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+The Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Tempête
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: February 15, 2005 [EBook #15071]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur:
+
+======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 1
+ Vie de Shakspeare
+ Hamlet.--La Tempête.--Coriolan.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+======================================================================
+
+
+LA TEMPÊTE
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR LA TEMPÊTE
+
+
+«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à la fin
+de _la Tempête_, le vieux Gonzalo tout étourdi des prestiges qui l'ont
+environné depuis son arrivée dans l'île. Il semble que, par la bouche
+de l'honnête homme de la pièce, Shakspeare ait voulu exprimer l'effet
+général de ce charmant et singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane
+comme les apparitions dont il est rempli, à peine se laisse-t-il
+saisir à la réflexion; à peine, à travers ces traits mobiles et
+transparents, se peut-on tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une
+contexture de pièce, des aventures, des sentiments, des personnages
+réels. Cependant tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession
+rapide, chaque objet à son tour émeut l'imagination, occupe
+l'attention et disparaît, laissant pour unique trace la confuse
+émotion du plaisir et une impression de vérité à laquelle on n'ose
+refuser ni accorder sa croyance.
+
+«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et merveilleuse
+imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la nature sans
+abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la nature par
+delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce tableau,
+fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de l'ouvrage, comme
+s'il était le véritable enchanteur entouré des illusions de son art,
+Prospero, en s'y montrant à nous, semble le seul corps opaque et
+solide au milieu d'un peuple de légers fantômes revêtus des formes de
+la vie, mais dépourvus des apparences de la durée. Quelques minutes
+s'écouleront à peine que l'aimable Ariel, plus léger encore que
+lorsqu'il arrive avec la pensée, va échapper au contact même de la
+baguette magique, et, libre des formes qu'on lui prescrit, libre
+de toute forme sensible, va se dissoudre dans le vague de l'air, où
+s'évanouira pour nous son existence individuelle. N'est-ce pas un
+prestige de la magie que cette demi-intelligence qui paraît luire dans
+le grossier Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors
+de l'île désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le
+voir retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par
+degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront, loin
+de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à concevoir le
+dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et légèrement accessible
+à tous les sentiments? Que deviendront ces jeunes amants, sitôt et
+si complétement épris, et qui, pour nous, semblent n'avoir eu d'autre
+existence que d'aimer, d'autre destination que de faire passer devant
+nos yeux les ravissantes images de l'amour et de l'innocence? Chacun
+de ces personnages ne nous révèle que la portion de son caractère
+qui convient à sa situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en
+lui-même ces abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée
+où descend si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient
+sous nos yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils
+viennent, mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent
+être; véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os,
+mais dont les formes nous sont distinctes et familières.
+
+Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces créatures
+singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à une variété de
+mouvements dont peut-être aucune autre pièce de Shakspeare ne fournit
+d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, de plus animée, où
+une gaieté vive et même bouffonne se marie plus naturellement à
+des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à de touchantes
+affections: c'est une féerie dans toute la force du terme, dans toute
+la vivacité des impressions qu'on en peut recevoir.
+
+Le style de _la Tempête_ participe de cette espèce de magie. Figuré,
+vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et d'impressions
+vagues et fugitives comme ces formes incertaines que dessinent les
+nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la tient dans cet
+état d'excitation indécise qui la rend accessible à tous les prestiges
+dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de tradition en Angleterre
+que le célèbre lord Falkland[1], M. Selden et lord C.J. Vaughan,
+regardaient le style du rôle de Caliban, dans _la Tempête_, comme
+tout à fait particulier à ce personnage, et comme une création de
+Shakspeare. Johnson est d'un avis opposé; mais, en admettant que la
+tradition soit fondée, l'autorité de Johnson ne suffirait pas
+pour infirmer celle de lord Falkland, esprit éminemment élégant et
+remarquable, à ce qu'il paraît, par une finesse de tact qui, du
+moins dans la critique, a souvent manqué au docteur. D'ailleurs
+lord Falkland, presque contemporain de Shakspeare puisqu'il était
+né plusieurs années avant sa mort, aurait droit d'en être cru de
+préférence sur des nuances de langage qui, cent cinquante ans plus
+tard, devaient se perdre pour Johnson sous une couleur générale de
+vétusté. Si donc l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on
+serait plutôt tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et
+même d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de
+Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de _la Tempête_
+paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, s'éloigner de ce
+type général d'expression de la pensée qui se retrouve et se conserve
+plus ou moins partout, à travers la différence des idiomes. Il faut
+probablement attribuer en partie ce fait à la singularité de la
+situation et à la nécessité de mettre en harmonie tant de conditions,
+de sentiments, d'intérêts divers, enveloppés pour quelques heures dans
+un sort commun et dans une même atmosphère surnaturelle. Dans aucune
+de ses pièces, d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de
+jeux de mots.
+
+[Note 1: L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit
+de l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il
+faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort
+d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le parlement,
+contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se rallia à la cause
+de ce prince lorsqu'elle devint celle de la justice; et ministre de
+Charles Ier, il se fit tuer à la bataille de Newbury, de désespoir des
+malheurs qu'il prévoyait: il avait alors trente-trois ans.]
+
+Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre de
+merveilleux appartient celui qu'il a employé dans _la Tempête_. Ariel
+est un véritable sylphe; mais les esprits que lui soumet Prospero,
+fées, lutins, farfadets appartiennent aux superstitions populaires du
+Nord. Caliban tient à la fois du gnome et du démon; son existence de
+brute n'est animée que par une malice infernale; et le _O ho! o ho!_
+par lequel il répond à Prospero lorsque celui-ci lui reproche d'avoir
+voulu déshonorer sa fille, était l'exclamation, probablement l'espèce
+de rire attribué en Angleterre au diable dans les anciens mystères où
+il jouait un rôle. _Selebos_, qu'invoque le monstre comme le dieu et
+peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le dieu
+des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes à la
+tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit être fait
+ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il paraît qu'on
+le représente avec les bras et les jambes couverts d'écailles; il
+me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose de pareil, serait
+assez nécessaire pour donner de la vraisemblance aux méprises dont il
+est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien n'y avoir pas regardé de
+si près, et s'être peu embarrassé de se rendre à lui-même un compte
+exact de la figure qui convenait à son monstre. Il s'est joué avec
+son sujet, et l'a laissé couler de sa brillante imagination revêtu
+des teintes poétiques qu'il y recevait en passant. La légèreté de son
+travail se fait assez connaître par les différentes inadvertances qui
+lui sont échappées; comme par exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand
+que le duc de Milan et _son brave fils_ ont péri dans la tempête,
+quoiqu'il ne soit pas question de ce fils dans tout le reste de la
+pièce, et que rien ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île,
+bien qu'Ariel qui assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri,
+n'ait renfermé sous les écoutilles que les gens de l'équipage.
+
+_La Tempête_ est une pièce assez régulière quant aux unités, puisque
+l'orage qui submerge le vaisseau dans la première scène se passe en
+vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse pas un intervalle de
+plus de trois heures. Quelques commentateurs ont pensé que Shakspeare
+pouvait avoir eu pour objet de répondre, par cet échantillon de ce
+qu'il pouvait faire, aux continuelles critiques de Ben Johnson sur
+l'irrégularité de ses ouvrages. Le docteur Johnson pense autrement,
+et regarde cette circonstance comme un effet du hasard et le résultat
+naturel du sujet; mais ce qui pourrait donner lieu de croire que du
+moins Shakspeare a voulu se prévaloir de cet avantage, c'est le soin
+avec lequel les différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi
+pendant toute la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé
+depuis le commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero
+qu'ils approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a
+promis que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero,
+au moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer
+une intention que le poëte a voulu faire sentir.
+
+On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de _la Tempête_; il paraît
+cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque nouvelle
+italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à retrouver.
+
+La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de _la
+Tempête_, ce qui s'accorde difficilement cependant avec une autre
+conjecture assez vraisemblable. En lisant _le Masque_, représenté
+devant Ferdinand et Miranda, il est impossible de n'être pas frappé
+de l'idée que _la Tempête_ a été faite d'abord pour être représentée à
+quelque fête de mariage; et la légèreté du sujet, la brillante incurie
+qui se fait remarquer dans la composition, confirment tout à fait
+cette conjecture. M. Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a
+pensé que le mariage sur lequel le poëte verse tant de bénédictions,
+par la bouche de Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte
+d'Essex, qui épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina
+en cette année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont
+les voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants,
+avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière
+circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où
+l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de garder
+les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes les
+cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer que,
+composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce ne fut
+représentée à Londres que l'année suivante?
+
+
+
+
+LA TEMPÊTE
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ ALONZO, roi de Naples.
+ SÉBASTIEN, frère d'Alonzo.
+ PROSPERO, duc légitime de Milan.
+ ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan.
+ FERDINAND, fils du roi de Naples.
+ GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.
+ ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains.
+ CALIBAN, sauvage abject et difforme.
+ TRINCULO, bouffon.
+ STEPHANO, sommelier ivre.
+ LE MAÎTRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS.
+ MIRANDA, fille de Prospero.
+ ARIEL, génie aérien.
+ IRIS, CÉRÈS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, génies employés
+ dans le ballet.
+ AUTRES génies soumis à Prospero.
+
+La scène représente d'abord la mer et un vaisseau, puis une île
+inhabitée.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et d'éclairs.
+
+(Entrent le maître et le bosseman.)
+
+LE MAÎTRE.--Bosseman?
+
+LE BOSSEMAN.--Me voici, maître. Où en sommes-nous?
+
+LE MAÎTRE.--Bon, parlez aux matelots.--Manoeuvrez rondement, ou nous
+courons à terre. De l'entrain! de l'entrain!
+
+LE BOSSEMAN.--Allons, mes enfants! courage, courage, mes enfants!
+vivement, vivement, vivement! Ferlez le hunier.--Attention au sifflet
+du maître.--Souffle, tempête, jusqu'à en crever si tu peux.
+
+(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et plusieurs
+autres.)
+
+ALONZO.--Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien. Où est le
+maître? Montrez-vous des hommes.
+
+LE BOSSEMAN.--Restez en bas, je vous prie.
+
+ANTONIO.--Bosseman, où est le maître?
+
+LE BOSSEMAN.--Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la manoeuvre.
+Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête.
+
+GONZALO.--Voyons, mon cher, un peu de patience.
