label">[773]</span></a> Matth., +XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, +31 et suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I +Thess., IV, 45 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_774_774" id="Footnote_774_774"></a><a + href="#FNanchor_774_774"><span class="label">[774]</span></a> Matth., +XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_775_775" id="Footnote_775_775"></a><a + href="#FNanchor_775_775"><span class="label">[775]</span></a> Matth., +XIII, 39, 41, 49.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_776_776" id="Footnote_776_776"></a><a + href="#FNanchor_776_776"><span class="label">[776]</span></a> Matth., +XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_777_777" id="Footnote_777_777"></a><a + href="#FNanchor_777_777"><span class="label">[777]</span></a> Matth., +VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, +22; XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_778_778" id="Footnote_778_778"></a><a + href="#FNanchor_778_778"><span class="label">[778]</span></a> Luc, +XIII, 23 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_779_779" id="Footnote_779_779"></a><a + href="#FNanchor_779_779"><span class="label">[779]</span></a> Matth., +XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si +développée dans le Livre d'Hénoch, était +universellement admise dans le +cercle de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv.; II<sup>e</sup> +Ep. attribuée à saint +Pierre, II, 4, 11; <i>Apoc</i>., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, +44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_780_780" id="Footnote_780_780"></a><a + href="#FNanchor_780_780"><span class="label">[780]</span></a> Matth., +V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, +8; XXIV, 51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_781_781" id="Footnote_781_781"></a><a + href="#FNanchor_781_781"><span class="label">[781]</span></a> Matth., +VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., <i>B.J.</i>, +III, viii, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_782_782" id="Footnote_782_782"></a><a + href="#FNanchor_782_782"><span class="label">[782]</span></a> Luc, +XVI, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_783_783" id="Footnote_783_783"></a><a + href="#FNanchor_783_783"><span class="label">[783]</span></a> Marc, +III, 29; Luc, XXII, 69; <i>Act</i>., VII, 55.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_784_784" id="Footnote_784_784"></a><a + href="#FNanchor_784_784"><span class="label">[784]</span></a> <i>Act</i>., +II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; +I Thess., III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., +VI, +14; II Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, +8; Épître de +Jude, 18; II<sup>e</sup> de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout +entière, +et en +particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. +IV<sup>e</sup> livre d'Esdras, IV, 26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_785_785" id="Footnote_785_785"></a><a + href="#FNanchor_785_785"><span class="label">[785]</span></a> Luc, +XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de +saint Pierre, I, 7, 13; <i>Apoc</i>., I, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_786_786" id="Footnote_786_786"></a><a + href="#FNanchor_786_786"><span class="label">[786]</span></a> <i>Apoc</i>., +I, 3; XXII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_787_787" id="Footnote_787_787"></a><a + href="#FNanchor_787_787"><span class="label">[787]</span></a> Matth., +XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; +Luc, VIII, 8; XIV, 35; <i>Apoc</i>., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, +22; XIII, +9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_788_788" id="Footnote_788_788"></a><a + href="#FNanchor_788_788"><span class="label">[788]</span></a> I Cor., +XVI, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_789_789" id="Footnote_789_789"></a><a + href="#FNanchor_789_789"><span class="label">[789]</span></a> <i>Apoc</i>., +XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que +l'auteur donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit +revenir +est Néron, dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_790_790" id="Footnote_790_790"></a><a + href="#FNanchor_790_790"><span class="label">[790]</span></a> <i>Apoc</i>., +XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, +7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_791_791" id="Footnote_791_791"></a><a + href="#FNanchor_791_791"><span class="label">[791]</span></a> Chap. +IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, +1647).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_792_792" id="Footnote_792_792"></a><a + href="#FNanchor_792_792"><span class="label">[792]</span></a> Matth., +XXIV, 36; Marc, XIII, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_793_793" id="Footnote_793_793"></a><a + href="#FNanchor_793_793"><span class="label">[793]</span></a> Luc, +XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., <i>Sanhédrin</i>, 97 +<i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_794_794" id="Footnote_794_794"></a><a + href="#FNanchor_794_794"><span class="label">[794]</span></a> Matth., +XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, +XII, 35 et suiv.; XVII, 20 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_795_795" id="Footnote_795_795"></a><a + href="#FNanchor_795_795"><span class="label">[795]</span></a> Luc, +XII, 40; II Petr., III, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_796_796" id="Footnote_796_796"></a><a + href="#FNanchor_796_796"><span class="label">[796]</span></a> Luc, +XVII, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_797_797" id="Footnote_797_797"></a><a + href="#FNanchor_797_797"><span class="label">[797]</span></a> Matth., +X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; +Marc, XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_798_798" id="Footnote_798_798"></a><a + href="#FNanchor_798_798"><span class="label">[798]</span></a> Matth., +XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; +Luc, IX, 27; XXI, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_799_799" id="Footnote_799_799"></a><a + href="#FNanchor_799_799"><span class="label">[799]</span></a> Matth., +XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_800_800" id="Footnote_800_800"></a><a + href="#FNanchor_800_800"><span class="label">[800]</span></a> Jean, +XXI, 22-23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_801_801" id="Footnote_801_801"></a><a + href="#FNanchor_801_801"><span class="label">[801]</span></a> Jean, +XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile +est une addition, comme le prouve la clausule finale de la +rédaction +primitive, qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est +presque contemporaine de la publication même dudit +évangile.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_802_802" id="Footnote_802_802"></a><a + href="#FNanchor_802_802"><span class="label">[802]</span></a> +Ci-dessus, p. <a href="#page_54">54-55</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_803_803" id="Footnote_803_803"></a><a + href="#FNanchor_803_803"><span class="label">[803]</span></a> Marc, +IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_804_804" id="Footnote_804_804"></a><a + href="#FNanchor_804_804"><span class="label">[804]</span></a> Dan., +XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, +45-46; XIV, 46; <i>Act</i>., XXIII, 6, 8; Jos., <i>Ant</i>., XVIII, +I, 3; <i>B. J</i>., +II, VIII, 14; III, viii, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_805_805" id="Footnote_805_805"></a><a + href="#FNanchor_805_805"><span class="label">[805]</span></a> Matth., +XXVI, 29; Luc, XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_806_806" id="Footnote_806_806"></a><a + href="#FNanchor_806_806"><span class="label">[806]</span></a> Matth., +XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile +ébionite dit «des Égyptiens,» dans +Clém. d'Alex., <i>Strom</i>., II, 9, 13; +Clem. Rom., Epist. II, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_807_807" id="Footnote_807_807"></a><a + href="#FNanchor_807_807"><span class="label">[807]</span></a> Luc, +XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint +Paul: I Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, +<a href="#page_55">p. 55</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_808_808" id="Footnote_808_808"></a><a + href="#FNanchor_808_808"><span class="label">[808]</span></a> Comp. +IV<sup>e</sup> livre d'Esdras, IX, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_809_809" id="Footnote_809_809"></a><a + href="#FNanchor_809_809"><span class="label">[809]</span></a> Matth., +XXV, 32 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_810_810" id="Footnote_810_810"></a><a + href="#FNanchor_810_810"><span class="label">[810]</span></a> Voir +surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_811_811" id="Footnote_811_811"></a><a + href="#FNanchor_811_811"><span class="label">[811]</span></a> Ch. I, +XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_812_812" id="Footnote_812_812"></a><a + href="#FNanchor_812_812"><span class="label">[812]</span></a> Liv. +III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 +et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_813_813" id="Footnote_813_813"></a><a + href="#FNanchor_813_813"><span class="label">[813]</span></a> Ces +angoisses de la conscience chrétienne se traduisent +avec naïveté dans la II<sup>e</sup> épître +attribuée à saint Pierre III, 8 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_814_814" id="Footnote_814_814"></a><a + href="#FNanchor_814_814"><span class="label">[814]</span></a> Matth., +VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; +XVII, 20, 21 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_815_815" id="Footnote_815_815"></a><a + href="#FNanchor_815_815"><span class="label">[815]</span></a> Voir +surtout Marc, XII, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_816_816" id="Footnote_816_816"></a><a + href="#FNanchor_816_816"><span class="label">[816]</span></a> Justin, <i>Dial. +cum Tryph.</i>, 81.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_817_817" id="Footnote_817_817"></a><a + href="#FNanchor_817_817"><span class="label">[817]</span></a> Voir, +pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à +son <i>Histoire ecclésiastique des Francs</i>, et les nombreux +actes de la +première moitié du moyen âge commençant par +la formule «A l'approche du +soir du monde...»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_818_818" id="Footnote_818_818"></a><a + href="#FNanchor_818_818"><span class="label">[818]</span></a> I Cor., +XV, 52.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a></h2> +<h2>INSTITUTIONS DE +JÉSUS.</h2> +<p>Ce qui prouve bien, du +reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement +dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même +où il en était le +plus préoccupé, il jette avec une rare +sûreté de vues les bases d'une +église destinée à durer. Il n'est guère +possible de douter qu'il n'ait +lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par +excellence +les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au +lendemain de sa mort on les +trouve formant un corps et remplissant par élection les vides +qui se +produisaient dans leur sein<a name="FNanchor_819_819" id="FNanchor_819_819"></a><a href="#Footnote_819_819" class="fnanchor">[819]</a>. +C'étaient les deux fils de Jonas, les +deux fils de Zébédée, Jacques, fils de +Cléophas, Philippe, Nathanaël +bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, +Simon le zélote, +Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth<a + name="FNanchor_820_820" id="FNanchor_820_820"></a><a + href="#Footnote_820_820" class="fnanchor">[820]</a>. Il est probable +que l'idée des +douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix +de ce nombre<a name="FNanchor_821_821" id="FNanchor_821_821"></a><a + href="#Footnote_821_821" class="fnanchor">[821]</a>. +Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples +privilégiés, +où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle<a + name="FNanchor_822_822" id="FNanchor_822_822"></a><a + href="#Footnote_822_822" class="fnanchor">[822]</a>, et auquel +Jésus +confia le soin de propager son œuvre. Rien qui sentît le +collège +sacerdotal régulièrement organisé; les listes des +«douze» qui nous ont +été conservées présentent beaucoup +d'incertitudes et de contradictions; +deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent +complètement obscurs. +Deux au moins, Pierre et Philippe<a name="FNanchor_823_823" id="FNanchor_823_823"></a><a href="#Footnote_823_823" class="fnanchor">[823]</a>, +étaient mariés et avaient des +enfants.</p> +<p>Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, +qu'il leur +défendait de communiquer à tous<a name="FNanchor_824_824" id="FNanchor_824_824"></a><a href="#Footnote_824_824" class="fnanchor">[824]</a>. +Il semble parfois que son plan +était d'entourer sa personne de quelque mystère, de +rejeter les grandes +preuves après sa mort, de ne se révéler +complètement qu'à ses disciples, +confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au +monde<a name="FNanchor_825_825" id="FNanchor_825_825"></a><a + href="#Footnote_825_825" class="fnanchor">[825]</a>. «Ce +que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je +vous +dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui +épargnait les +déclarations trop précises et créait une sorte +d'intermédiaire entre +l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les +apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur +développait plusieurs +paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire<a + name="FNanchor_826_826" id="FNanchor_826_826"></a><a + href="#Footnote_826_826" class="fnanchor">[826]</a>. Un +tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des +idées +étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme +on le voit par +les sentences du <i>Pirké Aboth</i>. Jésus expliquait +à ses intimes ce que +ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et +dégageait +pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois +l'obscurcissait<a name="FNanchor_827_827" id="FNanchor_827_827"></a><a + href="#Footnote_827_827" class="fnanchor">[827]</a>. Beaucoup de ces +explications paraissent avoir été +soigneusement conservées<a name="FNanchor_828_828" id="FNanchor_828_828"></a><a href="#Footnote_828_828" class="fnanchor">[828]</a>.</p> +<p>Dès le vivant de Jésus, les apôtres +prêchèrent<a name="FNanchor_829_829" id="FNanchor_829_829"></a><a + href="#Footnote_829_829" class="fnanchor">[829]</a>, mais sans jamais +beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se +bornait à +annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu<a name="FNanchor_830_830" id="FNanchor_830_830"></a><a href="#Footnote_830_830" class="fnanchor">[830]</a>. +Ils allaient de +ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la +prenant +d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup +d'autorité; il +est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la +plus grande +confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la +propagation +des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; +on paye ainsi ce +que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la +maison +est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la +propagation du +christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui +tenait fort aux +bonnes vieilles mœurs, engageait les disciples à ne se faire +aucun +scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement +déjà aboli +dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries<a + name="FNanchor_831_831" id="FNanchor_831_831"></a><a + href="#Footnote_831_831" class="fnanchor">[831]</a>. «L'ouvrier, +disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés +chez quelqu'un, +ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant +que durait leur mission.</p> +<p>Jésus désirait qu'à son exemple les messagers +de la bonne nouvelle +rendissent leur prédication aimable par des manières +bienveillantes et +polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le +<i>selâm</i> ou souhait de bonheur. Quelques-uns +hésitaient, le <i>selâm</i> étant +alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, +qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne +craignez +rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de +votre +<i>selâm</i>, il reviendra à vous<a name="FNanchor_832_832" id="FNanchor_832_832"></a><a href="#Footnote_832_832" class="fnanchor">[832]</a>.» +Quelquefois, en effet, les apôtres +du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se +plaindre à Jésus, +qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, +persuadés de la +toute-puissance de leur maître, étaient blessés de +cette longanimité. +Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât +le feu du ciel sur les +villes inhospitalières<a name="FNanchor_833_833" id="FNanchor_833_833"></a><a href="#Footnote_833_833" class="fnanchor">[833]</a>. +Jésus accueillait leurs emportements avec +sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas +venu perdre +les âmes, mais les sauver.»</p> +<p>Il cherchait de toute manière à établir en +principe que ses apôtres +c'était lui-même<a name="FNanchor_834_834" id="FNanchor_834_834"></a><a href="#Footnote_834_834" class="fnanchor">[834]</a>. +On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus +merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, +et formaient +une école d'exorcistes renommés<a name="FNanchor_835_835" id="FNanchor_835_835"></a><a href="#Footnote_835_835" class="fnanchor">[835]</a>, +bien que certains cas fussent +au-dessus de leur force<a name="FNanchor_836_836" id="FNanchor_836_836"></a><a + href="#Footnote_836_836" class="fnanchor">[836]</a>. Ils faisaient +aussi des guérisons, soit +par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile<a + name="FNanchor_837_837" id="FNanchor_837_837"></a><a + href="#Footnote_837_837" class="fnanchor">[837]</a>, l'un des +procédés fondamentaux de la médecine orientale. +Enfin, comme les +psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément +des +breuvages mortels<a name="FNanchor_838_838" id="FNanchor_838_838"></a><a + href="#Footnote_838_838" class="fnanchor">[838]</a>. A mesure qu'on +s'éloigne de Jésus, cette +théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas +douteux +qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et +qu'elle ne +figurât en première ligne dans l'attention des +contemporains<a name="FNanchor_839_839" id="FNanchor_839_839"></a><a + href="#Footnote_839_839" class="fnanchor">[839]</a>. Des +charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce +mouvement de +crédulité populaire. Dès le vivant de +Jésus, plusieurs, sans être ses +disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples +en +étaient fort blessés et cherchaient à les +empêcher. Jésus, qui voyait en +cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour +eux bien +sévère<a name="FNanchor_840_840" id="FNanchor_840_840"></a><a + href="#Footnote_840_840" class="fnanchor">[840]</a>. Il faut observer, +du reste, que ces pouvoirs étaient en +quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la +logique de +l'absurde, certaines gens chassaient les démons par +Béelzébub<a name="FNanchor_841_841" id="FNanchor_841_841"></a><a + href="#Footnote_841_841" class="fnanchor">[841]</a>, +prince des démons. On se figurait que ce souverain des +légions +infernales devait avoir toute autorité sur ses +subordonnés, et qu'en +agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus<a + name="FNanchor_842_842" id="FNanchor_842_842"></a><a + href="#Footnote_842_842" class="fnanchor">[842]</a>. +Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de +Jésus le secret +des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été +conférés<a name="FNanchor_843_843" id="FNanchor_843_843"></a><a + href="#Footnote_843_843" class="fnanchor">[843]</a>.</p> +<p>Un germe d'église commençait dès lors à +paraître. Cette idée féconde du +pouvoir des hommes réunis (<i>ecclesia</i>) semble bien une +idée de Jésus. +Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la +présence des +âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes +les fois que +quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. +Il confie à l'Église le droit de lier et délier +(c'est-à-dire de rendre +certaines choses licites ou illicites), de remettre les +péchés, de +réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec +certitude d'être +exaucé<a name="FNanchor_844_844" id="FNanchor_844_844"></a><a + href="#Footnote_844_844" class="fnanchor">[844]</a>. Il est possible +que beaucoup de ces paroles aient été +prêtées au maître, afin de donner une base à +l'autorité collective par +laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout +cas, ce ne +fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des +églises +particulières, et encore cette première constitution se +fit-elle +purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs +personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et +fondé sur lui de grandes +espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, +Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces +églises, et s'en tinrent +au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.</p> +<p>Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une +morale +appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. +Une seule fois, +sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le +divorce<a name="FNanchor_845_845" id="FNanchor_845_845"></a><a + href="#Footnote_845_845" class="fnanchor">[845]</a>. +Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur +le +Père, le Fils, l'Esprit<a name="FNanchor_846_846" id="FNanchor_846_846"></a><a href="#Footnote_846_846" class="fnanchor">[846]</a>, +dont on tirera plus tard la Trinité et +l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état +d'images +indéterminées. Les derniers livres du canon juif +connaissent déjà le +Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée +avec la +Sagesse ou le Verbe<a name="FNanchor_847_847" id="FNanchor_847_847"></a><a + href="#Footnote_847_847" class="fnanchor">[847]</a>. Jésus +insista sur ce point<a name="FNanchor_848_848" id="FNanchor_848_848"></a><a + href="#Footnote_848_848" class="fnanchor">[848]</a>, et annonça +à +ses disciples un baptême par le feu et l'esprit<a + name="FNanchor_849_849" id="FNanchor_849_849"></a><a + href="#Footnote_849_849" class="fnanchor">[849]</a>, bien +préférable à +celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, +après la +mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches +de feu<a name="FNanchor_850_850" id="FNanchor_850_850"></a><a + href="#Footnote_850_850" class="fnanchor">[850]</a>. +L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera +toute vérité, et +rendra témoignage à celles que Jésus +lui-même a promulguées<a name="FNanchor_851_851" id="FNanchor_851_851"></a><a href="#Footnote_851_851" class="fnanchor">[851]</a>. +Jésus, +pour désigner cet Esprit, se servait du mot <i>Peraklit</i>, +que le +syro-chaldaïque avait emprunté au grec (<span + title="parachlêtos" lang="el">παραχλητος</span>), et qui +paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat<a + name="FNanchor_852_852" id="FNanchor_852_852"></a><a + href="#Footnote_852_852" class="fnanchor">[852]</a>, +conseiller<a name="FNanchor_853_853" id="FNanchor_853_853"></a><a + href="#Footnote_853_853" class="fnanchor">[853]</a>,» et parfois +celle d'«interprète des vérités +célestes,» +de «docteur chargé de révéler aux hommes les +mystères encore +cachés<a name="FNanchor_854_854" id="FNanchor_854_854"></a><a + href="#Footnote_854_854" class="fnanchor">[854]</a>.» +Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un +<i>peraklit</i><a name="FNanchor_855_855" id="FNanchor_855_855"></a><a + href="#Footnote_855_855" class="fnanchor">[855]</a>, et l'Esprit qui +reviendra après sa mort ne fera que le +remplacer. C'était ici une application du procédé +que la théologie juive +et la théologie chrétienne allaient suivre durant des +siècles, et qui +devait produire toute une série d'assesseurs divins, le <i>Métatrône</i>, +le +<i>Synadelphe</i> ou <i>Sandalphon</i>, et toutes les +personnifications de la +Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations +devaient rester des +spéculations particulières et libres, tandis que dans le +christianisme, +à partir du IV<sup>e</sup> siècle, elles devaient former +l'essence +même de +l'orthodoxie et du dogme universel.</p> +<p>Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre +religieux, +renfermant un code et des articles de foi, était +éloignée de la pensée +de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il +était contraire à +l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On +se +croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie +venait +mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des +textes +nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un +sens le +seul livre révélé du christianisme naissant, tous +les autres écrits de +l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant +nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique +complet. Les +évangiles eurent d'abord un caractère tout privé +et une autorité bien +moindre que la tradition<a name="FNanchor_856_856" id="FNanchor_856_856"></a><a + href="#Footnote_856_856" class="fnanchor">[856]</a>.</p> +<p>La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque +rite, +quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les +traditions +font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées +favorites du maître, c'est +qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur +à la manne et dont +l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de +l'Eucharistie, prenait +quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement +concrètes. Une fois +surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à +un +mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. +«Oui, oui, je +vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a +donné le pain +du ciel<a name="FNanchor_857_857" id="FNanchor_857_857"></a><a + href="#Footnote_857_857" class="fnanchor">[857]</a>.» Et il +ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui +qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura +jamais soif<a name="FNanchor_858_858" id="FNanchor_858_858"></a><a + href="#Footnote_858_858" class="fnanchor">[858]</a>.» Ces +paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il, +se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas +là +Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père +et la mère? +Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus +insistant +avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos +pères ont mangé +la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis +le +pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra +éternellement; et +le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde<a + name="FNanchor_859_859" id="FNanchor_859_859"></a><a + href="#Footnote_859_859" class="fnanchor">[859]</a>.» Le +scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à +manger?» +Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si +vous ne mangez la +chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez +point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est +en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au +dernier +jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang +est +véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit +mon +sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père +qui m'a +envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain +qui est +descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos +pères ont +mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui +mangera ce pain +vivra éternellement.» Une telle obstination dans le +paradoxe révolta +plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. +Jésus ne se +rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui +vivifie. La chair +ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» +Les +douze restèrent fidèles, malgré cette +prédication bizarre. Ce fut pour +Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu +dévouement et de +proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»</p> +<p>Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la +secte, +s'était établi quelque usage auquel se rapportait le +discours si mal +accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques +à ce sujet sont fort divergentes et probablement +incomplètes à dessein. +Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, +ayant +servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la +dernière Cène. +Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue +de +Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la +dernière +Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu +à la fraction du +pain<a name="FNanchor_860_860" id="FNanchor_860_860"></a><a + href="#Footnote_860_860" class="fnanchor">[860]</a>, comme si ce geste +eût été pour ceux qui l'avaient +fréquenté +le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la +forme sous +laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples +était celle +de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le +bénissant, le +rompant et le présentant aux assistants<a name="FNanchor_861_861" id="FNanchor_861_861"></a><a href="#Footnote_861_861" class="fnanchor">[861]</a>. +Il est probable que +c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment +il était +particulièrement aimable et attendri. Une circonstance +matérielle, la +présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que +le rite +prit naissance sur le bord du lac de Tibériade<a + name="FNanchor_862_862" id="FNanchor_862_862"></a><a + href="#Footnote_862_862" class="fnanchor">[862]</a>), fut +elle-même +presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images +qu'on +se fit du festin sacré<a name="FNanchor_863_863" id="FNanchor_863_863"></a><a href="#Footnote_863_863" class="fnanchor">[863]</a>.</p> +<p>Les repas étaient devenus dans la communauté naissante +un des moments +les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait +à +chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de +charme. +Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille +spirituelle +ainsi groupée autour de lui<a name="FNanchor_864_864" id="FNanchor_864_864"></a><a href="#Footnote_864_864" class="fnanchor">[864]</a>. +La participation au même pain était +considérée comme une sorte de communion, de lien +réciproque. Le maître +usait à cet égard de termes extrêmement +énergiques, qui furent pris plus +tard avec une littéralité effrénée. +Jésus est à la fois très-idéaliste +dans les conceptions et très-matérialiste dans +l'expression. Voulant +rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout +entier +(corps, sang et âme) il était la vie du vrai +fidèle, il disait à ses +disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, +tournée en style +figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est +votre +breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, +toujours fortement +substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant +l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: +«Ceci est mon corps;» +tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières +de parler qui +étaient l'équivalent de: «Je suis votre +nourriture.»</p> +<p>Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une +grande importance. Il +était probablement établi assez longtemps avant le +dernier voyage à +Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine +générale bien plus que +d'un acte déterminé. Après la mort de +Jésus, il devint le grand symbole +de la communion chrétienne<a name="FNanchor_865_865" id="FNanchor_865_865"></a><a href="#Footnote_865_865" class="fnanchor">[865]</a>, +et ce fut au moment le plus solennel de +la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut +voir dans +la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que +Jésus, au +moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples<a + name="FNanchor_866_866" id="FNanchor_866_866"></a><a + href="#Footnote_866_866" class="fnanchor">[866]</a>. On +retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée +toute spirituelle de +la présence des âmes, qui était l'une des plus +familières au maître, qui +lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au +milieu de +ses disciples<a name="FNanchor_867_867" id="FNanchor_867_867"></a><a + href="#Footnote_867_867" class="fnanchor">[867]</a> quand ils +étaient réunis en son nom, rendait cela +facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit<a + name="FNanchor_868_868" id="FNanchor_868_868"></a><a + href="#Footnote_868_868" class="fnanchor">[868]</a>, n'eut jamais +une notion bien arrêtée de ce qui fait +l'individualité. Au degré +d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui +primait tout à un tel +point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand +on +vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas +été +un<a name="FNanchor_869_869" id="FNanchor_869_869"></a><a + href="#Footnote_869_869" class="fnanchor">[869]</a>? Ses disciples +adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des +années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le +pain, puis le +calice «entre ses mains saintes et vénérables<a + name="FNanchor_870_870" id="FNanchor_870_870"></a><a + href="#Footnote_870_870" class="fnanchor">[870]</a>,» et +s'offrant +lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on +but; il devint la +vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée +par son sang. Impossible de +traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, +où la distinction +rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours +être faite, +des habitudes de style dont le caractère essentiel est de +prêter à la +métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine +réalité.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_819_819" id="Footnote_819_819"></a><a + href="#FNanchor_819_819"><span class="label">[819]</span></a> <i>Act</i>., +I, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., I, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_820_820" id="Footnote_820_820"></a><a + href="#FNanchor_820_820"><span class="label">[820]</span></a> Matth., +X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, +14 et suiv.; <i>Act</i>., I, 13; Papias, dans Eusèbe, <i>Hist. +eccl</i>., III, +39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_821_821" id="Footnote_821_821"></a><a + href="#FNanchor_821_821"><span class="label">[821]</span></a> Matth., +XIX, 28; Luc, XXII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_822_822" id="Footnote_822_822"></a><a + href="#FNanchor_822_822"><span class="label">[822]</span></a> <i>Act.,</i> +I, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., I, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_823_823" id="Footnote_823_823"></a><a + href="#FNanchor_823_823"><span class="label">[823]</span></a> Pour +Pierre, voir ci-dessus, <a href="#page_150">p. 150</a>; pour Philippe, +voir +Papias, Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par +Eusèbe, <i>Hist. +eccl.,</i> III, 30, 31, 39; V, 24.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_824_824" id="Footnote_824_824"></a><a + href="#FNanchor_824_824"><span class="label">[824]</span></a> Matth., +XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_825_825" id="Footnote_825_825"></a><a + href="#FNanchor_825_825"><span class="label">[825]</span></a> Matth., +X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; +XII, 2 et suiv.; Jean, XIV, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_826_826" id="Footnote_826_826"></a><a + href="#FNanchor_826_826"><span class="label">[826]</span></a> Matth., +XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et +suiv., 33 et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_827_827" id="Footnote_827_827"></a><a + href="#FNanchor_827_827"><span class="label">[827]</span></a> Matth., +XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_828_828" id="Footnote_828_828"></a><a + href="#FNanchor_828_828"><span class="label">[828]</span></a> Matth., +XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_829_829" id="Footnote_829_829"></a><a + href="#FNanchor_829_829"><span class="label">[829]</span></a> Luc, IX, +6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_830_830" id="Footnote_830_830"></a><a + href="#FNanchor_830_830"><span class="label">[830]</span></a> Luc, X, +11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_831_831" id="Footnote_831_831"></a><a + href="#FNanchor_831_831"><span class="label">[831]</span></a> Le mot +grec <span title="pandokeion" lang="el">πανδοκειον</span> a +passé dans toutes les +langues de l'Orient sémitique pour désigner une +hôtellerie.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_832_832" id="Footnote_832_832"></a><a + href="#FNanchor_832_832"><span class="label">[832]</span></a> Matth., +X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 +et suiv. Comp. II<sup>e</sup> épître de Jean, 10-11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_833_833" id="Footnote_833_833"></a><a + href="#FNanchor_833_833"><span class="label">[833]</span></a> Luc, IX, +52 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_834_834" id="Footnote_834_834"></a><a + href="#FNanchor_834_834"><span class="label">[834]</span></a> Matth., +X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, +16; Jean, XIII, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_835_835" id="Footnote_835_835"></a><a + href="#FNanchor_835_835"><span class="label">[835]</span></a> Matth., +VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, +17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_836_836" id="Footnote_836_836"></a><a + href="#FNanchor_836_836"><span class="label">[836]</span></a> Matth., +XVII, 18-19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_837_837" id="Footnote_837_837"></a><a + href="#FNanchor_837_837"><span class="label">[837]</span></a> Marc, +VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_838_838" id="Footnote_838_838"></a><a + href="#FNanchor_838_838"><span class="label">[838]</span></a> Marc, +XVI, 18; Luc, X, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_839_839" id="Footnote_839_839"></a><a + href="#FNanchor_839_839"><span class="label">[839]</span></a> Marc, +XVI, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_840_840" id="Footnote_840_840"></a><a + href="#FNanchor_840_840"><span class="label">[840]</span></a> Marc, +IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_841_841" id="Footnote_841_841"></a><a + href="#FNanchor_841_841"><span class="label">[841]</span></a> Ancien +dieu des Philistins, transformé par les Juifs en +démon.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_842_842" id="Footnote_842_842"></a><a + href="#FNanchor_842_842"><span class="label">[842]</span></a> Matth., +XII, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_843_843" id="Footnote_843_843"></a><a + href="#FNanchor_843_843"><span class="label">[843]</span></a> <i>Act.,</i> +VIII, 18 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_844_844" id="Footnote_844_844"></a><a + href="#FNanchor_844_844"><span class="label">[844]</span></a> Matth., +XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_845_845" id="Footnote_845_845"></a><a + href="#FNanchor_845_845"><span class="label">[845]</span></a> Matth., +IX, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_846_846" id="Footnote_846_846"></a><a + href="#FNanchor_846_846"><span class="label">[846]</span></a> Matth., +XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, +26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_847_847" id="Footnote_847_847"></a><a + href="#FNanchor_847_847"><span class="label">[847]</span></a> <i>Sapi</i>., +I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; <i>Eccli</i>., I, 9; +XV, 5; XXIV, 27; XXXIX, 8; <i>Judith</i>, XVI, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_848_848" id="Footnote_848_848"></a><a + href="#FNanchor_848_848"><span class="label">[848]</span></a> Matth., +X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, +26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_849_849" id="Footnote_849_849"></a><a + href="#FNanchor_849_849"><span class="label">[849]</span></a> Matth., +III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; +III, 5; <i>Act</i>., I, 5, 8; X, 47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_850_850" id="Footnote_850_850"></a><a + href="#FNanchor_850_850"><span class="label">[850]</span></a> <i>Act</i>., +II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_851_851" id="Footnote_851_851"></a><a + href="#FNanchor_851_851"><span class="label">[851]</span></a> Jean, +XV, 26; XVI, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_852_852" id="Footnote_852_852"></a><a + href="#FNanchor_852_852"><span class="label">[852]</span></a> A <i>peraklit</i> +on opposait <i>katigor</i> (<span title="chatêgoros" lang="el">χατηγορος</span>), +«l'accusateur.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_853_853" id="Footnote_853_853"></a><a + href="#FNanchor_853_853"><span class="label">[853]</span></a> Jean, +XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_854_854" id="Footnote_854_854"></a><a + href="#FNanchor_854_854"><span class="label">[854]</span></a> Jean, +XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, <i>De +Mundi opificio</i>, § 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_855_855" id="Footnote_855_855"></a><a + href="#FNanchor_855_855"><span class="label">[855]</span></a> Jean, +XV, 16. Comp. l'épître précitée, <i>l. c</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_856_856" id="Footnote_856_856"></a><a + href="#FNanchor_856_856"><span class="label">[856]</span></a> Papias, +dans Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_857_857" id="Footnote_857_857"></a><a + href="#FNanchor_857_857"><span class="label">[857]</span></a> Jean, +VI, 32 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_858_858" id="Footnote_858_858"></a><a + href="#FNanchor_858_858"><span class="label">[858]</span></a> On +trouve un tour analogue, provoquant un malentendu +semblable, dans Jean, IV, 10 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_859_859" id="Footnote_859_859"></a><a + href="#FNanchor_859_859"><span class="label">[859]</span></a> Tous ces +discours portent trop fortement l'empreinte du +style propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. +L'anecdote rapportée au chapitre VI du quatrième +évangile ne saurait +cependant être dénuée de réalité +historique.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_860_860" id="Footnote_860_860"></a><a + href="#FNanchor_860_860"><span class="label">[860]</span></a> Luc, +XXIV, 30,35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_861_861" id="Footnote_861_861"></a><a + href="#FNanchor_861_861"><span class="label">[861]</span></a> Luc, <i>l. +c.</i>; Jean, XXI, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_862_862" id="Footnote_862_862"></a><a + href="#FNanchor_862_862"><span class="label">[862]</span></a> Comp. +Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; +Marc, VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, +VI, +9 et suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le +seul +endroit de la Palestine où le poisson forme une partie +considérable de +l'alimentation.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_863_863" id="Footnote_863_863"></a><a + href="#FNanchor_863_863"><span class="label">[863]</span></a> Jean, +XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus +vieilles représentations de la Cène rapportées ou +rectifiées par M. de +Rossi dans sa dissertation sur l'<span title="ICHTHUS" lang="el">ΙΧΘΥΣ</span> +(<i>Spicilegium +Solesmense</i> de dom Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de +l'anagramme que renferme le mot <span title="ICHTHUS" lang="el">ΙΧΘΥΣ</span> +se combina +probablement +avec une tradition plus ancienne sur le rôle du poisson dans les +repas +évangéliques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_864_864" id="Footnote_864_864"></a><a + href="#FNanchor_864_864"><span class="label">[864]</span></a> Luc, +XXII, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_865_865" id="Footnote_865_865"></a><a + href="#FNanchor_865_865"><span class="label">[865]</span></a> <i>Act.</i>, +II, 42, 46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_866_866" id="Footnote_866_866"></a><a + href="#FNanchor_866_866"><span class="label">[866]</span></a> <i>I +Cor.</i>, XI, 20 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_867_867" id="Footnote_867_867"></a><a + href="#FNanchor_867_867"><span class="label">[867]</span></a> Matth., +XVIII, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_868_868" id="Footnote_868_868"></a><a + href="#FNanchor_868_868"><span class="label">[868]</span></a> V. +ci-dessus, <a href="#page_244">p. 244</a>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_869_869" id="Footnote_869_869"></a><a + href="#FNanchor_869_869"><span class="label">[869]</span></a> Jean, +XII entier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_870_870" id="Footnote_870_870"></a><a + href="#FNanchor_870_870"><span class="label">[870]</span></a> Canon +des Messes grecques et de la Messe latine (fort +ancien).</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a></h2> +<h2>PROGRESSION CROISSANTE +D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.</h2> +<p>Il est clair qu'une telle +société religieuse, fondée uniquement sur +l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort +incomplète. +La première génération chrétienne +vécut tout entière d'attente et de +rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme +inutile +tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La +propriété était +interdite<a name="FNanchor_871_871" id="FNanchor_871_871"></a><a + href="#Footnote_871_871" class="fnanchor">[871]</a>. Tout ce qui +attache l'homme à la terre, tout ce qui le +détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs +disciples fussent +mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on +entrait dans la +secte<a name="FNanchor_872_872" id="FNanchor_872_872"></a><a + href="#Footnote_872_872" class="fnanchor">[872]</a>. Le célibat +était hautement préféré; dans le mariage +même, la +continence était recommandée<a name="FNanchor_873_873" id="FNanchor_873_873"></a><a href="#Footnote_873_873" class="fnanchor">[873]</a>. +Un moment, le maître semble +approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu<a + name="FNanchor_874_874" id="FNanchor_874_874"></a><a + href="#Footnote_874_874" class="fnanchor">[874]</a>. Il +était en cela conséquent avec son principe: «Si ta +main ou ton pied +t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin +de toi; car il +vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie +éternelle, que +d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la +géhenne. Si +ton œil t'est une occasion de péché, arrache-le et +jette-le loin de +toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que +d'avoir +ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne<a + name="FNanchor_875_875" id="FNanchor_875_875"></a><a + href="#Footnote_875_875" class="fnanchor">[875]</a>.» La +cessation de la +génération fut souvent considérée comme le +signe et la condition du +royaume de Dieu<a name="FNanchor_876_876" id="FNanchor_876_876"></a><a + href="#Footnote_876_876" class="fnanchor">[876]</a>.</p> +<p>Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût +formé une société +durable, sans la grande variété des germes +déposés par Jésus dans son +enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la +vraie Église +chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de +cette petite +secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre +applicable à +la société humaine tout entière. La même +chose, du reste, eut lieu dans +le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La +même +chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, +si cet ordre avait +réussi dans sa prétention de devenir la règle de +la société humaine tout +entière. Nées à l'état d'utopies, +réussissant par leur exagération même, +les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le +monde +qu'à condition de se modifier profondément et de laisser +tomber leurs +excès. Jésus ne dépassa pas cette première +période toute monacale, où +l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit +aucune +concession à la nécessité. Il prêcha +hardiment la guerre à la nature, la +totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le +déclare, disait-il, +quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, +ses parents, ses +enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et, +dans le monde à venir, la vie éternelle<a + name="FNanchor_877_877" id="FNanchor_877_877"></a><a + href="#Footnote_877_877" class="fnanchor">[877]</a>.»</p> +<p>Les instructions que Jésus est censé avoir +données à ses disciples +respirent la même exaltation<a name="FNanchor_878_878" id="FNanchor_878_878"></a><a href="#Footnote_878_878" class="fnanchor">[878]</a>. +Lui, si facile pour ceux du dehors, +lui qui se contente parfois de demi-adhésions<a + name="FNanchor_879_879" id="FNanchor_879_879"></a><a + href="#Footnote_879_879" class="fnanchor">[879]</a>, est pour les +siens +d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas +d'à-peu-près. On dirait un +«Ordre» constitué par les règles les plus +austères. Fidèle à sa pensée +que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus +exige +de ses associés un entier détachement de la terre, un +dévouement absolu +à son œuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni +provisions de +route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils +doivent +pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et +d'hospitalité. «Ce que +vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement<a + name="FNanchor_880_880" id="FNanchor_880_880"></a><a + href="#Footnote_880_880" class="fnanchor">[880]</a>,» +disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant +les juges, +qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat +céleste, le <i>Peraklit</i>, +leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en +haut +son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur +de leurs pensées, leur guide à travers le monde<a + name="FNanchor_881_881" id="FNanchor_881_881"></a><a + href="#Footnote_881_881" class="fnanchor">[881]</a>. Chassés +d'une +ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, +en lui +donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son +ignorance, +de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez +épuisé, +ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme +apparaîtra.»</p> +<p>Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent +être en partie +la création de l'enthousiasme des disciples<a + name="FNanchor_882_882" id="FNanchor_882_882"></a><a + href="#Footnote_882_882" class="fnanchor">[882]</a>, mais qui +même en ce +cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme +était +son œuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de +grandes +persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme +des +agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les +synagogues, +traînés en prison. Le frère sera livré par +son frère, le fils par son +père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient +dans un autre. +«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni +le serviteur +plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du +corps, +et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une +obole, +et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre +Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne +craignez rien; vous +valez beaucoup de passereaux<a name="FNanchor_883_883" id="FNanchor_883_883"></a><a href="#Footnote_883_883" class="fnanchor">[883]</a>.»—«Quiconque, +disait-il encore, me +confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon +Père; mais +quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant +les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon +Père, qui est +aux deux<a name="FNanchor_884_884" id="FNanchor_884_884"></a><a + href="#Footnote_884_884" class="fnanchor">[884]</a>.»</p> +<p>Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer +la chair. Ses +exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites +de la +nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on +n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, +disait-il, et ne hait +pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses +frères, ses sœurs, et +même sa propre vie, il ne peut être mon disciple<a + name="FNanchor_885_885" id="FNanchor_885_885"></a><a + href="#Footnote_885_885" class="fnanchor">[885]</a>.»—«Si +quelqu'un +ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut +être mon +disciple<a name="FNanchor_886_886" id="FNanchor_886_886"></a><a + href="#Footnote_886_886" class="fnanchor">[886]</a>.» Quelque +chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait +alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie +à, sa racine, +et réduisant tout à un affreux désert. Le +sentiment âpre et triste de +dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, +qui caractérise la perfection +chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste +des +premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de +pressentiment +grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait +que, dans +ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du +cœur, +il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de +sentir. +Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut +être mon +disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui +aime son père +et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime +son fils +ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, +c'est +se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est +se +sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se +perdre +lui-même<a name="FNanchor_887_887" id="FNanchor_887_887"></a><a + href="#Footnote_887_887" class="fnanchor">[887]</a>?» Deux +anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas +accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de +caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi +jeté à la nature. Il +dit à un homme: «Suis—moi!»—«Seigneur, lui +répond cet homme, +laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus +reprend: «Laisse les +morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de +Dieu.»—Un +autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi +auparavant +d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui +répond: +«Celui qui met la main à la charrue et regarde +derrière lui, n'est pas +fait pour le royaume de Dieu<a name="FNanchor_888_888" id="FNanchor_888_888"></a><a href="#Footnote_888_888" class="fnanchor">[888]</a>.» +Une assurance extraordinaire, et +parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos +idées, +faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, +criait-il, vous tous +qui êtes fatigués et chargés, et je vous +soulagerai. Prenez mon joug sur +vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de +cœur, et +vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et +mon +fardeau léger<a name="FNanchor_889_889" id="FNanchor_889_889"></a><a + href="#Footnote_889_889" class="fnanchor">[889]</a>.»</p> +<p>Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale +exaltée, +exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante +énergie. A +force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le +chrétien +sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est +pour le Christ +qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La +cité antique, la +république, mère de tous, l'État, loi commune de +tous, sont constitués +en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de +théocratie est +introduit dans le monde.</p> +<p>Une autre conséquence se laisse dès à +présent entrevoir. Transportée +dans un état calme et au sein d'une société +rassurée sur sa propre +durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait +sembler +impossible. L'Évangile était ainsi destiné +à devenir pour les chrétiens +une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. +Ces foudroyantes +maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli, +encouragé par le clergé lui-même; l'homme +évangélique sera un homme +dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus +orgueilleux, +le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, +par exemple, +devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de +l'Évangile, +qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints +devaient se +rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de +Jésus. La +perfection étant placée en dehors des conditions +ordinaires de la +société, la vie évangélique complète +ne pouvant être menée que hors du +monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal +était posé. Les +sociétés chrétiennes auront deux règles +morales, l'une médiocrement +héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée +jusqu'à l'excès pour +l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti +à des +règles qui ont la prétention de réaliser +l'idéal évangélique. Il est +certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du +célibat et de +la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est +ainsi, en un +sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se +révolte devant ces +excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la +faiblesse et de +l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit +des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut +lui +demander plus. L'immense progrès moral dû à +l'Évangile vient de ses +exagérations. C'est par là, qu'il a été, +comme le stoïcisme, mais avec +infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui +sont en l'homme, un monument élevé à la puissance +de la volonté.</p> +<p>On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure +où nous sommes arrivés, +tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument +disparu. Il +était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la +famille, +l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans +doute, il +avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est +tenté de +croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, +il conçut de propos délibéré le dessein de +se faire tuer<a name="FNanchor_890_890" id="FNanchor_890_890"></a><a + href="#Footnote_890_890" class="fnanchor">[890]</a>. D'autres +fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été +érigée en dogme que plus tard), +la mort se présente à lui comme un sacrifice, +destiné à apaiser son Père +et à sauver les hommes<a name="FNanchor_891_891" id="FNanchor_891_891"></a><a href="#Footnote_891_891" class="fnanchor">[891]</a>. +Un goût singulier de persécution et de +supplices<a name="FNanchor_892_892" id="FNanchor_892_892"></a><a + href="#Footnote_892_892" class="fnanchor">[892]</a> le +pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un +second baptême dont il devait être baigné, et il +semblait possédé d'une +hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui +seul pouvait étancher +sa soif<a name="FNanchor_893_893" id="FNanchor_893_893"></a><a + href="#Footnote_893_893" class="fnanchor">[893]</a>.</p> +<p>La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments +surprenante. Il +ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever +dans le +monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et +beauté, que +je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter +le +glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et +deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le +père, entre la fille et la mère, entre la bru et la +belle-mère. +Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison<a + name="FNanchor_894_894" id="FNanchor_894_894"></a><a + href="#Footnote_894_894" class="fnanchor">[894]</a>.»—«Je +suis +venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle +déjà<a name="FNanchor_895_895" id="FNanchor_895_895"></a><a + href="#Footnote_895_895" class="fnanchor">[895]</a>!»—«On +vous chassera des synagogues, disait-il encore, et +l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte +à +Dieu<a name="FNanchor_896_896" id="FNanchor_896_896"></a><a + href="#Footnote_896_896" class="fnanchor">[896]</a>. Si le monde vous +hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. +Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas +plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, +ils vous +persécuteront<a name="FNanchor_897_897" id="FNanchor_897_897"></a><a + href="#Footnote_897_897" class="fnanchor">[897]</a>.»</p> +<p>Entraîné par cette effrayante progression +d'enthousiasme, commandé par +les nécessités d'une prédication de plus en plus +exaltée, Jésus n'était +plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens +à l'humanité. +Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des +angoisses et des agitations intérieures<a name="FNanchor_898_898" id="FNanchor_898_898"></a><a href="#Footnote_898_898" class="fnanchor">[898]</a>. +La grande vision du +royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le +vertige. Ses disciples par moments le crurent fou<a + name="FNanchor_899_899" id="FNanchor_899_899"></a><a + href="#Footnote_899_899" class="fnanchor">[899]</a>. Ses ennemis le +déclarèrent possédé<a + name="FNanchor_900_900" id="FNanchor_900_900"></a><a + href="#Footnote_900_900" class="fnanchor">[900]</a>. Son +tempérament, excessivement passionné, le +portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son +œuvre n'étant pas une œuvre de raison, et se jouant de toutes +les +classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus +impérieusement, c'était la «foi<a + name="FNanchor_901_901" id="FNanchor_901_901"></a><a + href="#Footnote_901_901" class="fnanchor">[901]</a>.» Ce mot +était celui qui se +répétait le plus souvent dans le petit cénacle. +C'est le mot de tous les +mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se +ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un +après l'autre +ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La +réflexion +n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution +française, par +exemple, eussent dû être préalablement convaincus +par des méditations +suffisamment longues, tous fussent arrivés à la +vieillesse sans rien +faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction +régulière qu'à +l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait +aucune opposition: +il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir +abandonné; il était quelquefois rude et bizarre<a + name="FNanchor_902_902" id="FNanchor_902_902"></a><a + href="#Footnote_902_902" class="fnanchor">[902]</a>. Ses disciples par +moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une +espèce de +sentiment de crainte<a name="FNanchor_903_903" id="FNanchor_903_903"></a><a + href="#Footnote_903_903" class="fnanchor">[903]</a>. Quelquefois sa +mauvaise humeur contre toute +résistance l'entraînait jusqu'à des actes +inexplicables et en apparence +absurdes<a name="FNanchor_904_904" id="FNanchor_904_904"></a><a + href="#Footnote_904_904" class="fnanchor">[904]</a>.</p> +<p>Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de +l'idéal +contre la réalité devenait insoutenable. Il se +meurtrissait et se +révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa +notion de +Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui +condamne +l'idée à déchoir dès qu'elle cherche +à convertir les hommes, +s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient +à leur +niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de +quelques +mois; il était temps que la mort vînt dénouer une +situation tendue à +l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans +issue, et, en le +délivrant d'une épreuve trop prolongée, +l'introduire désormais +impeccable dans sa céleste sérénité.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_871_871" id="Footnote_871_871"></a><a + href="#FNanchor_871_871"><span class="label">[871]</span></a> Luc, +XIV, 33; <i>Act.</i>, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_872_872" id="Footnote_872_872"></a><a + href="#FNanchor_872_872"><span class="label">[872]</span></a> Matth., +XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_873_873" id="Footnote_873_873"></a><a + href="#FNanchor_873_873"><span class="label">[873]</span></a> C'est la +doctrine constante de Paul. Comp. <i>Apoc.</i>, XIV, +4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_874_874" id="Footnote_874_874"></a><a + href="#FNanchor_874_874"><span class="label">[874]</span></a> Matth., +XIX, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_875_875" id="Footnote_875_875"></a><a + href="#FNanchor_875_875"><span class="label">[875]</span></a> Matth., +XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., <i>Niddah</i>, 13 +<i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_876_876" id="Footnote_876_876"></a><a + href="#FNanchor_876_876"><span class="label">[876]</span></a> Matth., +XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile +ébionite dit «des Égyptiens,» dans +Clém. d'Alex., <i>Strom.</i>, III, 9, 13, +et Clem. Rom., Epist. II, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_877_877" id="Footnote_877_877"></a><a + href="#FNanchor_877_877"><span class="label">[877]</span></a> Luc, +XVIII, 29-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_878_878" id="Footnote_878_878"></a><a + href="#FNanchor_878_878"><span class="label">[878]</span></a> Matth., +X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; +XIII, 9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, +17; Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_879_879" id="Footnote_879_879"></a><a + href="#FNanchor_879_879"><span class="label">[879]</span></a> Marc, +IX, 38 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_880_880" id="Footnote_880_880"></a><a + href="#FNanchor_880_880"><span class="label">[880]</span></a> Matth., +X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, <i>Deutéron.</i>, sect. +824.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_881_881" id="Footnote_881_881"></a><a + href="#FNanchor_881_881"><span class="label">[881]</span></a> Matth., +X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, +7, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_882_882" id="Footnote_882_882"></a><a + href="#FNanchor_882_882"><span class="label">[882]</span></a> Les +traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, +XIV, 27, ne peuvent avoir été conçus +qu'après la mort de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_883_883" id="Footnote_883_883"></a><a + href="#FNanchor_883_883"><span class="label">[883]</span></a> Matth., +X, 24-31; Luc, XII, 4-7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_884_884" id="Footnote_884_884"></a><a + href="#FNanchor_884_884"><span class="label">[884]</span></a> Matth., +X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_885_885" id="Footnote_885_885"></a><a + href="#FNanchor_885_885"><span class="label">[885]</span></a> Luc, +XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération +du style de Luc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_886_886" id="Footnote_886_886"></a><a + href="#FNanchor_886_886"><span class="label">[886]</span></a> Luc, +XIV, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_887_887" id="Footnote_887_887"></a><a + href="#FNanchor_887_887"><span class="label">[887]</span></a> Matth., +X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; +XVII, 33; Jean, XII, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_888_888" id="Footnote_888_888"></a><a + href="#FNanchor_888_888"><span class="label">[888]</span></a> Matth., +VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_889_889" id="Footnote_889_889"></a><a + href="#FNanchor_889_889"><span class="label">[889]</span></a> Matth., +XI, 28-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_890_890" id="Footnote_890_890"></a><a + href="#FNanchor_890_890"><span class="label">[890]</span></a> Matth., +XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_891_891" id="Footnote_891_891"></a><a + href="#FNanchor_891_891"><span class="label">[891]</span></a> Marc, X, +45.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_892_892" id="Footnote_892_892"></a><a + href="#FNanchor_892_892"><span class="label">[892]</span></a> Luc, VI, +22 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_893_893" id="Footnote_893_893"></a><a + href="#FNanchor_893_893"><span class="label">[893]</span></a> Luc, +XII, 50.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_894_894" id="Footnote_894_894"></a><a + href="#FNanchor_894_894"><span class="label">[894]</span></a> Matth., +X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, +5-6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_895_895" id="Footnote_895_895"></a><a + href="#FNanchor_895_895"><span class="label">[895]</span></a> Luc, +XII, 49. Voir le texte grec.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_896_896" id="Footnote_896_896"></a><a + href="#FNanchor_896_896"><span class="label">[896]</span></a> Jean, +XVI, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_897_897" id="Footnote_897_897"></a><a + href="#FNanchor_897_897"><span class="label">[897]</span></a> Jean, +XV, 18-20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_898_898" id="Footnote_898_898"></a><a + href="#FNanchor_898_898"><span class="label">[898]</span></a> Jean, +XII, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_899_899" id="Footnote_899_899"></a><a + href="#FNanchor_899_899"><span class="label">[899]</span></a> Marc, +III, 21 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_900_900" id="Footnote_900_900"></a><a + href="#FNanchor_900_900"><span class="label">[900]</span></a> Marc, +III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_901_901" id="Footnote_901_901"></a><a + href="#FNanchor_901_901"><span class="label">[901]</span></a> Matth., +VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, +29, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_902_902" id="Footnote_902_902"></a><a + href="#FNanchor_902_902"><span class="label">[902]</span></a> Matth., +XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; +IX, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_903_903" id="Footnote_903_903"></a><a + href="#FNanchor_903_903"><span class="label">[903]</span></a> C'est +surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, +40; V, 15; IX, 31; X, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_904_904" id="Footnote_904_904"></a><a + href="#FNanchor_904_904"><span class="label">[904]</span></a> Marc, +XI, 12-14, 20 et suiv.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</a></h2> +<h2>OPPOSITION CONTRE +JÉSUS.</h2> +<p>Durant la première +période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus +eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa +prédication, grâce à l'extrême +liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des +maîtres qui +s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un +cercle de +personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était +entré dans une +voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage +commença à +gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir<a + name="FNanchor_905_905" id="FNanchor_905_905"></a><a + href="#Footnote_905_905" class="fnanchor">[905]</a>. Antipas +cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus +s'exprimât quelquefois fort +sévèrement sur son compte<a name="FNanchor_906_906" id="FNanchor_906_906"></a><a href="#Footnote_906_906" class="fnanchor">[906]</a>. +A Tibériade, sa résidence ordinaire, le +tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du +canton choisi par Jésus +pour le centre de son activité; il entendit parler de ses +miracles, +qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en +voir<a name="FNanchor_907_907" id="FNanchor_907_907"></a><a + href="#Footnote_907_907" class="fnanchor">[907]</a>. Les +incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de +prestiges<a name="FNanchor_908_908" id="FNanchor_908_908"></a><a + href="#Footnote_908_908" class="fnanchor">[908]</a>. Avec son tact +ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien +de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de +lui un vain +amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour +les +simples des moyens bons pour eux seuls.</p> +<p>Un moment, le bruit se répandit que Jésus +n'était autre que +Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux +et +inquiet<a name="FNanchor_909_909" id="FNanchor_909_909"></a><a + href="#Footnote_909_909" class="fnanchor">[909]</a>; il employa la +ruse pour écarter le nouveau prophète de ses +domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour +Jésus, vinrent +lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré +sa grande +simplicité, vit le piège et ne partit pas<a + name="FNanchor_910_910" id="FNanchor_910_910"></a><a + href="#Footnote_910_910" class="fnanchor">[910]</a>. Ses allures +toutes +pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent +par +rassurer le tétrarque et dissiper le danger.</p> +<p>Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée +l'accueil fait à +la nouvelle doctrine fût également bienveillant. +Non-seulement +l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui +devait faire sa +gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas +croire en +lui<a name="FNanchor_911_911" id="FNanchor_911_911"></a><a + href="#Footnote_911_911" class="fnanchor">[911]</a>; les villes du lac +elles-mêmes, en général bienveillantes, +n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent +de +l'incrédulité et de la dureté de cœur qu'il +rencontre, et, quoiqu'il +soit naturel de faire en de tels reproches la part de +l'exagération du +prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de <i>convicium +seculi</i> que +Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste<a + name="FNanchor_912_912" id="FNanchor_912_912"></a><a + href="#Footnote_912_912" class="fnanchor">[912]</a>, il est clair +que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de +Dieu. +«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, +Bethsaïde! s'écriait-il; car si +Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été +témoins, il y a +longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la +cendre. +Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort +plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois +t'élever +jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les +miracles +qui ont été faits en ton sein eussent été +faits à Sodome, Sodome +existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du +jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement +que +toi<a name="FNanchor_913_913" id="FNanchor_913_913"></a><a + href="#Footnote_913_913" class="fnanchor">[913]</a>.»—«La +reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du +jugement contre les hommes de cette génération, et les +condamnera, parce +qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre +la sagesse de +Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites +s'élèveront au +jour du jugement contre cette génération et la +condamneront, parce +qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; +or il y a ici plus +que Jonas<a name="FNanchor_914_914" id="FNanchor_914_914"></a><a + href="#Footnote_914_914" class="fnanchor">[914]</a>.» Sa vie +vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme, +commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont +leurs +tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de +l'homme n'a +pas où reposer sa tête<a name="FNanchor_915_915" id="FNanchor_915_915"></a><a href="#Footnote_915_915" class="fnanchor">[915]</a>.» +L'amertume et le reproche se faisaient de +plus en plus jour en son cœur. Il accusait les incrédules de se +refuser +à l'évidence, et disait que, même à l'instant +où le Fils de l'homme +apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des +gens pour +douter de lui<a name="FNanchor_916_916" id="FNanchor_916_916"></a><a + href="#Footnote_916_916" class="fnanchor">[916]</a>.</p> +<p>Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la +froideur du +philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se +partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. +Un +des principaux défauts de la race juive est son +âpreté dans la +controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. +Il n'y +eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs +entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et +modéré. Or le manque de nuances est un des traits les +plus constants de +l'esprit sémitique. Les œuvres fines, les dialogues de Platon, +par +exemple, sont tout à fait étrangères à ces +peuples. Jésus, qui était +exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la +qualité +dominante était justement une délicatesse infinie, fut +amené malgré lui +à se servir dans la polémique du style de tous<a + name="FNanchor_917_917" id="FNanchor_917_917"></a><a + href="#Footnote_917_917" class="fnanchor">[917]</a>. Comme +Jean-Baptiste<a name="FNanchor_918_918" id="FNanchor_918_918"></a><a + href="#Footnote_918_918" class="fnanchor">[918]</a>, il employait +contre ses adversaires des termes +très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il +s'aigrissait +devant l'incrédulité, même la moins agressive<a + name="FNanchor_919_919" id="FNanchor_919_919"></a><a + href="#Footnote_919_919" class="fnanchor">[919]</a>. Ce n'était +plus ce +doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant +encore rencontré ni +résistance ni difficulté. La passion, qui était au +fond de son +caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce +mélange singulier +ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté +le même +contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau +livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus +effrénée et les +retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui +était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, +devenait +intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas +comme lui. +Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du +livre +d'Isaïe<a name="FNanchor_920_920" id="FNanchor_920_920"></a><a + href="#Footnote_920_920" class="fnanchor">[920]</a>: «Il ne +disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point +sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau +froissé, +et il n'éteindra pas le lin qui fume encore<a + name="FNanchor_921_921" id="FNanchor_921_921"></a><a + href="#Footnote_921_921" class="fnanchor">[921]</a>.» Et +pourtant plusieurs +des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les +germes +d'un vrai fanatisme<a name="FNanchor_922_922" id="FNanchor_922_922"></a><a + href="#Footnote_922_922" class="fnanchor">[922]</a>, germes que le +moyen âge devait développer +d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune +révolution +ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la +Révolution française eussent dû observer les +règles de la politesse, la +réforme et la révolution ne se seraient point faites. +Félicitons-nous de +même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui +punît l'outrage envers +une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été +inviolables. Toutes +les grandes choses de l'humanité ont été +accomplies au nom de principes +absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: +respectez +l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement +raison +que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de +Jésus n'a +rien de commun avec la spéculation +désintéressée du philosophe. Se dire +qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a +été arrêté par la méchanceté +de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme +ardente. Que +dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?</p> +<p>L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait +surtout du judaïsme +orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus +s'éloignait de plus en +plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais +juifs, le +nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son +centre à +Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en +Galilée, ou qui y +venaient souvent<a name="FNanchor_923_923" id="FNanchor_923_923"></a><a + href="#Footnote_923_923" class="fnanchor">[923]</a>. C'étaient +en général des hommes d'un esprit +étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une +dévotion dédaigneuse, +officielle, satisfaite et assurée d'elle-même<a + name="FNanchor_924_924" id="FNanchor_924_924"></a><a + href="#Footnote_924_924" class="fnanchor">[924]</a>. <a + name="page_328"></a>Leurs +manières +étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les +respectaient. +Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la +caricature, +en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (<i>Nikfi</i>), +qui +marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant +contre les +cailloux; le «pharisien front-sanglant» (<i>Kisaï</i>), +qui allait les yeux +fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front +contre les +murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le +«pharisien pilon» +(<i>Medoukia)</i>, qui se tenait plié en deux comme le manche +d'un pilon; le +«pharisien fort d'épaules» (<i>Schikmi</i>), qui +marchait le dos voûté comme +s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le +«pharisien +<i>Qu'y a-t-il à faire? je le fais</i>,» toujours à +la piste d'un précepte à +accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout +l'extérieur +de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie<a + name="FNanchor_925_925" id="FNanchor_925_925"></a><a + href="#Footnote_925_925" class="fnanchor">[925]</a>. Ce rigorisme, en +effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en +réalité un grand +relâchement moral<a name="FNanchor_926_926" id="FNanchor_926_926"></a><a + href="#Footnote_926_926" class="fnanchor">[926]</a>. Le peuple +néanmoins en était dupe. Le peuple, +dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare +le plus +fortement sur les questions de personnes, est très-facilement +trompé par +les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne +d'être aimé; mais +il n'a pas assez de pénétration pour discerner +l'apparence de la +réalité.</p> +<p>L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut +éclater tout +d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est +facile à +comprendre. Jésus ne voulait que la religion du cœur; celle des +pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus +recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les +pharisiens +voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il +faut. Un +pharisien était un homme infaillible et impeccable, un +pédant certain +d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, +priant dans +les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si +on le salue. +Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu +avec +crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction +religieuse +représentée par le pharisaïsme régnât +sans contrôle. Bien des hommes +avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de +Sirach, l'un des +vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de +Soco, le doux +et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines +religieuses +beaucoup plus élevées et déjà presque +évangéliques. Mais ces bonnes +semences avaient été étouffées. Les belles +maximes de Hillel résumant +toute la Loi en l'équité<a name="FNanchor_927_927" id="FNanchor_927_927"></a><a href="#Footnote_927_927" class="fnanchor">[927]</a>, +celles de Jésus, fils de Sirach, faisant +consister le culte dans la pratique du bien<a name="FNanchor_928_928" id="FNanchor_928_928"></a><a href="#Footnote_928_928" class="fnanchor">[928]</a>, +étaient oubliées ou +anathématisées<a name="FNanchor_929_929" id="FNanchor_929_929"></a><a href="#Footnote_929_929" class="fnanchor">[929]</a>. +Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif, +l'avait emporté. Une masse énorme de +«traditions» avait étouffé la +Loi<a name="FNanchor_930_930" id="FNanchor_930_930"></a><a + href="#Footnote_930_930" class="fnanchor">[930]</a>, sous +prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans +doute, +ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il +est bon que le +peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque +c'est cet amour +frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons +Antiochus Épiphane et sous +Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le +christianisme. Mais +prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions +n'étaient que +puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, +n'était plus qu'une mère +d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander +d'abdiquer, +c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance +établie n'a +jamais fait ni pu faire.</p> +<p>Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle +étaient continues. La +tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans +l'état +religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler +«formalisme +traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres +sacrés aux +«traditions.» Le zèle religieux est toujours +novateur, même quand il +prétend être conservateur au plus haut degré. De +même que les +néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de +l'Évangile, de +même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de +la Bible. Voilà +pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement +«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la +théologie +courante, qui a marché de génération en +génération. Ainsi firent plus +tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus +énergiquement +la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer +le texte +contre les fausses <i>Masores</i> ou traditions des pharisiens<a + name="FNanchor_931_931" id="FNanchor_931_931"></a><a + href="#Footnote_931_931" class="fnanchor">[931]</a>. Mais, en +général, il fait peu d'exégèse; c'est +à la conscience qu'il en appelle. +Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre +bien +aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement +le +mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même +revenir à Moïse. Son but +était en avant, non en arrière. Jésus était +plus que le réformateur +d'une religion vieillie; c'était le créateur de la +religion éternelle de +l'humanité.</p> +<p>Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule +de pratiques +extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus +ni ses +disciples n'observaient<a name="FNanchor_932_932" id="FNanchor_932_932"></a><a + href="#Footnote_932_932" class="fnanchor">[932]</a>. Les pharisiens +lui en faisaient de vifs +reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en +ne +s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, +disait-il, et +tout pour vous deviendra pur<a name="FNanchor_933_933" id="FNanchor_933_933"></a><a href="#Footnote_933_933" class="fnanchor">[933]</a>.» +Ce qui blessait au plus haut degré +son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les +pharisiens portaient +dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui +aboutissait à +une vaine recherche de préséances et de titres, nullement +à +l'amélioration des cœurs. Une admirable parabole rendait cette +pensée +avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, +deux +hommes montèrent au temple pour prier. L'un était +pharisien, et l'autre +publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, +je te rends +grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par +exemple +comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne +deux fois la +semaine, je donne la dîme de tout ce que je +possède.» Le publicain, au +contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au +ciel; mais il se +frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, +pauvre +pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en +retourna justifié dans sa +maison, mais non l'autre<a name="FNanchor_934_934" id="FNanchor_934_934"></a><a + href="#Footnote_934_934" class="fnanchor">[934]</a>.»</p> +<p>Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la +conséquence +de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué +des inimitiés du même +genre<a name="FNanchor_935_935" id="FNanchor_935_935"></a><a + href="#Footnote_935_935" class="fnanchor">[935]</a>. Mais les +aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient, +avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète<a + name="FNanchor_936_936" id="FNanchor_936_936"></a><a + href="#Footnote_936_936" class="fnanchor">[936]</a>. Cette +fois, la guerre était à mort. C'était un esprit +nouveau qui apparaissait +dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui +l'avait précédé. +Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus +l'était à peine. Jésus +s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est +disputeur +que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le +forçant, +comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton<a + name="FNanchor_937_937" id="FNanchor_937_937"></a><a + href="#Footnote_937_937" class="fnanchor">[937]</a>. Ses +exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au +cœur. Stigmates éternels, elles sont restées +figées dans la plaie. +Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens, +traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit +siècles, c'est Jésus qui +l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'œuvre de haute +raillerie, +ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de +l'hypocrite +et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils +de Dieu! +Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font +qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la +rage.</p> +<p>Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie +payât de la vie +son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens +cherchèrent à le perdre et +employèrent contre lui la manœuvre qui devait leur +réussir plus tard à +Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à +leur querelle les partisans du +nouvel ordre politique qui s'était établi<a + name="FNanchor_938_938" id="FNanchor_938_938"></a><a + href="#Footnote_938_938" class="fnanchor">[938]</a>. Les +facilités que Jésus +trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du +gouvernement +d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla +lui-même s'offrir au +danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en +Galilée, +était nécessairement bornée. La Judée +l'attirait comme par un charme; il +voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla +prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un +prophète ne doit point +mourir hors de Jérusalem<a name="FNanchor_939_939" id="FNanchor_939_939"></a><a href="#Footnote_939_939" class="fnanchor">[939]</a>.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_905_905" id="Footnote_905_905"></a><a + href="#FNanchor_905_905"><span class="label">[905]</span></a> Matth., +XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_906_906" id="Footnote_906_906"></a><a + href="#FNanchor_906_906"><span class="label">[906]</span></a> Marc, +VIII, 15; Luc, XIII, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_907_907" id="Footnote_907_907"></a><a + href="#FNanchor_907_907"><span class="label">[907]</span></a> Luc, IX, +9; XXIII, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_908_908" id="Footnote_908_908"></a><a + href="#FNanchor_908_908"><span class="label">[908]</span></a> <i>Lucius</i>, +attribué à Lucien, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_909_909" id="Footnote_909_909"></a><a + href="#FNanchor_909_909"><span class="label">[909]</span></a> Matth., +XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, +7 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_910_910" id="Footnote_910_910"></a><a + href="#FNanchor_910_910"><span class="label">[910]</span></a> Luc, +XIII, 31 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_911_911" id="Footnote_911_911"></a><a + href="#FNanchor_911_911"><span class="label">[911]</span></a> Jean, +VII, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_912_912" id="Footnote_912_912"></a><a + href="#FNanchor_912_912"><span class="label">[912]</span></a> Matth., +XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_913_913" id="Footnote_913_913"></a><a + href="#FNanchor_913_913"><span class="label">[913]</span></a> Matth., +XI, 21-24; Luc, X, 12-15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_914_914" id="Footnote_914_914"></a><a + href="#FNanchor_914_914"><span class="label">[914]</span></a> Matth., +XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_915_915" id="Footnote_915_915"></a><a + href="#FNanchor_915_915"><span class="label">[915]</span></a> Matth., +VIII, 20; Luc, IX, 58.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_916_916" id="Footnote_916_916"></a><a + href="#FNanchor_916_916"><span class="label">[916]</span></a> Luc, +XVIII, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_917_917" id="Footnote_917_917"></a><a + href="#FNanchor_917_917"><span class="label">[917]</span></a> Matth., +XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_918_918" id="Footnote_918_918"></a><a + href="#FNanchor_918_918"><span class="label">[918]</span></a> Matth., +III, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_919_919" id="Footnote_919_919"></a><a + href="#FNanchor_919_919"><span class="label">[919]</span></a> Matth., +XII, 30; Luc, XXI, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_920_920" id="Footnote_920_920"></a><a + href="#FNanchor_920_920"><span class="label">[920]</span></a> XLII, +2-3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_921_921" id="Footnote_921_921"></a><a + href="#FNanchor_921_921"><span class="label">[921]</span></a> Matth., +XII, 19-20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_922_922" id="Footnote_922_922"></a><a + href="#FNanchor_922_922"><span class="label">[922]</span></a> Matth., +X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, +27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_923_923" id="Footnote_923_923"></a><a + href="#FNanchor_923_923"><span class="label">[923]</span></a> Marc, +VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_924_924" id="Footnote_924_924"></a><a + href="#FNanchor_924_924"><span class="label">[924]</span></a> Matth., +VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, +23; Luc, V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; +<i>Pirké Aboth</i>, I, 16; Jos., <i>Ant.</i>, XVII, II, 4; +XVIII, I, 3; <i>Vita</i>, +38; Talm. de Bab., <i>Sota</i>, 22 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_925_925" id="Footnote_925_925"></a><a + href="#FNanchor_925_925"><span class="label">[925]</span></a> Talm. de +Jérusalem, <i>Berakoth</i>, IX, sub fin.; <i>Sota</i>, V, +7; Talm. de Babylone, <i>Sota</i> 22 <i>b</i>. Les deux +rédactions de ce curieux +passage offrent de sensibles différences. Nous avons en +général suivi la +rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., <i>Adv. +hær.</i> XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de +ceux du Talmud +peuvent, du reste, se rapporter à une époque +postérieure à Jésus, époque +où «pharisien» était devenu synonyme de +«dévot.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_926_926" id="Footnote_926_926"></a><a + href="#FNanchor_926_926"><span class="label">[926]</span></a> Matth., +V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, +7; Jos., <i>Ant.</i>, XII, IX, 1; XIII, X, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_927_927" id="Footnote_927_927"></a><a + href="#FNanchor_927_927"><span class="label">[927]</span></a> Talm. de +Bab., <i>Schabbath</i>, 31 <i>a; Joma</i>, 35 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_928_928" id="Footnote_928_928"></a><a + href="#FNanchor_928_928"><span class="label">[928]</span></a> <i>Eccli</i>, +XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_929_929" id="Footnote_929_929"></a><a + href="#FNanchor_929_929"><span class="label">[929]</span></a> Talm. de +Jérus, <i>Sanhédrin</i>, XI, 1; Talm. de Bab., +<i>Sanhédrin</i>, 100 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_930_930" id="Footnote_930_930"></a><a + href="#FNanchor_930_930"><span class="label">[930]</span></a> Matth., +XV, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_931_931" id="Footnote_931_931"></a><a + href="#FNanchor_931_931"><span class="label">[931]</span></a> Matth., +XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_932_932" id="Footnote_932_932"></a><a + href="#FNanchor_932_932"><span class="label">[932]</span></a> Matth., +XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub +fin., et VI, init.; XI, 38 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_933_933" id="Footnote_933_933"></a><a + href="#FNanchor_933_933"><span class="label">[933]</span></a> Luc, XI, +41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_934_934" id="Footnote_934_934"></a><a + href="#FNanchor_934_934"><span class="label">[934]</span></a> Luc, +XVIII, 9-14; comp. <i>ibid.</i>, XIV, 7-11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_935_935" id="Footnote_935_935"></a><a + href="#FNanchor_935_935"><span class="label">[935]</span></a> Matth., +III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_936_936" id="Footnote_936_936"></a><a + href="#FNanchor_936_936"><span class="label">[936]</span></a> Matth., +XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_937_937" id="Footnote_937_937"></a><a + href="#FNanchor_937_937"><span class="label">[937]</span></a> Matth., +XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_938_938" id="Footnote_938_938"></a><a + href="#FNanchor_938_938"><span class="label">[938]</span></a> Marc, +III, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_939_939" id="Footnote_939_939"></a><a + href="#FNanchor_939_939"><span class="label">[939]</span></a> Luc, +XIII, 33.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a></h2> +<h2>DERNIER VOYAGE DE +JÉSUS A JÉRUSALEM.</h2> +<p>Depuis longtemps +Jésus avait le sentiment des dangers qui +l'entouraient<a name="FNanchor_940_940"></a><a href="#Footnote_940_940" + class="fnanchor">[940]</a>. +Pendant un espace +de temps qu'on peut évaluer à +dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à +Jérusalem<a name="FNanchor_941_941" id="FNanchor_941_941"></a><a + href="#Footnote_941_941" class="fnanchor">[941]</a>. A la +fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que +nous avons +adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules<a + name="FNanchor_942_942" id="FNanchor_942_942"></a><a + href="#Footnote_942_942" class="fnanchor">[942]</a>, +l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean +semble insinuer qu'il y avait +dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. +«Révèle-toi +au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le +secret. +Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» +Jésus, se défiant de +quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des +pèlerins +fut partie, il se mit en route de son côté, à +l'insu de tous et presque +seul<a name="FNanchor_943_943" id="FNanchor_943_943"></a><a + href="#Footnote_943_943" class="fnanchor">[943]</a>. Ce fut le dernier +adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des +Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois +devaient encore +s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet +intervalle, Jésus +ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs +est +passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie +douloureuse qui se +terminera par les angoisses de la mort.</p> +<p>Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le +retrouvèrent en +Judée<a name="FNanchor_944_944" id="FNanchor_944_944"></a><a + href="#Footnote_944_944" class="fnanchor">[944]</a>. Mais combien tout +ici était changé pour lui! Jésus était un +étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait +là un mur de résistance +qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges +et d'objections, il était +sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens<a + name="FNanchor_945_945" id="FNanchor_945_945"></a><a + href="#Footnote_945_945" class="fnanchor">[945]</a>. Au lieu +de cette faculté illimitée de croire, heureux don des +natures jeunes, +qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et +douces +chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de +malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il +rencontrait ici +à chaque pas une incrédulité obstinée, sur +laquelle les moyens d'action +qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de +prise. Ses +disciples, en qualité de Galiléens, étaient +méprisés. Nicodème, qui +avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un +entretien de +nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le +défendre. +«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte +les Écritures; +est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée<a + name="FNanchor_946_946" id="FNanchor_946_946"></a><a + href="#Footnote_946_946" class="fnanchor">[946]</a>?»</p> +<p>La ville, comme nous l'avons déjà dit, +déplaisait à Jésus. Jusque-là, il +avait toujours évité les grands centres, +préférant pour son action les +campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des +préceptes +qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument +inapplicables hors d'une +simple société de petites gens<a name="FNanchor_947_947" id="FNanchor_947_947"></a><a href="#Footnote_947_947" class="fnanchor">[947]</a>. +N'ayant nulle idée du monde, +accoutumé à son aimable communisme galiléen, il +lui échappait sans cesse +des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient +paraître singulières<a name="FNanchor_948_948" id="FNanchor_948_948"></a><a href="#Footnote_948_948" class="fnanchor">[948]</a>. +Son +imagination, son goût de la nature se trouvaient à +l'étroit dans ces +murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des +villes, +mais de la tranquille sérénité des champs.</p> +<p>L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple +désagréables. +Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui +Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des +constructions du +temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des +offrandes +votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces +édifices, dit-il; +eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur +pierre<a name="FNanchor_949_949" id="FNanchor_949_949"></a><a + href="#Footnote_949_949" class="fnanchor">[949]</a>.» Il refusa +de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve +qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une +petite obole: +«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont +donné de leur +superflu; elle, de son nécessaire<a name="FNanchor_950_950" id="FNanchor_950_950"></a><a href="#Footnote_950_950" class="fnanchor">[950]</a>.» +Cette façon de regarder en +critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever +le pauvre qui +donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup<a + name="FNanchor_951_951" id="FNanchor_951_951"></a><a + href="#Footnote_951_951" class="fnanchor">[951]</a>, de blâmer +le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, +exaspéra +naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie +conservatrice, le temple, comme le <i>haram</i> musulman qui lui a +succédé, +était le dernier endroit du monde où la révolution +pouvait réussir. +Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le +renversement +de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était +là pourtant le +centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou +mourir. Sur ce +calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au +Golgotha, ses jours +s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu +d'ennuyeuses +controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles +sa grande +élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? +lui créait une +sorte d'infériorité.</p> +<p>Au sein de cette vie troublée, le cœur sensible et bon de +Jésus réussit +à se créer un asile où il jouit de beaucoup de +douceur. Après avoir +passé la journée aux disputes du temple, Jésus +descendait le soir dans +la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le +verger d'un +établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) +nommé +<i>Gethsémani</i><a name="FNanchor_952_952" id="FNanchor_952_952"></a><a + href="#Footnote_952_952" class="fnanchor">[952]</a>, qui servait de +lieu de plaisance aux habitants, et +allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant +l'horizon de la ville<a name="FNanchor_953_953" id="FNanchor_953_953"></a><a + href="#Footnote_953_953" class="fnanchor">[953]</a>. Ce +côté est le seul, aux environs de +Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les +plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient +nombreuses et +donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de +Bethphagé, +Gethsémani, Béthanie<a name="FNanchor_954_954" id="FNanchor_954_954"></a><a href="#Footnote_954_954" class="fnanchor">[954]</a>. +Il y avait sur le mont des Oliviers deux +grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les +Juifs +dispersés; leurs branches servaient d'asile à des +nuées de colombes, et +sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars<a + name="FNanchor_955_955" id="FNanchor_955_955"></a><a + href="#Footnote_955_955" class="fnanchor">[955]</a>. Toute cette +banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses +disciples; +on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par +maison.</p> +<p>Le village de Béthanie, en particulier<a + name="FNanchor_956_956" id="FNanchor_956_956"></a><a + href="#Footnote_956_956" class="fnanchor">[956]</a>, situé au +sommet de la +colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, +à +une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de +prédilection de +Jésus<a name="FNanchor_957_957" id="FNanchor_957_957"></a><a + href="#Footnote_957_957" class="fnanchor">[957]</a>. Il y fit la +connaissance d'une famille composée de trois +personnes, deux sœurs et un frère, dont l'amitié eut +pour lui beaucoup +de charme<a name="FNanchor_958_958" id="FNanchor_958_958"></a><a + href="#Footnote_958_958" class="fnanchor">[958]</a>. Des deux sœurs, +l'une, nommée Marthe, était une +personne obligeante, bonne, empressée<a name="FNanchor_959_959" id="FNanchor_959_959"></a><a href="#Footnote_959_959" class="fnanchor">[959]</a>; +l'autre, au contraire, +nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de +langueur<a name="FNanchor_960_960" id="FNanchor_960_960"></a><a + href="#Footnote_960_960" class="fnanchor">[960]</a>, et par +ses instincts spéculatifs très-développés. +Souvent, assise aux pieds de +Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la +vie réelle. Sa sœur, +alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement: +«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te +soucies de +beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi +la +meilleure part, qui ne lui sera point enlevée<a + name="FNanchor_961_961" id="FNanchor_961_961"></a><a + href="#Footnote_961_961" class="fnanchor">[961]</a>.» Le +frère, Eléazar, +ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus<a + name="FNanchor_962_962" id="FNanchor_962_962"></a><a + href="#Footnote_962_962" class="fnanchor">[962]</a>. Enfin, un certain +Simon +le Lépreux, qui était le propriétaire de la +maison, faisait, ce semble, +partie de la famille<a name="FNanchor_963_963" id="FNanchor_963_963"></a><a + href="#Footnote_963_963" class="fnanchor">[963]</a>. C'est là +qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus +oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce +tranquille intérieur, +il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne +cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des +Oliviers, en face du mont Moria<a name="FNanchor_964_964" id="FNanchor_964_964"></a><a href="#Footnote_964_964" class="fnanchor">[964]</a>, +ayant sous les yeux la splendide +perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames +étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les +étrangers; au lever du +soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux +et paraissait +comme une masse de neige et d'or<a name="FNanchor_965_965" id="FNanchor_965_965"></a><a href="#Footnote_965_965" class="fnanchor">[965]</a>. +Mais un profond sentiment de +tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait +tous les +autres israélites de joie et de fierté. +«Jérusalem, Jérusalem, qui tues +les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, +s'écriait-il dans ces +moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler +tes +enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as +pas voulu<a name="FNanchor_966_966" id="FNanchor_966_966"></a><a + href="#Footnote_966_966" class="fnanchor">[966]</a>!»</p> +<p>Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en +Galilée, ne se +laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie +dominante +que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se +décréditer aux yeux +des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un +galiléen. On eût risqué +de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une +société bigote et +mesquine était le dernier affront<a name="FNanchor_967_967" id="FNanchor_967_967"></a><a href="#Footnote_967_967" class="fnanchor">[967]</a>. +L'excommunication d'ailleurs +entraînait la confiscation de tous les biens<a + name="FNanchor_968_968" id="FNanchor_968_968"></a><a + href="#Footnote_968_968" class="fnanchor">[968]</a>. Pour cesser +d'être +juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le +coup +d'une législation théocratique de la plus atroce +sévérité. Un jour, les +bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des +discours de Jésus +et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs +doutes aux prêtres: +«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? +leur +fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la +Loi, est une +canaille maudite<a name="FNanchor_969_969" id="FNanchor_969_969"></a><a + href="#Footnote_969_969" class="fnanchor">[969]</a>.» +Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial +admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute +l'aristocratie +de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient +trop nombreux pour +qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa +voix eut à +Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race +et de secte, les ennemis +directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop +enracinés.</p> +<p>Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia +nécessairement +beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était +toujours calculé +sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience +morale +des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au +bord de +son charmant petit lac, était gêné, +dépaysé en face des pédants. Ses +affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque +chose de +fastidieux<a name="FNanchor_970_970" id="FNanchor_970_970"></a><a + href="#Footnote_970_970" class="fnanchor">[970]</a>. Il dut se faire +controversiste, juriste, exégète, +théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de +grâce, deviennent +un feu roulant de disputes<a name="FNanchor_971_971" id="FNanchor_971_971"></a><a href="#Footnote_971_971" class="fnanchor">[971]</a>, +une suite interminable de batailles +scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des +argumentations +insipides sur la Loi et les prophètes<a name="FNanchor_972_972" id="FNanchor_972_972"></a><a href="#Footnote_972_972" class="fnanchor">[972]</a>, +où nous aimerions mieux ne +pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur<a + name="FNanchor_973_973" id="FNanchor_973_973"></a><a + href="#Footnote_973_973" class="fnanchor">[973]</a>. Il se +prête, +avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des +ergoteurs sans tact lui font subir<a name="FNanchor_974_974" id="FNanchor_974_974"></a><a href="#Footnote_974_974" class="fnanchor">[974]</a>. +En général, il se tirait +d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai, +étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la +subtilité se +touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu +sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus +et les prolonge à dessein<a name="FNanchor_975_975" id="FNanchor_975_975"></a><a href="#Footnote_975_975" class="fnanchor">[975]</a>; +son argumentation, jugée d'après les +règles de la logique aristotélicienne, est +très-faible. Mais quand le +charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, +c'étaient des +triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une +femme +adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On +sait +l'admirable réponse de Jésus<a name="FNanchor_976_976" id="FNanchor_976_976"></a><a href="#Footnote_976_976" class="fnanchor">[976]</a>. +La fine raillerie de l'homme du +monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait +s'exprimer en un trait +plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est +celui +que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un +goût si +juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans +péché lui jette la +première pierre!» Jésus perça au cœur +l'hypocrisie, et du même coup +signa son arrêt de mort.</p> +<p>Il est probable, en effet, que sans l'exaspération +causée par tant de +traits amers, Jésus eût pu longtemps rester +inaperçu et se perdre dans +l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation +juive tout +entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour +lui plutôt du +dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les +<i>Boëthusim</i>, la famille de Hanan, ne se montraient +guère fanatiques que +de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les +«traditions» des +pharisiens<a name="FNanchor_977_977" id="FNanchor_977_977"></a><a + href="#Footnote_977_977" class="fnanchor">[977]</a>. Par une +singularité fort étrange, c'étaient ces +incrédules, niant la résurrection, la loi orale, +l'existence des anges, +qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi +dans sa +simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, +ceux qui +s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes +faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près +comme un protestant +évangélique paraît aujourd'hui un +mécréant dans les pays orthodoxes. En +tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une +réaction +bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux +tournés vers le +pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien +à ces +mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, +c'étaient +les innombrables <i>soferim</i> ou scribes, vivant de la science des +«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient +en réalité menacés +dans leurs préjugés et leurs intérêts par la +doctrine du maître nouveau.</p> +<p>Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer +Jésus sur +le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti +de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait +la +profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être +point encore brouillé avec +l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de +Dieu. On +voulut déchirer cette équivoque et le forcer à +s'expliquer. Un jour, un +groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait +«Hérodiens» +(probablement des <i>Boëthusim</i>), s'approcha de lui, et sous +apparence de +zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que +tu es véridique et +que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce +soit. +Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut +à +César?» Ils espéraient une réponse qui +donnât un prétexte pour le livrer +à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer +l'effigie de +la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est +à César, à Dieu ce qui +est à Dieu<a name="FNanchor_978_978" id="FNanchor_978_978"></a><a + href="#Footnote_978_978" class="fnanchor">[978]</a>.» Mot +profond qui a décidé de l'avenir du christianisme! +Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a +fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a +posé la base du +vrai libéralisme et de la vraie civilisation!</p> +<p>Son doux et pénétrant génie lui inspirait, +quand il était seul avec ses +disciples, des accents pleins de charme: «En +vérité, en vérité, je vous +le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un +voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis +entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux +pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, +parce +qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour +dérober, pour +tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis +n'appartiennent +pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je +suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; +et +je donne ma vie pour elles<a name="FNanchor_979_979" id="FNanchor_979_979"></a><a href="#Footnote_979_979" class="fnanchor">[979]</a>.» +L'idée d'une prochaine solution à la +crise de l'humanité lui revenait fréquemment: +«Quand le figuier, +disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous +savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le +monde; il est +blanc pour la moisson<a name="FNanchor_980_980" id="FNanchor_980_980"></a><a + href="#Footnote_980_980" class="fnanchor">[980]</a>.»</p> +<p>Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il +s'agissait de +combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis +les scribes +et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas +comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des +charges +pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les +épaules des +autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du +doigt.</p> +<p>«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: +ils se +promènent en longues robes; ils portent de larges +phylactères<a name="FNanchor_981_981" id="FNanchor_981_981"></a><a + href="#Footnote_981_981" class="fnanchor">[981]</a>; ils +ont de grandes bordures à leurs habits<a name="FNanchor_982_982" id="FNanchor_982_982"></a><a href="#Footnote_982_982" class="fnanchor">[982]</a>; +ils aiment à avoir les +premières places dans les festins et les premiers sièges +dans les +synagogues, à être salués dans les rues et +appelés «Maître.» Malheur à +eux!...</p> +<p>«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui +avez pris la clef +de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le +royaume +des cieux<a name="FNanchor_983_983" id="FNanchor_983_983"></a><a + href="#Footnote_983_983" class="fnanchor">[983]</a>! Vous n'y entrez +pas, et vous empêchez les autres d'y +entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, +en +simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. +Malheur +à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un +prosélyte, +et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur +à vous, car +vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur +lesquels on +marche sans le savoir<a name="FNanchor_984_984" id="FNanchor_984_984"></a><a + href="#Footnote_984_984" class="fnanchor">[984]</a>!</p> +<p>«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un +brin de menthe, d'anet, +et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, +la +justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les +préceptes qu'il fallait +observer; les autres, il était bien de ne pas les +négliger. Guides +aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui +engloutissez un chameau, malheur à vous!</p> +<p>«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car +vous nettoyez le +dehors de la coupe et du plat<a name="FNanchor_985_985" id="FNanchor_985_985"></a><a href="#Footnote_985_985" class="fnanchor">[985]</a>; +mais le dedans, qui est plein de +rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien +aveugle<a name="FNanchor_986_986" id="FNanchor_986_986"></a><a + href="#Footnote_986_986" class="fnanchor">[986]</a>, <a + name="page_352"></a>lave d'abord le +dedans; puis tu songeras à la propreté du +dehors<a name="FNanchor_987_987" id="FNanchor_987_987"></a><a + href="#Footnote_987_987" class="fnanchor">[987]</a>.</p> +<p>«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car +vous ressemblez à +des sépulcres blanchis<a name="FNanchor_988_988" id="FNanchor_988_988"></a><a href="#Footnote_988_988" class="fnanchor">[988]</a>, +qui du dehors semblent beaux, mais qui au +dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En +apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis +de feinte et +de péché.</p> +<p>«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui +bâtissez les +tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et +qui dites: +Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous +n'eussions pas trempé +avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc +que vous +êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. +Eh bien! achevez de +combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien +raison de +dire<a name="FNanchor_989_989" id="FNanchor_989_989"></a><a + href="#Footnote_989_989" class="fnanchor">[989]</a>: «Je vous +enverrai des prophètes, des sages, des savants; +vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans +vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour +retombe sur vous tout le sang innocent qui a été +répandu sur la terre, +depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de +Barachie<a name="FNanchor_990_990" id="FNanchor_990_990"></a><a + href="#Footnote_990_990" class="fnanchor">[990]</a>, que vous avez +tué entre le temple et l'autel.» Je vous le +dis, c'est à la génération présente que +tout ce sang sera +redemandé<a name="FNanchor_991_991" id="FNanchor_991_991"></a><a + href="#Footnote_991_991" class="fnanchor">[991]</a>.»</p> +<p>Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée +que le +royaume de Dieu allait être transféré à +d'autres, ceux à qui il était +destiné n'en ayant pas voulu<a name="FNanchor_992_992" id="FNanchor_992_992"></a><a href="#Footnote_992_992" class="fnanchor">[992]</a>, +revenait comme une menace sanglante +contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait +ouvertement dans de vives paraboles<a name="FNanchor_993_993" id="FNanchor_993_993"></a><a href="#Footnote_993_993" class="fnanchor">[993]</a>, +où ses ennemis jouaient le +rôle de meurtriers des envoyés célestes, +était un défi au judaïsme +légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était +plus séditieux +encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les +aveugles et aveugler +ceux qui croient voir<a name="FNanchor_994_994" id="FNanchor_994_994"></a><a + href="#Footnote_994_994" class="fnanchor">[994]</a>. Un jour, sa +mauvaise humeur contre le temple +lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main +d'homme, dit-il, +je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en +rebâtirais un autre non construit de main d'homme<a + name="FNanchor_995_995" id="FNanchor_995_995"></a><a + href="#Footnote_995_995" class="fnanchor">[995]</a>.» On ne sait +pas +bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses +disciples cherchèrent +des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un +prétexte, le mot +fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de +l'arrêt de +mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les +angoisses dernières +du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des +orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres<a + name="FNanchor_996_996" id="FNanchor_996_996"></a><a + href="#Footnote_996_996" class="fnanchor">[996]</a>; en quoi ils ne +faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider +sans +l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui +détournerait le peuple +du vieux culte<a name="FNanchor_997_997" id="FNanchor_997_997"></a><a + href="#Footnote_997_997" class="fnanchor">[997]</a>. D'autres fois, +ils l'appelaient fou, possédé, +samaritain<a name="FNanchor_998_998" id="FNanchor_998_998"></a><a + href="#Footnote_998_998" class="fnanchor">[998]</a>, ou cherchaient +même à le tuer<a name="FNanchor_999_999" id="FNanchor_999_999"></a><a href="#Footnote_999_999" class="fnanchor">[999]</a>. +On prenait note de +ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie +intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore +abrogées<a name="FNanchor_1000_1000" id="FNanchor_1000_1000"></a><a + href="#Footnote_1000_1000" class="fnanchor">[1000]</a>.