+
+LE BOSSEMAN.--Quand la mer en aura. Hors d'ici!--Les vagues se
+soucient bien de la qualité de roi. En bas! Silence! laissez-nous
+tranquilles.
+
+GONZALO.--Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as à bord.
+
+LE BOSSEMAN.--Personne qui me soit plus cher que moi-même. Vous êtes
+un conseiller: si vous pouvez imposer silence à ces éléments, et
+rétablir le calme à l'instant, nous ne remuerons plus un seul cordage;
+usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez, rendez grâces d'avoir
+vécu si longtemps, et allez dans votre cabine vous préparer aux
+mauvaises chances du moment, s'il faut en passer par là.--Courage, mes
+enfants!--Hors de mon chemin, vous dis-je.
+
+GONZALO.--Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien d'un homme
+destiné à se noyer; tout son air est celui d'un gibier de potence.
+Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la corde qui lui
+est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne nous est pas bon
+à grand' chose. S'il n'est pas né pour être pendu, notre sort est
+pitoyable.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentre le bosseman.)
+
+LE BOSSEMAN.--Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus bas.
+Mettez à la cape sous la grande voile risée. (_Un cri se fait entendre
+dans le corps du vaisseau_.) Maudits soient leurs hurlements! Leur
+voix domine la tempête et la manoeuvre. (_Entrent Sébastien, Antonio
+et Gonzalo_.)--Encore! que faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et
+se noyer? Avez-vous envie de couler bas?
+
+SÉBASTIEN.--La peste soit de tes poumons, braillard, blasphémateur,
+mauvais chien!
+
+LE BOSSEMAN.--Manoeuvrez donc vous-même.
+
+ANTONIO.--Puisses-tu être pendu, maudit roquet! Puisses-tu être pendu,
+vilain drôle, insolent criard! Nous avons moins peur d'être noyés que
+toi.
+
+GONZALO.--Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau fût-il
+mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte d'une
+dévergondée[2].
+
+[Note 2: _As leaky as an unstaunched wench_.
+
+Le sens de ce passage, tel qu'il me paraît probable, est impossible à
+rendre en français. J'ai cherché seulement à en approcher autant qu'il
+se pouvait sans trop de grossièreté.]
+
+LE BOSSEMAN.--Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux basses
+voiles et élevons-nous en mer. Au large!
+
+(Entrent des matelots mouillés.)
+
+LES MATELOTS.--Tout est perdu.--En prières! en prières! Tout est
+perdu.
+
+(Ils sortent.)
+
+LE BOSSEMAN.--Quoi! faut-il que nos bouches soient glacées par la
+mort?
+
+GONZALO.--Le roi et le prince en prières! Imitons-les, car leur sort
+est le nôtre.
+
+SÉBASTIEN.--Ma patience est à bout.
+
+ANTONIO.--Nous périssons par la trahison de ces ivrognes. Ce bandit au
+gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par dix marées.
+
+GONZALO.--Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque goutte d'eau
+jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour l'avaler.
+
+(Bruit confus au dedans du navire.)
+
+DES VOIX.--Miséricorde! nous sombrons, nous sombrons... Adieu, ma
+femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons, nous sombrons,
+nous sombrons.
+
+ANTONIO.--Allons tous périr avec le roi.
+
+(Il sort.)
+
+SÉBASTIEN.--Allons prendre congé de lui.
+
+(Il sort.)
+
+GONZALO.--Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille lieues de
+mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, n'importe.--Les
+décrets d'en haut soient accomplis! Mais, au vrai, j'aurais mieux aimé
+mourir à sec.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)
+
+PROSPERO ET MIRANDA _entrent_.
+
+MIRANDA.--Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites
+mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel
+serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, s'élançant à la
+face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh! j'ai souffert
+avec ceux que je voyais souffrir! Un brave vaisseau, qui sans doute
+renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces! Oh! leur cri a
+frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont péri. Si j'avais été quelque
+puissant dieu, j'aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de
+la terre, avant qu'elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous
+ceux qui le montaient.
+
+PROSPERO.--Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites à votre
+coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.
+
+MIRANDA.--O jour de malheur!
+
+PROSPERO.--Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour toi
+(toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es,
+et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que
+Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de
+plus.
+
+MIRANDA.--Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes
+pensées.
+
+PROSPERO.--Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Viens
+m'aider; ôte-moi mon manteau magique.--Bon. (_Il quitte son manteau_.)
+Couche là, mon art.--Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage,
+dont l'affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la
+compassion, a été, par la prévoyance de mon art, disposé avec tant de
+précaution qu'il n'y a pas une âme de perdue, que pas un seul cheveu
+n'est tombé de la tête d'aucune créature sur ce vaisseau dont tu as
+entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut
+maintenant que tu en saches davantage.
+
+MIRANDA.--Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je suis; mais
+vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des conjectures sans
+terme, et finissant par ces mots: _Restons-en là, pas encore_.
+
+PROSPERO.--L'heure est venue maintenant; voici l'instant précis où tu
+dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir
+d'une époque de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette
+caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors
+plus de trois ans.
+
+MIRANDA.--Certainement, seigneur, je peux m'en souvenir.
+
+PROSPERO.--De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque
+autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est restée gravée dans
+ton souvenir?
+
+MIRANDA.--Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe que comme
+une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N'avais-je pas jadis
+quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi?
+
+PROSPERO.--Tu les avais, Miranda; tu en avais même davantage. Mais
+comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire? que
+vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu
+te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette
+île, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.
+
+MIRANDA.--Cependant je ne m'en souviens pas.
+
+PROSPERO.--Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton père
+était duc de Milan et un puissant prince.
+
+MIRANDA.--Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?
+
+PROSPERO.--Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit que tu
+étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière
+était une princesse, pas moins que je ne te le dis.
+
+MIRANDA.--O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici!
+Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi?
+
+PROSPERO.--L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On m'a
+cruellement joué, comme tu le dis[3], et c'est ainsi que nous avons
+été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes
+arrivés ici.
+
+[Note 3: MIR. _What foul play had we_, etc. PRO. _By foul play, as
+thou say'st were we_, etc.
+
+_Foul play_, dans la question de Miranda, signifie _mauvaise chance_;
+dans la réponse de Prospero, il signifie _artifices coupables_.
+Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la différence des
+langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude, à moins
+de défigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une
+inexactitude encore plus grande.]
+
+MIRANDA.--Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je
+renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous
+en prie, continuez.
+
+PROSPERO.--Mon frère,--ton oncle, appelé Antonio,--et, je t'en prie,
+remarque bien ceci: qu'un frère ait pu être si perfide;--lui que dans
+le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais
+confié le gouvernement de mon État! et alors, de toutes les
+principautés, mon État était le premier, Prospero était le premier
+parmi les ducs, le premier en dignité, et, dans les arts libéraux,
+sans égal. Ces arts faisant toute mon étude, je me déchargeai du
+gouvernement sur mon frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes
+occupations, je devins étranger à mon État. Ton perfide oncle...
+M'écoutes-tu?
+
+MIRANDA.--Avec la plus grande attention, seigneur.
+
+PROSPERO.--Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les
+grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il faut avancer et ceux
+qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il créa de nouveau mes
+créatures;--je veux dire qu'il les changea ou qu'il les transforma.
+Alors, ayant la clef des emplois et des employés, il monta tous les
+coeurs au ton qui plaisait à son oreille; et bientôt il fut le lierre
+qui enveloppa mon arbre princier et épuisa le suc de ma verdure.--Tu
+ne me suis pas.--Je t'en prie, écoute-moi.
+
+MIRANDA.--Mon cher seigneur, j'écoute.
+
+PROSPERO.--Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, dévoué
+tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens
+qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout
+ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon perfide frère un mauvais
+naturel: ma confiance, comme un bon père, engendra en lui une perfidie
+égale non moins que contraire à ma confiance, et en vérité elle
+n'avait point de limites; c'était une confiance sans réserve. Ainsi,
+devenu maître non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais
+encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger, comme un homme
+qui, à force de se répéter, a rendu sa mémoire si coupable envers la
+vérité qu'il finit par croire à son propre mensonge, il crut qu'il
+était en effet le duc, parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir,
+parce qu'il exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et
+qu'il jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante...
+M'écoutes-tu?
+
+MIRANDA.--Seigneur, votre récit guérirait la surdité.
+
+PROSPERO.--Pour supprimer toute distance entre ce rôle qu'il joue et
+celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne réellement duc de
+Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand
+duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle: il se
+ligue avec le roi de Naples, et (tant il était altéré du pouvoir!) il
+consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage, à soumettre
+sa couronne ducale à la couronne royale; et mon duché (hélas! pauvre
+Milan), qui jusque-là n'avait jamais courbé la tête, il le condamne au
+plus honteux abaissement.
+
+MIRANDA.--O ciel!
+
+PROSPERO.--Remarque bien les conditions du traité et l'événement qui
+suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère.
+
+MIRANDA.--Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand'mère
+quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus d'une fois
+produit de mauvais fils.
+
+PROSPERO.--Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon
+ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, c'est-à-dire qu'en
+retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont
+j'ignore la valeur, il devait m'exclure à l'instant, moi et les miens,
+de mon duché, et faire passer à mon frère mon beau Milan avec tous ses
+honneurs. En conséquence, ils levèrent une armée de traîtres, et, un
+soir, à l'heure de minuit marquée pour l'exécution de leur projet,
+Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurité,
+des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.
+
+MIRANDA.--Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus comment je
+pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des larmes prêtes à
+couler de mes yeux.
+
+PROSPERO.--Écoute un moment encore, et je vais t'amener à l'affaire
+qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette narration
+serait la plus ridicule du monde.
+
+MIRANDA.--Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas
+sur-le-champ?
+
+PROSPERO.--Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait naturellement
+la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant était grande
+l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent pas non plus
+marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais ils peignirent
+de belles couleurs leurs criminels desseins: en un mot, ils nous
+traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous menèrent à quelques
+lieues en mer: là, ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pourri,
+sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles; les rats mêmes,
+avertis par l'instinct, l'avaient quitté. Ce fut là qu'ils nous
+hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissements à la mer qui
+mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant
+avec pitié nos soupirs, ne nous firent du mal qu'avec de tendres
+ménagements.
+
+MIRANDA.--Hélas! quel embarras je dus être alors pour vous!
+
+PROSPERO.--Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la
+mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau, tu souris,
+remplie d'une force qui venait du ciel, et je sentis naître en moi
+assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver.
+
+MIRANDA.--Comment pûmes-nous aborder à un rivage?
+
+PROSPERO.--Par une providence toute divine. Nous avions quelque
+nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, Gonzalo,
+chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait données
+par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du linge, des
+étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous ont bien servi;
+et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa bonté me pourvut d'un
+certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont
+plus précieux que mon duché.
+
+MIRANDA.--Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.
+
+PROSPERO.--Maintenant je me lève; demeure encore assise, et écoute
+comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes dans cette
+île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai fait faire
+plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres princesses qui ont
+plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et des maîtres moins
+vigilants.
+
+MIRANDA.--Que le ciel vous en récompense! A présent, seigneur,
+dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a
+été votre motif pour soulever cette tempête?
+
+PROSPERO.--Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges,
+la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, m'amène mes
+ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me découvre qu'une
+étoile propice domine à mon zénith, et que si, au lieu de soigner son
+influence, je la néglige, mon sort deviendra toujours moins favorable.
+Cesse ici tes questions; tu es disposée à t'endormir; c'est un
+favorable assoupissement; cède à sa puissance; je sais que tu n'es pas
+maîtresse d'y résister. (_Miranda s'endort_.)--Viens, mon serviteur,
+viens, me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens.
+
+(Entre Ariel.)
+
+ARIEL.--Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, salut! Je suis
+là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille voler, ou nager,
+ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux,
+soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses facultés.
+
+PROSPERO.--Esprit, as-tu exécuté de point en point la tempête que je
+t'ai commandée?
+
+ARIEL.--Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau du roi,
+et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les
+cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, je me divisais et je
+brûlais en plusieurs endroits à la fois, tantôt je flambais séparément
+sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues; puis je rapprochais
+et unissais toutes ces flammes: les éclairs de Jupiter, précurseurs
+des terribles éclats du tonnerre, n'étaient pas plus passagers,
+n'échappaient pas plus rapidement à la vue; le feu, les craquements du
+soufre mugissant, semblaient assiéger le tout-puissant Neptune,
+faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident
+redouté.
+
+PROSPERO.--Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez ferme,
+d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignît pas sa raison?
+
+ARIEL.--Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, qui n'ait
+donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont
+jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné le navire que
+je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi,
+Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables alors non à
+des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier en criant:
+«L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»
+
+PROSPERO.--Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on pas près
+du rivage?
+
+ARIEL.--Tout près, mon maître.
+
+PROSPERO.--Mais, Ariel, sont-ils sauvés?
+
+ARIEL.--Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs vêtements,
+qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais qu'auparavant.
+Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par
+toute l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres; je
+l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île, rafraîchissant l'air de ses
+soupirs, assis, les bras tristement croisés de cette manière.
+
+PROSPERO.--Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu
+fait? Et le reste de la flotte?
+
+ARIEL.--Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où
+tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rosée sur
+les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: c'est là qu'il est
+caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles: joignant
+la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée, je les
+ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais
+dispersés, ils se sont ralliés tous; et maintenant ils voguent sur
+les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples,
+persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa
+personne auguste.
+
+PROSPERO.--Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as
+encore à travailler. A quel moment du jour sommes-nous?
+
+ARIEL.--Passé l'époque du milieu.
+
+PROSPERO.--De deux sables au moins. Il nous faut employer
+précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième
+heure.
+
+ARIEL.--Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue,
+permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore
+accompli.
+
+PROSPERO.--Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander?
+
+ARIEL.--Ma liberté.
+
+PROSPERO.--Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle plus.
+
+ARIEL.--Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne
+t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bévue, que je
+t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une
+année de mon temps.
+
+PROSPERO.--Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai délivré?
+
+ARIEL.--Non.
+
+PROSPERO.--Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase
+des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler
+pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la
+gelée.
+
+ARIEL.--Il n'en est point ainsi, seigneur.
+
+PROSPERO.--Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l'affreuse
+sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbée en
+cerceau? l'as-tu oubliée?
+
+ARIEL.--Non, seigneur.
+
+PROSPERO.--Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, dis-le moi.
+
+ARIEL.--Dans Alger, seigneur.
+
+PROSPERO.--Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une fois par
+mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière
+maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre
+de maléfices et pour des sortilèges que l'homme s'épouvanterait
+d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne
+voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai?
+
+ARIEL.--Oui, seigneur.
+
+PROSPERO.--Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et
+laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi
+que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un esprit trop délicat
+pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu
+te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus
+puissants, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un
+pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné
+pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te
+laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi
+fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils
+qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île
+n'était alors honorée d'aucune figure humaine.
+
+ARIEL.--Oui, Caliban, son fils.
+
+PROSPERO.--C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je
+tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels
+tourments je te trouvai: tes gémissements faisaient hurler les loups,
+et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un
+supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire
+cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je
+t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.
+
+ARIEL.--Je te remercie, mon maître.
+
+PROSPERO.--Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te
+chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler
+douze hivers.
+
+ARIEL.--Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, et je ferai
+de bonne grâce mon service d'esprit.
+
+PROSPERO.--Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis.
+
+ARIEL.--Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire? quoi?
+Dis-le moi, que dois-je faire?
+
+PROSPERO.--Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis
+qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux.
+Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (_Ariel
+disparaît_.)--Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tu as bien
+dormi. Éveille-toi.
+
+MIRANDA.--C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet
+assoupissement.
+
+PROSPERO.--Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban,
+mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.
+
+MIRANDA.--C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le regarder.
+
+PROSPERO.--Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est
+lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des
+services utiles.--Holà, ho! esclave! Caliban, masse de terre,
+entends-tu! parle.
+
+CALIBAN, _en dedans_.--Il y a assez de bois ici.
+
+PROSPERO.--Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens,
+tortue; viendras-tu! (_Entre Ariel sous la figure d'une nymphe
+des eaux_.)--Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à
+l'oreille. (_Il lui parle bas_.)
+
+ARIEL.--Mon maître, cela sera fait.
+
+(Il sort.)
+
+PROSPERO.--Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à
+ta mère maudite, viens ici.
+
+(Entre Caliban.)
+
+CALIBAN.--Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma
+mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais
+pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre
+d'ampoules!
+
+PROSPERO.--Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des
+élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les
+lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis
+d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont
+les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que
+l'abeille qui les a faites.
+
+CALIBAN.--Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles
+m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas
+d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où tu avais
+mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande et la
+petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors:
+aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les sources
+fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles.
+Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les maléfices de
+Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous! Car je
+suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi; et
+vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m'enlevez le
+reste de mon île.
+
+PROSPERO.--O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es sensible
+qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec les soins
+de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne
+jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon enfant.
+
+CALIBAN.--O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu m'en
+empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.
+
+PROSPERO.--Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de
+bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j'eus pitié de
+toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; à toute heure je
+t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu
+ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t'exprimais
+que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à
+tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que
+capable d'apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui
+éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice
+confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu'une prison.
+
+CALIBAN.--Vous m'avez appris un langage, et le profit que j'en retire
+c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, pour m'avoir
+appris votre langage!
+
+PROSPERO.--Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous là-dedans du
+bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres
+devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu négliges ou fais de
+mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de crampes
+invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de
+telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.
+
+CALIBAN.--Non, je t'en prie. (_A part_.) Il faut que j'obéisse; son
+art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma
+mère, et en faire son sujet.
+
+PROSPERO.--Allons, esclave, sors d'ici.
+
+(Caliban s'en va.)
+
+(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand
+le suit.)
+
+ARIEL _chante_.
+
+ Venez sur ces sables jaunes,
+ Et prenez-vous par les mains;
+ Quand vous vous serez salués et baisés
+ (Les vagues turbulentes se taisent),
+ Pressez-les çà et là de vos pieds légers;
+ Et que de doux esprits répètent le refrain.
+ Écoutez, écoutez.
+
+REFRAIN. (_Le son se fait entendre de différents endroits_.)
+
+ Ouauk, ouauk.
+
+ARIEL.
+
+ Les chiens de garde aboient.
+
+LE MÊME REFRAIN.
+
+ Ouauk, ouauk.
+
+ARIEL.
+
+ Écoutez, écoutez; j'entends
+ La voix claire du coq crêté
+ Qui crie: Cocorico.
+
+FERDINAND.--Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou sur la
+terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de quelque
+divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais encore le
+naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi sur les
+eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots et
+ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a
+entraîné.--Mais elle est partie. Non, elle recommence.
+
+ARIEL _chante_.
+
+ A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,
+ Ses os sont changés en corail;
+ Ses yeux sont devenus deux perles;
+ Rien de lui ne s'est flétri.
+ Mais tout a subi dans la mer un changement
+ En quelque chose de riche et de rare.
+ D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.
+ Écoutez, je les entends: ding dong, glas.
+
+REFRAIN.
+
+ Ding dong.
+
+FERDINAND.--Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce n'est point
+là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je
+l'entends maintenant au-dessus de ma tête.
+
+PROSPERO, _à Miranda_.--Relève les rideaux frangés de tes yeux; et,
+dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas?
+
+MIRANDA.--Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme il regarde
+autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien noble. Mais
+c'est un esprit.
+
+PROSPERO.--Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des sens comme
+nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s'est trouvé
+dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri par la douleur (ce
+poison de la beauté), tu pourrais le nommer une charmante créature. Il
+a perdu ses compagnons, et il erre dans l'île pour les trouver.
+
+MIRANDA.--Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je
+n'ai rien vu de si noble dans la nature.
+
+PROSPERO, _à part_. Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit,
+charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta récompense.
+
+FERDINAND.--Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces
+chants!--Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si vous
+habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque utile
+instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma première
+requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que vous
+m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille de la
+terre[4].
+
+[Note 4: _If you be made or no_. (Si vous êtes ou non un être créé.)
+
+Miranda répond:
+
+_Not wonder, sir; But certainly a maid_. (Pas une merveille, Seigneur;
+mais certainement une fille.)
+
+Il y a ici équivoque entre _made_ et _maid_, qui se prononcent de
+même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est une véritable
+erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de son caractère: on
+a été obligé, pour en conserver l'effet, de s'écarter un peu du sens
+littéral de la question de Ferdinand.]
+
+MIRANDA.--Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille,
+bien certainement je le suis.
+
+FERDINAND.--Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux qui
+parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.
+
+PROSPERO.--Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi de Naples
+t'entendait?