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_940_940" id="Footnote_940_940"></a><a + href="#FNanchor_940_940"><span class="label">[940]</span></a> Matth., +XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_941_941" id="Footnote_941_941"></a><a + href="#FNanchor_941_941"><span class="label">[941]</span></a> Jean, +VII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_942_942" id="Footnote_942_942"></a><a + href="#FNanchor_942_942"><span class="label">[942]</span></a> Jean, +VII, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_943_943" id="Footnote_943_943"></a><a + href="#FNanchor_943_943"><span class="label">[943]</span></a> Jean, +VII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_944_944" id="Footnote_944_944"></a><a + href="#FNanchor_944_944"><span class="label">[944]</span></a> Matth., +XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_945_945" id="Footnote_945_945"></a><a + href="#FNanchor_945_945"><span class="label">[945]</span></a> Jean, +VII, 20, 25, 30, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_946_946" id="Footnote_946_946"></a><a + href="#FNanchor_946_946"><span class="label">[946]</span></a> Jean, +VII, 50 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_947_947" id="Footnote_947_947"></a><a + href="#FNanchor_947_947"><span class="label">[947]</span></a> Matth., +X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_948_948" id="Footnote_948_948"></a><a + href="#FNanchor_948_948"><span class="label">[948]</span></a> Matth., +XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, +XIX, 31; XXII, 10-12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_949_949" id="Footnote_949_949"></a><a + href="#FNanchor_949_949"><span class="label">[949]</span></a> Matth, +XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, +5-6. Cf Mare, XI, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_950_950" id="Footnote_950_950"></a><a + href="#FNanchor_950_950"><span class="label">[950]</span></a> Marc, +XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_951_951" id="Footnote_951_951"></a><a + href="#FNanchor_951_951"><span class="label">[951]</span></a> Marc, +XII, 41.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_952_952" id="Footnote_952_952"></a><a + href="#FNanchor_952_952"><span class="label">[952]</span></a> Marc, +XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger +ne pouvait être fort loin de l'endroit où la +piété des catholiques a +entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot <i>Gethsémani</i> +semble +signifier «pressoir à huile.»</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_953_953" id="Footnote_953_953"></a><a + href="#FNanchor_953_953"><span class="label">[953]</span></a> Luc, +XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_954_954" id="Footnote_954_954"></a><a + href="#FNanchor_954_954"><span class="label">[954]</span></a> Talm. de +Bab., <i>Pesachim</i>, 53 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_955_955" id="Footnote_955_955"></a><a + href="#FNanchor_955_955"><span class="label">[955]</span></a> Talm. de +Jérus., <i>Taanith</i>, IV, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_956_956" id="Footnote_956_956"></a><a + href="#FNanchor_956_956"><span class="label">[956]</span></a> +Aujourd'hui <i>El-Azirié</i> (de <i>El-Azir</i>, nom arabe de +Lazare); dans des textes chrétiens du moyen âge, <i>Lazarium</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_957_957" id="Footnote_957_957"></a><a + href="#FNanchor_957_957"><span class="label">[957]</span></a> Matth., +XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_958_958" id="Footnote_958_958"></a><a + href="#FNanchor_958_958"><span class="label">[958]</span></a> Jean, +XI, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_959_959" id="Footnote_959_959"></a><a + href="#FNanchor_959_959"><span class="label">[959]</span></a> Luc, +38-42; Jean, XII, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_960_960" id="Footnote_960_960"></a><a + href="#FNanchor_960_960"><span class="label">[960]</span></a> Jean, +XI, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_961_961" id="Footnote_961_961"></a><a + href="#FNanchor_961_961"><span class="label">[961]</span></a> Luc, X, +38 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_962_962" id="Footnote_962_962"></a><a + href="#FNanchor_962_962"><span class="label">[962]</span></a> Jean, +XI, 35-36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_963_963" id="Footnote_963_963"></a><a + href="#FNanchor_963_963"><span class="label">[963]</span></a> Matth., +XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, +XII, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_964_964" id="Footnote_964_964"></a><a + href="#FNanchor_964_964"><span class="label">[964]</span></a> Marc, +XIII, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_965_965" id="Footnote_965_965"></a><a + href="#FNanchor_965_965"><span class="label">[965]</span></a> +Josèphe, <i>B.J.</i>, V, v, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_966_966" id="Footnote_966_966"></a><a + href="#FNanchor_966_966"><span class="label">[966]</span></a> Matth., +XXIII, 37; Luc, XIII, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_967_967" id="Footnote_967_967"></a><a + href="#FNanchor_967_967"><span class="label">[967]</span></a> Jean, +VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_968_968" id="Footnote_968_968"></a><a + href="#FNanchor_968_968"><span class="label">[968]</span></a> I Esdr., +X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de +Jérus., +<i>Moëd katon</i>, III, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_969_969" id="Footnote_969_969"></a><a + href="#FNanchor_969_969"><span class="label">[969]</span></a> Jean, +VII, 45 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_970_970" id="Footnote_970_970"></a><a + href="#FNanchor_970_970"><span class="label">[970]</span></a> Jean, +VIII, 13 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_971_971" id="Footnote_971_971"></a><a + href="#FNanchor_971_971"><span class="label">[971]</span></a> Matth., +XXI, 23-37.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_972_972" id="Footnote_972_972"></a><a + href="#FNanchor_972_972"><span class="label">[972]</span></a> Matth., +XXII, 23 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_973_973" id="Footnote_973_973"></a><a + href="#FNanchor_973_973"><span class="label">[973]</span></a> Matth., +XXII, 42 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_974_974" id="Footnote_974_974"></a><a + href="#FNanchor_974_974"><span class="label">[974]</span></a> Matth., +XXII, 36 et suiv., 46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_975_975" id="Footnote_975_975"></a><a + href="#FNanchor_975_975"><span class="label">[975]</span></a> Voir +surtout les discussions rapportées par Jean, +chapitre VIII par exemple; il est vrai que l'authenticité de +pareils +morceaux n'est que relative.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_976_976" id="Footnote_976_976"></a><a + href="#FNanchor_976_976"><span class="label">[976]</span></a> Jean, +VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point +d'abord partie de l'évangile de saint Jean; il manque dans les +manuscrits les plus anciens, et le texte en est assez flottant. +Néanmoins, il est de tradition évangélique +primitive, comme le prouvent +les particularités singulières des versets 6, 8, qui ne +sont pas dans le +goût de Luc et des compilateurs de seconde main, lesquels ne +mettent +rien qui ne s'explique de soi-même. Cette histoire se trouvait, +à ce +qu'il semble, dans l'évangile selon les Hébreux (Papias, +cité par +Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, III, 39).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_977_977" id="Footnote_977_977"></a><a + href="#FNanchor_977_977"><span class="label">[977]</span></a> Jos., <i>Ant., +XIII,</i> X, 6; XVIII, I, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_978_978" id="Footnote_978_978"></a><a + href="#FNanchor_978_978"><span class="label">[978]</span></a> Matth., +XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, +XX, 20 et suiv. Comp. Talm. de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, +II, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_979_979" id="Footnote_979_979"></a><a + href="#FNanchor_979_979"><span class="label">[979]</span></a> Jean, X, +1-16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_980_980" id="Footnote_980_980"></a><a + href="#FNanchor_980_980"><span class="label">[980]</span></a> Matth., +XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, +35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_981_981" id="Footnote_981_981"></a><a + href="#FNanchor_981_981"><span class="label">[981]</span></a> <i>Totafôth</i> +ou <i>tefillîn</i>, lames de métal ou bandes de +parchemin, contenant des passages de la Loi, que les Juifs +dévots +portaient attachées au front et au bras gauche, en +exécution littérale +des passages <i>Ex.</i>, XIII, 9; <i>Deutéronome</i>, VI, 8; +XI, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_982_982" id="Footnote_982_982"></a><a + href="#FNanchor_982_982"><span class="label">[982]</span></a> <i>Zizith</i>, +bordures ou franges rouges que les Juifs +portaient au coin de leur manteau pour se distinguer des païens +(<i>Nombres</i>, XV, 38-39; <i>Deutér.</i>, XXII, 12).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_983_983" id="Footnote_983_983"></a><a + href="#FNanchor_983_983"><span class="label">[983]</span></a> Les +pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par +leur casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop +difficile et qui +décourage les simples.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_984_984" id="Footnote_984_984"></a><a + href="#FNanchor_984_984"><span class="label">[984]</span></a> Le +contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on +soin d'en marquer soigneusement la périphérie sur le sol. +Talm. de Bab., +<i>Baba Bathra</i>, 58 <i>a; Baba Metsia</i>, 45 <i>b</i>. Le +reproche que Jésus +adresse ici aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de +petits +préceptes qu'on viole sans y penser et qui ne servent +qu'à multiplier +les contraventions à la Loi.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_985_985" id="Footnote_985_985"></a><a + href="#FNanchor_985_985"><span class="label">[985]</span></a> La +purification de la vaisselle était assujettie, chez +les pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, +VII, 4).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_986_986" id="Footnote_986_986"></a><a + href="#FNanchor_986_986"><span class="label">[986]</span></a> Cette +épithète, souvent répétée (Matth., +XXIII, 16, 17, +19, 24, 26), renferme peut-être une allusion à l'habitude +qu'avaient +certains pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation +de +sainteté. Voir ci-dessus, p. 328.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_987_987" id="Footnote_987_987"></a><a + href="#FNanchor_987_987"><span class="label">[987]</span></a> Luc (XI, +37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, +que ce verset fut prononcé dans un repas, en réponse +à de vains +scrupules des pharisiens.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_988_988" id="Footnote_988_988"></a><a + href="#FNanchor_988_988"><span class="label">[988]</span></a> Les +tombeaux étant impurs, on avait coutume de les +blanchir à la chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. +<a href="#Footnote_984_984">note 984</a>, et Mischna, <i>Maasar scheni</i>, V, 1; Talm. de +Jérus., +<i>Schekalim</i>, I, 1; <i>Maasar scheni</i>, V, 1; <i>Moëd katon</i>, +I, 2; <i>Sota,</i> +IX, 1; Talm. de Bab., <i>Moëd katon</i>, 5 <i>a</i>. +Peut-être y a-t-il dans la +comparaison dont se sert Jésus une allusion aux +«pharisiens teints.» (V. +ci-dessus, <a href="#page_328">p. 328</a>.)</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_989_989" id="Footnote_989_989"></a><a + href="#FNanchor_989_989"><span class="label">[989]</span></a> On +ignore à quel livre est empruntée cette citation.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_990_990" id="Footnote_990_990"></a><a + href="#FNanchor_990_990"><span class="label">[990]</span></a> Il y a +ici une légère confusion, qui se retrouve dans le +targum dit de Jonathan (<i>Lament.,</i> II, 20), entre Zacharie, fils +de +Joïada, et Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est +du premier +qu'il s'agit (<i>II Paral.</i>, XXIV, 21). Le livre des +Paralipomènes, où +l'assassinat de Zacharie, fils de Joïada, est raconté, +ferme le canon +hébreu. Ce meurtre est le dernier dans la liste des meurtres +d'hommes +justes, dressée selon l'ordre où ils se présentent +dans la Bible. Celui +d'Abel est au contraire le premier.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_991_991" id="Footnote_991_991"></a><a + href="#FNanchor_991_991"><span class="label">[991]</span></a> Matth., +XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; +XX, 46-47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_992_992" id="Footnote_992_992"></a><a + href="#FNanchor_992_992"><span class="label">[992]</span></a> Matth., +VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 +et suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_993_993" id="Footnote_993_993"></a><a + href="#FNanchor_993_993"><span class="label">[993]</span></a> Matth., +XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_994_994" id="Footnote_994_994"></a><a + href="#FNanchor_994_994"><span class="label">[994]</span></a> Jean, +IX, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_995_995" id="Footnote_995_995"></a><a + href="#FNanchor_995_995"><span class="label">[995]</span></a> La forme +la plus authentique de ce mot paraît être dans +Marc, XIV, 38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_996_996" id="Footnote_996_996"></a><a + href="#FNanchor_996_996"><span class="label">[996]</span></a> Jean, +VIII, 39; X, 31; XI, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_997_997" id="Footnote_997_997"></a><a + href="#FNanchor_997_997"><span class="label">[997]</span></a> <i>Deutér</i>., +XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, +33; II Cor., XI, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_998_998" id="Footnote_998_998"></a><a + href="#FNanchor_998_998"><span class="label">[998]</span></a> Jean, X, +20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_999_999" id="Footnote_999_999"></a><a + href="#FNanchor_999_999"><span class="label">[999]</span></a> Jean, V, +18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1000_1000" id="Footnote_1000_1000"></a><a + href="#FNanchor_1000_1000"><span class="label">[1000]</span></a> Luc, +XI, 53-54.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a></h2> +<h2>MACHINATIONS DES ENNEMIS +DE JÉSUS.</h2> +<p>Jésus passa +l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette +saison +y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées +couvertes, +était le lieu où il se promenait habituellement<a + name="FNanchor_1001_1001" id="FNanchor_1001_1001"></a><a + href="#Footnote_1001_1001" class="fnanchor">[1001]</a>. Ce portique se +composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, +et +recouvertes d'un plafond en bois sculpté<a + name="FNanchor_1002_1002" id="FNanchor_1002_1002"></a><a + href="#Footnote_1002_1002" class="fnanchor">[1002]</a>. Il dominait la +vallée de +Cédron, qui était sans doute moins encombrée de +déblais qu'elle ne l'est +aujourd'hui. L'œil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du +ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un +abîme +s'ouvrît à pic sous le mur<a name="FNanchor_1003_1003" id="FNanchor_1003_1003"></a><a href="#Footnote_1003_1003" + class="fnanchor">[1003]</a>. L'autre côté de la +vallée possédait +déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des +monuments qu'on +y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes +en l'honneur des +anciens prophètes<a name="FNanchor_1004_1004" id="FNanchor_1004_1004"></a><a href="#Footnote_1004_1004" + class="fnanchor">[1004]</a> que Jésus montrait du doigt, quand, +assis sous +le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient +derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur +vanité<a name="FNanchor_1005_1005" id="FNanchor_1005_1005"></a><a + href="#Footnote_1005_1005" class="fnanchor">[1005]</a>.</p> +<p>A la fin du mois de décembre, il célébra +à Jérusalem la fête établie par +Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple +après les +sacrilèges d'Antiochus Épiphane<a + name="FNanchor_1006_1006" id="FNanchor_1006_1006"></a><a + href="#Footnote_1006_1006" class="fnanchor">[1006]</a>. On l'appelait +aussi la «Fête des +lumières,» parce que durant les huit journées de la +fête on tenait dans +les maisons des lampes allumées<a name="FNanchor_1007_1007" id="FNanchor_1007_1007"></a><a href="#Footnote_1007_1007" + class="fnanchor">[1007]</a>. Jésus entreprit peu après +un +voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, +c'est-à-dire dans les pays +mêmes qu'il avait visités quelques années +auparavant, lorsqu'il suivait +l'école de Jean<a name="FNanchor_1008_1008" id="FNanchor_1008_1008"></a><a href="#Footnote_1008_1008" + class="fnanchor">[1008]</a>, et où il avait lui-même +administré le baptême. Il +y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à +Jéricho. +Cette ville, soit comme tête de route très-importante, +soit à cause de +ses jardins de parfums et de ses riches cultures<a + name="FNanchor_1009_1009" id="FNanchor_1009_1009"></a><a + href="#Footnote_1009_1009" class="fnanchor">[1009]</a>, avait un poste +de douane assez considérable. Le receveur en chef, +Zachée, homme riche, +désira voir Jésus<a name="FNanchor_1010_1010" id="FNanchor_1010_1010"></a><a href="#Footnote_1010_1010" + class="fnanchor">[1010]</a>. Comme il était de petite taille, +il monta sur +un sycomore près de la route où devait passer le +cortège. Jésus fut +touché de cette naïveté d'un personnage +considérable. Il voulut +descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On +murmura +beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un +pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte +bon fils d'Abraham, et comme +pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un +saint: il donna, +dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au +double les torts +qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule +joie de +Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée<a + name="FNanchor_1011_1011" id="FNanchor_1011_1011"></a><a + href="#Footnote_1011_1011" class="fnanchor">[1011]</a> lui fit +beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de +David,» quoiqu'on +lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens +sembla un +moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient +aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, +alors bien +arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la +Syrie. Josèphe +en parle avec la même admiration que de la Galilée, et +l'appelle comme +cette dernière province un «pays divin<a + name="FNanchor_1012_1012" id="FNanchor_1012_1012"></a><a + href="#Footnote_1012_1012" class="fnanchor">[1012]</a>.»</p> +<p>Jésus, après avoir accompli cette espèce de +pèlerinage aux lieux de sa +première activité prophétique, revint à son +séjour chéri de Béthanie, où +se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des +conséquences décisives<a name="FNanchor_1013_1013" id="FNanchor_1013_1013"></a><a href="#Footnote_1013_1013" + class="fnanchor">[1013]</a>. Fatigués du mauvais accueil que le +royaume +de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus +désiraient un grand +miracle qui frappât vivement l'incrédulité +hiérosolymite. La +résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut +paraître ce qu'il y avait +de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition +essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité +des +temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives +qui sont le +fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler +aussi +que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, +Jésus n'était plus +lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la +sienne, +avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. +Désespéré, poussé +à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à +lui, et il +obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les +grandes +carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion +exigeait de +lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous +sommes, et en +présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes +d'artifices de +composition, il est impossible de décider si, dans le cas +présent, tout +est fiction ou si un fait réel arrivé à +Béthanie servit de base aux +bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour +de la +narration de Jean a quelque chose de profondément +différent des récits +de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent +les +synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste +qui ait une +connaissance précise des relations de Jésus avec la +famille de Béthanie, +et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût +venue prendre +sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc +vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces +miracles complètement légendaires et dont personne n'est +responsable. En +d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie +quelque chose +qui fut regardé comme une résurrection.</p> +<p>La renommée attribuait déjà à +Jésus deux ou trois faits de ce +genre<a name="FNanchor_1014_1014" id="FNanchor_1014_1014"></a><a + href="#Footnote_1014_1014" class="fnanchor">[1014]</a>. La famille de +Béthanie put être amenée presque sans s'en +douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y +était adoré. Il semble +que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message +des sœurs +alarmées que Jésus quitta la Pérée<a + name="FNanchor_1015_1015" id="FNanchor_1015_1015"></a><a + href="#Footnote_1015_1015" class="fnanchor">[1015]</a>. La joie de son +arrivée put +ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent +désir de fermer la +bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de +leur ami +entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà +de toutes les bornes. +Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il +entourer de +bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces +tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le +roc, où l'on +pénétrait par une ouverture carrée, que fermait +une dalle énorme. Marthe +et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer +dans +Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion +qu'éprouva Jésus près +du tombeau de son ami, qu'il croyait mort<a name="FNanchor_1016_1016" id="FNanchor_1016_1016"></a><a href="#Footnote_1016_1016" + class="fnanchor">[1016]</a>, put être prise par les +assistants pour ce trouble, ce frémissement<a + name="FNanchor_1017_1017" id="FNanchor_1017_1017"></a><a + href="#Footnote_1017_1017" class="fnanchor">[1017]</a> qui +accompagnaient les +miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût +dans +l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus +(toujours dans +l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir +encore une fois celui qu'il +avait aimé, et, la pierre ayant été +écartée, Lazare sortit avec ses +bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette +apparition dut +naturellement être regardée par tout le monde comme une +résurrection. La +foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce +qu'elle croit le vrai. Le +but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne +se fait +aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, +quand les +bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant +d'autres +le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont +été!... +Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, +Lazare et ses deux +sœurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, +comme tant d'hommes +pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont +cherché à +triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient +bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui +des +stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées +de couvent, entraînées +par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre +croyance a +des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas +plus maître que saint +Bernard, que saint François d'Assise de modérer +l'avidité de la foule +et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, +allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et +l'arracher +aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour +devenait plus exigeant, +plus difficile à soutenir.</p> +<p>Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de +Béthanie contribua +sensiblement à avancer la fin de Jésus<a + name="FNanchor_1018_1018" id="FNanchor_1018_1018"></a><a + href="#Footnote_1018_1018" class="fnanchor">[1018]</a>. Les personnes +qui en +avaient été témoins se répandirent dans la +ville, et en parlèrent +beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des +détails de mise en +scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres +miracles de Jésus +étaient des actes passagers, acceptés spontanément +par la foi, grossis +par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois +passés, on ne +revenait plus. Celui-ci était un véritable +événement, qu'on prétendait +de notoriété publique, et avec lequel on espérait +fermer la bouche aux +pharisiens<a name="FNanchor_1019_1019" id="FNanchor_1019_1019"></a><a + href="#Footnote_1019_1019" class="fnanchor">[1019]</a>. Les ennemis de +Jésus furent fort irrités de tout ce +bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare<a + name="FNanchor_1020_1020" id="FNanchor_1020_1020"></a><a + href="#Footnote_1020_1020" class="fnanchor">[1020]</a>. Ce qu'il y a +de +certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par +les chefs des +prêtres<a name="FNanchor_1021_1021" id="FNanchor_1021_1021"></a><a + href="#Footnote_1021_1021" class="fnanchor">[1021]</a>, et que dans ce +conseil la question fut nettement posée: +«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre +ensemble?» Poser la question, +c'était la résoudre, et sans être prophète, +comme le veut l'évangéliste, +le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome +sanglant: «Il est +utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»</p> +<p>«Le grand-prêtre de cette année,» pour +prendre une expression du +quatrième évangéliste, qui rend très-bien +l'état d'abaissement où se +trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph +Kaïapha, nommé par +Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis +que Jérusalem +dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre +était devenue une +fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque +chaque +année<a name="FNanchor_1022_1022" id="FNanchor_1022_1022"></a><a + href="#Footnote_1022_1022" class="fnanchor">[1022]</a>. Kaïapha, +cependant, se maintint plus longtemps que les +autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que +l'an +36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances +portent +à croire que son pouvoir n'était que nominal. A +côté et au-dessus de +lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui +paraît +avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un +pouvoir +prépondérant.</p> +<p>Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, +Hanan ou Annas<a name="FNanchor_1023_1023" id="FNanchor_1023_1023"></a><a + href="#Footnote_1023_1023" class="fnanchor">[1023]</a> fils +de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu +de cette instabilité +du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait +reçu le +souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre +ère. Il perdit +ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; +mais il resta +très-considéré. On continuait à l'appeler +«grand-prêtre,» quoiqu'il fût +hors de charge<a name="FNanchor_1024_1024" id="FNanchor_1024_1024"></a><a + href="#Footnote_1024_1024" class="fnanchor">[1024]</a>, et à le +consulter sur toutes les questions graves. +Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption +dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette +dignité<a name="FNanchor_1025_1025" id="FNanchor_1025_1025"></a><a + href="#Footnote_1025_1025" class="fnanchor">[1025]</a>, sans compter +Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce +qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le +sacerdoce y fût +devenu héréditaire<a name="FNanchor_1026_1026" id="FNanchor_1026_1026"></a><a href="#Footnote_1026_1026" + class="fnanchor">[1026]</a>. Les grandes charges du temple leur +étaient +aussi presque toutes dévolues<a name="FNanchor_1027_1027" id="FNanchor_1027_1027"></a><a href="#Footnote_1027_1027" + class="fnanchor">[1027]</a>. Une autre famille, il est vrai, +alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle +de +Boëthus<a name="FNanchor_1028_1028" id="FNanchor_1028_1028"></a><a + href="#Footnote_1028_1028" class="fnanchor">[1028]</a>. Mais les <i>Boëlhusim</i>, +qui devaient l'origine de leur +fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien +moins estimés de +la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité +le chef du parti +sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était +habitué à +associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours +mis le +premier<a name="FNanchor_1029_1029" id="FNanchor_1029_1029"></a><a + href="#Footnote_1029_1029" class="fnanchor">[1029]</a>. On comprend, +en effet, que sous ce régime de pontificat +annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des +procurateurs, un +vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se +succéder +beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé +assez de +crédit pour faire déléguer le pouvoir à des +personnes qui, selon la +famille, lui étaient subordonnées, devait être un +très-important +personnage. Comme toute l'aristocratie du temple<a + name="FNanchor_1030_1030" id="FNanchor_1030_1030"></a><a + href="#Footnote_1030_1030" class="fnanchor">[1030]</a>, il +était +sadducéen, «secte, dit Josèphe, +particulièrement dure dans les +jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents +persécuteurs<a name="FNanchor_1031_1031" id="FNanchor_1031_1031"></a><a + href="#Footnote_1031_1031" class="fnanchor">[1031]</a>. +L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider +Jacques, frère du +Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la +mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, +audacieux, +cruel<a name="FNanchor_1032_1032" id="FNanchor_1032_1032"></a><a + href="#Footnote_1032_1032" class="fnanchor">[1032]</a>; elle avait ce +genre particulier de méchanceté dédaigneuse +et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce +sur Hanan +et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes +qui +vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il +représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal +dans ce drame +terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait +dû +porter le poids des malédictions de l'humanité.</p> +<p>C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste +tient à placer le mot +décisif qui amena la sentence de mort de Jésus<a + name="FNanchor_1033_1033" id="FNanchor_1033_1033"></a><a + href="#Footnote_1033_1033" class="fnanchor">[1033]</a>. On supposait +que +le grand-prêtre possédait un certain don de +prophétie; le mot devint +ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de +sens profonds. +Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la +pensée +de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé +aux séditions +populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes +religieux, +prévoyant avec raison que, par leurs prédications +exaltées, ils +amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation +provoquée +par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent +comme conséquence +dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le +renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs +honneurs<a name="FNanchor_1034_1034" id="FNanchor_1034_1034"></a><a + href="#Footnote_1034_1034" class="fnanchor">[1034]</a>. Certes, les +causes qui devaient amener, trente-sept ans +plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que +dans le +christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem +même, et non en +Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif +allégué, en cette +circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la +vraisemblance +qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens +général, Jésus, s'il +réussissait, amenait bien réellement la ruine de la +nation juive. +Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne +politique, +Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: +«Mieux vaut la mort d'un +homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, +selon nous, +détestable. Mais ce raisonnement a été celui des +partis conservateurs +depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti +de l'ordre» (je prends +cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours +été le même. +Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les +émotions +populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par +le +meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de +l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à +toute initiative, +il court risque de froisser l'idée destinée à +triompher un jour. La mort +de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le +mouvement +qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un +mouvement; dès +lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour +l'humanité est +de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de +s'étendre. +Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle +conduite +va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût +épuisé dans une lutte +désespérée contre l'impossible. La haine +inintelligente de ses ennemis +décida du succès de son œuvre et mit le sceau à +sa divinité.</p> +<p>La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois +de février ou le +commencement de mars<a name="FNanchor_1035_1035" id="FNanchor_1035_1035"></a><a + href="#Footnote_1035_1035" class="fnanchor">[1035]</a>. Mais +Jésus échappa encore pour quelque +temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée +Ephraïn ou Ephron, +du côté de Béthel, à une petite +journée de Jérusalem<a name="FNanchor_1036_1036" id="FNanchor_1036_1036"></a><a href="#Footnote_1036_1036" + class="fnanchor">[1036]</a>. Il y vécut +quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les +ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait +à Jérusalem, étaient +donnés. La solennité de Pâque approchait, et on +pensait que Jésus, selon +sa coutume, viendrait célébrer cette fête à +Jérusalem<a name="FNanchor_1037_1037" id="FNanchor_1037_1037"></a><a + href="#Footnote_1037_1037" class="fnanchor">[1037]</a>.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1001_1001" id="Footnote_1001_1001"></a><a + href="#FNanchor_1001_1001"><span class="label">[1001]</span></a> Jean, +X, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1002_1002" id="Footnote_1002_1002"></a><a + href="#FNanchor_1002_1002"><span class="label">[1002]</span></a> Jos., +<i>B.J.</i>, V, v, 2. Comp. <i>Ant.</i>, XV, xi, 5; XX, ix, +7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1003_1003" id="Footnote_1003_1003"></a><a + href="#FNanchor_1003_1003"><span class="label">[1003]</span></a> Jos., +endroits cités.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1004_1004" id="Footnote_1004_1004"></a><a + href="#FNanchor_1004_1004"><span class="label">[1004]</span></a> Voir +ci-dessus, <a href="#page_352">p. 352</a>. Je suis porté +à supposer que +les tombeaux dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments +de ce +genre. Cf. <i>Itin. a Bardig. Hierus.</i>, p. 153 (édit. +Schott).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1005_1005" id="Footnote_1005_1005"></a><a + href="#FNanchor_1005_1005"><span class="label">[1005]</span></a> +Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1006_1006" id="Footnote_1006_1006"></a><a + href="#FNanchor_1006_1006"><span class="label">[1006]</span></a> Jean, +X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., +X, 6 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1007_1007" id="Footnote_1007_1007"></a><a + href="#FNanchor_1007_1007"><span class="label">[1007]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XII, VII, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1008_1008" id="Footnote_1008_1008"></a><a + href="#FNanchor_1008_1008"><span class="label">[1008]</span></a> Jean, +X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage +est connu des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le +fit en +venant de Galilée à Jérusalem par la +Pérée.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1009_1009" id="Footnote_1009_1009"></a><a + href="#FNanchor_1009_1009"><span class="label">[1009]</span></a> <i>Eccli.</i>, +XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, +3; Jos., <i>Ant.</i>, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1010_1010" id="Footnote_1010_1010"></a><a + href="#FNanchor_1010_1010"><span class="label">[1010]</span></a> Luc, +XIX, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1011_1011" id="Footnote_1011_1011"></a><a + href="#FNanchor_1011_1011"><span class="label">[1011]</span></a> +Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1012_1012" id="Footnote_1012_1012"></a><a + href="#FNanchor_1012_1012"><span class="label">[1012]</span></a> <i>B.J.</i>, +IV, viii, 3. Comp. <i>ibid.</i>, I, vi, 6; I, XVIII, +5, et <i>Antiq.</i>, XV, iv, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1013_1013" id="Footnote_1013_1013"></a><a + href="#FNanchor_1013_1013"><span class="label">[1013]</span></a> Jean, +XI, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1014_1014" id="Footnote_1014_1014"></a><a + href="#FNanchor_1014_1014"><span class="label">[1014]</span></a> +Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, +11 et suiv.; VIII, 41 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1015_1015" id="Footnote_1015_1015"></a><a + href="#FNanchor_1015_1015"><span class="label">[1015]</span></a> Jean, +XI, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1016_1016" id="Footnote_1016_1016"></a><a + href="#FNanchor_1016_1016"><span class="label">[1016]</span></a> Jean, +XI, 35 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1017_1017" id="Footnote_1017_1017"></a><a + href="#FNanchor_1017_1017"><span class="label">[1017]</span></a> Jean, +XI, 33, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1018_1018" id="Footnote_1018_1018"></a><a + href="#FNanchor_1018_1018"><span class="label">[1018]</span></a> Jean, +XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1019_1019" id="Footnote_1019_1019"></a><a + href="#FNanchor_1019_1019"><span class="label">[1019]</span></a> Jean, +XII, 9-10,17-18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1020_1020" id="Footnote_1020_1020"></a><a + href="#FNanchor_1020_1020"><span class="label">[1020]</span></a> Jean, +XII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1021_1021" id="Footnote_1021_1021"></a><a + href="#FNanchor_1021_1021"><span class="label">[1021]</span></a> Jean, +XI, 47 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1022_1022" id="Footnote_1022_1022"></a><a + href="#FNanchor_1022_1022"><span class="label">[1022]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, +4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1023_1023" id="Footnote_1023_1023"></a><a + href="#FNanchor_1023_1023"><span class="label">[1023]</span></a> L'<i>Ananus</i> +de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu +<i>Johanan</i> devenait en grec <i>Joannes</i> ou <i>Joannas</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1024_1024" id="Footnote_1024_1024"></a><a + href="#FNanchor_1024_1024"><span class="label">[1024]</span></a> Jean, +XVIII, 15-23; <i>Act</i>., IV, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1025_1025" id="Footnote_1025_1025"></a><a + href="#FNanchor_1025_1025"><span class="label">[1025]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1026_1026" id="Footnote_1026_1026"></a><a + href="#FNanchor_1026_1026"><span class="label">[1026]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XV, III, 1; <i>B.J.</i>, IV, V, 6 et 7; Act., +IV, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1027_1027" id="Footnote_1027_1027"></a><a + href="#FNanchor_1027_1027"><span class="label">[1027]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, IX, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1028_1028" id="Footnote_1028_1028"></a><a + href="#FNanchor_1028_1028"><span class="label">[1028]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1029_1029" id="Footnote_1029_1029"></a><a + href="#FNanchor_1029_1029"><span class="label">[1029]</span></a> Luc, +III, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1030_1030" id="Footnote_1030_1030"></a><a + href="#FNanchor_1030_1030"><span class="label">[1030]</span></a> <i>Act.</i>, +V, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1031_1031" id="Footnote_1031_1031"></a><a + href="#FNanchor_1031_1031"><span class="label">[1031]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1032_1032" id="Footnote_1032_1032"></a><a + href="#FNanchor_1032_1032"><span class="label">[1032]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, IX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1033_1033" id="Footnote_1033_1033"></a><a + href="#FNanchor_1033_1033"><span class="label">[1033]</span></a> Jean, +XI, 49-30. Cf. <i>ibid</i>., XVIII, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1034_1034" id="Footnote_1034_1034"></a><a + href="#FNanchor_1034_1034"><span class="label">[1034]</span></a> Jean, +XI, 48.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1035_1035" id="Footnote_1035_1035"></a><a + href="#FNanchor_1035_1035"><span class="label">[1035]</span></a> Jean, +XI, 53.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1036_1036" id="Footnote_1036_1036"></a><a + href="#FNanchor_1036_1036"><span class="label">[1036]</span></a> Jean, +XI, 54. Cf. <i>II Chron</i>., XIII, 19; Jos., <i>B. J</i>., +IV, IX, 9; Eusèbe et S. Jérôme, <i>De situ et nom. +loc. hebr</i>., aux mots +<span title="Ephrôn" lang="el">Εφρων</span> et <span title="Ephraim" + lang="el">Εφραιμ</span>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1037_1037" id="Footnote_1037_1037"></a><a + href="#FNanchor_1037_1037"><span class="label">[1037]</span></a> Jean, +XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute +cette partie, nous suivons le système de Jean. Les synoptiques +paraissent peu renseignés sur la période de la vie de +Jésus qui précède +la Passion.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a></h2> +<h2>DERNIÈRE SEMAINE +DE JÉSUS.</h2> +<p>Il partit, en effet, +avec ses disciples, pour revoir une dernière fois +la ville incrédule. Les espérances de son entourage +étaient de plus en +plus exaltées. Tous croyaient, en montant à +Jérusalem, que le royaume de +Dieu allait s'y manifester<a name="FNanchor_1038_1038" id="FNanchor_1038_1038"></a><a href="#Footnote_1038_1038" + class="fnanchor">[1038]</a>. L'impiété des hommes +étant à son +comble, c'était un grand signe que la consommation était +proche. La +persuasion à cet égard était telle que l'on se +disputait déjà la +préséance dans le royaume<a name="FNanchor_1039_1039" id="FNanchor_1039_1039"></a><a href="#Footnote_1039_1039" + class="fnanchor">[1039]</a>. Ce fut, dit-on, le moment que +Salomé +choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges +à droite et +à gauche du Fils de l'homme<a name="FNanchor_1040_1040" id="FNanchor_1040_1040"></a><a href="#Footnote_1040_1040" + class="fnanchor">[1040]</a>. Le maître, au contraire, +était obsédé +de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses +ennemis un +ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui +partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; +mais à peine +est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi +revient, +ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne +sur +eux, et les fait mettre tous à mort<a name="FNanchor_1041_1041" id="FNanchor_1041_1041"></a><a href="#Footnote_1041_1041" + class="fnanchor">[1041]</a>. D'autres fois, il détruisait +de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les +routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif +devançait le groupe +de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un +sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, +à diverses reprises, +il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient +écouté +à contre-cœur<a name="FNanchor_1042_1042" id="FNanchor_1042_1042"></a><a + href="#Footnote_1042_1042" class="fnanchor">[1042]</a>. Jésus +prit enfin la parole, et, ne +leur cachant +plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine<a + name="FNanchor_1043_1043" id="FNanchor_1043_1043"></a><a + href="#Footnote_1043_1043" class="fnanchor">[1043]</a>. Ce +fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples +s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe +dans les nues. Le cri +inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient +au nom du +Seigneur<a name="FNanchor_1044_1044" id="FNanchor_1044_1044"></a><a + href="#Footnote_1044_1044" class="fnanchor">[1044]</a>» +retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux. +Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route +fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le +mirage de +leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée +qu'il allait +mourir, mais que sa mort sauverait le monde<a name="FNanchor_1045_1045" id="FNanchor_1045_1045"></a><a href="#Footnote_1045_1045" + class="fnanchor">[1045]</a>. Le malentendu entre +lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.</p> +<p>L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs +jours avant la Pâque, afin +de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et +un moment ses ennemis +se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir<a + name="FNanchor_1046_1046" id="FNanchor_1046_1046"></a><a + href="#Footnote_1046_1046" class="fnanchor">[1046]</a>. Le +sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars<a + name="FNanchor_1047_1047" id="FNanchor_1047_1047"></a><a + href="#Footnote_1047_1047" class="fnanchor">[1047]</a>), il +atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans +la +maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On +lui fit un +grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux<a + name="FNanchor_1048_1048" id="FNanchor_1048_1048"></a><a + href="#Footnote_1048_1048" class="fnanchor">[1048]</a> un dîner +où se +réunirent beaucoup de personnes, attirées par le +désir de le voir, et +aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques +jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les +regards. +Marthe servait, selon sa coutume<a name="FNanchor_1049_1049" id="FNanchor_1049_1049"></a><a href="#Footnote_1049_1049" + class="fnanchor">[1049]</a>. Il semble qu'on cherchât par un +redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur +du public et à +marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on +recevait. Marie, pour +donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le +dîner, +portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de +Jésus. Elle +cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à +briser la +vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger +de +distinction<a name="FNanchor_1050_1050" id="FNanchor_1050_1050"></a><a + href="#Footnote_1050_1050" class="fnanchor">[1050]</a>. Enfin, +poussant les témoignages de son culte à des +excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya +avec ses longs +cheveux les pieds de son maître<a name="FNanchor_1051_1051" id="FNanchor_1051_1051"></a><a href="#Footnote_1051_1051" + class="fnanchor">[1051]</a>. Toute la maison fut remplie de la +bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté +de l'avare Juda +de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la +communauté, c'était là +une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de +suite combien le +parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté +à la caisse des +pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose +au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les +honneurs; car les +honneurs servaient à son but et établissaient son titre +de fils de +David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez +vivement: +«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne +m'aurez +pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité +à la femme qui, en +ce moment critique, lui donnait un gage d'amour<a + name="FNanchor_1052_1052" id="FNanchor_1052_1052"></a><a + href="#Footnote_1052_1052" class="fnanchor">[1052]</a>.</p> +<p>Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de +Béthanie à +Jérusalem<a name="FNanchor_1053_1053" id="FNanchor_1053_1053"></a><a + href="#Footnote_1053_1053" class="fnanchor">[1053]</a>. Quand, au +détour de la route, sur le sommet du mont des +Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il +pleura, dit-on, sur +elle, et lui adressa un dernier appel<a name="FNanchor_1054_1054" id="FNanchor_1054_1054"></a><a href="#Footnote_1054_1054" + class="fnanchor">[1054]</a>. Au bas de la montagne, à +quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur +oriental de la ville, qu'on appelait <i>Bethphagé</i>, sans +doute à cause des +figuiers dont elle était plantée<a + name="FNanchor_1055_1055" id="FNanchor_1055_1055"></a><a + href="#Footnote_1055_1055" class="fnanchor">[1055]</a>, il eut encore +un moment de +satisfaction humaine<a name="FNanchor_1056_1056" id="FNanchor_1056_1056"></a><a + href="#Footnote_1056_1056" class="fnanchor">[1056]</a>. Le bruit de +son arrivée s'était répandu. +Les Galiléens qui étaient venus à la fête en +conçurent beaucoup de joie +et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une +ânesse, suivie, +selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent +leurs plus beaux +habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le +firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs +vêtements +sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le +précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: +«Hosanna au fils +de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» +Quelques +personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël<a + name="FNanchor_1057_1057" id="FNanchor_1057_1057"></a><a + href="#Footnote_1057_1057" class="fnanchor">[1057]</a>. «Rabbi, +fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.—«S'ils se +taisent, les +pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans +la ville. Les +Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient +qui il était: +«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en +Galilée,» leur répondait-on. +Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes<a + name="FNanchor_1058_1058" id="FNanchor_1058_1058"></a><a + href="#Footnote_1058_1058" class="fnanchor">[1058]</a>. Un petit +événement, comme l'entrée d'un étranger +quelque peu célèbre, ou +l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple +aux +avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances +ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des +fêtes, la confusion +était extrême<a name="FNanchor_1059_1059" id="FNanchor_1059_1059"></a><a href="#Footnote_1059_1059" + class="fnanchor">[1059]</a>. Jérusalem, ces jours-là, +appartenait aux étrangers. +Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir +été la plus +vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus +à la fête, furent +piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils +s'adressèrent à ses +disciples<a name="FNanchor_1060_1060" id="FNanchor_1060_1060"></a><a + href="#Footnote_1060_1060" class="fnanchor">[1060]</a>; on ne sait pas +bien ce qui résulta de cette entrevue. +Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à +son cher village +de Béthanie<a name="FNanchor_1061_1061" id="FNanchor_1061_1061"></a><a + href="#Footnote_1061_1061" class="fnanchor">[1061]</a>. Les trois +jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il +descendit pareillement à Jérusalem; après le +coucher du soleil, il +remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc +occidental du mont +des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis<a + name="FNanchor_1062_1062" id="FNanchor_1062_1062"></a><a + href="#Footnote_1062_1062" class="fnanchor">[1062]</a>.</p> +<p>Une grande tristesse paraît, en ces dernières +journées, avoir rempli +l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous +les récits sont +d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment +d'hésitation et +de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se +serait +tout à coup écrié: «Mon âme est +troublée. O Père, sauve-moi de cette +heure<a name="FNanchor_1063_1063" id="FNanchor_1063_1063"></a><a + href="#Footnote_1063_1063" class="fnanchor">[1063]</a>.» On +croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit +entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler<a + name="FNanchor_1064_1064" id="FNanchor_1064_1064"></a><a + href="#Footnote_1064_1064" class="fnanchor">[1064]</a>. Selon une +version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin +de Gethsémani. +Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de +ses disciples +endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils +Zébédée. Alors +il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à +la mort; une +angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la +volonté divine +l'emporta<a name="FNanchor_1065_1065" id="FNanchor_1065_1065"></a><a + href="#Footnote_1065_1065" class="fnanchor">[1065]</a>. Cette +scène, par suite de l'art instinctif qui a +présidé à la rédaction des synoptiques, et +qui leur fait souvent obéir +dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou +d'effet, a été +placée à la dernière nuit de Jésus, et au +moment de son arrestation. Si +cette version était la vraie, on ne comprendrait guère +que Jean, qui +aurait été le témoin intime d'un épisode si +émouvant, n'en parlât pas +dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la +soirée du jeudi<a name="FNanchor_1066_1066" id="FNanchor_1066_1066"></a><a href="#Footnote_1066_1066" + class="fnanchor">[1066]</a>. +Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours, +le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa +cruellement sur +Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se +prit peut-être à +douter de son œuvre. La terreur, l'hésitation +s'emparèrent de lui et le +jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme +qui a sacrifié à +une grande idée son repos et les récompenses +légitimes de la vie éprouve +toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se +présente à lui pour la première fois et cherche +à lui persuader que tout +est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que +conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les +percent +comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il +les +claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se +rafraîchir; la vigne +et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles +qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son +âpre destinée, +qui lui avait interdit les joies concédées à tous +les autres? +Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, +pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de +Nazareth? On +l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent +évidemment lettre +close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et +suppléèrent par de +naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux +dans la grande +âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa +nature divine reprit +bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne +le voulut +pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice +jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se +retrouve tout entier et +sans nuage. Les subtilités du polémiste, la +crédulité du thaumaturge et +de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros +incomparable de +la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le +modèle +accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour +se fortifier et +se consoler.</p> +<p>Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, +fêtant aux portes +de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva +d'exaspérer les +pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le +mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha<a + name="FNanchor_1067_1067" id="FNanchor_1067_1067"></a><a + href="#Footnote_1067_1067" class="fnanchor">[1067]</a>. L'arrestation +immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment +d'ordre et de police +conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait +d'éviter une +esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait +cette année le +vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, +on +résolut de devancer ces jours-là. Jésus +était populaire<a name="FNanchor_1068_1068" id="FNanchor_1068_1068"></a><a href="#Footnote_1068_1068" + class="fnanchor">[1068]</a>; on +craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au +lendemain jeudi. +On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, +où il venait +tous les jours<a name="FNanchor_1069_1069" id="FNanchor_1069_1069"></a><a + href="#Footnote_1069_1069" class="fnanchor">[1069]</a>, mais +d'épier ses habitudes, pour le saisir dans +quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent +les disciples, +espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou +de leur +simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans +Juda de Kerioth. +Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit +son +maître, donna toutes les indications nécessaires, et se +chargea même +(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) +de conduire la +brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur +que la +sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la +tradition +chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. +Juda jusque-là +avait été un disciple comme un autre; il avait même +le titre d'apôtre; +il avait fait des miracles et chassé les démons. La +légende, qui ne veut +que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le +cénacle que onze +saints et un réprouvé. La réalité ne +procède point par catégories si +absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime +dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier +qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre +par la mort du chef, eût échangé les profits de son +emploi<a name="FNanchor_1070_1070" id="FNanchor_1070_1070"></a><a + href="#Footnote_1070_1070" class="fnanchor">[1070]</a> contre +une très-petite somme d'argent<a name="FNanchor_1071_1071" id="FNanchor_1071_1071"></a><a href="#Footnote_1071_1071" + class="fnanchor">[1071]</a>. Juda avait-il été +blessé dans son +amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de +Béthanie? Cela ne +suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un +incrédule depuis +le commencement<a name="FNanchor_1072_1072" id="FNanchor_1072_1072"></a><a + href="#Footnote_1072_1072" class="fnanchor">[1072]</a>, ce qui n'a +aucune vraisemblance. On aime mieux +croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension +intestine. +La haine particulière que Jean témoigne contre Juda<a + name="FNanchor_1073_1073" id="FNanchor_1073_1073"></a><a + href="#Footnote_1073_1073" class="fnanchor">[1073]</a> confirme cette +hypothèse. D'un cœur moins pur que les autres, Juda aura pris, +sans +s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un +travers +fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à +mettre les +intérêts de la caisse au-dessus de l'œuvre même +à laquelle elle était +destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le +murmure qui lui échappe +à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le +maître coûtait +trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine +économie +avait causé dans la petite société bien d'autres +froissements.</p> +<p>Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à +l'arrestation de son +maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le +charge ont +quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de +maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du +peuple +est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait +pas +résister à un entraînement momentané. Les +sociétés secrètes du parti +républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et +de +sincérité, et cependant les dénonciateurs y +étaient fort nombreux. Un +léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un +traître. Mais si la +folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la +tête au pauvre +Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le +sentiment moral, +puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit<a + name="FNanchor_1074_1074" id="FNanchor_1074_1074"></a><a + href="#Footnote_1074_1074" class="fnanchor">[1074]</a>, et, +dit-on, se donna la mort.</p> +<p>Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a +compté plus que des +siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous +sommes arrivés au +jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que +commençait +la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait +l'agneau. La fête se +continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les +pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un +caractère particulier de solennité. Les disciples +étaient déjà occupés +des préparatifs pour la fête<a name="FNanchor_1075_1075" id="FNanchor_1075_1075"></a><a href="#Footnote_1075_1075" + class="fnanchor">[1075]</a>. Quant à Jésus, on est +porté à croire +qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui +l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce +n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a +supposé plus +tard, en commettant une erreur d'un jour<a name="FNanchor_1076_1076" id="FNanchor_1076_1076"></a><a href="#Footnote_1076_1076" + class="fnanchor">[1076]</a>; mais pour l'Église +primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de +l'alliance +nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une +foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent +accumulés +sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété +chrétienne et +le point de départ des plus fécondes institutions.</p> +<p>Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le cœur de +Jésus était +rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait +débordé à ce +moment<a name="FNanchor_1077_1077" id="FNanchor_1077_1077"></a><a + href="#Footnote_1077_1077" class="fnanchor">[1077]</a>. Son âme +sereine et forte se trouvait légère sous le poids +des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un +mot pour chacun +de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet +de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui +l'assure) +était couché sur le divan, à côté de +Jésus, et sa tête reposait sur la +poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait +sur le +cœur de Jésus faillit lui échapper: «En +vérité, dit-il, je vous le dis, +un de vous me trahira<a name="FNanchor_1078_1078" id="FNanchor_1078_1078"></a><a href="#Footnote_1078_1078" + class="fnanchor">[1078]</a>.» Ce fut pour ces hommes naïfs +un moment +d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun +s'interrogea. Juda était présent; peut-être +Jésus, qui avait depuis +quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par +ce mot à +tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa +faute. +Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa +même, dit-on, +demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?»</p> +<p>Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était +à la torture. Il fit +signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître +parlait. Jean, qui +pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui +demanda le mot de +cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne +voulut prononcer aucun +nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à +qui il allait +offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et +l'offrit à +Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus +adressa à +Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne +furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui +donnait des +ordres pour la fête du lendemain, et il sortit<a + name="FNanchor_1079_1079" id="FNanchor_1079_1079"></a><a + href="#Footnote_1079_1079" class="fnanchor">[1079]</a>.</p> +<p>Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les +appréhensions +dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne +comprirent qu'à +demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort +de +Jésus, on attacha à cette soirée un sens +singulièrement solennel, et +l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave +mysticité. Ce +qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses +derniers +temps. Par une illusion inévitable, on prête aux +entretiens qu'on a eus +alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche +en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart +des +disciples ne virent plus leur maître après le souper dont +nous venons de +parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans +beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de +la fraction du +pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le +jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint +naturellement que +l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. +Partant de +l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec +précision le moment de sa +mort, les disciples devaient être amenés à supposer +qu'il réserva pour +ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, +d'ailleurs, +une des idées fondamentales des premiers chrétiens +était que la mort de +Jésus avait été un sacrifice, remplaçant +tous ceux de l'ancienne Loi, la +«Cène,» qu'on supposait s'être passée +une fois pour toutes la veille de +la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de +la +nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous<a + name="FNanchor_1080_1080" id="FNanchor_1080_1080"></a><a + href="#Footnote_1080_1080" class="fnanchor">[1080]</a>. +Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent +ainsi +l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de +ses souffrances, +la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son +avénement<a name="FNanchor_1081_1081" id="FNanchor_1081_1081"></a><a + href="#Footnote_1081_1081" class="fnanchor">[1081]</a>.</p> +<p>De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit +récit sacramentel, +que nous possédons sous quatre formes<a name="FNanchor_1082_1082" id="FNanchor_1082_1082"></a><a href="#Footnote_1082_1082" + class="fnanchor">[1082]</a> très-analogues entre elles. +Jean, si préoccupé des idées eucharistiques<a + name="FNanchor_1083_1083" id="FNanchor_1083_1083"></a><a + href="#Footnote_1083_1083" class="fnanchor">[1083]</a>, qui raconte le +dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de +circonstances et tant de discours<a name="FNanchor_1084_1084" id="FNanchor_1084_1084"></a><a href="#Footnote_1084_1084" + class="fnanchor">[1084]</a>; Jean qui, seul parmi les +narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un +témoin oculaire, ne +connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait +pas +l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la +Cène. Pour +lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est +probable +que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier +rite +obtint une importance qu'il perdit depuis<a name="FNanchor_1085_1085" id="FNanchor_1085_1085"></a><a href="#Footnote_1085_1085" + class="fnanchor">[1085]</a>. Sans doute Jésus, dans +quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à +ses disciples une +leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la +veille de sa mort, +par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la +Cène +toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.</p> +<p>Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de +déférence +mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des +dernières heures de Jésus<a name="FNanchor_1086_1086" id="FNanchor_1086_1086"></a><a href="#Footnote_1086_1086" + class="fnanchor">[1086]</a>. C'est toujours l'unité de son +Église, +constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des +symboles et des +discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce +moment sacré: «Je +vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les +uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on +connaîtra que +vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous +appelle +plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la +confidence +de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous +ai +communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je +vous ordonne, +c'est de vous aimer les uns les autres<a name="FNanchor_1087_1087" id="FNanchor_1087_1087"></a><a href="#Footnote_1087_1087" + class="fnanchor">[1087]</a>.» A ce dernier moment, +quelques rivalités, quelques luttes de préséance +se produisirent +encore<a name="FNanchor_1088_1088" id="FNanchor_1088_1088"></a><a + href="#Footnote_1088_1088" class="fnanchor">[1088]</a>. Jésus +fit remarquer que si lui, le maître, avait été au +milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte +raison +devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en +buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce +fruit de la +vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le +royaume de +mon Père<a name="FNanchor_1089_1089" id="FNanchor_1089_1089"></a><a + href="#Footnote_1089_1089" class="fnanchor">[1089]</a>.» Selon +d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin +céleste, où ils seraient assis sur des trônes +à ses côtés<a name="FNanchor_1090_1090" id="FNanchor_1090_1090"></a><a href="#Footnote_1090_1090" + class="fnanchor">[1090]</a>.</p> +<p>Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments +de Jésus +gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger +menaçait le +maître et qu'on touchait à une crise. Un moment +Jésus songea à quelques +précautions et parla d'épées. Il y en avait deux +dans la compagnie. +«C'est assez,» dit-il<a name="FNanchor_1091_1091" id="FNanchor_1091_1091"></a><a href="#Footnote_1091_1091" + class="fnanchor">[1091]</a>. Il ne donna aucune suite à cette +idée; il +vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force +armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, +plein de cœur et se +croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en +prison et à la +mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques +doutes. +Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre +lui-même, Jésus +l'assigna au chant du coq<a name="FNanchor_1092_1092" id="FNanchor_1092_1092"></a><a href="#Footnote_1092_1092" + class="fnanchor">[1092]</a>. Tous, comme Céphas, +jurèrent qu'ils ne +faibliraient pas.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1038_1038" id="Footnote_1038_1038"></a><a + href="#FNanchor_1038_1038"><span class="label">[1038]</span></a> Luc, +XIX, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1039_1039" id="Footnote_1039_1039"></a><a + href="#FNanchor_1039_1039"><span class="label">[1039]</span></a> Luc, +XXII, 24 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1040_1040" id="Footnote_1040_1040"></a><a + href="#FNanchor_1040_1040"><span class="label">[1040]</span></a> +Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1041_1041" id="Footnote_1041_1041"></a><a + href="#FNanchor_1041_1041"><span class="label">[1041]</span></a> Luc, +XIX, 12-27.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1042_1042" id="Footnote_1042_1042"></a><a + href="#FNanchor_1042_1042"><span class="label">[1042]</span></a> +Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1043_1043" id="Footnote_1043_1043"></a><a + href="#FNanchor_1043_1043"><span class="label">[1043]</span></a> +Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, +XVIII, 31 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1044_1044" id="Footnote_1044_1044"></a><a + href="#FNanchor_1044_1044"><span class="label">[1044]</span></a> +Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1045_1045" id="Footnote_1045_1045"></a><a + href="#FNanchor_1045_1045"><span class="label">[1045]</span></a> +Matth., XX, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1046_1046" id="Footnote_1046_1046"></a><a + href="#FNanchor_1046_1046"><span class="label">[1046]</span></a> Jean, +XI, 56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1047_1047" id="Footnote_1047_1047"></a><a + href="#FNanchor_1047_1047"><span class="label">[1047]</span></a> La +pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le +1er +nisan répondait à la journée du samedi, 21 mars.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1048_1048" id="Footnote_1048_1048"></a><a + href="#FNanchor_1048_1048"><span class="label">[1048]</span></a> +Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1049_1049" id="Footnote_1049_1049"></a><a + href="#FNanchor_1049_1049"><span class="label">[1049]</span></a> Il +est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui +vous est attachée par un lien d'affection ou de +domesticité aille vous +servir quand vous mangez chez autrui.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1050_1050" id="Footnote_1050_1050"></a><a + href="#FNanchor_1050_1050"><span class="label">[1050]</span></a> J'ai +vu cet usage se pratiquer encore à Sour.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1051_1051" id="Footnote_1051_1051"></a><a + href="#FNanchor_1051_1051"><span class="label">[1051]</span></a> Il +faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient +point, comme chez nous, cachés sous la table, mais +étendus à la hauteur +du corps sur le divan ou <i>triclinium</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1052_1052" id="Footnote_1052_1052"></a><a + href="#FNanchor_1052_1052"><span class="label">[1052]</span></a> +Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, +XI, 2; XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1053_1053" id="Footnote_1053_1053"></a><a + href="#FNanchor_1053_1053"><span class="label">[1053]</span></a> Jean, +XII, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1054_1054" id="Footnote_1054_1054"></a><a + href="#FNanchor_1054_1054"><span class="label">[1054]</span></a> Luc, +XIX, 41 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1055_1055" id="Footnote_1055_1055"></a><a + href="#FNanchor_1055_1055"><span class="label">[1055]</span></a> +Mischna, <i>Menachoth</i>, XI, 2; Talm. de Bab., <i>Sanhédrin</i>, +14 <i>b</i>; <i>Pesachim</i>, 63 <i>b</i>, 91 <i>a</i>; <i>Sota</i>, +45 <i>a</i>; <i>Baba metsia</i>, 85 +<i>a</i>. Il résulte de ces passages que Bethphagé +était une sorte de +<i>pomoerium</i>, qui s'étendait au pied du soubassement +oriental du temple, +et qui avait lui-même son mur de clôture. Les passages +Matth., XXI, 1, +Marc, XI, 1, Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que +Bethphagé fût +un village, comme l'ont supposé Eusèbe et S. +Jérôme.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1056_1056" id="Footnote_1056_1056"></a><a + href="#FNanchor_1056_1056"><span class="label">[1056]</span></a> +Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, +29 et suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1057_1057" id="Footnote_1057_1057"></a><a + href="#FNanchor_1057_1057"><span class="label">[1057]</span></a> Luc, +XIX, 38; Jean, XII, 13.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1058_1058" id="Footnote_1058_1058"></a><a + href="#FNanchor_1058_1058"><span class="label">[1058]</span></a> Le +chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans +Josèphe. +<i>Contre Apion</i>, I, 22), paraît exagéré. +Cicéron parle de Jérusalem comme +d'une bicoque (<i>Ad Atticum</i>, II, IX). Les anciennes enceintes, +quelque +système qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple +de +celle d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. +Robinson, <i>Bibl. Res</i>., I, 421-422 (2e édition); +Fergusson, <i>Topogr. of +Jerus</i>., p. 51; Forster, <i>Syria and Palestine</i>, p. 82.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1059_1059" id="Footnote_1059_1059"></a><a + href="#FNanchor_1059_1059"><span class="label">[1059]</span></a> Jos., +<i>B. J</i>., II, XIV, 3; VI, IX, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1060_1060" id="Footnote_1060_1060"></a><a + href="#FNanchor_1060_1060"><span class="label">[1060]</span></a> Jean, +XII, 20 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1061_1061" id="Footnote_1061_1061"></a><a + href="#FNanchor_1061_1061"><span class="label">[1061]</span></a> +Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1062_1062" id="Footnote_1062_1062"></a><a + href="#FNanchor_1062_1062"><span class="label">[1062]</span></a> +Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, +37-38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1063_1063" id="Footnote_1063_1063"></a><a + href="#FNanchor_1063_1063"><span class="label">[1063]</span></a> Jean, +XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de +Jean et sa préoccupation exclusive du rôle divin de +Jésus aient effacé +du récit les circonstances de faiblesse naturelle +racontées par les +synoptiques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1064_1064" id="Footnote_1064_1064"></a><a + href="#FNanchor_1064_1064"><span class="label">[1064]</span></a> Luc, +XXII, 43; Jean, XII, 28-29.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1065_1065" id="Footnote_1065_1065"></a><a + href="#FNanchor_1065_1065"><span class="label">[1065]</span></a> +Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, +XXII, 39 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1066_1066" id="Footnote_1066_1066"></a><a + href="#FNanchor_1066_1066"><span class="label">[1066]</span></a> Cela +se comprendrait d'autant moins que Jean met une +sorte d'affectation à relever les circonstances qui lui sont +personnelles ou dont il a été le seul témoin +(XIII, 23 et suiv.; XVIII, +15 et suiv.; XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1067_1067" id="Footnote_1067_1067"></a><a + href="#FNanchor_1067_1067"><span class="label">[1067]</span></a> +Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1068_1068" id="Footnote_1068_1068"></a><a + href="#FNanchor_1068_1068"><span class="label">[1068]</span></a> +Matth., XXI, 46.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1069_1069" id="Footnote_1069_1069"></a><a + href="#FNanchor_1069_1069"><span class="label">[1069]</span></a> +Matth., XXVI, 55.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1070_1070" id="Footnote_1070_1070"></a><a + href="#FNanchor_1070_1070"><span class="label">[1070]</span></a> Jean, +XII, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1071_1071" id="Footnote_1071_1071"></a><a + href="#FNanchor_1071_1071"><span class="label">[1071]</span></a> Jean +ne parle même pas d'un salaire en argent.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1072_1072" id="Footnote_1072_1072"></a><a + href="#FNanchor_1072_1072"><span class="label">[1072]</span></a> Jean, +VI, 65; XII, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1073_1073" id="Footnote_1073_1073"></a><a + href="#FNanchor_1073_1073"><span class="label">[1073]</span></a> Jean, +VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1074_1074" id="Footnote_1074_1074"></a><a + href="#FNanchor_1074_1074"><span class="label">[1074]</span></a> +Matth., XXVII, 3 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1075_1075" id="Footnote_1075_1075"></a><a + href="#FNanchor_1075_1075"><span class="label">[1075]</span></a> +Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; +Jean, XIII, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1076_1076" id="Footnote_1076_1076"></a><a + href="#FNanchor_1076_1076"><span class="label">[1076]</span></a> C'est +le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et +suiv.; Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, +dont le récit a pour cette partie une autorité +prépondérante, suppose +formellement que Jésus mourut le jour même où l'on +mangeait l'agneau +(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir +Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., <i>Sanhédrin</i>, +43 <i>a</i>, 67 +<i>a</i>).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1077_1077" id="Footnote_1077_1077"></a><a + href="#FNanchor_1077_1077"><span class="label">[1077]</span></a> Jean, +XIII, 1 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1078_1078" id="Footnote_1078_1078"></a><a + href="#FNanchor_1078_1078"><span class="label">[1078]</span></a> +Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, +XX, 24 et suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1079_1079" id="Footnote_1079_1079"></a><a + href="#FNanchor_1079_1079"><span class="label">[1079]</span></a> Jean, +XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances +du récit des synoptiques.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1080_1080" id="Footnote_1080_1080"></a><a + href="#FNanchor_1080_1080"><span class="label">[1080]</span></a> Luc, +XXII., 20.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1081_1081" id="Footnote_1081_1081"></a><a + href="#FNanchor_1081_1081"><span class="label">[1081]</span></a> I +Cor., XI, 26.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1082_1082" id="Footnote_1082_1082"></a><a + href="#FNanchor_1082_1082"><span class="label">[1082]</span></a> +Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; +I Cor., XI, 23-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1083_1083" id="Footnote_1083_1083"></a><a + href="#FNanchor_1083_1083"><span class="label">[1083]</span></a> Ch. +VI.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1084_1084" id="Footnote_1084_1084"></a><a + href="#FNanchor_1084_1084"><span class="label">[1084]</span></a> Ch. +XIII-XVII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1085_1085" id="Footnote_1085_1085"></a><a + href="#FNanchor_1085_1085"><span class="label">[1085]</span></a> Jean, +XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, +XXII, 26 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1086_1086" id="Footnote_1086_1086"></a><a + href="#FNanchor_1086_1086"><span class="label">[1086]</span></a> Jean, +XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la +suite du récit de la Cène ne peuvent être pris pour +historiques. Ils +sont pleins de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des +discours de Jésus, et qui, au contraire, rentrent +très-bien dans le +langage habituel de Jean. Ainsi l'expression «petits +enfants» au vocatif +(Jean, XIII, 33) est très-fréquente dans la +première épître de Jean. +Elle ne paraît pas avoir été familière +à Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1087_1087" id="Footnote_1087_1087"></a><a + href="#FNanchor_1087_1087"><span class="label">[1087]</span></a> Jean, +XIII, 33-35; XV, 12-17.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1088_1088" id="Footnote_1088_1088"></a><a + href="#FNanchor_1088_1088"><span class="label">[1088]</span></a> Luc, +XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1089_1089" id="Footnote_1089_1089"></a><a + href="#FNanchor_1089_1089"><span class="label">[1089]</span></a> +Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1090_1090" id="Footnote_1090_1090"></a><a + href="#FNanchor_1090_1090"><span class="label">[1090]</span></a> Luc, +XXII, 29-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1091_1091" id="Footnote_1091_1091"></a><a + href="#FNanchor_1091_1091"><span class="label">[1091]</span></a> Luc, +XXII, 36-38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1092_1092" id="Footnote_1092_1092"></a><a + href="#FNanchor_1092_1092"><span class="label">[1092]</span></a> +Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, +XXII, 33 et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a></h2> +<h2>ARRESTATION ET +PROCÈS DE JÉSUS.</h2> +<p>La nuit était +complètement tombée<a name="FNanchor_1093_1093" id="FNanchor_1093_1093"></a><a href="#Footnote_1093_1093" + class="fnanchor">[1093]</a> quand on sortit de la +salle<a name="FNanchor_1094_1094" id="FNanchor_1094_1094"></a><a + href="#Footnote_1094_1094" class="fnanchor">[1094]</a>. Jésus, +selon son habitude, passa le val du Cédron, et se +rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de +Gethsémani, au pied +du mont des Oliviers<a name="FNanchor_1095_1095" id="FNanchor_1095_1095"></a><a + href="#Footnote_1095_1095" class="fnanchor">[1095]</a>. Il s'y assit. +Dominant ses amis de son +immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient +à côté de lui, +quand tout à coup une troupe armée se présenta +à la lueur des torches. +C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, +sorte de brigade de +police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient +soutenus par un +détachement de soldats romains avec leurs épées; +le mandat d'arrestation +émanait du grand-prêtre et du sanhédrin<a + name="FNanchor_1096_1096" id="FNanchor_1096_1096"></a><a + href="#Footnote_1096_1096" class="fnanchor">[1096]</a>. Judas, +connaissant les +habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui +où on pouvait +le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime +tradition +des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade<a + name="FNanchor_1097_1097" id="FNanchor_1097_1097"></a><a + href="#Footnote_1097_1097" class="fnanchor">[1097]</a>, et même, +selon quelques-uns<a name="FNanchor_1098_1098" id="FNanchor_1098_1098"></a><a + href="#Footnote_1098_1098" class="fnanchor">[1098]</a>, il aurait +poussé l'odieux jusqu'à prendre pour +signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette +circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de +résistance +de la part des disciples<a name="FNanchor_1099_1099" id="FNanchor_1099_1099"></a><a href="#Footnote_1099_1099" + class="fnanchor">[1099]</a>. Un d'eux (Pierre, selon des +témoins +oculaires<a name="FNanchor_1100_1100" id="FNanchor_1100_1100"></a><a + href="#Footnote_1100_1100" class="fnanchor">[1100]</a>) tira +l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du +grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce +premier mouvement. Il se livra +lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, +surtout +contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples +prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne +quittèrent +pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, +couvert +d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le +jeune homme s'enfuit, +en laissant sa tunique entre les mains des agents<a + name="FNanchor_1101_1101" id="FNanchor_1101_1101"></a><a + href="#Footnote_1101_1101" class="fnanchor">[1101]</a>.</p> +<p>La marche que les prêtres avaient résolu de suivre +contre Jésus était +très-conforme au droit établi. La procédure contre +le «séducteur» +(<i>mésith</i>), qui cherche à porter atteinte à +la pureté de la religion, +est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la +naïve impudence +fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en +partie essentielle +de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de +«séduction,» +on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une +cloison; on +s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre +contiguë, où il +puisse être entendu des deux témoins sans que +lui-même les aperçoive. On +allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien +constaté que +les témoins «le voient<a name="FNanchor_1102_1102" id="FNanchor_1102_1102"></a><a href="#Footnote_1102_1102" + class="fnanchor">[1102]</a>.» Alors on lui fait +répéter son blasphème. +On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les +témoins qui l'ont entendu +l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce +fut de +la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut +condamné sur la foi +de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de +«séduction» est, du +reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins<a + name="FNanchor_1103_1103" id="FNanchor_1103_1103"></a><a + href="#Footnote_1103_1103" class="fnanchor">[1103]</a>.</p> +<p>Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le +crime reproché +à leur maître était la «séduction<a + name="FNanchor_1104_1104" id="FNanchor_1104_1104"></a><a + href="#Footnote_1104_1104" class="fnanchor">[1104]</a>,» et, +à part quelques minuties, +fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles +répond trait +pour trait à la procédure décrite par le Talmud. +Le plan des ennemis de +Jésus était de le convaincre, par enquête +testimoniale et par ses +propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion +mosaïque, +de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la +condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous +l'avons déjà +vu, résidait tout entière de fait entre les mains de +Hanan. L'ordre +d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant +personnage que l'on mena d'abord Jésus<a + name="FNanchor_1105_1105" id="FNanchor_1105_1105"></a><a + href="#Footnote_1105_1105" class="fnanchor">[1105]</a>. Hanan +l'interrogea sur sa +doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste +fierté d'entrer +dans de longues explications. Il s'en référa à son +enseignement, qui +avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de +doctrine secrète; il +engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient +écouté. Cette +réponse était parfaitement naturelle; mais le respect +exagéré dont le +vieux pontife était entouré la fit paraître +audacieuse; un des +assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.</p> +<p>Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la +demeure de Hanan. +Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans +difficulté; mais +Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut +obligé de prier la portière de +le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans +l'antichambre +et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se +chauffaient. +Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le +malheureux, +trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les +valets, +dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à +Gethsémani, nia par +trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec +Jésus. Il +pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas +que cette +lâcheté dissimulée renfermait une grande +indélicatesse. Mais sa bonne +nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de +commettre. Une +circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que +Jésus lui +avait dit. Touché au cœur, il sortit et se mit à pleurer +amèrement<a name="FNanchor_1106_1106" id="FNanchor_1106_1106"></a><a + href="#Footnote_1106_1106" class="fnanchor">[1106]</a>.</p> +<p>Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui +allait +s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de +Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui +portait le titre +officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait +naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était +rassemblé chez +lui<a name="FNanchor_1107_1107" id="FNanchor_1107_1107"></a><a + href="#Footnote_1107_1107" class="fnanchor">[1107]</a>. +L'enquête commença; plusieurs témoins, +préparés d'avance +selon le procédé inquisitorial exposé dans le +Talmud, comparurent devant +le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement +prononcé: «Je +détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois +jours,» fut +cité par deux témoins. Blasphémer le temple de +Dieu était, d'après la +loi juive, blasphémer Dieu lui-même<a + name="FNanchor_1108_1108" id="FNanchor_1108_1108"></a><a + href="#Footnote_1108_1108" class="fnanchor">[1108]</a>. Jésus +garda le silence et +refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un +récit, +le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il +était le Messie; +Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant +l'assemblée la +prochaine venue de son règne céleste<a + name="FNanchor_1109_1109" id="FNanchor_1109_1109"></a><a + href="#Footnote_1109_1109" class="fnanchor">[1109]</a>. Le courage de +Jésus, décidé +à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme +chez +Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à +ce dernier moment, sa +règle de conduite. La sentence était +arrêtée; on ne cherchait que des +prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une +défense inutile. Au +point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment +un +blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces +crimes étaient +punis de mort par la loi<a name="FNanchor_1110_1110" id="FNanchor_1110_1110"></a><a href="#Footnote_1110_1110" + class="fnanchor">[1110]</a>. D'une seule voix, l'assemblée le +déclara +coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient +secrètement vers lui étaient absents ou ne +votèrent pas<a name="FNanchor_1111_1111" id="FNanchor_1111_1111"></a><a + href="#Footnote_1111_1111" class="fnanchor">[1111]</a>. La +frivolité ordinaire aux aristocraties depuis longtemps +établies ne +permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les +conséquences de la +sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors +sacrifiée bien +légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne +songèrent pas que +leurs fils rendraient compte à une postérité +irritée de l'arrêt prononcé +avec un si insouciant dédain.</p> +<p>Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter +une sentence de +mort<a name="FNanchor_1112_1112" id="FNanchor_1112_1112"></a><a + href="#Footnote_1112_1112" class="fnanchor">[1112]</a>. Mais, dans la +confusion de pouvoirs qui régnait alors en +Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce +moment un condamné. Il demeura +le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une +valetaille +infime, qui ne lui épargna aucun affront<a + name="FNanchor_1113_1113" id="FNanchor_1113_1113"></a><a + href="#Footnote_1113_1113" class="fnanchor">[1113]</a>.</p> +<p>Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se +trouvèrent de nouveau +réunis<a name="FNanchor_1114_1114" id="FNanchor_1114_1114"></a><a + href="#Footnote_1114_1114" class="fnanchor">[1114]</a>. Il s'agissait +de faire ratifier par Pilate la condamnation +prononcée par le sanhédrin, et frappée +d'insuffisance depuis +l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi +comme le +légat impérial du droit de vie et de mort. Mais +Jésus n'était pas +citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que +l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il +arrive toutes les +fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile +et la loi +religieuse se confondent, les Romains étaient amenés +à prêter à la loi +juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas +aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons +consigné dans le Talmud, de même que les Arabes +d'Algérie sont encore +régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les +Romains +sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités +portées pour des délits +religieux. La situation était à peu près celle des +villes saintes de +l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait +l'état +de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par +une +nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on +en peut douter) que +si un Romain franchissait les stèles qui portaient des +inscriptions +défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes +le livraient aux +Juifs pour le mettre à mort<a name="FNanchor_1115_1115" id="FNanchor_1115_1115"></a><a href="#Footnote_1115_1115" + class="fnanchor">[1115]</a>.</p> +<p>Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et +l'amenèrent au prétoire, +qui était l'ancien palais d'Hérode<a + name="FNanchor_1116_1116" id="FNanchor_1116_1116"></a><a + href="#Footnote_1116_1116" class="fnanchor">[1116]</a>, joignant la +tour +Antonia<a name="FNanchor_1117_1117" id="FNanchor_1117_1117"></a><a + href="#Footnote_1117_1117" class="fnanchor">[1117]</a>. On +était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau +pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient +souillés +en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin +sacré. Ils +restèrent dehors<a name="FNanchor_1118_1118" id="FNanchor_1118_1118"></a><a href="#Footnote_1118_1118" + class="fnanchor">[1118]</a>. Pilate, averti de leur présence, +monta au +<i>bima</i><a name="FNanchor_1119_1119" id="FNanchor_1119_1119"></a><a + href="#Footnote_1119_1119" class="fnanchor">[1119]</a> ou tribunal +situé en plein air<a name="FNanchor_1120_1120" id="FNanchor_1120_1120"></a><a href="#Footnote_1120_1120" + class="fnanchor">[1120]</a>, à l'endroit qu'on +nommait <i>Gabbatha</i> ou en grec <i>Lithostrotos</i>, à +cause du carrelage qui +revêtait le sol.</p> +<p>A peine informé de l'accusation, il témoigna sa +mauvaise humeur d'être +mêlé à cette affaire<a name="FNanchor_1121_1121" id="FNanchor_1121_1121"></a><a href="#Footnote_1121_1121" + class="fnanchor">[1121]</a> Puis il s'enferma dans le prétoire +avec +Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails +précis nous échappent, +aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la +couleur +paraît avoir été bien devinée par Jean. Son +récit, en effet, est en +parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation +réciproque des deux interlocuteurs.</p> +<p>Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à +cause du <i>pilum</i> ou +javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut +décoré<a name="FNanchor_1122_1122" id="FNanchor_1122_1122"></a><a + href="#Footnote_1122_1122" class="fnanchor">[1122]</a>, +n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante. +Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne +voyait dans tous +ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations +intempérantes +et de cerveaux égarés. En général, il +n'aimait pas les Juifs. Mais les +Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, +méprisant, +emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables<a + name="FNanchor_1123_1123" id="FNanchor_1123_1123"></a><a + href="#Footnote_1123_1123" class="fnanchor">[1123]</a>. Centre d'une +grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville +très-séditieuse et pour un étranger un +insupportable séjour. Les exaltés +prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un +dessein arrêté +d'abolir la loi juive<a name="FNanchor_1124_1124" id="FNanchor_1124_1124"></a><a href="#Footnote_1124_1124" + class="fnanchor">[1124]</a>. Leur fanatisme étroit, leurs +haines +religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de +gouvernement +civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. +Tous les +actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon +administrateur<a name="FNanchor_1125_1125" id="FNanchor_1125_1125"></a><a + href="#Footnote_1125_1125" class="fnanchor">[1125]</a>. Dans les +premiers temps de l'exercice de sa +charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés +qu'il avait +tranchées d'une manière très-brutale, mais +où il semble que, pour le +fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître +des +gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un +préfet libéral jugeait +autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route +ou pour +l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets +pour le bien du +pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait +rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi +enserrait la +vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et +à toute +amélioration. Les constructions romaines, même les plus +utiles, étaient +de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie<a + name="FNanchor_1126_1126" id="FNanchor_1126_1126"></a><a + href="#Footnote_1126_1126" class="fnanchor">[1126]</a>. Deux +écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer +à sa +résidence, laquelle était voisine de l'enceinte +sacrée, provoquèrent un +orage encore plus violent<a name="FNanchor_1127_1127" id="FNanchor_1127_1127"></a><a href="#Footnote_1127_1127" + class="fnanchor">[1127]</a>. Pilate tint d'abord peu de compte de +ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des +répressions +sanglantes<a name="FNanchor_1128_1128" id="FNanchor_1128_1128"></a><a + href="#Footnote_1128_1128" class="fnanchor">[1128]</a>, qui plus tard +finirent par amener sa +destitution<a name="FNanchor_1129_1129" id="FNanchor_1129_1129"></a><a + href="#Footnote_1129_1129" class="fnanchor">[1129]</a>. +L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort +prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait +de +ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs +odieuses. Le +procurateur se voyait avec un suprême déplaisir +amené à jouer en cette +nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il +haïssait<a name="FNanchor_1130_1130" id="FNanchor_1130_1130"></a><a + href="#Footnote_1130_1130" class="fnanchor">[1130]</a>. +Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque +violence +des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire +peser sur +eux la responsabilité, presque à les en accuser. +Suprême injustice; car +le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!</p> +<p>Pilate eût donc désiré sauver Jésus. +Peut-être l'attitude digne et +calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une +tradition<a name="FNanchor_1131_1131" id="FNanchor_1131_1131"></a><a + href="#Footnote_1131_1131" class="fnanchor">[1131]</a>, Jésus +aurait trouvé un appui dans la propre femme du +procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de +quelque +fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. +Peut-être le +revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait +être +versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, +c'est que +Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur +l'interrogea +avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le +renvoyer absous.</p> +<p>Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne +s'était jamais donné, mais que +ses ennemis présentaient comme le résumé de son +rôle et de ses +prétentions, était naturellement celui par lequel on +pouvait exciter les +ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, +comme séditieux et +comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. +Rien n'était +plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain +pour le +pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont +pas +coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui +toutes les +conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de +Juda le +Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le +tribut à +César<a name="FNanchor_1132_1132" id="FNanchor_1132_1132"></a><a + href="#Footnote_1132_1132" class="fnanchor">[1132]</a>. Pilate lui +demanda s'il était réellement le roi des +Juifs<a name="FNanchor_1133_1133" id="FNanchor_1133_1133"></a><a + href="#Footnote_1133_1133" class="fnanchor">[1133]</a>. Jésus +ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande +équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort +devait +constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, +c'est-à-dire ne +distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche +armée de son +glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne +rassura +jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en +croire +Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en +même temps cette +profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis +il aurait +expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout +entière dans la +possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne +comprit rien à cet +idéalisme supérieur<a name="FNanchor_1134_1134" id="FNanchor_1134_1134"></a><a href="#Footnote_1134_1134" + class="fnanchor">[1134]</a>. Jésus lui fit sans doute l'effet +d'un rêveur +inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et +philosophique +chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le +dévouement à +la vérité comme une chimère. Ces débats les +ennuyaient et leur +paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain +dangereux pour +l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils +n'avaient +aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur +mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des +supplices +pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait +encore +la même conduite avec les Juifs<a name="FNanchor_1135_1135" id="FNanchor_1135_1135"></a><a href="#Footnote_1135_1135" + class="fnanchor">[1135]</a>. Jusqu'à la ruine de +Jérusalem, la +règle administrative des Romains fut de rester +complètement indifférents +dans ces querelles de sectaires entre eux<a name="FNanchor_1136_1136" id="FNanchor_1136_1136"></a><a href="#Footnote_1136_1136" + class="fnanchor">[1136]</a>.</p> +<p>Un expédient se présenta à l'esprit du +gouverneur pour concilier ses +propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait +déjà tant de fois ressenti la pression. Il était +d'usage à propos de la +fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. +Pilate, sachant que +Jésus n'avait été arrêté que par +suite de la jalousie des prêtres<a name="FNanchor_1137_1137" id="FNanchor_1137_1137"></a><a href="#Footnote_1137_1137" + class="fnanchor">[1137]</a>, +essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut +de nouveau sur +le <i>bima</i>, et proposa à la foule de relâcher +«le roi des Juifs.» La +proposition faite en ces termes avait un certain caractère de +largeur en +même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. +Ils agirent +promptement<a name="FNanchor_1138_1138" id="FNanchor_1138_1138"></a><a + href="#Footnote_1138_1138" class="fnanchor">[1138]</a>, et pour +combattre la proposition de Pilate, ils +suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui +jouissait dans +Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier +hasard, il +s'appelait aussi Jésus<a name="FNanchor_1139_1139" id="FNanchor_1139_1139"></a><a href="#Footnote_1139_1139" + class="fnanchor">[1139]</a> et portait le surnom de Bar-Abba ou +Bar-Rabban<a name="FNanchor_1140_1140" id="FNanchor_1140_1140"></a><a + href="#Footnote_1140_1140" class="fnanchor">[1140]</a>. C'était +un personnage fort connu<a name="FNanchor_1141_1141" id="FNanchor_1141_1141"></a><a href="#Footnote_1141_1141" + class="fnanchor">[1141]</a>; il avait été +arrêté à la suite d'une émeute +accompagnée de meurtre<a name="FNanchor_1142_1142" id="FNanchor_1142_1142"></a><a href="#Footnote_1142_1142" + class="fnanchor">[1142]</a>. Une clameur +générale s'éleva: «Non celui-là; mais +Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut +obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.</p> +<p>Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un +accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» +ne le compromît. Le +fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter +avec lui. +Pilate se crut obligé de faire quelque concession; mais +hésitant encore à +répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il +détestait, il voulut +tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux +que +l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter<a + name="FNanchor_1143_1143" id="FNanchor_1143_1143"></a><a + href="#Footnote_1143_1143" class="fnanchor">[1143]</a>. La +flagellation était le +préliminaire ordinaire du supplice de la croix<a + name="FNanchor_1144_1144" id="FNanchor_1144_1144"></a><a + href="#Footnote_1144_1144" class="fnanchor">[1144]</a>. +Peut-être Pilate +voulut-il laisser croire que cette condamnation était +déjà prononcée, +tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors +eut lieu, selon +tous les récits, une scène révoltante. Des soldats +lui mirent sur le dos +une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de +branches +épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi +affublé sur la +tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, +le +souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: +«Salut, roi +des Juifs<a name="FNanchor_1145_1145" id="FNanchor_1145_1145"></a><a + href="#Footnote_1145_1145" class="fnanchor">[1145]</a>.» +D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa +tête avec le roseau. On comprend difficilement que la +gravité romaine se +soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que +Pilate, en qualité +de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes +auxiliaires<a name="FNanchor_1146_1146" id="FNanchor_1146_1146"></a><a + href="#Footnote_1146_1146" class="fnanchor">[1146]</a>. Des citoyens +romains, comme étaient les légionnaires, +ne fussent pas descendus à de telles indignités.</p> +<p>Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité +à +couvert? Espérait-il détourner le coup qui +menaçait Jésus en accordant +quelque chose à la haine des Juifs<a name="FNanchor_1147_1147" id="FNanchor_1147_1147"></a><a href="#Footnote_1147_1147" + class="fnanchor">[1147]</a>, et en substituant au +dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait +résulter que +l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa +pensée, elle +n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une +véritable +sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il +soit crucifié!» +retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant +un ton de plus en +plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le +séducteur n'était puni +de mort<a name="FNanchor_1148_1148" id="FNanchor_1148_1148"></a><a + href="#Footnote_1148_1148" class="fnanchor">[1148]</a>. Pilate vit +clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait +réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore +de gagner du +temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays +était Jésus, +cherchant un prétexte pour décliner sa propre +compétence<a name="FNanchor_1149_1149" id="FNanchor_1149_1149"></a><a + href="#Footnote_1149_1149" class="fnanchor">[1149]</a>. Selon +une tradition, il aurait même renvoyé Jésus +à Antipas, qui, dit-on, +était alors à Jérusalem<a name="FNanchor_1150_1150" id="FNanchor_1150_1150"></a><a href="#Footnote_1150_1150" + class="fnanchor">[1150]</a>. Jésus se prêta peu à +ces efforts +bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence +digne +et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de +plus en +plus menaçants. On dénonçait déjà le +peu de zèle du fonctionnaire qui +protégeait un ennemi de César. Les plus grands +adversaires de la +domination romaine se trouvèrent transformés en sujets +loyaux de Tibère, +pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le +procurateur trop +tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que +l'empereur; +quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le +gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.<a + name="FNanchor_1151_1151" id="FNanchor_1151_1151"></a><a + href="#Footnote_1151_1151" class="fnanchor">[1151]</a>» +Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses +ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir +soutenu un +rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des +écussons votifs<a name="FNanchor_1152_1152" id="FNanchor_1152_1152"></a><a href="#Footnote_1152_1152" + class="fnanchor">[1152]</a>, les +Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il +craignit pour +sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets +de +l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la +responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des +chrétiens, +l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que +son sang retombe sur +nous et sur nos enfants<a name="FNanchor_1153_1153" id="FNanchor_1153_1153"></a><a href="#Footnote_1153_1153" + class="fnanchor">[1153]</a>!»</p> +<p>Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut +douter. Mais ils +sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu +l'attitude que +les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait +guère faire que ce +qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par +l'intolérance +religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne +qui, +pour complaire à un clergé fanatique, livrait au +bûcher des centaines de +ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il +représentait un +pouvoir plus complet que n'était encore à +Jérusalem celui des Romains. +Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, +à la +sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le +gouvernement qui à cet égard est sans péché +jette à Pilate la première +pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel +s'abrite la cruauté +cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire +qu'il a +horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.</p> +<p>Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent +Jésus. Ce fut le +vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées +modernes, il +n'y a nulle transmission de démérite moral du père +au fils; chacun ne +doit compte à la justice humaine et à la justice divine +que de ce qu'il +a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore +aujourd'hui pour +le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être +eût-il été +Simon le Cyrénéen; peut-être au moins +n'eût-il pas été avec ceux qui +crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur +responsabilité comme +les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la +mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce +sens qu'elle eut pour +cause première une loi qui était l'âme même +de la nation. La loi +mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais +acceptée, prononçait +la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte +établi. +Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait +à le détruire. +Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: +«Nous +avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait +Fils +de Dieu<a name="FNanchor_1154_1154" id="FNanchor_1154_1154"></a><a + href="#Footnote_1154_1154" class="fnanchor">[1154]</a>.» La loi +était détestable; mais c'était la loi de la +férocité antique, et le héros qui s'offrait pour +l'abroger devait avant +tout la subir.</p> +<p>Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang +qu'il va +verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on +infligera +des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. +Aujourd'hui +encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des +pénalités sont +prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est +pas responsable de ces +égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à +l'imagination égarée +le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair +brûlée. Le +christianisme a été intolérant; mais +l'intolérance n'est pas un fait +essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le +judaïsme +dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en +religion, et posa +le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles +à +l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de +pierres, lapidé par +tout le monde, sans jugement<a name="FNanchor_1155_1155" id="FNanchor_1155_1155"></a><a href="#Footnote_1155_1155" + class="fnanchor">[1155]</a>. Certes, le monde païen eut aussi ses +violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment +fût-il +devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été +dans le monde le +premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné +l'exemple +d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre +les +Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le +régime qui tua +son fondateur, combien il eût été plus +conséquent, combien il eût mieux +mérité du genre humain!</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1093_1093" id="Footnote_1093_1093"></a><a + href="#FNanchor_1093_1093"><span class="label">[1093]</span></a> Jean, +XIII, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1094_1094" id="Footnote_1094_1094"></a><a + href="#FNanchor_1094_1094"><span class="label">[1094]</span></a> La +circonstance d'un chant religieux, rapportée par +Matth., XXVI, 30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont +ces deux +évangélistes que le dernier repas de Jésus fut le +festin pascal. Avant +et après le festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de +Bab., +<i>Pesachim</i>, cap. IX, hal. 3 et fol. 118 <i>a</i>, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1095_1095" id="Footnote_1095_1095"></a><a + href="#FNanchor_1095_1095"><span class="label">[1095]</span></a> +Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, +XVIII, 1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1096_1096" id="Footnote_1096_1096"></a><a + href="#FNanchor_1096_1096"><span class="label">[1096]</span></a> +Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1097_1097" id="Footnote_1097_1097"></a><a + href="#FNanchor_1097_1097"><span class="label">[1097]</span></a> +Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, +XVIII, 3; <i>Act.</i>, I, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1098_1098" id="Footnote_1098_1098"></a><a + href="#FNanchor_1098_1098"><span class="label">[1098]</span></a> C'est +la tradition des synoptiques. Dans le récit de +Jean, Jésus se nomme lui-même.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1099_1099" id="Footnote_1099_1099"></a><a + href="#FNanchor_1099_1099"><span class="label">[1099]</span></a> Les +deux traditions sont d'accord sur ce point.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1100_1100" id="Footnote_1100_1100"></a><a + href="#FNanchor_1100_1100"><span class="label">[1100]</span></a> Jean, +XVIII, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1101_1101" id="Footnote_1101_1101"></a><a + href="#FNanchor_1101_1101"><span class="label">[1101]</span></a> Marc, +XIV, 51-52.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1102_1102" id="Footnote_1102_1102"></a><a + href="#FNanchor_1102_1102"><span class="label">[1102]</span></a> En +matière criminelle, on n'admettait que des témoins +oculaires. Mischna, <i>Sanhédrin</i> IV, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1103_1103" id="Footnote_1103_1103"></a><a + href="#FNanchor_1103_1103"><span class="label">[1103]</span></a> Talm. +de Jérus., <i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; Talm. de Bab., +même traité, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>. Cf. <i>Schabbath</i>, +104 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1104_1104" id="Footnote_1104_1104"></a><a + href="#FNanchor_1104_1104"><span class="label">[1104]</span></a> +Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1105_1105" id="Footnote_1105_1105"></a><a + href="#FNanchor_1105_1105"><span class="label">[1105]</span></a> Jean, +XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne +trouve que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique +du quatrième évangile.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1106_1106" id="Footnote_1106_1106"></a><a + href="#FNanchor_1106_1106"><span class="label">[1106]</span></a> +Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, +XXII, 54 et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1107_1107" id="Footnote_1107_1107"></a><a + href="#FNanchor_1107_1107"><span class="label">[1107]</span></a> +Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1108_1108" id="Footnote_1108_1108"></a><a + href="#FNanchor_1108_1108"><span class="label">[1108]</span></a> +Matth., XXIII, 16 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1109_1109" id="Footnote_1109_1109"></a><a + href="#FNanchor_1109_1109"><span class="label">[1109]</span></a> +Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne +sait rien de cette scène.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1110_1110" id="Footnote_1110_1110"></a><a + href="#FNanchor_1110_1110"><span class="label">[1110]</span></a> <i>Lévit.</i>, +XXIV, 14 et suiv.; <i>Deutér.</i>, XIII, 1 et +suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1111_1111" id="Footnote_1111_1111"></a><a + href="#FNanchor_1111_1111"><span class="label">[1111]</span></a> Luc, +XXIII, 50-51.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1112_1112" id="Footnote_1112_1112"></a><a + href="#FNanchor_1112_1112"><span class="label">[1112]</span></a> Jean, +XVIII, 31; Jos., <i>Ant</i>., XX, IX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1113_1113" id="Footnote_1113_1113"></a><a + href="#FNanchor_1113_1113"><span class="label">[1113]</span></a> +Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1114_1114" id="Footnote_1114_1114"></a><a + href="#FNanchor_1114_1114"><span class="label">[1114]</span></a> +Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; +Jean, XVIII, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1115_1115" id="Footnote_1115_1115"></a><a + href="#FNanchor_1115_1115"><span class="label">[1115]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XV, XI, 5; <i>B.J.</i>, VI, II, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1116_1116" id="Footnote_1116_1116"></a><a + href="#FNanchor_1116_1116"><span class="label">[1116]</span></a> +Philon, <i>Legatio ad Caïum</i>, §38. Jos., <i>B.J.</i>, +II, XIV, +8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1117_1117" id="Footnote_1117_1117"></a><a + href="#FNanchor_1117_1117"><span class="label">[1117]</span></a> A +l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha +de Jérusalem.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1118_1118" id="Footnote_1118_1118"></a><a + href="#FNanchor_1118_1118"><span class="label">[1118]</span></a> Jean, +XVIII, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1119_1119" id="Footnote_1119_1119"></a><a + href="#FNanchor_1119_1119"><span class="label">[1119]</span></a> Le +mot grec <span title="bêma" lang="el">βημα</span> était +passé en +syro-chaldaïque.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1120_1120" id="Footnote_1120_1120"></a><a + href="#FNanchor_1120_1120"><span class="label">[1120]</span></a> Jos., +<i>B.J.</i>, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; +Jean, XVIII, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1121_1121" id="Footnote_1121_1121"></a><a + href="#FNanchor_1121_1121"><span class="label">[1121]</span></a> Jean, +XVIII, 29.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1122_1122" id="Footnote_1122_1122"></a><a + href="#FNanchor_1122_1122"><span class="label">[1122]</span></a> +Virg., <i>Æn</i>., XII, 421; Martial, <i>Épigr</i>., I, +XXXII; X, +XLVIII; Plutarque, <i>Vie de Romulus</i>, 29. Comparez la <i>hasta +pura</i>, +décoration militaire. Orelli et Henzen, <i>Inscr. lat</i>., n<sup>os</sup> +3574, +6852, etc. <i>Pilatus</i> est, dans cette hypothèse, un mot de +la même forme +que <i>Torquatus</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1123_1123" id="Footnote_1123_1123"></a><a + href="#FNanchor_1123_1123"><span class="label">[1123]</span></a> +Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, § 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1124_1124" id="Footnote_1124_1124"></a><a + href="#FNanchor_1124_1124"><span class="label">[1124]</span></a> Jos., +<i>Ant</i>., XVIII, iii, 1, init.