+
+FERDINAND.--Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s'étonne de
+t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend et c'est parce
+qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples, moi
+qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est point arrêté depuis
+cet instant, ai vu le roi mon père englouti dans les flots.
+
+MIRANDA.--Hélas! miséricorde!
+
+FERDINAND.--Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et
+son brave fils tous deux ensemble.
+
+PROSPERO.--Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te
+démentir s'il était à propos de le faire en ce moment.--(_A part_.)
+Dès la première vue ils ont échangé leurs regards. Gentil Ariel, ceci
+te vaudra ta liberté.--(_Haut_.) Un mot, mon seigneur: je crains que
+vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.
+
+MIRANDA.--Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est là le
+troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour qui j'aie
+soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du même côté que
+moi!
+
+FERDINAND.--Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur soit
+encore libre, je vous ferai reine de Naples.
+
+PROSPERO.--Doucement, jeune homme: un mot encore. (_A part_.) Les
+voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que je rende difficile
+cette affaire si prompte, de peur que si les fatigues de la conquête
+sont trop légères, le prix n'en paraisse léger.--Un mot de plus. Je
+t'ordonne de me suivre: tu usurpes ici un nom qui ne t'appartient pas.
+Tu t'es introduit dans cette île comme un espion pour m'en dépouiller,
+moi qui en suis le maître.
+
+FERDINAND.--Non, comme il est vrai que je suis un homme.
+
+MIRANDA.--Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable temple.
+Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de bien
+s'efforceront de demeurer avec lui.
+
+PROSPERO, _à Ferdinand_.--Suis-moi.--Vous, ne me parlez pas pour lui;
+c'est un traître.--Viens, j'attacherai d'une même chaîne tes pieds et
+ton cou: tu boiras l'eau de la mer, et tu auras pour ta nourriture les
+coquillages des eaux vives, les racines desséchées, et les cosses où a
+été renfermé le gland. Suis-moi.
+
+FERDINAND.--Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus puissant que moi,
+je résisterai à un pareil traitement.
+
+(Il tire son épée.)
+
+MIRANDA.--O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop
+d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.
+
+PROSPERO.--Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de
+gouverneur!--Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui n'oses
+frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime! Cesse de te
+tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et
+faire tomber ton épée.
+
+MIRANDA.--Mon père, je vous conjure.
+
+PROSPERO.--Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vêtements.
+
+MIRANDA.--Seigneur, ayez pitié.... Je serai sa caution.
+
+PROSPERO.--Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te réprimander, si
+ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la défense d'un
+imposteur!--Paix.--Tu t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures
+pareilles à la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui. Petite sotte,
+c'est un Caliban auprès de la plupart des hommes, ils sont des anges
+auprès de lui.
+
+MIRANDA.--Mes affections sont donc des plus humbles: je n'ai point
+l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.
+
+PROSPERO, _à Ferdinand_.--Allons, obéis. Tes nerfs sont retombés dans
+leur enfance; ils ne possèdent aucune vigueur.
+
+FERDINAND.--En effet; mes forces sont toutes enchaînées comme dans un
+songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je sens, le naufrage
+de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je me vois
+subjugué, me seraient des peines légères, si, seulement une fois par
+jour, je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que
+la liberté fasse usage de toutes les autres parties de la terre; il y
+aura assez d'espace pour moi dans une telle prison.
+
+PROSPERO.--L'ouvrage marche.--Avance.--Tu as bien travaillé, mon joli
+Ariel. (_A Ferdinand et à Miranda_.) Suivez-moi. (_A Ariel_.) Écoute
+ce qu'il faut que tu me fasses encore.
+
+MIRANDA.--Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un meilleur
+naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que vous venez
+d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.
+
+PROSPERO.--Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais exécute de
+point en point mes ordres.
+
+ARIEL.--A la lettre.
+
+PROSPERO.--Allons, suivez-moi.--Ne me parle pas pour lui.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+DEUXIÈME ACTE
+
+SCÈNE I
+
+
+(Une autre partie de l'île.)
+
+_Entrent_ ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET
+PLUSIEURS AUTRES.
+
+GONZALO.--Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous avez, nous
+avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé est bien au
+delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une
+chose commune: tous les jours la femme de quelque marin, le patron de
+quelque navire marchand, et le négociant lui-même, ont de semblables
+motifs de chagrin. Mais sur des millions d'individus, il y en a bien
+peu qui aient comme nous à raconter un miracle: c'en est un que de
+nous voir sauvés. Ainsi, mon bon seigneur, mettez sagement en balance
+nos chagrins et nos motifs de consolation.
+
+ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix.
+
+SÉBASTIEN.--Il prend goût à la consolation comme à une soupe froide.
+
+ANTONIO.--Il ne sera pas si aisément débarrassé du consolateur.
+
+SÉBASTIEN.--Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son esprit; elle va
+sonner tout à l'heure.
+
+GONZALO.--Seigneur.
+
+SÉBASTIEN.--Une.... Parlez donc.
+
+GONZALO.--Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin, tout ce qui se
+présente apporte à celui qui le nourrit....
+
+SÉBASTIEN.--Un dollar.
+
+GONZALO.--Tout lui apporte une douleur[5], en effet. Vous avez parlé
+plus juste que vous ne croyez.
+
+[Note 5: _Dollar_, _dolour_, ont, en anglais, à peu près la même
+prononciation.]
+
+SÉBASTIEN.--Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne
+l'espérais.
+
+GONZALO.--Donc, mon seigneur....
+
+ANTONIO.--Fi! qu'il est prodigue de sa langue!
+
+ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi.
+
+GONZALO.--Bien, j'ai fini; mais cependant....
+
+SÉBASTIEN.--Cependant il continuera de parler.
+
+ANTONIO.--Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le premier.
+
+SÉBASTIEN.--Va pour le vieux coq.
+
+ANTONIO.--Pour le jeune coq.
+
+SÉBASTIEN.--C'est dit. L'enjeu?
+
+ANTONIO.--Un éclat de rire.
+
+SÉBASTIEN.--Tope!
+
+ADRIAN.--Quoique cette île semble déserte....
+
+SÉBASTIEN.--Ah! ah! ah!
+
+ANTONIO.--Allons, vous avez payé[6].
+
+[Note 6: _You've paid_: Dans l'ancienne édition, _You're paid_,
+corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone paraît
+assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne peut, je
+crois, laisser aucun doute. On a parié un _éclat de rire_; Sébastien,
+qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend sur le fait et lui dit:
+_Vous avez payé_. Cela est d'un genre de plaisanterie tout à fait
+conforme au reste de l'entretien de ces deux personnages.]
+
+ADRIAN.--Inhabitable et presque inaccessible....
+
+SÉBASTIEN.--Cependant....
+
+ADRIAN.--Cependant....
+
+ANTONIO.--Cela ne pouvait pas manquer.
+
+ADRIAN.--Il faut qu'elle jouisse d'une température[7] subtile,
+moelleuse et délicate.
+
+[Note 7: Dans l'anglais, _temperance_. Il a été impossible, dans
+la traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire
+allusion à quelque allégorie de la tempérance.]
+
+ANTONIO.--La tempérance était une délicate donzelle.
+
+SÉBASTIEN.--Oui, et subtile, comme il l'a dit très-savamment.
+
+ADRIAN.--L'air souffle sur nous le plus doucement du monde.
+
+SÉBASTIEN.--Oui, comme s'il avait des poumons, et des poumons gâtés.
+
+ANTONIO.--Ou s'il était parfumé par un marais.
+
+GONZALO.--Tout ici semble favorable à la vie.
+
+ANTONIO.--Oui, sauf les moyens de vivre.
+
+SÉBASTIEN.--Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère.
+
+GONZALO.--Comme l'herbe ici paraît abondante et verte! comme elle est
+verte!
+
+ANTONIO.--Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.
+
+SÉBASTIEN.--Avec un soupçon de vert.
+
+ANTONIO.--Il ne se trompe pas de beaucoup.
+
+SÉBASTIEN.--Non, seulement du tout au tout.
+
+GONZALO.--Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et cela est
+presque hors de toute croyance....
+
+SÉBASTIEN.--Comme beaucoup de merveilles attestées.
+
+GONZALO.--C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont été dans
+la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur éclat; ils ont
+été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.
+
+ANTONIO.--Si une de ses poches pouvait parler, ne dirait-elle pas
+qu'il ment?
+
+SÉBASTIEN.--Oui, ou bien elle empocherait très-faussement son récit.
+
+GONZALO.--Je crois que nos vêtements sont aussi frais maintenant que
+quand nous les portâmes pour la première fois en Afrique, au mariage
+de la fille du roi, la belle Claribel, avec le roi de Tunis.
+
+SÉBASTIEN.--C'était un beau mariage, et le retour nous a bien réussi.
+
+ADRIAN.--Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable reine.
+
+GONZALO.--Non, depuis le temps de la veuve Didon.
+
+ANTONIO.--La veuve! le diable l'emporte! à quel propos cette veuve? la
+veuve Didon!
+
+SÉBASTIEN.--Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf Énée? comme
+vous prenez cela, bon Dieu!
+
+ADRIAN.--La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait apprendre
+cela: elle était de Carthage et non de Tunis.
+
+GONZALO.--Cette Tunis, seigneur, était autrefois Carthage.
+
+ADRIAN.--Carthage?
+
+GONZALO.--Je vous l'assure, Carthage.
+
+ANTONIO.--Ses paroles sont plus puissantes que la harpe miraculeuse.
+
+SÉBASTIEN.--Il a élevé non-seulement les murailles, mais les maisons.
+
+ANTONIO.--Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne aisé
+maintenant?
+
+SÉBASTIEN.--Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez lui dans
+sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme.
+
+ANTONIO.--Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera pousser
+d'autres îles.
+
+GONZALO.--Oui?
+
+ANTONIO.--Pourquoi pas, avec le temps?
+
+GONZALO.--Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui semblent aussi
+frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de votre fille, la
+reine actuelle.
+
+ANTONIO.--Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue.
+
+SÉBASTIEN.--Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.
+
+GONZALO.--N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi frais que la
+première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque sorte....
+
+ANTONIO.--Il a longtemps cherché pour pêcher ce _en quelque sorte_.
+
+GONZALO.--Quand je l'ai porté au mariage de votre fille.
+
+ALONZO.--Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la révolte
+de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma fille dans ce
+pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est perdu, et selon
+moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est de l'Italie, je
+ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes États de Naples et de
+Milan, quel horrible poisson aura fait de toi son repas?
+
+FRANCISCO.--Seigneur, il se peut que votre fils soit vivant. Je l'ai
+vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur dos: il faisait
+route à travers les eaux, rejetant des deux côtés les ondes en
+furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui venaient à
+sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus des flots en
+tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups vigoureux vers
+le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les eaux, semblait
+s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute point qu'il ne soit
+arrivé vivant à terre.
+
+ALONZO.--Non, non, il a quitté ce monde.
+
+SÉBASTIEN.--Seigneur, c'est vous-même que vous devez remercier de
+cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de votre fille le
+bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la sacrifier à un
+Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux, qui ont
+bien sujet de mouiller de larmes un tel regret.
+
+ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix.
+
+SÉBASTIEN.--Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous vous avons
+importuné de toutes les manières; et cette fille charmante elle-même
+balança entre son aversion et l'obéissance, après quoi elle finit par
+plier la tête au joug. Nous avons, je le crains bien, perdu votre fils
+pour toujours: Naples et Milan vont avoir, par suite de cette affaire,
+plus de veuves que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler: la
+faute en est à vous seul.
+
+ALONZO.--Et aussi la perte la plus chère.
+
+GONZALO.--Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un peu de
+douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la plaie,
+lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.
+
+SÉBASTIEN.--Fort bien dit.
+
+ANTONIO.--Et de la manière la plus chirurgicale.
+
+GONZALO, _au roi_.--Mon bon seigneur, il fait mauvais temps pour nous
+dès que votre front se couvre de nuages.
+
+SÉBASTIEN.--Mauvais temps?
+
+ANTONIO.--Très-mauvais.
+
+GONZALO.--Si j'étais chargé de planter cette île, mon seigneur....
+
+ANTONIO.--Il y sèmerait des orties.
+
+SÉBASTIEN.--Avec des ronces et des mauves.
+
+GONZALO.--Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je ferais?
+
+SÉBASTIEN.--Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute de vin.
+
+GONZALO.--Je voudrais que dans ma république tout se fît à l'inverse
+du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune espèce de trafic;
+on n'y entendrait point parler de magistrats; les procès, l'écriture,
+n'y seraient point connus; les serviteurs, les richesses, la pauvreté,
+y seraient des choses hors d'usage; point de contrats, d'héritages,
+de limites, de labourage; je n'y voudrais ni métal, ni blé, ni vin,
+ni huile; nul travail; tous les hommes seraient oisifs et les
+femmes aussi, mais elles seraient innocentes et pures; point de
+souveraineté....
+
+SÉBASTIEN.--Et cependant il voudrait en être le roi.
+
+ANTONIO.--La fin de sa république en a oublié le commencement.
+
+GONZALO.--La nature y produirait tout en commun, sans peine ni labeur.
+Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni épée, ni pique,
+ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de torture. Mais la nature,
+d'elle-même, par sa propre force, produirait tout à foison, tout en
+abondance, pour nourrir mon peuple innocent.
+
+SÉBASTIEN.--Pas de mariage parmi ses sujets?
+
+ANTONIO.--Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et des fripons.
+
+GONZALO.--Je voudrais gouverner dans une telle perfection, seigneur,
+que mon règne surpassât l'âge d'or.
+
+SÉBASTIEN.--Dieu conserve Sa Majesté!
+
+ANTONIO.--Longue vie à Gonzalo!
+
+GONZALO.--Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur?
+
+ALONZO.--Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent rien.
+
+GONZALO.--Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai fait
+n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui ont les
+poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude constante est de
+rire de rien.
+
+ANTONIO.--C'est de vous que nous avons ri.
+
+GONZALO.--De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce genre de
+bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera toujours rire
+de rien.
+
+ANTONIO.--Quel coup il nous a porté là!
+
+SÉBASTIEN.--S'il n'était pas tombé tout à plat.
+
+GONZALO.--Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe; vous
+seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y demeurait
+cinq semaines sans changer.
+
+(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et lente.)
+
+SÉBASTIEN.--Oui certainement, et alors nous ferions la chasse aux
+chauves-souris.
+
+ANTONIO.--Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.
+
+GONZALO.--Non, sur ma parole, je ne compromets pas si légèrement ma
+prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour m'endormir? car déjà je me
+sens appesanti.
+
+ANTONIO.--Allons, dormez et écoutez-nous.
+
+(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.)
+
+ALONZO.--Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux pussent,
+en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens disposés au
+sommeil.
+
+SÉBASTIEN.--Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le repoussez
+pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, c'est un
+consolateur.
+
+ANTONIO.--Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde auprès de
+votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous veillerons à
+votre sûreté.
+
+ALONZO.--Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.
+
+(Il s'endort.--Ariel sort.)
+
+SÉBASTIEN.--Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux tous?
+
+ANTONIO.--C'est une propriété du climat.
+
+SÉBASTIEN.--Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se fermer? Je ne
+me sens point disposé au sommeil.
+
+ANTONIO.--Ni moi; mes esprits sont en mouvement.--Ils sont tous tombés
+comme d'un commun accord; ils ont été abattus comme par un même coup
+de tonnerre.--Quel pouvoir est en nos mains, digne Sébastien! oh quel
+pouvoir! Je n'en dis pas davantage, et cependant il me semble que je
+vois sur ton visage ce que tu pourrais être. L'occasion te parle, et,
+dans la vivacité de mon imagination, je vois une couronne tomber sur
+ta tête.
+
+SÉBASTIEN.--Quoi! es-tu éveillé?
+
+ANTONIO.--Ne m'entendez-vous pas parler?
+
+SÉBASTIEN.--Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles d'un homme
+endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me disais-tu? C'est
+un étrange sommeil que de dormir les yeux tout grands ouverts, debout,
+parlant, marchant, et cependant si profondément endormi.
+
+ANTONIO.--Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou plutôt
+mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé.
+
+SÉBASTIEN.--Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont un sens.
+
+ANTONIO.--Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être: vous
+devez l'être aussi si vous faites attention à ce que je vous dis; y
+faire attention, c'est vous tripler vous-même.
+
+SÉBASTIEN.--A la bonne heure! mais je suis une eau stagnante.
+
+ANTONIO.--Je vous apprendrai à monter comme le flux.
+
+SÉBASTIEN.--Charge-toi de le faire, car une indolence héréditaire me
+dispose au reflux.
+
+ANTONIO.--O si vous saviez seulement combien ce projet vous est cher
+au moment même où vous vous en moquez! combien vous y entrez de
+plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont si souvent
+entraînés tout près du fond par leur crainte et leur indolence même.
+
+SÉBASTIEN.--Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton regard,
+de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de toi, et un
+enfantement qui te presse et te travaille.
+
+ANTONIO.--Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentilhomme au
+faible souvenir, et qui une fois enterré sera d'aussi petite mémoire,
+ait presque persuadé au roi (car il est possédé d'un esprit de
+persuasion) que son fils est vivant, il est aussi impossible que
+ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que celui qui dort ici puisse
+nager.
+
+SÉBASTIEN.--Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noyé.
+
+ANTONIO.--O que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une grande
+espérance! Point d'espérance de ce côté, c'est de l'autre une
+espérance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-même ne peut percer
+au delà, et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous demeurer
+d'accord avec moi que Ferdinand est noyé?
+
+SÉBASTIEN.--Il n'est plus de ce monde.
+
+ANTONIO.--Maintenant, dites-moi, quel est l'héritier le plus proche du
+royaume de Naples?
+
+SÉBASTIEN.--Claribel.
+
+ANTONIO.--Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix lieues par
+delà la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de nouvelles de
+Naples, à moins que le soleil ne fasse office de poste (car l'homme
+de la lune est trop lent), avant que les mentons nouveau-nés ne soient
+durcis et devenus propres au rasoir? elle, à cause de qui nous
+avons été tous engloutis par la mer, bien qu'elle en ait rejeté
+quelques-uns, et que nous soyons par là destinés à exécuter une action
+dont ce qui vient d'arriver n'est que le prologue? Pour ce qui doit
+suivre, vous et moi en sommes chargés.
+
+SÉBASTIEN.--Quelles balivernes me contez-vous là? Que voulez-vous
+dire? Il est vrai que la fille de mon frère est reine de Tunis, et
+qu'elle est aussi l'héritière de Naples: entre ces deux régions il y a
+quelque distance.
+
+ANTONIO.--Une distance dont chaque coudée semble s'écrier: «Comment
+cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner à Naples?»
+Garde Claribel, Tunis, et laisse Sébastien se réveiller! Dites, si ce
+qui vient de les saisir était la mort, eh bien! ils n'en seraient
+pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des gens capables de
+gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort; des courtisans qui
+sauront bavarder aussi longuement, aussi inutilement que ce Gonzalo;
+moi-même je pourrais faire un choucas aussi profondément babillard.
+Oh! si vous portiez en vous l'esprit qui est en moi, quel sommeil
+serait celui-ci pour votre élévation! Me comprenez-vous?
+
+SÉBASTIEN.--Je crois vous comprendre.
+
+ANTONIO.--Et comment la joie de votre coeur accueille-t-elle votre
+bonne fortune?
+
+SÉBASTIEN.--Je me rappelle que vous avez supplanté votre frère
+Prospero.
+
+ANTONIO.--Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits, et de bien
+meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère étaient mes
+compagnons alors; ce sont mes gens maintenant.
+
+SÉBASTIEN.--Mais votre conscience?
+
+ANTONIO.--Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il? Si c'était une
+engelure à mon talon, elle me forcerait à garder mes pantoufles;
+mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt consciences
+fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles peuvent se candir
+et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère couché là, et s'il
+était ce qu'il paraît être en ce moment, c'est-à-dire mort, il ne
+vaudrait pas mieux que la terre sur laquelle il est couché. Moi, avec
+cette épée obéissante, rien que trois pouces de lame, je le mets au
+lit pour jamais; tandis que vous, de la même manière, vous faites
+cligner l'oeil pour l'éternité à ce vieux rogaton, ce sire Prudence
+qu'ainsi nous n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux
+autres, ils prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat
+lappe du lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons
+fixé un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure.
+
+SÉBASTIEN.--Ta destinée, cher ami, me servira d'exemple: comme tu
+gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton épée: un seul coup va
+t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour roi moi qui
+t'aimerai.
+
+ANTONIO.--Tirons ensemble nos épées; et quand je lèverai mon bras en
+arrière, faites-en autant pour frapper aussitôt Gonzalo.