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1125_1125" id="Footnote_1125_1125"></a><a + href="#FNanchor_1125_1125"><span class="label">[1125]</span></a> Jos., +<i>Ant</i>., XVIII, ii-iv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1126_1126" id="Footnote_1126_1126"></a><a + href="#FNanchor_1126_1126"><span class="label">[1126]</span></a> Talm. +de Bab., <i>Schabbalh</i>, 33 <i>b</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1127_1127" id="Footnote_1127_1127"></a><a + href="#FNanchor_1127_1127"><span class="label">[1127]</span></a> +Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, § 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1128_1128" id="Footnote_1128_1128"></a><a + href="#FNanchor_1128_1128"><span class="label">[1128]</span></a> Jos., +<i>Ant</i>, XVIII, iii, 1 et 2; <i>Bell. Jud</i>., II, ix, 2 +et suiv.; Luc, XIII, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1129_1129" id="Footnote_1129_1129"></a><a + href="#FNanchor_1129_1129"><span class="label">[1129]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i> XVIII, iv, 1-2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1130_1130" id="Footnote_1130_1130"></a><a + href="#FNanchor_1130_1130"><span class="label">[1130]</span></a> Jean, +XVIII, 35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1131_1131" id="Footnote_1131_1131"></a><a + href="#FNanchor_1131_1131"><span class="label">[1131]</span></a> +Matth., XXVII, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1132_1132" id="Footnote_1132_1132"></a><a + href="#FNanchor_1132_1132"><span class="label">[1132]</span></a> Luc, +XXIII, 2, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1133_1133" id="Footnote_1133_1133"></a><a + href="#FNanchor_1133_1133"><span class="label">[1133]</span></a> +Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, +XVIII, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1134_1134" id="Footnote_1134_1134"></a><a + href="#FNanchor_1134_1134"><span class="label">[1134]</span></a> Jean, +XVIII, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1135_1135" id="Footnote_1135_1135"></a><a + href="#FNanchor_1135_1135"><span class="label">[1135]</span></a> <i>Act.</i>, +XVIII, 14-15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1136_1136" id="Footnote_1136_1136"></a><a + href="#FNanchor_1136_1136"><span class="label">[1136]</span></a> +Tacite (<i>Ann.</i>, XV, 44) présente la mort de Jésus +comme +une exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à +l'époque où écrivai +Tacite, la politique romaine envers les chrétiens était +changée; on les +tenait pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il +était naturel +que l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir +Jésus, avait +obéi à des raisons de sûreté publique. +Josèphe est bien plus exact +(<i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1137_1137" id="Footnote_1137_1137"></a><a + href="#FNanchor_1137_1137"><span class="label">[1137]</span></a> Marc, +XV, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1138_1138" id="Footnote_1138_1138"></a><a + href="#FNanchor_1138_1138"><span class="label">[1138]</span></a> +Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1139_1139" id="Footnote_1139_1139"></a><a + href="#FNanchor_1139_1139"><span class="label">[1139]</span></a> Le +nom de Jésus a disparu dans la plupart des +manuscrits. Cette leçon a néanmoins pour elle de +très-fortes autorités.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1140_1140" id="Footnote_1140_1140"></a><a + href="#FNanchor_1140_1140"><span class="label">[1140]</span></a> +Matth., XXVII, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1141_1141" id="Footnote_1141_1141"></a><a + href="#FNanchor_1141_1141"><span class="label">[1141]</span></a> Cf. +saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1142_1142" id="Footnote_1142_1142"></a><a + href="#FNanchor_1142_1142"><span class="label">[1142]</span></a> Marc, +XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en +fait un voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1143_1143" id="Footnote_1143_1143"></a><a + href="#FNanchor_1143_1143"><span class="label">[1143]</span></a> +Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1144_1144" id="Footnote_1144_1144"></a><a + href="#FNanchor_1144_1144"><span class="label">[1144]</span></a> Jos., +<i>B. J</i>., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; +Tite-Live, XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1145_1145" id="Footnote_1145_1145"></a><a + href="#FNanchor_1145_1145"><span class="label">[1145]</span></a> +Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, +XXIII, 11; Jean, XIX, 2 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1146_1146" id="Footnote_1146_1146"></a><a + href="#FNanchor_1146_1146"><span class="label">[1146]</span></a> Voir <i>Inscript, +rom. de l'Algérie</i>, n° 5, fragm. B.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1147_1147" id="Footnote_1147_1147"></a><a + href="#FNanchor_1147_1147"><span class="label">[1147]</span></a> Luc, +XXIII, 16, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1148_1148" id="Footnote_1148_1148"></a><a + href="#FNanchor_1148_1148"><span class="label">[1148]</span></a> Jean, +XIX, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1149_1149" id="Footnote_1149_1149"></a><a + href="#FNanchor_1149_1149"><span class="label">[1149]</span></a> Jean, +XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1150_1150" id="Footnote_1150_1150"></a><a + href="#FNanchor_1150_1150"><span class="label">[1150]</span></a> Il +est probable que c'est là une première tentative +d'«Harmonie des Évangiles.» Luc aura eu sous les +yeux un récit où la +mort de Jésus était attribuée par erreur à +Hérode. Pour ne pas sacrifier +entièrement cette version, il aura mis bout à bout les +deux traditions, +d'autant plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus +(comme Jean +nous l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup +d'autres +cas, Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui +sont propres à +la narration de Jean. Du reste, le troisième évangile +renferme, pour +l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur +paraît +avoir puisées dans un document plus récent, et où +l'arrangement en vue +d'un but d'édification était sensible.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1151_1151" id="Footnote_1151_1151"></a><a + href="#FNanchor_1151_1151"><span class="label">[1151]</span></a> Jean, +XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier +l'exactitude de la couleur de cette scène chez les +évangélistes, voyez +Philon, <i>Leg. ad Caïum</i>, § 38.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1152_1152" id="Footnote_1152_1152"></a><a + href="#FNanchor_1152_1152"><span class="label">[1152]</span></a> Voir +ci-dessus, p. 402.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1153_1153" id="Footnote_1153_1153"></a><a + href="#FNanchor_1153_1153"><span class="label">[1153]</span></a> +Matth., XXVII, 24-25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1154_1154" id="Footnote_1154_1154"></a><a + href="#FNanchor_1154_1154"><span class="label">[1154]</span></a> Jean, +XIX, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1155_1155" id="Footnote_1155_1155"></a><a + href="#FNanchor_1155_1155"><span class="label">[1155]</span></a> <i>Deutér.</i>, +XIII, 1 et suiv.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a></h2> +<h2>MORT DE JÉSUS.</h2> +<p>Bien que le motif +réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses +ennemis avaient réussi, au prétoire, à le +présenter comme coupable de +crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une +condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents +à cette idée, les +prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le +supplice de la +croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la +condamnation de +Jésus eût été purement mosaïque, on lui +eût appliqué la +lapidation<a name="FNanchor_1156_1156" id="FNanchor_1156_1156"></a><a + href="#Footnote_1156_1156" class="fnanchor">[1156]</a>. La croix +était un supplice romain, réservé pour les +esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la +mort +l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on +le traitait +comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme +ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas +les +honneurs de la mort par le glaive<a name="FNanchor_1157_1157" id="FNanchor_1157_1157"></a><a href="#Footnote_1157_1157" + class="fnanchor">[1157]</a>. C'était le chimérique +«roi des +Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on +punissait. Par suite de +la même idée, l'exécution dut être +abandonnée aux Romains. On sait que, +chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer, +faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré +à une cohorte de +troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les +mœurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour +lui. Il était +environ midi<a name="FNanchor_1158_1158" id="FNanchor_1158_1158"></a><a + href="#Footnote_1158_1158" class="fnanchor">[1158]</a>. On le +revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés +pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait +déjà en réserve +deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois +condamnés, et +le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.</p> +<p>Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé +hors de Jérusalem, mais +près des murs de la ville<a name="FNanchor_1159_1159" id="FNanchor_1159_1159"></a><a href="#Footnote_1159_1159" + class="fnanchor">[1159]</a>. Le nom de <i>Golgotha</i> signifie <i>crâne</i>; +il correspond, ce semble, à notre mot <i>Chaumont</i>, et +désignait +probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un +crâne chauve. On ne +sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était +sûrement +au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine +inégale qui +s'étend entre les murs et les deux vallées de +Cédron et de Hinnom<a name="FNanchor_1160_1160" id="FNanchor_1160_1160"></a><a href="#Footnote_1160_1160" + class="fnanchor">[1160]</a>, +région assez vulgaire, attristée encore par les +fâcheux détails du +voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le +Golgotha à +l'endroit précis où, depuis Constantin, la +chrétienté tout entière l'a +vénéré<a name="FNanchor_1161_1161" id="FNanchor_1161_1161"></a><a href="#Footnote_1161_1161" + class="fnanchor">[1161]</a>. Cet endroit est trop engagé dans +l'intérieur de la ville, +et on est porté à croire qu'à l'époque de +Jésus il était compris dans +l'enceinte des murs<a name="FNanchor_1162_1162" id="FNanchor_1162_1162"></a><a + href="#Footnote_1162_1162" class="fnanchor">[1162]</a>.</p> +<p>Le condamné à la croix devait porter lui-même +l'instrument de son +supplice<a name="FNanchor_1163_1163" id="FNanchor_1163_1163"></a><a + href="#Footnote_1163_1163" class="fnanchor">[1163]</a>. Mais +Jésus, plus faible de corps que ses deux +compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain +Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, +avec les +brusques procédés des garnisons étrangères, +le forcèrent de porter +l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de +corvée +reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois +infâme. Il +semble que Simon fut plus tard de la communauté +chrétienne. Ses deux +fils, Alexandre et Rufus<a name="FNanchor_1164_1164" id="FNanchor_1164_1164"></a><a href="#Footnote_1164_1164" + class="fnanchor">[1164]</a>, y étaient fort connus. Il raconta +peut-être plus d'une circonstance dont il avait été +témoin. Aucun +disciple n'était à ce moment auprès de Jésus<a + name="FNanchor_1165_1165" id="FNanchor_1165_1165"></a><a + href="#Footnote_1165_1165" class="fnanchor">[1165]</a>.</p> +<p>On arriva enfin à la place des exécutions. Selon +l'usage juif, on offrit +à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson +enivrante, que +par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour +l'étourdir<a name="FNanchor_1166_1166" id="FNanchor_1166_1166"></a><a + href="#Footnote_1166_1166" class="fnanchor">[1166]</a>. +Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient +elles-mêmes aux +infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière +heure; quand +aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de +la +caisse publique<a name="FNanchor_1167_1167" id="FNanchor_1167_1167"></a><a + href="#Footnote_1167_1167" class="fnanchor">[1167]</a>. Jésus, +après avoir effleuré le vase du bout des +lèvres, refusa de boire<a name="FNanchor_1168_1168" id="FNanchor_1168_1168"></a><a href="#Footnote_1168_1168" + class="fnanchor">[1168]</a>. Ce triste soulagement des +condamnés +vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il +préféra quitter la vie dans +la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine +conscience +la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla +alors de ses +vêtements<a name="FNanchor_1169_1169" id="FNanchor_1169_1169"></a><a + href="#Footnote_1169_1169" class="fnanchor">[1169]</a>, et on +l'attacha à la croix. La croix se composait de +deux poutres liées en forme de T<a name="FNanchor_1170_1170" id="FNanchor_1170_1170"></a><a href="#Footnote_1170_1170" + class="fnanchor">[1170]</a>. Elle était peu +élevée, si bien +que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On +commençait par +la dresser<a name="FNanchor_1171_1171" id="FNanchor_1171_1171"></a><a + href="#Footnote_1171_1171" class="fnanchor">[1171]</a>; puis on y +attachait le patient, en lui enfonçant des +clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, +quelquefois +seulement liés avec des cordes<a name="FNanchor_1172_1172" id="FNanchor_1172_1172"></a><a href="#Footnote_1172_1172" + class="fnanchor">[1172]</a>. Un billot de bois, sorte +d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers +le milieu, et passait +entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus<a + name="FNanchor_1173_1173" id="FNanchor_1173_1173"></a><a + href="#Footnote_1173_1173" class="fnanchor">[1173]</a>. Sans cela les +mains se fussent déchirées et le corps se fût +affaissé. D'autres fois, +une tablette horizontale était fixée à la hauteur +des pieds et les +soutenait<a name="FNanchor_1174_1174" id="FNanchor_1174_1174"></a><a + href="#Footnote_1174_1174" class="fnanchor">[1174]</a>.</p> +<p>Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. +Une soif brûlante, +l'une des tortures du crucifiement<a name="FNanchor_1175_1175" id="FNanchor_1175_1175"></a><a href="#Footnote_1175_1175" + class="fnanchor">[1175]</a>, le dévorait. Il demanda à +boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson +ordinaire des +soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé <i>posca</i>. +Les +soldats devaient porter avec eux leur <i>posca</i> dans toutes les +expéditions<a name="FNanchor_1176_1176" id="FNanchor_1176_1176"></a><a + href="#Footnote_1176_1176" class="fnanchor">[1176]</a>, au nombre +desquelles une exécution était comptée. Un +soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un +roseau, +et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça<a + name="FNanchor_1177_1177" id="FNanchor_1177_1177"></a><a + href="#Footnote_1177_1177" class="fnanchor">[1177]</a>. Les deux +voleurs +étaient crucifiés à ses côtés. Les +exécuteurs, auxquels on abandonnait +d'ordinaire les menues dépouilles (<i>pannicularia</i>) des +suppliciés<a name="FNanchor_1178_1178" id="FNanchor_1178_1178"></a><a + href="#Footnote_1178_1178" class="fnanchor">[1178]</a>, +tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de +la croix, le gardaient<a name="FNanchor_1179_1179" id="FNanchor_1179_1179"></a><a href="#Footnote_1179_1179" + class="fnanchor">[1179]</a>. Selon une tradition, Jésus aurait +prononcé +cette parole, qui fut dans son cœur, sinon sur ses lèvres: +«Père, +pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font<a name="FNanchor_1180_1180" id="FNanchor_1180_1180"></a><a href="#Footnote_1180_1180" + class="fnanchor">[1180]</a>.»</p> +<p>Un écriteau, suivant la coutume romaine, était +attaché au haut de la +croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: +LE ROI +DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de +pénible et +d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en +furent blessés. Les prêtres firent observer à +Pilate qu'il eût fallu +adopter une rédaction qui impliquât seulement que +Jésus s'était dit roi +des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette +affaire, refusa de rien +changer à ce qui était écrit<a + name="FNanchor_1181_1181" id="FNanchor_1181_1181"></a><a + href="#Footnote_1181_1181" class="fnanchor">[1181]</a>.</p> +<p>Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare +avoir été présent et +être resté constamment debout au pied de la croix<a + name="FNanchor_1182_1182" id="FNanchor_1182_1182"></a><a + href="#Footnote_1182_1182" class="fnanchor">[1182]</a>. On peut +affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de +Galilée, qui +avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient +à le servir, ne +l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, +Jeanne, femme de +Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une +certaine +distance<a name="FNanchor_1183_1183" id="FNanchor_1183_1183"></a><a + href="#Footnote_1183_1183" class="fnanchor">[1183]</a> et ne le +quittaient pas des yeux<a name="FNanchor_1184_1184" id="FNanchor_1184_1184"></a><a href="#Footnote_1184_1184" + class="fnanchor">[1184]</a>. S'il fallait en +croire Jean<a name="FNanchor_1185_1185" id="FNanchor_1185_1185"></a><a + href="#Footnote_1185_1185" class="fnanchor">[1185]</a>, Marie, +mère de Jésus, eût été aussi au pied +de la +croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son +disciple chéri, eût dit à +l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: +«Voilà ton fils.» Mais on ne +comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, +qui nomment les +autres femmes, eussent omis celle dont la présence était +un trait si +frappant. Peut-être même la hauteur extrême du +caractère de Jésus ne +rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment +où, uniquement préoccupé de son œuvre, il +n'existait plus que pour +l'humanité<a name="FNanchor_1186_1186" id="FNanchor_1186_1186"></a><a + href="#Footnote_1186_1186" class="fnanchor">[1186]</a>.</p> +<p>A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses +regards, +Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine +ou de +sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de +lui de +sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés +en odieux jeux +de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est +appelé Fils de Dieu! +Que son père, s'il veut, vienne maintenant le +délivrer!—Il a sauvé les +autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. +S'il est +roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en +lui!—Eh +bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de +Dieu, et le +rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons<a + name="FNanchor_1187_1187" id="FNanchor_1187_1187"></a><a + href="#Footnote_1187_1187" class="fnanchor">[1187]</a>!»—Quelques-uns, +vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent +l'entendre +appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le +délivrer.» Il paraît +que les deux voleurs crucifiés à ses côtés +l'insultaient aussi<a name="FNanchor_1188_1188" id="FNanchor_1188_1188"></a><a + href="#Footnote_1188_1188" class="fnanchor">[1188]</a>. Le +ciel était sombre<a name="FNanchor_1189_1189" id="FNanchor_1189_1189"></a><a href="#Footnote_1189_1189" + class="fnanchor">[1189]</a>; la terre, comme dans tous les environs de +Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains +récits, le cœur +lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il +eut une agonie +de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. +Il ne vit +que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de +souffrir pour +une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, +pourquoi m'as-tu +abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A +mesure que la +vie du corps s'éteignait, son âme se +rassérénait et revenait peu à peu à +sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il +vit dans +sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se +déroulait à ses pieds, et, profondément uni +à son Père, il commença sur +le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le cœur de +l'humanité +pour des siècles infinis.</p> +<p>L'atrocité particulière du supplice de la croix +était qu'on pouvait +vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur +l'escabeau de +douleur<a name="FNanchor_1190_1190" id="FNanchor_1190_1190"></a><a + href="#Footnote_1190_1190" class="fnanchor">[1190]</a>. +L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était +pas +mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre +nature du +corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la +circulation, de +terribles maux de tête et de cœur, et enfin la rigidité +des membres. +Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim<a + name="FNanchor_1191_1191" id="FNanchor_1191_1191"></a><a + href="#Footnote_1191_1191" class="fnanchor">[1191]</a>. L'idée +mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement +le condamné +par des lésions déterminées, mais d'exposer +l'esclave, cloué par les +mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir +sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le +préserva de cette lente +agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée +d'un vaisseau au +cœur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. +Quelques +moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte<a + name="FNanchor_1192_1192" id="FNanchor_1192_1192"></a><a + href="#Footnote_1192_1192" class="fnanchor">[1192]</a>. Tout +à coup, il poussa un cri terrible<a name="FNanchor_1193_1193" id="FNanchor_1193_1193"></a><a href="#Footnote_1193_1193" + class="fnanchor">[1193]</a>, où les uns entendirent: «O +Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les +autres, plus +préoccupés de l'accomplissement des prophéties, +rendirent par ces mots: +«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa +poitrine, et il expira.</p> +<p>Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est +achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de +voir crouler par une +faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des +atteintes de la +fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux +conséquences +infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui +n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté +la plus complète +immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va +relever de toi! +Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se +livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois +plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage +ici-bas, tu +deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité +qu'arracher ton +nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre +toi et +Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends +possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale +que tu as +tracée, des siècles d'adorateurs.</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1156_1156" id="Footnote_1156_1156"></a><a + href="#FNanchor_1156_1156"><span class="label">[1156]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la +condamnation de Jésus comme toute religieuse, prétend, en +effet, qu'il +fut lapidé, ou du moins, qu'après avoir été +pendu, il fut lapidé, comme +cela arrivait souvent (Mischna, <i>Sanhédrin</i>, VI, 4). Talm. +de Jérusalem, +<i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; Talm. de Bab., même +traité, 43 <i>a</i>, 67 <i>a</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1157_1157" id="Footnote_1157_1157"></a><a + href="#FNanchor_1157_1157"><span class="label">[1157]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XVII, x, 10; XX, vi, 2; <i>B.J.</i>, V, xi, 1; +Apulée, <i>Métam.</i>, III, 9; Suétone, <i>Galba</i>, +9; Lampride, <i>Alex. Sev.</i>, +23.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1158_1158" id="Footnote_1158_1158"></a><a + href="#FNanchor_1158_1158"><span class="label">[1158]</span></a> Jean, +XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère +été +que huit heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, +Jésus fût +crucifié à neuf heures.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1159_1159" id="Footnote_1159_1159"></a><a + href="#FNanchor_1159_1159"><span class="label">[1159]</span></a> +Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; <i>Epist. +ad Hebr.</i>, XIII, 12</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1160_1160" id="Footnote_1160_1160"></a><a + href="#FNanchor_1160_1160"><span class="label">[1160]</span></a> <i>Golgotha</i>, +en effet, semble n'être pas sans rapport +avec la colline de <i>Gareb</i> et la localité de <i>Goath</i>, +mentionnées dans +Jérémie, XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir +été au +nord-ouest de la ville. J'inclinerais à placer le lieu où +Jésus fut +crucifié près de l'angle extrême que fait le mur +actuel vers l'ouest, ou +bien sur les buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus +de +<i>Birket-Mamilla</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1161_1161" id="Footnote_1161_1161"></a><a + href="#FNanchor_1161_1161"><span class="label">[1161]</span></a> Les +preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le +Saint Sépulcre a été déplacé depuis +Constantin manquent de solidité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1162_1162" id="Footnote_1162_1162"></a><a + href="#FNanchor_1162_1162"><span class="label">[1162]</span></a> M. de +Vogüé a découvert, à 76 mètres +à l'est de +l'emplacement traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque +analogue +à celui d'Hébron, qui, s'il appartient à +l'enceinte du temps de Jésus, +laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. +L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle +«Tombeau de +Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du +Saint-Sépulcre +porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des +murs. Deux +considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent +d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La +première, c'est +qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer +sous Constantin +la topographie évangélique, ne se fussent pas +arrêtés devant l'objection +qui résulte de <i>Jean</i>, XIX, 20, et de <i>Hébr.</i>, +XIII, 12. Comment, libres +dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de +cœur à une si grave +difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait +avoir, pour se +guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le +temple de +Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est +donc par moments porté à +croire que l'œuvre des topographes dévots du temps de +Constantin eut +quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices +et que, bien +qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se +guidèrent +par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils +eussent +placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet +de quelqu'un des +mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination +chrétienne, qui +de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu +lieu sur une +montagne. Mais la difficulté des enceintes est +très-grave. Ajoutons que +l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu +de chose. +Eusèbe (<i>Vita Const.</i>, III, 26), Socrate (<i>H.E.</i>, I, +17), Sozomène +(<i>H.E.</i>, II, 1), S. Jérôme (<i>Epist.</i> XLIX, ad +Paulin.), disent bien +qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils +croient +être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° +qu'Adrien l'ait +élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un +endroit qui s'appelait de son temps +«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de +l'élever à la place où Jésus +souffrit la mort.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1163_1163" id="Footnote_1163_1163"></a><a + href="#FNanchor_1163_1163"><span class="label">[1163]</span></a> +Plutarque, <i>De sera num. vind</i>., 19; Artémidore, +<i>Onirocrit</i>., II, 56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1164_1164" id="Footnote_1164_1164"></a><a + href="#FNanchor_1164_1164"><span class="label">[1164]</span></a> Marc, +XV, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1165_1165" id="Footnote_1165_1165"></a><a + href="#FNanchor_1165_1165"><span class="label">[1165]</span></a> La +circonstance <i>Luc</i>, XXIII, 27-31 est de celles où +l'on sent le travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles +qu'on y prête à Jésus n'ont pu être +écrites qu'après le siège de +Jérusalem.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1166_1166" id="Footnote_1166_1166"></a><a + href="#FNanchor_1166_1166"><span class="label">[1166]</span></a> Talm. +de Bab., <i>Sanhédrin</i>, fol. 43 <i>a.</i> Comp. <i>Prov</i>., +XXI, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1167_1167" id="Footnote_1167_1167"></a><a + href="#FNanchor_1167_1167"><span class="label">[1167]</span></a> Talm. +de Bab., <i>Sanhédrin</i>, 1. c.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1168_1168" id="Footnote_1168_1168"></a><a + href="#FNanchor_1168_1168"><span class="label">[1168]</span></a> Marc, +XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour +obtenir une allusion messianique au PS. LXIX, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1169_1169" id="Footnote_1169_1169"></a><a + href="#FNanchor_1169_1169"><span class="label">[1169]</span></a> +Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, +Artémidore, <i>Onirocr</i>., II, 53.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1170_1170" id="Footnote_1170_1170"></a><a + href="#FNanchor_1170_1170"><span class="label">[1170]</span></a> +Lucien, <i>Jud. voc</i>., 12. Comparez le crucifix grotesque +tracé à Rome sur un mur du mont Palatin. <i>Civiltà +cattolica</i>, fasc. +CLXI, p. 529 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1171_1171" id="Footnote_1171_1171"></a><a + href="#FNanchor_1171_1171"><span class="label">[1171]</span></a> Jos., +<i>B. J</i>., VII, VI, 4; Cic., <i>In Verr</i>., V, 66; +Xénoph. Ephes., <i>Ephesiaca</i>, IV, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1172_1172" id="Footnote_1172_1172"></a><a + href="#FNanchor_1172_1172"><span class="label">[1172]</span></a> Luc, +XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, <i>Mostellaria</i>, +II, I, 13; Lucain, <i>Phars</i>., VI, 543 et suiv., 547; Justin, <i>Dial. +cum +Tryph</i>., 97; Tertullien, <i>Adv. Marcionem</i>, III, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1173_1173" id="Footnote_1173_1173"></a><a + href="#FNanchor_1173_1173"><span class="label">[1173]</span></a> +Irénée, <i>Adv. hær</i>., II, 24; Justin, <i>Dial. +cum +Tryphone</i>, 91.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1174_1174" id="Footnote_1174_1174"></a><a + href="#FNanchor_1174_1174"><span class="label">[1174]</span></a> Voir +le <i>graffito</i> précité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1175_1175" id="Footnote_1175_1175"></a><a + href="#FNanchor_1175_1175"><span class="label">[1175]</span></a> Voir +le texte arabe publié par Kosegarten, <i>Chrest. +arab</i>., p. 64.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1176_1176" id="Footnote_1176_1176"></a><a + href="#FNanchor_1176_1176"><span class="label">[1176]</span></a> +Spartien, <i>Vie d'Adrien</i>, 10; Vulcatius Gallicanus, <i>Vie +d'Avidius Cassius</i>, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1177_1177" id="Footnote_1177_1177"></a><a + href="#FNanchor_1177_1177"><span class="label">[1177]</span></a> +Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, +XIX, 28-30.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1178_1178" id="Footnote_1178_1178"></a><a + href="#FNanchor_1178_1178"><span class="label">[1178]</span></a> Dig., +XLVII, xx, <i>De bonis damnat</i>., 6. Adrien limita +cet usage.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1179_1179" id="Footnote_1179_1179"></a><a + href="#FNanchor_1179_1179"><span class="label">[1179]</span></a> +Matth., XXVII, 36. Cf. <i>Pétrone, Satyr</i>., CXI, CXII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1180_1180" id="Footnote_1180_1180"></a><a + href="#FNanchor_1180_1180"><span class="label">[1180]</span></a> Luc, +XXIII, 34. En général les dernières paroles +prêtées +à Jésus, surtout telles que Luc les rapporte, +prêtent au doute. +L'intention d'édifier ou de montrer l'accomplissement des +prophéties s'y +fait sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. +Les +dernières paroles des condamnés célèbres +sont toujours recueillies de +deux ou trois façons complètement différentes par +les témoins les plus +rapprochés.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1181_1181" id="Footnote_1181_1181"></a><a + href="#FNanchor_1181_1181"><span class="label">[1181]</span></a> Jean, +XIX, 19-22.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1182_1182" id="Footnote_1182_1182"></a><a + href="#FNanchor_1182_1182"><span class="label">[1182]</span></a> Jean, +XIX, 25 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1183_1183" id="Footnote_1183_1183"></a><a + href="#FNanchor_1183_1183"><span class="label">[1183]</span></a> Les +synoptiques sont d'accord pour placer le groupe +fidèle «loin» de la croix. Jean dit: «à +côté,» dominé par le désir qu'il +a de s'être approché très-près de la croix +de Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1184_1184" id="Footnote_1184_1184"></a><a + href="#FNanchor_1184_1184"><span class="label">[1184]</span></a> +Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, +55; XXIV, 10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1185_1185" id="Footnote_1185_1185"></a><a + href="#FNanchor_1185_1185"><span class="label">[1185]</span></a> Jean, +XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre +les deux premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à +distance, +«tous ses amis.» (XXIII, 49.) L'expression <span + title="gnôstoi" lang="el">γνωστοι</span> peut, il est +vrai, convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) +distingue les +<span title="gnôstoi" lang="el">γνωστοι</span> des <span + title="sungeneis" lang="el">συγγενεις</span>. Ajoutons que les +meilleurs +manuscrits portent <span title="oi gnôstoi autô" lang="el">οι γνωστοι +αυτω</span>, et non <span title="oi gnôstoi + +autô autou" lang="el">οι +γνωστοι αυτω αυτου</span>. Dans les <i>Actes</i> (I, 14), Marie, +mère +de Jésus, est mise +aussi en compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (<i>Évang</i>., +II, 35), +Luc lui prédit qu'un glaive de douleur lui percera le cœur. +Mais on +s'explique d'autant moins qu'il l'omette à la croix.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1186_1186" id="Footnote_1186_1186"></a><a + href="#FNanchor_1186_1186"><span class="label">[1186]</span></a> C'est +là, selon moi, un de ces traits où se trahissent +la personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner +de +l'importance. Jean, après la mort de Jésus, paraît +en effet avoir +recueilli la mère de son maître, et l'avoir comme +adoptée (Jean, XIX, +27). La grande considération dont jouit Marie dans +l'église naissante le +porta sans doute à prétendre que Jésus, dont il +voulait se donner pour +le disciple favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il +avait de +plus cher. La présence auprès de lui de ce +précieux dépôt lui assurait +sur les autres apôtres une sorte de préséance, et +donnait à sa doctrine +une haute autorité.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1187_1187" id="Footnote_1187_1187"></a><a + href="#FNanchor_1187_1187"><span class="label">[1187]</span></a> +Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1188_1188" id="Footnote_1188_1188"></a><a + href="#FNanchor_1188_1188"><span class="label">[1188]</span></a> +Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût +pour la conversion des pécheurs, a ici modifié la +tradition.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1189_1189" id="Footnote_1189_1189"></a><a + href="#FNanchor_1189_1189"><span class="label">[1189]</span></a> +Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1190_1190" id="Footnote_1190_1190"></a><a + href="#FNanchor_1190_1190"><span class="label">[1190]</span></a> +Pétrone, <i>Sat.</i>, CXI et suiv.; Origène, <i>In +Matth. +Comment. series</i>, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, <i>op. +cit.</i>, +p. 63 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1191_1191" id="Footnote_1191_1191"></a><a + href="#FNanchor_1191_1191"><span class="label">[1191]</span></a> +Eusèbe, <i>Hist. eccl.</i>, VIII, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1192_1192" id="Footnote_1192_1192"></a><a + href="#FNanchor_1192_1192"><span class="label">[1192]</span></a> +Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1193_1193" id="Footnote_1193_1193"></a><a + href="#FNanchor_1193_1193"><span class="label">[1193]</span></a> +Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, +XIX, 30.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a></h2> +<h2>JÉSUS AU TOMBEAU.</h2> +<p>Il était environ +trois heures de l'après-midi, selon notre manière de +compter<a name="FNanchor_1194_1194" id="FNanchor_1194_1194"></a><a + href="#Footnote_1194_1194" class="fnanchor">[1194]</a>, quand +Jésus expira. Une loi juive<a name="FNanchor_1195_1195" id="FNanchor_1195_1195"></a><a href="#Footnote_1195_1195" + class="fnanchor">[1195]</a> défendait de +laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée +du jour de +l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les +exécutions faites par +les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme +le lendemain +était le sabbat, et un sabbat d'une solennité +particulière, les Juifs +exprimèrent à l'autorité romaine<a + name="FNanchor_1196_1196" id="FNanchor_1196_1196"></a><a + href="#Footnote_1196_1196" class="fnanchor">[1196]</a> le désir +que ce saint jour ne fût +pas souillé par un tel spectacle<a name="FNanchor_1197_1197" id="FNanchor_1197_1197"></a><a href="#Footnote_1197_1197" + class="fnanchor">[1197]</a>. On acquiesça à leur +demande; +des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort +des trois condamnés, +et qu'on les détachât de la croix. Les soldats +exécutèrent cette +consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus +prompt que celui de la croix, le <i>crurifragium</i>, brisement des +jambes<a name="FNanchor_1198_1198" id="FNanchor_1198_1198"></a><a + href="#Footnote_1198_1198" class="fnanchor">[1198]</a>, supplice +ordinaire des esclaves et des prisonniers de +guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et +ne jugèrent pas à +propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour +enlever +toute incertitude sur le décès réel de ce +troisième crucifié, et +l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le +côté d'un coup +de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda +comme un signe de la cessation de vie.</p> +<p>Jean, qui prétend l'avoir vu<a name="FNanchor_1199_1199" id="FNanchor_1199_1199"></a><a href="#Footnote_1199_1199" + class="fnanchor">[1199]</a>, insiste beaucoup sur ce détail. Il +est évident en effet que des doutes s'élevèrent +sur la réalité de la +mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix +paraissaient aux +personnes habituées à voir des crucifiements tout +à fait insuffisantes +pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de +crucifiés qui, +détachés à temps, avaient été +rappelés à la vie par des cures +énergiques<a name="FNanchor_1200_1200" id="FNanchor_1200_1200"></a><a + href="#Footnote_1200_1200" class="fnanchor">[1200]</a>. Origène +plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle +pour expliquer une fin si prompte<a name="FNanchor_1201_1201" id="FNanchor_1201_1201"></a><a href="#Footnote_1201_1201" + class="fnanchor">[1201]</a>. Le même étonnement se +retrouve +dans le récit de Marc<a name="FNanchor_1202_1202" id="FNanchor_1202_1202"></a><a href="#Footnote_1202_1202" + class="fnanchor">[1202]</a>. A vrai dire, la meilleure garantie que +possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine +soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les +Juifs fussent +dès lors préoccupés de la crainte que Jésus +ne passât pour ressuscité; +mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien +mort. Quelle +qu'ait pu être à certaines époques la +négligence des anciens en tout ce +qui était constatation légale et conduite stricte des +affaires, on ne +peut croire que les intéressés n'aient pas pris à +cet égard quelques +précautions<a name="FNanchor_1203_1203" id="FNanchor_1203_1203"></a><a + href="#Footnote_1203_1203" class="fnanchor">[1203]</a>.</p> +<p>Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû +rester suspendu +pour devenir la proie des oiseaux<a name="FNanchor_1204_1204" id="FNanchor_1204_1204"></a><a href="#Footnote_1204_1204" + class="fnanchor">[1204]</a>. Selon la loi juive, enlevé le +soir, il eût été déposé dans le lieu +infâme destiné à la sépulture des +suppliciés<a name="FNanchor_1205_1205" id="FNanchor_1205_1205"></a><a + href="#Footnote_1205_1205" class="fnanchor">[1205]</a>. Si +Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres +Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait +passée de cette +seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu +de succès à +Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de +quelques personnes +considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans +s'avouer +ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces +personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (<i>Ha-ramathaïm</i><a + name="FNanchor_1206_1206" id="FNanchor_1206_1206"></a><a + href="#Footnote_1206_1206" class="fnanchor">[1206]</a>), +alla le soir demander le corps au procurateur<a + name="FNanchor_1207_1207" id="FNanchor_1207_1207"></a><a + href="#Footnote_1207_1207" class="fnanchor">[1207]</a>. Joseph +était un +homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, +à cette +époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du +supplicié à qui +le réclamait<a name="FNanchor_1208_1208" id="FNanchor_1208_1208"></a><a + href="#Footnote_1208_1208" class="fnanchor">[1208]</a>. Pilate, qui +ignorait la circonstance du +<i>crurifragium</i>, s'étonna que Jésus fût +sitôt mort, et fit venir le +centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce +qu'il en était. +Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate +accorda à Joseph +l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était +déjà descendu de la +croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.</p> +<p>Un autre ami secret, Nicodème<a name="FNanchor_1209_1209" id="FNanchor_1209_1209"></a><a href="#Footnote_1209_1209" + class="fnanchor">[1209]</a>, que déjà nous avons vu plus +d'une +fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva +à ce moment. +Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires +à +l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus +selon la coutume +juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la +myrrhe +et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient +présentes<a name="FNanchor_1210_1210" id="FNanchor_1210_1210"></a><a + href="#Footnote_1210_1210" class="fnanchor">[1210]</a>, et sans +doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.</p> +<p>Il était tard, et tout cela se fit fort à la +hâte. On n'avait pas encore +choisi le lieu où on déposerait le corps d'une +manière définitive. Ce +transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure +avancée et +entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient +encore +avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida +donc +pour une sépulture provisoire<a name="FNanchor_1211_1211" id="FNanchor_1211_1211"></a><a href="#Footnote_1211_1211" + class="fnanchor">[1211]</a>. Il y avait près de là, dans +un +jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui +n'avait jamais +servi. Il appartenait probablement à quelque affilié<a + name="FNanchor_1212_1212" id="FNanchor_1212_1212"></a><a + href="#Footnote_1212_1212" class="fnanchor">[1212]</a>. Les grottes +funéraires, quand elles étaient destinées à +un seul cadavre, se +composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps +était marquée par une auge ou couchette +évidée dans la paroi et +surmontée d'un arceau<a name="FNanchor_1213_1213" id="FNanchor_1213_1213"></a><a href="#Footnote_1213_1213" + class="fnanchor">[1213]</a>. Comme ces grottes étaient +creusées dans le +flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte +était +fermée par une pierre très-difficile à manier. On +déposa Jésus dans le +caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de +revenir pour +lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain +étant un +sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain<a + name="FNanchor_1214_1214" id="FNanchor_1214_1214"></a><a + href="#Footnote_1214_1214" class="fnanchor">[1214]</a>.</p> +<p>Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement +remarqué comment le +corps était posé. Elles employèrent les heures de +la soirée qui leur +restaient à faire de nouveaux préparatifs pour +l'embaumement. Le samedi, +tout le monde se reposa<a name="FNanchor_1215_1215" id="FNanchor_1215_1215"></a><a href="#Footnote_1215_1215" + class="fnanchor">[1215]</a>.</p> +<p>Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, +vinrent de +très-bonne heure au tombeau<a name="FNanchor_1216_1216" id="FNanchor_1216_1216"></a><a href="#Footnote_1216_1216" + class="fnanchor">[1216]</a>. La pierre était +déplacée de +l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit +où on l'avait mis. En +même temps, les bruits les plus étranges se +répandirent dans la +communauté chrétienne. Le cri: «Il est +ressuscité!» courut parmi les +disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une +créance +facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de +l'histoire des +apôtres que nous aurons à examiner ce point et à +rechercher l'origine +des légendes relatives à la résurrection. La vie +de Jésus, pour +l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la +trace +qu'il avait laissée dans le cœur de ses disciples et de +quelques amies +dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux +vivant et +consolateur. Son corps avait-il été enlevé<a + name="FNanchor_1217_1217" id="FNanchor_1217_1217"></a><a + href="#Footnote_1217_1217" class="fnanchor">[1217]</a>, ou bien +l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore +après coup l'ensemble de +récits par lesquels on chercha à établir la foi +à la résurrection? C'est +ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à +jamais. +Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala<a + name="FNanchor_1218_1218" id="FNanchor_1218_1218"></a><a + href="#Footnote_1218_1218" class="fnanchor">[1218]</a> joua +dans cette circonstance un rôle capital<a + name="FNanchor_1219_1219" id="FNanchor_1219_1219"></a><a + href="#Footnote_1219_1219" class="fnanchor">[1219]</a>. Pouvoir divin +de l'amour! +moments sacrés où la passion d'une hallucinée +donne au monde un Dieu +ressuscité!</p> +<div class="footnotes"> +<p style="font-weight: bold;"><br/> +NOTES:</p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1194_1194" id="Footnote_1194_1194"></a><a + href="#FNanchor_1194_1194"><span class="label">[1194]</span></a> +Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. +Jean, XIX, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1195_1195" id="Footnote_1195_1195"></a><a + href="#FNanchor_1195_1195"><span class="label">[1195]</span></a> <i>Deutéron.</i>, +XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. +Cf. Jos., <i>B.J.</i>, IV, v, 2; Mischna, <i>Sanhédrin</i>, +VI, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1196_1196" id="Footnote_1196_1196"></a><a + href="#FNanchor_1196_1196"><span class="label">[1196]</span></a> Jean +dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc +(XV, 44-45) veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de +Jésus.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1197_1197" id="Footnote_1197_1197"></a><a + href="#FNanchor_1197_1197"><span class="label">[1197]</span></a> +Comparez Philon, <i>In Flaccum</i>,§ 10.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1198_1198" id="Footnote_1198_1198"></a><a + href="#FNanchor_1198_1198"><span class="label">[1198]</span></a> Il +n'y a pas d'autre exemple du <i>crurifragium</i> appliqué +à la suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger +les tortures du +patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage +d'Ibn-Hischâm, +traduit dans la <i>Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes</i>, +I, p. +99-100.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1199_1199" id="Footnote_1199_1199"></a><a + href="#FNanchor_1199_1199"><span class="label">[1199]</span></a> Jean, +XIX, 31-35.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1200_1200" id="Footnote_1200_1200"></a><a + href="#FNanchor_1200_1200"><span class="label">[1200]</span></a> +Hérodote, VII, 194; Jos., <i>Vila</i>, 75.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1201_1201" id="Footnote_1201_1201"></a><a + href="#FNanchor_1201_1201"><span class="label">[1201]</span></a> <i>In +Matth. Comment. series</i>, 140.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1202_1202" id="Footnote_1202_1202"></a><a + href="#FNanchor_1202_1202"><span class="label">[1202]</span></a> Marc, +XV, 44-45.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1203_1203" id="Footnote_1203_1203"></a><a + href="#FNanchor_1203_1203"><span class="label">[1203]</span></a> Les +besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus +tard à exagérer ces précautions, surtout quand les +Juifs eurent adopté +pour système de soutenir que le corps de Jésus avait +été volé. Matth., +XXVII, 62 et suiv.; XXVIII, 11-15.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1204_1204" id="Footnote_1204_1204"></a><a + href="#FNanchor_1204_1204"><span class="label">[1204]</span></a> +Horace, <i>Epîtres</i>, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; +Lucain, +VI, 544; Plaute, <i>Miles glor.</i>, II, IV, 19; Artémidore, <i>Onir.</i>, +II, 53; +Pline, XXXVI, 24; Plutarque, <i>Vie de Cléomène</i>, 39; +Pétrone, <i>Sat.</i>, +CXI-CXII.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1205_1205" id="Footnote_1205_1205"></a><a + href="#FNanchor_1205_1205"><span class="label">[1205]</span></a> +Mischna, <i>Sanhédrin</i>, VI, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1206_1206" id="Footnote_1206_1206"></a><a + href="#FNanchor_1206_1206"><span class="label">[1206]</span></a> +Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans +la tribu d'Ephraïm.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1207_1207" id="Footnote_1207_1207"></a><a + href="#FNanchor_1207_1207"><span class="label">[1207]</span></a> +Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, +XXIII, 50 et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1208_1208" id="Footnote_1208_1208"></a><a + href="#FNanchor_1208_1208"><span class="label">[1208]</span></a> +Digeste, XLVIII, XXIV, <i>De cadaveribus punitorum</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1209_1209" id="Footnote_1209_1209"></a><a + href="#FNanchor_1209_1209"><span class="label">[1209]</span></a> Jean, +XIX, 39 et suiv.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1210_1210" id="Footnote_1210_1210"></a><a + href="#FNanchor_1210_1210"><span class="label">[1210]</span></a> +Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1211_1211" id="Footnote_1211_1211"></a><a + href="#FNanchor_1211_1211"><span class="label">[1211]</span></a> Jean, +XIX, 41-42.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1212_1212" id="Footnote_1212_1212"></a><a + href="#FNanchor_1212_1212"><span class="label">[1212]</span></a> Une +tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme +propriétaire du caveau Joseph d'Arimathie lui-même.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1213_1213" id="Footnote_1213_1213"></a><a + href="#FNanchor_1213_1213"><span class="label">[1213]</span></a> Le +caveau qui, à l'époque de Constantin, fut +considéré +comme le tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le +conclure de la description d'Arculfe (dans Mabillon, <i>Acta SS. Ord. +S. +Bened.</i>, sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui +restent à Jérusalem dans le clergé grec sur +l'état du rocher +actuellement dissimulé par l'édicule du +Saint-Sépulcre. Mais les indices +sur lesquels on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau +avec +celui du Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, <i>H.E.</i>, +II, 1). Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme +à peu +près exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun +caractère bien +sérieux d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a +été totalement +modifié.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1214_1214" id="Footnote_1214_1214"></a><a + href="#FNanchor_1214_1214"><span class="label">[1214]</span></a> Luc, +XXIII, 56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1215_1215" id="Footnote_1215_1215"></a><a + href="#FNanchor_1215_1215"><span class="label">[1215]</span></a> Luc, +XXIII, 54-56.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1216_1216" id="Footnote_1216_1216"></a><a + href="#FNanchor_1216_1216"><span class="label">[1216]</span></a> +Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, +XX, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1217_1217" id="Footnote_1217_1217"></a><a + href="#FNanchor_1217_1217"><span class="label">[1217]</span></a> Voir +Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1218_1218" id="Footnote_1218_1218"></a><a + href="#FNanchor_1218_1218"><span class="label">[1218]</span></a> Elle +avait été possédée de sept démons +(Marc, XVI, 9; +Luc, VIII, 2).</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1219_1219" id="Footnote_1219_1219"></a><a + href="#FNanchor_1219_1219"><span class="label">[1219]</span></a> Cela +est sensible surtout dans les versets 9 et suivants +du chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second +évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, +après laquelle +s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième +évangile (XX, 1-2, +11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin +primitif de +la résurrection.</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a></h2> +<h2>SORT DES ENNEMIS DE +JÉSUS.</h2> +<p>Selon le calcul que +nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de +notre ère<a name="FNanchor_1220_1220" id="FNanchor_1220_1220"></a><a + href="#Footnote_1220_1220" class="fnanchor">[1220]</a>. Elle ne peut +en tout cas être ni antérieure à l'an 29, +la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé +l'an 28<a name="FNanchor_1221_1221" id="FNanchor_1221_1221"></a><a + href="#Footnote_1221_1221" class="fnanchor">[1221]</a>, ni +postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, +avant Pâque, +Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions<a + name="FNanchor_1222_1222" id="FNanchor_1222_1222"></a><a + href="#Footnote_1222_1222" class="fnanchor">[1222]</a>. La +mort de Jésus paraît du reste avoir été tout +à fait étrangère à ces deux +destitutions<a name="FNanchor_1223_1223" id="FNanchor_1223_1223"></a><a + href="#Footnote_1223_1223" class="fnanchor">[1223]</a>. Dans sa +retraite, Pilate ne songea probablement pas +un moment à l'épisode oublié qui devait +transmettre sa triste renommée à +la postérité la plus lointaine. Quant à +Kaïapha, il eut pour successeur +Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait +joué dans le +procès de Jésus le rôle principal. La famille +sadducéenne de Hanan garda +encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa +de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre +acharnée +qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, +qui lui +dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers +martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son +siècle<a name="FNanchor_1224_1224" id="FNanchor_1224_1224"></a><a + href="#Footnote_1224_1224" class="fnanchor">[1224]</a>. Le vrai +coupable de la mort de Jésus finit sa vie au +comble des honneurs et de la considération, sans avoir +douté un instant +qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils +continuèrent de +régner autour du temple, à grand'peine +réprimés par les +procurateurs<a name="FNanchor_1225_1225" id="FNanchor_1225_1225"></a><a + href="#Footnote_1225_1225" class="fnanchor">[1225]</a> et bien des +fois se passant de leur consentement pour +satisfaire leurs instincts violents et hautains.</p> +<p>Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la +scène politique. +Hérode Agrippa ayant été élevé +à la dignité de roi par Caligula, la +jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans +cesse pressé par +cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il +souffrait +un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence +naturelle +et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait +d'obtenir +son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. +Desservi +par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut +destitué, et traîna +le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. +Hérodiade le +suivit dans ses disgrâces<a name="FNanchor_1226_1226" id="FNanchor_1226_1226"></a><a href="#Footnote_1226_1226" + class="fnanchor">[1226]</a>. Cent ans au moins devaient encore +s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, +revînt +dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs +tombeaux le meurtre de +Jean-Baptiste.</p> +<p>Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles +coururent +sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait +acheté un +champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du +mont +Sion, un endroit nommé <i>Hakeldama</i> (le champ du sang)<a + name="FNanchor_1227_1227" id="FNanchor_1227_1227"></a><a + href="#Footnote_1227_1227" class="fnanchor">[1227]</a>. On supposa +que c'était la propriété acquise par le +traître<a name="FNanchor_1228_1228" id="FNanchor_1228_1228"></a><a + href="#Footnote_1228_1228" class="fnanchor">[1228]</a>. Selon une +tradition, il se tua<a name="FNanchor_1229_1229" id="FNanchor_1229_1229"></a><a + href="#Footnote_1229_1229" class="fnanchor">[1229]</a>. Selon une +autre, il fit dans son champ une +chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent +à +terre<a name="FNanchor_1230_1230" id="FNanchor_1230_1230"></a><a + href="#Footnote_1230_1230" class="fnanchor">[1230]</a>. Selon +d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, +accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un +châtiment du ciel<a name="FNanchor_1231_1231" id="FNanchor_1231_1231"></a><a href="#Footnote_1231_1231" + class="fnanchor">[1231]</a>. Le désir de montrer dans Judas +l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami +perfide<a name="FNanchor_1232_1232" id="FNanchor_1232_1232"></a><a + href="#Footnote_1232_1232" class="fnanchor">[1232]</a> a pu donner +lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans +son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, +pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient +le +bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine +qui pesait +sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où +l'on vit le doigt du +ciel.</p> +<p>Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du +reste, bien +éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la +catastrophe que le +judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que +beaucoup plus +tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois +d'intolérance. L'empire +était certes plus loin encore de soupçonner que son futur +destructeur +était né. Pendant près de trois cents ans, il +suivra sa voie sans se +douter qu'à côté de lui croissent des principes +destinés à faire subir +au monde une complète transformation. A la fois +théocratique et +démocratique, l'idée jetée par Jésus dans +le monde fut, avec l'invasion +des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'œuvre des +Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à +participer au royaume +de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion +était désormais en +principe séparée de l'État. Les droits de la +conscience, soustraits à la +loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le +«pouvoir +spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son +origine; durant des +siècles, les évêques ont été des +princes et le pape a été un roi. +L'empire prétendu des âmes s'est montré à +diverses reprises comme une +affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le +bûcher. +Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, +où le domaine +des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» +pour s'appeler +une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du +peuple, éclos devant +le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le +christianisme fut +empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il +fut le +premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment +populaire, +l'avènement des simples de cœur, l'inauguration du beau comme +le peuple +l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés +aristocratiques de +l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.</p> +<p>Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de +Jésus (il ne +fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait +en +porter lourdement la responsabilité. En présidant +à la scène du +Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une +légende pleine +d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le +tour du monde, +légende où les autorités constituées jouent +un rôle odieux, où c'est +l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police +se liguent +contre la vérité. Séditieuse au plus haut +degré, l'histoire de la +Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra +les +aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats +l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes +les puissances +établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. +Comment prendre à +l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand +on a sur la +conscience la grande méprise de Gethsémani<a + name="FNanchor_1233_1233" id="FNanchor_1233_1233"></a><a + href="#Footnote_1233_1233" class="fnanchor">[1233]</a>?</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1220_1220" id="Footnote_1220_1220"></a><a + href="#FNanchor_1220_1220"><span class="label">[1220]</span></a> L'an +33 répond bien à une des données du +problème, +savoir que le 14 de nisan ait été un vendredi. Si on +rejette l'an 33, +pour trouver une année qui remplisse ladite condition, il faut +au moins +remonter à l'an 29 ou descendre à l'an 36.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1221_1221" id="Footnote_1221_1221"></a><a + href="#FNanchor_1221_1221"><span class="label">[1221]</span></a> Luc, +III, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1222_1222" id="Footnote_1222_1222"></a><a + href="#FNanchor_1222_1222"><span class="label">[1222]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XVIII, IV, 2 et 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1223_1223" id="Footnote_1223_1223"></a><a + href="#FNanchor_1223_1223"><span class="label">[1223]</span></a> +L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle +d'un apocryphe sans valeur (V. Thilo, <i>Cod. apocr., N.T.</i>, p. 813 +et +suiv.). Le suicide de Pilate (Eusèbe, <i>H.E.</i>, II, 7; <i>Chron.</i>, +ad ann. 1 +Caii) paraît aussi provenir d'actes légendaires.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1224_1224" id="Footnote_1224_1224"></a><a + href="#FNanchor_1224_1224"><span class="label">[1224]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XX, IV, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1225_1225" id="Footnote_1225_1225"></a><a + href="#FNanchor_1225_1225"><span class="label">[1225]</span></a> Jos., +<i>l.c.</i></p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1226_1226" id="Footnote_1226_1226"></a><a + href="#FNanchor_1226_1226"><span class="label">[1226]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XVIII, vii, 1, 2; <i>B.J.</i>, II, ix, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1227_1227" id="Footnote_1227_1227"></a><a + href="#FNanchor_1227_1227"><span class="label">[1227]</span></a> S. +Jérôme, <i>De situ et nom. loc. hebr.</i>, au mot +<i>Acheldama</i>. Eusèbe (<i>ibid.</i>) dit au nord. Mais les +Itinéraires +confirment la leçon de S. Jérôme. La tradition qui +nomme <i>Haceldama</i> la +nécropole située au bas de la vallée de Hinnom +remonte au moins à +l'époque de Constantin.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1228_1228" id="Footnote_1228_1228"></a><a + href="#FNanchor_1228_1228"><span class="label">[1228]</span></a> <i>Act.</i>, +I, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, +a ici donné un tour moins satisfaisant à la tradition, +afin d'y +rattacher la circonstance d'un cimetière pour les +étrangers, qui se +trouvait près de là.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1229_1229" id="Footnote_1229_1229"></a><a + href="#FNanchor_1229_1229"><span class="label">[1229]</span></a> +Matth., XXVII, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1230_1230" id="Footnote_1230_1230"></a><a + href="#FNanchor_1230_1230"><span class="label">[1230]</span></a> <i>Act.</i>, +1. c.; Papias, dans Oecumenius, <i>Enarr. in Act. +Apost.</i>, II, et dans Fr. Münter, <i>Fragm. Patrum græc.</i> +(Hafniæ, 1788), +fasc. I, p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1231_1231" id="Footnote_1231_1231"></a><a + href="#FNanchor_1231_1231"><span class="label">[1231]</span></a> +Papias, dans Münter, <i>l. c.</i>; Théophylacte, <i>l. c.</i></p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1232_1232" id="Footnote_1232_1232"></a><a + href="#FNanchor_1232_1232"><span class="label">[1232]</span></a> +Psaumes LXIX et CIX.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1233_1233" id="Footnote_1233_1233"></a><a + href="#FNanchor_1233_1233"><span class="label">[1233]</span></a> Ce +sentiment populaire vivait encore en Bretagne au +temps de mon enfance. Le gendarme y était +considéré, comme ailleurs le +juif, avec une sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui +arrêta +Jésus!</p> +<div class="footnotes"> +<div class="footnote"></div> +</div> +<hr style="width: 45%;"/> +</div> +</div> +<h2><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a></h2> +<h2>CARACTÈRE +ESSENTIEL DE L'ŒUVRE DE JÉSUS.</h2> +<p>Jésus, on le +voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. +Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de +l'orthodoxie le portât à +admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus +d'une +fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois +on le surprenne en +rapports bienveillants avec des infidèles<a + name="FNanchor_1234_1234" id="FNanchor_1234_1234"></a><a + href="#Footnote_1234_1234" class="fnanchor">[1234]</a>, on peut dire +que sa vie +s'écoula tout entière dans le petit monde, +très-fermé, où il était né. +Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne +figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore +d'une +façon indirecte, à propos des mouvements séditieux +provoqués par sa +doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient +l'objet<a name="FNanchor_1235_1235" id="FNanchor_1235_1235"></a><a + href="#Footnote_1235_1235" class="fnanchor">[1235]</a>. +Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une +impression bien +durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. +Josèphe, +né l'an 37 et écrivant dans les dernières +années du siècle, mentionne +son exécution en quelques lignes<a name="FNanchor_1236_1236" id="FNanchor_1236_1236"></a><a href="#Footnote_1236_1236" + class="fnanchor">[1236]</a>, comme un événement +d'importance +secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, +il omet les +chrétiens<a name="FNanchor_1237_1237" id="FNanchor_1237_1237"></a><a + href="#Footnote_1237_1237" class="fnanchor">[1237]</a>. La <i>Mischna</i>, +d'un autre côté, n'offre aucune trace de +l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où +le fondateur du +christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du +IV<sup>e</sup> ou du V<sup>e</sup> +siècle<a name="FNanchor_1238_1238" id="FNanchor_1238_1238"></a><a + href="#Footnote_1238_1238" class="fnanchor">[1238]</a>. L'œuvre +essentielle de Jésus fut de créer autour de lui +un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes, +et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. +S'être fait +aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas +de l'aimer,» voilà +le chef-d'œuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses +contemporains<a name="FNanchor_1239_1239" id="FNanchor_1239_1239"></a><a + href="#Footnote_1239_1239" class="fnanchor">[1239]</a>. Sa doctrine +était quelque chose de si peu +dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à +la faire écrire. On +était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en +s'attachant +à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt +recueillies de +souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait +laissée, +furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de +dogmes, un +faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit +nouveau. +Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs +de +l'Église grecque, qui, à partir du IV<sup>e</sup> +siècle, +engagèrent le +christianisme dans une voie de puériles discussions +métaphysiques, et, +d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui +voulurent +tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une +«Somme» colossale. +Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, +voilà, ce qui s'appela +d'abord être chrétien.</p> +<p>On comprend de la sorte comment, par une destinée +exceptionnelle, le +christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit +siècles, avec +le caractère d'une religion universelle et éternelle. +C'est qu'en effet +la religion de Jésus est à quelques égards la +religion définitive. Fruit +d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, +dégagé à sa naissance de +toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans +pour la liberté +de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont +suivi, +recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se +renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le +royaume de Dieu, tel +que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition +surnaturelle +que les premiers chrétiens espéraient voir éclater +dans les nues. Mais +le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le +nôtre. Son +parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie +détachée et +vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, +où se trouve ce qu'on +demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de +Dieu, la +pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, +la +liberté enfin, que la société réelle exclut +comme une impossibilité, et +qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le +grand +maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu +idéal est encore +Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de +l'esprit; le premier, il +a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce +monde.» La +fondation de la vraie religion est bien son œuvre. Après lui, +il n'y a +plus qu'à développer et à féconder.</p> +<p>«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de +«religion.» Tout ce +qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition +chrétienne sera +stérile. Jésus a fondé la religion dans +l'humanité, comme Socrate y a +fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la +science. Il y a eu de +la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis +Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait +d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur +le fondement qu'ils ont +posé. De même, avant Jésus, la pensée +religieuse avait traversé bien des +révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes +conquêtes: on n'est +pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que +Jésus a créée; il a fixé pour toujours +l'idée du culte pur. La religion +de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église +a eu ses époques et +ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu +ou qui +n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, +n'excluant +rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses +symboles ne +sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles +d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement +une proposition +théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi +sont des +travestissements de l'idée de Jésus, à peu +près comme la scolastique du +moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une +science +achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il +eût assisté aux +débats de l'école, eût répudié cette +doctrine étroite; il eût été du +parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de +son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. +De même, si Jésus +revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux +qui +prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de +catéchisme, +mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire +éternelle, dans tous +les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première +pierre. Il se peut +que, dans la «Physique» et dans la +«Météorologie» des temps modernes, il +ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces +titres; +Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. +Quelles que puissent être les transformations du dogme, +Jésus restera en +religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne +ne sera +pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne +nous rattachions en +religion à la grande ligne intellectuelle et morale en +tête de laquelle +brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes +chrétiens, même quand +nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition +chrétienne qui nous a précédés.</p> +<p>Et cette grande fondation fut bien l'œuvre personnelle de +Jésus. Pour +s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait +été adorable. L'amour +ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de +Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son +entourage, que nous +devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, +l'enthousiasme, +la constance de la première génération +chrétienne ne s'expliquent qu'en +supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de +proportions +colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges +de foi, deux +impressions également funestes à la bonne critique +historique s'élèvent +dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces +créations trop +impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui +souvent a été +l'œuvre d'une volonté puissante et d'un esprit +supérieur. D'un autre +côté, on se refuse à voir des hommes comme nous +dans les auteurs de ces +mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de +l'humanité. Prenons +un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son +sein. +Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne +sauraient nous +donner aucune idée de ce que valait l'homme à des +époques où +l'originalité de chacun avait pour se développer un champ +plus libre. +Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de +nos +capitales, sortant de là de temps en temps pour se +présenter aux palais +des souverains, forçant la consigne et, d'un ton +impérieux, annonçant +aux rois l'approche des révolutions dont il a été +le promoteur. Cette +idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. +Élie le +Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La +prédication de Jésus, sa libre activité en +Galilée ne sortent pas moins +complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes +habitués. +Dégagées de nos conventions polies, exemptes de +l'éducation uniforme qui +nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces +âmes +entières portaient dans l'action une énergie surprenante. +Elles nous +apparaissent comme les géants d'un âge +héroïque qui n'aurait pas eu de +réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là +étaient nos frères; ils eurent +notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle +de Dieu +était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné +par les liens de fer +d'une société mesquine et condamnée à une +irrémédiable médiocrité.</p> +<p>Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la +personne de +Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des +défiances exagérées en +présence d'une légende qui nous tient toujours dans un +monde surhumain. +La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. +A-t-on +jamais douté cependant de l'existence et du rôle de +François d'Assise? +Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme +doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non +à celui que la +légende a déifié. L'inégalité des +hommes est bien plus marquée en +Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au +milieu +d'une atmosphère générale de +méchanceté, des caractères dont la grandeur +nous étonne. Bien loin que Jésus ait été +créé par ses disciples, Jésus +apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. +Ceux-ci, saint Paul et +saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni +génie. Saint +Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, +et quant à +saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, +très-élève en un sens, +fut loin d'être à tous égards irréprochable. +De là l'immense supériorité +des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. +De là cette +chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de +Jésus à celle +des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui +nous ont légué l'image de +Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que +sans cesse +ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs +écrits sont +pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un +discours +d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne +le comprennent pas, +et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne +saisissent +qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin +d'avoir été embelli par +ses biographes, a été diminué par eux. La +critique, pour le retrouver +tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de +méprises, provenant de la +médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint +comme ils le +concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en +réalité +amoindri.</p> +<p>Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois +froissées dans cette +légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, +au milieu +d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques +égards, sont +plus conformes à notre goût. L'honnête et suave +Marc-Aurèle, l'humble et +doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts +de quelques +erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité +profonde, eut +un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême +délicatesse dans +l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité +absolue et notre +amour désintéressé de l'idée pure, nous +avons fondé, nous tous qui avons +voué notre vie à la science, un nouvel idéal de +moralité. Mais les +appréciations de l'histoire générale ne doivent +pas se renfermer dans +des considérations de mérite personnel. +Marc-Aurèle et ses nobles +maîtres ont été sans action durable sur le monde. +Marc-Aurèle laisse +après lui des livres délicieux, un fils exécrable, +un monde qui s'en va. +Jésus reste pour l'humanité un principe +inépuisable de renaissances +morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la +sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende +miraculeuse, devait +avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. +«Socrate, +disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au +ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu<a + name="FNanchor_1240_1240" id="FNanchor_1240_1240"></a><a + href="#Footnote_1240_1240" class="fnanchor">[1240]</a>.» La +religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part +d'ascétisme, +de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après +les Antonins, faire une +religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en +saints, écrire la «Vie édifiante» de +Pythagore et de Plotin, leur prêter +une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des +pouvoirs +surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle +ni créance ni +autorité.</p> +<p>Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos +mesquines +susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, +pourrait faire ce +qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique +sainte Thérèse? +Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands +écarts de la +nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie +du +cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de +moralité un +commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour +parmi +les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont +tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que +bien +portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont +répandues de +nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave +nos jugements +historiques dans les questions de ce genre. Un état où +l'on dit des +choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se +produit sans que la +volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme +à être +séquestré comme halluciné. Autrefois, cela +s'appelait prophétie et +inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à +l'état de +fièvre; toute création éminente entraîne une +rupture d'équilibre, un +état violent pour l'être qui la tire de lui.</p> +<p>Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une œuvre trop +complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un +sens, l'humanité +entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne +reçoive +quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de +synchronismes étranges, qui font que, sans avoir +communiqué entre elles, +des fractions fort éloignées de l'espèce humaine +arrivent en même temps +à des idées et à des imaginations presque +identiques. Au XIII<sup>e</sup> siècle, +les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la +scolastique, et à peu près la même scolastique, de +York à Samarkand; au +XIV<sup>e</sup> siècle, tout le monde se livre au goût de +l'allégorie mystique, en +Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVI<sup>e</sup>, l'art se +développe d'une +façon +toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands +Mogols, +sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de +Narbonne, les +<i>motécallémin</i> de Bagdad se soient connus, sans que +Dante et Pétrarque +aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des +écoles de Pérouse ou de +Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes +influences morales +courant le monde, à la manière des +épidémies, sans distinction de +frontière et de race. Le commerce des idées dans +l'espèce humaine ne +s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. +Jésus +ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait +lu +aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui +plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, +venait du bouddhisme, du +parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux +secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les +diverses +portions de l'humanité. Le grand homme, par un +côté, reçoit tout de son +temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion +fondée +par Jésus a été la conséquence naturelle de +ce qui avait précédé, ce +n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa +raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire +conforme aux instincts +et aux besoins du cœur en un siècle donné.</p> +<p>Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au +judaïsme et que sa +grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi +n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don +particulier +semble avoir été de contenir dans son sein les +extrêmes du bien et du +mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort +comme Socrate +sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen +âge, comme +Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIII<sup>e</sup> +siècle. On +est de +son siècle et de sa race, même quand on réagit +contre son siècle et sa +race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il +représente la +rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à +cet égard +puisse prêter à quelque équivoque, la direction +générale du +christianisme après lui n'en permet pas. La marche +générale du +christianisme a été de s'éloigner de plus en plus +du judaïsme. Son +perfectionnement consistera à revenir à Jésus, +mais non certes à revenir +au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc +entière; sa +gloire n'admet aucun légitime partageant.</p> +<p>Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le +succès de +cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne +secondent que +ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de +l'humanité +a son époque privilégiée, où elle atteint +la perfection par une sorte +d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de +réflexion ne +réussit à produire ensuite les chefs-d'œuvre que la +nature crée à ces +moments-là par des génies inspirés. Ce que les +beaux siècles de la Grèce +furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de +Jésus le fut +pour la religion. La société juive offrait l'état +intellectuel et moral +le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais +traversé. C'était +vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la +conspiration de mille forces cachées, où les belles +âmes trouvent pour +les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, +délivré de +la tyrannie fort étroite des petites républiques +municipales, jouissait +d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir +d'une façon +désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut +toujours moins +pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de +l'empire. Nos +petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières +que la mort pour +les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois +ans, put +mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit +vingt fois devant +les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal +de la +médecine eussent suffi pour couper court à sa +carrière. La dynastie +incrédule des Hérodes, d'un autre côté, +s'occupait peu des mouvements +religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût +été probablement arrêté dès ses +premiers pas. Un novateur, dans un tel état de +société, ne risquait que +la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour +l'avenir. +Qu'on se figure Jésus, réduit à porter +jusqu'à soixante ou soixante-dix +ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, +s'usant peu à +peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout +favorise ceux qui sont +marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte +d'entraînement +invincible et d'ordre fatal.</p> +<p>Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au +destin du +monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que +Jésus ait +absorbé tout le divin, ou lui ait été +adéquat (pour employer +l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est +l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand +pas vers le +divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage +d'êtres bas, +égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul +que leur égoïsme est plus +réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme +vulgarité, des colonnes +s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble +destinée. Jésus est +la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où +il vient et +où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y +a de bon et +d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été +impeccable; il a vaincu les +mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a +conforté, +si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce +n'est +celui que chacun porte en son cœur. De même que plusieurs de ses +grands +côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, +il est +probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été +dissimulées. Mais +jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie +l'intérêt +de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué +sans réserve à +son idée, il y a subordonné toute chose à un tel +degré que, vers la fin +de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès +de +volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a +pas eu d'homme, +Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce +point foulé aux pieds la +famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de +son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de +remplir.</p> +<p>Pour nous, éternels enfants, condamnés à +l'impuissance, nous qui +travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que +nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils +surent ce que +nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande +originalité +renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais +de suivre les +voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? +Nous l'ignorons. +Mais quels que puissent être les phénomènes +inattendus de l'avenir, +Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans +cesse; sa +légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances +attendriront les +meilleurs cœurs; tous les siècles proclameront qu'entre les +fils des +hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.</p> +<div class="footnotes"> +<p><br/> +<span style="font-weight: bold;">NOTES:</span></p> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1234_1234" id="Footnote_1234_1234"></a><a + href="#FNanchor_1234_1234"><span class="label">[1234]</span></a> +Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, +XII, 20 et suiv. Comp. Jos., <i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1235_1235" id="Footnote_1235_1235"></a><a + href="#FNanchor_1235_1235"><span class="label">[1235]</span></a> +Tacite, <i>Ann.</i>, XV, 45; Suétone, <i>Claude</i>, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1236_1236" id="Footnote_1236_1236"></a><a + href="#FNanchor_1236_1236"><span class="label">[1236]</span></a> <i>Ant.</i>, +XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par +une +main chrétienne.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1237_1237" id="Footnote_1237_1237"></a><a + href="#FNanchor_1237_1237"><span class="label">[1237]</span></a> <i>Ant.</i>, +XVIII, i; <i>B.J.</i>, II, viii; <i>Vita</i>, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1238_1238" id="Footnote_1238_1238"></a><a + href="#FNanchor_1238_1238"><span class="label">[1238]</span></a> Talm. +de Jérusalem, <i>Sanhédrin</i>, XIV, 16; <i>Aboda zara</i>, +II, 2; <i>Schabbath</i>, XIV, 4; Talm. de Babylone, <i>Sanhédrin</i>, +43 <i>a</i>, 67 +<i>a</i>; <i>Schabbath</i>, 104 <i>b</i>, 116 <i>b</i>. Comp. <i>Chagiga</i>, +4 <i>b</i>; <i>Gittin</i>, 57 +<i>a</i>, 90 <i>a</i>. Les deux Gémares empruntent la plupart +de leurs données sur +Jésus à une légende burlesque et obscène, +inventée par les adversaires +du christianisme et sans valeur historique.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1239_1239" id="Footnote_1239_1239"></a><a + href="#FNanchor_1239_1239"><span class="label">[1239]</span></a> Jos., +<i>Ant.</i>, XVIII, iii, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1240_1240" id="Footnote_1240_1240"></a><a + href="#FNanchor_1240_1240"><span class="label">[1240]</span></a> +Philostrate, <i>Vie d'Apollonius</i>, IV, 2; VII, 11; VIII, +7; Eunape, <i>Vies des sophistes</i>, p. 454, 500 (édit. Didot).</p> +</div> +<p>FIN DE LA VIE DE JÉSUS.</p> +</div> +<hr style="width: 65%;"/> +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> +<ul> + <li><a href="#A_LAME_PURE">DÉDICACE</a></li> + <li><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION</a>, OÙ L'ON TRAITE +PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE HISTOIRE.</li> +</ul> +<p> +<br/> +</p> +<ol style="list-style-type: upper-roman;"> + <li><a href="#chapitre_premier">Place de Jésus dans l'histoire +du monde.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_II">Enfance et jeunesse de Jésus. Ses +premières +impressions.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_III">Éducation de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_IV">Ordre d'idées au sein duquel se +développa +Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_V">Premiers aphorismes de Jésus.—Ses +idées d'un Dieu +père et d'une religion pure.—Premiers disciples.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_VI">Jean-Baptiste.—Voyage de Jésus vers +Jean et son +séjour au désert de Judée.—Il adopte le +baptême de Jean.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_VII">Développement des idées de +Jésus sur le +royaume de Dieu.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_VIII">Jésus à Capharnahum.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_IX">Les disciples de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_X">Prédications du lac.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XI">Le royaume de Dieu conçu comme +l'avènement des pauvres.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XII">Ambassade de Jean prisonnier vers +Jésus.—Mort de Jean.—Rapports de son école avec celle de +Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XIII">Premières tentatives sur +Jérusalem.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XIV">Rapports de Jésus avec les +païens et les Samaritains.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XV">Commencement de la légende de +Jésus.—Idée +qu'il a lui-même de son rôle surnaturel.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XVI">Miracles.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XVII">Forme définitive des idées +de Jésus sur le +royaume de Dieu.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XVIII">Institutions de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XIX">Progression croissante d'enthousiasme et +d'exaltation.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XX">Opposition contre Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXI">Dernier voyage de Jésus à +Jérusalem.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXII">Machinations des ennemis de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXIII">Dernière semaine de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXIV">Arrestation et procès de +Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXV">Mort de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXVI">Jésus au tombeau.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXVII">Sort des ennemis de Jésus.</a></li> + <li><a href="#CHAPITRE_XXVIII">Caractère essentiel de l'œuvre +de Jésus.</a></li> +</ol> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JÉSUS ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin-top:1em; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE</div> +<div style='text-align:center;font-size:0.9em'>PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Vie de Jsus + Histoire des origines du christianisme; 1 + +Author: Ernest Renan + +Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113] +[Last updated: November 11, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JSUS *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallire and the +Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + +VIE + +DE JSUS + +PAR + +ERNEST RENAN + +MEMBRE DE L'INSTITUT + +NEUVIME DITION + + + +PARIS + +MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + + + +1863 + + + + +HISTOIRE + +DES ORIGINES + +DU CHRISTIANISME + + +LIVRE PREMIER + + + + +_CHEZ LES MMES DITEURS_ + + +OEUVRES COMPLTES + +D'ERNEST RENAN + +FORMAT IN-8 + + + +HISTOIRE GNRALE DES LANGUES SMITIQUES.--_3e dition, revue et +augmente_.--Imprimerie impriale 1 volume. + +TUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e dition_ 1 volume. + +ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e dition_ 1 volume. + +LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hbreu, avec une tude sur l'ge et +la caractre du pome.--_2e dition_ 1 volume. + +LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hbreu, avec une tude +sur le plan, l'ge et le caractre du pome.--_2e dition_ 1 volume. + +DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e dition_ 1 volume. + +AVERROS ET L'AVERROSME, essai historique.--_2e dition, revue et +corrige_ 1 volume. + +DE LA PART DES PEUPLES SMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION. +--_5e dition_ Brochure. + +LA CHAIRE D'HBREU AU COLLGE DE FRANCE, explications mes +collgues.--_3e dition_ Brochure. + + + + +A L'AME PURE + +DE MA SOEUR HENRIETTE + +MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861. + + +_Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes +de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les +lieux que nous avions visits ensemble? Silencieuse ct de moi, tu +relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la +mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient nos pieds. +Quand l'accablante lumire avait fait place l'innombrable arme des +toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me +ramenaient l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour +que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec +toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui +les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que +les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de +ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile; +le sommeil de la fivre nous prit la mme heure; je me rveillai +seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte +Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient +mler leurs larmes. Rvle-moi, bon gnie, moi que tu aimais, ces +vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font +presque aimer_. + + + + +INTRODUCTION + +O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES + +DE CETTE HISTOIRE. + + +Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la +priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis +les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son +existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une +telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je +prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point +de dpart au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne +sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs +disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la +pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je +l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont +morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs +dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du +christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement +et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, +arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et +gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit +secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse. +Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre, +enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme +partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des +Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir +irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir +tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss +de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et +l'tat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les ides +religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient +profondment; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que +le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement +ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et +passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail +littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne +seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus +sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier +effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels +dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je +me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous +Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le +plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et +perscuteur son tour. + +Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan +aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus, +il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres, +l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la +mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les +premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise +du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem, +la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des +vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de +Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une +singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est +pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100 +l'an 150. + +Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte +de longues dissertations critiques sur les points controverss. Un +systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier d'aprs les +sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born +strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication +des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque +conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces +sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires. +Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. +Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui +voudront bien se procurer les ouvrages suivants: + + _tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu_, par M. Albert + Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam[1]. + + _Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique_, par + M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire + protestant de Strasbourg[2]. + + _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles + antrieurs l're chrtienne_, par M. Michel Nicolas, professeur + la Facult de thologie protestante de Montauban[3]. + + _Vie de Jsus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre + de l'Institut[4]. + + _Revue de thologie et de philosophie chrtienne_, publie sous la + direction de M. Colani, de 1850 1857.--_Nouvelle Revue de + thologie_, faisant suite la prcdente, depuis 1858[5]. + +les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents +crits[6], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai +d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en +particulier, a t faite par M. Strauss d'une manire qui laisse peu +dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la +rdaction des vangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de +se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le +terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des +motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la +discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre +si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr. + +Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source +d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une +foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps +o il vcut, ce sont: 1 les vangiles et en gnral les crits du +Nouveau Testament; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien +Testament; 3 les ouvrages de Philon; 4 ceux de Josphe; 5 le Talmud. +Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les +penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des +grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout +autre province du judasme que Jsus; mais, comme lui, il tait +trs-dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem; Philon est +vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le +prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui +survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne +l'aient pas conduit en Galile! Que ne nous et-il pas appris! + +Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la +mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur +Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche +prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit +sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois +le passage sur Jsus[9] authentique. Il est parfaitement dans le got +de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien +comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main +chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels +il et t presque blasphmatoire[10], a peut-tre retranch ou modifi +quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littraire +de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits +comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit, +probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides +chrtiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de +Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il +jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe, +Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et +que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit. + +Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers +sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui +aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour +l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour +l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre +d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de +Jsus[13], nous donne la clef de l'expression de Fils de l'homme et +des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce +aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant +hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des +plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ. +La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des +deux langues dans lesquelles il est crit; l'usage de mots grecs; +l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au +temps d'Antiochus piphane; les fausses images qui y sont traces de la +vieille Babylonie; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien +les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule +d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'poque +des Sleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre +dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes; l'omission de +Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclsiastique_, o +son rang tait comme indiqu; bien d'autres preuves qui ont t cent +fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne +soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la +perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature +prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la +littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de +composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes +sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae, +le quatrime livre d'Esdras. + +Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop +nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des +circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette +compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls la +plus insignifiante scolastique. La thologie chrtienne et la thologie +juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une +ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables +dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire +dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, +de Buxtorf, d'Otho, contenaient dj cet gard une foule de +renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les +citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration +que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M. +Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller +plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par +quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques est ici +fort importante, la rdaction du Talmud s'tendant de l'an 200 l'an +500 peu prs. Nous y avons port autant de discernement qu'il est +possible dans l'tat actuel de ces tudes. Des dates si rcentes +exciteront quelques craintes chez les personnes habitues n'accorder +de valeur un document que pour l'poque mme o il a t crit. Mais +de tels scrupules seraient ici dplacs. L'enseignement des Juifs depuis +l'poque asmonenne jusqu'au IIe sicle fut principalement oral. Il ne +faut pas juger de ces sortes d'tats intellectuels d'aprs les habitudes +d'un temps o l'on crit beaucoup. Les Vdas, les anciennes posies +arabes ont t conservs de mmoire pendant des sicles, et pourtant +ces compositions prsentent une forme trs-arrte, trs-dlicate. Dans +le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la +_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y +eut des essais de rdaction, dont les commencements remontent peut-tre +plus haut qu'on ne le suppose communment. Le style du Talmud est celui +de notes de cours; les rdacteurs ne firent probablement que classer +sous certains titres l'norme fatras d'critures qui s'tait accumul +dans les diffrentes coles durant des gnrations. + +Il nous reste parler des documents qui, se prsentant comme des +biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir +la premire place dans une vie de Jsus. Un trait complet sur la +rdaction des vangiles serait un ouvrage lui seul. Grce aux beaux +travaux dont cette question a t l'objet depuis trente ans, un problme +qu'on et jug autrefois inabordable est arriv une solution qui +assurment laisse place encore bien des incertitudes, mais qui suffit +pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir +dans notre deuxime livre, la composition des vangiles ayant t un des +faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient +passs dans la seconde moiti du premier sicle. Nous ne toucherons ici +qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable la solidit de +notre rcit. Laissant de ct tout ce qui appartient au tableau des +temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les +donnes fournies par les vangiles peuvent tre employes dans une +histoire dresse selon des principes rationnels[14]? + +Que les vangiles soient en partie lgendaires, c'est ce qui est +vident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y +a lgende et lgende. Personne ne doute des principaux traits de la vie +de Franois d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre chaque pas. +Personne, au contraire, n'accorde de crance la Vie d'Apollonius de +Tyane, parce qu'elle a t crite longtemps aprs le hros et dans les +conditions d'un pur roman. A quelle poque, par quelles mains, dans +quelles conditions les vangiles ont-ils t rdigs? Voil donc la +question capitale d'o dpend l'opinion qu'il faut se former de leur +crdibilit. + +On sait que chacun des quatre vangiles porte en tte le nom d'un +personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire +vanglique elle-mme. Ces quatre personnages ne nous sont pas donns +rigoureusement comme des auteurs. Les formules selon Matthieu, selon +Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas que, dans la plus +vieille opinion, ces rcits eussent t crits d'un bout l'autre par +Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement +que c'taient l les traditions provenant de chacun de ces aptres et se +couvrant de leur autorit. Il est clair que si ces titres sont exacts, +les vangiles, sans cesser d'tre en partie lgendaires, prennent une +haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-sicle qui suivit la +mort de Jsus, et mme, dans deux cas, aux tmoins oculaires de ses +actions. + +Pour Luc d'abord, le doute n'est gure possible. L'vangile de Luc est +une composition rgulire, fonde sur des documents antrieurs[16]. +C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, lague, combine. L'auteur de cet +vangile est certainement le mme que celui des Actes des Aptres[17]. +Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui +convient parfaitement Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut +tre oppose ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de +doute, c'est que l'auteur du troisime vangile et des Actes est un +homme de la seconde gnration apostolique, et cela suffit notre +objet. La date de cet vangile peut d'ailleurs tre dtermine avec +beaucoup de prcision par des considrations tires du livre lui-mme. +Le chapitre XXI de Luc, insparable du reste de l'ouvrage, a t crit +certainement aprs le sige de Jrusalem, mais peu de temps aprs[20]. +Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage +crit tout entier de la mme main et de la plus parfaite unit. + +Les vangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, beaucoup prs, le mme +cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, o l'auteur +disparat totalement. Un nom propre crit en tte de ces sortes +d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'vangile de Luc est dat, +ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le +troisime vangile est postrieur aux deux premiers, et offre le +caractre d'une rdaction bien plus avance. Nous avons d'ailleurs, +cet gard, un tmoignage capital de la premire moiti du IIe sicle. Il +est de Papias, vque d'Hirapolis, homme grave, homme de tradition, qui +fut attentif toute sa vie recueillir ce qu'on pouvait savoir de la +personne de Jsus[21]. Aprs avoir dclar qu'en pareille matire il +prfre la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux crits sur +les actes et les paroles du Christ: 1 un crit de Marc, interprte de +l'aptre Pierre, crit court, incomplet, non rang par ordre +chronologique, comprenant des rcits et des discours ([Greek: lechthenta + prachthenta]), compos d'aprs les renseignements et les souvenirs de +l'aptre Pierre; 2 un recueil de sentences ([Greek: logia]) crit en +hbreu[22] par Matthieu, et que chacun a traduit comme il a pu. Il est +certain que ces deux descriptions rpondent assez bien la physionomie +gnrale des deux livres appels maintenant vangile selon Matthieu, +vangile selon Marc, le premier caractris par ses longs discours, le +second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les +petits faits, bref jusqu' la scheresse, pauvre en discours, assez mal +compos. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient +absolument semblables ceux que lisait Papias, cela n'est pas +soutenable; d'abord, parce que l'crit de Matthieu pour Papias se +composait uniquement de discours en hbreu, dont il circulait des +traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'crit de Marc +et celui de Matthieu taient pour lui profondment distincts, rdigs +sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diffrentes. Or, +dans l'tat actuel des textes, l'vangile selon Matthieu et l'vangile +selon Marc offrent des parties parallles si longues et si parfaitement +identiques qu'il faut supposer, ou que le rdacteur dfinitif du premier +avait le second sous les yeux, ou que le rdacteur dfinitif du second +avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copi le mme +prototype. Ce qui parat le plus vraisemblable, c'est que, ni pour +Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rdactions tout fait +originales; que nos deux premiers vangiles sont dj des arrangements, +o l'on a cherch remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun +voulait, en effet, possder un exemplaire complet. Celui qui n'avait +dans son exemplaire que des discours voulait avoir des rcits, et +rciproquement. C'est ainsi que l'vangile selon Matthieu se trouva +avoir englob presque toutes les anecdotes de Marc, et que l'vangile +selon Marc contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des +_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la +tradition vanglique se continuant autour de lui. Cette tradition est +si loin d'avoir t puise par les vangiles que les Actes des aptres +et les Pres les plus anciens citent plusieurs paroles de Jsus qui +paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les vangiles que +nous possdons. + +Il importe peu notre objet actuel de pousser plus loin cette dlicate +analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les +_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le rcit primitif tel qu'il +sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute reprsents +par les grands discours de Jsus qui remplissent une partie considrable +du premier vangile. Ces discours forment, en effet, quand on les +dtache du reste, un tout assez complet. Quant aux rcits du premier et +du deuxime vangile, ils semblent avoir pour base un document commun +dont le texte se retrouve tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et +dont le deuxime vangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est +qu'une reproduction peu modifie. En d'autres termes, le systme de la +vie de Jsus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux: +1 les discours de Jsus recueillis par l'aptre Matthieu; 2 le recueil +d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc crivit d'aprs les +souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux +documents, mls des renseignements d'autre provenance, dans les deux +premiers vangiles, qui portent non sans raison le nom d'vangile selon +Matthieu et d'vangile selon Marc. + +Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de trs-bonne heure on +mit par crit les discours de Jsus en langue aramenne, que de bonne +heure aussi on crivit ses actions remarquables. Ce n'taient pas l des +textes arrts et fixs dogmatiquement. Outre les vangiles qui nous +sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prtendant reprsenter la +tradition des tmoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance ces +crits, et les conservateurs, tels que Papias, y prfraient hautement +la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde prs de finir, +on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait +seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on esprait +bientt revoir dans les nues. De l le peu d'autorit dont jouissent +durant cent cinquante ans les textes vangliques. On ne se faisait nul +scrupule d'y insrer des additions, de les combiner diversement, de les +complter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre +veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prtait ces +petits livrets; chacun transcrivait la marge de son exemplaire les +mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La +plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une laboration obscure et +compltement populaire. Aucune rdaction n'avait de valeur absolue. +Justin, qui fait souvent appel ce qu'il nomme les mmoires des +aptres[26], avait sous les yeux un tat des documents vangliques +assez diffrent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne +aucun souci de les allguer textuellement. Les citations vangliques, +dans les crits pseudo-clmentins d'origine bionite, prsentent le mme +caractre. L'esprit tait tout; la lettre n'tait rien. C'est quand la +tradition s'affaiblit dans la seconde moiti du IIe sicle que les +textes portant des noms d'aptres prennent une autorit dcisive et +obtiennent force de loi. + +Qui ne voit le prix de documents ainsi composs des souvenirs attendris, +des rcits nafs des deux premires gnrations chrtiennes, pleines +encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, +et qui semble lui avoir longtemps survcu? Ajoutons que les vangiles +dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille +chrtienne qui touchait le plus prs Jsus. Le dernier travail de +rdaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, parat avoir +t fait dans l'un des pays situs au nord-est de la Palestine, tels que +la Gaulonitide, le Hauran, la Batane, o beaucoup de chrtiens se +rfugirent l'poque de la guerre des Romains, o l'on trouvait encore +au IIe sicle des parents de Jsus[27], et o la premire direction +galilenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs. + +Jusqu' prsent nous n'avons parl que des trois vangiles dits +synoptiques. Il nous reste parler du quatrime, de celui qui porte le +nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fonds, et la question +moins prs d'une solution. Papias, qui se rattachait l'cole de Jean, +et qui, s'il n'avait pas t son auditeur, comme le veut Irne, avait +beaucoup frquent ses disciples immdiats, entre autres Aristion et +celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli +avec passion les rcits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros +Joannes_, ne dit pas un mot d'une Vie de Jsus crite par Jean. Si une +telle mention se ft trouve dans son ouvrage, Eusbe, qui relve chez +lui tout ce qui sert l'histoire littraire du sicle apostolique, en +et sans aucun doute fait la remarque. Les difficults intrinsques +tires de la lecture du quatrime vangile lui-mme ne sont pas moins +fortes. Comment, ct de renseignements prcis et qui sentent si bien +le tmoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement diffrents de +ceux de Matthieu? Comment, ct d'un plan gnral de la vie de Jsus, +qui parat bien plus satisfaisant et plus exact que celui des +synoptiques, ces passages singuliers o l'on sent un intrt dogmatique +propre au rdacteur, des ides fort trangres Jsus, et parfois des +indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment +enfin, ct des vues les plus pures, les plus justes, les plus +vraiment vangliques, ces taches o l'on aime voir des interpolations +d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zbde, le frre de +Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrime +vangile), qui a pu crire en grec ces leons de mtaphysique abstraite, +dont ni les synoptiques ni le Talmud ne prsentent l'analogue? Tout cela +est grave, et, pour moi, je n'ose tre assur que le quatrime vangile +ait t crit tout entier de la plume d'un ancien pcheur galilen. Mais +qu'en somme cet vangile soit sorti, vers la fin du premier sicle, de +la grande cole d'Asie-Mineure, qui se rattachait Jean, qu'il nous +reprsente une version de la vie du matre, digne d'tre prise en haute +considration et souvent d'tre prfre, c'est ce qui est dmontr, et +par des tmoignages extrieurs et par l'examen du document lui-mme, +d'une faon qui ne laisse rien dsirer. + +Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrime vangile +n'existt et ne ft attribu Jean. Des textes formels de saint +Justin[28], d'Athnagore[29], de Tatien[30], de Thophile +d'Antioche[31], d'Irne[32], montrent ds lors cet vangile ml +toutes les controverses et servant de pierre angulaire au dveloppement +du dogme. Irne est formel; or, Irne sortait de l'cole de Jean, et, +entre lui et l'aptre, il n'y avait que Polycarpe. Le rle de notre +vangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le systme de +Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des +quartodcimans[35], n'est pas moins dcisif. L'cole de Jean est celle +dont on aperoit le mieux la suite durant le IIe sicle; or, cette cole +ne s'explique pas si l'on ne place le quatrime vangile son berceau +mme. Ajoutons que la premire ptre attribue saint Jean est +certainement du mme auteur que le quatrime vangile[36]; or, l'ptre +est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irne[39]. + +Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature faire +impression. L'auteur y parle toujours comme tmoin oculaire; il veut se +faire passer pour l'aptre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas +rellement de l'aptre, il faut admettre une supercherie que l'auteur +s'avouait lui-mme. Or, quoique les ides du temps en fait de bonne +foi littraire diffrassent essentiellement des ntres, on n'a pas +d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. +Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'aptre +Jean, mais on voit clairement qu'il crit dans l'intrt de cet aptre. +A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorit, de +montrer qu'il a t le prfr de Jsus[40], que dans toutes les +circonstances solennelles ( la Cne, au Calvaire, au tombeau) il a tenu +la premire place. Les relations, en somme fraternelles, quoique +n'excluant pas une certaine rivalit, de l'auteur avec Pierre[41], sa +haine au contraire contre Judas[42], haine antrieure peut-tre la +trahison, semblent percer a et l. On est tent de croire que Jean, +dans sa vieillesse, ayant lu les rcits vangliques qui circulaient, +d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut +froiss de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une +assez grande place; qu'alors il commena dicter une foule de choses +qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans +beaucoup de cas o on ne parlait que de Pierre, il avait figur avec et +avant lui[44]. Dj, du vivant de Jsus, ces lgers sentiments de +jalousie s'taient trahis entre les fils de Zbde et les autres +disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frre, Jean restait seul +hritier des souvenirs intimes dont ces deux aptres, de l'aveu de tous, +taient dpositaires. De l sa perptuelle attention rappeler qu'il +est le dernier survivant des tmoins oculaires[46], et le plaisir qu'il +prend raconter des circonstances que lui seul pouvait connatre. De +l, tant de petits traits de prcision qui semblent comme des scolies +d'un annotateur: Il tait six heures; il tait nuit; cet homme +s'appelait Malchus; ils avaient allum un rchaud, car il faisait +froid; cette tunique tait sans couture. De l, enfin, le dsordre de +la rdaction, l'irrgularit de la marche, le dcousu des premiers +chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition o notre +vangile ne serait qu'une thse de thologie sans valeur historique, et +qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, +conformment la tradition, des souvenirs de vieillard, tantt d'une +prodigieuse fracheur, tantt ayant subi d'tranges altrations. + +Une distinction capitale, en effet, doit tre faite dans l'vangile de +Jean. D'une part, cet vangile nous prsente un canevas de la vie de +Jsus qui diffre considrablement de celui des synoptiques. De l'autre, +il met dans la bouche de Jsus des discours dont le ton, le style, les +allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapports +par les synoptiques. Sous ce second rapport, la diffrence est telle +qu'il faut faire son choix d'une manire tranche. Si Jsus parlait +comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les +deux autorits, aucun critique n'a hsit, ni n'hsitera. A mille lieues +du ton simple, dsintress, impersonnel des synoptiques, l'vangile de +Jean montre sans cesse les proccupations de l'apologiste, les +arrire-penses du sectaire, l'intention de prouver une thse et de +convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades +prtentieuses, lourdes, mal crites, disant peu de chose au sens moral, +que Jsus a fond son oeuvre divine. Quand mme Papias ne nous +apprendrait pas que Matthieu crivit les sentences de Jsus dans leur +langue originale, le naturel, l'ineffable vrit, le charme sans pareil +des discours synoptiques, le tour profondment hbraque de ces +discours, les analogies qu'ils prsentent avec les sentences des +docteurs juifs du mme temps, leur parfaite harmonie avec la nature de +la Galile, tous ces caractres, si on les rapproche de la gnose +obscure, de la mtaphysique contourne qui remplit les discours de Jean, +parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les +discours de Jean d'admirables clairs; des traits qui viennent vraiment +de Jsus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne rpond en rien au +caractre de l'loquence de Jsus telle qu'on se la figure d'aprs les +synoptiques. Un nouvel esprit a souffl; la gnose est dj commence; +l're galilenne du royaume de Dieu est finie; l'esprance de la +prochaine venue du Christ s'loigne; on entre dans les aridits de la +mtaphysique, dans les tnbres du dogme abstrait. L'esprit de Jsus +n'est pas l, et si le fils de Zbde a vraiment trac ces pages, il +avait certes bien oubli en les crivant le lac de Gnsareth et les +charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords. + +Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapports +par le quatrime vangile ne sont pas des pices historiques, mais des +compositions destines couvrir de l'autorit de Jsus certaines +doctrines chres au rdacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'tat +intellectuel de l'Asie-Mineure au moment o elles furent crites. +L'Asie-Mineure tait alors le thtre d'un trange mouvement de +philosophie syncrtique; tous les germes du gnosticisme y existaient +dj. Jean parat avoir bu ces sources trangres. Il se peut qu'aprs +les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de +Jrusalem), le vieil aptre, l'me ardente et mobile, dsabus de la +croyance une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues, +ait pench vers les ides qu'il trouvait autour de lui, et dont +plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines +chrtiennes. En prtant ces nouvelles ides Jsus, il ne fit que +suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout +le reste; l'idal d'une personne que nous avons connue change avec +nous[49]. Considrant Jsus comme l'incarnation de la vrit, Jean ne +pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il tait arriv prendre pour la +vrit. + +S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-mme eut +en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutt que +par lui. On est parfois tent de croire que des notes prcieuses, venant +de l'aptre, ont t employes par ses disciples dans un sens fort +diffrent de l'esprit vanglique primitif. En effet, certaines parties +du quatrime vangile ont t ajoutes aprs coup; tel est le XXIe +chapitre tout entier[50], o l'auteur semble s'tre propos de rendre +hommage l'aptre Pierre aprs sa mort et de rpondre aux objections +qu'on allait tirer ou qu'on tirait dj de la mort de Jean lui-mme (v. +21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de +corrections[51]. + +Il est impossible, distance, d'avoir le mot de tous ces problmes +singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient rserves, +s'il nous tait donn de pntrer dans les secrets de cette mystrieuse +cole d'phse qui, plus d'une fois, parat s'tre complu aux voies +obscures. Mais une exprience capitale est celle-ci. Toute personne qui +se mettra crire la vie de Jsus sans thorie arrte sur la valeur +relative des vangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment +du sujet, sera ramene dans une foule de cas prfrer la narration de +Jean celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jsus en +particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la +Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le +rcit du quatrime vangile la vraisemblance et la possibilit. Tout au +contraire, j'ose dfier qui que ce soit de composer une vie de Jsus qui +ait un sens en tenant compte des discours que Jean prte Jsus. Cette +faon de se prcher et de se dmontrer sans cesse, cette perptuelle +argumentation, cette mise en scne sans navet, ces longs raisonnements + la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le +ton est si souvent faux et ingal[53], ne seraient pas soufferts par un +homme de got ct des dlicieuses sentences des synoptiques. Ce sont +ici, videmment, des pices artificielles[54], qui nous reprsentent les +prdications de Jsus, comme les dialogues de Platon nous rendent les +entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un +musicien improvisant pour son compte sur un thme donn. Le thme peut +n'tre pas sans quelque authenticit; mais dans l'excution, la +fantaisie de l'artiste se donne pleine carrire. On sent le procd +factice, la rhtorique, l'apprt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de +Jsus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. +L'expression de royaume de Dieu, qui tait si familire au matre[56], +n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours +prts Jsus par le quatrime vangile offre la plus complte analogie +avec celui des ptres de saint Jean; on voit qu'en crivant les +discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez +monotone de sa propre pense. Toute une nouvelle langue mystique s'y +dploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre ide (monde, +vrit, vie, lumire, tnbres, etc.). Si Jsus avait jamais +parl dans ce style, qui n'a rien d'hbreu, rien de juif, rien de +talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs +en aurait-il si bien gard le secret? + +L'histoire littraire offre du reste un autre exemple qui prsente la +plus grande analogie avec le phnomne historique que nous venons +d'exposer, et qui sert l'expliquer. Socrate, qui comme Jsus n'crivit +pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xnophon et Platon, le +premier rpondant par sa rdaction limpide, transparente, impersonnelle, +aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualit +l'auteur du quatrime vangile. Pour exposer l'enseignement socratique, +faut-il suivre les Dialogues de Platon ou les Entretiens de +Xnophon? Aucun doute cet gard n'est possible; tout le monde s'est +attach aux Entretiens et non aux Dialogues. Platon cependant +n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en +crivant la biographie de ce dernier, de ngliger les Dialogues? Qui +oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complte, et la +diffrence est en faveur du quatrime vangile. C'est l'auteur de cet +vangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout +en prtant son matre des discours fictifs, connaissait sur sa vie des +choses capitales que Xnophon ignort tout fait. + +Sans nous prononcer sur la question matrielle de savoir quelle main a +trac le quatrime vangile, et tout en inclinant croire que les +discours au moins ne sont pas du fils de Zbde, nous admettons donc +que c'est bien l l'vangile selon Jean, dans le mme sens que le +premier et le deuxime vangile sont bien les vangiles selon Matthieu +et selon Marc. Le canevas historique du quatrime vangile est la vie +de Jsus telle qu'on la savait dans l'cole de Jean; c'est le rcit +qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent Papias sans lui dire qu'il +tait crit, ou plutt n'attachant aucune importance cette +particularit. J'ajoute que, dans mon opinion, cette cole savait mieux +les circonstances extrieures de la vie du fondateur que le groupe dont +les souvenirs ont constitu les vangiles synoptiques. Elle avait, +notamment sur les sjours de Jsus Jrusalem, des donnes que les +autres ne possdaient pas. Les affilis de l'cole traitaient Marc de +biographe mdiocre, et avaient imagin un systme pour expliquer ses +lacunes[58]. Certains passages de Luc, o il y a comme un cho des +traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions +n'taient pas pour le reste de la famille chrtienne quelque chose de +tout fait inconnu. + +Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la +suite du rcit, les motifs qui m'ont dtermin donner la prfrence +tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jsus. En +somme, j'admets comme authentiques les quatre vangiles canoniques. +Tous, selon moi, remontent au premier sicle, et ils sont peu prs des +auteurs qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort +diverse. Matthieu mrite videmment une confiance hors ligne pour les +discours; l sont les _Logia_, les notes mmes prises sur le souvenir +vif et net de l'enseignement de Jsus. Une espce d'clat la fois doux +et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, +les dtache du contexte et les rend pour le critique facilement +reconnaissables. La personne qui s'est donn la tche de faire avec +l'histoire vanglique une composition rgulire, possde cet gard +une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jsus se dclent +pour ainsi dire d'elles-mmes; ds qu'on les touche dans ce chaos de +traditions d'authenticit ingale, on les sent vibrer; elles se +traduisent comme spontanment, et viennent d'elles-mmes se placer dans +le rcit, o elles gardent un relief sans pareil. + +Les parties narratives groupes dans le premier vangile autour de ce +noyau primitif n'ont pas la mme autorit. Il s'y trouve beaucoup de +lgendes d'un contour assez mou, sorties de la pit de la deuxime +gnration chrtienne[60]. L'vangile de Marc est bien plus ferme, plus +prcis, moins charg de circonstances tardivement insres. C'est celui +des trois synoptiques qui est rest le plus ancien, le plus original, +celui o sont venus s'ajouter le moins d'lments postrieurs. Les +dtails matriels ont dans Marc une nettet qu'on chercherait vainement +chez les autres vanglistes. Il aime rapporter certains mots de Jsus +en syro-chaldaque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant +sans nul doute d'un tmoin oculaire. Rien ne s'oppose ce que ce tmoin +oculaire, qui videmment avait suivi Jsus, qui l'avait aim et regard +de trs-prs, qui en avait conserv une vive image, ne soit l'aptre +Pierre lui-mme, comme le veut Papias. + +Quant , l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus +faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus +mrie. Les mots de Jsus y sont plus rflchis, plus composs. Quelques +sentences sont pousses l'excs et fausses[62]. crivant hors de la +Palestine, et certainement aprs le sige de Jrusalem[63], l'auteur +indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; +il a une fausse ide du temple, qu'il se reprsente comme un oratoire, +o l'on va faire ses dvotions[64]; il mousse les dtails pour tcher +d'amener une concordance entre les diffrents rcits[65]; il adoucit les +passages qui taient devenus embarrassants au point de vue d'une ide +plus exalte de la divinit de Jsus[66]; il exagre le +merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les +gloses hbraques[69], ne cite aucune parole de Jsus en cette langue, +nomme toutes les localits par leur nom grec. On sent l'crivain qui +compile, l'homme qui n'a pas vu directement les tmoins, mais qui +travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les +mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil +biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec +beaucoup de libert; tantt il fond ensemble deux anecdotes ou deux +paraboles pour en faire une[70]; tantt il en dcompose une pour en +faire deux[71]. Il interprte les documents selon son sens particulier; +il n'a pas l'impassibilit absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire +certaines choses de ses gots et de ses tendances particulires: c'est +un dvot trs-exact[72]; il tient ce que Jsus ait accompli tous les +rites juifs[73]; il est dmocrate et bionite exalt, c'est--dire +trs-oppos la proprit et persuad que la revanche des pauvres va +venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en +relief la conversion des pcheurs, l'exaltation des humbles[75]; il +modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76]. +Il admet dans ses premires pages des lgendes sur l'enfance de Jsus, +racontes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procds +de convention qui forment le trait essentiel des vangiles apocryphes. +Enfin, il a dans le rcit des derniers temps de Jsus quelques +circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jsus +d'une dlicieuse beaut[77], qui ne se trouvent pas dans les rcits plus +authentiques, et o l'on sent le travail de la lgende. Luc les +empruntait probablement un recueil plus rcent, ou l'on visait surtout + exciter des sentiments de pit. + +Une grande rserve tait naturellement commande en prsence d'un +document de cette nature. Il et t aussi peu critique de le ngliger +que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des +originaux que nous n'avons plus. C'est moins un vangliste qu'un +biographe de Jsus, un harmoniste, un correcteur la manire de +Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier sicle, un +artiste divin qui, indpendamment des renseignements qu'il a puiss aux +sources plus anciennes, nous montre le caractre du fondateur avec un +bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas +les deux autres synoptiques. Son vangile est celui dont la lecture a le +plus de charme; car l'incomparable beaut du fond commun, il ajoute +une part d'artifice et de composition qui augmente singulirement +l'effet du portrait, sans nuire gravement sa vrit. + +En somme, on peut dire que la rdaction synoptique a travers trois +degrs: 1 l'tat documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu, +[Greek: lechthenta prachthenta] de Marc), premires rdactions qui +n'existent plus; 2 l'tat de simple mlange, o les documents originaux +sont amalgams sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer +aucune vue personnelle de la part des auteurs (vangiles actuels de +Matthieu et de Marc); 3 l'tat de combinaison ou de rdaction voulue et +rflchie, o l'on sent l'effort pour concilier les diffrentes versions +(vangile de Luc). L'vangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une +composition d'un autre ordre et tout fait part. + +On remarquera que je n'ai fait nul usage des vangiles apocryphes. Ces +compositions ne doivent tre en aucune faon mises sur le mme pied que +les vangiles canoniques. Ce sont de plates et puriles amplifications, +ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au +contraire, j'ai t fort attentif recueillir les lambeaux conservs +par les Pres de l'glise d'anciens vangiles qui existrent autrefois +paralllement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme +l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens, les +vangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont +surtout importants en ce qu'ils taient rdigs en aramen comme les +_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitu une varit de +l'vangile de cet aptre, et qu'ils furent l'vangile des _bionim_, +c'est--dire de ces petites chrtients de Batane qui gardrent l'usage +du syro-chaldaque, et qui paraissent quelques gards avoir continu +la ligne de Jsus. Mais il faut avouer que, dans l'tat o ils nous sont +arrivs, ces vangiles sont infrieurs, pour l'autorit critique, la +rdaction de l'vangile de Matthieu que nous possdons. + +On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que +j'attribue aux vangiles. Ce ne sont ni des biographies la faon de +Sutone, ni des lgendes fictives a la manire de Philostrate; ce sont +des biographies lgendaires. Je les rapprocherais volontiers des +lgendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres +crits du mme genre, o la vrit historique et l'intention de +prsenter des modles de vertu se combinent des degrs divers. +L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions +populaires, s'y fait particulirement sentir. Supposons qu'il y a dix ou +douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis +chacun de leur ct crire la vie de Napolon avec leurs souvenirs. Il +est clair que leurs rcits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes +discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre crirait +sans hsiter que Napolon chassa des Tuileries le gouvernement de +Robespierre; un troisime omettrait des expditions de la plus haute +importance. Mais une chose rsulterait certainement avec un haut degr +de vrit de ces nafs rcits, c'est le caractre du hros, l'impression +qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires +vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut +dire autant des vangiles. Uniquement attentifs mettre en saillie +l'excellence du matre, ses miracles, son enseignement, les vanglistes +montrent une entire indiffrence pour tout ce qui n'est pas l'esprit +mme de Jsus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les +personnes taient regardes comme insignifiantes; car, autant on prtait + la parole de Jsus un haut degr d'inspiration, autant on tait loin +d'accorder cette inspiration aux rdacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient +que comme de simples scribes et ne tenaient qu' une seule chose: ne +rien omettre de ce qu'ils savaient[78]. + +Sans contredit, une part d'ides prconues dut se mler de tels +souvenirs. Plusieurs rcits, surtout de Luc, sont invents pour faire +ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jsus. Cette +physionomie elle-mme subissait chaque jour des altrations. Jsus +serait un phnomne unique dans l'histoire si, avec le rle qu'il joua, +il n'avait t bien vite transfigur. La lgende d'Alexandre tait +close avant que la gnration de ses compagnons d'armes ft teinte; +celle de saint Franois d'Assise commena de son vivant. Un rapide +travail de mtamorphose s'opra de mme, dans les vingt ou trente annes +qui suivirent la mort de Jsus, et imposa sa biographie les tours +absolus d'une lgende idale. La mort perfectionne l'homme le plus +parfait; elle le rend sans dfaut pour ceux qui l'ont aim. En mme +temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le matre, on voulait le +dmontrer. Beaucoup d'anecdotes taient conues pour prouver qu'en lui +les prophties envisages comme messianiques avaient eu leur +accomplissement. Mais ce procd, dont il ne faut pas nier l'importance, +ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une +srie de prophties exactement libelles que le Messie dt accomplir. +Plusieurs des allusions messianiques releves par les vanglistes sont +si subtiles, si dtournes, qu'on ne peut croire que tout cela rpondt + une doctrine gnralement admise. Tantt l'on raisonna ainsi: Le +Messie doit faire telle chose; or Jsus est le Messie; donc Jsus a fait +telle chose. Tantt l'on raisonna l'inverse: Telle chose est arrive + Jsus; or Jsus est le Messie; donc telle chose devait arriver au +Messie[79]. Les explications trop simples sont toujours fausses quand +il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes crations du sentiment +populaire, qui djouent tous les systmes par leur richesse et leur +infinie varit. + +A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner +que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes gnrales. Dans +presque toutes les histoires anciennes, mme dans celles qui sont bien +moins lgendaires que celles-ci, le dtail prte des doutes infinis. +Quand nous avons deux rcits d'un mme fait, il est extrmement rare que +les deux rcits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en +a qu'un seul, de concevoir bien des perplexits? On peut dire que parmi +les anecdotes, les discours, les mots clbres rapports par les +historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il +des stnographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste +toujours prsent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des +acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manire dont s'est pass +tel ou tel fait contemporain; on n'y russira pas. Deux rcits d'un mme +vnement faits par des tmoins oculaires diffrent essentiellement. +Faut-il pour cela renoncer toute la couleur des rcits et se borner +l'nonc des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, +je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque +mnmoniques, aucun des discours rapports par Matthieu n'est textuel; +peine nos procs verbaux stnographis le sont-ils. J'admets volontiers +que cet admirable rcit de la Passion renferme une foule d' peu prs. +Ferait-on cependant l'histoire de Jsus en omettant ces prdications qui +nous rendent d'une manire si vive la physionomie de ses discours, et en +se bornant dire avec Josphe et Tacite qu'il fut mis mort par +l'ordre de Pilate l'instigation des prtres? Ce serait la, selon moi, +un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant +les dtails que nous fournissent les textes. Ces dtails ne sont pas +vrais la lettre; mais ils sont vrais d'une vrit suprieure; ils sont +plus vrais que la nue vrit, en ce sens qu'ils sont la vrit rendue +expressive et parlante, leve la hauteur d'une ide. + +Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accord une confiance +exagre des rcits en grande partie lgendaires, de tenir compte de +l'observation que je viens de faire. A quoi se rduirait la vie +d'Alexandre, si on se bornait , ce qui est matriellement certain? Les +traditions mme en partie errones renferment une portion de vrit que +l'histoire ne peut ngliger. On n'a pas reproch M. Sprenger d'avoir, +en crivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou +traditions orales sur le prophte, et d'avoir souvent prt +textuellement son hros des paroles qui ne sont connues que par cette +source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractre +historique suprieur celui des discours et des rcits qui composent +les vangiles. Elles furent crites de l'an 50 l'an 140 de l'hgire. +Quand on crira l'histoire des coles juives aux sicles qui ont prcd +et suivi immdiatement la naissance du christianisme, on ne se fera +aucun scrupule de prter Hillel, Schamma, Gamaliel, les maximes +que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes +compilations aient t rdiges plusieurs centaines d'annes aprs les +docteurs dont il s'agit. + +Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit +consister reproduire sans interprtation les documents qui nous sont +parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas +loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante +contradiction l'un avec l'autre; Josphe d'ailleurs les rectifie +quelquefois. Il faut choisir. Prtendre qu'un vnement ne peut pas +s'tre pass de deux manires la fois, ni d'une faon impossible, +n'est pas imposer l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on +possde plusieurs versions diffrentes d'un mme fait, de ce que la +crdulit a ml toutes ces versions des circonstances fabuleuses, +l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en +pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procder par +induction. Il est surtout une classe de rcits propos desquels ce +principe trouve une application ncessaire, ce sont les rcits +surnaturels. Chercher expliquer ces rcits ou les rduire des +lgendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la thorie; c'est +partir de l'observation mme des faits. Aucun des miracles dont les +vieilles histoires sont remplies ne s'est pass dans des conditions +scientifiques. Une observation qui n'a pas t une seule fois dmentie +nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays +o l'on y croit, devant des personnes disposes y croire. Aucun +miracle ne s'est produit devant une runion d'hommes capables de +constater le caractre miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, +ni les gens du monde ne sont comptents pour cela. Il y faut de grandes +prcautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos +jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers +prestiges ou de puriles illusions? Des faits merveilleux attests par +des petites villes tout entires sont devenus, grce une enqute plus +svre, des faits condamnables[80]. S'il est avr qu'aucun miracle +contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les +miracles du pass, qui se sont tous accomplis dans des runions +populaires, nous offriraient galement, s'il nous tait possible de les +critiquer en dtail, leur part d'illusion? + +Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom +d'une constante exprience, que nous bannissons le miracle de +l'histoire. Nous ne disons pas: Le miracle est impossible; nous +disons: Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constat. Que demain un +thaumaturge se prsente avec des garanties assez srieuses pour tre +discut; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort; +que ferait-on? Une commission compose de physiologistes, de physiciens, +de chimistes, de personnes exerces la critique historique, serait +nomme. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort +est bien relle, dsignerait la salle o devrait se faire l'exprience, +rglerait tout le systme de prcautions ncessaire pour ne laisser +prise aucun doute. Si, dans de telles conditions, la rsurrection +s'oprait, une probabilit presque gale la certitude serait acquise. +Cependant, comme une exprience doit toujours pouvoir se rpter, que +l'on doit tre capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que +dans l'ordre du miracle il ne peut tre question de facile ou de +difficile, le thaumaturge serait invit a reproduire son acte +merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un +autre milieu. Si chaque fois le miracle russissait, deux choses +seraient prouves: la premire, c'est qu'il arrive dans le monde des +faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire +appartient ou est dlgu certaines personnes. Mais qui ne voit que +jamais miracle ne s'est pass dans ces conditions-l; que toujours +jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'exprience, choisi le +milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple +lui-mme qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les +grands vnements et les grands hommes quelque chose de divin, cre +aprs coup les lgendes merveilleuses? Jusqu' nouvel ordre, nous +maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un rcit +surnaturel ne peut tre admis comme tel, qu'il implique toujours +crdulit ou imposture, que le devoir de l'historien est de +l'interprter et de rechercher quelle part de vrit, quelle part +d'erreur il peut receler. + +Telles sont les rgles qui ont t suivies dans la composition de cet +crit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de +lumires, la vue des lieux o se sont passs les vnements. La mission +scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phnicie, que +j'ai dirige en 1860 et 1861[81], m'amena rsider sur les frontires +de la Galile et a y voyager frquemment. J'ai travers dans tous les +sens la province vanglique; j'ai visit Jrusalem, Hbron et la +Samarie; presque aucune localit importante de l'histoire de Jsus ne +m'a chapp. Toute cette histoire qui, distance, semble flotter dans +les nuages d'un monde sans ralit, prit ainsi un corps, une solidit +qui m'tonnrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la +merveilleuse harmonie de l'idal vanglique avec le paysage qui lui +servit de cadre furent pour moi comme une rvlation. J'eus devant les +yeux un cinquime vangile, lacr, mais lisible encore, et dsormais, +travers les rcits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un tre abstrait, +qu'on dirait n'avoir jamais exist, je vis une admirable figure humaine +vivre, se mouvoir. Pendant l't, ayant d monter Ghazir, dans le +Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image +qui m'tait apparue, et il en rsulta cette histoire. Quand une cruelle +preuve vint hter mon dpart, je n'avais plus rdiger que quelques +pages. Le livre a t, de la sorte, compos tout entier fort prs des +lieux mmes o Jsus naquit et se dveloppa. Depuis mon retour, j'ai +travaill sans cesse vrifier et contrler dans le dtail l'bauche +que j'avais crite la hte dans une cabane maronite, avec cinq ou six +volumes autour de moi. + +Plusieurs regretteront peut-tre le tour biographique qu'a ainsi pris +mon ouvrage. Quand je conus pour la premire fois une histoire des +origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'tait bien, en +effet, une histoire de doctrines, o les hommes n'auraient eu presque +aucune part. Jsus et peine t nomm; on se ft surtout attach +montrer comment les ides qui se sont produites sous son nom germrent +et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est +pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les +doctrines. Ce n'est pas une certaine thorie sur la justification et la +rdemption qui a fait la rforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le +parsisme, l'hellnisme, le judasme auraient pu se combiner sous toutes +les formes; les doctrines de la rsurrection et du Verbe auraient pu se +dvelopper durant des sicles sans produire ce fait fcond, unique, +grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de +Jsus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jsus, de saint +Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du +christianisme. Les mouvements antrieurs n'appartiennent notre sujet +qu'en ce qu'ils servent expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels +ne peuvent naturellement avoir t sans lien avec ce qui les a prcds. + +Dans un tel effort pour faire revivre les hautes mes du pass, une part +de divination et de conjecture doit tre permise. Une grande vie est un +tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomration de +petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en +fasse l'unit. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact +exquis d'un Goethe trouverait s'y appliquer. La condition essentielle +des crations de l'art est de former un systme vivant dont toutes les +parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de +celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir russi +combiner les textes d'une faon qui constitue un rcit logique, +vraisemblable, o rien ne dtonne. Les lois intimes de la vie, de la +marche des produits organiques, de la dgradation des nuances, doivent +tre chaque instant consultes; car ce qu'il s'agit de retrouver ici, +ce n'est pas la circonstance matrielle, impossible contrler, c'est +l'me mme de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la +petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment gnral, +la vrit de la couleur. Chaque trait qui sort des rgles de la +narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il +s'agit de raconter a t vivant, naturel, harmonieux. Si on ne russit +pas le rendre tel par le rcit, c'est que srement on n'est pas arriv + le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon +les textes, on produist un ensemble sec, heurt, artificiel; que +faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont +besoin de l'interprtation du got, qu'il faut les solliciter doucement +jusqu' ce qu'ils arrivent se rapprocher et fournir un ensemble o +toutes les donnes soient heureusement fondues. Serait-on sr alors +d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait +pas du moins la caricature: on aurait l'esprit gnral de l'oeuvre, une +des faons dont elle a pu exister. + +Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hsit le prendre pour +guide dans l'agencement gnral du rcit. La lecture des vangiles +suffirait pour prouver que leurs rdacteurs, quoique ayant dans +l'esprit un plan trs-juste de la vie de Jsus, n'ont pas t guids par +des donnes chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous +l'apprend expressment[82]. Les expressions: En ce temps-l... aprs +cela... alors... et il arriva que..., etc., sont de simples transitions +destines rattacher les uns aux autres les diffrents rcits. Laisser +tous les renseignements fournis par les vangiles dans le dsordre o la +tradition nous les donne, ce ne serait pas plus crire l'histoire de +Jsus qu'on n'crirait l'histoire d'un homme clbre en donnant +ple-mle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, +de son ge mr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le dcousu le plus +complet les pices des diffrentes poques de la vie de Mahomet, a livr +son secret une critique ingnieuse; on a dcouvert d'une manire peu +prs certaine l'ordre chronologique o ces pices ont t composes. Un +tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'vangile, la vie +publique de Jsus ayant t plus courte et moins charge d'vnements +que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver +un fil pour se guider dans ce ddale ne saurait tre taxe de subtilit +gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothse supposer qu'un +fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui +sont dj en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la +vogue; que, plus mr et entr en pleine possession de sa pense, il se +complat dans un genre d'loquence calme, potique, loign de toute +controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu +peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polmiques et les fortes +invectives. Telles sont les priodes qu'on distingue nettement dans le +Coran. L'ordre adopt avec un tact extrmement fin par les synoptiques +suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on +trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue +celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la rserve +des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le +progrs des ides de Jsus. Le lecteur peut, s'il le prfre, ne voir +dans les divisions adoptes cet gard que les coupes indispensables +l'exposition mthodique d'une pense profonde et complique. + +Si l'amour d'un sujet peut servir en donner l'intelligence, on +reconnatra aussi, j'espre, que cette condition ne m'a pas manqu. Pour +faire l'histoire d'une religion, il est ncessaire, premirement, d'y +avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charm +et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire +d'une manire absolue; car la foi absolue est incompatible avec +l'histoire sincre. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher +aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce +pas goter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune +apparition passagre n'puise la divinit; Dieu s'tait rvl avant +Jsus, Dieu se rvlera aprs lui. Profondment ingales et d'autant +plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanes, les +manifestations du Dieu cach au fond de la conscience humaine sont +toutes du mme ordre. Jsus ne saurait donc appartenir uniquement ceux +qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un +coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas tre relgu hors de +l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire +entire est incomprhensible sans lui. + +NOTES: + +[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn +par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne. + +[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez. + +[3] Paris, Michel Lvy frres, 1860. + +[4] Paris, Ladrange. 2e dition, 1856. + +[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez. + +[6] Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite +pas joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec +l'attention qu'il mrite: _Les vangiles_, par M. Gustave d'Eichthal. +Premire partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers +vangiles_. Paris, Hachette, 1863. + +[7] Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que +depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant +critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec +beaucoup de bonne foi. + +[8] Il est peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de +M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a +tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre +commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses +parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a +jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique +cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le +caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est +peut-tre en ralit. + +[9] _Ant_., XVIII, III, 3. + +[10] S'il est permis de l'appeler homme. + +[11] Au lieu de [Greek: christos outos n] il y avait srement [Greek: +christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1. + +[12] Eusbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Dmonstr. vang._, III, 5) cite le +passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne +(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent +une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des +manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous. + +[13] Jud Epist., 14. + +[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples dveloppements +peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Rville prcit, les travaux de MM. +Reuss et Scherer dans la _Revue de thologie_, t. X, XI, XV; nouv. +srie, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_, +sept, et dc. 1862, avril et juin 1863. + +[15] C'est ainsi qu'on disait: l'vangile selon les Hbreux, +l'vangile selon les gyptiens. + +[16] Luc, I, 1-4. + +[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4. + +[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour tmoin oculaire. + +[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_ +(contraction de _Lucanus_) tant fort rare, on n'a pas craindre ici +une de ces homonymies qui jettent tant de perplexits dans les questions +de critique relatives au Nouveau Testament. + +[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36. + +[21] Dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait lever un doute +quelconque sur l'authenticit de ce passage. Eusbe, en effet, loin +d'exagrer l'autorit de Papias, est embarrass de sa navet, de son +millnarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit +esprit. Comp. Irne, _Adv. hr._, III, i. + +[22] C'est--dire en dialecte smitique. + +[23] Luc, I, 1-2; Origne, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jrme, +_Comment. in Matth_., prol. + +[24] Papias, dans Eusbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irne, _Adv. +hr_., III, II et III. + +[25] C'est ainsi que le beau rcit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flott +sans trouver sa place fixe dans le cadre des vangiles reus. + +[26] [Greek: Ta apomnmoneumata tn apostoln, a kaleitai suangelia.] +Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102, +103, 104, 105, 106, 107. + +[27] Jules Africain, dans Eusbe, _Hist. eccl_., I, 7. + +[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88. + +[29] _Legatio pro christ._, 10. + +[30] _Adv. Grc._, 5, 7. Cf. Eusbe, _H.E._, IV, 29; Thodoret, +_Hretic. fabul._, I, 20. + +[31] _Ad Autolycum_, II, 22. + +[32] _Adv. hr_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8. + +[33] Irne, _Adv. hr_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte, +_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv. + +[34] Irne, _Adv. hr._, III, xi, 9. + +[35] Eusbe, _Hist. eccl._, V, 24. + +[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux crits offrent la plus complte +identit de style, les mmes tours, les mmes expressions favorites. + +[37] _Epist. ad Philipp._, 7. + +[38] Dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[39] _Adv. hr._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusbe, _Hist. eccl._, V, 8. + +[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20. + +[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41. + +[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv. + +[43] La manire dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur +l'vangile de Marc devant Papias (Eusbe, _H. E_., III, 39) implique, en +effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte +d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur +le mme sujet quelque chose de mieux. + +[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6, + Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25. + +[45] Voir ci-dessous, p. 159. + +[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la premire ptre de saint +Jean, I, 3, 5. + +[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet +trange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23, +24-25, quand on se rappelle l'absence de toute rflexion qui distingue +les synoptiques. + +[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots +rappels par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20). + +[49] C'est ainsi que Napolon devint un libral dans les souvenirs de +ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, aprs leur retour, se trouvrent +jets au milieu de la socit politique du temps. + +[50] Les versets XX, 30-31, forment videmment l'ancienne conclusion. + +[51] VI, 2, 22; VI, 22. + +[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas. + +[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des +ch. VII, VIII, IX. + +[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prtextes pour placer des +discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.). + +[55] Par exemple, chap. XVII. + +[56] Outre les synoptiques, les Actes, les ptres de saint Paul, +l'Apocalypse en font foi. + +[57] Jean, III, 3, 5. + +[58] Papias, _loc. cit._ + +[59] Ainsi, le pardon de la femme pcheresse, la connaissance qu'a Luc +de la famille de Bthanie, son type du caractre de Marthe rpondant au +[Greek: dichonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les +pieds de Jsus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jsus + Jrusalem, l'ide qu'il a comparu la Passion devant trois autorits, +l'opinion o est l'auteur que quelques disciples assistaient au +crucifiement, la connaissance qu'il a du rle d'Anne ct de Caphe, +l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29). + +[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en +comparant Marc. + +[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularit qu'une +fois (XXVII, 46). + +[62] XIV, 26. Les rgles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractre +particulier d'exaltation. + +[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29. + +[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53. + +[65] Par exemple, IV, 16. + +[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36. + +[67] IV, 14; XXII, 43, 44. + +[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas. + +[69] Comp. Luc, I, 31, Matth., I, 21. + +[70] Par exemple, XIX, 12-27. + +[71] Ainsi, le repas de Bthanie lui donne deux rcits (VII, 36-48, et +X, 38-42.) + +[72] XXIII, 56. + +[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait bionite. Cf. +_Philosophumena_, VII, VI, 34. + +[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et +suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1 +et suiv. + +[75] La femme qui oint les pieds, Zache, le bon larron, la parabole du +pharisien et du publicain, l'enfant prodigue. + +[76] Par exemple, Marie de Bthanie devient pour lui une pcheresse qui +se convertit. + +[77] Jsus pleurant sur Jrusalem, la sueur de sang, la rencontre des +saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jrusalem +(XXIII, 28-29) ne peut gure avoir t conu qu'aprs le sige de l'an +70. + +[78] Voir le passage prcit de Papias. + +[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24. + +[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai +1857. + +[81] Le livre o seront contenus les rsultats de cette mission est sous +presse. + +[82] _Loc. cit._ + + + + +VIE DE JSUS + +CHAPITRE PREMIER. + +PLACE DE JSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE. + + +L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution par +laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass des anciennes +religions, comprises sous le nom vague de paganisme, une religion +fonde sur l'unit divine, la trinit, l'incarnation du Fils de Dieu. +Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour se faire. La +religion nouvelle avait mis elle-mme au moins trois cents ans se +former. Mais l'origine de la rvolution dont il s'agit est un fait qui +eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors vcut une +personne suprieure qui, par son initiative hardie et par l'amour +qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa le point de dpart de la foi +future de l'humanit. + +L'homme, ds qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est--dire +qu'il vit, dans la nature, quelque chose au del de la ralit, et pour +lui quelque chose au del de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers +d'annes, s'gara de la manire la plus trange. Chez beaucoup de races, +il ne dpassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossire o +nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Ocanie. Chez +quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scnes de +boucherie qui forment le caractre de l'ancienne religion du Mexique. +Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur ftichisme, +c'est--dire l'adoration d'un objet matriel, auquel on attribuait des +pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments lve +l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-mme, se change parfois en +perversion et en frocit; ainsi cette divine facult de la religion put +longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espce humaine, +une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher +supprimer. + +Les brillantes civilisations qui se dvelopprent ds une antiquit +fort recule en Chine, en Babylonie, en gypte, firent faire la +religion certains progrs. La Chine arriva de trs-bonne heure une +sorte de bon sens mdiocre, qui lui interdit les grands garements. Elle +ne connut ni les avantages, ni les abus du gnie religieux. En tout cas, +elle n'eut par ce ct aucune influence sur la direction du grand +courant de l'humanit. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne +se dgagrent jamais d'un fond de sensualit trange; ces religions +restrent, jusqu' leur extinction au IVe et au Ve sicle de notre re, +des coles d'immoralit, o quelquefois se faisaient jour, par une sorte +d'intuition potique, de pntrantes chappes sur le monde divin. +L'gypte, travers une sorte de ftichisme apparent, put avoir de bonne +heure des dogmes mtaphysiques et un symbolisme relev. Mais sans doute +ces interprtations d'une thologie raffine n'taient pas primitives. +Jamais l'homme, en possession d'une ide claire, ne s'est amus la +revtir de symboles: c'est le plus souvent la suite de longues +rflexions, et par l'impossibilit o est l'esprit humain de se rsigner + l'absurde, qu'on cherche des ides sous les vieilles images mystiques +dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'gypte, d'ailleurs, qu'est +venue la foi de l'humanit. Les lments qui, dans la religion d'un +chrtien, viennent, travers mille transformations, d'gypte et de +Syrie sont des formes extrieures sans beaucoup de consquence, ou des +scories telles que les cultes les plus purs en retiennent toujours. Le +grand dfaut des religions dont nous parlons tait leur caractre +essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetrent dans le monde, ce +furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pense +morale ne pouvait sortir de races abaisses par un despotisme sculaire +et accoutumes des institutions qui enlevaient presque tout exercice +la libert des individus. + +La posie de l'me, la foi, la libert, l'honntet, le dvouement, +apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, +ont fait l'humanit, je veux dire la race indo-europenne et la race +smitique. Les premires intuitions religieuses de la race +indo-europenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'tait un +naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par +l'homme, une posie dlicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le +principe enfin de tout ce que le gnie germanique et celtique, de ce +qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce +n'tait ni de la religion, ni de la morale rflchies; c'tait de la +mlancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'tait par-dessus tout +du srieux, c'est--dire la condition essentielle de la morale et de la +religion. La foi de l'humanit cependant ne pouvait venir de l, parce +que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine se dtacher du +polythisme et n'aboutissaient pas un symbole bien clair. Le +brahmanisme n'a vcu jusqu' nos jours que grce au privilge tonnant +de conservation que l'Inde semble possder. Le bouddhisme choua dans +toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme +exclusivement nationale et sans porte universelle. Les tentatives +grecques de rforme, l'orphisme, les mystres, ne suffirent pas pour +donner aux mes un aliment solide. La Perse seule arriva se faire une +religion dogmatique, presque monothiste et savamment organise; mais il +est fort possible que cette organisation mme ft une imitation ou un +emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est +convertie, au contraire, quand elle a vu paratre sur ses frontires le +drapeau de l'unit divine proclame par l'islam. + +C'est la race smitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de +l'humanit. Bien au del des confins de l'histoire, sous sa tente reste +pure des dsordres d'un monde dj corrompu, le patriarche bdouin +prparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes +voluptueux de la Syrie, une grande simplicit de rituel, l'absence +complte de temples, l'idole rduite d'insignifiants _theraphim_, +voil sa supriorit. Entre toutes les tribus des Smites nomades, celle +des Beni-Isral tait marque dj pour d'immenses destines. D'antiques +rapports avec l'gypte, d'o rsultrent peut-tre quelques emprunts +purement matriels, ne firent qu'augmenter leur rpulsion pour +l'idoltrie. Une Loi ou _Thora_, trs-anciennement crite sur des +tables de pierre, et qu'ils rapportaient leur grand librateur Mose, +tait dj le code du monothisme et renfermait, compare aux +institutions d'gypte et de Chalde, de puissants germes d'galit +sociale et de moralit. Un coffre ou arche portative, ayant des deux +cts des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur +matriel religieux; l taient runis les objets sacrs de la nation, +ses reliques, ses souvenirs, le livre enfin[84], journal toujours +ouvert de la tribu, mais o l'on crivait trs-discrtement. La famille +charge de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, +tant prs du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De +l cependant ne vint pas l'institution qui dcida de l'avenir; le prtre +hbreu ne diffre pas beaucoup des autres prtres de l'antiquit. Le +caractre qui distingue essentiellement Isral entre les peuples +thocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours t subordonn +l'inspiration individuelle. Outre ses prtres, chaque tribu nomade avait +son _nabi_ ou prophte, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour +la solution des questions obscures qui supposaient un haut degr de +clairvoyance. Les nabis d'Isral, organiss en groupes ou coles, eurent +une grande supriorit. Dfenseurs de l'ancien esprit dmocratique, +ennemis des riches, opposs toute organisation politique et ce qui +et engag Isral dans les voies des autres nations, ils furent les +vrais instruments de la primaut religieuse du peuple juif. De bonne +heure, ils annoncrent des esprances illimites, et quand le peuple, en +partie victime de leurs conseils impolitiques, eut t cras par la +puissance assyrienne, ils proclamrent qu'un rgne sans bornes lui tait +rserv, qu'un jour Jrusalem serait la capitale du monde entier et que +le genre humain se ferait juif. Jrusalem et son temple leur apparurent +comme une ville place sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous +les peuples devaient accourir, comme un oracle d'o la loi universelle +devait sortir, comme le centre d'un rgne idal, o le genre humain, +pacifi par Isral, retrouverait les joies de l'den[85]. + +Des accents inconnus se font dj entendre pour exalter le martyre et +clbrer la puissance de l'homme de douleur. A propos de quelqu'un de +ces sublimes patients qui, comme Jrmie, teignaient de leur sang les +rues de Jrusalem, un inspir fit un cantique sur les souffrances et le +triomphe du Serviteur de Dieu, o toute la force prophtique du gnie +d'Isral sembla concentre[86]. Il s'levait comme un faible arbuste, +comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grce ni +beaut. Accabl d'opprobres, dlaiss des hommes, tous dtournaient de +lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un nant. C'est qu'il +s'est charg de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos +douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frapp de Dieu, touch de sa +main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquits +qui l'ont broy; le chtiment qui nous a valu le pardon a pes sur lui, +et ses meurtrissures ont t notre gurison. Nous tions comme un +troupeau errant, chacun s'tait gar, et Jhovah a dcharg sur lui +l'iniquit de tous. cras, humili, il n'a pas ouvert la bouche; il +s'est laiss mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis +silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son +tombeau passe pour celui d'un mchant, sa mort pour celle d'un impie. +Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra natre une postrit +nombreuse, et les intrts de Jhovah prospreront dans sa main. + +De profondes modifications s'oprrent en mme temps dans la _Thora_. De +nouveaux textes, prtendant reprsenter la vraie loi de Mose, tels que +le Deutronome, se produisirent et inaugurrent en ralit un esprit +fort diffrent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le +trait dominant de cet esprit. Des croyants forcens provoquent sans +cesse des violences contre tout ce qui s'carte du culte de Jhovah; un +code de sang, dictant la peine de mort pour des dlits religieux, +russit s'tablir. La pit amne presque toujours de singulires +oppositions de vhmence et de douceur. Ce zle, inconnu la grossire +simplicit du temps des Juges, inspire des tons de prdication mue et +d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-l. Une forte +tendance vers les questions sociales se fait dj sentir; des utopies, +des rves de socit parfaite prennent place dans le code. Mlange de +morale patriarcale et de dvotion ardente, d'intuitions primitives et de +raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'me d'un zchias, +d'un Josias, d'un Jrmie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme o +nous le voyons, et devient pour des sicles la rgle absolue de l'esprit +national. + +Ce grand livre une fois cr, l'histoire du peuple juif se droule avec +un entranement irrsistible. Les grands empires qui se succdent dans +l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume +terrestre, le jettent dans les rves religieux avec une sorte de passion +sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indpendance politique, +il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement +son culte et suivre ses usages. Isral n'aura plus dsormais d'autre +direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que +ceux de l'unit divine, d'autre patrie que sa Loi. + +Et cette Loi, il faut bien le remarquer, tait toute sociale et morale. +C'tait l'oeuvre d'hommes pntrs d'un haut idal de la vie prsente et +croyant avoir trouv les meilleurs moyens pour le raliser. La +conviction de tous est que la _Thora_ bien observe ne peut manquer de +donner la parfaite flicit. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les +Lois grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant gure que du +droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralit +privs. On sent d'avance que les rsultats qui en sortiront seront +d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre laquelle ce +peuple travaille est un royaume de Dieu, non une rpublique civile, une +institution universelle, non une nationalit ou une patrie. + +A travers de nombreuses dfaillances, Isral soutint admirablement cette +vocation. Une srie d'hommes pieux, Esdras, Nhmie, Onias, les +Macchabes, dvors du zle de la Loi, se succdent pour la dfense des +antiques institutions. L'ide qu'Isral est un peuple de Saints, une +tribu choisie de Dieu et lie envers lui par un contrat, prend des +racines de plus en plus inbranlables. Une immense attente remplit les +mes. Toute l'antiquit indo-europenne avait plac le paradis +l'origine; tous ses potes avaient pleur un ge d'or vanoui. Isral +mettait l'ge d'or dans l'avenir. L'ternelle posie des mes +religieuses, les Psaumes, closent de ce pitisme exalt, avec leur +divine et mlancolique harmonie. Isral devient vraiment et par +excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions +paennes se rduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, un +charlatanisme officiel, en gypte et en Syrie, une grossire +idoltrie, dans le monde grec et latin, des parades. Ce que les +martyrs chrtiens ont fait dans les premiers sicles de notre re, ce +que les victimes de l'orthodoxie perscutrice ont fait dans le sein mme +du christianisme jusqu' notre temps, les Juifs le firent durant les +deux sicles qui prcdent l're chrtienne. Ils furent une vivante +protestation contre la superstition et le matrialisme religieux. Un +mouvement d'ides extraordinaire, aboutissant aux rsultats les plus +opposs, faisait d'eux cette poque le peuple le plus frappant et le +plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la +Mditerrane et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptrent hors de +la Palestine, prparrent les voies une propagande dont les socits +anciennes, coupes en petites nationalits, n'avaient encore offert +aucun exemple. + +Jusqu'au temps des Macchabes, le judasme, malgr sa persistance +annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le +caractre de tous les autres cultes de l'antiquit: c'tait un culte de +famille et de tribu. L'isralite pensait bien que son culte tait le +meilleur, et parlait avec mpris des dieux trangers. Mais il croyait +aussi que la religion du vrai Dieu n'tait faite que pour lui seul. On +embrassait le culte de Jhovah quand on entrait dans la famille +juive[87]; voil tout. Aucun isralite ne songeait convertir +l'tranger un culte qui tait le patrimoine des fils d'Abraham. Le +dveloppement de l'esprit pitiste, depuis Esdras et Nhmie, amena une +conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judasme devint la +vraie religion d'une manire absolue; on accorda qui voulut le droit +d'y entrer[88]; bientt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de +monde possible[89]. Sans doute, le sentiment dlicat qui leva +Jean-Baptiste, Jsus, saint Paul, au-dessus des mesquines ides de races +n'existait pas encore; par une trange contradiction, ces convertis +(proslytes) taient peu considrs et traits avec ddain[90]. Mais +l'ide d'une religion exclusive, l'ide qu'il y a quelque chose au monde +de suprieur la patrie, au sang, aux lois, l'ide qui fera les +aptres et les martyrs, tait fonde. Une profonde piti pour les +paens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est dsormais +le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de lgendes, destines +fournir des modles d'inbranlable fermet (Daniel et ses compagnons, la +mre des Macchabes et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome +d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout inculquer +cette ide que la vertu consiste dans un attachement fanatique des +institutions religieuses dtermines. + +Les perscutions d'Antiochus piphane firent de cette ide une passion, +presque une frnsie. Ce fut quelque chose de trs--analogue ce qui se +passa sous Nron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le +dsespoir jetrent les croyants dans le monde des visions et des rves. +La premire apocalypse, le Livre de Daniel, parut. Ce fut comme une +renaissance du prophtisme, mais sous une forme trs--diffrente de +l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destines du monde. +Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux esprances messianiques +leur dernire expression. Le Messie ne fut plus un roi la faon de +David et de Salomon, un Cyrus thocrate et mosaste; ce fut un fils de +l'homme apparaissant dans la nue[94], un tre surnaturel, revtu de +l'apparence humaine, charg de juger le monde et de prsider l'ge +d'or. Peut-tre le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophte venir, +charg de prparer le rgne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits ce +nouvel idal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas, +une influence dcisive sur l'vnement religieux qui allait transformer +le monde. Il fournit la mise en scne et les termes techniques du +nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jsus disait de +Jean-Baptiste: Jusqu' lui, les prophtes; partir de lui, le royaume +de Dieu. + +Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondment +religieux et passionn, et pour mobile des dogmes particuliers, comme +cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont clat au sein du +christianisme. Le juif de cette poque tait aussi peu thologien que +possible. Il ne spculait pas sur l'essence de la divinit; les +croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases +divines, dont le premier germe se laissait dj entrevoir, taient des +croyances libres, des mditations auxquelles chacun se livrait selon la +tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas +entendu parler. C'taient mme les plus orthodoxes qui restaient en +dehors de toutes ces imaginations particulires, et s'en tenaient la +simplicit du mosasme. Aucun pouvoir dogmatique analogue celui que le +christianisme orthodoxe a dfr l'glise n'existait alors. Ce n'est +qu' partir du IIIe sicle, quand le christianisme est tomb entre les +mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de mtaphysique, +que commence cette fivre de dfinitions, qui fait de l'histoire de +l'glise l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez +les Juifs; des coles ardentes apportaient presque toutes les +questions qui s'agitaient des solutions opposes; mais dans ces luttes, +dont le Talmud nous a conserv les principaux dtails, il n'y a pas un +seul mot de thologie spculative. Observer et maintenir la loi, parce +que la loi est juste, et que, bien observe, elle donne le bonheur, +voil tout le judasme. Nul credo, nul symbole thorique. Un disciple +de la philosophie arabe la plus hardie, Mose Maimonide, a pu devenir +l'oracle de la synagogue, parce qu'il a t un canoniste trs-exerc. + +Les rgnes des derniers Asmonens et celui d'Hrode virent l'exaltation +grandir encore. Ils furent remplis par une srie non interrompue de +mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se scularisait et passait +en des mains incrdules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la +terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail trange qui +s'oprait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a +nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oubli de l'Orient. Les +mes au courant de leur sicle sont pourtant mieux avises. Le tendre et +clairvoyant Virgile semble rpondre, comme par un cho secret, au second +Isae; la naissance d'un enfant le jette dans des rves de palingnsie +universelle[96]. Ces rves taient ordinaires et formaient comme un +genre de littrature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La +formation toute rcente de l'Empire exaltait les imaginations; la +grande re de paix o l'on entrait et cette impression de sensibilit +mlancolique qu'prouvent les mes aprs les longues priodes de +rvolution, faisaient natre de toute part des esprances illimites. + +En Jude, l'attente tait son comble. De saintes personnes, parmi +lesquelles on cite un vieux Simon, auquel la lgende fait tenir Jsus +dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considre comme prophtesse[97], +passaient leur vie autour du temple, jenant, priant, pour qu'il plt +Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des +esprances d'Isral. On sent une puissante incubation, l'approche de +quelque chose d'inconnu. + +Ce mlange confus de claires vues et de songes, cette alternative de +dceptions et d'esprances, ces aspirations, sans cesse refoules par +une odieuse ralit, trouvrent enfin leur interprte dans l'homme +incomparable auquel la conscience universelle a dcern le titre de Fils +de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire la religion un +pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais tre +compar. + + +NOTES: + +[83] Je rappelle que ce mot dsigne simplement ici les peuples qui +parlent ou ont parl une des langues qu'on appelle smitiques. Une telle +dsignation est tout fait dfectueuse; mais c'est un de ces mots, +comme architecture gothique, chiffres arabes, qu'il faut conserver +pour s'entendre, mme aprs qu'on a dmontr l'erreur qu'ils impliquent. + +[84] I Sam., X, 25. + +[85] Isae, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.; +Miche, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du +livre d'Isae, partir du chapitre XL, n'est pas d'Isae. + +[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier. + +[87] Ruth, i, 16. + +[88] Esther, IX, 27. + +[89] Matth., XXIII, 15; Josphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII, +iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et +suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17. + +[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13 +_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol. +163 _d_. + +[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II, +147 et suiv. + +[92] IIe livre des Macchabes, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribu + Josphe. Cf. Eptre aux Hbreux, xi, 33 et suiv. + +[93] III livre (apocr.) des Macchabes; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra +Apionem_, II,5. + +[94] VII, 13 et suiv. + +[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publi dans la +_Zeitschrift der deutsshen morgenlndischen Gesellschaft_, I, 263; +_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes +zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements +entre les croyances juives et persanes. + +[96] Egl. IV. Le _Cumum carmen_ (v. 4) tait une sorte d'apocalypse +sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familire +l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817. +Cf. Tac., _Hist._, V, 13. + +[97] Luc, II, 25 et suiv. + + + + +CHAPITRE II + +ENFANCE ET JEUNESSE DE JSUS. SES PREMIRES IMPRESSIONS. + +Jsus naquit Nazareth[98], petite ville de Galile, qui n'eut avant +lui aucune clbrit[99]. Toute sa vie il fut dsign du nom de +Nazaren[100], et ce n'est que par un dtour assez embarrass[101] +qu'on russit, dans sa lgende, le faire natre Bethlhem. Nous +verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle +tait la consquence oblige du rle messianique prt Jsus[103]. On +ignore la date prcise de sa naissance. Elle eut lieu sous le rgne +d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques annes avant +l'an 1 de l're que tous les peuples civiliss font dater du jour o il +naquit[104]. + +Le nom de _Jsus_, qui lui fut donn, est une altration de _Josu_. +C'tait un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard +des mystres et une allusion son rle de Sauveur[105]. Peut-tre +lui-mme, comme tous les mystiques, s'exaltait-il ce propos. Il est +ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donn sans +arrire-pense un enfant a t l'occasion. Les natures ardentes ne se +rsignent jamais voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour +elle a t rgl par Dieu, et elles voient un signe de la volont +suprieure dans les circonstances les plus insignifiante. + +La population de Galile tait fort mle, comme le nom mme du +pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au +temps de Jsus, beaucoup de non-Juifs (Phniciens, Syriens, Arabes et +mme Grecs[107]). Les conversions au judasme n'taient point rares dans +ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune +question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de +celui qui a le plus contribu effacer dans l'humanit les distinctions +de sang. + +Il sortit des rangs du peuple[108]. Son pre Joseph et sa mre Marie +taient des gens de mdiocre condition, des artisans vivant de leur +travail[109], dans cet tat si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance +ni la misre. L'extrme simplicit de la vie dans de telles contres, en +cartant le besoin de confortable, rend le privilge du riche presque +inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre +ct, le manque total de got pour les arts et pour ce qui contribue +l'lgance de la vie matrielle, donne la maison de celui qui ne +manque de rien un aspect de dnment. A part quelque chose de sordide et +de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de +Nazareth, au temps de Jsus, ne diffrait peut-tre pas beaucoup de ce +qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues o il joua enfant, nous les +voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui sparent +les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute ces +pauvres boutiques, claires par la porte, servant la fois d'tabli, +de cuisine, de chambre coucher, ayant pour ameublement une natte, +quelques coussins terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint. + +La famille, qu'elle provnt d'un ou de plusieurs mariages, tait assez +nombreuse. Jsus avait des frres et des soeurs[111], dont il semble +avoir t l'an[112]. Tous sont rests obscurs; car il parat que les +quatre personnages qui sont donns comme ses frres, et parmi lesquels +un au moins, Jacques, est arriv une grande importance dans les +premires annes du dveloppement du christianisme, taient ses cousins +germains. Marie, en effet, avait une soeur nomme aussi Marie[113], qui +pousa un certain Alphe ou Clophas (ces deux noms paraissent dsigner +une mme personne[114]), et fut mre de plusieurs fils, qui jourent un +rle considrable parmi les premiers disciples de Jsus. Ces cousins +germains, qui adhrrent au jeune matre, pendant que ses vrais frres +lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de frres du +Seigneur[116]. Les vrais frres de Jsus n'eurent d'importance, ainsi +que leur mre, qu'aprs sa mort[117]. Mme alors ils ne paraissent pas +avoir gal en considration leurs cousins, dont la conversion avait t +plus spontane et dont le caractre parat avoir eu plus d'originalit. +Leur nom tait inconnu, tel point que quand l'vangliste met dans la +bouche des gens de Nazareth l'numration des frres selon la nature, ce +sont les noms des fils de Clophas qui se prsentent lui tout d'abord. + +Ses soeurs se marirent Nazareth[118], et il y passa les annes de sa +premire jeunesse. Nazareth tait une petite ville, situe dans un pli +de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme +au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois +quatre mille mes, et elle peut n'avoir pas beaucoup vari[119]. Le +froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme +cette poque toutes les bourgades juives, tait un amas de cases bties +sans style, et devait prsenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les +villages dans les pays smitiques. Les maisons, ce qu'il semble, ne +diffraient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans lgance +extrieure ni intrieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus +riches du Liban, et qui, mls aux vignes et aux figuiers, ne laissent +pas d'tre fort agrables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et +nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rves de l'absolu +bonheur. Mme de nos jours, Nazareth est encore un dlicieux sjour, le +seul endroit peut-tre de la Palestine o l'me se sente un peu soulage +du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette dsolation sans gale. La +population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. +Antonin Martyr, la fin du VIe sicle, fait un tableau enchanteur de la +fertilit des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques valles +du ct de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine, +o se concentraient autrefois la vie et la gaiet de la petite ville est +dtruite; ses canaux crevasss ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais +la beaut des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beaut qui tait +dj remarque au VIe sicle et o l'on voyait un don de la Vierge +Marie[121], s'est conserve d'une manire frappante. C'est le type +syrien dans toute sa grce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait +t l presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'paule, +dans la file de ses compatriotes restes obscures. Antonia Martyr +remarque que les femmes juives, ailleurs ddaigneuses pour les +chrtiens, sont ici pleines d'affabilit. Aujourd'hui encore, les haines +religieuses sont Nazareth moins vives qu'ailleurs. + +L'horizon de la ville est troit, mais si l'on monte quelque peu et que +l'on atteigne le plateau fouett d'une brise perptuelle qui domine les +plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se +dploient les belles lignes du Carmel, termines par une pointe abrupte +qui semble se plonger dans la mer. Puis se droulent le double sommet +qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux +saints de l'ge patriarcal, les monts Gelbo, le petit groupe +pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de +Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que +l'antiquit comparait un sein. Par une dpression entre la montagne de +Sulem et le Thabor, s'entrevoient la valle du Jourdain et les hautes +plaines de la Pre, qui forment du ct de l'est une ligne continue. Au +nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent +Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de +Khafa. Tel fut l'horizon de Jsus. Ce cercle enchant, berceau du +royaume de Dieu, lui reprsenta le monde durant des annes. Sa vie mme +sortit peu des limites familires son enfance. Car au del, du ct du +nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Csare de +Philippe, sa pointe la plus avance dans le monde des Gentils, et du +ct du sud, on pressent, derrire ces montagnes dj moins riantes de +la Samarie, la triste Jude, dessche comme par un vent brlant +d'abstraction et de mort. + +Si jamais le monde rest chrtien, mais arriv une notion meilleure de +ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par +d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins o +s'attachait la pit des ges grossiers, c'est sur cette hauteur de +Nazareth qu'il btira son temple. L, au point d'apparition du +christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'lever +la grande glise o tous les chrtiens pourraient prier. L aussi, sur +cette terre o dorment le charpentier Joseph et des milliers de +Nazarens oublis, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur valle, le +philosophe serait mieux plac qu'en aucun lieu du monde pour contempler +le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se +rassurer sur le but divin que le monde poursuit travers d'innombrables +dfaillances et nonobstant l'universelle vanit. + +NOTES: + +[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46. + +[99] Elle n'est nomme ni dans les crits de l'Ancien Testament, ni dans +Josphe, ni dans le Talmud. + +[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6. +De l le nom de _Nazarens_, longtemps appliqu aux chrtiens, et qui +les dsigne encore dans tous les pays musulmans. + +[101] Le recensement opr par Quirinius, auquel la lgende rattache le +voyage de Bethlhem, est postrieur d'au moins dix ans l'anne o, +selon Luc et Matthieu, Jsus serait n. Les deux vanglistes, en effet, +font natre Jsus sous le rgne d'Hrode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i, +5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'aprs la dposition +d'Archlas, c'est--dire dix ans aprs la mort d'Hrode, l'an 37 de +l're d'Actium (Josphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). +L'inscription par laquelle on prtendait autrefois tablir que Quirinius +fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr. +lat_., n 623, et le supplment de Henzen, ce numro; Borghesi, +_Fastes consulaires_ [encore indits], anne 742). Le recensement en +tout cas ne se serait appliqu qu'aux parties rduites en province +romaine, et non aux ttrarchies. Les textes par lesquels on cherche +prouver que quelques-unes des oprations de statistique et de cadastre +ordonnes par Auguste durent s'tendre au domaine des Hrodes, ou +n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrtiens, +qui ont emprunt cette donne l'vangile de Luc. Ce qui prouve bien, +d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jsus Bethlhem n'a rien +d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jsus n'tait pas de la +famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en et-il t, on ne +concevrait pas encore que ses parents eussent t forcs, pour une +opration purement cadastrale et financire, de venir s'inscrire au lieu +d'o leurs anctres taient sortis depuis mille ans. En leur imposant +une telle obligation, l'autorit romaine aurait sanctionn des +prtentions pour elle pleines de menaces. + +[102] Ch. XIV. + +[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce rcit +dans Marc, et les deux passages parallles, Matth, XIII, 54, et Marc, +VI, 1, o Nazareth figure comme la patrie de Jsus, prouvent qu'une +telle lgende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas +narratif des vangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des +objections souvent rptes qu'on aura ajout, en tte de l'vangile de +Matthieu, des rserves dont la contradiction avec le reste du texte +n'tait pas assez flagrante pour qu'on se soit cru oblig de corriger +les endroits qui avaient d'abord t crits un tout autre point de +vue. Luc, au contraire (IV, 16), crivant avec rflexion, a employ, +pour tre consquent, une expression plus adoucie. Quant Jean, il ne +sait rien du voyage de Bethlhem; pour lui, Jsus est simplement de +Nazareth ou Galilen, dans deux circonstances o il et t de la +plus haute importance de rappeler sa naissance Bethlhem (I, 45-46; +VII, 41-42). + +[104] On sait que le calcul qui sert de base l're vulgaire a t fait +au VIe sicle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines donnes +purement hypothtiques. + +[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31. + +[106] _Gelil haggoyim_, cercle des Gentils. + +[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12. + +[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des gnalogies +destines le rattacher la race de David. Les bionira les +supprimaient (Epiph., _Adv. hr_., XXX, 14). + +[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42. + +[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que +les villes qui ne furent pas reconstruites la manire romaine taient +fort mal bties. Quant la forme des maisons, elle est, en Syrie, si +simple et si imprieusement commande par le climat qu'elle n'a jamais +d changer. + +[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et +suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act. +i, 14_. + +[112] Matth., i, 25. + +[113] Ces deux soeurs portant le mme nom sont un fait singulier. Il y a +l probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner +presque indistinctement aux Galilnnes le nom de Marie. + +[114] Ils ne sont pas tymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est +la transcription du nom syro-chaldaque _Halpha_; [Greek: Klpas] ou +[Greek: Kleopas] est une forme courte de [Greek: Kleopatros]. Mais il +pouvait y avoir substitution artificielle de l'un l'autre, de mme que +les Joseph se faisaient appeler Hgsippe, les Eliakim Alcimus, etc. + +[115] Jean, VII, 3 et suiv. + +[116] En effet, les quatre personnages qui sont donns (Matth., XIII, +55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mre de Jsus: Jacob, Joseph ou +Jos, Simon et Jude, se retrouvent ou peu prs comme fils de Marie et +de Clophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist. +Jac._, I, 1; _Epist. Jud_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist. +eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothse que nous +proposons lve seule l'norme difficult que l'on trouve supposer deux +soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mmes noms, et +admettre que Jacques et Simon, les deux premiers voques de Jrusalem, +qualifis de frres du Seigneur, aient t de vrais frres de Jsus, +qui auraient commenc par lui tre hostiles, puis se seraient convertis. +L'vangliste, entendant appeler ces quatre fils de Clophas frres du +Seigneur, aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII, +55--_Marc_, VI, 3, la place des noms des vrais frres, rests toujours +obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractre des personnages +appels frres du Seigneur, de Jacques par exemple, est si diffrent +de celui des vrais frres de Jsus, tel qu'on le voit se dessiner dans +Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de frre du Seigneur constitua +videmment, dans l'glise primitive, une espce d'ordre parallle +celui des aptres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5. + +[117] _Act._, I, 45. + +[118] Marc, VI, 3. + +[119] Selon Josphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de +Galile avait plus de cinq mille habitants. Il y a l probablement de +l'exagration. + +[120] _Itiner_., 5. + +[121] Antonin Martyr, endroit cit. + + + + +CHAPITRE III + +DUCATION DE JSUS. + + +Cette nature la fois riante et grandiose fut toute l'ducation de +Jsus. Il apprit lire et crire[122], sans doute selon la mthode de +l'Orient, consistant mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il +rpte en cadence avec ses petits camarades, jusqu' ce qu'il le sache +par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprt bien les crits +hbreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer +d'aprs des traductions en langue aramenne[124]; ses principes +d'exgse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses +disciples, ressemblaient beaucoup ceux qui avaient cours alors et qui +font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125]. + +Le matre d'cole dans les petites villes juives tait le _hazzan_ ou +lecteur des synagogues[126]. Jsus frquenta peu les coles plus +releves des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-tre pas), +et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les +droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de +s'imaginer que Jsus fut ce que nous appelons un ignorant. L'ducation +scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la +valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reue et ceux qui en sont +dpourvus. Il n'en tait pas de mme en Orient ni en gnral dans la +bonne antiquit. L'tat de grossiret o reste, chez nous, par suite de +notre vie isole et tout individuelle, celui qui n'a pas t aux coles +est inconnu dans ces socits, o la culture morale et surtout l'esprit +gnral du temps se transmettent par le contact perptuel des hommes. +L'Arabe, qui n'a eu aucun matre, est souvent nanmoins trs-distingu; +car la tente est une sorte d'cole toujours ouverte, o, de la rencontre +des gens bien levs, nat un grand mouvement intellectuel et mme +littraire. La dlicatesse des manires et la finesse de l'esprit n'ont +rien de commun en Orient avec ce que nous appelons ducation. Ce sont +les hommes d'cole au contraire qui passent pour pdants et mal levs. +Dans cet tat social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme un +rang infrieur, est la condition des grandes choses et de la grande +originalit. + +Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue tait peu +rpandue en Jude hors des classes qui participaient au gouvernement et +des villes habites par les paens, comme Csare[128]. L'idiome propre +de Jsus tait le dialecte syriaque ml d'hbreu qu'on parlait alors en +Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la +culture grecque. Cette culture tait proscrite par les docteurs +palestiniens, qui enveloppaient dans une mme maldiction celui qui +lve des porcs et celui qui apprend son fils la science +grecque[130]. En tout cas elle n'avait pas pntr dans les petites +villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathme des docteurs, il est vrai, +quelques Juifs avaient dj embrass la culture hellnique. Sans parler +de l'cole juive d'gypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellnisme +et le judasme se continuaient depuis prs de deux cents ans, un juif, +Nicolas de Damas, tait devenu, dans ce temps mme, l'un des hommes les +plus distingus, les plus instruits, les plus considrs de son sicle. +Bientt Josphe devait fournir un autre exemple de juif compltement +hellnis. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josphe dclare +avoir t parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'cole +schismatique d'gypte s'tait dtache de Jrusalem tel point qu'on +n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition +juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu' Jrusalem le grec tait +trs-peu tudi, que les tudes grecques taient considres comme +dangereuses et mme serviles, qu'on les dclarait bonnes tout au plus +pour les femmes en guise de parure[132]. L'tude seule de la Loi passait +pour librale et digne d'un homme srieux[133]. Interrog sur le moment +o il convenait d'enseigner aux enfants la sagesse grecque, un savant +rabbin avait rpondu: A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit, +puisqu'il est crit de la Loi: Tu l'tudieras jour et nuit[134]. + +Ni directement ni indirectement, aucun lment de culture hellnique ne +parvint donc jusqu' Jsus. Il ne connut rien hors du judasme, son +esprit conserva cette franche navet qu'affaiblit toujours une culture +tendue et varie. Dans le sein mme du judasme, il resta tranger +beaucoup d'efforts souvent parallles aux siens. D'une part, l'asctisme +des Essniens ou Thrapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de +philosophie religieuse tents par l'cole juive d'Alexandrie, et dont +Philon, son contemporain, tait l'ingnieux interprte, lui furent +inconnus. Les frquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et +Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charit, de repos en +Dieu[136], qui font comme un cho entre l'vangile et les crits de +l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les +besoins du temps inspiraient tous les esprits levs. + +Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre +qui s'enseignait Jrusalem et qui devait bientt constituer le Talmud. +Si quelques pharisiens l'avaient dj apporte en Galile, il ne les +frquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, +elle ne lui inspira que le dgot. On peut supposer cependant que les +principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans +avant lui, avait prononc des aphorismes qui avaient avec les siens +beaucoup d'analogie. Par sa pauvret humblement supporte, par la +douceur de son caractre, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites +et aux prtres, Hillel fut le vrai matre de Jsus[137], s'il est permis +de parler de matre, quand il s'agit d'une si haute originalit. + +La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus +d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties +principales, la Loi, c'est--dire le Pentateuque, et les Prophtes, tels +que nous les possdons aujourd'hui. Une vaste exgse allgorique +s'appliquait tous ces livres et cherchait en tirer ce qui n'y est +pas, mais ce qui rpondait aux aspirations du temps. La Loi, qui +reprsentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les +lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois pitistes, tait +devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-mme, un thme +inpuisable de subtiles interprtations. Quant aux prophtes et aux +psaumes, on tait persuad que presque tous les traits un peu mystrieux +de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le +type de celui qui devait raliser les esprances de la nation. Jsus +partageait le got de tout le monde pour ces interprtations +allgoriques. Mais la vraie posie de la Bible, qui chappait aux +purils exgtes de Jrusalem, se rvlait pleinement son beau gnie. +La Loi ne parat pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut +pouvoir mieux faire. Mais la posie religieuse des psaumes se trouva +dans un merveilleux accord avec son me lyrique; ils restrent toute sa +vie son aliment et son soutien. Les prophtes, Isae en particulier et +son continuateur du temps de la captivit, avec leurs brillants rves +d'avenir, leur imptueuse loquence, leurs invectives entremles de +tableaux enchanteurs, furent ses vritables matres. Il lut aussi sans +doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est--dire de ces crits +assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorit qu'on +n'accordait plus qu'aux crits trs-anciens, se couvraient du nom de +prophtes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est +le livre de Daniel. Ce livre, compos par un Juif exalt du temps +d'Antiochus piphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien +sage[138], tait le rsum de l'esprit des derniers temps. Son auteur, +vrai crateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la premire +fois os ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires +qu'une fonction subordonne aux destines du peuple juif. Jsus fut +pntr de bonne heure de ces hautes esprances. Peut-tre lut-il aussi +les livres d'Hnoch, alors rvrs l'gal des livres saints[139], et +les autres crits du mme genre, qui entretenaient un si grand +mouvement dans l'imagination populaire. L'avnement du Messie avec ses +gloires et ses terreurs, les nations s'croulant les unes sur les +autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier +de son imagination, et comme ces rvolutions taient censes prochaines, +qu'une foule de personnes cherchaient en supputer les temps, l'ordre +surnaturel o nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord +parfaitement naturel et simple. + +Qu'il n'et aucune connaissance de l'tat gnral du monde, c'est ce qui +rsulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre +lui parat encore divise en royaumes qui se font la guerre; il semble +ignorer la paix romaine, et l'tat nouveau de socit qu'inaugurait +son sicle. Il n'eut aucune ide prcise de la puissance romaine; le nom +de Csar seul parvint jusqu' lui. Il vit btir, en Galile ou aux +environs, Tibriade, Juliade, Diocsare, Gsare, ouvrages pompeux des +Hrodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, prouver +leur admiration pour la civilisation romaine et leur dvouement envers +les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du +sort, servent aujourd'hui, bizarrement altrs, dsigner de misrables +hameaux de Bdouins. Il vit aussi probablement Sbaste, oeuvre d'Hrode +le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a t +apporte l toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu' +monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrive en Jude par +chargements, ces centaines de colonnes, toutes du mme diamtre, +ornement de quelque insipide rue de Rivoli, voil ce qu'il appelait +les royaumes du monde et toute leur gloire. Mais ce luxe de commande, +cet art administratif et officiel lui dplaisaient. Ce qu'il aimait, +c'taient ses villages galilens, mlanges confus de cabanes, d'aires et +de pressoirs taills dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, +d'oliviers. Il resta toujours prs de la nature. La cour des rois lui +apparat comme un lieu o les gens ont de beaux habits[140]. Les +charmantes impossibilits dont fourmillent ses paraboles, quand il met +en scne les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conut +jamais la socit aristocratique que comme un jeune villageois qui voit +le monde travers le prisme de sa navet. + +Encore moins connut-il l'ide nouvelle, cre par la science grecque, +base de toute philosophie et que la science moderne a hautement +confirme, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la nave croyance +des vieux ges attribuait le gouvernement de l'univers. Prs d'un sicle +avant lui, Lucrce avait exprim d'une faon admirable l'inflexibilit +du rgime gnral de la nature. La ngation du miracle, cette ide que +tout se produit dans le monde par des lois o l'intervention personnelle +d'tres suprieurs n'a aucune part, tait de droit commun dans les +grandes coles de tous les pays qui avaient reu la science grecque. +Peut-tre mme Babylone et la Perse n'y taient-elles pas trangres. +Jsus ne sut rien de ce progrs. Quoique n une poque o le principe +de la science positive tait dj proclam, il vcut en plein +surnaturel. Jamais peut-tre les Juifs n'avaient t plus possds de la +soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre +intellectuel, et qui avait reu une ducation trs-complte, ne possde +qu'une science chimrique et de mauvais aloi. + +Jsus ne diffrait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait +au diable, qu'il envisageait comme une sorte de gnie du mal[142], et il +s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses taient +l'effet de dmons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le +merveilleux n'tait pas pour lui l'exceptionnel; c'tait l'tat normal. +La notion du surnaturel, avec ses impossibilits, n'apparat que le jour +o nat la science exprimentale de la nature. L'homme tranger toute +ide de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages, +arrte la maladie et la mort mme, ne trouve dans le miracle rien +d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le +rsultat de volonts libres de la divinit. Cet tat intellectuel fut +toujours celui de Jsus. Mais dans sa grande me, une telle croyance +produisait des effets tout opposs ceux o arrivait le vulgaire. Chez +le vulgaire, la foi l'action particulire de Dieu amenait une +crdulit niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait +une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et une +croyance exagre dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent +le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en +dfaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son +temps une force dont aucun individu n'a dispos avant lui ni depuis. + +De bonne heure, son caractre part se rvla. La lgende se plat le +montrer ds son enfance en rvolte contre l'autorit paternelle et +sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sr, au +moins, que les relations de parent furent peu de chose pour lui. Sa +famille ne semble pas l'avoir aim[144], et, par moments, on le trouve +dur pour elle[145]. Jsus, comme tous les hommes exclusivement +proccups d'une ide, arrivait tenir peu de compte des liens du sang. +Le lien de l'ide est le seul que ces sortes de natures reconnaissent: +Voil ma mre et mes frres, disait-il en tendant la main vers ses +disciples; celui qui fait la volont de mon Pre, voil mon frre et ma +soeur. Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une +femme, passant prs de lui, s'cria, dit-on: Heureux le ventre qui t'a +port et les seins que tu as sucs!--Heureux plutt, rpondit-il[146], +celui qui coute la parole de Dieu et qui la met en pratique! Bientt, +dans sa hardie rvolte contre la nature, il devait aller plus loin +encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme, +le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'me et de coeur que pour l'ide +qui se prsentait lui comme la forme absolue du bien et du vrai. + + +NOTES: + +[122] Jean, VIII, 6. + +[123] _Testam. des douze Patr_. Lvi, 6. + +[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[125] Traductions et commentaires juifs, de l'poque talmudique. + +[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3. + +[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15. + +[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jrusalem, _Megilla_, +halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_; +_Megilla_, 8 _b_ et suiv. + +[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34. +L'expression [Greek: patrios phn], dans les crivains de ce temps, +dsigne toujours le dialecte smitique qu'on parlait en Palestine (II +Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14; +Josphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI, +3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous +montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de +base aux vangiles synoptiques ont t crits en ce dialecte smitique. +Il en fut de mme pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI, +ad calcem, etc.). Enfin, la chrtient directement issue du premier +mouvement galilen (Nazarens, _bionim_, etc.), laquelle se continua +longtemps dans la Batane et le Hauran, parlait un dialecte smitique +(Eusbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chba]; Epiph., +_Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jrme, _In Matth_., XII, 13; _Dial. +adv. Pelag_., III, 2). + +[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82 +_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch., +IV, 10 et suiv. + +[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2. + +[132] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1. + +[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34. + +[134] Talmud de Jrusalem, _Pah_, I, 1; Talmud de Babylone, +_Menachoth_, 99 _b_. + +[135] Les _Thrapeutes_ de Philon sont une branche d'Essniens. Leur nom +mme parat n'tre qu'une traduction grecque de celui des _Essniens_ +([Greek: Essaioi], _asaya_, mdecins). Cf. Philon, _De Vila +contempl_., init. + +[136] Voir surtout les traits _Quis rerum divinarum hres sit_ et _De +Philanthropia_ de Philon. + +[137] _Pirk Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, 1; +Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_; +_Joma_, 35 _b_. + +[138] La lgende de Daniel tait dj forme au VIIe sicle avant J.-C. +(zchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la +lgende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivit de Babylone. + +[139] _Epist. Jud_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des +douze Patr_., Simon, 5; Lvi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5; +Nephtali, 4. Le Livre d'Hnoch forme encore une partie intgrante de +la Bible thiopienne. Tel que nous le connaissons par la version +thiopienne, il est compos de pices de diffrentes dates, dont les +plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces +pices ont de l'analogie avec les discours de Jsus. Comparez les ch. +XCVI-XCIX Luc, VI, 24 et suiv. + +[140] Matth., XI, 8. + +[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv. + +[142] Matth., VI, 13. + +[143] Luc, II, 42 et suiv. Les vangiles apocryphes sont pleins de +pareilles histoires pousses au grotesque. + +[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez +ci-dessous, p. 153, note 6. + +[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; vang. +selon les Hbreux, dans saint Jrme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2. + +[146] Luc, XI, 27 et suiv. + + + + +CHAPITRE IV + +ORDRE D'IDES AU SEIN DUQUEL SE DVELOPPA JSUS. + + +Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phnomnes de +la cration primitive, parce que le feu qui la pntrait s'est teint; +ainsi les explications rflchies ont toujours quelque chose +d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procds +d'induction aux rvolutions des poques cratrices qui ont dcid du +sort de l'humanit. Jsus vcut un de ces moments o la partie de la +vie publique se joue avec franchise, o l'enjeu de l'activit humaine +est pouss au centuple. Tout grand rle, alors, entrane la mort; car de +tels mouvements supposent une libert et une absence de mesures +prventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. +Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux poques hroques de +l'activit humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les +mchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels, +forment des armes opposes. On arrive par l'chafaud l'apothose; les +caractres ont des traits accuss, qui les gravent comme des types +ternels dans la mmoire des hommes. En dehors de la Rvolution +franaise, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui o se +forma Jsus dvelopper ces forces caches que l'humanit tient comme +en rserve, et qu'elle ne laisse voir qu' ses jours de fivre et de +pril. + +Si le gouvernement du monde tait un problme spculatif, et que le plus +grand philosophe ft l'homme le mieux dsign pour dire ses semblables +ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la rflexion que +sortiraient ces grandes rgles morales et dogmatiques qu'on appelle des +religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte +akya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas t des +mtaphysiciens. Le bouddhisme lui-mme, qui est bien sorti de la pense +pure, a conquis une moiti de l'Asie pour des motifs tout politiques et +moraux. Quant aux religions smitiques, elles sont aussi peu +philosophiques qu'il est possible. Mose et Mahomet n'ont pas t des +spculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action + leurs compatriotes, leurs contemporains, qu'ils ont domin +l'humanit. Jsus, de mme, ne fut pas un thologien, un philosophe +ayant un systme plus ou moins bien compos. Pour tre disciple de +Jsus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune +profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher lui, +l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en +lui. L'cueil des subtilits mtaphysiques, contre lequel le +christianisme alla heurter ds le IIIe sicle, ne fut nullement pos par +le fondateur. Jsus n'eut ni dogmes, ni systme, mais une rsolution +personnelle fixe, qui, ayant dpass en intensit toute autre volont +cre, dirige encore l'heure qu'il est les destines de l'humanit. + +Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivit de Babylone jusqu'au +moyen ge, d'tre toujours dans une situation trs-tendue. Voil +pourquoi les dpositaires de l'esprit de la nation, durant ce long +priode, semblent crire sous l'action d'une fivre intense, qui les met +sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa +moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problme de l'avenir et de +sa destine avec un courage plus dsespr, plus dcid se porter aux +extrmes. Ne sparant pas le sort de l'humanit de celui de leur petite +race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une +thorie gnrale de la marche de notre espce. La Grce, toujours +renferme en elle-mme, et uniquement attentive ses querelles de +petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'poque +romaine, on chercherait vainement chez elle un systme gnral de +philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanit. Le juif, au +contraire, grce une espce de sens prophtique qui rend par moments +le smite merveilleusement apte voir les grandes lignes de l'avenir, a +fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-tre doit-il un peu de cet +esprit la Perse. La Perse, depuis une poque ancienne, conut +l'histoire du monde comme une srie d'volutions, chacune desquelles +prside un prophte. Chaque prophte a son _hazar_, ou rgne de mille +ans (chiliasme), et de ces ges successifs, analogues aux millions de +sicles dvolus chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des +vnements qui prparent le rgne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le +cercle des chiliasmes sera puis, viendra le paradis dfinitif. Les +hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y +aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. +Mais cet avnement sera prcd de terribles calamits. Dahak (le Satan +de la Perse) rompra les fers qui l'enchanent et s'abattra sur le monde. +Deux prophtes viendront consoler les hommes et prparer le grand +avnement[147]. Ces ides couraient le monde et pntraient jusqu' +Rome, o elles inspiraient un cycle de pomes prophtiques, dont les +ides fondamentales taient la division de l'histoire de l'humanit en +priodes, la succession des dieux rpondant ces priodes, un complet +renouvellement du monde, et l'avnement final d'un ge d'or[148]. Le +livre de Daniel, le livre d'Hnoch, certaines parties des livres +sibyllins[149], sont l'expression juive de la mme thorie. Certes il +s'en faut que ces penses fussent celles de tous. Elles ne furent +d'abord embrasses que par quelques personnes l'imagination vive et +portes vers les doctrines trangres. L'auteur troit et sec du livre +d'Esther n'a jamais pens au reste du monde que pour le ddaigner et lui +vouloir du mal[150]. L'picurien dsabus qui a crit l'Ecclsiaste +pense si peu l'avenir qu'il trouve mme inutile de travailler pour +ses enfants; aux yeux de ce clibataire goste, le dernier mot de la +sagesse est de placer son bien fonds perdu[151]. Mais les grandes +choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorit. Avec ses +normes dfauts, dur, goste, moqueur, cruel, troit, subtil, sophiste, +le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement +d'enthousiasme dsintress dont parle l'histoire. L'opposition fait +toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont +ceux qu'elle met mort. Socrate a fait la gloire d'Athnes, qui n'a pas +jug pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs +modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jsus a t la +gloire du peuple d'Isral, qui l'a crucifi. + +Un gigantesque rve poursuivait depuis des sicles le peuple juif, et le +rajeunissait sans cesse dans sa dcrpitude. trangre la thorie des +rcompenses individuelles, que la Grce a rpandue sous le nom +d'immortalit de l'me, la Jude avait concentr sur son avenir national +toute sa puissance d'amour et de dsir. Elle crut avoir les promesses +divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amre ralit qui, partir +du IXe sicle avant notre re, donnait de plus en plus le royaume du +monde la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta +sur les alliances d'ides les plus impossibles, essaya les volte-faces +les plus tranges. Avant la captivit, quand tout l'avenir terrestre de +la nation se fut vanoui par la sparation des tribus du nord, on rva +la restauration de la maison de David, la rconciliation des deux +fractions du peuple, le triomphe de la thocratie et du culte de Jhovah +sur les cultes idoltres. A l'poque de la captivit, un pote plein +d'harmonie vit la splendeur d'une Jrusalem future, dont les peuples et +les les lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, +qu'on et dit qu'un rayon des regards de Jsus l'et pntr une +distance de six sicles[152]. + +La victoire de Cyrus sembla quelque temps raliser tout ce qu'on avait +espr. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jhovah se +crurent frres. La Perse tait arrive, en bannissant les _dvas_ +multiples et en les transformant en dmons (_divs_), tirer des +vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte +de monothisme. Le ton prophtique de plusieurs des enseignements de +l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Ose et +d'Isae. Isral se reposa sous les Achmnides[153], et, sous Xerxs +(Assurus), se fit redouter des Iraniens eux-mmes. Mais l'entre +triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en +Asie le rejeta dans ses rves. Plus que jamais, il invoqua le Messie +comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement +complet, une rvolution prenant le globe ses racines et l'branlant de +fond en comble, pour satisfaire l'norme besoin de vengeance +qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supriorit et la vue de ses +humiliations[154]. + +Si Isral avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en +deux parts, le corps et l'me, et trouve tout naturel que, pendant que +le corps pourrit, l'me survive, cet accs de rage et d'nergique +protestation n'aurait pas eu sa raison d'tre. Mais une telle doctrine, +sortie de la philosophie grecque, n'tait pas dans les traditions de +l'esprit juif. Les anciens crits hbreux ne renferment aucune trace de +rmunrations ou de peines futures. Tandis que l'ide de la solidarit +de la tribu exista, il tait naturel qu'on ne songet pas une stricte +rtribution selon les mrites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux +qui tombait une poque d'impit; il subissait comme les autres les +malheurs publics, suite de l'impit gnrale. Cette doctrine, lgue +par les sages de l'poque patriarcale, aboutissait chaque jour +d'insoutenables contradictions. Dj du temps de Job, elle tait fort +branle; les vieillards de Thman qui la professaient taient des +hommes arrirs, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, +ose mettre ds son premier mot cette pense essentiellement +rvolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec +les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux +principe thmanite et mosaste devenait plus intolrable encore[156]. +Jamais Isral n'avait t plus fidle la Loi, et pourtant on avait +subi l'atroce perscution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhteur, +habitu rpter de vieilles phrases dnues de sens, pour oser +prtendre que ces malheurs venaient des infidlits du peuple[157]. +Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces hroques Macchabes, +cette mre avec ses sept fils, Jhovah les oubliera ternellement, les +abandonnera la pourriture de la fosse[158]? Un sadducen incrdule et +mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle consquence; un +sage consomm, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il +ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la rcompense, +qu'il faut tre vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne +pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de +l'immortalit philosophique, se reprsentrent les justes vivant dans la +mmoire de Dieu, glorieux jamais dans le souvenir des hommes, jugeant +l'impie qui les a perscuts[160]. Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils +sont connus de Dieu[161], voil leur rcompense. D'autres, les +Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la rsurrection[162]. Les +justes revivront pour participer au rgne messianique. Ils revivront +dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges; +ils assisteront au triomphe de leurs ides et l'humiliation de leurs +ennemis. + +On ne trouve chez l'ancien peuple d'Isral que des traces tout fait +indcises de ce dogme fondamental. Le Sadducen, qui n'y croyait pas, +tait, en ralit, fidle la vieille doctrine juive; c'tait le +pharisien, partisan de la rsurrection, qui tait le novateur. Mais en +religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui +marche, c'est lui qui tire les consquences. La rsurrection, ide +totalement diffrente de l'immortalit de l'me, sortait d'ailleurs +trs-naturellement des doctrines antrieures et de la situation du +peuple. Peut-tre la Perse en fournit-elle aussi quelques lments[163]. +En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine +d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces thories +apocalyptiques qui, sans tre des articles de foi (le sanhdrin +orthodoxe de Jrusalem ne semble pas les avoir adoptes), couraient dans +toutes les imaginations et produisaient d'un bout l'autre du monde +juif une fermentation extrme. L'absence totale de rigueur dogmatique +faisait que des notions fort contradictoires pouvaient tre admises la +fois, mme sur un point aussi capital. Tantt le juste devait attendre +la rsurrection[164]; tantt il tait reu ds le moment de sa mort dans +le sein d'Abraham[165]. Tantt la rsurrection tait gnrale[166], +tantt rserve aux seuls fidles[167]. Tantt elle supposait une terre +renouvele et une nouvelle Jrusalem; tantt elle impliquait un +anantissement pralable de l'univers. + +Jsus, ds qu'il eut une pense, entra dans la brlante atmosphre que +craient en Palestine les ides que nous venons d'exposer. Ces ides ne +s'enseignaient aucune cole; mais elles taient dans l'air, et son me +en fut de bonne heure pntre. Nos hsitations, nos doutes ne +l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, o nul +homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa +destine, peut-tre frivole, Jsus s'y est assis vingt fois sans un +doute. Dlivr de l'gosme, source de nos tristesses, qui nous fait +rechercher avec pret un intrt d'outre-tombe la vertu, il ne pensa +qu' son oeuvre, sa race, a l'humanit. Ces montagnes, cette mer, ce +ciel d'azur, ces hautes plaines l'horizon, furent pour lui non la +vision mlancolique d'une me qui interroge la nature sur son sort, mais +le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un +ciel nouveau. + +Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux vnements politiques de +son temps, et il en tait probablement mal inform. La dynastie des +Hrodes vivait dans un monde si diffrent du sien, qu'il ne la connut +sans doute que de nom. Le grand Hrode mourut vers l'anne mme o il +naquit, laissant des souvenirs imprissables, des monuments qui devaient +forcer la postrit la plus malveillante d'associer son nom celui de +Salomon, et nanmoins une oeuvre inacheve, impossible continuer. +Ambitieux profane, gar dans un ddale de luttes religieuses, cet +astucieux Idumen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison, +dnus de moralit, au milieu de fanatiques passionns. Mais son ide +d'un royaume profane d'Isral, lors mme qu'elle n'et pas t un +anachronisme dans l'tat du monde o il la conut, aurait chou, comme +le projet semblable que forma Salomon, contre les difficults venant du +caractre mme de la nation. Ses trois fils ne furent que des +lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la +domination anglaise. Antipater ou Antipas, ttrarque de la Galile et de +la Pre, dont Jsus fut le sujet durant toute sa vie, tait un prince +paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibre[169], trop souvent +gar par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hrodiade[170]. +Philippe, ttrarque de la Gaulonitide et de la Batane, sur les terres +duquel Jsus fit de frquents voyages, tait un beaucoup meilleur +souverain[171]. Quant Archlas, ethnarque de Jrusalem, Jsus ne put +le connatre. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans +caractre, parfois violent, fut dpos par Auguste[172]. La dernire +trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jrusalem. Runie la +Samarie et l'Idume, la Jude forma une sorte d'annexe de la province +de Syrie, o le snateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage +consulaire fort connu[173], tait lgat imprial. Une srie de +procurateurs romains, subordonns pour les grandes questions au lgat +imprial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valrius +Gratus, et enfin (l'an 26 de notre re), Pontius Pilatus, s'y +succdent[174], sans cesse occups teindre le volcan qui faisait +ruption sous leurs pieds. + +De continuelles sditions excites par les zlateurs du mosasme ne +cessrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jrusalem[175]. La +mort des sditieux tait assure; mais la mort, quand il s'agissait de +l'intgrit de la Loi, tait recherche avec avidit. Renverser les +aigles, dtruire les ouvrages d'art levs par les Hrodes, et o les +rglements mosaques n'taient pas toujours respects[176], s'insurger +contre les cussons votifs dresss par les procurateurs, et dont les +inscriptions paraissaient entaches d'idoltrie[177], taient de +perptuelles tentations pour des fanatiques parvenus ce degr +d'exaltation qui te tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphe, +Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort clbres, +formrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre tabli, qui +se continua aprs leur supplice[178]. Les Samaritains taient agits de +mouvements du mme genre[179]. Il semble que la Loi n'et jamais compt +plus de sectateurs passionns qu'au moment o vivait dj celui qui, de +la pleine autorit de son gnie et de sa grande me, allait l'abroger. +Les Zlotes (_Kenam_) ou Sicaires, assassins pieux, qui +s'imposaient pour tche de tuer quiconque manquait devant eux la Loi, +commenaient paratre[180]. Des reprsentants d'un tout autre esprit, +des thaumaturges, considrs comme des espces de personnes divines, +trouvaient crance, par suite du besoin imprieux que le sicle +prouvait de surnaturel et de divin[181]. + +Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jsus fut celui de +Juda le Gaulonite ou le Galilen. De toutes les sujtions auxquelles +taient exposs les pays nouvellement conquis par Rome, le cens tait la +plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui tonne toujours les peuples peu +habitus aux charges des grandes administrations centrales, tait +particulirement odieuse aux Juifs. Dj, sous David, nous voyons un +recensement provoquer de violentes rcriminations et les menaces des +prophtes[183]. Le cens, en effet, tait la base de l'impt; or l'impt, +dans les ides de la pure thocratie, tait presque une impit. Dieu +tant le seul matre que l'homme doive reconnatre, payer la dme un +souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre la place de Dieu. +Compltement trangre l'ide de l'tat, la thocratie juive ne +faisait en cela que tirer sa dernire consquence, la ngation de la +socit civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques +passait pour de l'argent vol[184]. Le recensement ordonn par Quirinius +(an 6 de l're chrtienne) rveilla puissamment ces ides et causa une +grande fermentation. Un mouvement clata dans les provinces du nord. Un +certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de +Tibriade, et un pharisien nomm Sadok se firent, en niant la lgitimit +de l'impt, une cole nombreuse, qui aboutit bientt une rvolte +ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'cole taient qu'on ne doit +appeler personne matre, ce titre appartenant Dieu seul, et que la +libert vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres +principes, que Josphe, toujours attentif ne pas compromettre ses +coreligionnaires, passe dessein sous silence; car on ne comprendrait +pas que pour une ide aussi simple, l'historien juif lui donnt une +place parmi les philosophes de sa nation et le regardt comme le +fondateur d'une quatrime cole, parallle celles des Pharisiens, des +Sadducens, des Essniens. Juda fut videmment le chef d'une secte +galilenne, proccupe de messianisme, et qui aboutit un mouvement +politique. Le procurateur Coponius crasa la sdition du Gaulonite; mais +l'cole subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem, +fils du fondateur, et d'un certain lazar, son parent, on la retrouve +fort active dans les dernires luttes des Juifs contre les Romains[186]. +Jsus vit peut-tre ce Juda, qui conut la rvolution juive d'une faon +si diffrente de la sienne; il connut en tout cas son cole, et ce fut +probablement par raction contre son erreur qu'il pronona l'axiome sur +le denier de Csar. Le sage Jsus, loign de toute sdition, profita de +la faute de son devancier, et rva un autre royaume et une autre +dlivrance. + +La Galile tait de la sorte une vaste fournaise, o s'agitaient en +bullition les lments les plus divers[187]. Un mpris extraordinaire +de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'apptit de la mort fut la +consquence de ces agitations[188]. L'exprience ne compte pour rien +dans les grands mouvements fanatiques. L'Algrie, aux premiers temps de +l'occupation franaise, voyait se lever, chaque printemps, des inspirs, +qui se dclaraient invulnrables et envoys de Dieu pour chasser les +infidles; l'anne suivante, leur mort tait oublie, et leur successeur +ne trouvait pas une moindre foi. Trs-dure par un ct, la domination +romaine, peu tracassire encore, permettait beaucoup de libert. Ces +grandes dominations brutales, terribles dans la rpression, n'taient +pas souponneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme +garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour o elles croyaient +devoir svir. Dans sa carrire vagabonde, on ne voit pas que Jsus ait +t une seule fois gn par la police. Une telle libert, et par-dessus +tout le bonheur qu'avait la Galile d'tre beaucoup moins resserre dans +les liens du pdantisme pharisaque, donnaient cette contre une +vraie supriorit sur Jrusalem. La rvolution, ou en d'autres termes le +messianisme, y faisait travailler toutes les ttes. On se croyait la +veille de voir apparatre la grande rnovation; l'criture torture en +des sens divers servait d'aliment aux plus colossales esprances. A +chaque ligne des simples crits de l'Ancien Testament, on voyait +l'assurance et en quelque sorte le programme du rgne futur qui devait +apporter la paix aux justes et sceller jamais l'oeuvre de Dieu. + +De tout temps, cette division en deux parties opposes d'intrt et +d'esprit avait t pour la nation hbraque un principe de fcondit +dans l'ordre moral. Tout peuple appel de hautes destines doit tre +un petit monde complet, renfermant dans son sein les ples opposs. La +Grce offrait quelques lieues de distance Sparte et Athnes, les deux +antipodes pour un observateur superficiel, en ralit soeurs rivales, +ncessaires l'une l'autre. Il en fut de mme de la Jude. Moins +brillant en un sens que le dveloppement de Jrusalem, celui du nord fut +en somme bien plus fcond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif +taient toujours venues de l. Une absence complte du sentiment de la +nature, aboutissant quelque chose de sec, d'troit, de farouche, a +frapp toutes les oeuvres purement hirosolymites d'un caractre +grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs +solennels, ses insipides canonistes, ses dvots hypocrites et +atrabilaires, Jrusalem n'et pas conquis l'humanit. Le nord a donn au +monde la nave Sulamite, l'humble Chananenne, la passionne Madeleine, +le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le +christianisme; Jrusalem, au contraire, est la vraie patrie du judasme +obstin qui, fond par les pharisiens, fix par le Talmud, a travers le +moyen ge et est venu jusqu' nous. + +Une nature ravissante contribuait former cet esprit beaucoup moins +austre, moins prement monothiste, si j'ose le dire, qui imprimait +tous les rves de la Galile un tour idyllique et charmant. Le plus +triste pays du monde est peut-tre la rgion voisine de Jrusalem. La +Galile, au contraire, tait un pays trs-vert, trs-ombrag, +trs-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du +bien-aim[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne +est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les +animaux y sont petits, mais d'une douceur extrme. Des tourterelles +sveltes et vives, des merles bleus si lgers qu'ils posent sur une herbe +sans la faire plier, des alouettes huppes, qui viennent presque se +mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont +l'oeil est vif et doux, des cigognes l'air pudique et grave, +dpouillant toute timidit, se laissent approcher de trs-prs par +l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne +se dploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes penses. +Jsus semble les avoir particulirement aimes. Les actes les plus +importants de sa carrire divine se passent sur les montagnes; c'est l +qu'il tait le mieux inspir[190]; c'est l qu'il avait avec les anciens +prophtes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses +disciples dj transfigur[191]. + +Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'norme appauvrissement +que l'islamisme a opr dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais +o tout ce que l'homme n'a pu dtruire respire encore l'abandon, la +douceur, la tendresse, surabondait, l'poque de Jsus, de bien-tre et +de gaiet. Les Galilens passaient pour nergiques, braves et +laborieux[192]. Si l'on excepte Tibriade, btie par Antipas en +l'honneur de Tibre (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galile +n'avait pas de grandes villes. Le pays tait nanmoins fort peupl, +couvert de petites villes et de gros villages, cultiv avec art dans +toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne +splendeur, on sent un peuple agricole, nullement dou pour l'art, peu +soucieux de luxe, indiffrent aux beauts de la forme, exclusivement +idaliste. La campagne abondait en eaux fraches et en fruits; les +grosses fermes taient ombrages de vignes et de figuiers; les jardins +taient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin +tait excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent +encore Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et +facilement satisfaite n'aboutissait pas l'pais matrialisme de notre +paysan, la grosse joie d'une Normandie plantureuse, la pesante +gaiet des Flamands. Elle se spiritualisait en rves thrs, en une +sorte de mysticisme potique confondant le ciel et la terre. Laissez +l'austre Jean-Baptiste dans son dsert de Jude, prcher la pnitence, +tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. +Pourquoi les compagnons de l'poux jeneraient-ils pendant que l'poux +est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la +fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volont? + +Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une +dlicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le +bon Zache appels ses festins, les fondateurs du royaume du ciel +comme un cortge de paranymphes: voil ce que la Galile a os, ce +qu'elle a fait accepter. La Grce a trac de la vie humaine par la +sculpture et la posie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds +fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers +excellents, la langue exquise et raffine. Mais la Galile a cr +l'tat d'imagination populaire le plus sublime idal; car derrire son +idylle s'agite le sort de l'humanit, et la lumire qui claire son +tableau est le soleil du royaume de Dieu. + +Jsus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Ds son enfance, il +fit presque annuellement le voyage de Jrusalem pour les ftes[197]. Le +plerinage tait pour les Juifs provinciaux une solennit pleine de +douceur. Des sries entires de psaumes taient consacres chanter le +bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au +printemps, travers les collines et les valles, tous ayant en +perspective les splendeurs de Jrusalem, les terreurs des parvis sacrs, +la joie pour des frres de demeurer ensemble[199]. La route que Jsus +suivait d'ordinaire dans ces voyages tait celle que l'on suit +aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem Jrusalem elle est +fort svre. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Bthel, +prs desquels on passe, tient l'me en veil. _Ain-el-Harami,_ la +dernire tape[201], est un lieu mlancolique et charmant, et peu +d'impressions galent celle qu'on prouve en s'y tablissant pour le +campement du soir. La valle est troite et sombre; une eau noire sort +des rochers percs de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je +crois, la Valle des pleurs, ou des eaux suintantes, chante comme une +des stations du chemin dans le dlicieux psaume [202], et devenue, pour +le mysticisme doux et triste du moyen ge, l'emblme de la vie. Le +lendemain, de bonne heure, on sera Jrusalem; une telle attente, +aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soire courte et le +sommeil lger. + +Ces voyages, o la nation runie se communiquait ses ides, et qui +taient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jsus +en contact avec l'me de son peuple, et sans doute lui inspiraient dj +une vive antipathie pour les dfauts des reprsentants officiels du +judasme. On veut que de bonne heure le dsert ait t pour lui une +autre cole et qu'il y ait fait de longs sjours[203]. Mais le Dieu +qu'il trouvait l n'tait pas le sien. C'tait tout au plus le Dieu de +Job, svre et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'tait +Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chre Galile, +et retrouvait son Pre cleste, au milieu des vertes collines et des +claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'me +joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut +d'Isral. + + +NOTES: + +[147] _Yana_, XIII, 24; Thopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, +47; _Minokhired_, passage publi dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlndischen Gesellschaft_, I, p. 263. + +[148] Virg., gl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette glogue; Nigidius, +cit par Servius, sur le v. 10. + +[149] Livre III, 97-817. + +[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties +apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24. + +[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18; +VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10. + +[152] Isae, LX, etc. + +[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement cette +dynastie. + +[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T., +II_, p. 147 et suiv. + +[155] Job, XXXIII, 9. + +[156] Il est cependant remarquable que Jsus, fils de Sirach, s'y tient +strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV, +9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout oppos (IV, I, +texte grec). + +[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); ptre apocryphe de Baruch (Fabricius, +_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.). + +[158] _II Macch._, VII. + +[159] _Pirk Aboth_, I, 3. + +[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribu Josphe, +8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier +trait ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rmunration +personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi, +l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui +s'attachera leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch. +XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5. + +[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18. + +[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44. + +[163] Thopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C. +XXXI. Les traces du dogme de la rsurrection dans l'Avesta sont fort +douteuses. + +[164] Jean, XI, 24. + +[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18. + +[166] Dan., XII, 2. + +[167] _Il Macch._ VII, 14. + +[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19. + +[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4. + +[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2. + +[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6. + +[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3. + +[173] Orelli, _Inscr. lat_., n 3693; Henzen, _Suppl._, n 7041; _Fasti +prnestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I, +314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore indits], l'anne +742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur, +referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon, +XII, vi, 5. + +[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII. + +[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I +et II. + +[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hnoch, XCVII, 13-14. + +[177] Philon, _Leg. ad Caum_, 38. + +[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv. + +[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv. + +[180] Mischna, _Sanhdrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV +et suiv. + +[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le +Magicien tait dj clbre au temps de Jsus. + +[182] Discours de Claude, Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr. +ant. de Lyon_, p. 136. + +[183] II Sam., XXIV. + +[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_. + +[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V, +37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur, +Theudas; mais c'est l un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu +l'an 44 de l're chrtienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4). + +[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv. + +[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galilen de Juda, fils d'zchias, ne +parat pas avoir eu un caractre religieux; peut-tre, cependant, ce +caractre a-t-il t dissimul par Josphe (_Ant_., XVII, x, 3). + +[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4. + +[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible tat o le pays est rduit, +surtout prs du lac de Tibriade, ne doit pas faire illusion. Ces pays, +maintenant brls, ont t autrefois des paradis terrestres. Les bains +de Tibriade, qui sont aujourd'hui un affreux sjour, ont t autrefois +le plus bel endroit de la Galile (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josphe +_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de +Gnsareth, o il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600, +cinquante ans par consquent avant l'invasion musulmane, trouve encore +la Galile couverte de plantations dlicieuses, et compare sa fertilit + celle de l'gypte (_Itin.,_ 5). + +[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12. + +[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et +suiv. + +[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2. + +[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64. + +[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2. + +[195] On peut se les figurer d'aprs quelques enclos des environs de +Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8, +12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes mtairies +s'est encore bien conserv dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu +d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses +ustensiles taills dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules, +etc.), se retrouve du reste chaque pas. + +[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean, +II, 3 et suiv. + +[197] Luc, II, 41. + +[198] Luc, II, 42-44. + +[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI, +CXXXII). + +[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4; +_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les plerins venaient +par la Pre pour viter la Samarie, o ils couraient des dangers. +Matth., XIX, 4; Marc, X, 1. + +[201] Selon Josphe _(Vita,_ 82), la route tait de trois jours. Mais +l'tape de Sichem Jrusalem devait d'ordinaire tre coupe en deux. + +[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7. + +[203] Luc, IV, 42; V, 16. + + + + +CHAPITRE V. + +PREMIERS APHORISMES DE JSUS.--SES IDES D'UN DIEU PRE ET D'UNE +RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES. + + +Joseph mourut avant que son fils ft arriv aucun rle public. Marie +resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique +pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux +homonymes, tait le plus souvent appel fils de Marie[204]. Il semble +que, devenue par la mort de son mari trangre Nazareth, elle se +retira Cana[205], dont elle pouvait tre originaire. Cana[206] tait +une petite ville deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au +pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue, +moins grandiose qu' Nazareth, s'tend sur toute la plaine et est borne +de la manire la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les +collines de Sphoris. + +Jsus parat avoir fait quelque temps sa rsidence en ce lieu. L se +passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers +clats[208]. + +Il exerait le mtier de son pre, qui tait celui de charpentier[209]. +Ce n'tait pas l une circonstance humiliante ou fcheuse. La coutume +juive exigeait que l'homme vou aux travaux intellectuels apprt un +tat. Les docteurs les plus clbres avaient des mtiers[210]; c'est +ainsi que saint Paul, dont l'ducation avait t si soigne, tait +fabricant de tentes[211]. Jsus ne se maria point. Toute sa puissance +d'aimer se porta sur ce qu'il considrait comme sa vocation cleste. Le +sentiment extrmement dlicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212] +ne se spara point du dvouement exclusif qu'il avait pour son ide. Il +traita en soeurs, comme Franois d'Assise et Franois de Sales, les +femmes qui s'prenaient de la mme oeuvre que lui; il eut ses sainte +Claire, ses Franoise de Chantal. Seulement il est probable que +celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aim +qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures trs-leves, +la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en +vague posie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais +d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite quivoque +s'expliquent de mme par la passion qui l'attachait la gloire de son +Pre, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles +cratures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pense +de Jsus durant cette priode obscure de sa vie? Par quelles mditations +dbuta-t-il dans la carrire prophtique? On l'ignore, son histoire nous +tant parvenue l'tat de rcits pars et sans chronologie exacte. Mais +le dveloppement des produits vivants est partout le mme, et il n'est +pas douteux que la croissance d'une personnalit aussi puissante que +celle de Jsus n'ait obi des lois trs-rigoureuses. Une haute notion +de la divinit, qu'il ne dut pas au judasme, et qui semble avoir t +de toutes pices la cration de sa grande me, fut en quelque sorte le +principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux +ides qui nous sont familires et ces discussions o s'usent les +petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la pit de Jsus, il +faut faire abstraction de ce qui s'est plac entre l'vangile et nous. +Disme et panthisme sont devenus les deux ples de la thologie. Les +chtives discussions de la scolastique, la scheresse d'esprit de +Descartes, l'irrligion profonde du XVIIIe sicle, en rapetissant Dieu, +et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est +pas lui, ont touff au sein du rationalisme moderne tout sentiment +fcond de la divinit. Si Dieu, en effet, est un tre dtermin hors de +nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu +est un visionnaire, et comme les sciences physiques et physiologiques +nous ont montr que toute vision surnaturelle est une illusion, le +diste un peu consquent se trouve dans l'impossibilit de comprendre +les grandes croyances du pass. Le panthisme, d'un autre ct, en +supprimant la personnalit divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu +vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement +compris Dieu, akya-Mouni, Platon, saint Paul, saint Franois d'Assise, +saint Augustin, quelques heures de sa mobile vie, taient-ils distes +ou panthistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves +physiques et mtaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laisss +indiffrents. Ils sentaient le divin en eux-mmes. Au premier rang de +cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jsus. Jsus +n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme quelqu'un hors de lui; +Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il +dit de son Pre. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous +les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin +de tonnerre et de buisson ardent comme Mose, de tempte rvlatrice +comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de gnie familier comme +Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination +d'une sainte Thrse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du +soufi se proclamant identique Dieu est aussi tout autre chose. Jsus +n'nonce pas un moment l'ide sacrilge qu'il soit Dieu. Il se croit en +rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute +conscience de Dieu qui ait exist au sein de l'humanit a t celle de +Jsus. + +On comprend, d'un autre ct, que Jsus, partant d'une telle disposition +d'me, ne sera nullement un philosophe spculatif comme akya-Mouni. +Rien n'est plus loin de la thologie scolastique que l'vangile.[214] +Les spculations des Pres grecs sur l'essence divine viennent d'un tout +autre esprit. Dieu conu immdiatement comme Pre, voil toute la +thologie de Jsus. Et cela n'tait pas chez lui un principe thorique, +une doctrine plus ou moins prouve et qu'il cherchait inculquer aux +autres. Il ne faisait ses disciples aucun raisonnement;[215] il +n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prchait pas ses +opinions, il se prchait lui-mme. Souvent des mes trs-grandes et +trs-dsintresses prsentent, associ beaucoup d'lvation, ce +caractre de perptuelle attention elles-mmes et d'extrme +susceptibilit personnelle, qui en gnral est le propre des +femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe +perptuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de +s'imposer aux autres; notre rserve, notre respect de l'opinion +d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait tre leur +fait. Cette personnalit exalte n'est pas l'gosme; car de tels +hommes, possds de leur ide, donnent leur vie de grand coeur pour +sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a +embrass, pousse sa dernire limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne +voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du +fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le rsultat. Le +fou ctoie ici l'homme inspir; seulement le fou ne russit jamais. Il +n'a pas t donn jusqu'ici l'garement d'esprit d'agir d'une faon +srieuse sur la marche de l'humanit. Jsus n'arriva pas sans doute du +premier coup cette haute affirmation de lui-mme. Mais il est probable +que, ds ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation +d'un fils avec son pre. L est son grand acte d'originalit; en cela il +n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont +compris cette dlicieuse thologie d'amour. Le Dieu de Jsus n'est pas +ce matre fatal qui nous tue quand il lui plat, nous damne quand il lui +plat, nous sauve quand il lui plat. Le Dieu de Jsus est Notre Pre. +On l'entend en coutant un souffle lger qui crie en nous, Pre.[218] +Le Dieu de Jsus n'est pas le despote partial qui a choisi Isral pour +son peuple et le protge envers et contre tous. C'est le Dieu de +l'humanit. Jsus ne sera pas un patriote comme les Macchabes, un +thocrate comme Juda le Gaulonite. S'levant hardiment au-dessus des +prjugs de sa nation, il tablira l'universelle paternit de Dieu. Le +Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutt que de donner un autre +qu' Dieu le nom de matre; Jsus laisse ce nom qui veut le prendre, +et rserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la +terre, pour lui reprsentants de la force, un respect plein d'ironie, il +fonde la consolation suprme, le recours au Pre que chacun a dans le +ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur. + +Ce nom de royaume de Dieu ou de royaume du ciel[219] fut le terme +favori de Jsus pour exprimer la rvolution qu'il apportait en ce +monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du +Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre +empires profanes, destins crouler, succdera un cinquime empire, qui +sera celui des Saints et qui durera ternellement.[221] Ce rgne de Dieu +sur la terre prtait naturellement aux interprtations les plus +diverses. Pour la thologie juive, le royaume de Dieu n'est le plus +souvent que le judasme lui-mme, la vraie religion, le culte +monothiste, la pit.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jsus +crut que ce rgne allait se raliser matriellement par un brusque +renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas l sa premire +pense.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu pre +n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde prs de finir et +qui se prparent par l'asctisme une catastrophe chimrique; c'est +celle d'un monde qui veut vivre et qui a vcu. Le royaume de Dieu est +au dedans de vous, disait-il ceux qui cherchaient avec subtilit des +signes extrieurs.[224] La conception raliste de l'avnement divin n'a +t qu'un nuage, une erreur passagre que la mort a fait oublier. Le +Jsus qui a fond le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des +humbles, voil le Jsus des premiers jours,[225] jours chastes et sans +mlange o la voix de son Pre retentissait en son sein avec un timbre +plus pur. Il y eut alors quelques mois, une anne peut-tre, o Dieu +habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout +coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa +personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-l ne le reconnaissaient +plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se +pressait autour de lui n'tait ni une secte, ni une cole; mais on y +sentait dj un esprit commun, quelque chose de pntrant et de doux. +Son caractre aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227] +qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui +comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces +populations bienveillantes et naves, ne savait chapper. + +Le paradis et t, en effet, transport sur la terre, si les ides du +jeune matre n'eussent dpass de beaucoup ce niveau de mdiocre bont +au del duquel on n'a pu jusqu'ici lever l'espce humaine. La +fraternit des hommes, fils de Dieu, et les consquences morales qui en +rsultent taient dduites avec un sentiment exquis. Comme tous les +rabbis du temps, Jsus, peu port vers les raisonnements suivis, +renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme +expressive, parfois nigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces +maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres taient des +penses de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jsus +fils de Sirach, et de Hillel, qui taient arrives jusqu' lui, non par +suite d'tudes savantes, mais comme des proverbes souvent rpts. La +synagogue tait riche en maximes trs-heureusement exprimes, qui +formaient une sorte de littrature proverbiale courante.[229] Jsus +adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pntrant d'un +esprit suprieur.[230] Enchrissant d'ordinaire sur les devoirs tracs +par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus +d'humilit, de pardon, de charit, d'abngation, de duret pour +soi-mme, vertus qu'on a nommes bon droit chrtiennes, si l'on veut +dire par l qu'elles ont t vraiment prches par le Christ, taient en +germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de +rpter l'axiome rpandu: Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais +pas qu'on te ft toi-mme.[231] Mais cette vieille sagesse, encore +assez goste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excs: + +Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, prsente-lui l'autre. Si +quelqu'un te fait un procs pour ta tunique, abandonne-lui ton +manteau.[232] + +Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de +toi.[233] + +Aimez vos ennemis, faites du bien ceux qui vous hassent; priez pour +ceux qui vous perscutent.[234] + +Ne jugez pas, et vous ne serez point jug.[235] Pardonnez, et on vous +pardonnera.[236] Soyez misricordieux comme votre Pre cleste est +misricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238] + +Celui qui s'humilie sera lev; celui qui s'lve sera humili.[239] + +Sur l'aumne, la piti, les bonnes oeuvres, la douceur, le got de la +paix, le complet dsintressement du coeur, il avait peu de chose +ajouter la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent +plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvs depuis +longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien +exprims. La posie du prcepte, qui le fait aimer, est plus que le +prcepte lui-mme, pris comme une vrit abstraite. Or, on ne peut nier +que ces maximes empruntes par Jsus ses devanciers ne fassent dans +l'vangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirk +Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le +Talmud qui ont conquis et chang le monde. Peu originale en elle-mme, +si l'on veut dire par l qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes +la recomposer presque tout entire, la morale vanglique n'en reste pas +moins la plus haute cration qui soit sortie de la conscience humaine, +le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait trac. + +Il ne parlait pas contre la loi mosaque, mais il est clair qu'il en +voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il rptait sans +cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241] +Il dfendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243] +et tout serment,[244] il blmait le talion,[245] il condamnait +l'usure,[246] il trouvait le dsir voluptueux aussi criminel que +l'adultre.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le +motif dont il appuyait ces maximes de haute charit tait toujours le +mme: ... Pour que vous soyez les fils de votre Pre cleste, qui fait +lever son soleil sur les bons et sur les mchants. Si vous n'aimez, +ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mrite avez-vous? Les +publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frres, qu'est-ce que +cela? Les paens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Pre cleste +est parfait.[249] + +Un culte pur, une religion sans prtres et sans pratiques extrieures, +reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de +Dieu,[250] sur le rapport immdiat de la conscience avec le Pre +cleste, taient la suite de ces principes. Jsus ne recula jamais +devant cette hardie consquence, qui faisait de lui, dans le sein du +judasme, un rvolutionnaire au premier chef. Pourquoi des +intermdiaires entre l'homme et son Pre? Dieu ne voyant que le coeur, +quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le +corps?[251] La tradition mme, chose si sainte pour le juif, n'est rien, +compare au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en +priant tournaient la tte pour voir si on les regardait, qui faisaient +leurs aumnes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui +les faisaient reconnatre pour personnes pieuses, toutes ces simagres +de la fausse dvotion le rvoltaient. Ils ont reu leur rcompense, +disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumne, que ta main gauche ne sache +pas ce que fait ta droite, afin que ton aumne reste dans le secret, et +alors ton Pre, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu +pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment faire leur oraison +debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'tre vus des +hommes. Je dis en vrit qu'ils reoivent leur rcompense. Pour toi, si +tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant ferm la porte, prie ton +Pre, qui est dans le secret; et ton Pre, qui voit dans le secret, +t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les +paens, qui s'imaginent devoir tre exaucs force de paroles. Dieu ton +Pre sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254] + +Il n'affectait nul signe extrieur d'asctisme, se contentant de prier +ou plutt de mditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, o +toujours l'homme a cherch Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de +l'homme avec Dieu, dont si peu d'mes, mme aprs lui, devaient tre +capables, se rsumait en une prire, qu'il enseignait ds lors ses +disciples:[256] + +Notre Pre qui es au ciel, que ton nom soit sanctifi; que ton rgne +arrive; que ta volont soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous +aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme +nous pardonnons ceux qui nous ont offenss. pargne-nous les +preuves; dlivre-nous du Mchant.[257] Il insistait particulirement +sur cette pense que le Pre cleste sait mieux que nous ce qu'il nous +faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle +chose dtermine.[258] + +Jsus ne faisait en ceci que tirer les consquences des grands principes +que le judasme avait poss, mais que les classes officielles de la +nation tendaient de plus en plus mconnatre. La prire grecque et +romaine fut presque toujours un verbiage plein d'gosme. Jamais prtre +paen n'avait dit au fidle: Si, en apportant ton offrande l'autel, +tu te souviens que ton frre a quelque chose contre toi, laisse-l ton +offrande devant l'autel, et va premirement te rconcilier avec ton +frre; aprs cela viens et fais ton offrande.[259] Seuls dans +l'antiquit, les prophtes juifs, Isae surtout, dans leur antipathie +contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que +l'homme doit Dieu. Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en +suis rassasi; la graisse de vos bliers me soulve le coeur; votre +encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos +penses; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et +venez alors.[260] Dans les derniers temps, quelques docteurs, Simon le +Juste,[261] Jsus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchrent presque +le but, et dclarrent que l'abrg de la Loi tait la justice. Philon, +dans le monde judo-gyptien, arrivait en mme temps que Jsus des +ides d'une haute saintet morale, dont la consquence tait le peu de +souci des pratiques lgales.[264] Schemaa et Abtalion, plus d'une fois, +se montrrent aussi des casuistes fort libraux.[265] Rabbi Iohanan +allait bientt mettre les oeuvres de misricorde au-dessus de l'tude +mme de la Loi![266] Jsus seul, nanmoins, dit la chose d'une manire +efficace. Jamais on n'a t moins prtre que ne le fut Jsus, jamais +plus ennemi des formes qui touffent la religion sous prtexte de la +protger. Par l, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; +par l, il a pos une pierre ternelle, fondement de la vraie religion, +et, si la religion est la chose essentielle de l'humanit, par l il a +mrit le rang divin qu'on lui a dcern. Une ide absolument neuve, +l'ide d'un culte fond sur la puret du coeur et sur la fraternit +humaine, faisait par lui son entre dans le monde, ide tellement leve +que l'glise chrtienne devait sur ce point trahir compltement ses +intentions, et que, de nos jours, quelques mes seulement sont capables +de s'y prter. + +Un sentiment exquis de la nature lui fournissait chaque instant des +images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous +appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme +vive tenait l'heureux emploi de proverbes populaires. Comment peux-tu +dire ton frre: Permets que j'te cette paille de ton oeil, toi qui as +une poutre dans le tien? Hypocrite! t d'abord la poutre de ton oeil, +et alors tu penseras ter la paille de l'oeil de ton frre.[267] + +Ces leons, longtemps renfermes dans le coeur du jeune matre, +groupaient dj quelques initis. L'esprit du temps tait aux petites +glises; c'tait le moment des Essniens ou Thrapeutes. Des rabbis +ayant chacun leur enseignement, Schemaa, Abtalion, Hillel, Schamma, +Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont compos +le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On crivait trs-peu; +les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se +passait en conversations et en leons publiques, auxquelles on cherchait + donner un tour facile retenir[269]. Le jour o le jeune charpentier +de Nazareth commena produire au dehors ces maximes, pour la plupart +dj rpandues, mais qui, grce lui, devaient rgnrer le monde, ce +ne fut donc pas un vnement. C'tait un rabbi de plus (il est vrai, le +plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de +l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du +temps pour tre force. Il n'y avait pas encore de chrtiens; le vrai +christianisme cependant tait fond, et jamais sans doute il ne fut plus +parfait qu' ce premier moment. Jsus n'y ajoutera plus rien de durable. +Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute ide pour russir +a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immacul de la lutte +de la vie. + +Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire russir +parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont ncessaires. +Certes, si l'vangile se bornait quelques chapitres de Matthieu et de +Luc, il serait plus parfait et ne prterait pas maintenant tant +d'objections; mais sans miracles et-il converti le monde? Si Jsus ft +mort au moment o nous sommes arrivs de sa carrire, il n'y aurait pas +dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de +Dieu, il ft rest ignor des hommes; il serait perdu dans la foule des +grandes mes inconnues, les meilleures de toutes; la vrit n'et pas +t promulgue, et le monde n'et pas profit de l'immense supriorit +morale que son Pre lui avait dpartie. Jsus, fils de Sirach, et Hillel +avaient mis des aphorismes presque aussi levs que ceux de Jsus. +Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du +christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire +est tout. L'ide qui se cache sous un tableau de Raphal est peu de +chose; c'est le tableau seul qui compte. De mme, en morale, la vrit +ne prend quelque valeur que si elle passe l'tat de sentiment, et elle +n'atteint tout son prix que quand elle se ralise dans le monde l'tat +de fait. Des hommes d'une mdiocre moralit ont crit de fort bonnes +maximes. Des hommes trs-vertueux, d'un autre ct, n'ont rien fait pour +continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est celui +qui a t puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au +prix de son sang l'a fait triompher. Jsus, ce double point de vue, +est sans gal; sa gloire reste entire et sera toujours renouvele. + + +NOTES: + +[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne +connat pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, prfrent l'expression +fils de Joseph. Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42. + +[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseign sur ce point. + +[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galile +avec _Kana el-Djlil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour +_Kefr-Kenna,_ une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth. + +[207] Maintenant _el-Buttauf._ + +[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples taient de Cana. Jean, +XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18. + +[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88. + +[210] Par exemple, Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le +Forgeron. + +[211] _Act_., XVIII, 3. + +[212] Voir ci-dessous, p. 151-152. + +[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv. + +[214] Les discours que le quatrime vangile prte Jsus renferment +dj un germe de thologie. Mais ces discours tant en contradiction +absolue avec ceux des vangiles synoptiques, lesquels reprsentent sans +aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des +documents de l'histoire apostolique, et non pour des lments de la vie +de Jsus. + +[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres rcits analogues. + +[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv. + +[217] La belle me de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres +points, avec celle de Jsus. _De confus. ling_., 14; _De migr. Abr_., + I; _De somniis_, II, 41; _De agric. No,_ 12; _De mutatione +nominum_, 4. Mais Philon est peine juif d'esprit. + +[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6. + +[219] Le mot ciel, dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme +du nom de Dieu, qu'on vitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; +Luc, XV, 18; XX, 4. + +[220] Cette expression revient chaque page des vangiles synoptiques, +des Actes des Aptres, de saint Paul. Si elle ne parat qu'une fois en +saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapports par le +quatrime vangile sont loin de reprsenter la parole vraie de Jsus. + +[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27. + +[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jrusalem, _Berakoth_, +II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_ +42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les +_Midraschim_. + +[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31. + +[224] Luc, XVII, 20-21. + +[225] La grande thorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet +rserve, dans les synoptiques, pour les chapitres qui prcdent le +rcit de la passion. Les premires prdications, surtout dans Matthieu, +sont toutes morales. + +[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42. + +[227] La tradition sur la laideur de Jsus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_ +85, 88, 100) vient du dsir de voir ralis en lui un trait prtendu +messianique (Is.., LIII, 2). + +[228] Les _Logia_ de saint Matthieu runissent plusieurs de ces axiomes +ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire +se fait sentir travers les sutures. + +[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le +petit livre intitul: _Pirk Aboth_. + +[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et mesure +qu'ils se prsenteront. On a parfois suppos que, la rdaction du Talmud +tant postrieure celle des vangiles, des emprunts ont pu tre faits +par les compilateurs juifs la morale chrtienne. Mais cela est +inadmissible; un mur de sparation existait entre l'glise et la +synagogue. La littrature chrtienne et la littrature juive n'ont eu +avant le XIIIe sicle presque aucune influence l'une sur l'autre. + +[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est dj dans le livre de +_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., +_Schabbath_, 31 _a_), et dclarait comme Jsus que c'tait l l'abrg +de la Loi. + +[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jrmie, _Lament_., +III, 30. + +[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46. + +[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_. + +[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, +_Kethuboth_, 105 _b_. + +[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lvit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22; +_Ecclsiastique_, XXVIII, 1 et suiv. + +[237] Luc, VI, 36; Siphr, 54 _b_ (Sultzbach, 1802). + +[238] Parole rapporte dans les _Actes_, XX, 33. + +[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences +rapportes par saint Jrme d'aprs l' vangile selon les Hbreux +(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_. +_Pelag_., III, 2), sont empreintes du mme esprit. + +[240] _Deutr_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17; +_Pirk Aboth, i_; Talmud de Jrusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone, +_Schabbath_, 63 _a_. + +[241] Matth., V, 20 et suiv. + +[242] Matth., V, 22. + +[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhdrin_, +22 _a_. + +[244] Matth., V, 33 et suiv. + +[245] Matth., V, 38 et suiv. + +[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutr_., XV, 7-8), +mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et +suiv.). + +[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (dit. Frth, +1793), fol. 34 _b_. + +[248] Matth., V, 23 et suiv. + +[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lvit_., xi, 44; XIX, 2. + +[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., 23 et 24; _De vita +contemplativa_, en entier. + +[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv. + +[252] Marc, VII, 6 et suiv. + +[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclsiastique_ XVII, 18; XXIX, +15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_. + +[254] Matth., VI, 5-8. + +[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12. + +[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv. + +[257] C'est--dire du dmon. + +[258] Luc, xi, 5 et suiv. + +[259] Matth., V, 23-24. + +[260] Isae, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Ose, VI, 6; +Malachie, i, 40 et suiv. + +[261] _Pirk Aboth_, i, 2. + +[262] _Ecclsiastique_, XXXV, 1 et suiv. + +[263] Talm. de Jrus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., mme trait, 66 +_a_; _Schabbath_, 34 _a_. + +[264] _Quod Deus immut_., 1 et 2; _De Abrahamo_, 22; _Quis rerum +divin. hres_, 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8; +_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en +entier. + +[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_. + +[266] Talmud de Jrusalem, _Peah_, i, 1. + +[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15 +_b_; _Erachin_, 16 _b_. + +[268] Voir surtout _Pirk Aboth_, ch. 1. + +[269] Le Talmud, rsum de ce vaste mouvement d'coles, ne commena +gure tre crit qu'au deuxime sicle de notre re. + + + + +CHAPITRE VI + +JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DSERT DE +JUDE.--IL ADOPTE LE BAPTME DE JEAN. + + +Un homme extraordinaire, dont le rle, faute de documents, reste pour +nous en partie nigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement +des relations avec Jsus. Ces relations tendirent plutt faire dvier +de sa voie le jeune prophte de Nazareth; mais elles lui suggrrent +plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en +tout cas elles fournirent a ses disciples une trs-forte autorit pour +recommander leur matre aux yeux d'une certaine classe de Juifs. + +Vers l'an 28 de notre re (quinzime anne du rgne de Tibre), se +rpandit dans toute la Palestine la rputation d'un certain Iohanan ou +Jean, jeune ascte plein de fougue et de passion. Jean tait de race +sacerdotale[270] et n, ce semble, Jutta prs d'Hbron ou Hbron +mme[271]. Hbron, la ville patriarcale par excellence, situe deux +pas du dsert de Jude et quelques heures du grand dsert d'Arabie, +tait ds cette poque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des +boulevards de l'esprit smitique dans sa forme la plus austre. Ds son +enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est--dire assujetti par voeu certaines +abstinences[272]. Le dsert dont il tait pour ainsi dire environn +l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, +vtu de peaux ou d'toffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que +des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples +s'taient groups autour de lui, partageant sa vie et mditant sa svre +parole. On se serait cru transport aux bords du Gange, si des traits +particuliers n'eussent rvl en ce solitaire le dernier descendant des +grands prophtes d'Isral. + +Depuis que la nation juive s'tait prise avec une sorte de dsespoir +rflchir sur sa destine, l'imagination du peuple s'tait reporte avec +beaucoup de complaisance vers les anciens prophtes. Or, de tous les +personnages du pass, dont le souvenir venait comme les songes d'une +nuit trouble rveiller et agiter le peuple, le plus grand tait lie. +Ce gant des prophtes, en son pre solitude du Carmel, partageant la +vie des btes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'o il +sortait comme un foudre pour faire et dfaire les rois, tait devenu, +par des transformations successives, une sorte d'tre surhumain, tantt +visible, tantt invisible, et qui n'avait pas got la mort. On croyait +gnralement qu'lie allait revenir et restaurer Isral[275]. La vie +austre qu'il avait mene, les souvenirs terribles qu'il avait laisss, +et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre +image qui, jusqu' nos jours, fait trembler et tue, toute cette +mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les +esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous +les enfantements populaires. Quiconque aspirait une grande action sur +le peuple devait imiter lie, et comme la vie solitaire avait t le +trait essentiel de ce prophte, on s'habitua envisager l'homme de +Dieu comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages +avaient eu leurs jours de pnitence, de vie agreste, d'austrits[277]. +La retraite au dsert devint ainsi la condition et le prlude des hautes +destines. + +Nul doute que cette pense d'imitation n'ait beaucoup proccup +Jean[278]. La vie anachortique, si oppose l'esprit de l'ancien +peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs +et des Rchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts +invasion en Jude. Les Essniens ou Thrapeutes taient groups prs du +pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On +s'imaginait que les chefs de sectes devaient tre des solitaires, ayant +leurs rgles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres +religieux. Les matres des jeunes gens taient aussi parfois des +espces d'anachortes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du +brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence loigne +des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes +vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers +Franciscains, prchant de leur extrieur difiant et convertissant des +gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourn leurs +pas du ct de la Jude, de mme que certainement ils l'avaient fait du +ct de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone +tait devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp +(Bodhisattva) tait rput un sage Chalden et le fondateur du sabisme. +Le _sabisme_ lui-mme, qu'tait-il? Ce que son tymologie indique[283]: +le _baptisme_ lui-mme, c'est--dire la religion des baptmes +multiplis, la souche de la secte encore existante qu'on appelle +chrtiens de Saint-Jean ou Mendates, et que les Arabes appellent +_el-Mogtasila_, les baptistes[284]. Il est fort difficile de dmler +ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judasme, le +christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la rgion +au del du Jourdain durant les premiers sicles de notre re[285], +prsentent la critique, par suite de la confusion des notices qui nous +en sont parvenues, le problme le plus singulier. On peut croire, en +tout cas, que plusieurs des pratiques extrieures de Jean, des +Essniens[286] et des prcepteurs spirituels juifs de ce temps venaient +d'une influence rcente du haut Orient. La pratique fondamentale qui +donnait la secte de Jean son caractre, et qui lui a valu son nom, a +toujours eu son centre dans la basse Chalde et y constitue une religion +qui s'est perptue jusqu' nos jours. + +Cette pratique tait le baptme ou la totale immersion. Les ablutions +taient dj familires aux Juifs, comme toutes les religions de +l'Orient[287]. Les Essniens leur avaient donn une extension +particulire[288]. Le baptme tait devenu une crmonie ordinaire de +l'introduction des proslytes dans le sein de la religion juive, une +sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on +n'avait donn l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait +fix le thtre de son activit dans la partie du dsert de Jude qui +avoisine la mer Morte[290]. Aux poques o il administrait le baptme, +il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit Bthanie ou +Bthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis--vis de +Jricho, soit l'endroit nomm _non_ ou les Fontaines[293], prs de +Salim, o il y avait beaucoup d'eau[294]. L des foules considrables, +surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient +baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus +influents de la Jude, et tout le monde dut compter avec lui. + +Le peuple le tenait pour un prophte[296], et plusieurs s'imaginaient +que c'tait lie ressuscit[297]. La croyance ces rsurrections tait +fort rpandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs +tombeaux quelques-uns des anciens prophtes pour servir de guides +Isral vers sa destine finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le +Messie lui-mme, quoiqu'il n'levt pas une telle prtention[300]. Les +prtres et les scribes, opposs cette renaissance du prophtisme, et +toujours ennemis des enthousiastes, le mprisaient. Mais la popularit +du baptiste s'imposait eux, et ils n'osaient parler contre lui[301]. +C'tait une victoire que le sentiment de la foule remportait sur +l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prtres +s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302]. + +Le baptme n'tait du reste pour Jean qu'un signe destin faire +impression et prparer les esprits quelque grand mouvement. Nul +doute qu'il ne ft possd au plus haut degr de l'esprance +messianique, et que son action principale ne ft en ce sens. Faites +pnitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303]. Il +annonait une grande colre, c'est--dire de terribles catastrophes +qui allaient venir[304], et dclarait que la cogne tait dj la +racine de l'arbre, que l'arbre serait bientt jet au feu. Il +reprsentait son Messie un van la main, recueillant le bon grain, et +brlant la paille. La pnitence, dont le baptme tait la figure, +l'aumne, l'amendement des moeurs[305], taient pour Jean les grands +moyens de prparation aux vnements prochains. On ne sait pas +exactement sous quel jour il concevait ces vnements. Ce qu'il y a de +sr, c'est qu'il prchait avec beaucoup de force contre les mmes +adversaires que Jsus, contre les prtres riches, les pharisiens, les +docteurs, le judasme officiel en un mot, et que, comme Jsus, il tait +surtout accueilli par les classes mprises[306]. Il rduisait rien le +titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils +d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il +possdt mme en germe la grande ide qui a fait le triomphe de Jsus, +l'ide d'une religion pure; mais il servait puissamment cette ide en +substituant un rite priv aux crmonies lgales, pour lesquelles il +fallait des prtres, peu prs comme les Flagellants du moyen ge ont +t des prcurseurs de la Rforme, en enlevant le monopole des +sacrements et de l'absolution au clerg officiel. Le ton gnral de ses +sermons tait svre et dur. Les expressions dont il se servait contre +ses adversaires paraissent avoir t des plus violentes[308]. C'tait +une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas +tranger la politique. Josphe, qui le toucha presque par son matre +Banou, le laisse entendre mots couverts[309], et la catastrophe qui +mit fin ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie +fort austre[310], jenaient frquemment et affectaient un air triste et +soucieux. On voit poindre par moments la communaut des biens et cette +pense que le riche est oblig de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre +apparat dj comme celui qui doit bnficier en premire ligne du +royaume de Dieu. + +Quoique le centre d'action de Jean ft la Jude, sa renomme pntra +vite en Galile et arriva jusqu' Jsus, qui avait dj form autour de +lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant +encore de peu d'autorit, et sans doute aussi pouss par le dsir de +voir un matre dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec +ses propres ides, Jsus quitta la Galile et se rendit avec sa petite +cole auprs de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme +tout le monde. Jean accueillit trs-bien cet essaim de disciples +galilens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des +siens. Les deux matres taient jeunes; ils avaient beaucoup d'ides +communes; ils s'aimrent et luttrent devant le public de prvenances +rciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans +Jean-Baptiste, et on est port le rvoquer en doute. L'humilit n'a +jamais t le trait des fortes mes juives. Il semble qu'un caractre +aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrit, devait tre fort +colre et ne souffrir ni rivalit ni demi-adhsion. Mais cette manire +de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne +de Jean. On se le reprsente comme un vieillard; il tait au contraire +de mme ge que Jsus[313], et trs-jeune selon les ides du temps. Il +ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le pre de Jsus, mais bien son +frre. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mmes esprances et des +mmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer +rciproquement. Certes un vieux matre voyant un homme sans clbrit +venir vers lui et garder son gard des allures d'indpendance, se ft +rvolt; on n'a gure d'exemples d'un chef d'cole accueillant avec +empressement celui qui va lui succder. Mais la jeunesse est capable de +toutes les abngations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant +reconnu dans Jsus un esprit analogue au sien, l'accepta sans +arrire-pense personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le +point de dpart de tout un systme dvelopp parles vanglistes, et qui +consista donner pour premire base la mission divine de Jsus +l'attestation de Jean. Tel tait le degr d'autorit conquis par le +baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. +Mais, loin que le baptiste ait abdiqu devant Jsus, Jsus, pendant tout +le temps qu'il passa prs de lui, le reconnut pour suprieur et ne +dveloppa son propre gnie que timidement. + +Il semble en effet que, malgr sa profonde originalit, Jsus, durant +quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie tait +encore obscure devant lui. A toutes les poques, d'ailleurs, Jsus cda +beaucoup l'opinion, et adopta bien des choses qui n'taient pas dans +sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison +qu'elles taient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent +jamais sa pense principale et y furent toujours subordonns. Le +baptme avait t mis par Jean en trs-grande faveur; il se crut oblig +de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisrent aussi[314]. +Sans doute ils accompagnaient le baptme de prdications analogues +celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les cts de +baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succs. L'lve +gala bientt le matre, et son baptme fut fort recherch. Il y eut +ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les lves de Jean +vinrent se plaindre lui des succs croissants du jeune galilen, dont +le baptme allait bientt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux +matres restrent suprieurs ces petitesses. La supriorit de Jean +tait d'ailleurs trop inconteste pour que Jsus, encore peu connu, +songet la combattre. Il voulait seulement grandir son ombre, et se +croyait oblig, pour gagner la foule, d'employer les moyens extrieurs +qui avaient valu Jean de si tonnants succs. Quand il recommena +prcher aprs l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met +la bouche ne sont que la rptition d'une des phrases familires au +baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent +textuellement dans ses discours[317]. Les deux coles paraissent avoir +vcu longtemps en bonne intelligence[318], et aprs la mort de Jean, +Jsus, comme confrre affid, fut un des premiers averti de cet +vnement[319]. + +Jean, en effet, fut bientt arrt dans sa carrire prophtique. Comme +les anciens prophtes juifs, il tait, au plus haut degr, frondeur des +puissances tablies[320]. La vivacit extrme avec laquelle il +s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des +embarras. En Jude, Jean ne parat pas avoir t inquit par Pilate; +mais dans la Pre, au del du Jourdain, il tombait sur les terres +d'Antipas. Ce tyran s'inquita du levain politique mal dissimul dans +les prdications de Jean. Les grandes runions d'hommes formes par +l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient +quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, +s'ajouter ces motifs d'tat et rendit invitable la perte de l'austre +censeur. + +Un des caractres le plus fortement marqus de cette tragique famille +des Hrodes, tait Hrodiade, petite-fille d'Hrode le Grand. Violente, +ambitieuse, passionne, elle dtestait le judasme et mprisait ses +lois[322]. Elle avait t marie, probablement malgr elle, son oncle +Hrode, fils de Mariamne[323], qu'Hrode le Grand avait dshrit[324] +et qui n'eut jamais de rle public. La position infrieure de son mari, + l'gard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun +repos; elle voulait tre souveraine tout prix[325]. Antipas fut +l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible tant devenu +perdument amoureux d'elle, lui promit de l'pouser et de rpudier sa +premire femme, fille de Hreth, roi de Petra et mir des tribus +voisines de la Pre. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet, +rsolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire +un voyage Machro, sur les terres de son pre, et s'y fit conduire par +les officiers d'Antipas[326]. + +Makaur[327] ou Machro tait une forteresse colossale btie par +Alexandre Janne, puis releve par Hrode, dans un des ouadis les plus +abrupts l'orient de la mer Morte[328]. C'tait un pays sauvage, +trange, rempli de lgendes bizarres et qu'on croyait hant des +dmons[329]. La forteresse tait juste la limite des tats de Hreth +et d'Antipas. A ce moment-l, elle tait en la possession de +Hreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait prparer pour la fuite de +sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite Ptra. + +L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hrodiade s'accomplit +alors. Les lois juives sur le mariage taient sans cesse une pierre de +scandale entre l'irrligieuse famille des Hrodes et les Juifs +svres[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isole +tant rduits se marier entre eux, il en rsultait de frquentes +violations des empchements tablis par la Loi. Jean fut l'cho du +sentiment gnral en blmant nergiquement Antipas[333]. C'tait plus +qu'il n'en fallait pour dcider celui-ci donner suite ses soupons. +Il fit arrter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la +forteresse de Machro, dont il s'tait probablement empar aprs le +dpart de la fille de Hreth[334]. + +Plus timide que cruel, Antipas ne dsirait pas le mettre mort. Selon +certains bruits, il craignait une sdition populaire[335]. Selon une +autre version[336], il aurait pris plaisir couter le prisonnier, et +ces entretiens l'auraient jet dans de grandes perplexits. Ce qu'il y a +de certain, c'est que la dtention se prolongea et que Jean conserva du +fond de sa prison une action tendue. Il correspondait avec ses +disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jsus. Sa foi +dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec +attention les mouvements du dehors, et cherchait y dcouvrir les +signes favorables l'accomplissement des esprances dont il se +nourrissait. + + +NOTES: + +[270] Luc, i, 5; passage de l'vangile des bionim, conserv par +piphane _(Adv. hr_., XXX, 13). + +[271] Luc, I, 39. On a propos, non sans vraisemblance, de voir dans la +ville de Juda nomme en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josu, +XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a +retrouv cette _Jutta_ portant encore le mme nom, deux petites heures +au sud d'Hbron. + +[272] Luc, i, 15. + +[273] Luc, i, 80. + +[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'vang. des bionim, dans +piph., _Adv. hr_., XXX, 43. + +[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclsiastique, _ +XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; +IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25. + +[276] Le froce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de +frayeur pour l'avoir vu en rve, dress debout sur sa montagne. Dans les +tableaux des glises chrtiennes, on le voit entour de ttes coupes; +les musulmans ont peur de lui. + +[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44. + +[278] Luc, i, 47. + +[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hr_., XIX, 1 et 2. + +[280] Josphe, _Vita_, 2. + +[281] Prcepteurs spirituels. + +[282] J'ai dvelopp ce point ailleurs (_Hist. gnr. des langues +smitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., fvrier-mars 1856). + +[283] Le verbe aramen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est +synonyme de [Greek: baptiz]. + +[284] J'ai trait de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_, +nov.-dc. 1853 et aot-sept. 1855. Il est remarquable que les +Elchasates, secte sabienne ou baptiste, habitaient le mme pays, que +les Essniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus +avec eux (piph., _Adv. hr_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; +_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29). + +[285] Voir les notices d'piphane sur les Essniens, les +Hmro-baptistes, les Nazarens, les Ossnes, les Nazorens, les +bionites, les Sampsens _(Adv. hr_., liv. I et II), et celles de +l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasates (liv. IX et X). + +[286] Epiph., _Adv. hr_., XIX, XXX, LIII. + +[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum +Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hr_., XVII. + +[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13. + +[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46 +_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Massket Grim_ (dit. +Kirchheim, 1851), p. 38-40. + +[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4. + +[291] Luc, III, 3. + +[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Bthanie_; +mais, comme on ne connat pas de Bthanie en ces parages, Origne +(_Comment, in Joann_., VI, 24) a propos de substituer _Bthabara_, et +sa correction a t assez gnralement accepte. Les deux mots ont, du +reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit o +il y avait un bac pour passer la rivire. + +[293] non est le pluriel chalden _nawan_, fontaines. + +[294] Jean, III, 23. La situation de cette localit est douteuse. La +circonstance releve par l'vangliste ferait croire qu'elle n'tait pas +trs-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour +placer toute la scne des baptmes de Jean sur le bord de ce fleuve +(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets +22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du +mme vangile, porterait d'ailleurs croire que Salim tait en Jude, +et par consquent dans l'oasis de Jricho, prs de l'embouchure du +Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu +de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prter la totale immersion +d'une personne. Saint Jrme veut placer Salim beaucoup plus au nord, +prs de Beth-Schan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III, +333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifit cette allgation. + +[295] Marc, I, 5; Josphe, _Ant_., XVIII, v, 2. + +[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26. + +[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21. + +[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8. + +[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1. + +[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20. + +[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30. + +[302] Matth., _loc. cit_. + +[303] Matth., III, 2. + +[304] Matth., III, 7. + +[305] Luc, III, 11-14; Josphe, _Ant._, XVIII, v, 2. + +[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14. + +[307] Matth., III, 9. + +[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7. + +[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josphe expose +les doctrines secrtes et plus ou moins sditieuses de ses compatriotes, +il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et rpand sur +ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de +banalit, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives des +professeurs de morale ou des stociens. + +[310] Matth., IX, 14. + +[311] Luc, III, 11. + +[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; +Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jsus +vers Jean, avant qu'il et jou de rle public. Mais s'il est vrai, +comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jsus et lui ft +grand accueil, il faut supposer que Jsus tait dj un matre assez +renomm. Le quatrime vangliste amne deux fois Jsus vers Jean, une +premire fois encore obscur, une deuxime fois avec une troupe de +disciples. Sans toucher ici la question des itinraires prcis de Jsus +(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de +souci qu'eurent les vanglistes d'tre exacts en pareille matire), +sans nier que Jsus ait pu faire un voyage auprs de Jean au temps o il +n'avait pas encore de notorit, nous adoptons la donne fournie par le +quatrime vangile (m, 22 et suiv.), savoir que Jsus, avant de se +mettre baptiser comme Jean, avait une cole forme. Il faut se +rappeler, du reste, que les premires pages du quatrime vangile sont +des notes mises bout bout, sans ordre chronologique rigoureux. + +[313] Luc, I, bien que tous les dtails du rcit, notamment ce qui +concerne la parent de Jean avec Jsus, soient lgendaires. + +[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthse du verset 2 parat tre +une glose ajoute, ou peut-tre un scrupule tardif de Jean se corrigeant +lui-mme. + +[315] Jean, III, 26; IV, 1. + +[316] Matth., III, 2; IV, 17. + +[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33. + +[318] Matth., XI, 2-13. + +[319] Matth., XIV, 42. + +[320] Luc, III, 19. + +[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2. + +[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4. + +[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que +ce soit Philippe; mais c'est l certainement une inadvertance (voir +Josphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe tait Salom, +fille d'Hrodiade. + +[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2. + +[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6. + +[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jrusalem _(Schebiit_, IX, +2) et dans les Targums de Jonathan et de Jrusalem _(Nombres,_ XXII, +35). + +[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Man. Cet endroit n'a pas +t visit depuis Seetzen. + +[329] Josphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv. + +[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1. + +[331] _Lvitique_, XVIII, 16. + +[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10. + +[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19. + +[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2. + +[335] Matth., XIV, 5. + +[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: porei], et non [Greek: epoiei]. + + + + +CHAPITRE VII + +DVELOPPEMENT DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Jusqu' l'arrestation de Jean, que nous plaons par approximation dans +l't de l'an 29, Jsus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du +Jourdain. Le sjour au dsert de Jude tait gnralement considr +comme la prparation des grandes choses, comme une sorte de retraite +avant les actes publics. Jsus s'y soumit l'exemple des autres et +passa quarante jours sans autre compagnie que les btes sauvages, +pratiquant un jene rigoureux. L'imagination des disciples s'exera +beaucoup sur ce sjour. Le dsert tait, dans les croyances populaires, +la demeure des dmons[337]. Il existe au monde peu de rgions plus +dsoles, plus abandonnes de Dieu, plus fermes la vie que la pente +rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que +pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait travers de +terribles preuves, que Satan l'avait effray de ses illusions ou berc +de sduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le rcompenser de sa +victoire taient venus le servir[338]. + +Ce fut probablement en sortant du dsert que Jsus apprit l'arrestation +de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons dsormais de prolonger son +sjour dans un pays qui lui tait demi tranger. Peut-tre +craignait-il aussi d'tre envelopp dans les svrits qu'on dployait +l'gard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps o, vu le +peu de clbrit qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au +progrs de ses ides. Il regagna la Galile[339], sa vraie patrie, mri +par une importante exprience et ayant puis dans le contact avec un +grand homme, fort diffrent de lui, le sentiment de sa propre +originalit. + +En somme, l'influence de Jean avait t plus fcheuse qu'utile Jsus. +Elle fut un arrt dans son dveloppement; tout porte croire qu'il +avait, quand il descendit vers le Jourdain, des ides suprieures +celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina +un moment vers le baptisme. Peut-tre si le baptiste, l'autorit +duquel il lui aurait t difficile de se soustraire, ft rest libre, +n'et-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extrieures, +et alors sans doute il ft rest un sectaire juif inconnu; car le monde +n'et pas abandonn des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait +d'une religion dgage de toute forme extrieure que le christianisme a +sduit les mes leves. Le baptiste une fois emprisonn, son cole fut +fort amoindrie, et Jsus se trouva rendu son propre mouvement. La +seule chose qu'il dut Jean, ce furent en quelque sorte des leons de +prdication et d'action populaire. Ds ce moment, en effet, il prche +avec beaucoup plus de force et s'impose la foule avec autorit[340]. + +Il semble aussi que son sjour prs de Jean, moins par l'action du +baptiste que par la marche naturelle de sa propre pense, mrit beaucoup +ses ides sur le royaume du ciel. Son mot d'ordre dsormais, c'est la +bonne nouvelle, l'annonce que le rgne de Dieu est proche[341]. Jsus +ne sera plus seulement un dlicieux moraliste, aspirant , renfermer en +quelques aphorismes vifs et courts des leons sublimes; c'est le +rvolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses +bases mmes et de fonder sur terre l'idal qu'il a conu. Attendre le +royaume de Dieu sera synonyme d'tre disciple de Jsus[342]. Ce mot de +royaume de Dieu ou de royaume du ciel, ainsi que nous l'avons dj +dit[343], tait depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jsus lui +donnait un sens moral, une porte sociale que l'auteur mme du Livre de +Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait peine os entrevoir. + +Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui rgne. Satan est le roi +de ce monde[344], et tout lui obit. Les rois tuent les prophtes. Les +prtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de +faire. Les justes sont perscuts, et l'unique partage des bons est de +pleurer. Le monde est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses +saints[345]; mais Dieu se rveillera et vengera ses saints. Le jour est +proche; car l'abomination est son comble. Le rgne du bien aura son +tour. + +L'avnement de ce rgne du bien sera une grande rvolution subite. Le +monde semblera renvers; l'tat actuel tant mauvais, pour se +reprsenter l'avenir, il suffit de concevoir peu prs le contraire de +ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau +gouvernera l'humanit. Maintenant le bien et le mal sont mls comme +l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le matre les laisse crotre +ensemble; mais l'heure de la sparation violente arrivera[347]. Le +royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amne du bon et +du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se dbarrasse +du reste[348]. Le germe de cette grande rvolution sera d'abord +mconnaissable. Il sera comme le grain de snev, qui est la plus +petite des semences, mais qui, jet en terre, devient un arbre sous le +feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera +comme le levain qui, dpos dans la pte, la fait fermenter tout +entire[350]. Une srie de paraboles, souvent obscures, tait destine +exprimer les surprises de cet avnement soudain, ses apparentes +injustices, son caractre invitable et dfinitif[351]. + +Qui tablira ce rgne de Dieu? Rappelons-nous que la premire pense de +Jsus, pense tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas +d'origine et tenait aux racines mmes de son tre, fut qu'il tait le +fils de Dieu, l'intime de son Pre, l'excuteur de ses volonts. La +rponse de Jsus une telle question ne pouvait donc tre douteuse. La +persuasion qu'il ferait rgner Dieu s'empara de son esprit d'une manire +absolue. Il s'envisagea comme l'universel rformateur. Le ciel, la +terre, la nature tout entire, la folie, la maladie et la mort ne sont +que des instruments pour lui. Dans son accs de volont, hroque, il +se croit tout-puissant. Si la terre ne se prte pas cette +transformation suprme, la terre sera broye, purifie par la flamme et +le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera cr, et le monde entier sera +peupl d'anges de Dieu[352]. + +Une rvolution radicale[353], embrassant jusqu' la nature elle-mme, +telle fut donc la pense fondamentale de Jsus. Ds lors, sans doute, il +avait renonc la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait +montr l'inutilit des sditions populaires. Jamais il ne songea se +rvolter contre les Romains et les ttrarques. Le principe effrn et +anarchique du Gaulonite n'tait pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs +tablis, drisoire au fond, tait complte dans la forme. Il payait le +tribut Csar pour ne pas scandaliser. La libert et le droit ne sont +pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilits? +Mprisant la terre, convaincu que le monde prsent ne mrite pas qu'on +s'en soucie, il se rfugiait dans son royaume idal; il fondait cette +grande doctrine du ddain transcendant[354], vraie doctrine de la +libert des mes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit +encore: Mon royaume n'est pas de ce monde. Bien des tnbres se +mlaient ses vues les plus droites. Parfois des tentations tranges +traversaient son esprit. Dans le dsert de Jude, Satan lui avait +propos les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de +l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait +en Jude et qui aboutit bientt aprs une si terrible rsistance +militaire, il pouvait, dis-je, esprer de fonder un royaume par l'audace +et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-tre se posa pour lui +la question suprme: Le royaume de Dieu se ralisera-t-il par la force +ou par la douceur, par la rvolte ou par la patience? Un jour, dit-on, +les simples gens de Galile voulurent l'enlever et le faire roi[355]. +Jsus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle +nature le prserva de l'erreur qui et fait de lui un agitateur ou un +chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba. + +La rvolution qu'il voulut faire fut toujours une rvolution morale; +mais il n'en tait pas encore arriv se fier pour l'excution aux +anges et la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes +eux-mmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre +ide que la proximit du jugement dernier n'et pas eu ce soin pour +l'amlioration de l'homme, et n'et pas fond le plus bel enseignement +moral que l'humanit ait reu. Beaucoup de vague restait sans doute dans +sa pense, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrt, le +poussait l'oeuvre sublime qui s'est ralise par lui, bien que d'une +manire fort diffrente de celle qu'il imaginait. + +C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de +l'esprit, qu'il fondait, et si Jsus, du sein de son Pre, voit son +oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vrit: Voil +ce que j'ai voulu. Ce que Jsus a fond, ce qui restera ternellement de +lui, abstraction faite des imperfections qui se mlent toute chose +ralise par l'humanit, c'est la doctrine de la libert des mes. Dj +la Grce avait eu sur ce sujet de belles penses[356]. Plusieurs +stociens avaient trouv moyen d'tre libres sous un tyran. Mais, en +gnral, le monde ancien s'tait figur la libert comme attache , +certaines formes politiques; les libraux s'taient appels Harmodius et +Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrtien vritable est bien plus +dgag de toute chane; il est ici-bas un exil; que lui importe le +matre passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La libert pour +lui, c'est la vrit[357]. Jsus ne savait pas assez l'histoire pour +comprendre combien une telle doctrine venait juste son point, au +moment o finissait la libert rpublicaine et o les petites +constitutions municipales de l'antiquit expiraient dans l'unit de +l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment +prophtique qu'il avait de sa mission le guidrent ici avec une +merveilleuse sret. Par ce mot: Rendez Csar ce qui est Csar et +Dieu ce qui est Dieu, il a cr quelque chose d'tranger la +politique, un refuge pour les mes au milieu de l'empire de la force +brutale. Assurment, une telle doctrine avait ses dangers. tablir en +principe que le signe pour reconnatre le pouvoir lgitime est de +regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impt par +ddain et sans discuter, c'tait dtruire la rpublique la faon +ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce +sens, a beaucoup contribu affaiblir le sentiment des devoirs du +citoyen et livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. +Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois +cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa +amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de +l'tat a t born aux choses de la terre; l'esprit a t affranchi, ou +du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a t bris pour +jamais. + +L'homme surtout proccup des devoirs de la vie publique ne pardonne pas +aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. +Il blme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les +questions politiques et professent pour celles-ci une sorte +d'indiffrence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive +est prjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel +progrs les partis ont-ils fait faire la moralit gnrale de notre +espce? Si Jsus, au lieu de fonder son royaume cleste, tait parti +pour Rome, s'tait us conspirer contre Tibre, ou regretter +Germanicus, que serait devenu le monde? Rpublicain austre, patriote +zl, il n'et pas arrt le grand courant des affaires de son sicle, +tandis qu'en dclarant la politique insignifiante, il a rvl au monde +cette vrit que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antrieur +et suprieur au citoyen. + +Nos principes de science positive sont blesss de la part de rves que +renfermait le programme de Jsus. Nous savons l'histoire de la terre; +les rvolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jsus ne se +produisent que par des causes gologiques ou astronomiques, dont on n'a +jamais constat le lien avec les choses morales. Mais, pour tre juste +envers les grands crateurs, il ne faut pas s'arrter aux prjugs +qu'ils ont pu partager. Colomb a dcouvert l'Amrique en partant d'ides +fort errones; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi +certaine que son systme du monde. Mettra-t-on tel homme mdiocre de +notre temps au-dessus d'un Franois d'Assise, d'un saint Bernard, d'une +Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces +derniers ont professes? Voudrait-on mesurer les hommes la rectitude +de leurs ides en physique et la connaissance plus ou moins exacte +qu'ils possdent du vrai systme du monde? Comprenons mieux la position +de Jsus et ce qui fit sa force. Le disme du XVIIIe sicle et un +certain protestantisme nous ont habitus ne considrer le fondateur de +la foi chrtienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de +l'humanit. Nous ne voyons plus dans l'vangile que de bonnes maximes; +nous jetons un voile prudent sur l'trange tat intellectuel o il est +n. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Rvolution +franaise soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas +t faite par des hommes sages et modrs. N'imposons pas nos petits +programmes de bourgeois senss ces mouvements extraordinaires si fort +au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la morale de +l'vangile; supprimons dans nos instructions religieuses la chimre qui +en fut l'me; mais ne croyons pas qu'avec les simples ides de bonheur +ou de moralit individuelle on remue le monde. L'ide de Jsus fut bien +plus profonde; ce fut l'ide la plus rvolutionnaire qui soit jamais +close dans un cerveau humain; elle doit tre prise dans son ensemble, +et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui +l'a rendue efficace pour la rgnration de l'humanit. + +Au fond, l'idal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui +reprsenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge +des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jsus lui-mme il y a +1830 ans. Nous supposons les conditions du monde rel tout autres +qu'elles ne sont; nous reprsentons un librateur moral brisant sans +armes les fers du ngre, amliorant la condition du proltaire, +dlivrant les nations opprimes. Nous oublions que cela suppose le monde +renvers, le climat de la Virginie et celui du Congo modifis, le sang +et la race de millions d'hommes changs, nos complications sociales +ramenes une simplicit chimrique, les stratifications politiques de +l'Europe dranges de leur ordre naturel. La rforme de toutes +choses[358] voulue par Jsus n'tait pas plus difficile. Cette terre +nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jrusalem nouvelle qui descend du ciel, +ce cri: Voil que je refais tout neuf[359]! sont les traits communs +des rformateurs. Toujours le contraste de l'idal avec la triste +ralit produira dans l'humanit ces rvoltes contre la froide raison +que les esprits mdiocres taxent de folie, jusqu'au jour o elles +triomphent et o ceux qui les ont combattues sont les premiers en +reconnatre la haute raison. + +Qu'il y et une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du +monde et la morale habituelle de Jsus, conue en vue d'un tat stable +de l'humanit, assez analogue celui qui existe en effet, c'est ce +qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction +qui assura la fortune de son oeuvre. Le millnaire seul n'aurait rien +fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le +millnarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par l, le +christianisme runit les deux conditions des grands succs en ce monde, +un point de dpart rvolutionnaire et la possibilit de vivre. Tout ce +qui est fait pour russir doit rpondre ces deux besoins; car le monde +veut la fois changer et durer. Jsus, en mme temps qu'il annonait un +bouleversement sans gal dans les choses humaines, proclamait les +principes sur lesquels la socit repose depuis dix-huit cents ans. + +Ce qui distingue, en effet, Jsus des agitateurs de son temps et de ceux +de tous les sicles, c'est son parfait idalisme. Jsus, quelques +gards, est un anarchiste, car il n'a aucune ide du gouvernement civil. +Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle +en termes vagues et la faon d'une personne du peuple qui n'a aucune +ide de politique. Tout magistrat lui parat un ennemi naturel des +hommes de Dieu; il annonce ses disciples des dmls avec la police, +sans songer un moment qu'il y ait l matire rougir[361]. Mais jamais +la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre +chez lui. Il veut anantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en +emparer. Il prdit ses disciples des perscutions et des +supplices[362]; mais pas une seule fois la pense d'une rsistance arme +ne se laisse entrevoir. L'ide qu'on est tout-puissant par la souffrance +et la rsignation, qu'on triomphe de la force par la puret du coeur, +est bien une ide propre de Jsus. Jsus n'est pas un spiritualiste; car +tout aboutit pour lui une ralisation palpable; il n'a pas la moindre +notion d'une me spare du corps. Mais c'est un idaliste accompli, la +matire n'tant pour lui que le signe de l'ide, et le rel l'expression +vivante de ce qui ne parat pas. + +A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le rgne de Dieu? La +pense de Jsus en ceci n'hsita jamais. Ce qui est haut pour les hommes +est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de +Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prtres; +des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand +signe du Messie, c'est la bonne nouvelle annonce aux pauvres[365]. La +nature idyllique et douce de Jsus reprenait ici le dessus. Une immense +rvolution sociale, o les rangs seront intervertis, o tout ce qui est +officiel en ce monde sera humili, voil son rve. Le monde ne le croira +pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366]. +Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par +son humilit mme. Le sentiment qui a fait de mondain l'antithse de +chrtien a, dans les penses du matre, sa pleine justification[367]. + + +NOTES: + +[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24. + +[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv. +Certes, l'analogie frappante que ces rcits offrent avec des lgendes +analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII, +XVIII, XXI) porterait n'y voir qu'un mythe. Mais le rcit maigre et +concis de Marc, qui reprsente ici videmment la rdaction primitive, +suppose un fait rel, qui plus tard a fourni le thme de dveloppements +lgendaires. + +[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3. + +[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32. + +[341] Marc, I,14-15. + +[342] Marc, XV, 43. + +[343] Voir ci-dessus, p. 78-79. + +[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_., +VI, 2. + +[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20, +33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot monde est surtout +caractrise dans les crits de Paul et de Jean. + +[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30. + +[347] Matth., XIII, 24 et suiv. + +[348] Matth., XIII, 47 et suiv. + +[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et +suiv. + +[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21. + +[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc, +XIII, 18 et suiv. + +[352] Matth., XXII, 30. + +[353] [Greek: Apikatastasis pantn.] _Act._, III, 21 + +[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22. + +[355] Jean, VI, 15. + +[356] V. Stobe, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv. + +[357] Jean, VIII, 32 et suiv. + +[358] _Act._, III, 21. + +[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5. + +[360] Les sectes millnaires de l'Angleterre prsentent le mme +contraste, je veux dire la croyance une prochaine fin du monde, et +nanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente +extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie. + +[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41. + +[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV, +18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14. + +[363] Luc, XVI, 15. + +[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et +suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII, +16-17, 24-25. + +[365] Matth., XI, 5. + +[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16. + +[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un +discours rel tenu par Jsus, du moins un sentiment qui tait +trs-profond chez ses disciples et qui srement venait de lui. + + + + +CHAPITRE VIII. + +JSUS A CAPHARNAHUM. + + +Obsd d'une ide de plus en plus imprieuse et exclusive, Jsus +marchera dsormais avec une sorte d'impassibilit fatale dans la voie +que lui avaient trace son tonnant gnie et les circonstances +extraordinaires o il vivait. Jusque-l il n'avait fait que communiquer +ses penses quelques personnes secrtement attires vers lui; +dsormais son enseignement devient public et suivi. Il avait peu prs +trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagn prs +de Jean-Baptiste s'tait grossi sans doute, et peut-tre quelques +disciples de Jean s'taient-ils joints lui[369]. C'est avec ce premier +noyau d'glise qu'il annonce hardiment, ds son retour en Galile, la +bonne nouvelle du royaume de Dieu. Ce royaume allait venir, et c'tait +lui, Jsus, qui tait ce Fils de l'homme que Daniel en sa vision avait +aperu comme l'appariteur divin de la dernire et suprme rvlation. + +Il faut se rappeler que, dans les ides juives, antipathiques l'art et + la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supriorit sur +celle des _chrubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du +peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait +rangs autour de la divine majest. Dj dans zchiel[370], l'tre +assis sur le trne suprme, bien au-dessus des monstres du char +mystrieux, le grand rvlateur des visions prophtiques a la figure +d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires +reprsents par des animaux, au moment o la sance du grand jugement +commence et o les livres sont ouverts, un tre semblable un fils de +l'homme s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confre le pouvoir de +juger le monde, et de le gouverner pour l'ternit[371]. _Fils de +l'homme_ est dans les langues smitiques, surtout dans les dialectes +aramens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de +Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins +dans certaines coles[372], un des titres du Messie envisag comme juge +du monde et comme roi de l're nouvelle qui allait s'ouvrir[373]. +L'application que s'en faisait Jsus lui-mme tait donc la +proclamation de sa messianit et l'affirmation de la prochaine +catastrophe o il devait figurer en juge, revtu des pleins pouvoirs que +lui avait dlgus l'Ancien des jours[374]. + +Le succs de la parole du nouveau prophte fut cette fois dcisif. Un +groupe d'hommes et de femmes, tous caractriss par un mme esprit de +candeur juvnile et de nave innocence, adhrrent lui et lui dirent: +Tu es le Messie. Comme le Messie devait tre fils de David, on lui +dcernait naturellement ce titre, qui tait synonyme du premier. Jsus +se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui caust quelque +embarras, sa naissance tant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il +prfrait tait celui de Fils de l'homme, titre humble en apparence, +mais qui se rattachait directement aux esprances messianiques. C'est +par ce mot qu'il se dsignait[375], si bien que dans sa bouche, le Fils +de l'homme tait synonyme du pronom je, dont il vitait de se servir. +Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont +il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future +apparition. + +Le centre d'action de Jsus, cette poque de sa vie, fut la petite +ville de Capharnahum, situe sur le bord du lac de Gnsareth. Le nom de +Capharnahum, o entre le mot _caphar_, village, semble dsigner une +bourgade l'ancienne manire, par opposition aux grandes villes bties +selon la mode romaine, comme Tibriade[376]. Ce nom avait si peu de +notorit, que Josphe, un endroit de ses crits[377], le prend pour +le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de clbrit que le +village situ prs d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum tait sans +pass, et n'avait en rien particip au mouvement profane favoris par +les Hrodes. Jsus s'attacha beaucoup cette ville et s'en fit comme +une seconde patrie[378]. Peu aprs son retour, il avait dirig sur +Nazareth une tentative qui n'eut aucun succs[379]. Il n'y put faire +aucun miracle, selon la nave remarque d'un de ses biographes[380]. La +connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle tait peu considrable, +nuisait trop son autorit. On ne pouvait regarder comme le fils de +David celui dont on voyait tous les jours le frre, la soeur, le +beau-frre. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une +assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381]. +Les Nazarens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le +prcipitant d'un sommet escarp[382]. Jsus remarqua avec esprit que +cette aventure lui tait commune avec tous les grands hommes, et il se +fit l'application du proverbe: Nul n'est prophte en son pays. + +Cet chec fut loin de le dcourager. Il revint Capharnahum[383], o il +trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de l il organisa une +srie de missions sur les petites villes environnantes. Les populations +de ce beau et fertile pays n'taient gure runies que le samedi. Ce fut +le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors +sa synagogue ou lieu de sance. C'tait une salle rectangulaire, assez +petite, avec un portique, que l'on dcorait des ordres grecs. Les Juifs, +n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu donner ces +difices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues +existent encore en Galile[384]. Elles sont toutes construites en grands +et bons matriaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette +profusion d'ornements vgtaux, de rinceaux, de torsades, qui +caractrise les monuments juifs[385]. A l'intrieur, il y avait des +bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer +les rouleaux sacrs[386]. Ces difices, qui n'avaient rien du temple, +taient le centre de toute la vie juive. On s'y runissait le jour du +sabbat pour la prire et pour la lecture de la Loi et des Prophtes. +Comme le judasme, hors de Jrusalem, n'avait pas de clerg proprement +dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_ +et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout +personnel, o il exposait ses propres ides[387]. C'tait l'origine de +l'homlie, dont nous trouvons le modle accompli dans les petits +traits de Philon. On avait le droit de faire des objections et des +questions au lecteur; de la sorte, la runion dgnrait vite en une +sorte d'assemble libre. Elle avait un prsident[388], des +anciens[389], un _hazzan_, lecteur attitr ou appariteur[390], des +envoys[391], sortes de secrtaires ou de messagers qui faisaient la +correspondance d'une synagogue l'autre, un _schammasch_ ou +sacristain[392]. Les synagogues taient ainsi de vraies petites +rpubliques indpendantes; elles avaient une juridiction tendue. Comme +toutes les corporations municipales jusqu' une poque avance de +l'empire romain, elles faisaient des dcrets honorifiques[393], votaient +des rsolutions ayant force de loi pour la communaut, prononaient des +peines corporelles dont l'excuteur ordinaire tait le _hazzan[394]_. + +Avec l'extrme activit d'esprit qui a toujours caractris les Juifs, +une telle institution, malgr les rigueurs arbitraires qu'elle +comportait, ne pouvait manquer de donner lieu des discussions +trs-animes. Grce aux synagogues, le judasme put traverser intact +dix-huit sicles de perscution. C'taient comme autant de petits mondes + part, o l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes +intestines des champs tout prpars. Il s'y dpensait une somme norme +de passion. Les querelles de prsance y taient vives. Avoir un +fauteuil d'honneur au premier rang tait la rcompense d'une haute +pit, ou le privilge de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un +autre ct, la libert, laisse qui la voulait prendre, de s'instituer +lecteur et commentateur du texte sacr donnait des facilits +merveilleuses pour la propagation des nouveauts. Ce fut l une des +grandes forces de Jsus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour +fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se +levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le droulait, et +lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette +lecture quelque dveloppement conforme ses ides[397]. Comme il y +avait peu de pharisiens en Galile, la discussion contre lui ne prenait +pas ce degr de vivacit et ce ton d'acrimonie qui, Jrusalem, +l'eussent arrt court ds ses premiers pas. Ces bons Galilens +n'avaient jamais entendu une parole aussi accommode leur imagination +riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait +bien et que ses raisons taient convaincantes. Les objections les plus +difficiles, il les rsolvait avec assurance; le charme de sa parole et +de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le +pdantisme des docteurs n'avait pas dessches. + +L'autorit du jeune matre allait ainsi tous les jours grandissant, et, +naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-mme. Son +action tait fort restreinte. Elle tait toute borne au bassin du lac +de Tibriade, et mme dans ce bassin elle avait une rgion prfre. Le +lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique +offrant l'apparence d'un ovale assez rgulier, il forme, partir de +Tibriade jusqu' l'entre du Jourdain, une sorte de golfe, dont la +courbe mesure environ trois lieues. Voil le champ o la semence de +Jsus trouva enfin la terre bien prpare. Parcourons-le pas pas, en +essayant de soulever le manteau de scheresse et de deuil dont l'a +couvert le dmon de l'islam. + +En sortant de Tibriade, ce sont d'abord des rochers escarps, une +montagne qui semble s'crouler dans la mer. Puis les montagnes +s'cartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac. +C'est un dlicieux bosquet de haute verdure, sillonn par d'abondantes +eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction +antique (_An-Medawara_). A l'entre de cette plaine, qui est le pays de +Gnsareth proprement dit, se trouve le misrable village de _Medjdel_. +A l'autre extrmit de la plaine (toujours en suivant la mer), on +rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de trs-belles eaux +(_An-et-Tin_), un joli chemin, troit et profond, taill dans le roc, +que certainement Jsus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la +plaine de Gnsareth et le talus septentrional du lac. A un quart +d'heure de l, on traverse une petite rivire d'eau sale +(_An-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources quelques +pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un pais fourr de verdure. Enfin, + quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'tend +d'An-Tabiga l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un +ensemble de ruines assez monumentales, nomms _Tell-Hum_. + +Cinq petites villes, dont l'humanit parlera ternellement autant que +de Rome et d'Athnes, taient, du temps de Jsus, dissmines dans +l'espace qui s'tend du village de Medjdel Tell-Hum. De ces cinq +villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsade, Chorazin[399], la +premire seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux +village de Medjdel a sans doute conserv le nom et la place de la +bourgade qui donna Jsus sa plus fidle amie[400]. Dalmanutha tait +probablement prs de l[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin ft +un peu dans les terres, du ct du nord[402]. Quant Bethsade et +Capharnahum, c'est en vrit presque au hasard qu'on les place +Tell-Hum, An-et-Tin, Khan-Minyeh, An-Medawara[403]. On dirait +qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu +cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive +jamais, sur ce sol profondment dvast, fixer les places o +l'humanit voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds. + +Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voil donc tout ce qui +reste du petit canton de trois ou quatre lieues o Jsus fonda son +oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, o la +vgtation tait autrefois si brillante que Josphe y voyait une sorte +de miracle,--la nature, suivant lui, s'tant plu rapprocher ici cte +cte les plantes des pays froids, les productions des zones brlantes, +les arbres des climats moyens, chargs toute l'anne de fleurs et de +fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour +d'avance l'endroit o l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son +repas. Le lac est devenu dsert. Une seule barque, dans le plus +misrable tat, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie +et de joie. Mais les eaux sont toujours lgres et transparentes[405]. +La grve, compose de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite +mer, non celle d'un tang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, +propre, sans vase, toujours battue au mme endroit par le lger +mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, +de tamaris et de cpriers pineux, s'y dessinent; deux endroits +surtout, la sortie du Jourdain, prs de Tariche, et au bord de la +plaine de Gnsareth, il y a d'enivrants parterres, o les vagues +viennent s'teindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau +d'An-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des +nues d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est blouissant de +lumire. Les eaux, d'un azur cleste, profondment encaisses entre des +roches brlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes +de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux +de l'Hermon se dcoupent en lignes blanches sur le ciel; l'ouest, les +hauts plateaux onduls de la Gaulonitide et de la Pre, absolument +arides et revtus par le soleil d'une sorte d'atmosphre veloute, +forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse +trs-leve, qui, depuis Csare de Philippe, court indfiniment vers le +sud. + +La chaleur sur les bords est maintenant trs-pesante. Le lac occupe une +dpression de deux cents mtres au-dessous du niveau de la +Mditerrane[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer +Morte[407]. Une vgtation abondante temprait autrefois ces ardeurs +excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est +aujourd'hui tout le bassin du lac, partir du mois de mai, et jamais +t le thtre d'une prodigieuse activit. Josphe, d'ailleurs, trouve +le pays fort tempr[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la +campagne de Rome, quelque changement de climat, amen par des causes +historiques. C'est l'islamisme, et surtout la raction musulmane contre +les croisades, qui ont dessch, la faon d'un vent de mort, le canton +prfr de Jsus. La belle terre de Gnsareth ne se doutait pas que +sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destines. +Dangereux compatriote, Jsus a t fatal au pays qui eut le redoutable +honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, +convoite par deux fanatismes rivaux, la Galile devait, pour prix de sa +gloire, se changer en dsert. Mais qui voudrait dire que Jsus et t +plus heureux, s'il et vcu un plein ge d'homme, obscur en son village? +Et ces ingrats Nazarens, qui penserait eux, _si_, au risque de +compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'et reconnu son +Pre et ne se ft proclam fils de Dieu? + +Quatre ou cinq gros villages, situs une demi-heure l'un de l'autre, +voil donc le petit monde de Jsus l'poque o nous sommes. Il ne +semble pas tre jamais entr Tibriade, ville toute profane, peuple +en grande partie de paens et rsidence habituelle d'Antipas[409]. +Quelquefois, cependant, il s'cartait de sa rgion favorite. Il allait +en barque sur la rive orientale, , Gergsa par exemple[410]. Vers le +nord, on le voit Panas ou Csare de Philippe[411], au pied de +l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du ct de Tyr et de +Sidon[412], pays qui devait tre alors merveilleusement florissant. Dans +toutes ces contres, il tait en plein paganisme[413]. A Csare, il vit +la clbre grotte du _Panium_, o l'on plaait la source du Jourdain, et +que la croyance populaire entourait d'tranges lgendes[414]; il put +admirer le temple de marbre qu'Hrode fit lever prs de l en l'honneur +d'Auguste[415]; il s'arrta probablement devant les nombreuses statues +votives Pan, aux Nymphes, l'cho de la grotte, que la pit +entassait dj en ce bel endroit[416]. Un juif vhmriste, habitu +prendre les dieux trangers pour des hommes diviniss ou pour des +dmons, devait considrer toutes ces reprsentations figures comme des +idoles. Les sductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races +plus sensitives, le laissrent froid. Il n'eut sans doute aucune +connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, Tyr, pouvait +renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue celui des +Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phnicie, avait lev sur chaque +colline un temple et un bois sacr, tout cet aspect de grande industrie +et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothisme +enlve toute aptitude comprendre les religions paennes; le musulman +jet dans les pays polythistes semble n'avoir pas d'yeux. Jsus sans +contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours sa rive +bien-aime de Gnsareth. Le centre de ses penses tait l; l, il +trouvait foi et amour. + + +NOTES: + +[368] Luc, III, 23; vangile des bionim, dans Epiph., _Adv. hr._ XXX, +13. + +[369] Jean, I, 37 et suiv. + +[370] I, 5, 26 et suiv. + +[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16. + +[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens +de ce mot. + +[373] Livre d'Hnoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1 +(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28; +XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62; +Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55. +Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproch +d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, Fils de la femme pour le +Messie se trouve une fois dans le livre d'Hnoch, LXII, 8. + +[374] Jean, V, 22, 27. + +[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les vangiles, et +toujours dans les discours de Jsus. + +[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec +Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que +cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent tre du IIe +et du IIIe sicle aprs J.-C. + +[377] _B.J._, III, X, 8. + +[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4. + +[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et +suiv., 23-24; Jean, IV, 44. + +[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23. + +[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. + +[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher pic qui est +trs-prs de Nazareth, au-dessus de l'glise actuelle des Maronites, et +non du prtendu _Mont de la Prcipitation_, une heure de Nazareth. V. +Robinson, II, 335 et suiv. + +[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31. + +[384] A Tell-Hum, Irbid (Arbela), Meiron (Mero), Jiseh (Giscala), + Kasyoun, Nabartein, deux Kefr-Bereim. + +[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'ge de ces monuments, ni par +consquent affirmer que Jsus ait enseign dans aucun d'eux. Quel +intrt n'aurait pas, dans une telle hypothse, la synagogue de Tell-Hum +La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes. +Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription +grecque du temps de Septime Svre. La grande importance que prit le +judasme dans la haute Galile aprs la guerre des Romains permet de +croire que plusieurs de ces difices ne remontent qu'au IIIe sicle, +poque o Tibriade devint une sorte de capitale du judasme. + +[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3; +Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout +la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de +Babylone, _Sukka_, 51 _b_. + +[387] Philon, cit dans Eusbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis +probus liber_, 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna, +_Megilla_, III, 4 et suiv. + +[388] [Greek: Archisunaggos]. + +[389] [Greek: Presbuteroi]. + +[390] [Greek: Huprets]. + +[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi]. + +[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3; +VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1; +Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jrus., +_Sanhdrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hr_., XXX, 4, 11. + +[393] Inscription de Brnice, dans le _Corpus inscr. grc._, n 5361; +inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phnicie_, livre IV [sous +presse]. + +[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI, +12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_ +III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hr.,_ XXX, 11. + +[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51 +_b_. + +[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46, +31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20. + +[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1. + +[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32. + +[399] L'antique Kinnreth avait disparu ou chang de nom. + +[400] On sait en effet qu'elle tait trs-voisine de Tibriade. Talmud +de Jrusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7. + +[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39. + +[402] A l'endroit nomm _Khorazi_ ou _Bir-Krazeh,_ au-dessus de +Tell-Hum. + +[403] L'ancienne hypothse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum, +bien que fortement attaque depuis quelques annes, conserve encore de +nombreux dfenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en +sa faveur est le nom mme de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de +beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un +autre ct, de trouver prs de Tell-Hum une fontaine rpondant ce que +dit Josphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble +bien tre An-Medawara; mais An-Medawara est une demi-heure du lac, +tandis que Capharnahum tait une ville de pcheurs sur le bord mme de +la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficults pour Bethsade +sont plus grandes encore; car l'hypothse, assez gnralement admise, de +deux Bethsades, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive +orientale du lac, et deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque +chose de singulier. + +[404] _B. J_., III, x, 8. + +[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, 1075. + +[406] C'est l'valuation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_ +XV, 1re part., p. XX). Elle concorde peu prs avec celle de M. de +Bertou _(Bulletin de la Soc. de gogr_., 2e srie, XII, p. 146). + +[407] La dpression de la mer Morte est du double. + +[408] _B. J_., III, x, 7 et 8. + +[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64. + +[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34 +et suiv.), d'aprs laquelle la Gergsa de Matthieu (VIII, 28), identique + la ville chananenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._, +VII, 1; _Josu_, XXIV, 11), serait l'emplacement nomm maintenant +_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, peu prs vis--vis de +Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au +lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leon impossible, les vanglistes +nous apprenant que la ville en question tait prs du lac et vis--vis +de la Galile. Quant Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, une heure et +demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales donnes par Marc +et Luc n'y conviennent gure. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit +devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilits +topographiques qu'offrait cette dernire lecture aient fait adopter +_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusbe et +saint Jrme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa, +Gergasei]. + +[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27. + +[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31. + +[413] Jos., _Vita_, 13. + +[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de +Tudle, p. 46, dit. Asher. + +[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3. + +[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539. + +[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3. + +[418] Les traces de la riche civilisation paenne de ce temps couvrent +encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le +massif du cap Blanc et du cap Nakoura. + + + + +CHAPITRE IX. + +LES DISCIPLES DE JSUS. + + +Dans ce paradis terrestre, que les grandes rvolutions de l'histoire +avaient jusque-l peu atteint, vivait une population en parfaite +harmonie avec le pays lui-mme, active, honnte, pleine d'un sentiment +gai et tendre de la vie. Le lac de Tibriade est un des bassins d'eau +les plus poissonneux du monde[419]; des pcheries trs-fructueuses +s'taient tablies, surtout Bethsade, Capharnahum, et avaient +produit une certaine aisance. Ces familles de pcheurs formaient une +socit douce et paisible, s'tendant par de nombreux liens de parent +dans tout le canton du lac que nous avons dcrit. Leur vie peu occupe +laissait toute libert leur imagination. Les ides sur le royaume de +Dieu trouvaient, dans ces petits comits de bonnes gens, plus de crance +que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le +sens grec et mondain, n'avait pntr parmi eux. Ce n'tait pas notre +srieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-tre la +bont ft chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs +taient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de +fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures +populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de +fournir des grands hommes. Jsus rencontra l sa vraie famille. Il s'y +installa comme un des leurs; Capharnahum devint sa ville[420], et au +milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frres sceptiques, +l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrdulit. + +Une maison surtout, Capharnahum, lui offrit un asile agrable et des +disciples dvous. C'tait celle de deux frres, tous deux fils d'un +certain Jonas, qui probablement tait mort l'poque o Jsus vint se +fixer sur les bords du lac. Ces deux frres taient Simon, surnomm +_Cphas_ ou _Pierre_, et Andr. Ns Bethsade[421], ils se trouvaient +tablis Capharnahum quand Jsus commena sa vie publique. Pierre +tait mari et avait des enfants; sa belle-mre demeurait chez lui[422]. +Jsus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. Andr +parat avoir t disciple de Jean-Baptiste, et Jsus l'avait peut-tre +connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frres continurent +toujours, mme l'poque o il semble qu'ils devaient tre le plus +occups de leur matre, exercer le mtier de pcheurs[425]. Jsus, qui +aimait jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des +pcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut +pas de plus fidlement attachs. + +Une autre famille, celle de Zabdia ou Zbde, pcheur ais et patron de +plusieurs barques[427], offrit Jsus un accueil empress. Zbde +avait deux fils, Jacques qui tait l'an, et un jeune fils, Jean, qui +plus tard fut appel jouer un rle si dcisif dans l'histoire du +christianisme naissant. Tous deux taient disciples zls. Salom, +femme de Zbde, fut aussi fort attache Jsus et l'accompagna +jusqu' la mort[428]. + +Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec +elles ces manires rserves qui rendent possible une fort douce union +d'ides entre les deux sexes. La sparation des hommes et des femmes, +qui a empch chez les peuples smitiques tout dveloppement dlicat, +tait sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse +dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou +quatre galilennes dvoues accompagnaient toujours le jeune matre et +se disputaient le plaisir de l'couter et de le soigner tour +tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un lment +d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit dj l'importance. +L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si clbre dans le monde le +nom de sa pauvre bourgade, parat avoir t une personne fort exalte. +Selon le langage du temps, elle avait t possde de sept dmons[430], +c'est--dire qu'elle avait t affecte de maladies nerveuses et en +apparence inexplicables. Jsus, par sa beaut pure et douce, calma cette +organisation trouble. La Magdalenne lui fut fidle jusqu'au Golgotha, +et joua le surlendemain de sa mort un rle de premier ordre; car elle +fut l'organe principal par lequel s'tablit la foi la rsurrection, +ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des +intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restes inconnues le suivaient +sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes taient riches, et +mettaient par leur fortune le jeune prophte en position de vivre sans +exercer le mtier qu'il avait profess jusqu'alors[432]. + +Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour +leur matre: un certain Philippe de Bethsade, Nathanal, fils de Tolma +ou Ptolme, de Cana, peut-tre disciple de la premire poque[433]; +Matthieu, probablement celui-l mme qui fut le Xnophon du +christianisme naissant. Il avait t publicain, et comme tel il maniait +sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-tre +songeait-il ds lors crire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce +que nous savons des enseignements de Jsus. On nomme aussi parmi les +disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui parat +avoir t un homme de coeur et de gnreux entranements[436]; un Lebbe +ou Tadde; un Simon le Zlote[437], peut-tre disciple de Juda le +Gaulonite, appartenant ce parti des _Kenam_, ds lors existant, et +qui devait bientt jouer un si grand rle dans les mouvements du peuple +juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit +exception dans l'essaim fidle et s'attira un si pouvantable renom. +C'tait le seul qui ne ft pas Galilen; Kerioth tait une ville de +l'extrme sud de la tribu de Juda[438], une journe au del d'Hbron. + +Nous avons vu que la famille de Jsus tait en gnral peu porte vers +lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Clophas, +faisaient ds lors partie des disciples, et Marie Clophas elle-mme +fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette +poque, on ne voit pas auprs de lui sa mre. C'est seulement aprs la +mort de Jsus que Marie acquiert une grande considration[441] et que +les disciples cherchent se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les +membres de la famille du fondateur, sous le titre de frres du +Seigneur, forment un groupe influent, qui fut longtemps la tte de +l'glise de Jrusalem[443], et qui aprs le sac de la ville se rfugia +en Batane[444]. Le seul fait de l'avoir approch devenait un avantage +dcisif, de la mme manire qu'aprs la mort de Mahomet, les femmes et +les filles du prophte, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant, +furent de grandes autorits. + +Dans cette foule amie, Jsus avait videmment des prfrences et en +quelque sorte un cercle plus troit. Les deux fils de Zbde, Jacques +et Jean, paraissent en avoir fait partie en premire ligne. Ils taient +pleins de feu et de passion. Jsus les avait surnomms avec esprit +Fils du tonnerre, cause de leur zle excessif, qui, s'il et dispos +de la foudre, en et trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, parat +avoir t avec Jsus sur le pied d'une certaine familiarit. Peut-tre +ce disciple, qui devait plus tard crire ses souvenirs d'une faon o +l'intrt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagr +l'affection de coeur que son matre lui aurait porte[446]. Ce qui est +plus significatif, c'est que, dans les vangiles synoptiques, Simon +Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zbde, et Jean, son frre, forment +une sorte de comit intime que Jsus appelle certains moments o il se +dfie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble +d'ailleurs qu'ils taient tous les trois associs dans leurs +pcheries[448]. L'affection de Jsus pour Pierre tait profonde. Le +caractre de ce dernier, droit, sincre, plein de premier mouvement, +plaisait Jsus, qui parfois se laissait aller sourire de ses faons +dcides. Pierre, peu mystique, communiquait au matre ses doutes nafs, +ses rpugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise +honnte qui rappelle celle de Joinville prs de saint Louis. Jsus le +reprenait d'une faon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant +Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son +imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalit +de cet homme extraordinaire, qui a imprim un dtour si vigoureux au +christianisme naissant, ne se dveloppa que plus tard. Vieux, il crivit +sur son matre cet vangile bizarre[453] qui renferme de si prcieux +renseignements, mais o, selon nous, le caractre de Jsus est fauss +sur beaucoup de points. La nature de Jean tait trop puissante et trop +profonde pour qu'il pt se plier au ton impersonnel des premiers +vanglistes. Il fut le biographe de Jsus comme Platon l'a t de +Socrate. Habitu remuer ses souvenirs avec l'inquitude fbrile d'une +me exalte, il transforma son matre en voulant le peindre, et parfois +il laisse souponner ( moins que d'autres mains n'aient altr son +oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la +composition de cet crit singulier sa rgle et sa loi. + +Aucune hirarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante. +Tous devaient s'appeler frres, et Jsus proscrivait absolument les +titres de supriorit, tels que _rabbi_, matre, pre, lui seul tant +matre, et Dieu seul tant pre. Le plus grand devait tre le serviteur +des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses gaux, +par un degr tout particulier d'importance. Jsus demeurait chez lui et +enseignait dans sa barque[455]; sa maison tait le centre de la +prdication vanglique. Dans le public, on le regardait comme le chef +de la troupe, et c'est lui que les prposs aux pages s'adressent +pour faire acquitter les droits dus par la communaut[456]. Le premier, +Simon avait reconnu Jsus pour le Messie[457]. Dans un moment +d'impopularit, Jsus demandant ses disciples: Et vous aussi, +voulez-vous vous en aller? Simon rpondit: A qui irions-nous, +Seigneur? Tu as les paroles de la vie ternelle[458]. Jsus diverses +reprises lui dfra dans son glise une certaine primaut[459], et lui +donna le surnom syriaque de _Kpha_ (pierre), voulant signifier par l +qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'difice[460]. Un moment, +mme, il semble lui promettre les clefs du royaume du ciel, et lui +accorder le droit de prononcer sur la terre des dcisions toujours +ratifies dans l'ternit[461]. + +Nul doute que cette primaut de Pierre n'ait excit un peu de jalousie. +La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume +de Dieu, o tous les disciples seraient assis sur des trnes, la +droite et la gauche du matre, pour juger les douze tribus +d'Isral[462]. On se demandait qui serait alors le plus prs du Fils de +l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son +assesseur. Les deux fils de Zbde aspiraient ce rang. Proccups +d'une telle pense, ils mirent en avant leur mre, Salom, qui un jour +prit Jsus part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses +fils[463]. Jsus carta la demande par son principe habituel que celui +qui s'exalte sera humili, et que le royaume des cieux appartiendra aux +petits. Cela fit quelque bruit dans la communaut; il y eut un grand +mcontentement contre Jacques et Jean[464]. La mme rivalit semble +poindre dans l'vangile de Jean, o l'on voit le narrateur dclarer sans +cesse qu'il a t le disciple chri auquel le matre en mourant a +confi sa mre, et chercher systmatiquement se placer prs de Simon +Pierre, parfois se mettre avant lui, dans des circonstances +importantes o les vanglistes plus anciens l'avaient omis[465]. + +Parmi les personnages qui prcdent, tous ceux dont on sait quelque +chose avaient commenc par tre pcheurs. En tout cas, aucun d'eux +n'appartenait une classe sociale leve. Seul, Matthieu, ou Lvi, +fils d'Alphe[466], avait t publicain. Mais ceux qui on donnait ce +nom en Jude n'taient pas les fermiers gnraux, hommes d'un rang lev +(toujours chevaliers romains) qu'on appelait Rome _publicani_[467]. +C'taient les agents de ces fermiers gnraux, des employs de bas +tage, de simples douaniers. La grande route d'Acre Damas, l'une des +plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galile en touchant le +lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employs. Capharnahum, qui +tait peut-tre sur la voie, en possdait un nombreux personnel[469]. +Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle +passait pour tout fait criminelle. L'impt, nouveau pour eux, tait le +signe de leur vassalit; une cole, celle de Juda le Gaulonite, +soutenait que le payer tait un acte de paganisme. Aussi les douaniers +taient-ils abhorrs des zlateurs de la loi. On ne les nommait qu'en +compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie +infme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions taient +excommunis et devenaient inhabiles tester; leur caisse tait maudite, +et les casuistes dfendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces +pauvres gens, mis au ban de la socit, se voyaient entre eux. Jsus +accepta un dner que lui offrit Lvi, et o il y avait, selon le langage +du temps, beaucoup de douaniers et de pcheurs. Ce fut un grand +scandale[472]. Dans ces maisons mal fames, on risquait de rencontrer de +la mauvaise socit. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de +choquer les prjugs des gens bien pensants, chercher relever les +classes humilies par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus +vifs reproches des dvots. + +Ces nombreuses conqutes, Jsus les devait au charme infini de sa +personne et de sa parole. Un mot pntrant, un regard tombant sur une +conscience nave, qui n'avait besoin que d'tre veille, lui faisaient +un ardent disciple. Quelquefois Jsus usait d'un artifice innocent, +qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il +voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une +circonstance chre son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanal[473], +Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa +force, je veux dire sa supriorit sur ce qui l'entourait, il laissait +croire, pour satisfaire les ides du temps, ides qui d'ailleurs taient +pleinement les siennes, qu'une rvlation d'en haut lui dcouvrait les +secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une +sphre suprieure celle de l'humanit. On disait qu'il conversait sur +les montagnes avec Mose et lie[476]; on croyait que, dans ses moments +de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et +tablissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477]. + + +NOTES: + +[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.; +Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per +Francos_, I, p. 1075. + +[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2. + +[421] Jean, i, 44. + +[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1 +Petr., V, 13; Clm. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., +_Recogn_., VII, 25; Eusbe, _H. E_., III, 30. + +[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38. + +[424] Jean, I, 40 et suiv. + +[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3. + +[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10. + +[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27. + +[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1. + +[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49. + +[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14. + +[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10. + +[432] Luc, VIII, 3. + +[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de +Nathanal et de l'aptre qui figure dans les listes sous le nom de +_Bar-Tholom_. + +[434] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier. + +[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv. + +[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; vangile +des bionim, dans piphane, _Adv. hr._, XXX, 13. + +[438] Aujourd'hui _Kurytein_ ou _Kereitein_. + +[439] La circonstance rapporte dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer +qu' aucune poque de la vie publique de Jsus, ses propres frres ne se +rapprochrent de lui. + +[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25. + +[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant dj un grand +respect pour Marie. + +[442] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note. + +[444] Jules Africain, dans Eusbe, _H.E._, I, 7. + +[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et +suiv., 54 et suiv. + +[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7, +20 et suiv. + +[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33; +Luc, IX, 28. L'ide que Jsus avait communiqu ces trois disciples une +gnose ou doctrine secrte fut de trs-bonne heure rpandue. Il est +singulier que Jean, dans son vangile, ne mentionne pas une fois +Jacques, son frre. + +[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv. + +[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv. + +[450] Il parat avoir vcu jusque vers l'an 100. Voir son vangile, XXI, +15-23, et les anciennes autorits recueillies par Eusbe, _H.E._, III, +20, 23. + +[451] Voir les ptres qui lui sont attribues, et qui sont srement du +mme auteur que le quatrime vangile. + +[452] Nous n'entendons pas toutefois dcider si l'Apocalypse est de lui. + +[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment +justifie. Il est, du reste, vident que l'cole de Jean retoucha son +vangile aprs lui (voir tout le chap. XXI). + +[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46. + +[455] Luc, V, 3. + +[456] Matth., XVII, 23. + +[457] Matth., XVI, 16-17. + +[458] Jean, VI, 68-70. + +[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i, +II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8. + +[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42. + +[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le +mme pouvoir est accord tous les aptres. + +[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30. + +[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv. + +[464] Marc, X, 41. + +[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21. +Comp. I, 35 et suiv., o le disciple innom est probablement Jean. + +[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; +_Act_., i, 13. vangile des bionim, dans piph., _Adv. hr.,_ XXX, 13. +Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paratre, que ces deus +noms ont t ports par le mme personnage. Le rcit _Matth_., IX, 9, +conu d'aprs le modle ordinaire des lgendes de vocations d'aptre, a, +il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas t crit +par l'aptre mme dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, +dans l'vangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de +l'aptre, ce sont les Discours de Jsus. Voir Papias, dans Eusbe, +_Hist. eccl_., III, 39. + +[467] Cicron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac., +_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II, +13. + +[468] Elle est reste clbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom +de _Via maris_. Cf. Isae, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense +que le chemin taill dans le roc, prs d'An-et-Tin, en faisait partie, +et que la route se dirigeait de l vers le _Pont des filles de Jacob_, +tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'An-et-Tin a ce pont +est de construction antique. + +[469] Matth. IX, 9 et suiv. + +[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, +II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, +_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 +(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4. + +[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jrusalem, _Demai,_ II, 3; +Talmud de Bab., _Sanhdrin_, 25 _b_. + +[472] Luc, V, 29 et suiv. + +[473] Jean, i, 48 et suiv. + +[474] Jean, i, 42. + +[475] Jean, IV, 17 et suiv. + +[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31. + +[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13. + + + + +CHAPITRE X. + +PRDICATIONS DU LAC. + + +Tel tait le groupe qui, sur les bords du lac de Tibriade, se pressait +autour de Jsus. L'aristocratie y tait reprsente par un douanier et +par la femme d'un rgisseur. Le reste se composait de pcheurs et de +simples gens. Leur ignorance tait extrme; ils avaient l'esprit faible, +ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un lment de +culture hellnique n'avait pntr dans ce premier cnacle; +l'instruction juive y tait aussi fort incomplte; mais le coeur et la +bonne volont y dbordaient. Le beau climat de la Galile faisait de +l'existence de ces honntes pcheurs un perptuel enchantement. Ils +prludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercs +doucement sur leur dlicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses +bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'coule ainsi +la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perptuel contact +avec la nature, les songes de ces nuits passes la clart des toiles, +sous un dme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle +nuit que Jacob, la tte appuye sur une pierre, vit dans les astres la +promesse d'une postrit innombrable, et l'chelle mystrieuse par +laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel la terre. A l'poque +de Jsus, le ciel n'tait pas ferm, ni la terre refroidie. La nue +s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et +descendaient sur sa tte[479]; les visions du royaume de Dieu taient +partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de +ces mes simples contemplait l'univers en sa source idale; le monde +dvoilait peut-tre son secret la conscience divinement lucide de ces +enfants heureux, qui la puret de leur coeur mrita un jour de voir +Dieu. + +Jsus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantt, +il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs presss sur le +rivage[480]. Tantt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, +o l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidle allait +ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du matre dans +leur premire fleur. Un doute naf s'levait parfois, une question +doucement sceptique: Jsus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire +l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui +germait, l'pi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume prs de +venir; on se croyait la veille de voir Dieu, d'tre les matres du +monde; les pleurs se tournaient en joie; c'tait l'avnement sur terre +de l'universelle consolation: + + Heureux, disait le matre, les pauvres en esprit; car c'est eux + qu'appartient le royaume des cieux! + + Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consols! + + Heureux les dbonnaires; car ils possderont la terre! + + Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront + rassasis! + + Heureux les misricordieux; car ils obtiendront misricorde! + + Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu! + + Heureux les pacifiques; car ils seront appels enfants de Dieu! + + Heureux ceux qui sont perscuts pour la justice; car le royaume + des cieux est eux![481] + +Sa prdication tait suave et douce, toute pleine de la nature et du +parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leons les +plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux +des enfants, passaient tour tour dans ses enseignements. Son style +n'avait rien de la priode grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du +tour des parabolistes hbreux, et surtout des sentences des docteurs +juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirk +Aboth_. Ses dveloppements avaient peu d'tendue, et formaient des +espces de surates la faon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont +compos plus tard ces longs discours qui furent crits par +Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pices diverses; +d'ordinaire cependant une mme inspiration les pntrait et en faisait +l'unit. C'est surtout dans la parabole que le matre excellait. Rien +dans le judasme ne lui avait donn le modle de ce genre +dlicieux[483]. C'est lui qui l'a cr. Il est vrai qu'on trouve dans +les livres bouddhiques des paraboles exactement du mme ton et de la +mme facture que les paraboles vangliques[484]. Mais il est difficile +d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exerce en ceci. L'esprit +de mansutude et la profondeur de sentiment qui animrent galement le +christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-tre pour +expliquer ces analogies. + +Une totale indiffrence pour la vie extrieure et pour le vain appareil +de confortable dont nos tristes pays nous font une ncessit, tait la +consquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galile. Les +climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perptuelle contre le +dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-tre et du +luxe. Au contraire, les pays qui veillent des besoins peu nombreux sont +les pays de l'idalisme et de la posie. Les accessoires de la vie y +sont insignifiants auprs du plaisir de vivre. L'embellissement de la +maison y est superflu; on se tient le moins possible enferm. +L'alimentation forte et rgulire des climats peu gnreux passerait +pour pesante et dsagrable. Et quant au luxe des vtements, comment +rivaliser avec celui que Dieu a donn la terre et aux oiseaux du ciel? +Le travail, dans ces sortes de climats, parat inutile; ce qu'il donne +ne vaut pas ce qu'il cote. Les animaux des champs sont mieux vtus que +l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mpris, qui, lorsqu'il +n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup l'lvation des mes, +inspirait Jsus des apologues charmants: N'enfouissez pas en terre, +disait-il, des trsors que les vers et la rouille dvorent, que les +larrons dcouvrent et drobent; mais amassez-vous des trsors dans le +ciel, o il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. O est ton trsor, l +aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux matres; ou bien on +hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache l'un et on dlaisse +l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je +vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour +soutenir votre vie, ni des vtements que vous aurez pour couvrir votre +corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus +noble que le vtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sment ni ne +moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Pre cleste les +nourrit. N'tes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre +vous qui, force de soucis, peut ajouter une coude sa taille? Et +quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considrez les lis +des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, +Salomon dans toute sa gloire n'tait pas vtu comme l'un d'eux. Si Dieu +prend soin de vtir de la sorte une herbe des champs, qui existe +aujourd'hui et qui demain sera jete au feu, que ne fera-t-il point pour +vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxit: Que +mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vtus? Ce sont les +paens qui se proccupent de toutes ces choses. Votre Pre cleste sait +que vous en avez besoin. Mais cherchez premirement la justice et le +royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donn par surcrot. Ne +vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-mme. A chaque +jour suffit sa peine[488]. + +Ce sentiment essentiellement galilen eut sur la destine de la secte +naissante une influence dcisive. La troupe heureuse, se reposant sur le +Pre cleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour premire +rgle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui touffe en +l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait Dieu le +pain du lendemain[490]. A quoi bon thsauriser? Le royaume de Dieu va +venir. Vendez ce que vous possdez et donnez-le en aumne, disait le +matre. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des +trsors qui ne se dissipent pas[491]. Entasser des conomies pour des +hritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insens[492]? Comme +exemple de la folie humaine, Jsus aimait citer le cas d'un homme qui, +aprs avoir largi ses greniers et s'tre amass du bien pour de longues +annes, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui tait +trs-enracin en Galile[494], donnait beaucoup de force cette manire +de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le +favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sre, +tait le vrai dshrit. Dans nos socits tablies sur une ide +trs-rigoureuse de la proprit, la position du pauvre est horrible; il +n'a pas la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, +d'ombrage que pour celui qui possde la terre. En Orient, ce sont l +des dons de Dieu, qui n'appartiennent personne. Le propritaire n'a +qu'un mince privilge; la nature est le patrimoine de tous. + +Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la +trace des Essniens ou Thrapeutes et des sectes juives fondes sur la +vie cnobitique. Un lment communiste entrait dans toutes ces sectes, +galement mal vues des Pharisiens et des Sadducens. Le messianisme, +tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout +social. Par une existence douce, rgle, contemplative, laissant sa part + la libert de l'individu, ces petites glises croyaient inaugurer sur +la terre le royaume cleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondes +sur la fraternit des hommes et le culte pur du vrai Dieu, proccupaient +les mes leves et produisaient de toutes parts des essais hardis, +sincres, mais de peu d'avenir. + +Jsus, dont les rapports avec les Essniens sont trs-difficiles +prciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des +rapports), tait ici certainement leur frre. La communaut des biens +fut quelque temps de rgle dans la socit nouvelle[495]. L'avarice +tait le pch capital[496]; or il faut bien remarquer que le pch +d'avarice, contre lequel la morale chrtienne a t si svre, tait +alors le simple attachement la proprit. La premire condition pour +tre disciple de Jsus tait de raliser sa fortune et d'en donner le +prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrmit n'entraient +pas dans la communaut[497]. Jsus rptait souvent que celui qui a +trouv le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et +qu'en cela il fait encore un march avantageux. L'homme qui a dcouvert +l'existence d'un trsor dans un champ, disait-il, sans perdre un +instant, vend ce qu'il possde et achte le champ. Le joaillier qui a +trouv une perle inestimable, fait argent de tout et achte la +perle[498]. Hlas! les inconvnients de ce rgime ne tardrent pas se +faire sentir. Il fallait un trsorier. On choisit pour cela Juda de; +Kerioth. A tort ou raison, on l'accusa de voler la caisse +commune[499]; ce qu'il y a de sr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin. + +Quelquefois le matre, plus vers dans les choses du ciel que dans +celles de la terre, enseignait une conomie politique plus singulire +encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est lou pour s'tre +fait des amis parmi les pauvres aux dpens de son matre, afin que les +pauvres leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, +en effet, devant tre les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que +ceux qui leur auront donn. Un homme avis, songeant l'avenir, doit +donc chercher les gagner. Les Pharisiens, qui taient des avares, dit +l'vangliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500]. +Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? Il y avait un +homme riche, qui tait vtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les +jours faisait bonne chre. Il y avait aussi un pauvre, nomm Lazare, qui +tait couch sa porte, couvert d'ulcres, dsireux de se rassasier des +miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient +lcher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut +port par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut +enterr[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il tait dans les +tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son +sein. Et s'criant, il dit: Pre Abraham, aie piti de moi, et envoie +Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me +rafrachisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme. +Mais Abraham lui dit: Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien +pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consol, et +tu es dans les tourments[502]. Quoi de plus juste? Plus tard on appela +cela la parabole du mauvais riche. Mais c'est purement et simplement +la parabole du riche. Il est en enfer parce qu'il est riche, parce +qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dne bien, tandis +que d'autres sa porte dnent mal. Enfin, dans un moment o, moins +exagr, Jsus ne prsente l'obligation de vendre ses biens et de les +donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore +cette dclaration terrible: Il est plus facile un chameau de passer +par le trou d'une aiguille qu' un riche d'entrer dans le royaume de +Dieu[503]. + +Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jsus, +ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui +pour l'ternit le vrai crateur de la paix de l'me, le grand +consolateur de la vie. En dgageant l'homme de ce qu'il appelait les +sollicitudes de ce monde, Jsus put aller l'excs et porter atteinte +aux conditions essentielles de la socit humaine; mais il fonda ce haut +spiritualisme qui pendant des sicles a rempli les mes de joie +travers cette valle de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que +l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralit, +viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, +des soucis qui l'assigent et que la civilisation multiplie outre +mesure[504]. L'vangile, de la sorte, a t le suprme remde aux ennuis +de la vie vulgaire, un perptuel _sursum corda_, une puissante +distraction aux misrables soins de la terre, un doux appel comme celui +de Jsus l'oreille de Marthe: Marthe, Marthe, tu t'inquites de +beaucoup de choses; or une seule est ncessaire. Grce Jsus, +l'existence la plus terne, la plus absorbe par de tristes ou humiliants +devoirs, a eu son chappe sur un coin du ciel. Dans nos civilisations +affaires, le souvenir de la vie libre de Galile a t comme le parfum +d'un autre monde, comme une rose de l'Hermon[505], qui a empch la +scheresse et la vulgarit d'envahir entirement le champ de Dieu. + + +NOTES: + +[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19. + +[479] Jean, I, 51. + +[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3. + +[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25. + +[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans +Eusbe, _H.E._, III, 39. + +[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II +Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la +parabole vanglique. La profonde originalit de celle-ci est dans le +sentiment qui la remplit. + +[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV. + +[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_. + +[486] Dieu des richesses et des trsors cachs, sorte de Plutus dans la +mythologie phnicienne et syrienne. + +[487] J'adopte ici la leon de Lachmann et Tischendorf. + +[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13. +Comparez les prceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du mme sentiment naf, et +Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_. + +[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14. + +[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek: +epiousios]. + +[491] Luc, XII, 33-34. + +[492] Luc, XII, 20. + +[493] Luc, XII, 16 et suiv. + +[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc. + +[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv. + +[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv. + +[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23, +28. + +[498] Matth., XIII, 44-46. + +[499] Jean, XII, 6. + +[500] Luc, XVI, 1-14. + +[501] Voir le texte grec. + +[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste +trs-prononce (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagr +celle nuance de l'enseignement de Jsus. Mais les traits des [Greek: +Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs. + +[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution +proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba +metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origne et les +interprtes grecs, ignorant le proverbe smitique, ont cru qu'il +s'agissait d'un cble ([Greek: camilos]). + +[504] Matth., XIII, 22. + +[505] Ps. CXXXIII, 3. + + + + +CHAPITRE XI. + +LE ROYAUME DE DIEU CONU COMME L'AVNEMENT DES PAUVRES. + + +Ces maximes, bonnes pour un pays o la vie se nourrit d'air et de jour, +ce communisme dlicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en +confiance sur le sein de leur pre, pouvaient convenir une secte +nave, persuade chaque instant que son utopie allait se raliser. +Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la +socit. Jsus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son +temps ne se prterait nullement son royaume. Il en prit son parti avec +une hardiesse extrme. Laissant l tout ce monde au coeur sec et aux +troits prjugs, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution +de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1 pour les enfants et +pour ceux qui leur ressemblent; 2 pour les rebuts de ce monde, +victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3 +pour les hrtiques et schismatiques, publicains, samaritains, paens de +Tyr et de Sidon. Une parabole nergique expliquait cet appel au peuple +et le lgitimait[506]: Un roi a prpar un festin de noces et envoie ses +serviteurs chercher les invits. Chacun s'excuse; quelques-uns +maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens +comme il faut n'ont pas voulu se rendre son appel; eh bien! ce seront +les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les +carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut +remplir la salle, et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui +taient invits ne gotera mon festin. + +Le pur _bionisme_, c'est--dire la doctrine que les pauvres (_bionim_) +seuls seront sauvs, que le rgne des pauvres va venir, fut donc la +doctrine de Jsus. Malheur vous, riches, disait-il, car vous avez +votre consolation! Malheur vous qui tes maintenant rassasis, car +vous aurez faim. Malheur vous qui riez maintenant, car vous gmirez et +vous pleurerez[507]. Quand tu fais un festin, disait-il encore, +n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te +rinviteraient, et tu aurais ta rcompense. Mais quand tu fais un repas, +invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant +mieux pour toi s'ils n'ont rien te rendre, car le tout te sera rendu +dans la rsurrection des justes[508]. C'est peut-tre dans un sens +analogue qu'il rptait souvent: Soyez de bons banquiers[509], +c'est--dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en +donnant vos biens aux pauvres, conformment au vieux proverbe: Donner +au pauvre, c'est prter Dieu[510]. + +Ce n'tait pas l, du reste, un fait nouveau. Le mouvement dmocratique +le plus exalt dont l'humanit ait gard le souvenir (le seul aussi qui +ait russi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'ide pure), +agitait depuis longtemps la race juive. La pense que Dieu est le +vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se +retrouve chaque page des crits de l'Ancien Testament. L'histoire +d'Isral est de toutes les histoires celle o l'esprit populaire a le +plus constamment domin. Les prophtes, vrais tribuns et en un sens les +plus hardis tribuns, avaient tonn sans cesse contre les grands et +tabli une troite relation d'une part entre les mots de riche, impie, +violent, mchant, de l'autre entre les mots de pauvre, doux, humble, +pieux[511]. Sous les Sleucides, les aristocrates ayant presque tous +apostasi et pass l'hellnisme, ces associations d'ides ne firent +que se fortifier. Le Livre d'Hnoch contient des maldictions plus +violentes encore que celles de l'vangile contre le monde, les riches, +les puissants[512]. Le luxe y est prsent comme un crime. Le Fils de +l'homme, dans cette Apocalypse bizarre, dtrne les rois, les arrache +leur vie voluptueuse, les prcipite dans l'enfer[513]. L'initiation de +la Jude la vie profane, l'introduction rcente d'un lment tout +mondain de luxe et de bien-tre, provoquaient une furieuse raction en +faveur de la simplicit patriarcale. Malheur vous qui mprisez la +masure et l'hritage de vos pres! Malheur vous qui btissez vos +palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des +briques qui les composent est un pch[514]. Le nom de pauvre +(_bion_) tait devenu synonyme de saint, d'ami de Dieu. C'tait le +nom que les disciples galilens de Jsus aimaient se donner; ce fut +longtemps le nom des chrtiens judasants de la Batane et du Hauran +(Nazarens, Hbreux), rests fidles la langue comme aux enseignements +primitifs de Jsus, et qui se vantaient de possder parmi eux les +descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe sicle, ces bons +sectaires, demeurs en dehors du grand courant qui avait emport les +autres glises, sont traits d'hrtiques (_biontes_), et on invente +pour expliquer leur nom un prtendu hrsiarque _bion_[516]. + +On entrevoit sans peine, en effet, que ce got exagr de pauvret ne +pouvait tre bien durable. C'tait l un de ces lments d'utopie comme +il s'en mle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait +justice. Transport dans le large milieu de la socit humaine, le +christianisme devait un jour trs-facilement consentir possder des +riches dans son sein, de mme que le bouddhisme, exclusivement monacal +son origine, en vint trs-vite, ds que les conversions se +multiplirent, admettre des laques. Mais on garde toujours la marque +de ses origines. Bien que vite dpass et oubli, _l'bionisme_ laissa +dans toute l'histoire des institutions chrtiennes un levain qui ne se +perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jsus se forma dans +le milieu bionite de la Batane[517]. La pauvret resta un idal dont +la vraie ligne de Jsus ne se dtacha plus. Ne rien possder fut le +vritable tat vanglique; la mendicit devint une vertu, un tat +saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe sicle, qui est, entre tous +les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au +mouvement galilen, se passa tout entier au nom de la pauvret. Franois +d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bont, sa communion +dlicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressembl +Jsus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes +communistes du moyen ge (Pauvres de Lyon, Bgards, Bons-Hommes, +Fratricelles, Humilis, Pauvres vangliques, etc.), groups sous la +bannire de l'vangile ternel, prtendirent tre et furent en effet +les vrais disciples de Jsus. Mais cette fois encore les plus +impossibles rves de la religion nouvelle furent fconds. La mendicit +pieuse, qui cause nos socits industrielles et administratives de si +fortes impatiences, fut, son jour et sous le ciel qui lui convenait, +pleine de charme. Elle offrit une foule d'mes contemplatives et +douces le seul tat qui leur convienne. Avoir fait de la pauvret un +objet d'amour et de dsir, avoir lev le mendiant sur l'autel et +sanctifi l'habit de l'homme du peuple, est un coup de matre dont +l'conomie politique peut n'tre pas fort touche, mais devant lequel le +vrai moraliste ne peut rester indiffrent. L'humanit, pour porter son +fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas compltement paye par son +salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui +rpter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain. + +Comme tous les grands hommes, Jsus avait du got pour le peuple et se +sentait l'aise avec lui. L'vangile dans sa pense est fait pour les +pauvres; c'est eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous +les ddaigns du judasme orthodoxe taient ses prfrs. L'amour du +peuple, la piti pour son impuissance, le sentiment du chef +dmocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnat +pour son interprte naturel, clatent chaque instant dans ses actes et +ses discours[519]. + +La troupe lue offrait en effet un caractre fort ml et dont les +rigoristes devaient tre trs-surpris. Elle comptait dans son sein des +gens qu'un juif qui se respectait n'et pas frquents[520]. Peut-tre +Jsus trouvait-il dans cette socit en dehors des rgles communes plus +de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pdante, formaliste, +orgueilleuse de son apparente moralit. Les pharisiens, exagrant les +prescriptions mosaques, en taient venus se croire souills par le +contact des gens moins svres qu'eux; on touchait presque pour les +repas aux puriles distinctions des castes de l'Inde. Mprisant ces +misrables aberrations du sentiment religieux, Jsus aimait dner chez +ceux qui en taient les victimes[521]; on voyait table ct de lui +des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-tre pour cela seul, +il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dvots. +Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. Voyez, +disaient-ils, avec quelles gens il mange! Jsus avait alors de fines +rponses, qui exaspraient les hypocrites: Ce ne sont pas les gens bien +portants qui ont besoin de mdecin[522]; ou bien: Le berger qui a +perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour +courir aprs la perdue, et, quand il l'a trouve, il la rapporte avec +joie sur ses paules[523]; ou bien: Le fils de l'homme est venu sauver +ce qui tait perdu[524]; ou encore: Je ne suis pas venu appeler les +justes, mais les pcheurs[525]; enfin cette dlicieuse parabole du fils +prodigue, o celui qui a failli est prsent comme ayant une sorte de +privilge d'amour sur celui qui a toujours t juste. Des femmes faibles +ou coupables, surprises de tant de charme, et gotant pour la premire +fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de +lui. On s'tonnait qu'il ne les repousst pas. Oh! se disaient les +puritains, cet homme n'est point un prophte; car, s'il l'tait, il +s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pcheresse. Jsus +rpondait par la parabole d'un crancier qui remit ses dbiteurs des +dettes ingales, et il ne craignait pas de prfrer le sort de celui +qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'apprciait les tats de +l'me qu'en proportion de l'amour qui s'y mle. Des femmes, le coeur +plein de larmes et disposes par leurs fautes aux sentiments d'humilit, +taient plus prs de son royaume que les natures mdiocres, lesquelles +ont souvent peu de mrite n'avoir point failli. On conoit, d'un autre +ct, que ces mes tendres, trouvant dans leur conversion la secte un +moyen de rhabilitation facile, s'attachaient lui avec passion. + +Loin qu'il chercht adoucir les murmures que soulevait son ddain pour +les susceptibilits sociales du temps, il semblait prendre plaisir les +exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mpris du monde, qui est +la condition des grandes choses et de la grande originalit. Il ne +pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque prjug, +tait mal vu del socit[527] Il prfrait hautement les gens de vie +quivoque et de peu de considration aux notables orthodoxes. Des +publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous prcderont dans le +royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont +cru en lui, et malgr cela vous ne vous tes pas convertis[528]. On +comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que +leur donnaient des filles de joie, devait tre sanglant pour des gens +faisant profession de gravit et d'une morale rigide. + +Il n'avait aucune affectation extrieure, ni montre d'austrit. Il ne +fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des +mariages. Un de ses miracles fut fait pour gayer une noce de petite +ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les +lumires qui vont et viennent font un effet fort agrable. Jsus aimait +cet aspect gai et anim, et tirait de l des paraboles[529]. Quand on +comparait une telle conduite celle de Jean Baptiste, on tait +scandalis[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens +observaient le jene: Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que +les disciples de Jean et des Pharisiens jenent et prient, les tiens +mangent et boivent?--Laissez-les, dit Jsus; voulez-vous faire jener +les paranymphes de l'poux, pendant que l'poux est avec eux. Des jours +viendront o l'poux leur sera enlev; ils jeneront alors[531]. Sa +douce gaiet s'exprimait sans cesse par des rflexions vives, d'aimables +plaisanteries. A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette +gnration, et qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants +assis sur les places, qui disent leurs camarades: + + Voici que nous chantons, + Et vous ne dansez pas. + Voici que nous pleurons, + Et vous ne pleurez pas[532]. + +Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le +Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites: +C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pcheurs. +Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifie que par ses +oeuvres[533]. + +Il parcourait ainsi la Galile au milieu d'une fte perptuelle. Il se +servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sre, et dont le +grand oeil noir, ombrag de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses +disciples dployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont +leurs vtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les +mettaient sur la mule qui le portait, ou les tendaient terre sur son +passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'tait une joie et +une bndiction. Il s'arrtait dans les bourgs et les grosses fermes, o +il recevait une hospitalit empresse. En Orient, la maison o descend +un tranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y +rassemble; les enfants y font invasion; les valets les cartent; ils +reviennent toujours. Jsus ne pouvait souffrir qu'on rudoyt ces nafs +auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les +mres, encourages par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons +pour qu'il les toucht[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur +sa tte et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient +parfois comme importunes; mais Jsus, qui aimait les usages antiques et +tout ce qui indique la simplicit du coeur, rparait le mal fait par +ses amis trop zls. Il protgeait ceux qui voulaient l'honorer[537]. +Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliner de +leur famille ces tres dlicats, toujours prompts tre sduits, tait +un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538]. + +La religion naissante fut ainsi beaucoup d'gards un mouvement de +femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jsus comme une +jeune garde pour l'inauguration de son innocente royaut, et lui +dcernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort, +l'appelant fils de David, criant _Hosanna_[539], et portant des palmes +autour de lui. Jsus, comme Savonarole, les faisait peut-tre servir +d'instruments des missions pieuses; il tait bien aise de voir ces +jeunes aptres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui +dcerner des titres qu'il n'osait prendre lui-mme. Il les laissait +dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il rpondait d'une faon +vasive que la louange qui sort de jeunes lvres est la plus agrable +Dieu[540]. + +Il ne perdait aucune occasion de rpter que les petits sont des tres +sacrs[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il +faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en +enfant[544], que le Pre cleste cache ses secrets aux sages et les +rvle aux petits[545]. L'ide de ses disciples se confond presque pour +lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de +ces querelles de prsance qui n'taient point rares, Jsus prit un +enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voil le plus grand; celui +qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du +ciel[547]." + +C'tait l'enfance, en effet, dans sa divine spontanit, dans ses nafs +blouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous +croyaient chaque instant que le royaume tant dsir allait poindre. +Chacun s'y voyait dj assis sur un trne[548] ct du matre. On s'y +partageait les places[549]; on cherchait supputer les jours. Cela +s'appelait la Bonne Nouvelle; la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un +vieux mot, _paradis_, que l'hbreu, comme toutes les langues de +l'Orient, avait emprunt la Perse, et qui dsigna d'abord les parcs +des rois achmnides, rsumait le rve de tous: un jardin dlicieux o +l'on continuerait jamais la vie charmante que l'on menait +ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le +cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne +mesure un rve. La dure fut suspendue; une semaine fut comme un sicle. +Mais qu'il ait rempli des annes, ou des mois, le rve fut si beau que +l'humanit en a vcu depuis, et que notre consolation est encore d'en +recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la +poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux +qu'elle ait fait pour s'lever au-dessus de sa plante, l'humanit +oublia le poids de plomb qui l'attache la terre, et les tristesses de +la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette closion +divine, et partager, ne ft-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille! +Mais plus heureux encore, nous dirait Jsus, celui qui, dgag de toute +illusion, reproduirait en lui-mme l'apparition cleste, et, sans rve +millnaire, sans paradis chimrique, sans signes dans le ciel, par la +droiture de sa volont et la posie de son me, saurait de nouveau crer +en son coeur le vrai royaume de Dieu! + + +NOTES: + +[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth.. +VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv. + +[507] Luc, VI, 24-25. + +[508] Luc, XIV, 12-14. + +[509] Mot conserv par une tradition fort ancienne et fort suivie. +Clment d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origne, dans +saint Jrme, et dans un grand nombre de Pres de l'glise. + +[510] Prov., XIX, 17. + +[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9; +XXXVII, 11; LXIX, 33, et en gnral les dictionnaires hbreux, aux mots: +[Hebrew: ***]. + +[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV. + +[513] _Hnoch_, ch. XLVI, 4-8. + +[514] _Hnoch_, XCIX, 13, 14. + +[515] Jules Africain dans Eusbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom. +loc. hebr._, au mot [Greek: Chba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61; +Epiph., _Adv. hr_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18. + +[516] Voir surtout Origne, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV, +22. Comparez piph., _Adv. hr_., XXX, 17. Irne, Origne, Eusbe, les +Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage. +L'auteur des _Philosophumena_ semble hsiter (VII, 34 et 35; X, 22 et +23). C'est par Tertullien et surtout par piphane qu'a t rpandue la +fable d'un _bion_. Du reste, tous les Pres sont d'accord sur +l'tymologie [Greek: Ebin] = [Greek: ptgos]. + +[517] piph., _Adv. hr.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9. + +[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21. + +[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34. + +[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier. + +[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30. + +[522] Matth., IX, 12. + +[523] Luc, XV, 4 et suiv. + +[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10. + +[525] Matth., IX, 13. + +[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime relever tout ce qui se +rapporte au pardon des pcheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII, +16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a compos ce rcit avec les +traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu + Bthanie quelques jours avant la mort de Jsus. Mais le pardon de la +pcheresse tait, sans contredit, un des traits essentiels de la vie +anecdotique de Jsus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusbe, +_Hist. eccl._, III, 39. + +[527] Luc, XIX; 2 et suiv. + +[528] Matth., XXI, 31-32. + +[529] Matth., XXV, 1 et suiv. + +[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33. + +[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et +suiv. + +[532] Allusion quelque jeu d'enfant. + +[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut +dire: L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu +n'est proclame que par ses oeuvres elles-mmes. Je lis [Greek: ergn], +avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknn]. + +[534] Matth., XXI, 7-8. + +[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc, +XVIII, 15-16. + +[536] _Ibid_. + +[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et +suiv. + +[538] vangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (piph., +_Adv. hr_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans +valeur critique, il n'en est pas de mme de ses additions quand elles +peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'tat des manuscrits +dont il se servait. + +[539] Cri qu'on poussait la procession de la fte des Tabernacles, en +agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore +chez les Isralites. + +[540] Matth., XXI, 15-16. + +[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2. + +[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16. + +[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40. + +[544] Marc, X, 43. + +[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21. + +[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2. + +[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48. + +[548] Luc, XXII, 30. + +[549] Marc, X, 37,40-41. + +[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem., +86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._ + + + + +CHAPITRE XII. + +AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON +COLE AVEC CELLE DE JSUS. + + +Pendant que la joyeuse Galile clbrait dans les ftes la venue du +bien-aim, le triste Jean, dans sa prison de Machro, s'extnuait +d'attente et de dsirs. Les succs du jeune matre qu'il avait vu +quelques mois auparavant son cole arrivrent jusqu' lui. On disait +que le Messie prdit par les prophtes, celui qui devait rtablir le +royaume d'Isral, tait venu et dmontrait sa prsence en Galile par +des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enqurir de la vrit de ce +bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en +choisit deux pour aller vers Jsus en Galile[551]. + +Les deux disciples trouvrent Jsus au comble de sa rputation. L'air +de fte qui rgnait autour de lui les surprit. Accoutums aux jenes, +la prire obstine, une vie toute d'aspirations, ils s'tonnrent de +se voir tout coup transports au milieu des joies de la +bienvenue[552]. Ils firent part Jsus de leur message: Es-tu celui +qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre? Jsus, qui ds lors +n'hsitait plus gure sur son propre rle de messie, leur numra les +oeuvres qui devaient caractriser la venue du royaume de Dieu, la +gurison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annonce aux +pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. Heureux donc, ajouta-t-il, +celui qui ne doutera pas de moi! On ignore si cette rponse trouva +Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austre +ascte. Mourut-il consol et sr que celui qu'il avait annonc vivait +dj, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jsus? Rien ne +nous l'apprend. En voyant cependant son cole se continuer assez +longtemps encore paralllement aux glises chrtiennes, on est port +croire que, malgr sa considration pour Jsus, Jean ne l'envisagea pas +comme devant raliser les promesses divines. La mort vint du reste +trancher ses perplexits. L'indomptable libert du solitaire devait +couronner sa carrire inquite et tourmente par la seule fin qui ft +digne d'elle. + +Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montres pour Jean +ne purent tre de longue dure. Dans les entretiens que, selon la +tradition chrtienne, Jean aurait eus avec le ttrarque, il ne cessait +de lui rpter que son mariage tait illicite et qu'il devait renvoyer +Hrodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille +d'Hrode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle +n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre. + +Sa fille Salom, ne de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et +dissolue, entra dans ses desseins. Cette anne (probablement l'an 30), +Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, Machro. +Hrode le Grand avait fait construire dans l'intrieur de la forteresse +un palais magnifique[554], o le ttrarque rsidait frquemment. Il y +donna un grand festin, durant lequel Salom excuta une de ces danses de +caractre qu'on ne considre pas en Syrie comme messantes une +personne distingue. Antipas charm ayant demand la danseuse ce +qu'elle dsirait, celle-ci rpondit, l'instigation de sa mre: La +tte de Jean sur ce plateau[555]. Antipas fut mcontent; mais il ne +voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tte du +prisonnier, et l'apporta[556]. + +Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un +tombeau. Le peuple fut trs-mcontent. Six ans aprs, Hreth ayant +attaqu Antipas, pour reprendre Machro et venger le dshonneur de sa +fille, Antipas fut compltement battu, et l'on regarda gnralement sa +dfaite comme une punition du meurtre de Jean[557]. + +La nouvelle de cette mort fut porte Jsus par des disciples mmes du +baptiste[558]. La dernire dmarche que Jean avait faite auprs de Jsus +avait achev d'tablir entre les deux coles des liens troits. Jsus, +craignant de la part d'Antipas un surcrot de mauvais vouloir, prit +quelques prcautions et se retira au dsert[559]. Beaucoup de monde l'y +suivit. Grce une extrme frugalit, la troupe sainte y vcut; on crut +naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment, +Jsus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il +dclarait sans hsiter[561] qu'il tait plus qu'un prophte, que la Loi +et les prophtes anciens n'avaient eu de force que jusqu' lui[562], +qu'il les avait abrogs, mais que le royaume du ciel l'abrogerait son +tour. Enfin, il lui prtait dans l'conomie du mystre chrtien une +place part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux +Testament et l'avnement du rgne nouveau. + +Le prophte Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement releve[563], +avait annonc avec beaucoup de force un prcurseur du Messie, qui devait +prparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait +aplanir les voies devant l'lu de Dieu. Ce messager n'tait autre que le +prophte lie, lequel, selon une croyance fort rpandue, allait bientt +descendre du ciel, o il avait t enlev, pour disposer les hommes par +la pnitence au grand avnement et rconcilier Dieu avec son +peuple[564]. Quelquefois, lie on associait, soit le patriarche +Hnoch, auquel, depuis un ou deux sicles, on s'tait pris attribuer +une haute saintet[565], soit Jrmie[566], qu'on envisageait comme une +sorte de gnie protecteur du peuple, toujours occup prier pour lui +devant le trne de Dieu[567]. Cette ide de deux anciens prophtes +devant ressusciter pour servir de prcurseurs au Messie se retrouve +d'une manire si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est +trs-port croire qu'elle venait de ce ct[568]. Quoi qu'il en soit, +elle faisait, l'poque de Jsus, partie intgrante des thories juives +sur le Messie. Il tait admis que l'apparition de deux tmoins +fidles, vtus d'habits de pnitence, serait le prambule du grand +drame qui allait se drouler, la stupfaction de l'univers[569]. + +On comprend qu'avec ces ides, Jsus et ses disciples ne pouvaient +hsiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur +faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore tre question du +Messie, puisque lie n'tait pas venu[570], ils rpondaient qu'lie +tait venu, que Jean tait lie ressuscit[571]. Par son genre de vie, +par son opposition aux pouvoirs politiques tablis, Jean rappelait en +effet cette figure trange de la vieille histoire d'Isral[572]. Jsus +ne tarissait pas sur les mrites et l'excellence de son prcurseur. Il +disait que parmi les enfants des hommes il n'en, tait pas n de plus +grand. Il blmait nergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas +avoir accept son baptme, et de ne pas s'tre convertis sa voix[573]. + +Les disciples de Jsus furent fidles ces principes du matre. Le +respect de Jean fut une tradition constante dans la premire gnration +chrtienne[574]. On le supposa parent de Jsus[575]. Pour fonder la +mission de celui-ci sur un tmoignage admis de tous, on raconta que +Jean, ds la premire vue de Jsus, le proclama Messie; qu'il se +reconnut son infrieur, indigne de dlier les cordons de ses souliers; +qu'il se refusa d'abord le baptiser et soutint que c'tait lui qui +devait l'tre par Jsus[576]. C'taient l des exagrations, que +rfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de +Jean[577]. Mais, en un sens plus gnral, Jean resta dans la lgende +chrtienne ce qu'il fut en ralit, l'austre prparateur, le triste +prdicateur de pnitence avant les joies de l'arrive de l'poux, le +prophte qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Gant +des origines chrtiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, +cet pre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prpara les lvres la +douceur du royaume de Dieu. Le dcoll d'Hrodiade ouvrit l're des +martyrs chrtiens; il fut le premier tmoin de la conscience nouvelle. +Les mondains, qui reconnurent en lui leur vritable ennemi, ne purent +permettre qu'il vct; son cadavre mutil, tendu sur le seuil du +christianisme, traa la voie sanglante o tant d'autres devaient passer +aprs lui. + +L'cole de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vcut quelque +temps, distincte de celle de Jsus, et d'abord en bonne intelligence +avec elle. Plusieurs annes aprs la mort des deux matres, on se +faisait encore baptiser du baptme de Jean. Certaines personnes taient + la fois des deux coles; par exemple, le clbre Apollos, le rival de +saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrtiens d'phse[578]. +Josphe se mit (l'an 53) l'cole d'un ascte nomm Banou[579], qui +offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui tait +peut-tre de son cole. Ce Banou[580] vivait dans le dsert, vtu de +feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits +sauvages, et prenait frquemment pendant le jour et pendant la nuit des +baptmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le +frre du Seigneur (il y a peut-tre ici quelque confusion +d'homonymes), observait un asctisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an +80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en +Asie-Mineure. Jean l'vangliste parat le combattre d'une faon +dtourne[582]. Un des pomes sibyllins[583] semble provenir de cette +cole. Quant aux sectes d'Hmrobaptistes, de Baptistes, d'Elchasates +_(Sabiens, Mogtasila_ des crivains arabes[584]), qui remplissent au +second sicle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes +subsistent encore de nos jours chez les Mendates, dits chrtiens de +Saint-Jean, elles ont la mme origine que le mouvement de +Jean-Baptiste, plutt qu'elles ne sont la descendance authentique de +Jean. La vraie cole de celui-ci, demi fondue avec le christianisme, +passa l'tat de petite hrsie chrtienne et s'teignit obscurment. +Jean avait bien vu de quel ct tait l'avenir. S'il et cd une +rivalit mesquine, il serait aujourd'hui oubli dans la foule des +sectaires de son temps. Par l'abngation, il est arriv la gloire et +une position unique dans le panthon religieux de l'humanit. + + +NOTES: + +[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[552] Matth., IX, 14 et suiv. + +[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49. + +[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2. + +[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs +et les mets. + +[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V, +2. + +[557] Josphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2. + +[558] Matth., XIV, 12. + +[559] Matth., XIV, 13. + +[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et +suiv.; Jean, VI, 2 et suiv. + +[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv. + +[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16. + +[563] Malachie, III et IV; _Ecclsiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. +VI. + +[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.; +Luc, IX, 8, 19. + +[565] _Ecclsiastique_, XLIV, 16. + +[566] Matth., XVI, 14. + +[567] II Macch., XV, 13 et suiv. + +[568] Textes cits par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p. +46, rectifis par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen +morgenlndischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du +_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes +parsis qui impliquent vraiment l'ide de prophtes ressuscits et +prcurseurs n'est ancien; mais les ides contenues dans ces textes +paraissent bien antrieures l'poque de la rdaction desdits textes. + +[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv. + +[570] Marc, IX, 10. + +[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8; +Jean, i, 21-25. + +[572] Luc, i, 17. + +[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30. + +[574] _Act.,_ XIX, 4. + +[575] Luc, i. + +[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V, +2-33. + +[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv. + +[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. piph., _Adv. hr._, XXX, 16. + +[579] _Vita_, 2. + +[580] Serait-ce le Bouna qui est compt par le Talmud (Bab., +_Sanhdrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jsus? + +[581] Ilgsippe, dans Eusbe, _H.E._, II, 23. + +[582] vang., i, 26,33; IV, 2; I ptre, V, 6. Cf. _Act._, X, 47. + +[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv. + +[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'quivalent aramen du mot +Baptistes. _Mogtasila_ a le mme sens en arabe. + + + + +CHAPITRE XIII. + +PREMIRES TENTATIVES SUR JRUSALEM. + + +Jsus, presque tous les ans, allait Jrusalem pour la fte de Pques. +Le dtail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques +n'en parlent pas[585], et les notes du quatrime vangile sont ici +trs-confuses[586]. C'est, ce qu'il semble, l'an 31, et certainement +aprs la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des sjours de +Jsus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique +Jsus attacht ds lors peu de valeur au plerinage, il s'y prtait pour +ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore +rompu. Ces voyages, d'ailleurs, taient essentiels son dessein; car il +sentait dj que, pour jouer un rle de premier ordre, il fallait sortir +de Galile, et attaquer le judasme dans sa place forte, qui tait +Jrusalem. + +La petite communaut galilenne tait ici fort dpayse. Jrusalem tait +alors peu prs ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pdantisme, +d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme +y tait extrme et les sditions religieuses trs-frquentes. Les +pharisiens y dominaient; l'tude de la Loi, pousse aux plus +insignifiantes minuties, rduite des questions de casuiste, tait +l'unique tude. Cette culture exclusivement thologique et canonique ne +contribuait en rien polir les esprits. C'tait quelque chose +d'analogue la doctrine strile du faquih musulman, cette science +creuse qui s'agite autour d'une mosque, grande dpense de temps et de +dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de +l'esprit en profite. L'ducation thologique du clerg moderne, quoique +trs-sche, ne peut donner aucune ide de cela; car la Renaissance a +introduit dans tous nos enseignements, mme les plus rebelles, une part +de belles-lettres et de bonne mthode, qui fait que la scolastique a +pris plus ou moins une teinte d'humanits. La science du docteur juif, +du _sofer_ ou scribe, tait purement barbare, absurde sans compensation, +dnue de tout lment moral[587]. Pour comble de malheur, elle +remplissait celui qui s'tait fatigu l'acqurir d'un ridicule +orgueil. Fier du prtendu savoir qui lui avait cot tant de peine, le +scribe juif avait pour la culture grecque le mme ddain que le savant +musulman a de nos jours pour la civilisation europenne, et que le vieux +thologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre +de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit tout ce qui est +dlicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages o +l'on a us sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des +personnes faisant profession de gravit[588]. + +Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les mes +tendres et dlicates du nord. Le mpris des Hirosolymites pour les +Galilens rendait la sparation encore plus profonde. Dans ce beau +temple, objet de tous leurs dsirs, ils ne trouvaient souvent que +l'avanie. Un verset du psaume des plerins[589], J'ai choisi de me +tenir la porte dans la maison de mon Dieu, semblait fait exprs pour +eux. Un sacerdoce ddaigneux souriait de leur nave dvotion, peu prs +comme autrefois en Italie le clerg, familiaris avec les sanctuaires, +assistait froid et presque railleur la ferveur du plerin venu de +loin. Les Galilens parlaient un patois assez corrompu; leur +prononciation tait vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations, +ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion, +on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression sot +Galilen tait devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison) +que le sang juif tait chez eux trs-mlang, et il passait pour +constant que la Galile ne pouvait produire un prophte[593]. Placs +ainsi aux confins du judasme et presque en dehors, les pauvres +Galilens n'avaient pour relever leurs esprances qu'un passage d'Isae +assez mal interprt[594]: Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie +de la mer[595], Galile des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre +a vu une grande lumire; le soleil s'est lev pour ceux qui taient +assis dans les tnbres. La renomme de la ville natale de Jsus tait +particulirement mauvaise. C'tait un proverbe populaire: Peut-il venir +quelque chose de bon de Nazareth[596]. + +La profonde scheresse de la nature aux environs de Jrusalem devait +ajouter au dplaisir de Jsus. Les valles y sont sans eau; le sol, +aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dpression de la mer +Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone. +Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille +histoire d'Isral, soutient le regard. La ville prsentait, du temps de +Jsus, peu prs la mme assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait gure de +monuments anciens, car jusqu'aux Asmonens, les Juifs taient rests +trangers tous les arts; Jean Hyrcan avait commenc l'embellir, et +Hrode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. +Les constructions hrodiennes le disputent aux plus acheves de +l'antiquit par leur caractre grandiose la perfection de l'excution, +la beaut des matriaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un got +original, s'levaient vers le mme temps aux environs de Jrusalem[598]. +Le style de ces monuments tait le style grec, mais appropri aux usages +des Juifs, et considrablement modifi selon leurs principes. Les +ornements de sculpture vivante, que les Hrodes se permettaient, au +grand mcontentement des rigoristes, en taient bannis et remplacs par +une dcoration vgtale. Le got des anciens habitants de la Phnicie et +de la Palestine pour les monuments monolithes taills sur la roche vive, +semblait revivre en ces singuliers tombeaux dcoups dans le rocher, et +o les ordres grecs sont si bizarrement appliqus une architecture de +troglodytes. Jsus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux +talage de vanit, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son +spiritualisme absolu et son opinion arrte que la figure du vieux monde +allait passer ne lui laissaient de got que pour les choses du coeur. + +Le temple, l'poque de Jsus, tait tout neuf, et les ouvrages +extrieurs n'en taient pas compltement termins. Hrode en avait fait +commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l're chrtienne, pour +le mettre l'unisson de ses autres difices. Le vaisseau du temple fut +achev en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les +parties accessoires se continurent lentement et ne furent termines que +peu de temps avant la prise de Jrusalem[601]. Jsus y vit probablement +travailler, non sans quelque humeur secrte. Ces esprances d'un long +avenir taient comme une insulte son prochain avnement. Plus +clairvoyant que les incrdules et les fanatiques, il devinait que ces +superbes constructions taient appeles une courte dure[602]. + +Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont +le _haram_ actuel[603], malgr sa beaut, peut peine donner une ide. +Les cours et les portiques environnants servaient journellement de +rendez-vous une foule considrable, si bien que ce grand espace tait + la fois le temple, le forum, le tribunal, l'universit. Toutes les +discussions religieuses des coles juives, tout l'enseignement +canonique, les procs mme et les causes civiles, toute l'activit de la +nation, en un mot, tait concentre l[604]. C'tait un perptuel +cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de +sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup +d'analogie avec une mosque musulmane. Pleins d'gards cette poque +pour les religions trangres, quand elles restaient sur leur propre +territoire[605], les Romains s'interdirent l'entre du sanctuaire; des +inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'o il tait +permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier +gnral de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de +voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs; +un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer +les portes, empchait qu'on ne traverst l'enceinte avec un bton la +main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour +abrger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement ce que +personne n'entrt l'tat d'impuret lgale dans les portiques +intrieurs. Les femmes avaient une loge absolument spare. + +C'est l que Jsus passait ses journes, durant le temps qu'il restait +Jrusalem. L'poque des ftes amenait dans cette ville une affluence +extraordinaire. Runis en chambres de dix et vingt personnes, les +plerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement dsordonn +o se plat l'Orient[609]. Jsus se perdait dans la foule, et ses +pauvres Galilens groups autour de lui faisaient peu d'effet. Il +sentait probablement qu'il tait ici dans un monde hostile et qui ne +l'accueillerait qu'avec ddain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le +temple, comme en gnral les lieux de dvotion trs-frquents, offrait +un aspect peu difiant. Le service du culte entranait une foule de +dtails assez repoussants, surtout des oprations mercantiles, par suite +desquelles de vraies boutiques s'taient tablies dans l'enceinte +sacre. On y vendait des btes pour les sacrifices; il s'y trouvait des +tables pour l'change de la monnaie; par moments, on se serait cru dans +un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs +fonctions avec la vulgarit irrligieuse des sacristains de tous les +temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes +blessait le sentiment religieux de Jsus, parfois port jusqu'au +scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prire une +caverne de voleurs. Un jour mme, dit-on, la colre l'emporta; il frappa + coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En +gnral, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conu pour son +Pre, n'avait rien faire avec des scnes de boucherie. Toutes ces +vieilles institutions juives lui dplaisaient, et il souffrait d'tre +oblig de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement +n'inspirrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme, +qu'aux chrtiens judasants. Les vrais hommes nouveaux eurent en +aversion cet antique lieu sacr. Constantin et les premiers empereurs +chrtiens y laissrent subsister les constructions paennes +d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui +pensrent cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jrusalem, +l'emplacement du temple tait dessein pollu en haine des Juifs[614]. +Ce fut l'islam, c'est--dire une sorte de rsurrection du judasme dans +sa forme exclusivement smitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a +toujours t antichrtien. + +L'orgueil des Juifs achevait de mcontenter Jsus, et de lui rendre le +sjour de Jrusalem pnible. A mesure que les grandes ides d'Isral +mrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues +avait donn l'interprte de la Loi, au docteur, une grande +supriorit sur le prtre. Il n'y avait de prtres qu' Jrusalem, et l +mme, rduits des fonctions toutes rituelles, peu prs comme nos +prtres de paroisse exclus de la prdication, ils taient prims par +l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout +laque qu'tait ce dernier. Les hommes clbres du Talmud ne sont pas +des prtres; ce sont des savants selon les ides du temps. Le haut +sacerdoce de Jrusalem tenait, il est vrai, un rang fort lev dans la +nation; mais il n'tait nullement la tte du mouvement religieux. Le +souverain pontife, dont la dignit avait dj t avilie par +Hrode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616], +qu'on rvoquait frquemment pour rendre la charge profitable +plusieurs. Opposs aux pharisiens, zlateurs laques trs-exalts, les +prtres taient presque tous des sadducens, c'est--dire des membres de +cette aristocratie incrdule qui s'tait forme autour du temple, vivait +de l'autel, mais en voyait la vanit[617]. La caste sacerdotale s'tait +spare tel point du sentiment national et de la grande direction +religieuse qui entranait le peuple, que le nom de sadducen +(_sadoki_), qui dsigna d'abord simplement un membre de la famille +sacerdotale de Sadok, tait devenu synonyme de matrialiste et d' +picurien. + +Un lment plus mauvais encore tait venu, depuis le rgne d'Hrode le +Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hrode s'tant pris d'amour pour +Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-mme de Bothus +d'Alexandrie, et ayant voulu l'pouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne +vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-pre et l'lever jusqu' lui, +que de le faire grand-prtre. Cette famille intrigante resta matresse, +presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq +ans[618]. troitement allie la famille rgnante, elle ne le perdit +qu'aprs la dposition d'Archlas, et elle le recouvra (l'an 42 de +notre re) aprs qu'Hrode Agrippa eut refait pour quelque temps +l'oeuvre d'Hrode le Grand. Sous le nom de _Bothusim_[619], se forma +ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, trs-mondaine, trs-peu dvote, +qui se fondit peu prs avec les Sadokites. Les _Bothusim_, dans le +Talmud et les crits rabbiniques, sont prsents comme des espces de +mcrants et toujours rapprochs des Sadducens[620]. De tout cela +rsulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique, +peu porte aux excs de zle, les redoutant mme, ne voulant pas +entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle +profitait de la routine tablie. Ces prtres picuriens n'avaient pas la +violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'taient leur +insouciance morale, leur froide irrligion qui rvoltaient Jsus. Bien +que trs-diffrents, les prtres et les Pharisiens se confondirent ainsi +dans ses antipathies. Mais tranger et sans crdit, il dut longtemps +renfermer son mcontentement en lui-mme et ne communiquer ses +sentiments qu'a la socit intime qui l'accompagnait. + +Avant le dernier sjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit +Jrusalem et qui se termina par sa mort, Jsus essaya cependant de se +faire couter. Il prcha; on parla de lui; on s'entretint de certains +actes que l'on considrait comme miraculeux. Mais de tout cela ne +rsulta ni une glise tablie a Jrusalem, ni un groupe de disciples +hirosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait tous pourvu qu'on +l'aimt, ne pouvait trouver beaucoup d'cho dans ce sanctuaire des +vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en rsulta seulement pour +lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits. +Il ne semble pas que ds lors il ait fait la connaissance de la famille +de Bthanie qui lui apporta, au milieu des preuves de ses derniers +mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention +d'un certain Nicodme, riche pharisien, membre du sanhdrin et fort +considr Jrusalem[621]. Cet homme, qui parat avoir t honnte et +de bonne foi, se sentit attir vers le jeune Galilen. Ne voulant pas +se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue +conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car +plus tard il dfendit Jsus contre les prventions de ses +confrres[623], et, la mort de Jsus, nous le trouverons entourant de +soins pieux le cadavre du matre[624]. Nicodme ne se fit pas chrtien; +il crut devoir sa position de ne pas entrer dans un mouvement +rvolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhrents. Mais +il porta videmment beaucoup d'amiti Jsus et lui rendit des +services, sans pouvoir l'arracher une mort dont l'arrt, l'poque o +nous sommes arrivs, tait dj comme crit. + +Quant aux docteurs clbres du temps, Jsus ne parat avoir eu de +rapports avec eux. Hillel et Schamma taient morts; la plus grande +autorit du temps tait Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'tait un +esprit libral et un homme du monde, ouvert aux tudes profanes, form +la tolrance par son commerce avec la haute socit[625]. A l'encontre +des Pharisiens trs-svres, qui marchaient voils ou les yeux ferms, +il regardait les femmes, mme les paennes[626]. La tradition le lui +pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la +cour[627]. Aprs la mort de Jsus, il exprima sur la secte nouvelle des +vues trs-modres[628]. Saint Paul sortit de son cole[629]. Mais il +est bien probable que Jsus n'y entra jamais. + +Une pense du moins que Jsus emporta de Jrusalem, et qui ds prsent +parat chez lui enracine, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec +l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient caus +tant de dgot, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans +un sens gnral l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue +ncessit. A partir de ce moment, ce n'est plus en rformateur juif, +c'est en destructeur du judasme qu'il se pose. Quelques partisans des +ides messianiques avaient dj admis que le Messie apporterait une loi +nouvelle, qui serait commune toute la terre[630]. Les Essniens, qui +taient peine des juifs, paraissent aussi avoir t indiffrents au +temple et aux observances mosaques. Mais ce n'taient l que des +hardiesses isoles ou non avoues. Jsus le premier osa dire qu' partir +de lui, ou plutt partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si +quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'tait pour ne pas +choquer trop violemment les prjugs reus. Quand on le poussait bout, +il levait tous les voiles, et dclarait que la Loi n'avait plus aucune +force. Il usait ce sujet de comparaisons nergiques: On ne raccommode +pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans +de vieilles outres[633]. Voil, dans la pratique, son acte de matre et +de crateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des +affiches ddaigneuses. Jsus n'en veut pas. Cette Loi troite, dure, +sans charit, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jsus prtend +que tout homme de bonne volont, tout homme qui l'accueille et l'aime, +est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui parat l'ennemi capital +qu'il faut combattre. Jsus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est +rvolutionnaire au plus haut degr; il appelle tous les hommes un +culte fond sur leur seule qualit d'enfants de Dieu. Il proclame les +droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non +la religion du juif; la dlivrance de l'homme, non la dlivrance du +juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias +Margaloth, prchant la rvolution au nom de la Loi! La religion de +l'humanit, tablie non sur le sang, mais sur le coeur, est fonde. +Mose est dpass; le temple n'a plus de raison d'tre et est +irrvocablement condamn. + + +NOTES: + +[585] Ils les supposent cependant obscurment (Matth., XXIII, 37; Luc, +XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jsus avec +Joseph d'Arimathie. Luc mme (X, 38-42) connat la famille de Bthanie. +Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du systme du quatrime vangile +sur les voyages de Jsus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et +les Sadducens, placs par les synoptiques en Galile, n'ont gure de +sens qu' Jrusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop +court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrive de Jsus +dans cette ville et sa mort. + +[586] Deux plerinages sont clairement indiqus (Jean, II, 13, et V, 1), +sans parler du dernier voyage (VII, 10), aprs lequel Jsus ne retourna +plus en Galile. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait +encore. Il appartiendrait, par consquent, la pque de l'an 29. Mais +les circonstances donnes comme appartenant ce voyage sont d'une +poque plus avance (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., +XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a videmment des +transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutt il a ml +les circonstances de divers voyages. + +[587] On en peut juger par le Talmud, cho de la scolastique juive de ce +temps. + +[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2. + +[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11. + +[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab., +_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_. + +[591] Passage du trait _Erubin_, prcit. + +[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_. + +[593] Jean, VII, 52. + +[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv. + +[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3. + +[596] Jean i, 46. + +[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2. + +[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de +Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des +Macchabes Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.). + +[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; +Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hnoch_, XCVII, 43-14; +Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_. + +[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6. + +[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20. + +[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV, +29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20. + +[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent +l'emplacement de la mosque d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacre, qui +environne la mosque. Le terre-plein du haram est, dans quelques +parties, notamment l'endroit o les Juifs vont pleurer, le +soubassement mme du temple d'Hrode. + +[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhdrin_, X, 2. + +[605] Suet., _Aug_., 93. + +[606] Philo, _Legatio ad Caum_, 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4; +_Act_., XXI, 28. + +[607] Des traces considrables de la tour Antonia se voient encore dans +la partie septentrionale du haram. + +[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_; +Marc, XI, 16. + +[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. +CXXXII). + +[610] Marc, XI, 16. + +[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et +suiv.; Jean, II, 14 et suiv. + +[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (dit. Schott); S. Jrme, In +Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15. + +[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1. + +[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659). + +[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3. + +[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii. + +[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirk +Aboth_, I, 10. + +[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1; +XIX, vi, 2; VIII, 1. + +[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les +Hrodiens de l'vangile sont les _Bothusim_. + +[620] Trait _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna, +_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des +_Bothusim_ s'change souvent dans les livres talmudiques avec celui des +Sadducens ou avec le mot _Minim_ (hrtiques). Comparez Thosiphta +_Joma_, I, Talm. de Jrus., mme trait, I, 5, et Talm. de Bab., mme +trait, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, Talm. de Bab., mme trait, 43 +_b_; Thos. _ibid_., plus loin, Talm. de Bab., mme trait, 48 _b_; +Thos. _Rosch hasschana_, I, Mischna, mme trait, II, 1, Talm. de +Jrus., mme trait, II, 1, et Talm. de Bab., mme, trait, 22 _b_; +Thos. _Menachoth_, X, Mischna, mme trait, X, 3, Talm. de Bab., mme +trait, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I; +Thos. _Iadam_, II, Talm. de Jrus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de +Bab., mme trait, 115 _b_, et Megillath Taanith, V. + +[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., +_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; trait _Aboth +Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_ +l'identifie avec Bouna, lequel, d'aprs _Sanhdrin_ (v. ci-dessus, p. +203, note 3), tait disciple de Jsus. Mais si Bouna est le Banou de +Josphe, ce rapprochement est sans force. + +[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que +le texte mme de la conversation n'est qu'une cration de Jean. + +[623] Jean, VII, 50 et suiv. + +[624] Jean, XIX, 39. + +[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_. + +[626] Talm. de Jrus., _Berakoth_, IX, 2. + +[627] Passage _Sota_, prcit, et _Baba Kama_, 83 _a_. + +[628] _Act_., V, 34 et suiv. + +[629] _Act_., XXII, 3. + +[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez +le Targum de Jonathan, Is., XII, 3. + +[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, +mais ne peut avoir d'autre sens. + +[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce +passage n'est pas en contradiction avec ceux o l'abolition de la Loi +est implique. Il signifie seulement qu'en Jsus toutes les figures de +l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17. + +[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv. + +[634] Luc, XIX, 9. + +[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV, +47. + + + + +CHAPITRE XIV. + +RAPPORTS DE JSUS AVEC LES PAENS ET LES SAMARITAINS. + +Consquent ces principes, il ddaignait tout ce qui n'tait pas la +religion du coeur. Les vaines pratiques des dvots[636], le rigorisme +extrieur, qui se fie pour le salut des simagres, l'avaient pour +mortel ennemi. Il se souciait peu du jene[637]. Il prfrait le pardon +d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charit, le pardon +rciproque, voil toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le +prtre, par tat, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le +ministre oblig; il dtourne de la prire prive, qui est un moyen de se +passer de lui. On chercherait vainement dans l'vangile une pratique +religieuse recommande par Jsus. Le baptme n'a pour lui qu'une +importance secondaire[640]; et quant la prire, il ne rgle rien, +sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours, +croyaient remplacer par la bonne volont des mes faibles le vrai amour +du bien, et s'imaginaient conqurir le royaume du ciel en lui disant: +_Rabbi, rabbi_; il les repoussait, et proclamait que sa religion, +c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isae: Ce +peuple m'honore des lvres, mais son coeur est loin de moi[642]. + +Le sabbat tait le point capital sur lequel s'levait l'difice des +scrupules et des subtilits pharisaques. Cette institution antique et +excellente tait devenue un prtexte pour de misrables disputes de +casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait +que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient +pour sabbatiques[644]. C'tait aussi le point sur lequel Jsus se +plaisait le plus dfier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement +le sabbat, et ne rpondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de +fines railleries. A plus forte raison ddaignait-il une foule +d'observances modernes, que la tradition avait ajoutes la Loi, et +qui, par cela mme, taient les plus chres aux dvots. Les ablutions, +les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient +sans piti: Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre me? Ce +n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son +coeur. Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, taient le point +de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchrir sur la Loi, +d'inventer des prceptes impossibles pour crer aux hommes des occasions +de pch: Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de +tomber dans la fosse.--Race de vipres, ajoutait-il en secret, ils ne +parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le +proverbe: La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646]. + +Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer fonder sur leur +conversion quelque chose de solide. La Galile contenait un grand nombre +de paens, mais non ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et +organis[647]. Jsus put voir ce culte se dployer avec toute sa +splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, Csare de Philippe, et +dans la Dcapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve +chez lui ce pdantisme fatigant des Juifs de son temps, ces dclamations +contre l'idoltrie, si familires ses coreligionnaires depuis +Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la Sagesse[649]. +Ce qui le frappe dans les paens, ce n'est pas leur idoltrie, c'est +leur servilit[650]. Le jeune dmocrate juif, frre en ceci de Judas le +Gaulonite, n'admettant de matre que Dieu, tait trs-bless des +honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres +souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela prs, dans la plupart des +cas o il rencontre des paens, il montre pour eux une grande +indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que +sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transfr. Quand un +propritaire est mcontent de ceux qui il a lou sa vigne, que +fait-il? Il la loue d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652]. +Jsus devait tenir d'autant plus cette ide que la conversion des +gentils tait, selon les ides juives, un des signes les plus certains +de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au +festin, ct d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des +quatre vents du ciel, tandis que les hritiers lgitimes du royaume sont +repousss[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres +qu'il donne ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur +recommander de ne prcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655]; +il parle des paens d'une manire conforme aux prjugs des Juifs[656]. +Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit troit ne se +prtait pas cette haute indiffrence pour la qualit de fils +d'Abraham, ont bien pu faire flchir dans le sens de leurs propres ides +les instructions de leur matre. En outre, il est fort possible que +Jsus ait vari sur ce point, de mme que Mahomet parle des Juifs, dans +le Coran, tantt de la faon la plus honorable, tantt avec une extrme +duret, selon qu'il espre ou non les attirer lui. La tradition, en +effet, prte Jsus deux rgles de proslytisme tout fait opposes et +qu'il a pu pratiquer tour tour: Celui qui n'est pas contre vous est +pour vous;--Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657]. Une +lutte passionne entrane presque ncessairement ces sortes de +contradictions. + +Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des +gens que les Juifs appelaient Hellnes[658]. Ce mot avait, en +Palestine, des sens fort divers. Il dsignait tantt des paens, tantt +des Juifs parlant grec et habitant parmi les paens[659], tantt des +gens d'origine paenne convertis au judasme[660]. C'est probablement +dans cette dernire catgorie d'Hellnes que Jsus trouva de la +sympathie[661]. L'affiliation au judasme avait beaucoup de degrs; mais +les proslytes restaient toujours dans un tat d'infriorit l'gard +du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici taient appels +proslytes de la porte ou gens craignant Dieu, et assujettis aux +prceptes de No, non aux prceptes mosaques[662]. Cette infriorit +mme tait sans doute la cause qui les rapprochait de Jsus et leur +valait sa faveur. + +Il en usait de mme avec les Samaritains. Serre comme un lot entre les +deux grandes provinces du judasme (la Jude et la Galile), la Samarie +formait en Palestine une espce d'enclave, o se conservait le vieux +culte du Garizim, frre et rival de celui de Jrusalem. Cette pauvre +secte, qui n'avait ni le gnie ni la savante organisation du judasme +proprement dit, tait traite par les Hirosolymites avec une extrme +duret[663]. On la mettait sur la mme ligne que les paens, avec un +degr de haine de plus[664]. Jsus, par une sorte d'opposition, tait +bien dispos pour elle. Souvent il prfre les Samaritains aux Juifs +orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble dfendre ses disciples +d'aller les prcher, rservant son vangile pour les Isralites +purs[665], c'est l encore, sans doute, un prcepte de circonstance, +auquel les aptres auront donn un sens trop absolu. Quelquefois, en +effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient +imbu des prjugs de ses coreligionnaires[666]; de la mme faon que de +nos jours l'Europen libre penseur est envisag comme un ennemi par le +musulman, qui le croit toujours un chrtien fanatique. Jsus savait se +mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples +Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance, +il ne rencontre de gratitude et de vraie pit que chez un +samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme +bless sur la route de Jricho. Un prtre passe, le voit et continue son +chemin. Un lvite passe et ne s'arrte pas. Un samaritain a piti de +lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670]. +Jsus conclut de l que la vraie fraternit s'tablit entre les hommes +par la charit, non par la foi religieuse. Le prochain, qui dans le +judasme tait surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a +piti de son semblable sans distinction de secte. La fraternit humaine +dans le sens le plus large sortait pleins bords de tous ses +enseignements. + +Ces penses, qui assigeaient Jsus sa sortie de Jrusalem, trouvrent +leur vive expression dans une anecdote qui a t conserve sur son +retour. La route de Jrusalem en Galile passe une demi-heure de +Sichem[671], devant l'ouverture de la valle domine par les monts Ebal +et Garizim. Cette route tait en gnral vite par les plerins juifs, +qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long dtour de la Pre +que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander +quelque chose. Il tait dfendu de manger et de boire avec eux[672]; +c'tait un axiome de certains casuistes qu' un morceau de pain des +Samaritains est de la chair de porc[673]. Quand on suivait cette route, +on faisait donc ses provisions d'avance; encore vitait-on rarement les +rixes et les mauvais traitements[674]. Jsus ne partageait ni ces +scrupules ni ces craintes. Arriv dans la route, au point o s'ouvre sur +la gauche la valle de Sichem, il se trouva fatigu, et s'arrta prs +d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude +de donner toutes les localits de leur valle des noms tirs des +souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant t donn +par Jacob Joseph; c'tait probablement celui-l mme qui s'appelle +encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrrent dans la valle +et allrent la ville acheter des provisions; Jsus s'assit sur le bord +du puits, ayant en face de lui le Garizim. + +Il tait environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jsus +lui demanda boire, ce qui excita chez cette femme un grand tonnement, +les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. +Gagne par l'entretien de Jsus, la femme reconnut en lui un prophte, +et, s'attendant des reproches sur son culte, elle prit les devants: +Seigneur, dit-elle, nos pres ont ador sur cette montagne, tandis que +vous autres, vous dites que c'est Jrusalem qu'il faut adorer.--Femme, +crois-moi, lui rpondit Jsus, l'heure est venue o l'on n'adorera plus +ni sur cette montagne ni Jrusalem, mais o les vrais adorateurs +adoreront le Pre en esprit et en vrit[675]. Le jour o il pronona +cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la premire fois +le mot sur lequel reposera l'difice de la religion ternelle. Il fonda +le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les +mes leves jusqu' la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce +jour-l, fut la bonne religion de l'humanit, ce fut la religion +absolue; et si d'autres plantes ont des habitants dous de raison et de +moralit, leur religion ne peut tre diffrente de celle que Jsus a +proclame prs du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on +n'atteint l'idal qu'un moment. Le mot de Jsus a t un clair dans une +nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de +l'humanit (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanit) +s'y soient habitus. Mais l'clair deviendra le plein jour, et, aprs +avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanit reviendra ce +mot-l, comme l'expression immortelle de sa foi et de ses esprances. + + +NOTES: + +[636] Matth., XV, 9. + +[637] Matth., IX, 14; XI, 19. + +[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7. + +[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et +suiv. + +[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17. + +[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46. + +[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isae, XXIX, 13. + +[643] Voir surtout le trait _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des +Jubils_ (traduit de l'thiopien dans les _Jahrbcher_ d'Ewald, annes 2 +et 3), c. L. + +[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson, +_The Land and the Book_, I, 406 et suiv. + +[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et +suiv.; XIV, 1 et suiv. + +[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc, +VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv. + +[647] Je crois que les paens de Galile se trouvaient surtout aux +frontires, Kads, par exemple, mais que le coeur mme du pays, la +ville de Tibriade excepte, tait tout juif. La ligne o finissent les +ruines de temples et o commencent les ruines de synagogues est +aujourd'hui nettement marque la hauteur du lac Huleh (Samachonitis). +Les traces de sculpture paenne qu'on a cru trouver Tell-Hum sont +douteuses. La cte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point +partie de la Galile. + +[648] Voir ci-dessus, p. 146-147. + +[649] Chap. XIII et suiv. + +[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25. + +[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.; +Luc, IV, 25 et suiv. + +[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16. + +[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jrm., III, 17; +Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et +suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv. + +[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv. + +[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43. + +[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et +suiv.; XII, 30. + +[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23. + +[658] Josphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean, +VII, 35; XII, 20-21. + +[659] Talm. de Jrus., _Sota_, VII, 1. + +[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l; +XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28. + +[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27. + +[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b; +Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4, +17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2. + +[663] _Ecclsiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv, +3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jrus., _Aboda zara_, V, 4; +_Pesachim_ i, 1. + +[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_. + +[665] Matth., X, 5-6. + +[666] Luc, IX, 53. + +[667] Luc, IX, 56. + +[668] Jean, IV, 39-43. + +[669] Luc, XVII, 16 et suiv. + +[670] Luc, X, 30 et suiv. + +[671] Aujourd'hui Naplouse. + +[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9. + +[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10. + +[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52. + +[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime +une pense oppose celle des versets 21 et 23, parat avoir t +interpol. Il ne faut pas trop insister sur la ralit historique d'une +telle conversation, puisque Jsus ou son interlocutrice auraient, seuls +pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean reprsente +certainement une des penses les plus intimes de Jsus, et la plupart +des circonstances du rcit ont un cachet frappant de vrit. + + + + +CHAPITRE XV. + +COMMENCEMENT DE LA LGENDE DE JSUS.--IDE QU'IL A LUI-MME DE SON RLE +SURNATUREL. + + +Jsus rentra en Galile ayant compltement perdu sa foi juive, et en +pleine ardeur rvolutionnaire. Ses ides maintenant s'expriment avec une +nettet parfaite. Les innocents aphorismes de son premier ge +prophtique, en partie emprunts aux rabbis antrieurs, les belles +prdications morales de sa seconde priode aboutissent une politique +dcide. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie +est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientt se rvler; +c'est par lui qu'il se rvlera. Il sait bien qu'il sera victime de sa +hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut tre conquis sans violence; +c'est par des crises et des dchirements qu'il doit s'tablir[677]. Le +Fils de l'homme, aprs sa mort, viendra avec gloire, accompagn de +lgions d'anges, et ceux qui l'auront repouss seront confondus. + +L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jsus +s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son +pre. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas +chez lui tre trait d'attentat. + +Le titre de fils de David fut le premier qu'il accepta, probablement +sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha le +lui assurer. La famille de David tait, a ce qu'il semble, teinte +depuis longtemps[678]; les Asmonens, d'origine sacerdotale, ne +pouvaient chercher s'attribuer une telle descendance; ni Hrode, ni +les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un +reprsentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la +fin des Asmonens, le rve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui +vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les ttes. La +croyance universelle tait que le Messie serait fils de David et +natrait comme lui Bethlhem[679]. Le sentiment premier de Jsus +n'tait pas prcisment cela. Le souvenir de David, qui proccupait la +masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son rgne cleste. Il se +croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la +dlivrance qu'il mditait taient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion +ici lui fit une sorte de violence. La consquence immdiate de cette +proposition: Jsus est le Messie, tait cette autre proposition: +Jsus est fils de David. Il se laissa donner un titre sans lequel il +ne pouvait esprer aucun succs. Il finit, ce semble, par y prendre +plaisir, car il faisait de la meilleure grce les miracles qu'on lui +demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres +circonstances de sa vie, Jsus se plia aux ides qui avaient cours de +son temps, bien qu'elles ne fussent pas prcisment les siennes. Il +associait son dogme du royaume de Dieu, tout ce qui chauffait les +coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le +baptme de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup. + +Une grave difficult se prsentait: c'tait sa naissance Nazareth, qui +tait de notorit publique. On ne sait si Jsus lutta contre cette +objection. Peut-tre ne se prsenta-t-elle pas en Galile, o l'ide que +le fils de David devait tre un bethlhmite tait moins rpandue. Pour +le galilen idaliste, d'ailleurs, le titre de fils de David tait +suffisamment justifi, si celui qui on le dcernait relevait la gloire +de sa race et ramenait les beaux jours d'Isral. Autorisa-t-il par son +silence les gnalogies fictives que ses partisans imaginrent pour +prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des lgendes +inventes pour le faire natre Bethlhem, et en particulier du tour +par lequel on rattacha son origine bethlhmite au recensement qui eut +lieu par l'ordre du lgat imprial, Quirinius[682]? On l'ignore. +L'inexactitude et les contradictions des gnalogies[683] portent +croire qu'elles furent le rsultat d'un travail populaire s'oprant sur +divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionne par Jsus[684]. +Jamais il ne se dsigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses +disciples, bien moins clairs que lui, enchrissaient parfois sur ce +qu'il disait de lui-mme; le plus souvent il n'avait pas connaissance de +ces exagrations. Ajoutons que, durant les trois premiers sicles, des +fractions considrables du christianisme[685] nirent obstinment la +descendance royale de Jsus et l'authenticit des gnalogies. + +Sa lgende tait ainsi le fruit d'une grande conspiration toute +spontane et s'laborait autour de lui de son vivant. Aucun grand +vnement de l'histoire ne s'est pass sans donner lieu un cycle de +fables, et Jsus n'et pu, quand il l'et voulu, couper court ces +crations populaires. Peut-tre un oeil sagace et-il su reconnatre ds +lors le germe des rcits qui devaient lui attribuer une naissance +surnaturelle, soit en vertu de cette ide, fort rpandue dans +l'antiquit, que l'homme hors ligne ne peut tre n des relations +ordinaires des deux sexes; soit pour rpondre un chapitre mal entendu +d'Isae[686], o l'on croyait lire que le Messie natrait d'une vierge; +soit enfin par suite de l'ide que le Souffle de Dieu, dj rig en +hypostase divine, est un principe de fcondit[687]. Dj peut-tre +couraient sur son enfance plus d'une anecdote conue en vue de montrer +dans sa biographie l'accomplissement de l'idal messianique[688], ou, +pour mieux dire, des prophties que l'exgse allgorique du temps +rapportait au Messie. D'autres fois, on lui crait ds le berceau des +relations avec les hommes clbres, Jean-Baptiste, Hrode le Grand, des +astrologues chaldens qui, dit-on, firent vers ce temps-l un voyage +Jrusalem[689], deux vieillards, Simon et Anne, qui avaient laiss des +souvenirs de haute saintet[690]. Une chronologie assez lche prsidait + ces combinaisons, fondes pour la plupart sur des faits rels +travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bont, un +sentiment profondment populaire, pntraient toutes ces fables, et en +faisaient un supplment de la prdication[692]. C'est surtout aprs la +mort de Jsus que de tels rcits prirent de grands dveloppements; on +peut croire cependant qu'ils circulaient dj de son vivant, sans +rencontrer autre chose qu'une pieuse crdulit et une nave admiration. + +Que jamais Jsus n'ait song se faire passer pour une incarnation de +Dieu lui-mme, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle ide tait +profondment trangre l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les +vangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indique que dans des +parties de l'vangile de Jean qui ne peuvent tre acceptes comme un +cho de la pense de Jsus. Parfois mme Jsus semble prendre des +prcautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se +faire Dieu ou l'gal de Dieu est prsente, mme dans l'vangile de +Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier vangile, il se +dclare moindre que son Pre[696]. Ailleurs, il avoue que le Pre ne lui +a pas tout rvl[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais +spar de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous +les hommes le sont ou peuvent le devenir des degrs divers[698]. Tous, +chaque jour, doivent appeler Dieu leur pre; tous les ressuscits seront +fils de Dieu[699]. La filiation divine tait attribue dans l'Ancien +Testament des tres qu'on ne prtendait nullement galer Dieu[700]. +Le mot fils a, dans les langues smitiques et dans la langue du +Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'ide que +Jsus se fait de l'homme n'est pas cette ide humble, qu'un froid disme +a introduite. Dans sa potique conception de la nature, un seul souffle +pntre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite +en l'homme, vit par l'homme, de mme que l'homme habite en Dieu, vit par +Dieu[702]. L'idalisme transcendant de Jsus ne lui permit jamais +d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalit. Il est son +Pre, son Pre est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec +eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Pre sont un[704]. +L'ide pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des +personnes, n'est rien. + +Le titre de Fils de Dieu, ou simplement de Fils[705], devint ainsi +pour Jsus un titre analogue Fils de l'homme et, comme celui-ci, +synonyme de Messie, la seule diffrence qu'il s'appelait lui-mme +Fils de l'homme et qu'il ne semble pas avoir fait le mme usage du mot +Fils de Dieu[706]. Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualit de +juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprmes et sa +puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Pre lui a donn tout +pouvoir. Il a le droit de changer mme le sabbat[707]. Nul ne connat le +Pre que par lui[708]. Le Pre lui a exclusivement transmis le droit de +juger[709]. La nature lui obit; mais elle obit aussi quiconque croit +et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle ide des +lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses +auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les tmoins de ses +miracles remercient Dieu d'avoir donn de tels pouvoirs aux +hommes[711]. Il remet les pchs[712]; il est suprieur David, +Abraham, Salomon, aux prophtes[713]. Nous ne savons sous quelle forme +ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jsus ne doit +pas tre jug sur la rgle de nos petites convenances. L'admiration de +ses disciples le dbordait et l'entranait. Il est vident que le titre +de _Rabbi_, dont il s'tait d'abord content, ne lui suffisait plus; le +titre mme de prophte ou d'envoy de Dieu ne rpondait plus sa +pense. La position qu'il s'attribuait tait celle d'un tre surhumain, +et il voulait qu'on le regardt comme ayant avec Dieu un rapport plus +lev que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots +de surhumain et de surnaturel, emprunts notre thologie mesquine, +n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jsus. Pour +lui, la nature et le dveloppement de l'humanit n'taient pas des +rgnes limits hors de Dieu, de chtives ralits, assujetties aux lois +d'un empirisme dsesprant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car +il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la +lourde chane qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond +l'abme, infranchissable pour la plupart, que la mdiocrit des facults +humaines trace entre l'homme et Dieu. + +On ne saurait mconnatre dans ces affirmations de Jsus le germe de la +doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en +l'identifiant avec le Verbe, ou Dieu second[715], ou fils an de +Dieu[716], ou _Ange mtatrne_[717], que la thologie juive crait d'un +autre ct[718]. Une sorte de besoin amenait cette thologie, pour +corriger l'extrme rigueur du vieux monothisme, placer auprs de Dieu +un assesseur, auquel le Pre ternel est cens dlguer le gouvernement +de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de +facults ou de puissances divines, tait rpandue; les Samaritains +possdaient vers le mme temps un thaumaturge nomm Simon, qu'on +identifiait avec la grande vertu de Dieu[719]. Depuis prs de deux +sicles, les esprits spculatifs du judasme se laissaient aller au +penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou +avec certaines expressions qu'on rapportait la divinit. Ainsi le +Souffle de Dieu, dont il est souvent question dans l'Ancien Testament, +est considr comme un tre part, l'Esprit-Saint. De mme, la +Sagesse de Dieu, la Parole de Dieu deviennent des personnes +existantes par elles-mmes. C'tait le germe du procd qui a engendr +les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _ons_ du gnosticisme, les hypostases +chrtiennes, toute cette mythologie sche, consistant en abstractions +personnifies, laquelle le monothisme est oblig de recourir, quand +il veut introduire en Dieu la multiplicit. + +Jsus parat tre rest tranger ces raffinements de thologie, qui +devaient bientt remplir le monde de disputes striles. La thorie +mtaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les crits de son +contemporain Philon, dans les Targums chaldens, et dj dans le livre +de la Sagesse[720], ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de +Matthieu, ni en gnral dans les synoptiques, interprtes si +authentiques des paroles de Jsus. La doctrine du Verbe, en effet, +n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des +Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'vangliste ou son cole +qui plus tard cherchrent prouver que Jsus est le Verbe, et qui +crrent dans ce sens toute une nouvelle thologie, fort diffrente de +celle du royaume de Dieu[721]. Le rle essentiel du Verbe est celui de +crateur et de providence; or Jsus ne prtendit jamais avoir cr le +monde, ni le gouverner. Son rle sera de le juger, de le renouveler. La +qualit de prsident des assises finales de l'humanit, tel est +l'attribut essentiel que Jsus s'attribue, le rle que tous les premiers +chrtiens lui prtrent[722]. Jusqu'au grand jour, il sige la droite +de Dieu comme son _Mtatrne_, son premier ministre et son futur +vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge +du monde, au milieu des aptres, analogues lui et suprieurs aux anges +qui ne font qu'assister et servir, est la trs-exacte reprsentation +figure de cette conception du Fils de l'homme, dont nous trouvons les +premiers traits dj si fortement indiqus dans le Livre de Daniel. + +En tout cas, la rigueur d'une scolastique rflchie n'tait nullement +d'un tel monde. Tout l'ensemble d'ides que nous venons d'exposer +formait dans l'esprit des disciples un systme thologique si peu arrt +que le Fils de Dieu, cette espce de ddoublement de la divinit, ils le +font agir purement en homme. Il est tent; il ignore bien des choses; +il se corrige[724]; il est abattu, dcourag, il demande son Pre de +lui pargner des preuves; il est soumis Dieu, comme un fils[725]. Lui +qui doit juger le monde, il ne connat pas le jour du jugement[726]. Il +prend des prcautions pour sa sret[727]. Peu aprs sa naissance, on +est oblig de le faire disparatre pour viter des hommes puissants qui +voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne +sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort +pnible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout +cela est simplement le fait d'un envoy de Dieu, d'un homme protg et +favoris de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni +consquence. Le besoin que Jsus avait de se donner du crdit et +l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires. +Pour les messianistes de l'cole millnaire, pour les lecteurs acharns +des livres de Daniel et d'Hnoch, il tait le Fils de l'homme; pour les +juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isae et de Miche, il +tait le Fils de David; pour les affilis, il tait le Fils de Dieu, ou +simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blmassent, +le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscit, pour lie, pour Jrmie, +conformment la croyance populaire que les anciens prophtes allaient +se rveiller pour prparer les temps du Messie[732]. + +Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui +tait jusqu' la possibilit d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses. +Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timores, une telle +faon d'tre possd par l'ide dont on se fait l'aptre. Pour nous, +races profondment srieuses, la conviction signifie la sincrit avec +soi-mme. Mais la sincrit avec soi-mme n'a pas beaucoup de sens chez +les peuples orientaux, peu habitus aux dlicatesses de l'esprit +critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre +conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En +Orient, il y a de l'un l'autre mille fuites et mille dtours. Les +auteurs de livres apocryphes (de Daniel, d'Hnoch, par exemple), +hommes si exalts, commettaient pour leur cause, et bien certainement +sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vrit +matrielle a trs-peu de prix pour l'oriental; il voit tout travers +ses ides, ses intrts, ses passions. + +L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la +sincrit plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le +peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prtant ses ides. Le +philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse, +est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanit avec ses +illusions et cherche agir sur elle et avec elle, ne saurait tre +blm. Csar savait fort bien qu'il n'tait pas fils de Vnus; la France +ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans la sainte +ampoule de Reims. Il nous est facile nous autres, impuissants que nous +sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honntet, de +traiter avec ddain les hros qui ont accept dans d'autres conditions +la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils +firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'tre pour eux +svres. Au moins faut-il distinguer profondment les socits comme la +ntre, o tout se passe au plein jour de la rflexion, des socits +naves et crdules, o sont nes les croyances qui ont domin les +sicles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une lgende. +Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanit qui veut tre trompe. + + +NOTES: + +[676] Les hsitations des disciples immdiats de Jsus, dont une +fraction considrable resta attache au judasme, pourraient soulever +ici quelques objections. Mais le procs de Jsus ne laisse place aucun +doute. Nous verrons qu'il y fut trait comme sducteur. Le Talmud +donne la procdure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on +doit suivre contre les sducteurs, qui cherchent renverser la Loi de +Mose. (Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., +_Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16. + +[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont +donns comme tant de la race de David. Mais ce sont l des allgations +trs-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct +et ayant de la notorit, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais +figurer, ct des Sadokites, des Bothuses, des Asmonens, des +Hrodes, dans les grandes luttes du temps? + +[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_., +II, 30. + +[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc, +XVIII, 38. + +[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv. + +[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. + +[683] Les deux gnalogies sont tout fait discordantes entre elles et +peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le rcit de Luc sur le +recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p. +19-20, note. Il est naturel, du reste, que la lgende se soit empare de +cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs, +bouleversaient leurs ides troites, et l'on s'en souvenait longtemps. +Cf. _Act_., V, 37. + +[684] Jules Africain (dans Eusbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent +les parents de Jsus qui, rfugis en Batane, essayrent de recomposer +les gnalogies. + +[685] Les _bionim_, les Hbreux, les Nazarens, Talien, Marcion. +Cf. piph., _Adv. hr_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Thodoret, +_Hret. fab_., I, 20; Isidore de Pluse, Epist., I, 371, ad Pansophium. + +[686] Matth., I, 22-23. + +[687] Gense, I, 2. Pour l'ide analogue chez les gyptiens, voir +Hrodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Qust. symp_., VIII, I, +3; _De Isid. et Osir_., 43. + +[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv. + +[689] Matth., II, 1 et suiv. + +[690] Luc, II, 25 et suiv. + +[691] Ainsi la lgende du Massacre des Innocents se rapporte +probablement quelque cruaut exerce par Hrode du ct de Bethlhem. +Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4. + +[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78, +106; _Protvang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv. + +[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement. + +[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19. + +[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv. + +[696] Jean, XIV, 28. + +[697] Marc, XIII, 35. + +[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X, +34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II +Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutr_., +XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18. + +[699] Luc, XX, 36. + +[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II +Sam., VII, 14. + +[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils +de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumire +(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la rsurrection (Luc, XX, 36); +les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'poux +(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Ghenne +(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que +le Jupiter du paganisme est [Greek: patr avdrn te then te]. + +[702] Comp. _Act_., XVII, 28. + +[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20. + +[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en gnral les derniers discours de +Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un ct de l'tat +psychologique de Jsus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais +documents historiques. + +[705] Les passages l'appui de cela sont trop nombreux pour tre +rapports ici. + +[706] C'est seulement dans l'vangile de Jean que Jsus se sert de +l'expression de Fils de Dieu ou de Fils comme synonyme du pronom +_je_. + +[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5. + +[708] Matth., XI, 27. + +[709] Jean, V, 22. + +[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6. + +[711] Matth., IX, 8. + +[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII, +47-48. + +[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv. + +[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons +l l'enseignement authentique de Jsus. + +[715] Philon. cit dans Eusbe, _Proep. Evang_., VII, 13. + +[716] Philon, _De migr. Abraham_, 1; _Quod Deus immut_., 6; _De +confus, ling_., 14 et 28; _De profugis_ 20; _De somniis_, I, 37; +_De agric. No_, 12; _Quis rerum divin. hres_, 25 et suiv., 48 et +suiv., etc. + +[717] [Greek: Metathronos], c'est--dire partageant le trne de Dieu; +sorte de secrtaire divin, tenant le registre des mrites et des +dmrites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhdr_., 38 +_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24. + +[718] Cette thorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'lments grecs. +Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont +aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou Intelligence divine a bien de +l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre +intitul _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais +le dveloppement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis +est moderne et peut impliquer une influence trangre. L'Intelligence +divine (_Mainyu-Khrat_) figure dans les livres zends; mais elle n'y +sert pas de base une thorie; elle entre seulement dans quelques +invocations. Les rapprochements que l'on a essays entre la thorie +alexandrine du Verbe et certains points de la thologie gyptienne +peuvent n'tre pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les +sicles qui prcdent l're chrtienne, le judasme palestinien ait fait +aucun emprunt l'gypte. + +[719] _Act_., VIII, 10. + +[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en +gnral IX-XI. Ces prosopopes de la Sagesse personnifie se trouvent +dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII. + +[721] Jean, vang., i, 1-14; I ptre, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On +remarquera, du reste, que, dans l'vangile de Jean, l'expression de +Verbe ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne +la place dans la bouche de Jsus. + +[722] _Act._, X, 42. + +[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55; +Rom., VIII, 34; Ephs., i, 20; Coloss., III, 4; Hbr., i, 3, 13; VIII, +1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages prcits sur +le rle du _Mtatrne_ juif. + +[724] Matth., X, v, compar XXVIII, 19. + +[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27. + +[726] Marc, XIII, 32. + +[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII, +1 et suiv. + +[728] Matth., II, 20. + +[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25. + +[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38 + +[731] _Act._, II, 22. + +[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII, +28; Luc, IX, 8 et suiv., 19. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MIRACLES. + + +Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophties, +pouvaient seuls, d'aprs l'opinion des contemporains de Jsus, tablir +une mission surnaturelle. Jsus et surtout ses disciples employrent ces +deux procds de dmonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis +longtemps Jsus tait convaincu que les prophtes n'avaient crit qu'en +vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrs; il s'envisageait +comme le miroir o tout l'esprit prophtique d'Isral avait lu l'avenir. +L'cole chrtienne, peut-tre du vivant mme de son fondateur, chercha a +prouver que Jsus rpondait parfaitement tout ce que les prophtes +avaient prdit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements +taient tout extrieurs et sont pour nous peine saisissables. +C'taient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes +de la vie du matre qui rappelaient aux disciples certains passages des +Psaumes et des prophtes, o, par suite de leur constante proccupation, +ils voyaient des images de lui[734]. L'exgse du temps consistait ainsi +presque toute en jeux de mots, en citations amenes d'une faon +artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste +officiellement arrte des passages qui se rapportaient au rgne futur. +Les applications messianiques taient libres, et constituaient des +artifices de style bien plutt qu'une srieuse argumentation. + +Quant aux miracles, ils passaient, cette poque, pour la marque +indispensable du divin et pour le signe des vocations prophtiques. Les +lgendes d'lie et d'lise en taient pleines. Il tait reu que le +Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jsus, Samarie, +un magicien nomm Simon se crait par ses prestiges un rle presque +divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de +Tyane et prouver que sa vie avait t le voyage d'un dieu sur la terre, +on ne crut pouvoir y russir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de +miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mmes, Plotin et les +autres, sont censs en avoir fait[738]. Jsus dut donc choisir entre ces +deux partis, ou renoncer sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut +se rappeler que toute l'antiquit, l'exception des grandes coles +scientifiques de la Grce et de leurs adeptes romains, admettait le +miracle; que Jsus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre +ide d'un ordre naturel rgl par des lois. Ses connaissances sur ce +point n'taient nullement suprieures celles de ses contemporains. +Bien plus, une de ses opinions le plus profondment enracines tait +qu'avec la foi et la prire l'homme a tout pouvoir sur la nature[739]. +La facult de faire des miracles passait pour une licence rgulirement +dpartie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprt. + +La diffrence des temps a chang en quelque chose de trs-blessant pour +nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte +de Jsus s'affaiblit dans l'humanit, ce sera justement cause des +actes qui ont fait croire en lui. La critique n'prouve devant ces +sortes de phnomnes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos +jours, moins d'une navet extrme, comme cela a eu lieu chez +certaines stigmatises de l'Allemagne, est odieux; car il fait des +miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un Franois +d'Assise, la question est dj toute change; le cycle miraculeux de la +naissance de l'ordre de saint Franois, loin de nous choquer, nous cause +un vritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un +tat de potique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et +les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur matre et des +entrevues avec Mose et lie, qu'il commandt aux lments, qu'il gurt +les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute ide perd +quelque chose de sa puret ds qu'elle aspire se raliser. On ne +russit jamais sans que la dlicatesse de l'me prouve quelques +froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les +meilleures causes ne sont gagnes d'ordinaire que par de mauvaises +raisons. Les dmonstrations des apologistes primitifs du christianisme +reposent sur de trs-pauvres arguments. Mose, Christophe Colomb, +Mahomet, n'ont triomph des obstacles qu'en tenant compte chaque jour +de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies +raisons de la vrit. Il est probable que l'entourage de Jsus tait +plus frapp de ses miracles que de ses prdications si profondment +divines. Ajoutons que sans doute la renomme populaire, avant et aprs +la mort de Jsus, exagra normment le nombre de faits de ce genre. Les +types des miracles vangliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de +varit; ils se rptent les uns les autres et semblent calqus sur un +trs-petit nombre de modles, accommods au got du pays. + +Il est impossible, parmi les rcits miraculeux dont les vangiles +renferment la fatigante numration, de distinguer les miracles qui ont +t prts Jsus par l'opinion de ceux o il a consenti jouer un +rle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances +choquantes d'efforts, de frmissements, et autres traits sentant la +jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la +croyance des rdacteurs, fortement proccups de thurgie, et vivant, +sous ce rapport, dans un monde analogue celui des spirites de nos +jours[742]. Presque tous les miracles que Jsus crut excuter +paraissent avoir t des miracles de gurison. La mdecine tait a cette +poque en Jude ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient, +c'est--dire nullement scientifique, absolument livre l'inspiration +individuelle. La mdecine scientifique, fonde depuis cinq sicles par +la Grce, tait, l'poque de Jsus, inconnue des Juifs de Palestine. +Dans un tel tat de connaissances, la prsence d'un homme suprieur, +traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes +sensibles l'assurance de son rtablissement, est souvent un remde +dcisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des +lsions tout a fait caractrises, le contact d'une personne exquise ne +vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir gurit. +Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une esprance, et cela n'est pas +vain. + +Jsus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'ide d'une science +mdicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la gurison +devait s'oprer par des pratiques religieuses, et une telle croyance +tait parfaitement consquente. Du moment qu'on regardait la maladie +comme la punition d'un pch[743], ou comme le fait d'un dmon[744], +nullement comme le rsultat de causes physiques, le meilleur mdecin +tait le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel. +Gurir tait considr comme une chose morale; Jsus, qui sentait sa +force morale, devait se croire spcialement dou pour gurir. Convaincu +que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746], +faisaient du bien aux malades, il aurait t dur, s'il avait refus +ceux qui souffraient un soulagement qu'il tait en son pouvoir de leur +accorder. La gurison des malades tait considre comme un des signes +du royaume de Dieu, et toujours associe l'mancipation des +pauvres[747]. L'une et l'autre taient les signes de la grande +rvolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmits. + +Un des genres de gurison que Jsus opre le plus souvent est +l'exorcisme, ou l'expulsion des dmons. Une facilit trange croire +aux dmons rgnait dans tous les esprits. C'tait une opinion +universelle, non-seulement en Jude, mais dans le monde entier, que les +dmons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir +contrairement leur volont. Un _div_ persan, plusieurs fois nomm dans +l'Avesta[748], _Aeschma-dava,_ le div de la concupiscence, adopt par +les Juifs sous le nom _d'Asmode_[749], devint la cause de tous les +troubles hystriques chez les femmes[750]. L'pilepsie, les maladies +mentales et nerveuses[751], o le patient semble ne plus s'appartenir, +les infirmits dont la cause n'est pas apparente, comme la surdit, le +mutisme[752], taient expliques de la mme manire. L'admirable trait +De la maladie sacre d'Hippocrate, qui posa, quatre sicles et demi +avant Jsus, les vrais principes de la mdecine sur ce sujet, n'avait +point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des +procds plus ou moins efficaces pour chasser les dmons; l'tat +d'exorciste tait une profession rgulire comme celle de mdecin[753]. +Il n'est pas douteux que Jsus n'ait eu de son vivant la rputation de +possder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup +de fous en Jude, sans doute par suite de la grande exaltation des +esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore +aujourd'hui dans les mmes rgions, habitaient les grottes spulcrales +abandonnes, retraite ordinaire des vagabonds. Jsus avait beaucoup de +prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille +histoires singulires, o toute la crdulit du temps se donnait +carrire. Mais ici encore il ne faut pas s'exagrer les difficults. Les +dsordres qu'on expliquait par des possessions taient souvent fort +lgers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possds d'un +dmon (ces deux ides n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui +ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans +ce cas pour chasser le dmon. Tels taient sans doute les moyens +employs par Jsus. Qui sait si sa clbrit comme exorciste ne se +rpandit pas presque son insu? Les personnes qui rsident en Orient +sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en +possession d'une grande renomme de mdecin, de sorcier, de dcouvreur +de trsors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui +ont donn lieu ces bizarres imaginations. + +Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jsus ne fut +thaumaturge que tard et contre-coeur. Souvent il n'excute ses +miracles qu'aprs s'tre fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur +et en reprochant ceux qui les lui demandent la grossiret de leur +esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est +l'attention qu'il met faire ses miracles en cachette, et la +recommandation qu'il adresse ceux qu'il gurit de n'en rien dire +personne[758]. Quand les dmons veulent le proclamer fils de Dieu, il +leur dfend d'ouvrir la bouche; c'est malgr lui qu'ils le +reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractristiques dans Marc, +qui est par excellence l'vangliste des miracles et des exorcismes. Il +semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de +cet vangile importunait Jsus de son admiration pour les prodiges, et +que le matre, ennuy d'une rputation qui lui pesait, lui ait souvent +dit: N'en parle point. Une fois, cette discordance aboutit un clat +singulier[760], un accs d'impatience, o perce la fatigue que +causaient Jsus ces perptuelles demandes d'esprits faibles. On +dirait, par moments, que le rle de thaumaturge lui est dsagrable, et +qu'il cherche donner aussi peu de publicit que possible aux +merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis +lui demandent un miracle, surtout un miracle cleste, un mtore, il +refuse obstinment[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa +sa rputation de thaumaturge, qu'il n'y rsista pas beaucoup, mais qu'il +ne ft rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la +vanit de l'opinion cet gard. + +Ce serait manquer la bonne mthode historique que d'couter trop ici +nos rpugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait +tre tent d'lever contre le caractre de Jsus, de supprimer des +faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placs sur le premier +plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont l des additions de +disciples bien infrieurs leur matre, qui, ne pouvant concevoir sa +vraie grandeur, ont cherch le relever par des prestiges indignes de +lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jsus sont unanimes pour +vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprte de l'aptre +Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traait le +caractre du Christ uniquement d'aprs son vangile, on se le +reprsenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare +efficacit, comme un sorcier trs-puissant, qui fait peur et dont on +aime se dbarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hsiter que des +actes qui seraient maintenant considrs comme des traits d'illusion ou +de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jsus. Faut-il +sacrifier ce ct ingrat le ct sublime d'une telle vie? +Gardons-nous-en. Un simple sorcier, la manire de Simon le Magicien, +n'et pas amen une rvolution morale comme celle que Jsus a faite. Si +le thaumaturge et effac dans Jsus le moraliste et le rformateur +religieux, il ft sorti de lui une cole de thurgie, et non le +christianisme. + +Le problme, d'ailleurs, se pose de la mme manire pour tous les saints +et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que +l'pilepsie, les visions, ont t autrefois un principe de force et de +grandeur. La mdecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune +de Mahomet[765]. Presque jusqu' nos jours, les hommes qui ont le plus +fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul +lui-mme!) ont t, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on +part de ce principe que tout personnage historique qui l'on attribue +des actes que nous tenons au XIXe sicle pour peu senss ou +charlatanesques a t un fou ou un charlatan, toute critique est +fausse. L'cole d'Alexandrie fut une noble cole, et cependant elle se +livra aux pratiques d'une thurgie extravagante. Socrate et Pascal ne +furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par +des causes qui leur soient proportionnes. Les faiblesses de l'esprit +humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de +grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se +produisent avec un cortge de petitesses qui pour les esprits +superficiels en offusquent la grandeur. + +Dans un sens gnral, il est donc vrai de dire que Jsus ne fut +thaumaturge et exorciste que malgr lui. Le miracle est d'ordinaire +l'oeuvre du public bien plus que de celui qui on l'attribue. Jsus se +ft obstinment refus faire des prodiges que la foule en et cr +pour lui; le plus grand miracle et t qu'il n'en ft pas; jamais les +lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une +plus forte drogation. Les miracles de Jsus furent une violence que lui +fit son sicle, une concession que lui arracha la ncessit passagre. +Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombs; mais le rformateur +religieux vivra ternellement. + +Mme ceux qui ne croyaient pas en lui taient frapps de ces actes et +cherchaient en tre tmoins[766]. Les paens et les gens peu initis +prouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient l'conduire de +leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-tre abuser de son nom +pour des mouvements sditieux[768]. Mais la direction toute morale et +nullement politique du caractre de Jsus le sauvait de ces +entranements. Son royaume lui tait dans le cercle d'enfants qu'une +pareille jeunesse d'imagination et un mme avant-got du ciel avaient +groups et retenaient autour de lui. + + +NOTES: + +[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15. + +[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc, +XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36. + +[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50. + +[736] _Act_., VIII, 9 et suiv. + +[737] Voir sa biographie par Philostrate. + +[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par +Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribue +Damascius. + +[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24. + +[740] Matth., IX, 8. + +[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38. + +[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv. +Pendant prs d'un sicle, les aptres et leurs disciples ne rvent que +miracles. Voir les _Actes_, les crits de S. Paul, les extraits de +Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15; +XVI, 17-18, 20. + +[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34. + +[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16. + +[745] Luc, VIII, 45-46. + +[746] Luc, IV, 40. + +[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6. + +[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yana_, X, 18. + +[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_. + +[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _vangile de l'Enfance,_ 16, 33; +Code syrien, publi dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152. + +[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16; +Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arte, _De causis morb. +chron.,_ I, 4. + +[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14. + +[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX, +33; Josphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85; +Lucien, pigr. XXIII (XVII Dindorf.) + +[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv. + +[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20; +Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv. + +[756] Cette phrase, _Dmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33; +Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par: +Tu es fou, comme on dirait en arabe: _Medjnoun ent_. Le verbe [Greek: +daimonan] a aussi, dans toute l'antiquit classique, le sens de tre +fou. + +[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX, +18; Luc, IX, 41. + +[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24 +et suiv.; VIII, 26. + +[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41. + +[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41. + +[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11. + +[762] Josphe, _Ant_., XVIII, iii, 3. + +[763] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII, +27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17; +VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'vangile apocryphe dit de Thomas l'Isralite +porte ce trait jusqu' la plus choquante absurdit. Comparez les +_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note. + +[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein. + +[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8. + +[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37. + +[768] Jean, VI, 14-15. + + + + +CHAPITRE XVII + +FORME DFINITIVE DES IDES DE JSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU. + + +Nous supposons que cette dernire phase de l'activit de Jsus dura +environ dix-huit mois, depuis son retour du plerinage pour la Pque de +l'an 31 jusqu' son voyage pour la fte des Tabernacles de l'an 32[769]. +Dans cet espace, la pense de Jsus ne parat s'tre enrichie d'aucun +lment nouveau; mais tout ce qui tait en lui se dveloppa et se +produisit avec un degr toujours croissant de puissance et d'audace. + +L'ide fondamentale de Jsus fut, ds son premier jour, l'tablissement +du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons dj +dit, Jsus parat l'avoir entendu dans des sens trs-divers. Par +moments, on le prendrait pour un chef dmocratique, voulant tout, +simplement le rgne des pauvres et des dshrits. D'autres fois, le +royaume de Dieu est l'accomplissement littral des visions +apocalyptiques de Daniel et d'Hnoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu +est le royaume des mes, et la dlivrance prochaine est la dlivrance +par l'esprit. La rvolution voulue par Jsus est alors celle qui a eu +lieu en ralit, l'tablissement d'un culte nouveau, plus pur que celui +de Mose.--Toutes ces penses paraissent avoir exist la fois dans la +conscience de Jsus. La premire, toutefois, celle d'une rvolution +temporelle, ne parat pas l'avoir beaucoup arrt. Jsus ne regarda +jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matriel comme +valant la peine qu'il s'en occupt. Il n'eut aucune ambition extrieure. +Quelquefois, par une consquence naturelle, sa grande importance +religieuse tait sur le point de se changer en importance sociale. Des +gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des +questions d'intrts. Jsus repoussait ces propositions avec fiert, +presque comme des injures[770]. Plein de son idal cleste, il ne +sortit jamais de sa ddaigneuse pauvret. Quant aux deux autres +conceptions du royaume de Dieu, Jsus parat toujours les avoir gardes +simultanment. S'il n'et t qu'un enthousiaste, gar par les +apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il ft rest un +sectaire obscur, infrieur ceux dont il suivait les ides. S'il n'et +t qu'un puritain, une sorte de Channing ou de Vicaire Savoyard, il +n'et obtenu sans contredit aucun succs. Les deux parties de son +systme, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se +sont appuyes l'une l'autre, et cet appui rciproque a fait son +incomparable succs. Les premiers chrtiens sont des visionnaires, +vivant dans un cercle d'ides que nous qualifierions de rveries; mais +en mme temps ce sont les hros de la guerre sociale qui a abouti +l'affranchissement de la conscience et l'tablissement d'une religion +d'o le culte pur, annonc par le fondateur, finira la longue par +sortir. + +Les ides apocalyptiques de Jsus, dans leur forme la plus complte, +peuvent se rsumer ainsi: + +L'ordre actuel de l'humanit touche son terme. Ce terme sera une +immense rvolution, une angoisse semblable aux douleurs de +l'enfantement; une _palingnsie_ ou renaissance (selon le mot de +Jsus lui-mme[771]), prcde de sombres calamits et annonce par +d'tranges phnomnes[772]. Au grand jour, clatera dans le ciel le +signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme +celle du Sina, un grand orage dchirant la nue, un trait de feu +jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparatra +dans les nuages, revtu de gloire et de majest, au son des trompettes, +entour d'anges. Ses disciples sigeront ct de lui sur des trnes. +Les morts alors ressusciteront, et le Messie procdera au jugement[773]. + +Dans ce jugement, les hommes seront partags en deux catgories, selon +leurs oeuvres[774]. Les anges seront les excuteurs de la sentence[775]. +Les lus entreront dans un sjour dlicieux, qui leur a t prpar +depuis le commencement du monde[776]; l ils s'assoiront, vtus de +lumire, un festin prsid par Abraham[777], les patriarches et les +prophtes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la +_Ghenne_. La Ghenne tait la valle occidentale de Jrusalem. On y +avait pratiqu diverses poques le culte du feu, et l'endroit tait +devenu une sorte de cloaque. La Ghenne est donc dans la pense de Jsus +une valle tnbreuse, obscne, pleine de feu. Les exclus du royaume y +seront brls et rongs par les vers, en compagnie de Satan et de ses +anges rebelles[779]. L, il y aura des pleurs et des grincements de +dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle ferme, lumineuse +l'intrieur, au milieu de ce monde de tnbres et de tourments[781]. + +Ce nouvel ordre de choses sera ternel. Le paradis et la Ghenne +n'auront pas de fin. Un abme infranchissable les spare l'un de +l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis la droite de Dieu, prsidera +cet tat dfinitif du monde et de l'humanit[783]. + +Que tout cela ft pris la lettre par les disciples et par le matre +lui-mme certains moments, c'est ce qui clate dans les crits du +temps avec une vidence absolue. Si la premire gnration chrtienne a +une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point +de finir[784] et que la grande rvlation[785] du Christ va bientt +avoir lieu. Cette vive proclamation: Le temps est proche[786]! qui +ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse rpt: Que celui +qui a des oreilles entende[787]! sont les cris d'esprance et de +ralliement de tout l'ge apostolique. Une expression syriaque _Maran +atha_, Notre-Seigneur arrive[788]! devint une sorte de mot de passe +que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi +et leurs esprances. L'Apocalypse, crite l'an 68 de notre re[789], +fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' Ascension d'Isae[791] +adopte un calcul fort approchant de celui-ci. + +Jsus n'alla jamais une telle prcision. Quand on l'interrogeait sur +le temps de son avnement, il refusait toujours de rpondre; une fois +mme il dclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Pre, +qui ne l'a rvle ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment +o l'on piait le royaume de Dieu avec une curiosit inquite tait +justement celui o il ne viendrait pas[793]. Il rptait sans cesse que +ce serait une surprise comme du temps de No et de Lot; qu'il fallait se +tenir sur ses gardes, toujours prt partir; que chacun devait veiller +et tenir sa lampe allume comme pour un cortge de noces, qui arrive +l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la mme faon +qu'un voleur, l'heure o l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il +apparatrait comme un clair, courant d'un bout l'autre de +l'horizon[796]. Mais ses dclarations sur la proximit de la catastrophe +ne laissent lieu aucune quivoque[797]. La gnration prsente, +disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de +ceux qui sont ici prsents ne goteront pas la mort sans avoir vu le +Fils de l'homme venir dans sa royaut[798]. Il reproche ceux qui ne +croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du rgne futur. +Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prvoyez qu'il fera +beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempte. +Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnatre +les signes du temps[799]? Par une illusion commune tous les grands +rformateurs, Jsus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il +n'tait; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de +l'humanit; il s'imaginait raliser en un jour ce qui, dix-huit cents +ans plus tard, ne devait pas encore tre achev. + +Ces dclarations si formelles proccuprent la famille chrtienne +pendant prs de soixante-dix ans. Il tait admis que quelques-uns des +disciples verraient le jour de la rvlation finale sans mourir +auparavant. Jean en particulier tait considr comme tant de ce +nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-tre +tait-ce l une opinion tardive, produite vers la fin du premier sicle +par l'ge avanc o Jean semble tre parvenu, cet ge ayant donn +occasion de croire que Dieu voulait le garder indfiniment jusqu'au +grand jour, afin de raliser la parole de Jsus. Quoi qu'il en soit, +sa mort, la foi de plusieurs fut branle, et ses disciples donnrent +la prdiction du Christ un sens plus adouci[801]. + +En mme temps que Jsus admettait pleinement les croyances +apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs +apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complment, ou plutt la +condition, la rsurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons +dj dit[802], tait encore assez neuve en Isral; une foule de gens ne +la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle tait de foi pour +les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances +messianiques[804]. Jsus l'accepta sans rserve, mais toujours dans le +sens le plus idaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des +ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jsus admet bien +dans son royaume une pque nouvelle, une table et un vin nouveau[805]; +mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducens avaient ce +sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez +conforme la vieille thologie. On se souvient que, selon les anciens +sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaque +avait consacr cette thorie patriarcale par une institution bizarre, le +lvirat. Les Sadducens tiraient de l des consquences subtiles contre +la rsurrection. Jsus y chappait en dclarant formellement que dans la +vie ternelle la diffrence de sexe n'existerait plus, et que l'homme +serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la +rsurrection qu'aux justes[807], le chtiment des impies consistant +mourir tout entiers et rester dans le nant[808]. Plus souvent, +cependant, Jsus veut que la rsurrection s'applique aux mchants pour +leur ternelle confusion[809]. + +Rien, on le voit, dans toutes ces thories, n'tait absolument nouveau. +Les vangiles et les crits des aptres ne contiennent gure, en fait de +doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve dj dans Daniel[810], +Hnoch[811], les Oracles Sibyllins[812] d'origine juive. Jsus +accepta ces ides, gnralement rpandues chez ses contemporains. Il en +fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses +points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre +vritable pour l'tablir uniquement sur des principes aussi fragiles, +aussi exposs recevoir des faits une foudroyante rfutation. + +Il est vident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-mme +d'une faon littrale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant +durer, la faisait crouler. Un ge d'homme tout au plus lui tait +rserv. La foi de la premire gnration chrtienne s'explique; mais la +foi de la seconde gnration ne s'explique plus. Aprs la mort de Jean, +ou du dernier survivant quel qu'il ft du groupe qui avait vu le matre, +la parole de celui-ci tait convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine +de Jsus n'avait t que la croyance une prochaine fin du monde, elle +dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a +sauve? La grande largeur des conceptions vangliques, laquelle a +permis de trouver sous le mme symbole des doctrines appropries des +tats intellectuels trs-divers. Le monde n'a point fini, comme Jsus +l'avait annonc, comme ses disciples le croyaient. Mais il a t +renouvel, et en un sens renouvel comme Jsus le voulait. C'est parce +qu'elle tait double face que sa pense a t fconde. Sa chimre n'a +pas eu le sort de tant d'autres qui ont travers l'esprit humain, parce +qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grce une enveloppe +fabuleuse, dans le sein de l'humanit, y a port des fruits ternels. + +Et ne dites pas que c'est l une interprtation bienveillante, imagine +pour laver l'honneur de notre grand matre du cruel dmenti inflig +ses rves par la ralit. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume +de l'esprit, qui fait chacun roi et prtre; ce royaume qui, comme le +grain de snev, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les +rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jsus l'a compris, l'a voulu, +l'a fond. A ct de l'ide fausse, froide, impossible d'un avnement de +parade, il a conu la relle cit de Dieu, la palingnsie vritable, +le Sermon sur la montagne, l'apothose du faible, l'amour du peuple, le +got du pauvre, la rhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et +naf. Cette rhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par +des traits qui dureront ternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il +y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son esprance d'une apocalypse +vaine, d'une venue grand triomphe sur les nues du ciel. Peut-tre +tait-ce l l'erreur des autres plutt que la sienne, et s'il est vrai +que lui-mme ait partag l'illusion de tous, qu'importe, puisque son +rve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte +laquelle sans cela peut-tre il et t ingal? + +Il faut donc maintenir plusieurs sens la cit divine conue par Jsus. +Si son unique pense et t que la fin des temps tait proche et qu'il +fallait s'y prparer, il n'et pas dpass Jean-Baptiste. Renoncer un +monde prs de crouler, se dtacher peu peu de la vie prsente, aspirer +au rgne qui allait venir, tel et t le dernier mot de sa prdication. +L'enseignement de Jsus eut toujours une bien plus large porte. Il se +proposa de crer un tat nouveau de l'humanit, et non pas seulement de +prparer la fin de celui qui existe. lie ou Jrmie, reparaissant pour +disposer les hommes aux crises suprmes, n'eussent point prch comme +lui. Cela est si vrai que cette morale prtendue des derniers jours +s'est trouve tre la morale ternelle, celle qui a sauv l'humanit. +Jsus lui-mme, dans beaucoup de cas, se sert de manires de parler qui +ne rentrent pas du tout dans la thorie apocalyptique. Souvent il +dclare que le royaume de Dieu est dj commenc, que tout homme le +porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun +le cre sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de +Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui +qui existe, le rgne de la justice, que le fidle, selon sa mesure, doit +contribuer a fonder, ou encore la libert de l'me, quelque chose +d'analogue la dlivrance bouddhique, fruit du dtachement. Ces +vrits, qui sont pour nous purement abstraites, taient pour Jsus des +ralits vivantes. Tout est dans sa pense concret et substantiel: Jsus +est l'homme qui a cru le plus nergiquement la ralit de l'idal. + +En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jsus sut ainsi en +faire de hautes vrits, grce de fconds malentendus. Son royaume de +Dieu, c'tait sans doute la prochaine apocalypse qui allait se drouler +dans le ciel. Mais c'tait encore, et probablement c'tait surtout le +royaume de l'me, cr par la libert et par le sentiment filial que +l'homme vertueux ressent sur le sein de son Pre. C'tait la religion +pure, sans pratiques, sans temple, sans prtre; c'tait le jugement +moral du monde dcern la conscience de l'homme juste et au bras du +peuple. Voil ce qui tait fait pour vivre, voil ce qui a vcu. Quand, +au bout d'un sicle de vaine attente, l'esprance matrialiste d'une +prochaine fin du monde s'est puise, le vrai royaume de Dieu se dgage. +De complaisantes explications jettent un voile sur le rgne rel qui ne +veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du +Nouveau Testament[816], tant trop formellement entache de l'ide d'une +catastrophe immdiate, est rejete sur un second plan, tenue pour +inintelligible, torture de mille manires et presque repousse. Au +moins, en ajourne-t-on l'accomplissement un avenir indfini. Quelques +pauvres attards qui gardent encore, en pleine poque rflchie, les +esprances des premiers disciples deviennent des hrtiques (bionites, +Millnaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanit +avait pass un autre royaume de Dieu. La part de vrit contenue dans +la pense de Jsus l'avait emport sur la chimre qui l'obscurcissait. + +Ne mprisons pas cependant cette chimre, qui a t l'corce grossire +de la bulbe sacre dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel, +cette poursuite sans fin d'une cit de Dieu, qui a toujours proccup +le christianisme dans sa longue carrire, a t le principe du grand +instinct d'avenir qui a anim tous les rformateurs, disciples obstins +de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de +nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une socit parfaite a t +la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai +chrtien un athlte en lutte contre le prsent. L'ide du royaume de +Dieu et l'Apocalypse, qui en est la complte image, sont ainsi, en un +sens, l'expression la plus leve et la plus potique du progrs humain. +Certes, il devait aussi en sortir de grands garements. Suspendue comme +une menace permanente au-dessus de l'humanit, la fin du monde, par les +effrois priodiques qu'elle causa durant des sicles, nuisit beaucoup +tout dveloppement profane. La socit n'tant plus sre de son +existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de +basse humilit, qui rendent le moyen ge si infrieur aux temps antiques +et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'tait, d'ailleurs, +opr dans la manire d'envisager la venue du Christ. La premire fois +qu'on annona l'humanit que sa plante allait finir, comme l'enfant +qui accueille la mort avec un sourire, elle prouva le plus vif accs de +joie qu'elle et jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'tait +attach la vie. Le jour de grce, si longtemps attendu par les mes +pures de Galile, tait devenu pour ces sicles de fer un jour de +colre: _Dies ir, dies illa!_ Mais, au sein mme de la barbarie, l'ide +du royaume de Dieu resta fconde. Malgr l'glise fodale, des sectes, +des ordres religieux, de saints personnages continurent de protester, +au nom de l'vangile, contre l'iniquit du monde. De nos jours mme, +jours troubls o Jsus n'a pas de plus authentiques continuateurs que +ceux qui semblent le rpudier, les rves d'organisation idale de la +socit, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes +chrtiennes primitives, ne sont en un sens que l'panouissement de la +mme ide, une des branches de cet arbre immense o germe toute pense +d'avenir, et dont le royaume de Dieu sera ternellement la tige et la +racine. Toutes les rvolutions sociales de l'humanit seront entes sur +ce mot-l. Mais entaches d'un grossier matrialisme, aspirant +l'impossible, c'est--dire fonder l'universel bonheur sur des mesures +politiques et conomiques, les tentatives socialistes de notre temps +resteront infcondes, jusqu' ce qu'elles prennent pour rgle le +vritable esprit de Jsus, je veux dire l'idalisme absolu, ce principe +que pour possder la terre il faut y renoncer. + +Le mot de royaume de Dieu exprime, d'un autre ct, avec un rare +bonheur, le besoin qu'prouve l'me d'un supplment de destine, d'une +compensation la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas concevoir +l'homme comme un compos de deux substances, et qui trouvent le dogme +diste de l'immortalit de l'me en contradiction avec la physiologie, +aiment se reposer dans l'esprance d'une rparation finale, qui sous +une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait +si le dernier terme du progrs, dans des millions de sicles, n'amnera +pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le +rveil de tout ce qui a vcu? Un sommeil d'un million d'annes n'est pas +plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothse, +aurait encore eu raison de dire: _In ictu oculi[818]!_ Il est sr que +l'humanit morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment +de l'honnte pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-l la figure +idale de Jsus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru +la vertu, de l'homme goste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori +de Jsus reste donc plein d'une ternelle beaut. Une sorte de +divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime +embrassant la fois divers ordres de vrits. + + +NOTES: + +[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le systme de Jean, d'aprs +lequel la vie publique de Jsus dura trois ans. Les synoptiques, au +contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an. + +[770] Luc, XII, 13-14. + +[771] Matth., XIX, 28. + +[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22. +et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin +des temps prte ici Jsus par les synoptiques renferme beaucoup de +traits qui se rapportent au sige de Jrusalem. Luc crivait quelque +temps aprs ce sige (XXI, 9,20, 24). La rdaction de Matthieu au +contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du +sige ou trs-peu aprs. Nul doute, cependant, que Jsus n'annont de +grandes terreurs comme devant prcder sa rapparition. Ces terreurs +taient une partie intgrante de toutes les apocalypses juives. +_Hnoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_., +III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans +Daniel aussi, le rgne des Saints ne viendra qu'aprs que la dsolation +aura t son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27; +XII, 1). + +[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et +suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess., +IV, 45 et suiv. + +[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33. + +[775] Matth., XIII, 39, 41, 49. + +[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2. + +[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22; +XXII, 30. + +[778] Luc, XIII, 23 et suiv. + +[779] Matth., XXV, 41. L'ide de la chute des anges, si dveloppe dans +le Livre d'Hnoch, tait universellement admise dans le cercle de Jsus. +ptre de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribue saint Pierre, II, 4, 11; +_Apoc_., XII, 9; vang. de Jean, VIII, 44. + +[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV, +51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc. + +[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III, +viii, 5. + +[782] Luc, XVI, 28. + +[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55. + +[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess., +III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II +Tim., IV, 1; Tit., II, 13; ptre de Jacques, V, 3, 8; ptre de Jude, +18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entire, et en +particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. +IVe livre d'Esdras, IV, 26. + +[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre, +I, 7, 13; _Apoc_., I, 1. + +[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10. + +[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII, +8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9. + +[788] I Cor., XVI, 22. + +[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixime empereur que l'auteur donne +comme rgnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Nron, +dont le nom est donn en chiffres (XIII, 18). + +[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7. + +[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647). + +[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32. + +[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhdrin_, 97 _a_. + +[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35 +et suiv.; XVII, 20 et suiv. + +[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10. + +[796] Luc, XVII, 24. + +[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc, +XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv. + +[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX, +27; XXI, 32. + +[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56. + +[800] Jean, XXI, 22-23. + +[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrime vangile est une +addition, comme le prouve la clausule finale de la rdaction primitive, +qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque +contemporaine de la publication mme dudit vangile. + +[802] Ci-dessus, p. 54-55. + +[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv. + +[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46; +XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II, +VIII, 14; III, viii, 5. + +[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30. + +[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; vangile bionite dit +des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom., +Epist. II, 12. + +[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I +Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55. + +[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22. + +[809] Matth., XXV, 32 et suiv. + +[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII. + +[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv. + +[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv. + +[813] Ces angoisses de la conscience chrtienne se traduisent avec +navet dans la IIe ptre attribue saint Pierre III, 8 et suiv. + +[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, +21 et suiv. + +[815] Voir surtout Marc, XII, 34. + +[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81. + +[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grgoire de Tours son +_Histoire ecclsiastique des Francs_, et les nombreux actes de la +premire moiti du moyen ge commenant par la formule A l'approche du +soir du monde... + +[818] I Cor., XV, 52. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +INSTITUTIONS DE JSUS. + + +Ce qui prouve bien, du reste, que Jsus ne s'absorba jamais entirement +dans ses ides apocalyptiques, c'est qu'au temps mme o il en tait le +plus proccup, il jette avec une rare sret de vues les bases d'une +glise destine durer. Il n'est gure possible de douter qu'il n'ait +lui-mme choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence +les aptres ou les douze, puisqu'au lendemain de sa mort on les +trouve formant un corps et remplissant par lection les vides qui se +produisaient dans leur sein[819]. C'taient les deux fils de Jonas, les +deux fils de Zbde, Jacques, fils de Clophas, Philippe, Nathanal +bar-Tolma, Thomas, Lvi, fils d'Alphe ou Matthieu, Simon le zlote, +Thadde ou Lebbe, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'ide des +douze tribus d'Isral ne fut pas trangre au choix de ce nombre[821]. +Les douze, en tout cas, formaient un groupe de disciples privilgis, +o Pierre gardait sa primaut toute fraternelle[822], et auquel Jsus +confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentt le collge +sacerdotal rgulirement organis; les listes des douze qui nous ont +t conserves prsentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions; +deux ou trois de ceux qui y figurent restrent compltement obscurs. +Deux au moins, Pierre et Philippe[823], taient maris et avaient des +enfants. + +Jsus gardait videmment pour les douze des secrets, qu'il leur +dfendait de communiquer tous[824]. Il semble parfois que son plan +tait d'entourer sa personne de quelque mystre, de rejeter les grandes +preuves aprs sa mort, de ne se rvler compltement qu' ses disciples, +confiant ceux-ci le soin de le dmontrer plus tard au monde[825]. Ce +que je vous dis dans l'ombre, prchez-le au grand jour; ce que je vous +dis l'oreille, proclamez-le sur les toits. Cela lui pargnait les +dclarations trop prcises et crait une sorte d'intermdiaire entre +l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les +aptres des enseignements rservs, et qu'il leur dveloppait plusieurs +paraboles, dont il laissait le sens indcis pour le vulgaire[826]. Un +tour nigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des ides +taient la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par +les sentences du _Pirk Aboth_. Jsus expliquait ses intimes ce que +ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dgageait +pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois +l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir t +soigneusement conserves[828]. + +Ds le vivant de Jsus, les aptres prchrent[829], mais sans jamais +beaucoup s'carter de lui. Leur prdication, du reste, se bornait +annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de +ville en ville, recevant l'hospitalit, ou pour mieux dire la prenant +d'eux-mmes selon l'usage. L'hte, en Orient, a beaucoup d'autorit; il +est suprieur au matre de la maison; celui-ci a en lui la plus grande +confiance. Cette prdication du foyer est excellente pour la propagation +des doctrines nouvelles. On communique le trsor cach; on paye ainsi ce +que l'on reoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison +est touche, convertie. Otez l'hospitalit orientale, la propagation du +christianisme serait impossible expliquer. Jsus, qui tenait fort aux +bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples ne se faire aucun +scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement dj aboli +dans les grandes villes o il y avait des htelleries[831]. L'ouvrier, +disait-il, est digne de son salaire. Une fois installs chez quelqu'un, +ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant +que durait leur mission. + +Jsus dsirait qu' son exemple les messagers de la bonne nouvelle +rendissent leur prdication aimable par des manires bienveillantes et +polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le +_selm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hsitaient, le _selm_ tant +alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse, +qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. Ne craignez +rien, disait Jsus; si personne dans la maison n'est digne de votre +_selm_, il reviendra vous[832]. Quelquefois, en effet, les aptres +du royaume de Dieu taient mal reus, et venaient se plaindre Jsus, +qui cherchait d'ordinaire les calmer. Quelques-uns, persuads de la +toute-puissance de leur matre, taient blesss de cette longanimit. +Les fils de Zbde voulaient qu'il appelt le feu du ciel sur les +villes inhospitalires[833]. Jsus accueillait leurs emportements avec +sa fine ironie, et les arrtait par ce mot: Je ne suis pas venu perdre +les mes, mais les sauver. + +Il cherchait de toute manire tablir en principe que ses aptres +c'tait lui-mme[834]. On croyait qu'il leur avait communiqu ses vertus +merveilleuses. Ils chassaient les dmons, prophtisaient, et formaient +une cole d'exorcistes renomms[835], bien que certains cas fussent +au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des gurisons, soit +par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des +procds fondamentaux de la mdecine orientale. Enfin, comme les +psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunment des +breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'loigne de Jsus, cette +thurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux +qu'elle ne ft de droit commun dans l'glise primitive, et qu'elle ne +figurt en premire ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des +charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitrent ce mouvement de +crdulit populaire. Ds le vivant de Jsus, plusieurs, sans tre ses +disciples, chassaient les dmons en son nom. Les vrais disciples en +taient fort blesss et cherchaient les empcher. Jsus, qui voyait en +cela un hommage sa renomme, ne se montrait pas pour eux bien +svre[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs taient en +quelque sorte passs en mtier. Poussant jusqu'au bout la logique de +l'absurde, certaines gens chassaient les dmons par Belzbub[841], +prince des dmons. On se figurait que ce souverain des lgions +infernales devait avoir toute autorit sur ses subordonns, et qu'en +agissant par lui on tait sr de faire fuir l'esprit intrus[842]. +Quelques-uns cherchaient mme acheter des disciples de Jsus le secret +des pouvoirs miraculeux qui leur avaient t confrs[843]. + +Un germe d'glise commenait ds lors paratre. Cette ide fconde du +pouvoir des hommes runis (_ecclesia_) semble bien une ide de Jsus. +Plein de sa doctrine tout idaliste, que ce qui fait la prsence des +mes, c'est l'union par l'amour, il dclarait que, toutes les fois que +quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux. +Il confie l'glise le droit de lier et dlier (c'est--dire de rendre +certaines choses licites ou illicites), de remettre les pchs, de +rprimander, d'avertir avec autorit, de prier avec certitude d'tre +exauc[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient t +prtes au matre, afin de donner une base l'autorit collective par +laquelle on chercha plus tard remplacer la sienne. En tout cas, ce ne +fut qu'aprs sa mort que l'on vit se constituer des glises +particulires, et encore cette premire constitution se fit-elle +purement et simplement sur le modle des synagogues. Plusieurs +personnages qui avaient beaucoup aim Jsus et fond sur lui de grandes +esprances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala, +Nicodme, n'entrrent pas, ce semble, dans ces glises, et s'en tinrent +au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gard de lui. + +Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jsus, d'une morale +applique ni d'un droit canonique tant soit peu dfini. Une seule fois, +sur le mariage, il se prononce avec nettet et dfend le divorce[845]. +Nulle thologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le +Pre, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinit et +l'Incarnation, mais qui restaient encore l'tat d'images +indtermines. Les derniers livres du canon juif connaissent dj le +Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifie avec la +Sagesse ou le Verbe[847]. Jsus insista sur ce point[848], et annona +ses disciples un baptme par le feu et l'esprit[849], bien prfrable +celui de Jean, baptme que ceux-ci crurent un jour recevoir, aprs la +mort de Jsus, sous la forme d'un grand vent et de mches de feu[850]. +L'Esprit Saint ainsi envoy par le Pre leur enseignera toute vrit, et +rendra tmoignage celles que Jsus lui-mme a promulgues[851]. Jsus, +pour dsigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le +syro-chaldaque avait emprunt au grec ([Greek: parachltos]), et qui +parat avoir eu dans son esprit la nuance d' avocat[852], +conseiller[853], et parfois celle d'interprte des vrits clestes, +de docteur charg de rvler aux hommes les mystres encore +cachs[854]. Lui-mme s'envisage pour ses disciples comme un +_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra aprs sa mort ne fera que le +remplacer. C'tait ici une application du procd que la thologie juive +et la thologie chrtienne allaient suivre durant des sicles, et qui +devait produire toute une srie d'assesseurs divins, le _Mtatrne_, le +_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la +Cabbale. Seulement, dans le judasme, ces crations devaient rester des +spculations particulires et libres, tandis que dans le christianisme, + partir du IVe sicle, elles devaient former l'essence mme de +l'orthodoxie et du dogme universel. + +Inutile de faire observer combien l'ide d'un livre religieux, +renfermant un code et des articles de foi, tait loigne de la pense +de Jsus. Non-seulement il n'crivit pas, mais il tait contraire +l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrs. On se +croyait la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait +mettre le sceau sur la Loi et les prophtes, non promulguer des textes +nouveaux. Aussi, l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le +seul livre rvl du christianisme naissant, tous les autres crits de +l'ge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant +nullement la prtention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les +vangiles eurent d'abord un caractre tout priv et une autorit bien +moindre que la tradition[856]. + +La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite, +quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions +font remonter jusqu' Jsus. Une des ides favorites du matre, c'est +qu'il tait le pain nouveau, pain trs-suprieur la manne et dont +l'humanit allait vivre. Cette ide, germe de l'Eucharistie, prenait +quelquefois dans sa bouche des formes singulirement concrtes. Une fois +surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, un +mouvement hardi, qui lui cota plusieurs de ses disciples. Oui, oui, je +vous le dis, ce n'est pas Mose, c'est mon Pre qui vous a donn le pain +du ciel[857]. Et il ajoutait: C'est moi qui suis le pain de vie; celui +qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura +jamais soif[858]. Ces paroles excitrent un vif murmure: Qu'entend-il, +se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas l +Jsus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le pre et la mre? +Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel? Et Jsus insistant +avec plus de force encore: Je suis le pain de vie; vos pres ont mang +la manne dans le dsert et sont morts. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le +pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra ternellement; et +le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859]. Le +scandale fut au comble: Comment peut-il donner sa chair manger? +Jsus renchrissant encore: Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la +chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez +point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est +en possession de la vie ternelle, et je le ressusciterai au dernier +jour. Car ma chair est vritablement une nourriture, et mon sang est +vritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon +sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Pre qui m'a +envoy, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est +descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pres ont +mange et qui ne les a pas empochs de mourir; celui qui mangera ce pain +vivra ternellement. Une telle obstination dans le paradoxe rvolta +plusieurs disciples, qui cessrent de le frquenter. Jsus ne se +rtracta pas; il ajouta seulement: C'est l'esprit qui vivifie. La chair +ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie. Les +douze restrent fidles, malgr cette prdication bizarre. Ce fut pour +Cphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dvouement et de +proclamer une fois de plus: Tu es le Christ, fils de Dieu. + +Il est probable que ds lors, dans les repas communs de la secte, +s'tait tabli quelque usage auquel se rapportait le discours si mal +accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques + ce sujet sont fort divergentes et probablement incompltes dessein. +Les vangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant +servi de base au rite mystrieux, et ils le placent la dernire Cne. +Jean, qui justement nous a conserv l'incident de la synagogue de +Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernire +Cne fort au long. Ailleurs, nous voyons Jsus reconnu la fraction du +pain[860], comme si ce geste et t pour ceux qui l'avaient frquent +le plus caractristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous +laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples tait celle +de prsident d'un banquet mystique, tenant le pain, le bnissant, le +rompant et le prsentant aux assistants[861]. Il est probable que +c'tait l une de ses habitudes, et qu' ce moment il tait +particulirement aimable et attendri. Une circonstance matrielle, la +prsence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite +prit naissance sur le bord du lac de Tibriade[862]), fut elle-mme +presque sacramentelle et devint une partie ncessaire des images qu'on +se fit du festin sacr[863]. + +Les repas taient devenus dans la communaut naissante un des moments +les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le matre parlait +chacun et entretenait une conversation pleine de gaiet et de charme. +Jsus aimait cet instant et se plaisait voir sa famille spirituelle +ainsi groupe autour de lui[864]. La participation au mme pain tait +considre comme une sorte de communion, de lien rciproque. Le matre +usait cet gard de termes extrmement nergiques, qui furent pris plus +tard avec une littralit effrne. Jsus est la fois trs-idaliste +dans les conceptions et trs-matrialiste dans l'expression. Voulant +rendre cette pense que le croyant ne vit que de lui, que tout entier +(corps, sang et me) il tait la vie du vrai fidle, il disait ses +disciples: Je suis votre nourriture, phrase qui, tourne en style +figur, devenait: Ma chair est votre pain, mon sang est votre +breuvage. Puis, les habitudes de langage de Jsus, toujours fortement +substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant +l'aliment, il disait: Me voici; tenant le pain: Ceci est mon corps; +tenant le vin: Ceci est mon sang; toutes manires de parler qui +taient l'quivalent de: Je suis votre nourriture. + +Ce rite mystrieux obtint du vivant de Jsus une grande importance. Il +tait probablement tabli assez longtemps avant le dernier voyage +Jrusalem, et il fut le rsultat d'une doctrine gnrale bien plus que +d'un acte dtermin. Aprs la mort de Jsus, il devint le grand symbole +de la communion chrtienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de +la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'tablissement. On voulut voir dans +la conscration du pain et du vin un mmorial d'adieu que Jsus, au +moment de quitter la vie, aurait laiss ses disciples[866]. On +retrouva Jsus lui-mme dans ce sacrement. L'ide toute spirituelle de +la prsence des mes, qui tait l'une des plus familires au matre, qui +lui faisait dire, par exemple, qu'il tait de sa personne au milieu de +ses disciples[867] quand ils taient runis en son nom, rendait cela +facilement admissible. Jsus, nous l'avons dj dit[868], n'eut jamais +une notion bien arrte de ce qui fait l'individualit. Au degr +d'exaltation o il tait parvenu, l'ide chez lui primait tout un tel +point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on +vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas t +un[869]? Ses disciples adoptrent le mme langage. Ceux qui, durant des +annes, avaient vcu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le +calice entre ses mains saintes et vnrables[870], et s'offrant +lui-mme eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la +vraie Pque, l'ancienne ayant t abroge par son sang. Impossible de +traduire dans notre idiome essentiellement dtermin, o la distinction +rigoureuse du sens propre et de la mtaphore doit toujours tre faite, +des habitudes de style dont le caractre essentiel est de prter la +mtaphore, ou pour mieux dire l'ide, une pleine ralit. + + +NOTES: + +[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10. + +[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et +suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl_., III, 39. + +[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30. + +[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18. + +[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias, +Polycrate et Clment d'Alexandrie, cits par Eusbe, _Hist. eccl.,_ III, +30, 31, 39; V, 24. + +[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8. + +[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et +suiv.; Jean, XIV, 22. + +[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33 +et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41. + +[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23. + +[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv. + +[829] Luc, IX, 6. + +[830] Luc, X, 11. + +[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a pass dans toutes les langues de +l'Orient smitique pour dsigner une htellerie. + +[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv. +Comp. IIe ptre de Jean, 10-11. + +[833] Luc, IX, 52 et suiv. + +[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16; +Jean, XIII, 20. + +[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17. + +[836] Matth., XVII, 18-19. + +[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14. + +[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19. + +[839] Marc, XVI, 20. + +[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50. + +[841] Ancien dieu des Philistins, transform par les Juifs en dmon. + +[842] Matth., XII, 24 et suiv. + +[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv. + +[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23. + +[845] Matth., IX, 3 et suiv. + +[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26. + +[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5; +XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17. + +[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26. + +[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5; +_Act_., I, 5, 8; X, 47. + +[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39. + +[851] Jean, XV, 26; XVI, 13. + +[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatgoros]), +l'accusateur. + +[853] Jean, XIV, 16; I ptre de Jean, II, 1. + +[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi +opificio_, 6. + +[855] Jean, XV, 16. Comp. l'ptre prcite, _l. c_. + +[856] Papias, dans Eusbe, _Hist. eccl._, III, 39. + +[857] Jean, VI, 32 et suiv. + +[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable, +dans Jean, IV, 10 et suiv. + +[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style +propre Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote +rapporte au chapitre VI du quatrime vangile ne saurait cependant tre +dnue de ralit historique. + +[860] Luc, XXIV, 30,35. + +[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13. + +[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc, +VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et +suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibriade est le seul endroit +de la Palestine o le poisson forme une partie considrable de +l'alimentation. + +[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles +reprsentations de la Cne rapportes ou rectifies par M. de Rossi dans +sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom +Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme +le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus +ancienne sur le rle du poisson dans les repas vangliques. + +[864] Luc, XXII, 15. + +[865] _Act._, II, 42, 46. + +[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv. + +[867] Matth., XVIII, 20. + +[868] V. ci-dessus, p. 244. + +[869] Jean, XII entier. + +[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien). + + + + +CHAPITRE XIX. + +PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION. + + +Il est clair qu'une telle socit religieuse, fonde uniquement sur +l'attente du royaume de Dieu, devait tre en elle-mme fort incomplte. +La premire gnration chrtienne vcut tout entire d'attente et de +rve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile +tout ce qui ne sert qu' continuer le monde. La proprit tait +interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme la terre, tout ce qui le +dtourne du ciel devait tre fui. Quoique plusieurs disciples fussent +maris, on ne se mariait plus, ce semble, ds qu'on entrait dans la +secte[872]. Le clibat tait hautement prfr; dans le mariage mme, la +continence tait recommande[873]. Un moment, le matre semble +approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il +tait en cela consquent avec son principe: Si ta main ou ton pied +t'est une occasion de pch, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il +vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie ternelle, que +d'tre jet avec tes deux pieds et tes deux mains dans la ghenne. Si +ton oeil t'est une occasion de pch, arrache-le et jette-le loin de +toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie ternelle que d'avoir +ses deux yeux, et d'tre jet dans la ghenne[875]. La cessation de la +gnration fut souvent considre comme le signe et la condition du +royaume de Dieu[876]. + +Jamais, on le voit, cette glise primitive n'et form une socit +durable, sans la grande varit des germes dposs par Jsus dans son +enseignement. Il faudra plus d'un sicle encore pour que la vraie glise +chrtienne, celle qui a converti le monde, se dgage de cette petite +secte des saints du dernier jour, et devienne un cadre applicable +la socit humaine tout entire. La mme chose, du reste, eut lieu dans +le bouddhisme, qui ne fut fond d'abord que pour des moines. La mme +chose ft arrive dans l'ordre de saint Franois, si cet ordre avait +russi dans sa prtention de devenir la rgle de la socit humaine tout +entire. Nes l'tat d'utopies, russissant par leur exagration mme, +les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde +qu' condition de se modifier profondment et de laisser tomber leurs +excs. Jsus ne dpassa pas cette premire priode toute monacale, o +l'on croit pouvoir impunment tenter l'impossible. Il ne fit aucune +concession la ncessit. Il prcha hardiment la guerre la nature, la +totale rupture avec le sang. En vrit, je vous le dclare, disait-il, +quiconque aura quitt sa maison, sa femme, ses frres, ses parents, ses +enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et, +dans le monde venir, la vie ternelle[877]. + +Les instructions que Jsus est cens avoir donnes ses disciples +respirent la mme exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors, +lui qui se contente parfois de demi-adhsions[879], est pour les siens +d'une rigueur extrme. Il ne voulait pas d'-peu-prs. On dirait un +Ordre constitu par les rgles les plus austres. Fidle sa pense +que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jsus exige +de ses associs un entier dtachement de la terre, un dvouement absolu + son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de +route, pas mme une besace, ni un vtement de rechange. Ils doivent +pratiquer la pauvret absolue, vivre d'aumnes et d'hospitalit. Ce que +vous avez reu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880], +disait-il en son beau langage. Arrts, traduits devant les juges, +qu'ils ne prparent pas leur dfense; l'avocat cleste, le _Peraklit_, +leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Pre leur enverra d'en haut +son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur +de leurs penses, leur guide travers le monde[881]. Chasss d'une +ville, qu'ils secouent sur elle la poussire de leurs souliers, en lui +donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse allguer son ignorance, +de la proximit du royaume de Dieu. Avant que vous ayez puis, +ajoutait-il, les villes d'Isral, le Fils de l'homme apparatra. + +Une ardeur trange anime tous ces discours, qui peuvent tre en partie +la cration de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui mme en ce +cas viennent indirectement de Jsus, puisqu'un tel enthousiasme tait +son oeuvre. Jsus annonce ceux qui veulent le suivre de grandes +perscutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des +agneaux au milieu des loups. Ils seront flagells dans les synagogues, +trans en prison. Le frre sera livr par son frre, le fils par son +pre. Quand on les perscute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre. +Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son matre, ni le serviteur +plus que son patron. Ne craignez point ceux qui tent la vie du corps, +et qui ne peuvent rien sur l'me. On a deux passereaux pour une obole, +et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre +Pre. Les cheveux de votre tte sont compts. Ne craignez rien; vous +valez beaucoup de passereaux[883].--Quiconque, disait-il encore, me +confessera devant les hommes, je le reconnatrai devant mon Pre; mais +quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant +les anges, quand je viendrai entour de la gloire de mon Pre, qui est +aux deux[884]. + +Dans ces accs de rigueur, il allait jusqu' supprimer la chair. Ses +exigences n'avaient plus de bornes. Mprisant les saines limites de la +nature de l'homme, il voulait qu'on n'existt que pour lui, qu'on +n'aimt que lui seul. Si quelqu'un vient moi, disait-il, et ne hait +pas son pre, sa mre, sa femme, ses enfants, ses frres, ses soeurs, et +mme sa propre vie, il ne peut tre mon disciple[885].--Si quelqu'un +ne renonce pas tout ce qu'il possde, il ne peut tre mon +disciple[886]. Quelque chose de plus qu'humain et d'trange se mlait +alors a ses paroles; c'tait comme un feu dvorant la vie , sa racine, +et rduisant tout un affreux dsert. Le sentiment pre et triste de +dgot pour le monde, d'abngation outre, qui caractrise la perfection +chrtienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des +premiers jours, mais le gant sombre qu'une sorte de pressentiment +grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanit. On dirait que, dans +ces moments de guerre contre les besoins les plus lgitimes du coeur, +il avait oubli le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir. +Dpassant toute mesure, il osait dire: Si quelqu'un veut tre mon +disciple, qu'il renonce lui-mme et me suive! Celui qui aime son pre +et sa mre plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils +ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir la vie, c'est +se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se +sauver. Que sert un homme de gagner le monde entier et de se perdre +lui-mme[887]? Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas +accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de +caractre en l'exagrant, peignaient bien ce dfi jet la nature. Il +dit un homme: Suis--moi!--Seigneur, lui rpond cet homme, +laisse-moi d'abord aller ensevelir mon pre. Jsus reprend: Laisse les +morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le rgne de Dieu.--Un +autre lui dit: Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant +d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison. Jsus lui rpond: +Celui qui met la main la charrue et regarde derrire lui, n'est pas +fait pour le royaume de Dieu[888]. Une assurance extraordinaire, et +parfois des accents de singulire douceur, renversant toutes nos ides, +faisaient passer ces exagrations. Venez moi, criait-il, vous tous +qui tes fatigus et chargs, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur +vos paules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et +vous trouverez le repos de vos mes; car mon joug est doux, et mon +fardeau lger[889]. + +Un grand danger rsultait pour l'avenir de cette morale exalte, +exprime dans un langage hyperbolique et d'une effrayante nergie. A +force de dtacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrtien +sera lou d'tre mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ +qu'il rsiste son pre et combat sa patrie. La cit antique, la +rpublique, mre de tous, l'tat, loi commune de tous, sont constitus +en hostilit avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de thocratie est +introduit dans le monde. + +Une autre consquence se laisse ds prsent entrevoir. Transporte +dans un tat calme et au sein d'une socit rassure sur sa propre +dure, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler +impossible. L'vangile tait ainsi destin devenir pour les chrtiens +une utopie, que bien peu s'inquiteraient de raliser. Ces foudroyantes +maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli, +encourag par le clerg lui-mme; l'homme vanglique sera un homme +dangereux. De tous les humains le plus intress, le plus orgueilleux, +le plus dur, le plus attach la terre, un Louis XIV, par exemple, +devait trouver des prtres pour lui persuader, en dpit de l'vangile, +qu'il tait chrtien. Mais toujours aussi des Saints devaient se +rencontrer pour prendre la lettre les sublimes paradoxes de Jsus. La +perfection tant place en dehors des conditions ordinaires de la +socit, la vie vanglique complte ne pouvant tre mene que hors du +monde, le principe de l'asctisme et de l'tat monacal tait pos. Les +socits chrtiennes auront deux rgles morales, l'une mdiocrement +hroque pour le commun des hommes, l'autre exalte jusqu' l'excs pour +l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti des +rgles qui ont la prtention de raliser l'idal vanglique. Il est +certain que cet idal, ne ft-ce que par l'obligation du clibat et de +la pauvret, ne pouvait tre de droit commun. Le moine est ainsi, en un +sens, le seul vrai chrtien. Le bon sens vulgaire se rvolte devant ces +excs; l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de +l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit +des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanit, il faut lui +demander plus. L'immense progrs moral d l'vangile vient de ses +exagrations. C'est par l, qu'il a t, comme le stocisme, mais avec +infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui +sont en l'homme, un monument lev la puissance de la volont. + +On imagine sans peine que pour Jsus, l'heure o nous sommes arrivs, +tout ce qui n'tait pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il +tait, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille, +l'amiti, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il +avait fait ds lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tent de +croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, +il conut de propos dlibr le dessein de se faire tuer[890]. D'autres +fois (quoiqu'une telle pense n'ait t rige en dogme que plus tard), +la mort se prsente lui comme un sacrifice, destin apaiser son Pre +et sauver les hommes[891]. Un got singulier de perscution et de +supplices[892] le pntrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un +second baptme dont il devait tre baign, et il semblait possd d'une +hte trange d'aller au-devant de ce baptme qui seul pouvait tancher +sa soif[893]. + +La grandeur de ses vues sur l'avenir tait par moments surprenante. Il +ne se dissimulait pas l'pouvantable orage qu'il allait soulever dans le +monde. Vous croyez peut-tre, disait-il avec hardiesse et beaut, que +je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le +glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et +deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le +pre, entre la fille et la mre, entre la bru et la belle-mre. +Dsormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].--Je suis +venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brle +dj[895]!--On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et +l'heure viendra o, en vous tuant, on croira rendre un culte +Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a ha avant vous. +Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas +plus grand que son matre. S'ils m'ont perscut, ils vous +perscuteront[897]. + +Entran par cette effrayante progression d'enthousiasme, command par +les ncessits d'une prdication de plus en plus exalte, Jsus n'tait +plus libre; il appartenait son rle et en un sens l'humanit. +Parfois on et dit que sa raison se troublait. Il avait comme des +angoisses et des agitations intrieures[898]. La grande vision du +royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le +vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le +dclarrent possd[900]. Son temprament, excessivement passionn, le +portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son +oeuvre n'tant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les +classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus +imprieusement, c'tait la foi[901]. Ce mot tait celui qui se +rptait le plus souvent dans le petit cnacle. C'est le mot de tous les +mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se +ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnt l'un aprs l'autre +ses disciples par de bonnes preuves, logiquement dduites. La rflexion +n'amne qu'au doute, et si les auteurs de la Rvolution franaise, par +exemple, eussent d tre pralablement convaincus par des mditations +suffisamment longues, tous fussent arrivs la vieillesse sans rien +faire. Jsus, de mme, visait moins la conviction rgulire qu' +l'entranement. Pressant, impratif, il ne souffrait aucune opposition: +il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir +abandonn; il tait quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par +moments ne le comprenaient plus, et prouvaient devant lui une espce de +sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute +rsistance l'entranait jusqu' des actes inexplicables et en apparence +absurdes[904]. + +Ce n'est pas que sa vertu baisst; mais sa lutte au nom de l'idal +contre la ralit devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se +rvoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de +Fils de Dieu se troublait et s'exagrait. La loi fatale qui condamne +l'ide dchoir ds qu'elle cherche convertir les hommes, +s'appliquait lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient leur +niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait tre soutenu plus de quelques +mois; il tait temps que la mort vnt dnouer une situation tendue +l'excs, l'enlever aux impossibilits d'une voie sans issue, et, en le +dlivrant d'une preuve trop prolonge, l'introduire dsormais +impeccable dans sa cleste srnit. + + +NOTES: + +[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11. + +[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv. + +[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4. + +[874] Matth., XIX, 12. + +[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_. + +[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; vangile bionite +dit des gyptiens, dans Clm. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem. +Rom., Epist. II, 12. + +[877] Luc, XVIII, 29-30. + +[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII, +9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17; +Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14. + +[879] Marc, IX, 38 et suiv. + +[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutron._, sect. 824. + +[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13. + +[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27, +ne peuvent avoir t conus qu'aprs la mort de Jsus. + +[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7. + +[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9. + +[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagration du style +de Luc. + +[886] Luc, XIV, 33. + +[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII, +33; Jean, XII, 25. + +[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62. + +[889] Matth., XI, 28-30. + +[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22. + +[891] Marc, X, 45. + +[892] Luc, VI, 22 et suiv. + +[893] Luc, XII, 50. + +[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Miche, VII, 5-6. + +[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec. + +[896] Jean, XVI, 2. + +[897] Jean, XV, 18-20. + +[898] Jean, XII, 27. + +[899] Marc, III, 21 et suiv. + +[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv. + +[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc. + +[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41. + +[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15; +IX, 31; X, 32. + +[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv. + + + + +CHAPITRE XX + +OPPOSITION CONTRE JSUS. + + +Durant la premire priode de sa carrire, il ne semble pas que Jsus +et rencontr d'opposition srieuse. Sa prdication, grce l'extrme +libert dont on jouissait en Galile et au nombre des matres qui +s'levaient de toutes parts, n'eut d'clat que dans un cercle de +personnes assez restreint. Mais depuis que Jsus tait entr dans une +voie brillante de prodiges et de succs publics, l'orage commena +gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas +cependant ne le gna jamais, quoique Jsus s'exprimt quelquefois fort +svrement sur son compte[906]. A Tibriade, sa rsidence ordinaire, le +ttrarque n'tait qu' une ou deux lieues du canton choisi par Jsus +pour le centre de son activit; il entendit parler de ses miracles, +qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il dsira en +voir[907]. Les incrdules taient alors fort curieux de ces sortes de +prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jsus refusa. Il se garda bien +de s'garer en un monde irrligieux, qui voulait tirer de lui un vain +amusement; il n'aspirait gagner que le peuple; il garda pour les +simples des moyens bons pour eux seuls. + +Un moment, le bruit se rpandit que Jsus n'tait autre que +Jean-Baptiste ressuscit d'entre les morts. Antipas fut soucieux et +inquiet[909]; il employa la ruse pour carter le nouveau prophte de ses +domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intrt pour Jsus, vinrent +lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jsus, malgr sa grande +simplicit, vit le pige et ne partit pas[910]. Ses allures toutes +pacifiques, son loignement pour l'agitation populaire, finirent par +rassurer le ttrarque et dissiper le danger. + +Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galile l'accueil fait +la nouvelle doctrine ft galement bienveillant. Non-seulement +l'incrdule Nazareth continuait repousser celui qui devait faire sa +gloire; non-seulement ses frres persistaient ne pas croire en +lui[911]; les villes du lac elles-mmes, en gnral bienveillantes, +n'taient pas toutes converties. Jsus se plaint souvent de +l'incrdulit et de la duret de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il +soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagration du +prdicateur, quoiqu'on y sente cette espce de _convicium seculi_ que +Jsus affectionnait l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair +que le pays tait loin de convoler tout entier au royaume de Dieu. +Malheur toi, Chorazin! malheur toi, Bethsade! s'criait-il; car si +Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez t tmoins, il y a +longtemps qu'elles feraient pnitence sous le cilice et sous la cendre. +Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort +plus supportable que le vtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'lever +jusqu'au ciel, tu seras abaisse jusqu'aux enfers; car si les miracles +qui ont t faits en ton sein eussent t faits Sodome, Sodome +existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du +jugement la terre de Sodome sera traite moins rigoureusement que +toi[913].--La reine de Saba, ajoutait-il, se lvera au jour du +jugement contre les hommes de cette gnration, et les condamnera, parce +qu'elle est venue des extrmits du monde pour entendre la sagesse de +Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'lveront au +jour du jugement contre cette gnration et la condamneront, parce +qu'ils firent pnitence la prdication de Jonas; or il y a ici plus +que Jonas[914]. Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme, +commenait aussi a lui peser. Les renards, disait-il, ont leurs +tanires et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a +pas o reposer sa tte[915]. L'amertume et le reproche se faisaient de +plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrdules de se refuser + l'vidence, et disait que, mme l'instant o le Fils de l'homme +apparatrait dans sa pompe cleste, il y aurait encore des gens pour +douter de lui[916]. + +Jsus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du +philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se +partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un +des principaux dfauts de la race juive est son pret dans la +controverse, et le ton injurieux qu'elle y mle presque toujours. Il n'y +eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs +entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et +modr. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de +l'esprit smitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par +exemple, sont tout fait trangres ces peuples. Jsus, qui tait +exempt de presque tous les dfauts de sa race, et dont la qualit +dominante tait justement une dlicatesse infinie, fut amen malgr lui + se servir dans la polmique du style de tous[917]. Comme +Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes +trs-durs. D'une mansutude exquise avec les simples, il s'aigrissait +devant l'incrdulit, mme la moins agressive[919]. Ce n'tait plus ce +doux matre du Discours sur la montagne, n'ayant encore rencontr ni +rsistance ni difficult. La passion, qui tait au fond de son +caractre, l'entranait aux plus vives invectives. Ce mlange singulier +ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a prsent le mme +contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau +livre des Paroles d'un croyant, la colre la plus effrne et les +retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui +tait, dans le commerce de la vie d'une grande bont, devenait +intraitable jusqu' la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui. +Jsus, de mme, s'appliquait non sans raison le passage du livre +d'Isae[920]: Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point +sa voix dans les places; il ne rompra pas tout fait le roseau froiss, +et il n'teindra pas le lin qui fume encore[921]. Et pourtant plusieurs +des recommandations qu'il adresse ses disciples renferment les germes +d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen ge devait dvelopper +d'une faon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune rvolution +ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la +Rvolution franaise eussent d observer les rgles de la politesse, la +rforme et la rvolution ne se seraient point faites. Flicitons-nous de +mme que Jsus n'ait rencontr aucune loi qui punt l'outrage envers +une classe de citoyens. Les pharisiens eussent t inviolables. Toutes +les grandes choses de l'humanit ont t accomplies au nom de principes +absolus. Un philosophe critique et dit ses disciples: respectez +l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si compltement raison +que son adversaire ait compltement tort. Mais l'action de Jsus n'a +rien de commun avec la spculation dsintresse du philosophe. Se dire +qu'on a un moment touch l'idal et qu'on a t arrt par la mchancet +de quelques-uns, est une pense insupportable pour une me ardente. Que +dut-elle tre pour le fondateur d'un monde nouveau? + +L'obstacle invincible aux ides de Jsus venait surtout du judasme +orthodoxe, reprsent par les pharisiens. Jsus s'loignait de plus en +plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens taient les vrais juifs, le +nerf et la force du judasme. Quoique ce parti et son centre +Jrusalem, il avait cependant des adeptes tablis en Galile, ou qui y +venaient souvent[923]. C'taient en gnral des hommes d'un esprit +troit, donnant beaucoup l'extrieur, d'une dvotion ddaigneuse, +officielle, satisfaite et assure d'elle-mme[924]. Leurs manires +taient ridicules et faisaient sourire mme ceux qui les respectaient. +Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature, +en sont la preuve. Il y avait le pharisien bancroche (_Nikfi_), qui +marchait dans les rues en tranant les pieds et les heurtant contre les +cailloux; le pharisien front-sanglant (_Kisa_), qui allait les yeux +ferms pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les +murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglant; le pharisien pilon +(_Medoukia)_, qui se tenait pli en deux comme le manche d'un pilon; le +pharisien fort d'paules (_Schikmi_), qui marchait le dos vot comme +s'il portait sur ses paules le fardeau entier de la Loi; le pharisien +_Qu'y a-t-il faire? je le fais_, toujours la piste d'un prcepte +accomplir, et enfin le pharisien teint, pour lequel tout l'extrieur +de la dvotion n'tait qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en +effet, n'tait souvent qu'apparent et cachait en ralit un grand +relchement moral[926]. Le peuple nanmoins en tait dupe. Le peuple, +dont l'instinct est toujours droit, mme quand il s'gare le plus +fortement sur les questions de personnes, est trs-facilement tromp par +les faux dvots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'tre aim; mais +il n'a pas assez de pntration pour discerner l'apparence de la +ralit. + +L'antipathie qui, dans un monde aussi passionn, dut clater tout +d'abord entre Jsus et des personnes de ce caractre, est facile +comprendre. Jsus ne voulait que la religion du coeur; celle des +pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jsus +recherchait les humbles et les rebuts de toute sorte; les pharisiens +voyaient en cela une insulte leur religion d'hommes comme il faut. Un +pharisien tait un homme infaillible et impeccable, un pdant certain +d'avoir raison, prenant la premire place la synagogue, priant dans +les rues, faisant l'aumne son de trompe, regardant si on le salue. +Jsus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec +crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse +reprsente par le pharisasme rgnt sans contrle. Bien des hommes +avant Jsus, ou de son temps, tels que Jsus, fils de Sirach, l'un des +vrais anctres de Jsus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux +et noble Hillel surtout, avaient enseign des doctrines religieuses +beaucoup plus leves et dj presque vangliques. Mais ces bonnes +semences avaient t touffes. Les belles maximes de Hillel rsumant +toute la Loi en l'quit[927], celles de Jsus, fils de Sirach, faisant +consister le culte dans la pratique du bien[928], taient oublies ou +anathmatises[929]. Schamma, avec son esprit troit et exclusif, +l'avait emport. Une masse norme de traditions avait touff la +Loi[930], sous prtexte de la protger et, de l'interprter. Sans doute, +ces mesures conservatrices avaient eu leur ct utile; il est bon que le +peuple juif ait aim sa Loi jusqu' la folie, puisque c'est cet amour +frntique qui, en sauvant le mosasme sons Antiochus piphane et sous +Hrode, a gard le levain d'o devait sortir le christianisme. Mais +prises en elles-mmes, toutes ces vieilles prcautions n'taient que +puriles. La synagogue, qui en avait le dpt, n'tait plus qu'une mre +d'erreurs. Son rgne tait fini, et pourtant lui demander d'abdiquer, +c'tait lui demander l'impossible, ce qu'une puissance tablie n'a +jamais fait ni pu faire. + +Les luttes de Jsus avec l'hypocrisie officielle taient continues. La +tactique ordinaire des rformateurs qui apparaissent dans l'tat +religieux que nous venons de dcrire, et qu'on peut appeler formalisme +traditionnel, est d'opposer le texte des livres sacrs aux +traditions. Le zle religieux est toujours novateur, mme quand il +prtend tre conservateur au plus haut degr. De mme que les +no-catholiques de nos jours s'loignent sans cesse de l'vangile, de +mme les pharisiens s'loignaient chaque pas de la Bible. Voil +pourquoi le rformateur puritain est d'ordinaire essentiellement +biblique, partant du texte immuable pour critiquer la thologie +courante, qui a march de gnration en gnration. Ainsi firent plus +tard, les karates, les protestants. Jsus porta bien plus nergiquement +la hache la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte +contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en +gnral, il fait peu d'exgse; c'est la conscience qu'il en appelle. +Du mme coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien +aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altrent gravement le +mosasme; mais il ne prtend nullement lui-mme revenir Mose. Son but +tait en avant, non en arrire. Jsus tait plus que le rformateur +d'une religion vieillie; c'tait le crateur de la religion ternelle de +l'humanit. + +Les disputes clataient surtout propos d'une foule de pratiques +extrieures introduites par la tradition, et que ni Jsus ni ses +disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs +reproches. Quand il dnait chez eux, il les scandalisait fort en ne +s'astreignant pas aux ablutions d'usage. Donnez l'aumne, disait-il, et +tout pour vous deviendra pur[933]. Ce qui blessait au plus haut degr +son tact dlicat, c'tait l'air d'assurance que les pharisiens portaient +dans les choses religieuses, leur dvotion mesquine, qui aboutissait +une vaine recherche de prsances et de titres, nullement +l'amlioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pense +avec infiniment de charme et de justesse. Un jour, disait-il, deux +hommes montrent au temple pour prier. L'un tait pharisien, et l'autre +publicain. Le pharisien debout disait en lui-mme: O Dieu, je te rends +grces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple +comme ce publicain), voleur, injuste, adultre. Je jene deux fois la +semaine, je donne la dme de tout ce que je possde. Le publicain, au +contraire, se tenant loign, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se +frappait la poitrine en disant: O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre +pcheur. Je vous le dclare, celui-ci s'en retourna justifi dans sa +maison, mais non l'autre[934]. + +Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la consquence +de ces luttes. Jean-Baptiste avait dj provoqu des inimitis du mme +genre[935]. Mais les aristocrates de Jrusalem, qui le ddaignaient, +avaient laiss les simples gens le tenir pour un prophte[936]. Cette +fois, la guerre tait mort. C'tait un esprit nouveau qui apparaissait +dans le monde et qui frappait de dchance tout ce qui l'avait prcd. +Jean-Baptiste tait profondment juif; Jsus l'tait peine. Jsus +s'adresse toujours la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur +que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forant, +comme cela arrive presque toujours, prendre son propre ton[937]. Ses +exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au +coeur. Stigmates ternels, elles sont restes figes dans la plaie. +Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens, +trane en lambeaux aprs lui depuis dix-huit sicles, c'est Jsus qui +l'a tisse avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie, +ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite +et du faux dvot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu! +Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molire ne font +qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la +rage. + +Mais il tait juste aussi que ce grand matre en ironie payt de la vie +son triomphe. Ds la Galile, les pharisiens cherchrent le perdre et +employrent contre lui la manoeuvre qui devait leur russir plus tard +Jrusalem. Ils essayrent d'intresser leur querelle les partisans du +nouvel ordre politique qui s'tait tabli[938]. Les facilits que Jsus +trouvait en Galile pour s'chapper et la faiblesse du gouvernement +d'Antipas djourent ces tentatives. Il alla lui-mme s'offrir au +danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confin en Galile, +tait ncessairement borne. La Jude l'attirait comme par un charme; il +voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla +prendre tche de justifier le proverbe qu'un prophte ne doit point +mourir hors de Jrusalem[939]. + + +NOTES: + +[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30. + +[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32. + +[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8. + +[908] _Lucius_, attribu Lucien, 4. + +[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et +suiv. + +[910] Luc, XIII, 31 et suiv. + +[911] Jean, VII, 5. + +[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29. + +[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15. + +[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32. + +[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58. + +[916] Luc, XVIII, 8. + +[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33. + +[918] Matth., III, 7. + +[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23. + +[920] XLII, 2-3. + +[921] Matth., XII, 19-20. + +[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27. + +[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36 + +[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc, +V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirk +Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm. +de Bab., _Sota_, 22 _b_. + +[925] Talm. de Jrusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm. +de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rdactions de ce curieux passage +offrent de sensibles diffrences. Nous avons en gnral suivi la +rdaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv. +hr._ XVI, 1. Les traits d'piphane et plusieurs de ceux du Talmud +peuvent, du reste, se rapporter une poque postrieure Jsus, poque +o pharisien tait devenu synonyme de dvot. + +[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos., +_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5. + +[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_. + +[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv. + +[929] Talm. de Jrus, _Sanhdrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhdrin_, +100 _b_. + +[930] Matth., XV, 2. + +[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv. + +[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI, +init.; XI, 38 et suiv. + +[933] Luc, XI, 41. + +[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11. + +[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13. + +[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6. + +[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv. + +[938] Marc, III, 6. + +[939] Luc, XIII, 33. + + + + +CHAPITRE XXI. + +DERNIER VOYAGE DE JSUS A JRUSALEM. + + +Depuis longtemps Jsus avait le sentiment des dangers qui +l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut valuer +dix-huit mois, il vita d'aller en plerinage Jrusalem[941]. A la +fte des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothse que nous avons +adopte), ses parents, toujours malveillants et incrdules[942], +l'engagrent y venir. L'vangliste Jean semble insinuer qu'il y avait +dans cette invitation quelque projet cach pour le perdre. Rvle-toi +au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-l dans le secret. +Va en Jude, pour qu'on voie ce que tu sais faire. Jsus, se dfiant de +quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des plerins +fut partie, il se mit en route de son ct, l'insu de tous et presque +seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit la Galile. La fte des +Tabernacles tombait l'quinoxe d'automne. Six mois devaient encore +s'couler jusqu'au dnouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jsus +ne revit pas ses chres provinces du nord. Le temps des douceurs est +pass; il faut maintenant parcourir pas pas la voie douloureuse qui se +terminera par les angoisses de la mort. + +Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvrent en +Jude[944]. Mais combien tout ici tait chang pour lui! Jsus tait un +tranger Jrusalem. Il sentait qu'il y avait l un mur de rsistance +qu'il ne pntrerait pas. Entour de piges et d'objections, il tait +sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu +de cette facult illimite de croire, heureux don des natures jeunes, +qu'il trouvait en Galile, au lieu de ces populations bonnes et douces +chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de +malveillance et d'indocilit) n'avait point d'accs, il rencontrait ici + chaque pas une incrdulit obstine, sur laquelle les moyens d'action +qui lui avaient si bien russi dans le nord avaient peu de prise. Ses +disciples, en qualit de Galilens, taient mpriss. Nicodme, qui +avait eu avec lui dans un de ses prcdents voyages un entretien de +nuit, faillit se compromettre au sanhdrin pour avoir voulu le dfendre. +Eh quoi! toi aussi tu es Galilen? lui dit-on; consulte les critures; +est-ce qu'il peut venir un prophte de Galile[946]? + +La ville, comme nous l'avons dj dit, dplaisait Jsus. Jusque-l, il +avait toujours vit les grands centres, prfrant pour son action les +campagnes et les villes de mdiocre importance. Plusieurs des prceptes +qu'il donnait ses aptres taient absolument inapplicables hors d'une +simple socit de petites gens[947]. N'ayant nulle ide du monde, +accoutum son aimable communisme galilen, il lui chappait sans cesse +des navets, qui Jrusalem pouvaient paratre singulires[948]. Son +imagination, son got de la nature se trouvaient l'troit dans ces +murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes, +mais de la tranquille srnit des champs. + +L'arrogance des prtres lui rendait les parvis du temple dsagrables. +Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui +Jrusalem, voulurent lui faire remarquer la beaut des constructions du +temple, l'admirable choix des matriaux, la richesse des offrandes +votives qui couvraient les murs: Vous voyez tous ces difices, dit-il; +eh bien! je vous le dclare, il n'en restera pas pierre sur +pierre[949]. Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve +qui passait ce moment-l, et jetait dans le tronc une petite obole: +Elle a donn plus que les autres, dit-il; les autres ont donn de leur +superflu; elle, de son ncessaire[950]. Cette faon de regarder en +critique tout ce qui se faisait Jrusalem, de relever le pauvre qui +donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blmer +le clerg opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspra +naturellement la caste sacerdotale. Sige d'une aristocratie +conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succd, +tait le dernier endroit du monde o la rvolution pouvait russir. +Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prcher le renversement +de l'islamisme autour de la mosque d'Omar! C'tait l pourtant le +centre de la vie juive, le point o il fallait vaincre ou mourir. Sur ce +calvaire, o certainement Jsus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours +s'coulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses +controverses de droit canon et d'exgse, pour lesquelles sa grande +lvation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui crait une +sorte d'infriorit. + +Au sein de cette vie trouble, le coeur sensible et bon de Jsus russit + se crer un asile o il jouit de beaucoup de douceur. Aprs avoir +pass la journe aux disputes du temple, Jsus descendait le soir dans +la valle de Cdron, prenait un peu de repos dans le verger d'un +tablissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nomm +_Gethsmani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et +allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant +l'horizon de la ville[953]. Ce ct est le seul, aux environs de +Jrusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les +plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y taient nombreuses et +donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphag, +Gethsmani, Bthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux +grands cdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs +disperss; leurs branches servaient d'asile des nues de colombes, et +sous leur ombrage s'taient tablis de petits bazars[955]. Toute cette +banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jsus et de ses disciples; +on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par +maison. + +Le village de Bthanie, en particulier[956], situ au sommet de la +colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, +une heure et demie de Jrusalem, tait le lieu de prdilection de +Jsus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille compose de trois +personnes, deux soeurs et un frre, dont l'amiti eut pour lui beaucoup +de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nomme Marthe, tait une +personne obligeante, bonne, empresse[959]; l'autre, au contraire, +nomme Marie, plaisait Jsus par une sorte de langueur[960], et par +ses instincts spculatifs trs-dvelopps. Souvent, assise aux pieds de +Jsus, elle oubliait l'couter les devoirs de la vie relle. Sa soeur, +alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement: +Marthe, Marthe, lui disait Jsus, tu te tourmentes et te soucies de +beaucoup de choses; or, une seule est ncessaire. Marie a choisi la +meilleure part, qui ne lui sera point enleve[961]. Le frre, Elazar, +ou Lazare, tait aussi fort aim de Jsus[962]. Enfin, un certain Simon +le Lpreux, qui tait le propritaire de la maison, faisait, ce semble, +partie de la famille[963]. C'est l qu'au sein d'une pieuse amiti Jsus +oubliait les dgots de la vie publique. Dans ce tranquille intrieur, +il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne +cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des +Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide +perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames +tincelantes. Cette vue frappait d'admiration les trangers; au lever du +soleil surtout, la montagne sacre blouissait les yeux et paraissait +comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de +tristesse empoisonnait pour Jsus le spectacle qui remplissait tous les +autres isralites de joie et de fiert. Jrusalem, Jrusalem, qui tues +les prophtes et lapides ceux qui te sont envoys, s'criait-il dans ces +moments d'amertume, combien de fois j'ai essay de rassembler tes +enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as +pas voulu[966]! + +Ce n'est pas que plusieurs bonnes mes, ici comme en Galile, ne se +laissassent toucher. Mais tel tait le poids de l'orthodoxie dominante +que trs-peu osaient l'avouer. On craignait de se dcrditer aux yeux +des Hirosolymites en se mettant l'cole d'un galilen. On et risqu +de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une socit bigote et +mesquine tait le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs +entranait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'tre +juif, on ne devenait pas romain; on restait sans dfense sous le coup +d'une lgislation thocratique de la plus atroce svrit. Un jour, les +bas officiers du temple, qui avaient assist un des discours de Jsus +et en avaient t enchants, vinrent confier leurs doutes aux prtres: +Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur +fut-il rpondu; toute cette foule, qui ne connat pas la Loi, est une +canaille maudite[969]. Jsus restait ainsi Jrusalem un provincial +admir des provinciaux comme lui, mais repouss par toute l'aristocratie +de la nation. Les chefs d'coles et de sectes taient trop nombreux pour +qu'on ft fort mu d'en voir paratre un de plus. Sa voix eut +Jrusalem peu d'clat. Les prjugs de race et de secte, les ennemis +directs de l'esprit de l'vangile, y taient trop enracins. + +Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia ncessairement +beaucoup. Ses belles prdications, dont l'effet tait toujours calcul +sur la jeunesse de l'imagination et la puret de la conscience morale +des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si l'aise au bord de +son charmant petit lac, tait gn, dpays en face des pdants. Ses +affirmations perptuelles de lui-mme prirent quelque chose de +fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exgte, +thologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grce, deviennent +un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles +scolastiques. Son harmonieux gnie s'extnue en des argumentations +insipides sur la Loi et les prophtes[972], o nous aimerions mieux ne +pas le voir quelquefois jouer le rle d'agresseur[973]. Il se prte, +avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des +ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En gnral, il se tirait +d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai, +taient souvent subtils (la simplicit d'esprit et la subtilit se +touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu +sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus +et les prolonge dessein[975]; son argumentation, juge d'aprs les +rgles de la logique aristotlicienne, est trs-faible. Mais quand le +charme sans pareil de son esprit trouvait , se montrer, c'taient des +triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui prsentant une femme +adultre et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait +l'admirable rponse de Jsus[976]. La fine raillerie de l'homme du +monde, tempre par une bont divine, ne pouvait s'exprimer en un trait +plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie la grandeur morale est celui +que les sots pardonnent le moins. En prononant ce mot d'un got si +juste et si pur: Que celui d'entre vous qui est sans pch lui jette la +premire pierre! Jsus pera au coeur l'hypocrisie, et du mme coup +signa son arrt de mort. + +Il est probable, en effet, que sans l'exaspration cause par tant de +traits amers, Jsus et pu longtemps rester inaperu et se perdre dans +l'pouvantable orage qui allait bientt emporter la nation juive tout +entire. Le haut sacerdoce et les sadducens avaient pour lui plutt du +ddain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les +_Bothusim_, la famille de Hanan, ne se montraient gure fanatiques que +de repos. Les sadducens repoussaient comme Jsus les traditions des +pharisiens[977]. Par une singularit fort trange, c'taient ces +incrdules, niant la rsurrection, la loi orale, l'existence des anges, +qui taient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa +simplicit ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui +s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes +faisaient aux dvots l'effet d'impies, peu prs comme un protestant +vanglique parat aujourd'hui un mcrant dans les pays orthodoxes. En +tout cas, ce n'tait pas d'un tel parti que pouvait venir une raction +bien vive contre Jsus. Le sacerdoce officiel, les yeux tourns vers le +pouvoir politique et intimement li avec lui, ne comprenait rien ces +mouvements enthousiastes. C'tait la bourgeoisie pharisienne, c'taient +les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des +traditions, qui prenaient l'alarme et qui taient en ralit menacs +dans leurs prjugs et leurs intrts par la doctrine du matre nouveau. + +Un des plus constants efforts des pharisiens tait d'attirer Jsus sur +le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti +de Judas le Gaulonite. La tactique tait habile; car il fallait la +profonde ingnuit de Jsus pour ne s'tre point encore brouill avec +l'autorit romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On +voulut dchirer cette quivoque et le forcer s'expliquer. Un jour, un +groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait Hrodiens +(probablement des _Bothusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de +zle pieux: Matre, lui dirent-ils, nous savons que tu es vridique et +que tu enseignes la voie de Dieu sans gard pour qui que ce soit. +Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut +Csar? Ils espraient une rponse qui donnt un prtexte pour le livrer + Pilate. Celle de Jsus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de +la monnaie: Rendez, dit-il, Csar ce qui est Csar, Dieu ce qui +est Dieu[978]. Mot profond qui a dcid de l'avenir du christianisme! +Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a +fond la sparation du spirituel et du temporel, et a pos la base du +vrai libralisme et de la vraie civilisation! + +Son doux et pntrant gnie lui inspirait, quand il tait seul avec ses +disciples, des accents pleins de charme: En vrit, en vrit, je vous +le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un +voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis +entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mne aux +pturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce +qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour drober, pour +tuer, pour dtruire. Le mercenaire, qui les brebis n'appartiennent +pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je +suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et +je donne ma vie pour elles[979]. L'ide d'une prochaine solution la +crise de l'humanit lui revenait frquemment: Quand le figuier, +disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous +savez que l't approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est +blanc pour la moisson[980]. + +Sa forte loquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de +combattre l'hypocrisie. Sur la chaire de Mose, sont assis les scribes +et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas +comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges +pesantes, impossibles porter, et ils les mettent sur les paules des +autres; quant eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt. + +Ils font toutes leurs actions pour tre vus des hommes: ils se +promnent en longues robes; ils portent de larges phylactres[981]; ils +ont de grandes bordures leurs habits[982]; ils aiment avoir les +premires places dans les festins et les premiers siges dans les +synagogues, tre salus dans les rues et appels Matre. Malheur +eux!... + +Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef +de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume +des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empchez les autres d'y +entrer. Malheur vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en +simulant de longues prires! Votre jugement sera en proportion. Malheur + vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un proslyte, +et qui ne savez en faire qu'un fils de la Ghenne! Malheur vous, car +vous tes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on +marche sans le savoir[984]! + +Insenss et aveugles! qui payez la dme pour un brin de menthe, d'anet, +et de cumin, et qui ngligez des commandements bien plus graves, la +justice, la piti, la bonne foi! Voil les prceptes qu'il fallait +observer; les autres, il tait bien de ne pas les ngliger. Guides +aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui +engloutissez un chameau, malheur vous! + +Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le +dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de +rapine et de cupidit, vous n'y prenez point garde. Pharisien +aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras la propret du +dehors[987]. + +Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez +des spulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au +dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En +apparence, vous tes justes; mais au fond vous tes remplis de feinte et +de pch. + +Malheur vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui btissez les +tombeaux des prophtes, et ornez les monuments des justes, et qui dites: +Si nous eussions vcu du temps de nos pres, nous n'eussions pas tremp +avec eux dans le meurtre des prophtes! Ah! vous convenez donc que vous +tes les enfants de ceux qui ont tu les prophtes. Eh bien! achevez de +combler la mesure de vos pres. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de +dire[989]: Je vous enverrai des prophtes, des sages, des savants; +vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans +vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour +retombe sur vous tout le sang innocent qui a t rpandu sur la terre, +depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de +Barachie[990], que vous avez tu entre le temple et l'autel. Je vous le +dis, c'est la gnration prsente que tout ce sang sera +redemand[991]. + +Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette ide que le +royaume de Dieu allait tre transfr d'autres, ceux qui il tait +destin n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante +contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait +ouvertement dans de vives paraboles[993], o ses ennemis jouaient le +rle de meurtriers des envoys clestes, tait un dfi au judasme +lgal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles tait plus sditieux +encore. Il dclarait qu'il tait venu clairer les aveugles et aveugler +ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple +lui arracha un mot imprudent: Ce temple bti de main d'homme, dit-il, +je pourrais, si je voulais, le dtruire, et en trois jours j'en +rebtirais un autre non construit de main d'homme[995]. On ne sait pas +bien quel sens Jsus attachait ce mot, o ses disciples cherchrent +des allgories forces. Mais comme on ne voulait qu'un prtexte, le mot +fut vivement relev. Il figurera dans les considrants de l'arrt de +mort de Jsus, et retentira son oreille parmi les angoisses dernires +du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des +orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne +faisaient qu'excuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans +l'entendre tout prophte, mme thaumaturge, qui dtournerait le peuple +du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possd, +samaritain[998], ou cherchaient mme le tuer[999]. On prenait note de +ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une thocratie +intolrante, que la domination romaine n'avait pas encore +abroges[1000]. + + +NOTES: + +[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31. + +[941] Jean, VII, 1. + +[942] Jean, VII, 5. + +[943] Jean, VII, 10. + +[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55. + +[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32. + +[946] Jean, VII, 50 et suiv. + +[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8. + +[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31; +XXII, 10-12. + +[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf +Mare, XI, 11. + +[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv. + +[951] Marc, XII, 41. + +[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne +pouvait tre fort loin de l'endroit o la pit des catholiques a +entour d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsmani_ semble +signifier pressoir huile. + +[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2. + +[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_. + +[955] Talm. de Jrus., _Taanith_, IV, 8. + +[956] Aujourd'hui _El-Aziri_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans +des textes chrtiens du moyen ge, _Lazarium_. + +[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12. + +[958] Jean, XI, 5. + +[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2. + +[960] Jean, XI, 20. + +[961] Luc, X, 38 et suiv. + +[962] Jean, XI, 35-36. + +[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et +suiv. + +[964] Marc, XIII, 3. + +[965] Josphe, _B.J._, V, v, 6. + +[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34. + +[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38. + +[968] I Esdr., X, 8; ptre aux Hbr., X, 34; Talm. de Jrus., _Mod +katon_, III, 1. + +[969] Jean, VII, 45 et suiv. + +[970] Jean, VIII, 13 et suiv. + +[971] Matth., XXI, 23-37. + +[972] Matth., XXII, 23 et suiv. + +[973] Matth., XXII, 42 et suiv. + +[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46. + +[975] Voir surtout les discussions rapportes par Jean, chapitre VIII +par exemple; il est vrai que l'authenticit de pareils morceaux n'est +que relative. + +[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie +de l'vangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus +anciens, et le texte en est assez flottant. Nanmoins, il est de +tradition vanglique primitive, comme le prouvent les particularits +singulires des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le got de Luc et des +compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique +de soi-mme. Cette histoire se trouvait, ce qu'il semble, dans +l'vangile selon les Hbreux (Papias, cit par Eusbe, _Hist. eccl._, +III, 39). + +[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4. + +[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et +suiv. Comp. Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, II, 3. + +[979] Jean, X, 1-16. + +[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35. + +[981] _Totafth_ ou _tefilln_, lames de mtal ou bandes de parchemin, +contenant des passages de la Loi, que les Juifs dvots portaient +attaches au front et au bras gauche, en excution littrale des +passages _Ex._, XIII, 9; _Deutronome_, VI, 8; XI, 18. + +[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au +coin de leur manteau pour se distinguer des paens (_Nombres_, XV, +38-39; _Deutr._, XXII, 12). + +[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur +casuistique mticuleuse, qui en rend l'entre trop difficile et qui +dcourage les simples. + +[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en +marquer soigneusement la priphrie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba +Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jsus adresse ici +aux pharisiens est d'avoir invent une foule de petits prceptes qu'on +viole sans y penser et qui ne servent qu' multiplier les contraventions + la Loi. + +[985] La purification de la vaisselle tait assujettie, chez les +pharisiens, aux rgles les plus compliques (Marc, VII, 4). + +[986] Cette pithte, souvent rpte (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24, +26), renferme peut-tre une allusion l'habitude qu'avaient certains +pharisiens de marcher les yeux ferms par affectation de saintet. Voir +ci-dessus, p. 328. + +[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-tre sans raison, que ce +verset fut prononc dans un repas, en rponse de vains scrupules des +pharisiens. + +[988] Les tombeaux tant impurs, on avait coutume de les blanchir la +chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page prcdente, note +1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jrus., _Schekalim_, i, +1; _Maasar scheni_, V, 1; _Mod katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de +Bab., _Mod katon_, 5 _a_. Peut-tre y a-t-il dans la comparaison dont +se sert Jsus une allusion aux pharisiens teints. (V. ci-dessus, p. +328.) + +[989] On ignore quel livre est emprunte cette citation. + +[990] Il y a ici une lgre confusion, qui se retrouve dans le targum +dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joada, et +Zacharie, fils de Barachie, le prophte. C'est du premier qu'il s'agit +(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomnes, o l'assassinat de +Zacharie, fils de Joada, est racont, ferme le canon hbreu. Ce meurtre +est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dresse selon +l'ordre o ils se prsentent dans la Bible. Celui d'Abel est au +contraire le premier. + +[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47. + +[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et +suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv. + +[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv. + +[994] Jean, IX, 39. + +[995] La forme la plus authentique de ce mot parat tre dans Marc, XIV, +38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40. + +[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8. + +[997] _Deutr_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II +Cor., XI, 25. + +[998] Jean, X, 20. + +[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40. + +[1000] Luc, XI, 53-54. + + + + +CHAPITRE XXII. + +MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JSUS. + + +Jsus passa l'automne et une partie de l'hiver Jrusalem. Cette saison +y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses alles couvertes, +tait le lieu o il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se +composait de deux galeries, formes par trois rangs de colonnes, et +recouvertes d'un plafond en bois sculpt[1002]. Il dominait la valle de +Cdron, qui tait sans doute moins encombre de dblais qu'elle ne l'est +aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du +ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abme +s'ouvrt pic sous le mur[1003]. L'autre ct de la valle possdait +dj sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on +y voit aujourd'hui taient peut-tre ces cnotaphes en l'honneur des +anciens prophtes[1004] que Jsus montrait du doigt, quand, assis sous +le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient +derrire ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanit[1005]. + +A la fin du mois de dcembre, il clbra Jrusalem la fte tablie par +Judas Macchabe en souvenir de la purification du temple aprs les +sacrilges d'Antiochus piphane[1006]. On l'appelait aussi la Fte des +lumires, parce que durant les huit journes de la fte on tenait dans +les maisons des lampes allumes[1007]. Jsus entreprit peu aprs un +voyage en Pre et sur les bords du Jourdain, c'est--dire dans les pays +mmes qu'il avait visits quelques annes auparavant, lorsqu'il suivait +l'cole de Jean[1008], et o il avait lui-mme administr le baptme. Il +y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout Jricho. +Cette ville, soit comme tte de route trs-importante, soit cause de +ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste +de douane assez considrable. Le receveur en chef, Zache, homme riche, +dsira voir Jsus[1010]. Comme il tait de petite taille, il monta sur +un sycomore prs de la route o devait passer le cortge. Jsus fut +touch de cette navet d'un personnage considrable. Il voulut +descendre chez Zache, au risque de produire du scandale. On murmura +beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un +pcheur. En partant, Jsus dclara son hte bon fils d'Abraham, et comme +pour ajouter au dpit des orthodoxes, Zache devint un saint: il donna, +dit-on, la moiti de ses biens aux pauvres et rpara au double les torts +qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas l du reste la seule joie de +Jsus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartime[1011] lui fit +beaucoup de plaisir en l'appelant obstinment fils de David, quoiqu'on +lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galilens sembla un +moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient +aux provinces du Nord. La dlicieuse oasis de Jricho, alors bien +arrose, devait tre un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josphe +en parle avec la mme admiration que de la Galile, et l'appelle comme +cette dernire province un pays divin[1012]. + +Jsus, aprs avoir accompli cette espce de plerinage aux lieux de sa +premire activit prophtique, revint son sjour chri de Bthanie, o +se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des +consquences dcisives[1013]. Fatigus du mauvais accueil que le royaume +de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jsus dsiraient un grand +miracle qui frappt vivement l'incrdulit hirosolymite. La +rsurrection d'un homme connu Jrusalem dut paratre ce qu'il y avait +de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition +essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversit des +temps, et de se dpouiller des rpugnances instinctives qui sont le +fruit d'une ducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi +que dans cette ville impure et pesante de Jrusalem, Jsus n'tait plus +lui-mme. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, +avait perdu quelque chose de sa limpidit primordiale. Dsespr, pouss + bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait lui, et il +obissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes +carrires divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de +lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance o nous sommes, et en +prsence d'un seul texte, offrant des traces videntes d'artifices de +composition, il est impossible de dcider si, dans le cas prsent, tout +est fiction ou si un fait rel arriv Bthanie servit de base aux +bruits rpandus. Il faut reconnatre cependant que le tour de la +narration de Jean a quelque chose de profondment diffrent des rcits +de miracles, clos de l'imagination populaire, qui remplissent les +synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul vangliste qui ait une +connaissance prcise des relations de Jsus avec la famille de Bthanie, +et qu'on ne comprendrait pas qu'une cration populaire ft venue prendre +sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc +vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces +miracles compltement lgendaires et dont personne n'est responsable. En +d'autres termes, nous pensons qu'il se passa Bthanie quelque chose +qui fut regard comme une rsurrection. + +La renomme attribuait dj Jsus deux ou trois faits de ce +genre[1014]. La famille de Bthanie put tre amene presque sans s'en +douter l'acte important qu'on dsirait. Jsus y tait ador. Il semble +que Lazare tait malade, et que ce fut mme sur un message des soeurs +alarmes que Jsus quitta la Pre[1015]. La joie de son arrive put +ramener Lazare la vie. Peut-tre aussi l'ardent dsir de fermer la +bouche ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami +entrana-t-elle ces personnes passionnes au del de toutes les bornes. +Peut-tre Lazare, ple encore de sa maladie, se fit-il entourer de +bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces +tombeaux taient de grandes chambres tailles dans le roc, o l'on +pntrait par une ouverture carre, que fermait une dalle norme. Marthe +et Marie vinrent au-devant de Jsus, et, sans le laisser entrer dans +Bthanie, le conduisirent la grotte. L'motion qu'prouva Jsus prs +du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put tre prise par les +assistants pour ce trouble, ce frmissement[1017] qui accompagnaient les +miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine ft dans +l'homme comme un principe pileptique et convulsif. Jsus (toujours dans +l'hypothse ci-dessus nonce) dsira voir encore une fois celui qu'il +avait aim, et, la pierre ayant t carte, Lazare sortit avec ses +bandelettes et la tte entoure d'un suaire. Cette apparition dut +naturellement tre regarde par tout le monde comme une rsurrection. La +foi ne connat d'autre loi que l'intrt de ce qu'elle croit le vrai. Le +but qu'elle poursuit tant pour elle absolument saint, elle ne se fait +aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thse, quand les +bons ne russissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres +le sont!... Si tel prodige n'est pas rel, tant d'autres l'ont t!... +Intimement persuads que Jsus tait thaumaturge, Lazare et ses deux +soeurs purent aider un de ses miracles s'excuter, comme tant d'hommes +pieux qui, convaincus de la vrit de leur religion, ont cherch +triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient +bien la faiblesse. L'tat de leur conscience tait celui des +stigmatises, des convulsionnaires, des possdes de couvent, entranes +par l'influence du monde o elles vivent et par leur propre croyance a +des actes feints. Quant Jsus, il n'tait pas plus matre que saint +Bernard, que saint Franois d'Assise de modrer l'avidit de la foule +et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs, +allait dans quelques jours lui rendre sa libert divine, et l'arracher +aux fatales ncessits d'un rle qui chaque jour devenait plus exigeant, +plus difficile soutenir. + +Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Bthanie contribua +sensiblement avancer la fin de Jsus[1018]. Les personnes qui en +avaient t tmoins se rpandirent dans la ville, et en parlrent +beaucoup. Les disciples racontrent le fait avec des dtails de mise en +scne combins en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jsus +taient des actes passagers, accepts spontanment par la foi, grossis +par la renomme populaire, et sur lesquels, une fois passs, on ne +revenait plus. Celui-ci tait un vritable vnement, qu'on prtendait +de notorit publique, et avec lequel on esprait fermer la bouche aux +pharisiens[1019]. Les ennemis de Jsus furent fort irrits de tout ce +bruit. Ils essayrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de +certain, c'est que ds lors un conseil fut assembl par les chefs des +prtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement pose: +Jsus et le judasme pouvaient-ils vivre ensemble? Poser la question, +c'tait la rsoudre, et sans tre prophte, comme le veut l'vangliste, +le grand-prtre put trs-bien prononcer son axiome sanglant: Il est +utile qu'un homme meure pour tout le peuple. + +Le grand-prtre de cette anne, pour prendre une expression du +quatrime vangliste, qui rend trs-bien l'tat d'abaissement o se +trouvait rduit le souverain pontificat, tait Joseph Kaapha, nomm par +Valrius Gratus et tout dvou aux Romains. Depuis que Jrusalem +dpendait des procurateurs, la charge de grand-prtre tait devenue une +fonction amovible; les destitutions s'y succdaient presque chaque +anne[1022]. Kaapha, cependant, se maintint plus longtemps que les +autres. Il avait revtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an +36. On ne sait rien de son caractre. Beaucoup de circonstances portent + croire que son pouvoir n'tait que nominal. A ct et au-dessus de +lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui parat +avoir exerc, au moment dcisif qui nous occupe, un pouvoir +prpondrant. + +Ce personnage tait le beau-pre de Kaapha, Hanan ou Annas[1023] fils +de Seth, vieux grand-prtre dpos, qui, au milieu de cette instabilit +du pontificat, conserva au fond toute l'autorit. Hanan avait reu le +souverain sacerdoce du lgat Quirinius, l'an 7 de notre re. Il perdit +ses fonctions l'an 14, l'avnement de Tibre; mais il resta +trs-considr. On continuait l'appeler grand-prtre, quoiqu'il ft +hors de charge[1024], et le consulter sur toutes les questions graves. +Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption +dans sa famille; cinq de ses fils revtirent successivement cette +dignit[1025], sans compter Kaapha, qui tait son gendre. C'tait ce +qu'on appelait la Famille sacerdotale, comme si le sacerdoce y ft +devenu hrditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur taient +aussi presque toutes dvolues[1027]. Une autre famille, il est vrai, +alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'tait celle de +Bothus[1028]. Mais les _Bolhusim_, qui devaient l'origine de leur +fortune une cause assez peu honorable, taient bien moins estims de +la bourgeoisie pieuse. Hanan tait donc en ralit le chef du parti +sacerdotal. Kaapha ne faisait rien que par lui; on s'tait habitu +associer leurs noms, et mme celui de Hanan tait toujours mis le +premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce rgime de pontificat +annuel et transmis tour de rle selon le caprice des procurateurs, un +vieux pontife, ayant gard le secret des traditions, vu se succder +beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conserv assez de +crdit pour faire dlguer le pouvoir des personnes qui, selon la +famille, lui taient subordonnes, devait tre un trs-important +personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il tait +sadducen, secte, dit Josphe, particulirement dure dans les +jugements. Tous ses fils furent aussi d'ardents perscuteurs[1031]. +L'un d'eux, nomm comme son pre Hanan, fit lapider Jacques, frre du +Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la +mort de Jsus. L'esprit de la famille tait altier, audacieux, +cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de mchancet ddaigneuse +et sournoise qui caractrise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan +et les siens que doit peser la responsabilit de tous les actes qui +vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il +reprsentait) qui tua Jsus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame +terrible, et bien plus que Caphe, bien plus que Pilate, il aurait d +porter le poids des maldictions de l'humanit. + +C'est dans la bouche de Caphe que l'vangliste tient placer le mot +dcisif qui amena la sentence de mort de Jsus[1033]. On supposait que +le grand-prtre possdait un certain don de prophtie; le mot devint +ainsi pour la communaut chrtienne un oracle plein de sens profonds. +Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononc, fut la pense +de tout le parti sacerdotal. Ce parti tait fort oppos aux sditions +populaires. Il cherchait arrter les enthousiastes religieux, +prvoyant avec raison que, par leurs prdications exaltes, ils +amneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoque +par Jsus n'et rien de temporel, les prtres virent comme consquence +dernire de cette agitation une aggravation du joug romain et le +renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs +honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans +plus tard, la ruine de Jrusalem taient ailleurs que dans le +christianisme naissant. Elles taient dans Jrusalem mme, et non en +Galile. Cependant on ne peut dire que le motif allgu, en cette +circonstance, par les prtres ft tellement hors de la vraisemblance +qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens gnral, Jsus, s'il +russissait, amenait bien rellement la ruine de la nation juive. +Partant des principes admis d'emble par toute l'ancienne politique, +Hanan et Kaapha taient donc en droit de dire: Mieux vaut la mort d'un +homme que la ruine d'un peuple. C'est l un raisonnement, selon nous, +dtestable. Mais ce raisonnement a t celui des partis conservateurs +depuis l'origine des socits humaines. Le parti de l'ordre (je prends +cette expression dans le sens troit et mesquin) a toujours t le mme. +Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empcher les motions +populaires, il croit faire acte de patriotisme en prvenant par le +meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de +l'avenir, il ne songe pas qu'en dclarant la guerre toute initiative, +il court risque de froisser l'ide destine triompher un jour. La mort +de Jsus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement +qu'il dirigeait tait tout spirituel; mais c'tait un mouvement; ds +lors les hommes d'ordre, persuads que l'essentiel pour l'humanit est +de ne point s'agiter, devaient empcher l'esprit nouveau de s'tendre. +Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite +va contre son but. Laiss libre, Jsus se ft puis dans une lutte +dsespre contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis +dcida du succs de son oeuvre et mit le sceau sa divinit. + +La mort de Jsus fut ainsi rsolue ds le mois de fvrier ou le +commencement de mars[1035]. Mais Jsus chappa encore pour quelque +temps. Il se retira dans une ville peu connue, nomme Ephran ou Ephron, +du ct de Bthel, une petite journe de Jrusalem[1036]. Il y vcut +quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les +ordres pour l'arrter, ds qu'on le reconnatrait Jrusalem, taient +donns. La solennit de Pque approchait, et on pensait que Jsus, selon +sa coutume, viendrait clbrer cette fte Jrusalem[1037]. + + +NOTES: + +[1001] Jean, X, 23. + +[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7. + +[1003] Jos., endroits cits. + +[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis port supposer que les tombeaux +dits de Zacharie et d'Absalom taient des monuments de ce genre. Cf. +_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (dit. Schott). + +[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47. + +[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et +suiv. + +[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7. + +[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu +des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jsus le fit en venant de +Galile Jrusalem par la Pre. + +[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos., +_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2. + +[1010] Luc, XIX, 1 et suiv. + +[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35. + +[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et +_Antiq._, XV, iv, 2. + +[1013] Jean, XI, 1 et suiv. + +[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et +suiv.; VIII, 41 et suiv. + +[1015] Jean, XI, 3 et suiv. + +[1016] Jean, XI, 35 et suiv. + +[1017] Jean, XI, 33, 38. + +[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv. + +[1019] Jean, XII, 9-10,17-18. + +[1020] Jean, XII, 10. + +[1021] Jean, XI, 47 et suiv. + +[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4. + +[1023] L'_Ananus_ de Josphe. C'est ainsi que le nom hbreu _Johanan_ +devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_. + +[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6. + +[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6. + +[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3. + +[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1. + +[1029] Luc, III, 2. + +[1030] _Act._, V, 17. + +[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1. + +[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14. + +[1034] Jean, XI, 48. + +[1035] Jean, XI, 53. + +[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX, +9; Eusbe et S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek: +Ephrn] et [Greek: Ephraim]. + +[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie, +nous suivons le systme de Jean. Les synoptiques paraissent peu +renseigns sur la priode de la vie de Jsus qui prcde la Passion. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +DERNIRE SEMAINE DE JSUS. + + +Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernire fois +la ville incrdule. Les esprances de son entourage taient de plus en +plus exaltes. Tous croyaient, en montant Jrusalem, que le royaume de +Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impit des hommes tant son +comble, c'tait un grand signe que la consommation tait proche. La +persuasion cet gard tait telle que l'on se disputait dj la +prsance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salom +choisit pour demander en faveur de ses fils les deux siges droite et + gauche du Fils de l'homme[1040]. Le matre, au contraire, tait obsd +de graves penses. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un +ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui +partit pour recueillir un royaume dans des pays loigns; mais peine +est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, +ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il rgne sur +eux, et les fait mettre tous mort[1041]. D'autres fois, il dtruisait +de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les +routes pierreuses du nord de Jrusalem, Jsus pensif devanait le groupe +de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, prouvant un +sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Dj, diverses reprises, +il leur avait parl de ses souffrances futures, et ils l'avaient cout + contre-coeur[1042]. Jsus prit enfin la parole, et, ne leur cachant +plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce +fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples +s'attendaient voir apparatre bientt le signe dans les nues. Le cri +inaugural du royaume de Dieu: Bni soit celui qui vient au nom du +Seigneur[1044] retentissait dj dans la troupe en accents joyeux. +Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route +fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'loignait dans le mirage de +leurs rves. Pour lui, il se confirmait dans la pense qu'il allait +mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre +lui et ses disciples devenait chaque instant plus profond. + +L'usage tait de venir Jrusalem plusieurs jours avant la Pque, afin +de s'y prparer. Jsus arriva aprs les autres, et un moment ses ennemis +se crurent frustrs de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le +sixime jour avant la fte (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il +atteignit enfin Bthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la +maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lpreux. On lui fit un +grand accueil. Il y eut chez Simon le Lpreux[1048] un dner o se +runirent beaucoup de personnes, attires par le dsir de le voir, et +aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques +jours. Lazare tait assis table et semblait attirer les regards. +Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on chercht par un +redoublement de respects extrieurs vaincre la froideur du public et +marquer fortement la haute dignit de l'hte qu'on recevait. Marie, pour +donner au festin un plus grand air de fte, entra pendant le dner, +portant un vase de parfum qu'elle rpandit sur les pieds de Jsus. Elle +cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait briser la +vaisselle dont on s'tait servi pour traiter un tranger de +distinction[1050]. Enfin, poussant les tmoignages de son culte des +excs jusque-l inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs +cheveux les pieds de son matre[1051]. Toute la maison fut remplie de la +bonne odeur du parfum, la grande joie de tous, except de l'avare Juda +de Kerioth. Eu gard aux habitudes conomes de la communaut, c'tait l +une vraie prodigalit. Le trsorier avide calcula de suite combien le +parfum aurait pu tre vendu et ce qu'il et rapport la caisse des +pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose +au-dessus de lui, mcontenta Jsus. Il aimait les honneurs; car les +honneurs servaient son but et tablissaient son titre de fils de +David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il rpondit assez vivement: +Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez +pas toujours. Et s'exaltant, il promit l'immortalit la femme qui, en +ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052]. + +Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jsus descendit de Bthanie +Jrusalem[1053]. Quand, au dtour de la route, sur le sommet du mont des +Oliviers, il vit la cit se drouler devant lui, il pleura, dit-on, sur +elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, +quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur +oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphag_, sans doute cause des +figuiers dont elle tait plante[1055], il eut encore un moment de +satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrive s'tait rpandu. +Les Galilens qui taient venus la fte en conurent beaucoup de joie +et lui prparrent un petit triomphe. On lui amena une nesse, suivie, +selon l'usage, de son petit. Les Galilens tendirent leurs plus beaux +habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le +firent asseoir dessus. D'autres, cependant, dployaient leurs vtements +sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le +prcdait et le suivait, en portant des palmes, criait: Hosanna au fils +de David! bni soit celui qui vient au nom du Seigneur! Quelques +personnes mme lui donnaient le titre de roi d'Isral[1057]. Rabbi, +fais-les taire, lui dirent les pharisiens.--S'ils se taisent, les +pierres crieront, rpondit Jsus, et il entra dans la ville. Les +Hirosolymites, qui le connaissaient peine, demandaient qui il tait: +C'est Jsus, le prophte de Nazareth en Galile, leur rpondait-on. +Jrusalem tait une ville d'environ 50,000 mes[1058]. Un petit +vnement, comme l'entre d'un tranger quelque peu clbre, ou +l'arrive d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux +avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances +ordinaires, d'tre vite bruit. Mais au temps des ftes, la confusion +tait extrme[1059]. Jrusalem, ces jours-l, appartenait aux trangers. +Aussi est-ce parmi ces derniers que l'motion parat avoir t la plus +vive. Des proslytes parlant grec, qui taient venus la fte, furent +piqus de curiosit, et voulurent voir Jsus. Ils s'adressrent ses +disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui rsulta de cette entrevue. +Pour Jsus, selon sa coutume, il alla passer la nuit son cher village +de Bthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il +descendit pareillement Jrusalem; aprs le coucher du soleil, il +remontait soit Bthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont +des Oliviers, o il avait beaucoup d'amis[1062]. + +Une grande tristesse parat, en ces dernires journes, avoir rempli +l'me, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jsus. Tous les rcits sont +d'accord pour lui prter avant son arrestation un moment d'hsitation et +de trouble, une sorte d'agonie anticipe. Selon les uns, il se serait +tout coup cri: Mon me est trouble. O Pre, sauve-moi de cette +heure[1063]. On croyait qu'une voix du ciel ce moment se fit +entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une +version trs-rpandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsmani. +Jsus, disait-on, s'loigna un jet de pierre de ses disciples +endormis, ne prenant avec lui que Cphas et les deux fils Zbde. Alors +il pria la face contre terre. Son me fut triste jusqu' la mort; une +angoisse terrible pesa sur lui; mais la rsignation la volont divine +l'emporta[1065]. Cette scne, par suite de l'art instinctif qui a +prsid la rdaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obir +dans l'agencement du rcit des raisons de convenance ou d'effet, a t +place la dernire nuit de Jsus, et au moment de son arrestation. Si +cette version tait la vraie, on ne comprendrait gure que Jean, qui +aurait t le tmoin intime d'un pisode si mouvant, n'en parlt pas +dans le rcit trs-circonstanci qu'il fait de la soire du jeudi[1066]. +Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours, +le poids norme de la mission qu'il avait accepte pesa cruellement sur +Jsus. La nature humaine se rveilla un moment. Il se prit peut-tre +douter de son oeuvre. La terreur, l'hsitation s'emparrent de lui et le +jetrent dans une dfaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifi +une grande ide son repos et les rcompenses lgitimes de la vie prouve +toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se +prsente lui pour la premire fois et cherche lui persuader que tout +est vain. Peut-tre quelques-uns de ces touchants souvenirs que +conservent les mes les plus fortes, et qui par moments les percent +comme un glaive, lui vinrent-ils ce moment. Se rappela-t-il les +claires fontaines de la Galile, o il aurait pu se rafrachir; la vigne +et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles +qui auraient peut-tre consenti l'aimer? Maudit-il son pre destine, +qui lui avait interdit les joies concdes tous les autres? +Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, +pleura-t-il de n'tre pas rest un simple artisan de Nazareth? On +l'ignore. Car tous ces troubles intrieurs restrent videmment lettre +close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et supplrent par de +naves conjectures ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande +me de leur matre. Il est sr, au moins, que sa nature divine reprit +bientt le dessus. Il pouvait encore viter la mort; il ne le voulut +pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice +jusqu' la lie. Dsormais, en effet, Jsus se retrouve tout entier et +sans nuage. Les subtilits du polmiste, la crdulit du thaumaturge et +de l'exorciste sont oublies. Il ne reste que le hros incomparable de +la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modle +accompli que toutes les mes souffrantes mditeront pour se fortifier et +se consoler. + +Le triomphe de Bethphag, cette audace de provinciaux, ftant aux portes +de Jrusalem l'avnement de leur roi-messie, acheva d'exasprer les +pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le +mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaapha[1067]. L'arrestation +immdiate de Jsus fut rsolue. Un grand sentiment d'ordre et de police +conservatrice prsida toutes les mesures. Il s'agissait d'viter une +esclandre. Comme la fte de Pque, qui commenait cette anne le +vendredi soir, tait un moment d'encombrement et d'exaltation, on +rsolut de devancer ces jours-l. Jsus tait populaire[1068]; on +craignait une meute. L'arrestation fut donc fixe au lendemain jeudi. +On rsolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, o il venait +tous les jours[1069], mais d'pier ses habitudes, pour le saisir dans +quelque endroit secret. Les agents des prtres sondrent les disciples, +esprant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur +simplicit. Ils trouvrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. +Ce malheureux, par des motifs impossibles expliquer, trahit son +matre, donna toutes les indications ncessaires, et se chargea mme +(quoiqu'un tel excs de noirceur soit peine croyable) de conduire la +brigade qui devait oprer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la +sottise ou la mchancet de cet homme laissa dans la tradition +chrtienne a d introduire ici quelque exagration. Juda jusque-l +avait t un disciple comme un autre; il avait mme le titre d'aptre; +il avait fait des miracles et chass les dmons. La lgende, qui ne veut +que des couleurs tranches, n'a pu admettre dans le cnacle que onze +saints et un rprouv. La ralit ne procde point par catgories si +absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime +dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier +qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre +par la mort du chef, et chang les profits de son emploi[1070] contre +une trs-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il t bless dans son +amour-propre par la semonce qu'il reut au dner de Bthanie? Cela ne +suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrdule depuis +le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux +croire quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine. +La haine particulire que Jean tmoigne contre Juda[1073] confirme cette +hypothse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans +s'en apercevoir, les sentiments troits de sa charge. Par un travers +fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu mettre les +intrts de la caisse au-dessus de l'oeuvre mme laquelle elle tait +destine. L'administrateur aura tu l'aptre. Le murmure qui lui chappe + Bthanie semble supposer que parfois il trouvait que le matre cotait +trop cher sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine conomie +avait caus dans la petite socit bien d'autres froissements. + +Sans nier que Juda de Kerioth ait contribu l'arrestation de son +matre, nous croyons donc que les maldictions dont on le charge ont +quelque chose d'injuste. Il y eut peut-tre dans son fait plus de +maladresse que de perversit. La conscience morale de l'homme du peuple +est vive et juste, mais instable et inconsquente. Elle ne sait pas +rsister un entranement momentan. Les socits secrtes du parti +rpublicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de +sincrit, et cependant les dnonciateurs y taient fort nombreux. Un +lger dpit suffisait pour faire d'un sectaire un tratre. Mais si la +folle envie de quelques pices d'argent fit tourner la tte au pauvre +Juda, il ne semble pas qu'il et compltement perdu le sentiment moral, +puisque, voyant les consquences de sa faute, il se repentit[1074], et, +dit-on, se donna la mort. + +Chaque minute, ce moment, devient solennelle et a compt plus que des +sicles entiers dans l'histoire de l'humanit. Nous sommes arrivs au +jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'tait le lendemain soir que commenait +la fte de Pque, par le festin o l'on mangeait l'agneau. La fte se +continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les +pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un +caractre particulier de solennit. Les disciples taient dj occups +des prparatifs pour la fte[1075]. Quant Jsus, on est port croire +qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui +l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce +n'tait pas le festin rituel de la pque, comme on l'a suppos plus +tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'glise +primitive, le souper du jeudi fut la vraie pque, le sceau de l'alliance +nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une +foule de traits touchants que chacun gardait du matre furent accumuls +sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la pit chrtienne et +le point de dpart des plus fcondes institutions. + +Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jsus tait +rempli pour la petite glise qui l'entourait n'ait dbord ce +moment[1077]. Son me sereine et forte se trouvait lgre sous le poids +des sombres proccupations qui l'assigeaient. Il eut un mot pour chacun +de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet +de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure) +tait couch sur le divan, ct de Jsus, et sa tte reposait sur la +poitrine du matre. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le +coeur de Jsus faillit lui chapper: En vrit, dit-il, je vous le dis, +un de vous me trahira[1078]. Ce fut pour ces hommes nafs un moment +d'angoisse; ils se regardrent les uns les autres, et chacun +s'interrogea. Juda tait prsent; peut-tre Jsus, qui avait depuis +quelque temps des raisons de se dfier de lui, chercha-t-il par ce mot +tirer de ses regards ou de son maintien embarrass l'aveu de sa faute. +Mais le disciple infidle ne perdit pas contenance; il osa mme, dit-on, +demander comme les autres: Serait-ce moi, rabbi? + +Cependant, l'me droite et bonne de Pierre tait la torture. Il fit +signe Jean de tcher de savoir de qui le matre parlait. Jean, qui +pouvait converser avec Jsus sans tre entendu, lui demanda le mot de +cette nigme. Jsus n'ayant que des soupons ne voulut prononcer aucun +nom; il dit seulement Jean de bien remarquer celui qui il allait +offrir du pain tremp. En mme temps, il trempa le pain et l'offrit +Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jsus adressa +Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne +furent pas comprises des assistants. On crut que Jsus lui donnait des +ordres pour la fte du lendemain, et il sortit[1079]. + +Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et part les apprhensions +dont le matre fit la confidence ses disciples, qui ne comprirent qu' +demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais aprs la mort de +Jsus, on attacha cette soire un sens singulirement solennel, et +l'imagination des croyants y rpandit une teinte de suave mysticit. Ce +qu'on se rappelle le mieux d'une personne chre, ce sont ses derniers +temps. Par une illusion invitable, on prte aux entretiens qu'on a eus +alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche +en quelques heures les souvenirs de plusieurs annes. La plupart des +disciples ne virent plus leur matre aprs le souper dont nous venons de +parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans +beaucoup d'autres, Jsus pratiqua son rite mystrieux de la fraction du +pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le +jour de Pque et fut le festin pascal, l'ide vint naturellement que +l'institution eucharistique se fit ce moment suprme. Partant de +l'hypothse que Jsus savait d'avance avec prcision le moment de sa +mort, les disciples devaient tre amens supposer qu'il rserva pour +ses dernires heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs, +une des ides fondamentales des premiers chrtiens tait que la mort de +Jsus avait t un sacrifice, remplaant tous ceux de l'ancienne Loi, la +Cne, qu'on supposait s'tre passe une fois pour toutes la veille de +la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la +nouvelle alliance, le signe du sang rpandu pour le salut de tous[1080]. +Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-mme, furent ainsi +l'image du Testament nouveau que Jsus avait scell de ses souffrances, +la commmoration du sacrifice du Christ jusqu' son avnement[1081]. + +De trs-bonne heure, ce mystre se fixa en un petit rcit sacramentel, +que nous possdons sous quatre formes[1082] trs-analogues entre elles. +Jean, si proccup des ides eucharistiques[1083], qui raconte le +dernier repas avec tant de prolixit, qui y rattache tant de +circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les +narrateurs vangliques, a ici la valeur d'un tmoin oculaire, ne +connat pas ce rcit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas +l'institution de l'Eucharistie comme une particularit de la Cne. Pour +lui, le rite de la Cne, c'est le lavement des pieds. Il est probable +que dans certaines familles chrtiennes primitives, ce dernier rite +obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jsus, dans +quelques circonstances, l'avait pratiqu pour donner ses disciples une +leon d'humilit fraternelle. On le rapporta la veille de sa mort, +par suite de la tendance que l'on eut grouper autour de la Cne +toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jsus. + +Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charit, de dfrence +mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des +dernires heures de Jsus[1086]. C'est toujours l'unit de son glise, +constitue par lui ou par son esprit, qui est l'me des symboles et des +discours que la tradition chrtienne fit remonter ce moment sacr: Je +vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les +uns les autres comme je vous ai aims. Le signe auquel on connatra que +vous tes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle +plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence +de son matre; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai +communiqu tout ce que j'ai appris de mon Pre. Ce que je vous ordonne, +c'est de vous aimer les uns les autres[1087]. A ce dernier moment, +quelques rivalits, quelques luttes de prsance se produisirent +encore[1088]. Jsus fit remarquer que si lui, le matre, avait t au +milieu de ses disciples comme leur serviteur, plus forte raison +devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en +buvant le vin, il aurait dit: Je ne goterai plus de ce fruit de la +vigne jusqu' ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de +mon Pre[1089]. Selon d'autres, il leur aurait promis bientt un festin +cleste, o ils seraient assis sur des trnes ses cts[1090]. + +Il semble que, vers la fin de la soire, les pressentiments de Jsus +gagnrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaait le +matre et qu'on touchait une crise. Un moment Jsus songea quelques +prcautions et parla d'pes. Il y en avait deux dans la compagnie. +C'est assez, dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite cette ide; il +vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force +arme des grands pouvoirs de Jrusalem. Cphas, plein de coeur et se +croyant sr de lui-mme, jura qu'il irait avec lui en prison et la +mort. Jsus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes. +Selon une tradition, qui remontait probablement Pierre lui-mme, Jsus +l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Cphas, jurrent qu'ils ne +faibliraient pas. + + +NOTES: + +[1038] Luc, XIX, 11. + +[1039] Luc, XXII, 24 et suiv. + +[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv. + +[1041] Luc, XIX, 12-27. + +[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv. + +[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et +suiv. + +[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35. + +[1045] Matth., XX, 28. + +[1046] Jean, XI, 56. + +[1047] La pque se clbrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan +rpondait la journe du samedi, 21 mars. + +[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44. + +[1049] Il est trs-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est +attache par un lien d'affection ou de domesticit aille vous servir +quand vous mangez chez autrui. + +[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore Sour. + +[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'taient point, +comme chez nous, cachs sous la table, mais tendus la hauteur du +corps sur le divan ou _triclinium_. + +[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2; +XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv. + +[1053] Jean, XII, 12. + +[1054] Luc, XIX, 41 et suiv. + +[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 14 _b_; +_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il +rsulte de ces passages que Bethphag tait une sorte de _pomoerium_, +qui s'tendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait +lui-mme son mur de clture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1, +Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphag ft un village, +comme l'ont suppos Eusbe et S. Jrme. + +[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et +suiv.; Jean, XII, 12 et suiv. + +[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13. + +[1058] Le chiffre de 120,000, donn par Hcate (dans Josphe. _Contre +Apion_, I, 22), parat exagr. Cicron parle de Jrusalem comme d'une +bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque systme +qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle +d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson, +_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e dition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_., +p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82. + +[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3. + +[1060] Jean, XII, 20 et suiv. + +[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11. + +[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38. + +[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalt de Jean et +sa proccupation exclusive du rle divin de Jsus aient effac du rcit +les circonstances de faiblesse naturelle racontes par les synoptiques. + +[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29. + +[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39 +et suiv. + +[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte +d'affectation relever les circonstances qui lui sont personnelles ou +dont il a t le seul tmoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.; +XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.). + +[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2. + +[1068] Matth., XXI, 46. + +[1069] Matth., XXVI, 55. + +[1070] Jean, XII, 6. + +[1071] Jean ne parle mme pas d'un salaire en argent. + +[1072] Jean, VI, 65; XII, 6. + +[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv. + +[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv. + +[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean, +XIII, 29. + +[1076] C'est le systme des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.; +Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le +rcit a pour cette partie une autorit prpondrante, suppose +formellement que Jsus mourut le jour mme o l'on mangeait l'agneau +(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir +Jsus la veille de Pque (Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_). + +[1077] Jean, XIII, 1 et suiv. + +[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et +suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20. + +[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lve les invraisemblances du rcit +des synoptiques. + +[1080] Luc, XXII., 20. + +[1081] I Cor., XI, 26. + +[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor., +XI, 23-25. + +[1083] Ch. VI. + +[1084] Ch. XIII-XVII. + +[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et +suiv. + +[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placs par Jean la suite du +rcit de la Cne ne peuvent tre pris pour historiques. Ils sont pleins +de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de +Jsus, et qui, au contraire, rentrent trs-bien dans le langage habituel +de Jean. Ainsi l'expression petits enfants au vocatif (Jean, XIII, 33) +est trs-frquente dans la premire ptre de Jean. Elle ne parat pas +avoir t familire Jsus. + +[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17. + +[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv. + +[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18. + +[1090] Luc, XXII, 29-30. + +[1091] Luc, XXII, 36-38. + +[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33 +et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +ARRESTATION ET PROCS DE JSUS. + + +La nuit tait compltement tombe[1093] quand on sortit de la +salle[1094]. Jsus, selon son habitude, passa le val du Cdron, et se +rendit, accompagn des disciples, dans le jardin de Gethsmani, au pied +du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son +immense supriorit, il veillait et priait. Eux dormaient ct de lui, +quand tout coup une troupe arme se prsenta la lueur des torches. +C'taient des sergents du temple, arms de btons, sorte de brigade de +police qu'on avait laisse aux prtres; ils taient soutenus par un +dtachement de soldats romains avec leurs pes; le mandat d'arrestation +manait du grand-prtre et du sanhdrin[1096]. Judas, connaissant les +habitudes de Jsus, avait indiqu cet endroit comme celui o on pouvait +le surprendre avec le plus de facilit. Judas, selon l'unanime tradition +des premiers temps, accompagnait lui-mme l'escouade[1097], et mme, +selon quelques-uns[1098], il aurait pouss l'odieux jusqu' prendre pour +signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette +circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de rsistance +de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des tmoins +oculaires[1100]) tira l'pe et blessa l'oreille un des serviteurs du +grand-prtre nomm Malek. Jsus arrta ce premier mouvement. Il se livra +lui-mme aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout +contre des autorits qui avaient tant de prestige, les disciples +prirent la fuite et se dispersrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittrent +pas de vue leur matre. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert +d'un vtement lger. On voulut l'arrter; mais le jeune homme s'enfuit, +en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101]. + +La marche que les prtres avaient rsolu de suivre contre Jsus tait +trs-conforme au droit tabli. La procdure contre le sducteur +(_msith_), qui cherche porter atteinte la puret de la religion, +est explique dans le Talmud avec des dtails dont la nave impudence +fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est rig en partie essentielle +de l'instruction criminelle. Quand un homme est accus de sduction, +on aposte deux tmoins, que l'on cache derrire une cloison; on +s'arrange pour attirer le prvenu dans une chambre contigu, o il +puisse tre entendu des deux tmoins sans que lui-mme les aperoive. On +allume deux chandelles prs de lui, pour qu'il soit bien constat que +les tmoins le voient[1102]. Alors on lui fait rpter son blasphme. +On l'engage se rtracter. S'il persiste, les tmoins qui l'ont entendu +l'amnent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de +la sorte qu'on se comporta envers Jsus, qu'il fut condamn sur la foi +de deux tmoins qu'on avait aposts, que le crime de sduction est, du +reste, le seul pour lequel on prpare ainsi les tmoins[1103]. + +Les disciples de Jsus nous apprennent, en effet, que le crime reproch + leur matre tait la sduction[1104], et, part quelques minuties, +fruit de l'imagination rabbinique, le rcit des vangiles rpond trait +pour trait la procdure dcrite par le Talmud. Le plan des ennemis de +Jsus tait de le convaincre, par enqute testimoniale et par ses +propres aveux, de blasphme et d'attentat contre la religion mosaque, +de le condamner mort selon la loi, puis de faire approuver la +condamnation par Pilate. L'autorit sacerdotale, comme nous l'avons dj +vu, rsidait tout entire de fait entre les mains de Hanan. L'ordre +d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant +personnage que l'on mena d'abord Jsus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa +doctrine et ses disciples. Jsus refusa avec une juste fiert d'entrer +dans de longues explications. Il s'en rfra son enseignement, qui +avait t public; il dclara n'avoir jamais eu de doctrine secrte; il +engagea l'ex-grand-prtre interroger ceux qui l'avaient cout. Cette +rponse tait parfaitement naturelle; mais le respect exagr dont le +vieux pontife tait entour la fit paratre audacieuse; un des +assistants y rpliqua, dit-on, par un soufflet. + +Pierre et Jean avaient suivi leur matre jusqu' la demeure de Hanan. +Jean, qui tait connu dans la maison, fut admis sans difficult; mais +Pierre fut arrt l'entre, et Jean fut oblig de prier la portire de +le laisser passer. La nuit tait froide. Pierre resta dans l'antichambre +et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient. +Il fut bientt reconnu pour un disciple de l'accus. Le malheureux, +trahi par son accent galilen, poursuivi de questions par les valets, +dont l'un tait parent de Malek et l'avait vu Gethsmani, nia par +trois fois qu'il et jamais eu la moindre relation avec Jsus. Il +pensait que Jsus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette +lchet dissimule renfermait une grande indlicatesse. Mais sa bonne +nature lui rvla bientt la faute qu'il venait de commettre. Une +circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jsus lui +avait dit. Touch au coeur, il sortit et se mit pleurer +amrement[1106]. + +Hanan, bien qu'auteur vritable du meurtre juridique qui allait +s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de +Jsus; il le renvoya son gendre Kaapha, qui portait le titre +officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-pre, devait +naturellement tout ratifier. Le sanhdrin tait rassembl chez +lui[1107]. L'enqute commena; plusieurs tmoins, prpars d'avance +selon le procd inquisitorial expos dans le Talmud, comparurent devant +le tribunal. Le mot fatal, que Jsus avait rellement prononc: Je +dtruirai le temple de Dieu, et je le rebtirai en trois jours, fut +cit par deux tmoins. Blasphmer le temple de Dieu tait, d'aprs la +loi juive, blasphmer Dieu lui-mme[1108]. Jsus garda le silence et +refusa d'expliquer la parole incrimine. S'il faut en croire un rcit, +le grand-prtre alors l'aurait adjur de dire s'il tait le Messie; +Jsus l'aurait confess et aurait proclam devant l'assemble la +prochaine venue de son rgne cleste[1109]. Le courage de Jsus, dcid + mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez +Hanan, il garda le silence. Ce fut en gnral, ce dernier moment, sa +rgle de conduite. La sentence tait arrte; on ne cherchait que des +prtextes. Jsus le sentait, et n'entreprit pas une dfense inutile. Au +point de vue du judasme orthodoxe, il tait bien vraiment un +blasphmateur, un destructeur du culte tabli; or ces crimes taient +punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemble le dclara +coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient +secrtement vers lui taient absents ou ne votrent pas[1111]. La +frivolit ordinaire aux aristocraties depuis longtemps tablies ne +permit pas aux juges de rflchir longuement sur les consquences de la +sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme tait alors sacrifie bien +lgrement; sans doute les membres du sanhdrin ne songrent pas que +leurs fils rendraient compte une postrit irrite de l'arrt prononc +avec un si insouciant ddain. + +Le sanhdrin n'avait pas le droit de faire excuter une sentence de +mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui rgnait alors en +Jude, Jsus n'en tait pas moins ds ce moment un condamn. Il demeura +le reste de la nuit expos aux mauvais traitements d'une valetaille +infime, qui ne lui pargna aucun affront[1113]. + +Le matin, les chefs des prtres et les anciens se trouvrent de nouveau +runis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation +prononce par le sanhdrin, et frappe d'insuffisance depuis +l'occupation des Romains. Le procurateur n'tait pas investi comme le +lgat imprial du droit de vie et de mort. Mais Jsus n'tait pas +citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que +l'arrt prononc contre lui et son cours. Comme il arrive toutes les +fois qu'un peuple politique soumet une nation o la loi civile et la loi +religieuse se confondent, les Romains taient amens prter la loi +juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas +aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons +consign dans le Talmud, de mme que les Arabes d'Algrie sont encore +rgis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains +sanctionnaient ainsi fort souvent des pnalits portes pour des dlits +religieux. La situation tait peu prs celle des villes saintes de +l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'tat +de Damas, le lendemain du jour o la Syrie serait conquise par une +nation europenne. Josphe prtend (mais certes on en peut douter) que +si un Romain franchissait les stles qui portaient des inscriptions +dfendant aux paens d'avancer, les Romains eux-mmes le livraient aux +Juifs pour le mettre mort[1115]. + +Les agents des prtres lirent donc Jsus et l'amenrent au prtoire, +qui tait l'ancien palais d'Hrode[1116], joignant la tour +Antonia[1117]. On tait au matin du jour o l'on devait manger l'agneau +pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souills +en entrant dans le prtoire et n'auraient pu faire le festin sacr. Ils +restrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur prsence, monta au +_bima_[1119] ou tribunal situ en plein air[1120], l'endroit qu'on +nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, cause du carrelage qui +revtait le sol. + +A peine inform de l'accusation, il tmoigna sa mauvaise humeur d'tre +ml cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prtoire avec +Jsus. L eut lieu un entretien dont les dtails prcis nous chappent, +aucun tmoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur +parat avoir t bien devine par Jean. Son rcit, en effet, est en +parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation +rciproque des deux interlocuteurs. + +Le procurateur Pontius, surnomm Pilatus, sans doute cause du _pilum_ ou +javelot d'honneur dont lui ou un de ses anctres fut dcor[1122], +n'avait eu jusque-l aucune relation avec la secte naissante. +Indiffrent aux querelles intrieures des Juifs, il ne voyait dans tous +ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intemprantes +et de cerveaux gars. En gnral, il n'aimait pas les Juifs. Mais les +Juifs le dtestaient plus encore; ils le trouvaient dur, mprisant, +emport; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une +grande fermentation populaire, Jrusalem tait une ville +trs-sditieuse et pour un tranger un insupportable sjour. Les exalts +prtendaient que c'tait chez le nouveau procurateur un dessein arrt +d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme troit, leurs haines +religieuses rvoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement +civil, que le Romain le plus mdiocre portait partout avec lui. Tous les +actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon +administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa +charge, il avait eu avec ses administrs des difficults qu'il avait +tranches d'une manire trs-brutale, mais o il semble que, pour le +fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paratre des +gens arrirs; il les jugeait sans doute comme un prfet libral jugeait +autrefois les Bas-Bretons, se rvoltant pour une nouvelle route ou pour +l'tablissement d'une cole. Dans ses meilleurs projets pour le bien du +pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait +rencontr la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la +vie tel point qu'elle s'opposait tout changement et toute +amlioration. Les constructions romaines, mme les plus utiles, taient +de la part des Juifs zls l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux +cussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer sa +rsidence, laquelle tait voisine de l'enceinte sacre, provoqurent un +orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de +ces susceptibilits; il se vit ainsi engag dans des rpressions +sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa +destitution[1129]. L'exprience de tant de conflits l'avait rendu fort +prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de +ses matres en les obligeant user envers lui de rigueurs odieuses. Le +procurateur se voyait avec un suprme dplaisir amen jouer en cette +nouvelle affaire un rle de cruaut, pour une loi qu'il hassait[1130]. +Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence +des gouvernements civils, est ensuite le premier en faire peser sur +eux la responsabilit, presque les en accuser. Suprme injustice; car +le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur! + +Pilate et donc dsir sauver Jsus. Peut-tre l'attitude digne et +calme de l'accus fit-elle sur lui de l'impression. Selon une +tradition[1131], Jsus aurait trouv un appui dans la propre femme du +procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galilen de quelque +fentre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-tre le +revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait tre +vers, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que +Jsus trouva Pilate prvenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea +avec bont et avec l'intention de chercher tous les moyens de le +renvoyer absous. + +Le titre de roi des Juifs, que Jsus ne s'tait jamais donn, mais que +ses ennemis prsentaient comme le rsum de son rle et de ses +prtentions, tait naturellement celui par lequel on pouvait exciter les +ombrages de l'autorit romaine. C'est par ce ct, comme sditieux et +comme coupable de crime d'tat, qu'on se mit l'accuser. Rien n'tait +plus injuste; car Jsus avait toujours reconnu l'empire romain pour le +pouvoir tabli. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas +coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgr lui toutes les +consquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le +Gaulonite; on prtendait qu'il dfendait de payer le tribut +Csar[1132]. Pilate lui demanda s'il tait rellement le roi des +Juifs[1133]. Jsus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande +quivoque qui avait fait sa force, et qui aprs sa mort devait +constituer sa royaut, le perdit cette fois. Idaliste, c'est--dire ne +distinguant pas l'esprit et la matire, Jsus, la bouche arme de son +glaive deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura +jamais compltement les puissances de la terre. S'il faut en croire +Jean, il aurait avou sa royaut, mais prononc en mme temps cette +profonde parole: Mon royaume n'est pas de ce monde. Puis il aurait +expliqu la nature de sa royaut, se rsumant tout entire dans la +possession et la proclamation de la vrit. Pilate ne comprit rien cet +idalisme suprieur[1134]. Jsus lui fit sans doute l'effet d'un rveur +inoffensif. Le manque, total de proslytisme religieux et philosophique +chez les Romains de cette poque leur faisait regarder le dvouement +la vrit comme une chimre. Ces dbats les ennuyaient et leur +paraissaient dnus de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour +l'empire se cachait dans les spculations nouvelles, ils n'avaient +aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur +mcontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices +pour de vaines subtilits. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore +la mme conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu' la ruine de Jrusalem, la +rgle administrative des Romains fut de rester compltement indiffrents +dans ces querelles de sectaires entre eux[1136]. + +Un expdient se prsenta l'esprit du gouverneur pour concilier ses +propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait +dj tant de fois ressenti la pression. Il tait d'usage propos de la +fte de Pque de dlivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que +Jsus n'avait t arrt que par suite de la jalousie des prtres[1137], +essaya de le faire bnficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur +le _bima_, et proposa la foule de relcher le roi des Juifs. La +proposition faite en ces termes avait un certain caractre de largeur en +mme temps que d'ironie. Les prtres en virent le danger. Ils agirent +promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils +suggrrent la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans +Jrusalem d'une grande popularit. Par un singulier hasard, il +s'appelait aussi Jsus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou +Bar-Rabban[1140]. C'tait un personnage fort connu[1141]; il avait t +arrt la suite d'une meute accompagne de meurtre[1142]. Une clameur +gnrale s'leva: Non celui-l; mais Jsus Bar-Rabban. Pilate fut +oblig de dlivrer Jsus Bar-Rabban. + +Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un +accus auquel on donnait le titre de roi des Juifs ne le compromt. Le +fanatisme, d'ailleurs, amne tous les pouvoirs traiter avec lui. +Pilate se crut oblig de faire quelque concession; mais hsitant encore +rpandre le sang pour satisfaire des gens qu'il dtestait, il voulut +tourner la chose en comdie. Affectant de rire du titre pompeux que +l'on donnait Jsus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation tait le +prliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-tre Pilate +voulut-il laisser croire que cette condamnation tait dj prononce, +tout en esprant que le prliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon +tous les rcits, une scne rvoltante. Des soldats lui mirent sur le dos +une casaque rouge, sur la tte une couronne forme de branches +pineuses, et un roseau la main. On l'amena ainsi affubl sur la +tribune, en face du peuple. Les soldats dfilaient devant lui, le +souffletaient tour tour, et disaient en s'agenouillant: Salut, roi +des Juifs[1145]. D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa +tte avec le roseau. On comprend difficilement que la gravit romaine se +soit prte des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualit +de procurateur, n'avait gure sous ses ordres que des troupes +auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme taient les lgionnaires, +ne fussent pas descendus de telles indignits. + +Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilit +couvert? Esprait-il dtourner le coup qui menaait Jsus en accordant +quelque chose la haine des Juifs[1147], et en substituant au +dnouement tragique une fin grotesque d'o il semblait rsulter que +l'affaire ne mritait pas une autre issue? Si telle fut sa pense, elle +n'eut aucun succs. Le tumulte grandissait et devenait une vritable +sdition. Les cris: Qu'il soit crucifi! qu'il soit crucifi! +retentissaient de tous cts. Les prtres, prenant un ton de plus en +plus exigeant, dclaraient la Loi en pril, si le sducteur n'tait puni +de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jsus, il faudrait +rprimer une meute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du +temps. Il rentra dans le prtoire, s'informa de quel pays tait Jsus, +cherchant un prtexte pour dcliner sa propre comptence[1149]. Selon +une tradition, il aurait mme renvoy Jsus Antipas, qui, dit-on, +tait alors Jrusalem[1150]. Jsus se prta peu ces efforts +bienveillants; il se renferma, comme chez Kaapha, dans un silence digne +et grave, qui tonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en +plus menaants. On dnonait dj le peu de zle du fonctionnaire qui +protgeait un ennemi de Csar. Les plus grands adversaires de la +domination romaine se trouvrent transforms en sujets loyaux de Tibre, +pour avoir le droit d'accuser de lse-majest le procurateur trop +tolrant. Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur; +quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le +gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151] +Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses +ennemis enverraient Rome, et o on l'accuserait d'avoir soutenu un +rival de Tibre. Dj, dans l'affaire des cussons votifs[1152], les +Juifs avaient crit l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour +sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de +l'histoire, il cda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la +responsabilit de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrtiens, +l'auraient pleinement accepte, en s'criant: Que son sang retombe sur +nous et sur nos enfants[1153]! + +Ces mots furent-ils rellement prononcs? On en peut douter. Mais ils +sont l'expression d'une profonde vrit historique. Vu l'attitude que +les Romains avaient prise en Jude, Pilate ne pouvait gure faire que ce +qu'il fit. Combien de sentences de mort dictes par l'intolrance +religieuse ont forc la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui, +pour complaire un clerg fanatique, livrait au bcher des centaines de +ses sujets, tait plus blmable que Pilate; car il reprsentait un +pouvoir plus complet que n'tait encore Jrusalem celui des Romains. +Quand le pouvoir civil se fait perscuteur ou tracassier, la +sollicitation du prtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le +gouvernement qui cet gard est sans pch jette Pilate la premire +pierre. Le bras sculier, derrire lequel s'abrite la cruaut +clricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis dire qu'il a +horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets. + +Ce ne furent donc ni Tibre ni Pilate qui condamnrent Jsus. Ce fut le +vieux parti juif; ce fut la loi mosaque. Selon nos ides modernes, il +n'y a nulle transmission de dmrite moral du pre au fils; chacun ne +doit compte la justice humaine et la justice divine que de ce qu'il +a fait. Tout juif, par consquent, qui souffre encore aujourd'hui pour +le meurtre de Jsus a droit de se plaindre; car peut-tre et-il t +Simon le Cyrnen; peut-tre au moins n'et-il pas t avec ceux qui +crirent: Crucifiez-le! Mais les nations ont leur responsabilit comme +les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la +mort de Jsus. Cette mort fut lgale, en ce sens qu'elle eut pour +cause premire une loi qui tait l'me mme de la nation. La loi +mosaque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais accepte, prononait +la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte tabli. +Or, Jsus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait le dtruire. +Les Juifs le dirent Pilate avec une franchise simple et vraie: Nous +avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils +de Dieu[1154]. La loi tait dtestable; mais c'tait la loi de la +frocit antique, et le hros qui s'offrait pour l'abroger devait avant +tout la subir. + +Hlas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va +verser porte ses fruits. En son nom, durant des sicles, on infligera +des tortures et la mort des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui +encore, dans des pays qui se disent chrtiens, des pnalits sont +prononces pour des dlits religieux. Jsus n'est pas responsable de ces +garements. Il ne pouvait prvoir que tel peuple l'imagination gare +le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brle. Le +christianisme a t intolrant; mais l'intolrance n'est pas un fait +essentiellement chrtien. C'est un fait juif, en ce sens que le judasme +dressa pour la premire fois la thorie de l'absolu en religion, et posa +le principe que tout novateur, mme quand il apporte des miracles +l'appui de sa doctrine, doit tre reu coups de pierres, lapid par +tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde paen eut aussi ses +violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-l, comment ft-il +devenu chrtien? Le Pentateuque a de la sorte t dans le monde le +premier code de la terreur religieuse. Le judasme a donn l'exemple +d'un dogme immuable, arm du glaive. Si, au lieu de poursuivre les +Juifs d'une haine aveugle, le christianisme et aboli le rgime qui tua +son fondateur, combien il et t plus consquent, combien il et mieux +mrit du genre humain! + + +NOTES: + +[1093] Jean, XIII, 30. + +[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapporte par Matth., XXVI, +30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion o sont ces deux vanglistes +que le dernier repas de Jsus fut le festin pascal. Avant et aprs le +festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap. +IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc. + +[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. + +[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12. + +[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3; +_Act._, I, 16. + +[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le rcit de Jean, Jsus +se nomme lui-mme. + +[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point. + +[1100] Jean, XVIII, 10. + +[1101] Marc, XIV, 51-52. + +[1102] En matire criminelle, on n'admettait que des tmoins oculaires. +Mischna, _Sanhdrin_ IV, 5. + +[1103] Talm. de Jrus., _Sanhdrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., mme +trait, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_. + +[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47. + +[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve +que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du +quatrime vangile. + +[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54 +et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv. + +[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66. + +[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv. + +[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien +de cette scne. + +[1110] _Lvit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutr._, XIII, 1 et suiv. + +[1111] Luc, XXIII, 50-51. + +[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1. + +[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65. + +[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean, +XVIII, 28. + +[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4. + +[1116] Philon, _Legatio ad Caum_, 38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8. + +[1117] A l'endroit o est encore aujourd'hui le srail du pacha de +Jrusalem. + +[1118] Jean, XVIII, 28. + +[1119] Le mot grec [Greek: bma] tait pass en syro-chaldaque. + +[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII, +33. + +[1121] Jean, XVIII, 29. + +[1122] Virg., _n_., XII, 421; Martial, _pigr_., I, XXXII; X, XLVIII; +Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, dcoration +militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc. +_Pilatus_ est, dans cette hypothse, un mot de la mme forme que +_Torquatus_. + +[1123] Philon, _Leg. ad Caum_, 38. + +[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init. + +[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv. + +[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_. + +[1127] Philon, _Leg. ad Caum_, 38. + +[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et +suiv.; Luc, XIII, 1. + +[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2. + +[1130] Jean, XVIII, 35. + +[1131] Matth., XXVII, 19. + +[1132] Luc, XXIII, 2, 5. + +[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33. + +[1134] Jean, XVIII, 38. + +[1135] _Act._, XVIII, 14-15. + +[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) prsente la mort de Jsus comme une +excution politique de Ponce Pilate. Mais, l'poque o crivai Tacite, +la politique romaine envers les chrtiens tait change; on les tenait +pour coupables de ligue secrte contre l'tat. Il tait naturel que +l'historien latin crt que Pilate, en faisant mourir Jsus, avait obi +des raisons de sret publique. Josphe est bien plus exact (_Ant._, +XVIII, iii, 3). + +[1137] Marc, XV, 10. + +[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11. + +[1139] Le nom de Jsus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette +leon a nanmoins pour elle de trs-fortes autorits. + +[1140] Matth., XXVII, 16. + +[1141] Cf. saint Jrme, In Matth., XXVII, 16. + +[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un +voleur, parat ici beaucoup moins dans le vrai que Marc. + +[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1. + +[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live, +XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28. + +[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII, +11; Jean, XIX, 2 et suiv. + +[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algrie_, n 5, fragm. B. + +[1147] Luc, XXIII, 16, 22. + +[1148] Jean, XIX, 7. + +[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv. + +[1150] Il est probable que c'est l une premire tentative d'Harmonie +des vangiles. Luc aura eu sous les yeux un rcit o la mort de Jsus +tait attribue par erreur Hrode. Pour ne pas sacrifier entirement +cette version, il aura mis bout bout les deux traditions, d'autant +plus qu'il savait peut-tre vaguement que Jsus (comme Jean nous +l'apprend) comparut devant trois autorits. Dans beaucoup d'autres cas, +Luc semble avoir un sentiment loign des faits qui sont propres la +narration de Jean. Du reste, le troisime vangile renferme, pour +l'histoire du crucifiement, une srie d'additions que l'auteur parat +avoir puises dans un document plus rcent, et o l'arrangement en vue +d'un but d'dification tait sensible. + +[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprcier l'exactitude +de la couleur de cette scne chez les vanglistes, voyez Philon, _Leg. +ad Caum_, 38. + +[1152] Voir ci-dessus, p. 402. + +[1153] Matth., XXVII, 24-25. + +[1154] Jean, XIX, 7. + +[1155] _Deutr._, XIII, 1 et suiv. + + + + +CHAPITRE XXV. + +MORT DE JSUS. + + +Bien que le motif rel de la mort de Jsus ft tout religieux, ses +ennemis avaient russi, au prtoire, le prsenter comme coupable de +crime d'tat; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une +condamnation pour cause d'htrodoxie. Consquents cette ide, les +prtres firent demander pour Jsus, par la foule, le supplice de la +croix. Ce supplice n'tait pas juif d'origine; si la condamnation de +Jsus et t purement mosaque, on lui et appliqu la +lapidation[1156]. La croix tait un supplice romain, rserv pour les +esclaves et pour les cas o l'on voulait ajouter la mort +l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant Jsus, on le traitait +comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme +ces ennemis de bas tage auxquels les Romains n'accordaient pas les +honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'tait le chimrique roi des +Juifs, non le dogmatiste htrodoxe, que l'on punissait. Par suite de +la mme ide, l'excution dut tre abandonne aux Romains. On sait que, +chez les Romains, les soldats, comme ayant pour mtier de tuer, +faisaient l'office de bourreaux. Jsus fut donc livr une cohorte de +troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les +moeurs cruelles des nouveaux conqurants se droula pour lui. Il tait +environ midi[1158]. On le revtit de ses habits qu'on lui avait ts +pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait dj en rserve +deux voleurs qu'elle devait excuter, on runit les trois condamns, et +le cortge se mit en marche pour le lieu de l'excution. + +Ce lieu tait un endroit nomm Golgotha, situ hors de Jrusalem, mais +prs des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crne_; +il correspond, ce semble, notre mot _Chaumont_, et dsignait +probablement un tertre dnud, ayant la forme d'un crne chauve. On ne +sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il tait srement +au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine ingale qui +s'tend entre les murs et les deux valles de Cdron et de Hinnom[1160], +rgion assez vulgaire, attriste encore par les fcheux dtails du +voisinage d'une grande cit. Il est difficile de placer le Golgotha +l'endroit prcis o, depuis Constantin, la chrtient tout entire l'a +vnr[1161]. Cet endroit est trop engag dans l'intrieur de la ville, +et on est port croire qu' l'poque de Jsus il tait compris dans +l'enceinte des murs[1162]. + +Le condamn la croix devait porter lui-mme l'instrument de son +supplice[1163]. Mais Jsus, plus faible de corps que ses deux +compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain +Simon de Cyrne, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les +brusques procds des garnisons trangres, le forcrent de porter +l'arbre fatal. Peut-tre usaient-ils en cela d'un droit de corve +reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mmes du bois infme. Il +semble que Simon fut plus tard de la communaut chrtienne. Ses deux +fils, Alexandre et Rufus[1164], y taient fort connus. Il raconta +peut-tre plus d'une circonstance dont il avait t tmoin. Aucun +disciple n'tait ce moment auprs de Jsus[1165]. + +On arriva enfin la place des excutions. Selon l'usage juif, on offrit + boire aux patients un vin fortement aromatis, boisson enivrante, que +par un sentiment de piti on donnait au condamn pour l'tourdir[1166]. +Il parat que souvent les dames de Jrusalem apportaient elles-mmes aux +infortuns qu'on menait au supplice ce vin de la dernire heure; quand +aucune d'elles ne se prsentait, on l'achetait sur les fonds de la +caisse publique[1167]. Jsus, aprs avoir effleur le vase du bout des +lvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamns +vulgaires n'allait pas sa haute nature. Il prfra quitter la vie dans +la parfaite clart de son esprit, et attendre avec une pleine conscience +la mort qu'il avait voulue et appele. On le dpouilla alors de ses +vtements[1169], et on l'attacha la croix. La croix se composait de +deux poutres lies en forme de T[1170]. Elle tait peu leve, si bien +que les pieds du condamn touchaient presque terre. On commenait par +la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonant des +clous dans les mains; les pieds taient souvent clous, quelquefois +seulement lis avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte +d'antenne, tait attach au ft de la croix, vers le milieu, et passait +entre les jambes du condamn, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les +mains se fussent dchires et le corps se ft affaiss. D'autres fois, +une tablette horizontale tait fixe la hauteur des pieds et les +soutenait[1174]. + +Jsus savoura ces horreurs dans toute leur atrocit. Une soif brlante, +l'une des tortures du crucifiement[1175], le dvorait. Il demanda +boire. Il y avait prs de l un vase plein de la boisson ordinaire des +soldats romains, mlange de vinaigre et d'eau, appel _posca_. Les +soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les +expditions[1176], au nombre desquelles une excution tait compte. Un +soldat trempa une ponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau, +et la porta aux lvres de Jsus, qui la sua[1177]. Les deux voleurs +taient crucifis ses cts. Les excuteurs, auxquels on abandonnait +d'ordinaire les menues dpouilles (_pannicularia_) des +supplicis[1178], tirrent au sort ses vtements, et, assis au pied de +la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jsus aurait prononc +cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lvres: Pre, +pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180]. + +Un criteau, suivant la coutume romaine, tait attach au haut de la +croix, portant en trois langues, en hbreu, en grec et en latin: LE ROI +DES JUIFS. Il y avait dans cette rdaction quelque chose de pnible et +d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en +furent blesss. Les prtres firent observer Pilate qu'il et fallu +adopter une rdaction qui impliqut seulement que Jsus s'tait dit roi +des Juifs. Mais Pilate, dj impatient de cette affaire, refusa de rien +changer ce qui tait crit[1181]. + +Ses disciples avaient fui. Jean nanmoins dclare avoir t prsent et +tre rest constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut +affirmer avec plus de certitude que les fidles amies de Galile, qui +avaient suivi Jsus Jrusalem, et continuaient le servir, ne +l'abandonnrent pas. Marie Clophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de +Khouza, Salom, d'autres encore, se tenaient une certaine +distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en +croire Jean[1185], Marie, mre de Jsus, et t aussi au pied de la +croix, et Jsus, voyant runis sa mre et son disciple chri, et dit +l'un: Voil ta mre, l'autre: Voil ton fils. Mais on ne +comprendrait pas comment les vanglistes synoptiques, qui nomment les +autres femmes, eussent omis celle dont la prsence tait un trait si +frappant. Peut-tre mme la hauteur extrme du caractre de Jsus ne +rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment +o, uniquement proccup de son oeuvre, il n'existait plus que pour +l'humanit[1186]. + +A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards, +Jsus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de +sa stupidit. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de +sottes railleries et ses cris suprmes de douleur tourns en odieux jeux +de mots: Ah! le voil, disait-on, celui qui s'est appel Fils de Dieu! +Que son pre, s'il veut, vienne maintenant le dlivrer!--Il a sauv les +autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-mme. S'il est +roi d'Isral, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh +bien! disait un troisime, toi qui dtruis le temple de Dieu, et le +rebtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!--Quelques-uns, +vaguement au courant de ses ides apocalyptiques, crurent l'entendre +appeler lie, et dirent: Voyons si lie viendra le dlivrer. Il parat +que les deux voleurs crucifis ses cts l'insultaient aussi[1188]. Le +ciel tait sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de +Jrusalem, sche et morne. Un moment, selon certains rcits, le coeur +lui dfaillit; un nuage lui cacha la face de son Pre; il eut une agonie +de dsespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit +que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-tre de souffrir pour +une race vile, et il s'cria: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu +abandonn? Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la +vie du corps s'teignait, son me se rassrnait et revenait peu peu +sa cleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans +sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se +droulait ses pieds, et, profondment uni son Pre, il commena sur +le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanit +pour des sicles infinis. + +L'atrocit particulire du supplice de la croix tait qu'on pouvait +vivre trois et quatre jours dans cet horrible tat sur l'escabeau de +douleur[1190]. L'hmorrhagie des mains s'arrtait vite et n'tait pas +mortelle. La vraie cause de la mort tait la position contre nature du +corps, laquelle entranait un trouble affreux dans la circulation, de +terribles maux de tte et de coeur, et enfin la rigidit des membres. +Les crucifis de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'ide +mre de ce cruel supplice n'tait pas de tuer directement le condamn +par des lsions dtermines, mais d'exposer l'esclave, clou par les +mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir +sur le bois. L'organisation dlicate de Jsus le prserva de cette lente +agonie. Tout porte croire que la rupture instantane d'un vaisseau au +coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques +moments avant de rendre l'me, il avait encore la voix forte[1192]. Tout + coup, il poussa un cri terrible[1193], o les uns entendirent: O +Pre, je remets mon esprit entre tes mains! et que les autres, plus +proccups de l'accomplissement des prophties, rendirent par ces mots: +Tout est consomm! Sa tte s'inclina sur sa poitrine, et il expira. + +Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est +acheve; ta divinit est fonde. Ne crains plus de voir crouler par une +faute l'difice de tes efforts. Dsormais hors des atteintes de la +fragilit, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux consquences +infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui +n'ont pas mme atteint ta grande me, tu as achet la plus complte +immortalit. Pour des milliers d'annes, le monde va relever de toi! +Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se +livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois +plus aim depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu +deviendras tel point la pierre angulaire de l'humanit qu'arracher ton +nom de ce monde serait l'branler jusqu'aux fondements. Entre toi et +Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends +possession de ton royaume, o te suivront, par la voie royale que tu as +trace, des sicles d'adorateurs. + + +NOTES: + +[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui prsente la condamnation +de Jsus comme toute religieuse, prtend, en effet, qu'il fut lapid, ou +du moins, qu'aprs avoir t pendu, il fut lapid, comme cela arrivait +souvent (Mischna, _Sanhdrin_, VI, 4). Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_, +XIV, 16; Talm. de Bab., mme trait, 43 _a_, 67 _a_. + +[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apule, +_Mtam._, III, 9; Sutone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23. + +[1158] Jean, XIX, 14. D'aprs Marc, XV, 23, il n'et gure t que huit +heures du matin, puisque, selon cet vangliste, Jsus ft crucifi +neuf heures. + +[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad +Hebr._, XIII, 12 + +[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'tre pas sans rapport avec la +colline de _Gareb_ et la localit de _Goath_, mentionnes dans Jrmie, +XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir t au nord-ouest de la +ville. J'inclinerais placer le lieu o Jsus fut crucifi prs de +l'angle extrme que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les +buttes qui dominent la valle de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_. + +[1161] Les preuves par lesquelles on a essay d'tablir que le Saint +Spulcre a t dplac depuis Constantin manquent de solidit. + +[1162] M. de Vog a dcouvert, 76 mtres l'est de l'emplacement +traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaque analogue celui +d'Hbron, qui, s'il appartient l'enceinte du temps de Jsus, +laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville. +L'existence d'un caveau spulcral (celui qu'on appelle Tombeau de +Joseph d'Arimathie) sous le mur de la coupole du Saint-Spulcre +porterait aussi supposer que cet endroit tait hors des murs. Deux +considrations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent +d'ailleurs tre invoques en faveur de la tradition. La premire, c'est +qu'il serait singulier que ceux qui cherchrent fixer sous Constantin +la topographie vanglique, ne se fussent pas arrts devant l'objection +qui rsulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hbr._, XIII, 12. Comment, libres +dans leur choix, se fussent-ils exposs de gat de coeur une si grave +difficult? La seconde considration, c'est qu'on pouvait avoir, pour se +guider, du temps de Constantin, les restes d'un difice, le temple de +Vnus sur le Golgotha, lev par Adrien. On est donc par moments port +croire que l'oeuvre des topographes dvots du temps de Constantin eut +quelque chose de srieux, qu'ils cherchrent des indices et que, bien +qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidrent +par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent +plac le Golgotha un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des +mamelons voisins de Jrusalem, pour suivre l'imagination chrtienne, qui +de trs-bonne heure voulut que la mort du Christ et eu lieu sur une +montagne. Mais la difficult des enceintes est trs-grave. Ajoutons que +l'rection du temple de Vnus sur le Golgotha prouve peu de chose. +Eusbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomne +(_H.E._, II, 1), S. Jrme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien +qu'il y avait un sanctuaire de Vnus sur l'emplacement qu'ils croient +tre celui du saint tombeau; mais il n'est pas sr: 1 qu'Adrien l'ait +lev; 2 qu'il l'ait lev sur un endroit qui s'appelait de son temps +Golgotha; 3 qu'il ait eu l'intention de l'lever la place o Jsus +souffrit la mort. + +[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artmidore, _Onirocrit_., +II, 56. + +[1164] Marc, XV, 21. + +[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles o l'on sent le +travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prte + Jsus n'ont pu tre crites qu'aprs le sige de Jrusalem. + +[1166] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6. + +[1167] Talm. de Bab., _Sanhdrin_, 1. c. + +[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce dtail, pour obtenir +une allusion messianique au PS. LXIX, 22. + +[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artmidore, +_Onirocr_., II, 53. + +[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque trac +Rome sur un mur du mont Palatin. _Civilt cattolica_, fasc. CLXI, p. 529 +et suiv. + +[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xnoph. +Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2. + +[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13; +Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97; +Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19. + +[1173] Irne, _Adv. hr_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91. + +[1174] Voir le _graffito_ prcit. + +[1175] Voir le texte arabe publi par Kosegarten, _Chrest. arab_., p. +64. + +[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie +d'Avidius Cassius_, 5. + +[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX, +28-30. + +[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage. + +[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Ptrone, Satyr_., CXI, CXII. + +[1180] Luc, XXIII, 34. En gnral les dernires paroles prtes Jsus, +surtout telles que Luc les rapporte, prtent au doute. L'intention +d'difier ou de montrer l'accomplissement des prophties s'y fait +sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend sa guise. Les dernires +paroles des condamns clbres sont toujours recueillies de deux ou +trois faons compltement diffrentes par les tmoins les plus +rapprochs. + +[1181] Jean, XIX, 19-22. + +[1182] Jean, XIX, 25 et suiv. + +[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidle loin +de la croix. Jean dit: ct, domin par le dsir qu'il a de s'tre +approch trs-prs de la croix de Jsus. + +[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV, +10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31. + +[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermdiaire entre les deux +premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais distance, tous ses +amis. (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnstoi] peut, il est vrai, +convenir aux parents. Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek: +gnstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits +portent [Greek: oi gnstoi aut], et non [Greek: oi gnstoi aut autou]. +Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mre de Jsus, est mise aussi en +compagnie des femmes galilennes; ailleurs (_vang_., II, 35), Luc lui +prdit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique +d'autant moins qu'il l'omette la croix. + +[1186] C'est l, selon moi, un de ces traits o se trahissent la +personnalit de Jean et le dsir qu'il a de se donner de l'importance. +Jean, aprs la mort de Jsus, parat en effet avoir recueilli la mre de +son matre, et l'avoir comme adopte (Jean, XIX, 27). La grande +considration dont jouit Marie dans l'glise naissante le porta sans +doute prtendre que Jsus, dont il voulait se donner pour le disciple +favori, lui avait recommand en mourant ce qu'il avait de plus cher. La +prsence auprs de lui de ce prcieux dpt lui assurait sur les autres +aptres une sorte de prsance, et donnait sa doctrine une haute +autorit. + +[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv. + +[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son got pour la +conversion des pcheurs, a ici modifi la tradition. + +[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44. + +[1190] Ptrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origne, _In Matth. Comment. +series_, 140; texte arabe publi dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et +suiv. + +[1191] Eusbe, _Hist. eccl._, VIII, 8. + +[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34. + +[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +JSUS AU TOMBEAU. + + +Il tait environ trois heures de l'aprs-midi, selon notre manire de +compter[1194], quand Jsus expira. Une loi juive[1195] dfendait de +laisser un cadavre suspendu au gibet au del de la soire du jour de +l'excution. Il n'est pas probable que, dans les excutions faites par +les Romains, cette prescription ft observe. Mais comme le lendemain +tait le sabbat, et un sabbat d'une solennit particulire, les Juifs +exprimrent l'autorit romaine[1196] le dsir que ce saint jour ne ft +pas souill par un tel spectacle[1197]. On acquiesa leur demande; +des ordres furent donns pour qu'on htt la mort des trois condamns, +et qu'on les dtacht de la croix. Les soldats excutrent cette +consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus +prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des +jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de +guerre. Quant Jsus, ils le trouvrent mort, et ne jugrent pas +propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever +toute incertitude sur le dcs rel de ce troisime crucifi, et +l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui pera le ct d'un coup +de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda +comme un signe de la cessation de vie. + +Jean, qui prtend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce dtail. Il +est vident en effet que des doutes s'levrent sur la ralit de la +mort de Jsus. Quelques heures de suspension la croix paraissaient aux +personnes habitues voir des crucifiements tout fait insuffisantes +pour amener un tel rsultat. On citait beaucoup de cas de crucifis qui, +dtachs temps, avaient t rappels la vie par des cures +nergiques[1200]. Origne plus tard se crut oblig d'invoquer le miracle +pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le mme tonnement se retrouve +dans le rcit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que +possde l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine +souponneuse des ennemis de Jsus. Il est douteux que les Juifs fussent +ds lors proccups de la crainte que Jsus ne passt pour ressuscit; +mais en tout cas ils devaient veiller ce qu'il ft bien mort. Quelle +qu'ait pu tre certaines poques la ngligence des anciens en tout ce +qui tait constatation lgale et conduite stricte des affaires, on ne +peut croire que les intresss n'aient pas pris cet gard quelques +prcautions[1203]. + +Selon la coutume romaine, le cadavre de Jsus aurait d rester suspendu +pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlev le +soir, il et t dpos dans le lieu infme destin la spulture des +supplicis[1205]. Si Jsus n'avait eu pour disciples que ses pauvres +Galilens, timides et sans crdit, la chose se serait passe de cette +seconde manire. Mais nous avons vu que, malgr son peu de succs +Jrusalem, Jsus avait gagn la sympathie de quelques personnes +considrables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer +ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces +personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramatham_[1206]), +alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph tait un +homme riche et honorable, membre du sanhdrin. La loi romaine, cette +poque, ordonnait d'ailleurs de dlivrer le cadavre du supplici qui +le rclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du +_crurifragium_, s'tonna que Jsus ft sitt mort, et fit venir le +centurion qui avait command l'excution, pour savoir ce qu'il en tait. +Aprs avoir reu les assurances du centurion, Pilate accorda Joseph +l'objet de sa demande. Le corps, probablement, tait dj descendu de la +croix. On le livra Joseph pour en faire selon son plaisir. + +Un autre ami secret, Nicodme[1209], que dj nous avons vu plus d'une +fois employer son influence en faveur de Jsus, se retrouva ce moment. +Il arriva portant une ample provision des substances ncessaires +l'embaumement. Joseph et Nicodme ensevelirent Jsus selon la coutume +juive, c'est--dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe +et de l'alos. Les femmes galilennes taient prsentes[1210], et sans +doute accompagnaient la scne de cris aigus et de pleurs. + +Il tait tard, et tout cela se fit fort la hte. On n'avait pas encore +choisi le lieu o on dposerait le corps d'une manire dfinitive. Ce +transport d'ailleurs et pu se prolonger jusqu' une heure avance et +entraner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore +avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se dcida donc +pour une spulture provisoire[1211]. Il y avait prs de l, dans un +jardin, un tombeau rcemment creus dans le roc et qui n'avait jamais +servi. Il appartenait probablement quelque affili[1212]. Les grottes +funraires, quand elles taient destines un seul cadavre, se +composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps +tait marque par une auge ou couchette vide dans la paroi et +surmonte d'un arceau[1213]. Comme ces grottes taient creuses dans le +flanc de rochers inclins, on y entrait de plain-pied; la porte tait +ferme par une pierre trs-difficile manier. On dposa Jsus dans le +caveau; on roula la pierre la porte, et l'on se promit de revenir pour +lui donner une spulture plus complte. Mais le lendemain tant un +sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214]. + +Les femmes se retirrent aprs avoir soigneusement remarqu comment le +corps tait pos. Elles employrent les heures de la soire qui leur +restaient faire de nouveaux prparatifs pour l'embaumement. Le samedi, +tout le monde se reposa[1215]. + +Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la premire, vinrent de +trs-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre tait dplace de +l'ouverture, et le corps n'tait plus l'endroit o on l'avait mis. En +mme temps, les bruits les plus tranges se rpandirent dans la +communaut chrtienne. Le cri: Il est ressuscit! courut parmi les +disciples comme un clair. L'amour lui fit trouver partout une crance +facile. Que s'tait-il pass? C'est en traitant de l'histoire des +aptres que nous aurons examiner ce point et rechercher l'origine +des lgendes relatives la rsurrection. La vie de Jsus, pour +l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle tait la trace +qu'il avait laisse dans le coeur de ses disciples et de quelques amies +dvoues que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et +consolateur. Son corps avait-il t enlev[1217], ou bien +l'enthousiasme, toujours crdule, fit-il clore aprs coup l'ensemble de +rcits par lesquels on chercha tablir la foi la rsurrection? C'est +ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons jamais. +Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua +dans cette circonstance un rle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour! +moments sacrs o la passion d'une hallucine donne au monde un Dieu +ressuscit! + + +NOTES: + +[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX, +14. + +[1195] _Deutron._, XXI, 22-23; Josu, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf. +Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5. + +[1196] Jean dit: Pilate; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45) +veut que le soir Pilate ignort encore la mort de Jsus. + +[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_, 10. + +[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqu la +suite du crucifiement. Mais souvent, pour abrger les tortures du +patient, on lui donnait un coup de grce. Voir le passage d'Ibn-Hischm, +traduit dans la _Zeitschrift fr die Kunde des Morgenlandes_, I, p. +99-100. + +[1199] Jean, XIX, 31-35. + +[1200] Hrodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75. + +[1201] _In Matth. Comment. series_, 140. + +[1202] Marc, XV, 44-45. + +[1203] Les besoins de l'argumentation chrtienne portrent plus tard +exagrer ces prcautions, surtout quand les Juifs eurent adopt pour +systme de soutenir que le corps de Jsus avait t vol. Matth., XXVII, +62 et suiv.; XXVIII, 11-15. + +[1204] Horace, _Eptres_, I, XVI, 48; Juvnal, XIV, 77; Lucain, VI, 544; +Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artmidore, _Onir._, II, 53; Pline, +XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Clomne_, 39; Ptrone, _Sat._, CXI-CXII. + +[1205] Mischna, _Sanhdrin_, VI, 5. + +[1206] Probablement identique l'antique Rama de Samuel, dans la tribu +d'Ephram. + +[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50 +et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv. + +[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_. + +[1209] Jean, XIX, 39 et suiv. + +[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55. + +[1211] Jean, XIX, 41-42. + +[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) dsigne comme propritaire du +caveau Joseph d'Arimathie lui-mme. + +[1213] Le caveau qui, l'poque de Constantin, fut considr comme le +tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de +la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._, +sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent +Jrusalem dans le clerg grec sur l'tat du rocher actuellement +dissimul par l'dicule du Saint-Spulcre. Mais les indices sur lesquels +on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du +Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomne, _H.E._, II, 1). +Lors mme qu'on admettrait la position du Golgotha comme peu prs +exacte, le Saint-Spulcre n'aurait encore aucun caractre bien srieux +d'authenticit. En tout cas, l'aspect des lieux a t totalement +modifi. + +[1214] Luc, XXIII, 56. + +[1215] Luc, XXIII, 54-56. + +[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1. + +[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2. + +[1218] Elle avait t possde de sept dmons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII, +2). + +[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du +chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second +vangile, diffrente de la conclusion XVI, 1-8, aprs laquelle +s'arrtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrime vangile (XX, 1-2, +11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul tmoin primitif de +la rsurrection. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +SORT DES ENNEMIS DE JSUS. + + +Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jsus tomba l'an 33 de +notre re[1220]. Elle ne peut en tout cas tre ni antrieure l'an 29, +la prdication de Jean et de Jsus ayant commenc l'an 28[1221], ni +postrieure l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pque, +Pilate et Kaapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La +mort de Jsus parat du reste avoir t tout fait trangre ces deux +destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas +un moment l'pisode oubli qui devait transmettre sa triste renomme +la postrit la plus lointaine. Quant Kaapha, il eut pour successeur +Jonathan, son beau-frre, fils de ce mme Hanan qui avait jou dans le +procs de Jsus le rle principal. La famille sadducenne de Hanan garda +encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa +de faire aux disciples et la famille de Jsus la guerre acharne +qu'elle avait commence contre le fondateur. Le christianisme, qui lui +dut l'acte dfinitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers +martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son +sicle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jsus finit sa vie au +comble des honneurs et de la considration, sans avoir dout un instant +qu'il et rendu un grand service la nation. Ses fils continurent de +rgner autour du temple, grand'peine rprims par les +procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour +satisfaire leurs instincts violents et hautains. + +Antipas et Hrodiade disparurent aussi bientt de la scne politique. +Hrode Agrippa ayant t lev la dignit de roi par Caligula, la +jalouse Hrodiade jura, elle aussi, d'tre reine. Sans cesse press par +cette femme ambitieuse, qui le traitait de lche parce qu'il souffrait +un suprieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle +et se rendit Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir +son neveu (39 de notre re). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi +par Hrode Agrippa auprs de l'empereur, Antipas fut destitu, et trana +le reste de sa vie d'exil en exil, Lyon, en Espagne. Hrodiade le +suivit dans ses disgrces[1226]. Cent ans au moins devaient encore +s'couler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revnt +dans ces contres loignes rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de +Jean-Baptiste. + +Quant au malheureux Juda de Kerioth, des lgendes terribles coururent +sur sa mort. On prtendit que du prix de sa perfidie il avait achet un +champ aux environs de Jrusalem. Il y avait justement, au sud du mont +Sion, un endroit nomm _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa +que c'tait la proprit acquise par le tratre[1228]. Selon une +tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une +chute, par suite de laquelle ses entrailles se rpandirent +terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie, +accompagne de circonstances repoussantes que l'on prit pour un +chtiment du ciel[1231]. Le dsir de montrer dans Judas +l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami +perfide[1232] a pu donner lieu ces lgendes. Peut-tre, retir dans +son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, +pendant que ses anciens amis conquraient le monde et y semaient le +bruit de son infamie. Peut-tre aussi l'pouvantable haine qui pesait +sur sa tte aboutit-elle des actes violents, o l'on vit le doigt du +ciel. + +Le temps des grandes vengeances chrtiennes tait, du reste, bien +loign. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le +judasme allait bientt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus +tard quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolrance. L'empire +tait certes plus loin encore de souponner que son futur destructeur +tait n. Pendant prs de trois cents ans, il suivra sa voie sans se +douter qu' ct de lui croissent des principes destins faire subir +au monde une complte transformation. A la fois thocratique et +dmocratique, l'ide jete par Jsus dans le monde fut, avec l'invasion +des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des +Csars. D'une part, le droit de tous les hommes participer au royaume +de Dieu tait proclam. De l'autre, la religion tait dsormais en +principe spare de l'tat. Les droits de la conscience, soustraits la +loi politique, arrivent constituer un pouvoir nouveau, le pouvoir +spirituel. Ce pouvoir a menti plus d'une fois son origine; durant des +sicles, les vques ont t des princes et le pape a t un roi. +L'empire prtendu des mes s'est montr diverses reprises comme une +affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bcher. +Mais le jour viendra o la sparation portera ses fruits, o le domaine +des choses de l'esprit cessera de s'appeler un pouvoir pour s'appeler +une libert. Sorti de la conscience d'un homme du peuple, clos devant +le peuple, aim et admir d'abord du peuple, le christianisme fut +empreint d'un caractre originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le +premier triomphe de la rvolution, la victoire du sentiment populaire, +l'avnement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple +l'entend. Jsus ouvrit ainsi dans les socits aristocratiques de +l'antiquit la brche par laquelle tout passera. + +Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jsus (il ne +fit que contre-signer la sentence, et encore malgr lui), devait en +porter lourdement la responsabilit. En prsidant la scne du +Calvaire, l'tat se porta le coup le plus grave. Une lgende pleine +d'irrvrences de toutes sortes prvalut et fit le tour du monde, +lgende o les autorits constitues jouent un rle odieux, o c'est +l'accus qui a raison, o les juges et les gens de police se liguent +contre la vrit. Sditieuse au plus haut degr, l'histoire de la +Passion, rpandue par des milliers d'images populaires, montra les +aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats +l'excutant, un prfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances +tablies! Elles ne s'en sont jamais bien releves. Comment prendre +l'gard des pauvres gens des airs d'infaillibilit, quand on a sur la +conscience la grande mprise de Gethsmani[1233]? + + +NOTES: + +[1220] L'an 33 rpond bien une des donnes du problme, savoir que le +14 de nisan ait t un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une +anne qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter l'an +29 ou descendre l'an 36. + +[1221] Luc, III, 1. + +[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3. + +[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusbe dcoule d'un +apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.). +Le suicide de Pilate (Eusbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii) +parat aussi provenir d'actes lgendaires. + +[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1. + +[1225] Jos., _l.c._ + +[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6. + +[1227] S. Jrme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_. +Eusbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinraires confirment la leon +de S. Jrme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la ncropole situe au +bas de la valle de Hinnom remonte au moins l'poque de Constantin. + +[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutt son interpolateur, a ici +donn un tour moins satisfaisant la tradition, afin d'y rattacher la +circonstance d'un cimetire pour les trangers, qui se trouvait prs de +l. + +[1229] Matth., XXVII, 5. + +[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._, +II, et dans Fr. Mnter, _Fragm. Patrum grc._ (Hafni, 1788), fasc. I, +p. 17 et suiv.; Thophylacte, In Matth., XXVII, 5. + +[1231] Papias, dans Mnter, _l. c._; Thophylacte, _l. c._ + +[1232] Psaumes LXIX et CIX. + +[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon +enfance. Le gendarme y tait considr, comme ailleurs le juif, avec une +sorte de rpulsion pieuse; car c'est lui qui arrta Jsus! + + + + +CHAPITRE XXVIII. + + +CARACTRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JSUS. + + +Jsus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. +Quoique sa sympathie pour tous les ddaigns de l'orthodoxie le portt +admettre les paens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une +fois rsid en terre paenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en +rapports bienveillants avec des infidles[1234], on peut dire que sa vie +s'coula tout entire dans le petit monde, trs-ferm, o il tait n. +Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne +figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une +faon indirecte, propos des mouvements sditieux provoqus par sa +doctrine ou des perscutions dont ses disciples taient l'objet[1235]. +Dans le sein mme du judasme, Jsus ne fit pas une impression bien +durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupon de lui. Josphe, +n l'an 37 et crivant dans les dernires annes du sicle, mentionne +son excution en quelques lignes[1236], comme un vnement d'importance +secondaire; dans l'numration des sectes de son temps, il omet les +chrtiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre ct, n'offre aucune trace de +l'cole nouvelle; les passages des deux Gmares o le fondateur du +christianisme est nomm ne nous reportent pas au del du IVe ou du Ve +sicle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jsus fut de crer autour de lui +un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes, +et dans le sein desquels il dposa le germe de sa doctrine. S'tre fait +aimer, ce point qu'aprs sa mort on ne cessa pas de l'aimer, voil +le chef-d'oeuvre de Jsus et ce qui frappa le plus ses +contemporains[1239]. Sa doctrine tait quelque chose de si peu +dogmatique qu'il ne songea jamais l'crire ni la faire crire. On +tait son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant + sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientt recueillies de +souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laisse, +furent ce qui resta de lui. Jsus n'est pas un fondateur de dogmes, un +faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde un esprit nouveau. +Les moins chrtiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de +l'glise grecque, qui, partir du IVe sicle, engagrent le +christianisme dans une voie de puriles discussions mtaphysiques, et, +d'une autre part, les scolastiques du moyen ge latin, qui voulurent +tirer de l'vangile les milliers d'articles d'une Somme colossale. +Adhrer Jsus en vue du royaume de Dieu, voil, ce qui s'appela +d'abord tre chrtien. + +On comprend de la sorte comment, par une destine exceptionnelle, le +christianisme pur se prsente encore, au bout de dix-huit sicles, avec +le caractre d'une religion universelle et ternelle. C'est qu'en effet +la religion de Jsus est quelques gards la religion dfinitive. Fruit +d'un mouvement des mes parfaitement spontan, dgag sa naissance de +toute treinte dogmatique, ayant lutt trois cents ans pour la libert +de conscience, le christianisme, malgr les chutes qui ont suivi, +recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se +renouveler, il n'a qu' revenir l'vangile. Le royaume de Dieu, tel +que nous le concevons, diffre notablement de l'apparition surnaturelle +que les premiers chrtiens espraient voir clater dans les nues. Mais +le sentiment que Jsus a introduit dans le monde est bien le ntre. Son +parfait idalisme est la plus haute rgle de la vie dtache et +vertueuse. Il a cr le ciel des mes pures, o se trouve ce qu'on +demande en vain la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la +puret absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la +libert enfin, que la socit relle exclut comme une impossibilit, et +qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pense. Le grand +matre de ceux qui se rfugient dans ce royaume de Dieu idal est encore +Jsus. Le premier, il a proclam la royaut de l'esprit; le premier, il +a dit, au moins par ses actes: Mon royaume n'est pas de ce monde. La +fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Aprs lui, il n'y a +plus qu' dvelopper et fconder. + +Christianisme est ainsi devenu presque synonyme de religion. Tout ce +qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrtienne sera +strile. Jsus a fond la religion dans l'humanit, comme Socrate y a +fond la philosophie, comme Aristote y a fond la science. Il y a eu de +la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis +Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait +d'immenses progrs; mais tout a t bti sur le fondement qu'ils ont +pos. De mme, avant Jsus, la pense religieuse avait travers bien des +rvolutions; depuis Jsus, elle a fait de grandes conqutes: on n'est +pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que +Jsus a cre; il a fix pour toujours l'ide du culte pur. La religion +de Jsus, en ce sens, n'est pas limite. L'glise a eu ses poques et +ses phases; elle s'est renferme dans des symboles qui n'ont eu ou qui +n'auront qu'un temps: Jsus a fond la religion absolue, n'excluant +rien, ne dterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne +sont pas des dogmes arrts, mais des images susceptibles +d'interprtations indfinies. On chercherait vainement une proposition +thologique dans l'vangile Toutes les professions de foi sont des +travestissements de l'ide de Jsus, peu prs comme la scolastique du +moyen ge, en proclamant Aristote le matre unique d'une science +acheve, faussait la pense d'Aristote. Aristote, s'il et assist aux +dbats de l'cole, et rpudi cette doctrine troite; il et t du +parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de +son autorit; il et applaudi ses contradicteurs. De mme, si Jsus +revenait parmi nous, il reconnatrait pour disciples, non ceux qui +prtendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catchisme, +mais ceux qui travaillent le continuer. La gloire ternelle, dans tous +les ordres de grandeurs, est d'avoir pos la premire pierre. Il se peut +que, dans la Physique et dans la Mtorologie des temps modernes, il +ne se retrouve pas un mot des traits d'Aristote qui portent ces titres; +Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. +Quelles que puissent tre les transformations du dogme, Jsus restera en +religion le crateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera +pas dpass. Aucune rvolution ne fera que nous ne nous rattachions en +religion la grande ligne intellectuelle et morale en tte de laquelle +brille le nom de Jsus. En ce sens, nous sommes chrtiens, mme quand +nous nous sparons sur presque tous les points de la tradition +chrtienne qui nous a prcds. + +Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jsus. Pour +s'tre fait adorer ce point, il faut qu'il ait t adorable. L'amour +ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de +Jsus si ce n'est la passion qu'il inspira son entourage, que nous +devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme, +la constance de la premire gnration chrtienne ne s'expliquent qu'en +supposant l'origine de tout le mouvement un homme de proportions +colossales. A la vue des merveilleuses crations des ges de foi, deux +impressions galement funestes la bonne critique historique s'lvent +dans l'esprit. D'une part, on est port supposer ces crations trop +impersonnelles; on attribue une action collective ce qui souvent a t +l'oeuvre d'une volont puissante et d'un esprit suprieur. D'un autre +ct, on se refuse voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces +mouvements extraordinaires qui ont dcid du sort de l'humanit. Prenons +un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recle en son sein. +Nos civilisations, rgies par une police minutieuse, ne sauraient nous +donner aucune ide de ce que valait l'homme des poques o +l'originalit de chacun avait pour se dvelopper un champ plus libre. +Supposons un solitaire demeurant dans les carrires voisines de nos +capitales, sortant de l de temps en temps pour se prsenter aux palais +des souverains, forant la consigne et, d'un ton imprieux, annonant +aux rois l'approche des rvolutions dont il a t le promoteur. Cette +ide seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut lie. lie le +Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La +prdication de Jsus, sa libre activit en Galile ne sortent pas moins +compltement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitus. +Dgages de nos conventions polies, exemptes de l'ducation uniforme qui +nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualit, ces mes +entires portaient dans l'action une nergie surprenante. Elles nous +apparaissent comme les gants d'un ge hroque qui n'aurait pas eu de +ralit. Erreur profonde! Ces hommes-l taient nos frres; ils eurent +notre taille, sentirent et pensrent comme nous. Mais le souffle de Dieu +tait libre chez eux; chez nous, il est enchan par les liens de fer +d'une socit mesquine et condamne une irrmdiable mdiocrit. + +Plaons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de +Jsus. Ne nous laissons pas garer par des dfiances exagres en +prsence d'une lgende qui nous tient toujours dans un monde surhumain. +La vie de Franois d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on +jamais dout cependant de l'existence et du rle de Franois d'Assise? +Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme +doit revenir la foule des premiers chrtiens, et non celui que la +lgende a difi. L'ingalit des hommes est bien plus marque en +Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y lever, au milieu +d'une atmosphre gnrale de mchancet, des caractres dont la grandeur +nous tonne. Bien loin que Jsus ait t cr par ses disciples, Jsus +apparat en tout comme suprieur ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et +saint Jean excepts, taient des hommes sans invention ni gnie. Saint +Paul lui-mme ne supporte aucune comparaison avec Jsus, et quant +saint Jean, je montrerai plus tard que son rle, trs-lve en un sens, +fut loin d'tre tous gards irrprochable. De l l'immense supriorit +des vangiles au milieu des crits du Nouveau Testament. De l cette +chute pnible qu'on prouve en passant de l'histoire de Jsus celle +des aptres. Les vanglistes eux-mmes, qui nous ont lgu l'image de +Jsus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse +ils le dfigurent, faute d'atteindre sa hauteur. Leurs crits sont +pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent chaque ligne un discours +d'une beaut divine fix par des rdacteurs qui ne le comprennent pas, +et qui substituent leurs propres ides celles qu'ils ne saisissent +qu' demi. En somme, le caractre de Jsus, loin d'avoir t embelli par +ses biographes, a t diminu par eux. La critique, pour le retrouver +tel qu'il fut, a besoin d'carter une srie de mprises, provenant de la +mdiocrit d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le +concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en ralit +amoindri. + +Je sais que nos ides modernes sont plus d'une fois froisses dans cette +lgende, conue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu +d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, quelques gards, sont +plus conformes notre got. L'honnte et suave Marc-Aurle, l'humble et +doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont t exempts de quelques +erreurs que Jsus partagea. Le second, dans son obscurit profonde, eut +un avantage que Jsus ne chercha pas. Par notre extrme dlicatesse dans +l'emploi des moyens de conviction, par notre sincrit absolue et notre +amour dsintress de l'ide pure, nous avons fond, nous tous qui avons +vou notre vie la science, un nouvel idal de moralit. Mais les +apprciations de l'histoire gnrale ne doivent pas se renfermer dans +des considrations de mrite personnel. Marc-Aurle et ses nobles +matres ont t sans action durable sur le monde. Marc-Aurle laisse +aprs lui des livres dlicieux, un fils excrable, un monde qui s'en va. +Jsus reste pour l'humanit un principe inpuisable de renaissances +morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la +saintet. Un Apollonius de Tyane, avec sa lgende miraculeuse, devait +avoir plus de succs qu'un Socrate, avec sa froide raison. Socrate, +disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au +ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240]. La +religion, jusqu' nos jours, n'a pas exist sans une part d'asctisme, +de pit, de merveilleux. Quand on voulut, aprs les Antonins, faire une +religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en +saints, crire la Vie difiante de Pythagore et de Plotin, leur prter +une lgende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs +surnaturels, sans lesquels on ne trouvait prs du sicle ni crance ni +autorit. + +Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines +susceptibilits. Qui de nous, pygmes que nous sommes, pourrait faire ce +qu'a fait l'extravagant Franois d'Assise, l'hystrique sainte Thrse? +Que la mdecine ait des noms pour exprimer ces grands carts de la +nature humaine; qu'elle soutienne que le gnie est une maladie du +cerveau; qu'elle voie dans une certaine dlicatesse de moralit un +commencement d'tisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi +les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont +tout relatifs. Qui n'aimerait mieux tre malade comme Pascal que bien +portant comme le vulgaire? Les ides troites qui se sont rpandues de +nos jours sur la folie garent de la faon la plus grave nos jugements +historiques dans les questions de ce genre. Un tat o l'on dit des +choses dont on n'a pas conscience, o la pense se produit sans que la +volont l'appelle et la rgle, expose maintenant un homme tre +squestr comme hallucin. Autrefois, cela s'appelait prophtie et +inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites l'tat de +fivre; toute cration minente entrane une rupture d'quilibre, un +tat violent pour l'tre qui la tire de lui. + +Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop +complexe pour avoir t le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanit +entire y collabora. Il n'y a pas de monde si mur qui ne reoive +quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de +synchronismes tranges, qui font que, sans avoir communiqu entre elles, +des fractions fort loignes de l'espce humaine arrivent en mme temps + des ides et des imaginations presque identiques. Au XIIIe sicle, +les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la +scolastique, et peu prs la mme scolastique, de York Samarkand; au +XIVe sicle, tout le monde se livre au got de l'allgorie mystique, en +Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se dveloppe d'une faon +toute semblable en Italie, au Mont-Athos, la cour des grands Mogols, +sans que saint Thomas, Barhbrus, les rabbins de Narbonne, les +_motcallmin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Ptrarque +aient vu aucun soufi, sans qu'aucun lve des coles de Prouse ou de +Florence ait pass Dehli. On dirait de grandes influences morales +courant le monde, la manire des pidmies, sans distinction de +frontire et de race. Le commerce des ides dans l'espce humaine ne +s'opre pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jsus +ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu +aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui +plus d'un lment qui, sans qu'il s'en doutt, venait du bouddhisme, du +parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux +secrets et par cette espce de sympathie qui existe entre les diverses +portions de l'humanit. Le grand homme, par un ct, reoit tout de son +temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fonde +par Jsus a t la consquence naturelle de ce qui avait prcd, ce +n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa +raison d'tre, qu'elle fut lgitime, c'est--dire conforme aux instincts +et aux besoins du coeur en un sicle donn. + +Est-il plus juste de dire que Jsus doit tout au judasme et que sa +grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi +n'est dispos placer haut ce peuple unique, dont le don particulier +semble avoir t de contenir dans son sein les extrmes du bien et du +mal. Sans doute, Jsus sort du judasme; mais il en sort comme Socrate +sortit des coles de sophistes, comme Luther sortit du moyen ge, comme +Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe sicle. On est de +son sicle et de sa race, mme quand on ragit contre son sicle et sa +race. Loin que Jsus soit le continuateur du judasme, il reprsente la +rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pense cet gard +puisse prter quelque quivoque, la direction gnrale du +christianisme aprs lui n'en permet pas. La marche gnrale du +christianisme a t de s'loigner de plus en plus du judasme. Son +perfectionnement consistera revenir Jsus, mais non certes revenir +au judasme. La grande originalit du fondateur reste donc entire; sa +gloire n'admet aucun lgitime partageant. + +Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succs de +cette rvolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que +ce qui est juste et vrai. Chaque branche du dveloppement de l'humanit +a son poque privilgie, o elle atteint la perfection par une sorte +d'instinct spontan et sans effort. Aucun travail de rflexion ne +russit produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature cre ces +moments-l par des gnies inspirs. Ce que les beaux sicles de la Grce +furent pour les arts et les lettres profanes, le sicle de Jsus le fut +pour la religion. La socit juive offrait l'tat intellectuel et moral +le plus extraordinaire que l'espce humaine ait jamais travers. C'tait +vraiment une de ces heures divines o le grand se produit par la +conspiration de mille forces caches, o les belles mes trouvent pour +les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, dlivr de +la tyrannie fort troite des petites rpubliques municipales, jouissait +d'une grande libert. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une faon +dsastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins +pesant dans ces provinces loignes qu'au centre de l'empire. Nos +petites tracasseries prventives (bien plus meurtrires que la mort pour +les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jsus, pendant trois ans, put +mener une vie qui, dans nos socits, l'et conduit vingt fois devant +les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illgal de la +mdecine eussent suffi pour couper court sa carrire. La dynastie +incrdule des Hrodes, d'un autre ct, s'occupait peu des mouvements +religieux; sous les Asmonens, Jsus et t probablement arrt ds ses +premiers pas. Un novateur, dans un tel tat de socit, ne risquait que +la mort, et la mort est bonne ceux qui travaillent pour l'avenir. +Qu'on se figure Jsus, rduit porter jusqu' soixante ou soixante-dix +ans le fardeau de sa divinit, perdant sa flamme cleste, s'usant peu +peu sous les ncessits d'un rle inou! Tout favorise ceux qui sont +marqus d'un signe; ils vont la gloire par une sorte d'entranement +invincible et d'ordre fatal. + +Cette sublime personne, qui chaque jour prside encore au destin du +monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jsus ait +absorb tout le divin, ou lui ait t adquat (pour employer +l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jsus est +l'individu qui a fait faire son espce le plus grand pas vers le +divin. L'humanit dans son ensemble offre un assemblage d'tres bas, +gostes, suprieurs l'animal en cela seul que leur gosme est plus +rflchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarit, des colonnes +s'lvent vers le ciel et attestent une plus noble destine. Jsus est +la plus haute de ces colonnes qui montrent l'homme d'o il vient et +o il doit tendre. En lui s'est condens tout ce qu'il y a de bon et +d'lev dans notre nature. Il n'a pas t impeccable; il a vaincu les +mmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a confort, +si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tent, si ce n'est +celui que chacun porte en son coeur. De mme que plusieurs de ses grands +cts sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est +probable aussi que beaucoup de ses fautes ont t dissimules. Mais +jamais personne autant que lui n'a fait prdominer dans sa vie l'intrt +de l'humanit sur les petitesses de l'amour-propre. Vou sans rserve +son ide, il y a subordonn toute chose un tel degr que, vers la fin +de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accs de +volont hroque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme, +akya-Mouni peut-tre except, qui ait ce point foul aux pieds la +famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de +son Pre et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir. + +Pour nous, ternels enfants, condamns l'impuissance, nous qui +travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que +nous avons sem, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que +nous ignorons: crer, affirmer, agir. La grande originalit +renatra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il dsormais de suivre les +voies ouvertes par les hardis crateurs des vieux ges? Nous l'ignorons. +Mais quels que puissent tre les phnomnes inattendus de l'avenir, +Jsus ne sera pas surpass. Son culte se rajeunira sans cesse; sa +lgende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les +meilleurs coeurs; tous les sicles proclameront qu'entre les fils des +hommes, il n'en est pas n de plus grand que Jsus. + + +NOTES: + +[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et +suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Sutone, _Claude_, 25. + +[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a t altr par une main +chrtienne. + +[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2. + +[1238] Talm. de Jrusalem, _Sanhdrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2; +_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhdrin_, 43 _a_, 67 _a_; +_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_, +90 _a_. Les deux Gmares empruntent la plupart de leurs donnes sur +Jsus une lgende burlesque et obscne, invente par les adversaires +du christianisme et sans valeur historique. + +[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3. + +[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape, +_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (dit. Didot). + + +FIN DE LA VIE DE JSUS. + + + + +TABLE + +DES MATIRES. + +DDICACE + +INTRODUCTION, O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE +HISTOIRE. + +I. Place de Jsus dans l'histoire du monde. + +II. Enfance et jeunesse de Jsus. Ses premires impressions. + +III. ducation de Jsus. + +IV. Ordre d'ides au sein duquel se dveloppa Jsus. + +V. Premiers aphorismes de Jsus.--Ses ides d'un Dieu pre et +d'une religion pure.--Premiers disciples. + +VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jsus vers Jean et son sjour au +dsert de Jude.--Il adopte le baptme de Jean. + +VII. Dveloppement des ides de Jsus sur le royaume de Dieu. + +VIII. Jsus Capharnahum. + +IX. Les disciples de Jsus. + +X. Prdications du lac. + +XI. Le royaume de Dieu conu comme l'avnement des +pauvres. + +XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jsus.--Mort de +Jean.--Rapports de son cole avec celle de Jsus. + +XIII. Premires tentatives sur Jrusalem. + +XIV. Rapports de Jsus avec les paens et les Samaritains. + +XV. Commencement de la lgende de Jsus.--Ide qu'il a lui-mme +de son rle surnaturel. + +XVI. Miracles. + +XVII. Forme dfinitive des ides de Jsus sur le royaume de +Dieu. + +XVIII. Institutions de Jsus. + +XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation. + +XX. Opposition contre Jsus. + +XXI. Dernier voyage de Jsus Jrusalem. + +XXII. Machinations des ennemis de Jsus. + +XXIII. Dernire semaine de Jsus. + +XXIV. Arrestation et procs de Jsus. + +XXV. Mort de Jsus. + +XXVI. Jsus au tombeau. + +XXVII. Sort des ennemis de Jsus. + +XXVIII. Caractre essentiel de l'oeuvre de Jsus. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vie de Jsus, by Ernest Renan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE JSUS *** + +***** This file should be named 15113-8.txt or 15113-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/1/1/15113/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Mallire and the +Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/15113-8.zip b/old/15113-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5200216 --- /dev/null +++ b/old/15113-8.zip |