+
+SÉBASTIEN.--Oh! un mot encore.
+
+(Ils se parlent bas.)
+
+(Musique.--Ariel rentre invisible.)
+
+ARIEL.--Mon maître prévoit par son art le danger que courent ces
+hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver la vie, car
+autrement son projet est mort.
+
+(Il chante à l'oreille de Gonzalo.)
+
+ Tandis que vous dormez ici en ronflant,
+ La conspiration à l'oeil ouvert
+ Choisit son moment.
+ Si vous attachez quelque prix à la vie,
+ Secouez le sommeil et prenez garde.
+ Réveillez-vous, réveillez-vous.
+
+ANTONIO.--Maintenant frappons tous deux à la fois.
+
+GONZALO _s'éveille et s'écrie_.--A nous, anges gardiens, sauvez le
+roi!
+
+(Ils s'éveillent)
+
+ALONZO.--Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous êtes réveillés! pourquoi
+vos épées nues? pourquoi ces regards effroyables?
+
+GONZALO.--De quoi s'agit-il?
+
+SÉBASTIEN.--Tandis que nous veillions ici à la sûreté de votre
+sommeil, nous avons entendu tout à coup un bruit sourd de rugissements
+comme de taureaux, ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il pas réveillés?
+il a frappé mon oreille de la manière la plus terrible.
+
+ALONZO.--Je n'ai rien entendu.
+
+ANTONIO.--Oh! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille
+d'un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les
+rugissements d'un troupeau de lions.
+
+ALONZO.--L'avez-vous entendu, Gonzalo?
+
+GONZALO.--Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure, un étrange
+murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur, et j'ai crié.
+Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées nues. Un bruit
+s'est fait entendre, c'est la vérité: il sera bon de nous tenir sur
+nos gardes; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos épées.
+
+ALONZO.--Partons d'ici, et continuons à chercher mon pauvre fils.
+
+GONZALO.--Que le ciel le garde de ces monstres, car sûrement il est
+dans cette île!
+
+ALONZO.--Partons.
+
+ARIEL, _à part_.--Prospero, mon maître, saura ce que je viens de
+faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger à la recherche de
+ton fils.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+(Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre.)
+
+CALIBAN _entre avec une charge de bois_.
+
+CALIBAN.--Que tous les venins que le soleil pompe des eaux croupies,
+des marais et des fondrières retombent sur Prospero, et ne laissent
+pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits m'entendent, et
+pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils ne viendront pas
+sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs figures de lutins, me
+tremper dans la mare, ou, luisants comme des brandons de feu, m'égarer
+la nuit loin de ma route: mais pour chaque vétille il les lâche sur
+moi; tantôt en forme de singes qui me font la moue, me grincent
+des dents, et me mordent ensuite; tantôt ce sont des hérissons qui
+viennent se rouler sur le chemin où je marche pieds nus, et dressent
+leurs piquants au moment où je pose mon pied. Quelquefois je me sens
+enlacé par des serpents qui de leur langue fourchue sifflent sur moi
+jusqu'à me rendre fou.--(_Trinculo parait_.) Ah oui..... oh!--Voici un
+de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent
+à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne
+prendra pas garde à moi.
+
+TRINCULO.--Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour se
+mettre à l'abri des injures du temps, et voilà un nouvel orage qui
+s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir
+là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre
+sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantôt, je ne sais où cacher
+ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins
+seaux.--Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou vif?--Un
+poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux poisson.--Quelque
+chose comme cela, et pas du plus frais, un cabillaud.--Un étrange
+poisson! Si j'étais en Angleterre maintenant, comme j'y ai été une
+fois, et que j'eusse seulement ce poisson en peinture, il n'y aurait
+pas de badaud endimanché qui ne donnât une pièce d'argent pour le
+voir. C'est là que ce monstre ferait un homme riche: chaque bête
+singulière y fait un homme riche; tandis qu'ils refuseront une obole
+pour assister un mendiant boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir
+un Indien mort.--Hé! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires
+ressemblent à des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse là
+ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là un
+poisson, mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura frappé.--(_Il
+tonne_.) Hélas! voilà la tempête revenue. Mon meilleur parti est de me
+blottir sous son manteau; je ne vois point d'autre abri autour de
+moi. Le malheur fait trouver à l'homme d'étranges compagnons de
+lit.--Allons, je veux me gîter ici jusqu'à ce que la queue de l'orage
+soit passée.
+
+(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la main.)
+
+STEPHANO.
+
+ Je n'irai plus à la mer, à la mer.
+ Je veux mourir ici à terre.
+
+C'est une piètre chanson à chanter aux funérailles d'un homme. Bien,
+bien, voici qui me réconforte.
+
+(Il boit.)
+
+ Le maître, le balayeur, le bosseman et moi,
+ Le canonnier et son compagnon,
+ Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite;
+ Mais aucun de nous ne se souciait de Kate,
+ Car elle avait un aiguillon à la langue,
+ Et criait au marinier: _Va te faire pendre_!
+ Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron:
+ Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui démangeait.
+ Allons à la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre!
+
+C'est aussi une piètre chanson. Mais voici qui me réconforte.
+
+(Il boit.)
+
+CALIBAN.--Ne me tourmente point. Oh!
+
+STEPHANO.--Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce pays? Vous
+accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour nous faire
+niche? Je ne suis pas réchappé de l'eau pour avoir peur ici de vos
+quatre jambes? car il a été dit: L'homme le plus homme qui ait jamais
+cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, et on le dira ainsi
+tant que l'air entrera par les narines de Stephano.
+
+CALIBAN.--L'esprit me tourmente. Oh!
+
+STEPHANO.--C'est là quelque monstre de l'île, avec quatre jambes.
+Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable peut-il avoir
+appris notre langue? Ne fût-ce que pour cela, je veux lui donner
+quelque secours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, et lui faire
+gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de quelque empereur que
+ce soit qui ait jamais marché sur cuir de boeuf.
+
+CALIBAN.--Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai mon bois plus
+vite à la maison.
+
+STEPHANO.--Le voilà dans son accès maintenant! il n'est pas des plus
+sensés dans ce qu'il dit. Il tâtera de ma bouteille: s'il n'a jamais
+encore goûté de vin, il ne s'en faudra guère que cela ne guérisse
+son accès. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser, je n'en
+demanderai jamais trop cher: il défrayera le maître qui l'aura, et
+comme il faut.
+
+CALIBAN.--Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela viendra
+bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment Prospero agit
+sur toi.
+
+STEPHANO, _à Caliban_.--Allons, venez; voici qui vous donnera la
+parole, chat[8]. Ouvrez la bouche; je peux dire que cela secouera
+votre tremblement, et comme il faut. (_Caliban boit avec plaisir_.)
+Vous ne connaissez pas celui qui est ici votre ami. Allons, ouvrez
+encore vos mâchoires.
+
+[Note 8: Allusion au vieux dicton anglais: _Ce vin est si bon qu'il
+ferait parler un chat_.]
+
+TRINCULO.--Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait être.... Mais
+il est noyé. Ce sont des diables. O défendez-moi!
+
+STEPHANO.--Quatre jambes et deux voix! un monstre tout à fait mignon;
+sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de son ami, sa voix
+de derrière pour tenir de mauvais discours et dénigrer. Si tout le vin
+de mon broc suffit pour le rétablir, je veux médicamenter sa fièvre.
+Allons, ainsi soit-il! Je vais en verser un peu dans ton autre bouche.
+
+TRINCULO.--Stephano?
+
+STEPHANO.--Comment, ton autre voix m'appelle?--Miséricorde!
+Miséricorde! ce n'est pas un monstre, c'est un diable. Laissons-le là,
+je n'ai pas une longue cuiller, moi[9].
+
+[Note 9: Allusion au proverbe écossais: _Qui fait manger le diable a
+besoin d'une longue cuiller_.]
+
+TRINCULO.--Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, parle-moi. Je suis
+Trinculo;--ne sois pas effrayé,--ton bon ami Trinculo.
+
+STEPHANO.--Si tu es Trinculo, sors de là, je vais te tirer par les
+jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à Trinculo, ce sont
+celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même: comment es-tu devenu le
+siège de ce veau de lune[10]? Rend-il des Trinculos?
+
+[Note 10: Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à
+l'influence de la lune.]
+
+TRINCULO.--Je l'ai cru tué d'un coup de tonnerre. Mais n'es-tu donc
+pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es pas noyé.
+L'orage a-t-il crevé tout à fait? Moi, dans la peur de l'orage, je
+me suis caché sous le manteau de ce veau de la lune mort.--Es-tu bien
+vivant, Stephano? O Stephano? deux Napolitains de réchappés!
+
+STEPHANO.--Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon estomac n'est
+pas bien ferme.
+
+CALIBAN.--Ce sont là deux beaux objets, si ce ne sont pas des lutins.
+Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une liqueur céleste: je
+veux me mettre à genoux devant lui.
+
+STEPHANO.--Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici? dis-le moi
+par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici? Moi, je me suis
+sauvé sur un tonneau de vin de Canarie que les matelots avaient roulé
+à grand' peine hors du navire. J'en jure par cette bouteille que j'ai
+faite de mes propres mains, avec l'écorce d'un arbre, depuis que j'ai
+été jeté sur le rivage.
+
+CALIBAN.--Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton fidèle sujet,
+car ta liqueur ne vient pas de la terre.
+
+STEPHANO.--Allons, jure: comment t'es-tu sauvé?
+
+TRINCULO.--J'ai nagé jusqu'au rivage, mon ami, comme un canard. Je
+nage comme un canard; j'en jurerai.
+
+STEPHANO.--Tiens, baise le livre.--Cependant tu ne peux nager comme un
+canard, car tu es fait comme une oie.
+
+TRINCULO.--O Stephano, as-tu encore de ceci?
+
+STEPHANO.--La futaille entière, mon ami; mon cellier est dans un
+rocher au bord de la mer: c'est là que j'ai caché mon vin.--Eh bien!
+maintenant, veau de lune, comment va ta fièvre?
+
+CALIBAN.--N'es-tu pas tombé du ciel?
+
+STEPHANO.--Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps l'homme
+qu'on voyait dans la lune.
+
+CALIBAN.--Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma maîtresse t'a montré à moi,
+toi, ton chien et ton buisson.
+
+STEPHANO.--Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure je le
+remplirai de nouveau. Jure.
+
+TRINCULO.--Par cette bonne lumière, voilà un sot monstre! moi, avoir
+peur de lui! un imbécile de monstre! l'homme de la lune! un pauvre
+monstre bien crédule!--C'est boire net, monstre, sur ma parole.
+
+CALIBAN, _à Stephano_.--Je veux te montrer dans l'île chaque pouce
+de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en prie, sois mon
+dieu.
+
+TRINCULO.--Par cette clarté, le plus perfide et le plus ivrogne des
+monstres!--Quand son dieu sera endormi, il lui volera sa bouteille.
+
+CALIBAN.--Je baiserai ton pied; je jurerai d'être ton sujet.
+
+STEPHANO.--Eh bien! approche; à terre, et jure.
+
+TRINCULO.--J'en mourrai à force de rire de ce monstre à tête de chien.
+Un monstre dégoûtant! je me sentirais en goût de le battre....
+
+STEPHANO.--Allons, baise.
+
+TRINCULO.--.... Si ce n'était que ce pauvre monstre est ivre. C'est un
+abominable monstre!
+
+CALIBAN.--Je te conduirai aux meilleures sources, je te cueillerai des
+baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois à ta suffisance.
+La peste étreigne le tyran que je sers! je ne lui porterai plus de
+fagots; mais c'est toi que je servirai, homme merveilleux.
+
+TRINCULO.--Un monstre bien ridicule, de faire une merveille d'un
+pauvre ivrogne!
+
+CALIBAN.--Je t'en prie, laisse-moi te mener à l'endroit où croissent
+les pommes sauvages: de mes longs ongles je déterrerai des truffes; je
+te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à prendre au piège
+le singe agile; je te conduirai à l'endroit où sont les bosquets
+de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du rocher de jeunes
+pingouins. Veux-tu venir avec moi?
+
+STEPHANO.--J'y consens; marche devant nous sans babiller
+davantage.--Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie étant
+noyés, nous héritons de tout ici.--(_A Caliban_.) Viens, porte ma
+bouteille.--Camarade Trinculo, nous allons tout à l'heure la remplir
+de nouveau.
+
+CALIBAN _chante comme un ivrogne_.
+
+ Adieu, mon maître; adieu, adieu.
+
+TRINCULO.--Monstre hurlant! ivrogne de monstre!
+
+CALIBAN.
+
+ Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;
+ Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le feu.
+ Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,
+ Ban, ban, Ca.... Caliban
+ A un autre maître, devient un autre homme.
+
+Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la joie!
+liberté!
+
+STEPHANO.--Le brave monstre! Allons, conduis-nous.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+TROISIÈME ACTE
+
+
+SCÈNE I
+
+(Le devant de la caverne de Prospero.)
+
+FERDINAND _paraît chargé d'un morceau de bois_.
+
+Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent
+fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on peut
+supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent avoir
+un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait pour moi
+aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse que je sers
+ranime ce qui est mort et change mes travaux en plaisir. Oh! elle est
+dix fois plus aimable que son père n'est rude, et il est tout composé
+de dureté. Un ordre menaçant m'oblige à transporter quelques milliers
+de ces morceaux de bois et à les mettre en tas. Ma douce maîtresse
+pleure quand elle me voit travailler, et dit que jamais si basse
+besogne ne fut faite par de telles mains. Je m'oublie; mais ces douces
+pensées me rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins
+surchargé.
+
+(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.)
+
+MIRANDA.--Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si fort: je
+voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous faut
+entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand il
+brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le fort
+de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à craindre
+qu'il vienne avant trois heures d'ici.
+
+FERDINAND.--O ma chère maîtresse, le soleil sera couché avant que
+j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de remplir.
+
+MIRANDA.--Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps je vais
+porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le porterai au
+tas.
+
+FERDINAND.--Non, précieuse créature, j'aimerais mieux rompre mes
+muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous abaisser,
+tandis que je resterais là oisif.
+
+MIRANDA.--Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous, et je le
+ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à l'ouvrage,
+et le vôtre y répugne.
+
+PROSPERO.--Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette visite en
+est la preuve.
+
+MIRANDA.--Vous avez l'air fatigué.
+
+FERDINAND.--Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près de moi,
+l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en conjure, et
+c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est votre nom?
+
+MIRANDA.--Miranda. O mon père, en le disant, je viens de désobéir à
+vos ordres.
+
+FERDINAND.--Charmante Miranda! objet en effet de la plus haute
+admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde! j'ai
+regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus d'une
+fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop prompte à les
+écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités diverses, mais
+jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut vint s'opposer
+à l'effet de la plus noble grâce et la faire disparaître. Mais vous,
+vous si parfaite, si supérieure à toutes, vous avez été créée de ce
+qu'il y a de meilleur dans chaque créature.
+
+MIRANDA.--Je ne connais personne de mon sexe: je ne me rappelle aucun
+visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans mon miroir, et je
+n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que vous, mon doux ami,
+et mon cher père. Je ne sais pas comment sont les traits hors de cette
+île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau de ma dot, je ne pourrais
+souhaiter dans le monde d'autre compagnon que vous, et l'imagination
+ne saurait rêver d'autre forme à aimer que la vôtre. Mais je babille
+un peu trop follement, et j'oublie en le faisant les leçons de mon
+père.
+
+FERDINAND.--Je suis prince par ma condition, Miranda; je crois même
+être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je ne suis pas
+plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à endurer sur ma
+bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. Écoutez parler mon
+âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a volé à votre service;
+voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce
+bûcheron si patient.
+
+MIRANDA.--M'aimez-vous?
+
+FERDINAND.--O ciel! O terre! rendez témoignage de cette parole, et si
+je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je déclare; si mes
+discours sont trompeurs, convertissez en revers tout ce qui m'est
+présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise, vous honore bien au delà
+de tout ce qui dans le monde n'est pas vous.
+
+MIRANDA.--Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne de la joie.
+
+PROSPERO.--Belle rencontre de deux affections des plus rares! Ciel,
+verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre eux!
+
+FERDINAND.--Pourquoi pleurez-vous?
+
+MIRANDA.--A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce que je
+désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la privation
+me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus mon amour
+cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient apparent. Loin de
+moi, timides artifices; inspire-moi, franche et sainte innocence: je
+suis votre femme si vous voulez m'épouser; sinon je mourrai fille et
+le coeur à vous. Vous pouvez me refuser pour compagne; mais, que vous
+le vouliez ou non, je serai votre servante.
+
+FERDINAND.--Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours ainsi à vos
+pieds.
+
+MIRANDA.--Vous serez donc mon mari?
+
+FERDINAND.--Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave l'est de
+la liberté. Voilà ma main.
+
+MIRANDA.--Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. Maintenant
+adieu, pour une demi-heure.
+
+FERDINAND.--Dites mille! mille!
+
+(Ferdinand et Miranda sortent.)
+
+PROSPERO.--Je ne puis être heureux de ce qui se passe autant qu'eux
+qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui pût me donner
+plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut qu'avant l'heure
+du souper j'aie fait encore bien des choses pour l'accomplissement de
+ceci.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+(Une autre partie de l'île.)
+
+STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN _les suit tenant une bouteille_.
+
+STEPHANO.--Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous
+boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et à
+l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.
+
+TRINCULO.--Son laquais de monstre! la folie de cette île les tient! On
+dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voilà
+trois; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'État
+chancelle.
+
+STEPHANO.--Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as
+tout à fait les yeux dans la tête.
+
+TRINCULO.--Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien
+bâti s'il les avait dans la queue.
+
+STEPHANO.--Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour
+moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud
+avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon
+lieutenant, monstre, ou mon enseigne.
+
+TRINCULO.--Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon à
+montrer comme enseigne[11].
+
+[Note 11: TRINCULO.--_Your lieutenant, if you list; he's no standard_.
+_Standard_ signifie _enseigne, modèle_: il signifie aussi un arbre
+fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la
+plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot _standard_,
+et qu'il répond à Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur
+ses pieds, ne peut être pris pour un _standard_, _une chose qui se
+tient debout (stands)_. On peut supposer aussi que Trinculo fait
+allusion à la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris
+pour un modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter
+Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et
+l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la
+réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché
+autant qu'on l'a pu du dernier.]
+
+STEPHANO.--Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le monstre[12].
+
+[Note 12: Dans l'original, _Monsieur Monster_.]
+
+TRINCULO.--Vous n'avancerez pas non plus, mais vous demeurerez couchés
+comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni l'autre.
+
+STEPHANO.--Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es un homme,
+veau de lune.
+
+CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton
+pied.--Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.
+
+TRINCULO.--Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis dans le cas
+de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, a-t-on jamais
+fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en
+ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge, toi qui
+n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un monstre?
+
+CALIBAN.--Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu dire, mon
+seigneur?
+
+TRINCULO.--Mon seigneur, dit-il?--Qu'un monstre puisse être si niais!
+
+CALIBAN.--Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à mourir.
+
+STEPHANO.--Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne langue. Si
+tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce pauvre monstre
+est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte.
+
+CALIBAN.--Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr encore la
+prière que je t'ai faite?
+
+STEPHANO.--Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je resterai
+debout, et Trinculo aussi.
+
+(Entre Ariel invisible.)
+
+CALIBAN.--Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un tyran, d'un
+sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.
+
+ARIEL.--Tu mens.
+
+CALIBAN.--Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais bien qu'il
+plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens point.
+
+STEPHANO.--Trinculo, si vous le troublez encore dans son récit, par
+cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.
+
+TRINCULO.--Quoi! je n'ai rien dit.
+
+STEPHANO.--Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (_A Caliban_.)
+Poursuis.
+
+CALIBAN.--Je dis que par sortilège il a pris cette île; il l'a prise
+sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, car je sais
+bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est pas....
+
+STEPHANO.--Cela est très-certain.
+
+CALIBAN.--Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai.
+
+STEPHANO.--Mais comment en venir à bout? Peux-tu me conduire à
+l'ennemi?
+
+CALIBAN.--Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le livrer endormi,
+de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou dans la tête.
+
+ARIEL.--Tu mens, tu ne le peux pas.
+
+CALIBAN.--Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je conjure ta
+Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre cette bouteille:
+quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de l'eau de mare, car
+je ne lui montrerai pas où sont les sources vives.
+
+STEPHANO.--Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage au danger.
+Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets ma clémence à
+la porte, et je fais de toi un hareng sec.
+
+TRINCULO.--Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'éloigner
+de vous.
+
+STEPHANO.--N'as-tu pas dit qu'il mentait?
+
+ARIEL.--Tu mens.
+
+STEPHANO.--Oui? (_Il le bat_.) Prends ceci pour toi. Si cela vous
+plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.
+
+TRINCULO.--Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez-vous perdu
+la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre bouteille! Voilà ce
+qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit de votre monstre, et que
+le diable vous emporte les doigts!
+
+CALIBAN.--Ha, ha, ha!
+
+STEPHANO.--Maintenant continuez votre histoire.--Je t'en prie, va-t'en
+plus loin.
+
+CALIBAN.--Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, moi.
+
+STEPHANO.--Tiens-toi plus loin.--Allons, toi, poursuis.
+
+CALIBAN.--Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à lui de
+dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle
+après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche lui briser
+le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un
+couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car
+sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit à ses
+ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement que moi. Ne brûle que
+ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme,
+dont il ornera sa maison quand il en aura une: et surtout, ce qui
+mérite d'être sérieusement considéré, c'est la beauté de sa fille;
+lui-même il l'appelle incomparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma
+mère Sycorax et elle; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le
+plus grand sur le plus petit.
+
+STEPHANO.--Est-ce donc un si beau brin de fille?
+
+CALIBAN.--Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à ton lit,
+et qu'elle te produira une belle lignée.
+
+STEPHANO.--Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons
+roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et Trinculo et toi, vous
+serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, Trinculo?
+
+TRINCULO.--Excellent.
+
+STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu; mais,
+tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête qu'une bonne langue.
+
+CALIBAN.--Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: veux-tu
+l'exterminer alors?
+
+STEPHANO.--Oui, sur mon honneur!
+
+ARIEL.--Je dirai cela à mon maître.
+
+CALIBAN.--Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. Allons, soyons
+joyeux; voulez-vous chanter le canon[13] que vous m'avez appris tout à
+l'heure?
+
+[Note 13: _Troll the catch_. L'un des commentateurs de Shakspeare, M.
+Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il
+me semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un
+l'autre. _Troll_ signifie _mouvoir circulairement, rouler, tourner_,
+etc., _catch_, _un chant successif (sung in succession)_; c'est là
+la définition du canon, sorte de figure que l'Académie appelle
+_perpétuelle_, qu'on pourrait aussi appeler circulaire, puisqu'elle
+consiste dans le retour perpétuel des mêmes passages successivement
+répétés par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette
+explication, c'est que Stephano, accédant au désir de Caliban, appelle
+Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (_sings_),
+parce qu'en effet un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est
+nécessairement commencé par une seule.]
+
+STEPHANO.--Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, toujours
+raison. Allons, Trinculo, chantons.
+
+(Stephano chante.)
+
+ Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et
+ moquons-nous d'eux;
+ La pensée est libre.
+
+CALIBAN.--Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un pipeau et
+s'accompagne d'un tambourin.)
+
+STEPHANO.--Qu'est-ce que c'est que cette répétition?
+
+TRINCULO.--C'est l'air de notre canon joué par la figure de
+personne.[14]
+
+[Note 14: La figure de _no-body_ (de personne) est une figure ridicule,
+représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.]
+
+STEPHANO.--Si tu es homme, montre-toi sous ta propre figure; si tu es
+le diable, prends celle que tu voudras.
+
+TRINCULO.--Oh! pardonnez-moi mes péchés.
+
+STEPHANO.--Qui meurt a payé toutes ses dettes.--Je te défie... merci
+de nous!
+
+CALIBAN.--As-tu peur?
+
+STEPHANO.--Moi, monstre? Non.
+
+CALIBAN.--N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de sons et de
+doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois
+des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles;
+quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après
+un long sommeil, elles me feraient dormir encore; et quelquefois
+en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer
+des richesses prêtes à pleuvoir sur moi; en sorte que lorsque je
+m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.
+
+STEPHANO.--Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma musique pour
+rien.
+
+CALIBAN.--Quand Prospero sera tué.
+
+STEPHANO.--C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai pas oublié ce
+que tu m'as conté.
+
+TRINCULO.--Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre
+besogne.
+
+STEPHANO.--Guide-nous, monstre; nous te suivons.--Je serais bien aise
+de voir ce tambourineur: il va bon train.
+
+TRINCULO.--Viens-tu?--Je te suivrai, Stephano.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+(Une autre partie de l'île.)
+
+_Entrent_ ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET
+AUTRES.
+
+GONZALO.--Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, seigneur. Mes
+vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que nous avons parcouru
+là par tant de sentiers, droits ou tortueux. J'en jure par votre
+patience, j'ai besoin de me reposer.
+
+ALONZO.--Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens moi-même
+la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. Asseyez-vous
+et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne pas plus
+longtemps lui permettre de me flatter. Il est noyé, celui après lequel
+nous errons ainsi, et la mer se rit de ces vaines recherches que nous
+avons faites sur la terre. Soit, qu'il repose en paix!
+
+ANTONIO, _bas à Sébastien_.--Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout
+à fait sans espérance.--N'allez pas pour un contretemps renoncer au
+projet que vous étiez résolu d'exécuter.
+
+SÉBASTIEN.--Nous l'accomplirons à la première occasion favorable.
+
+ANTONIO.--Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont par cette
+marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même vigilance que
+lorsqu'ils sont frais et dispos.
+
+SÉBASTIEN.--Oui, cette nuit; n'en parlons plus.
+
+(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est
+invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes
+bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils forment
+autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes engageants,
+invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils disparaissant
+ensuite.)
+
+ALONZO.--Quelle est cette harmonie? mes bons amis, écoutons!
+
+GONZALO.--Une musique d'une douceur merveilleuse.
+
+ALONZO.--Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances favorables. Quels
+étaient ces gens-là?
+
+SÉBASTIEN.--Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il
+existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre servant de trône
+au phénix, et qu'un phénix y règne encore aujourd'hui.
+
+ANTONIO.--Je crois à tout cela; et, si l'on refuse d'ajouter foi
+à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. Jamais les
+voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les idiots les
+condamnent.
+
+GONZALO.--Voudrait-on me croire si je racontais ceci à Naples? Si je
+leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, car certainement
+c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des formes monstrueuses,
+ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus douces que vous n'en
+trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre temps, je dirais presque
+chez aucun?
+
+PROSPERO, _à part_.--Honnête seigneur, tu as dit le mot; car
+quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des démons.
+
+ALONZO.--Je ne me lasse point de songer à leurs formes étranges, à
+leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque l'assistance de
+la parole, expriment pourtant dans leur langage muet d'excellentes
+choses.
+
+PROSPERO, _à part_.--Ne louez pas avant le départ.
+
+FRANCISCO.--Ils se sont étrangement évanouis.
+
+SÉBASTIEN.--Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les munitions, car nous
+avons faim.--Vous plairait-il de goûter de ceci?
+
+ALONZO.--Non pas moi.
+
+GONZALO.--Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre. Quand nous
+étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât des montagnards
+portant des fanons comme les taureaux, et ayant à leur cou des masses
+de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes dont la tête fût
+placée au milieu de leur poitrine? Et cependant nous ne voyons pas
+aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour un[15] qui ne nous
+rapporte ces faits dûment attestés.
+
+[Note 15: Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait
+pour un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont
+on ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se
+faisait alors à un taux très-élevé.]
+
+ALONZO.--Je m'approcherai de cette table et je mangerai, dût ce repas
+être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le meilleur de ma
+vie est passé. Mon frère, seigneur duc, approchez-vous et faites comme
+nous.
+
+(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, fond
+sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le
+banquet disparaît.)
+
+ARIEL.--Vous êtes trois hommes de crime que la destinée (qui se sert
+comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il renferme) a fait
+vomir par la mer insatiable dans cette île où n'habite point l'homme,
+parce que vous n'êtes point faits pour vivre parmi les hommes. Je vous
+ai rendus fous. (_Voyant Alonzo, Sébastien et les autres tirer leurs
+épées_.)
+
+C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent et se
+noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous sommes les
+ministres du Destin: les éléments dont se compose la trempe de vos
+épées peuvent aussi aisément blesser les vents bruyants ou, par de
+ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se referme à l'instant,
+que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes compagnons sont
+invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous blesser avec vos armes,
+elles sont maintenant trop pesantes pour vos forces: elles ne se
+laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous, car tel est ici l'objet
+de mon message, que vous trois vous avez expulsé de son duché de Milan
+le vertueux Prospero; que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis
+vous en a payé le salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour
+cette action odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient
+pas, ont irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures
+contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils vous
+annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire qu'une mort
+subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos actions. Pour vous
+préserver des vengeances (qui autrement vont éclater sur vos têtes
+dans cette île désolée), il ne vous reste plus que le remords du
+coeur, et ensuite une vie sans reproche.
+
+(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au son
+d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en faisant
+des grimaces moqueuses, et emportent la table.)
+
+PROSPERO, _à part, à Ariel_.--Tu as très-bien joué ce rôle de harpie,
+mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans tout ce que tu
+as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je t'avais donnée. Mes
+esprits secondaires ont aussi rendu d'après nature et avec une
+vérité bizarre leurs différentes espèces de personnages. Mes charmes
+puissants opèrent, et ces hommes qui sont mes ennemis sont tout
+éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux les laisser dans ces accès
+de frénésie, tandis que je vais revoir le jeune Ferdinand qu'ils
+croient noyé, et sa chère, ma chère bien-aimée.
+
+GONZALO.--Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi restez-vous
+ainsi, le regard fixe et effrayé?
+
+ALONZO.--O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les vagues
+avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient autour de
+moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau d'orgue, prononçait
+le nom de Prospero, et de sa voix de basse récitait mon injustice. Mon
+fils est donc couché dans le limon de la mer! J'irai le chercher plus
+avant que jamais n'a pénétré la sonde, et je reposerai avec lui dans
+la vase.
+
+(Il sort.)
+
+SÉBASTIEN.--Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs légions.
+
+ANTONIO.--Je serai ton second.
+
+(Ils sortent.)
+
+GONZALO.--Ils sont tous trois désespérés. Leur crime odieux, comme un
+poison qui ne doit opérer qu'après un long espace de temps, commence à
+ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous dont les muscles sont
+plus souples que les miens, suivez-les rapidement, et sauvez-les des
+actions où peut les entraîner le désordre de leurs sens.
+
+ADRIAN.--Suivez-nous, je vous prie.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+SCÈNE I
+
+
+(Le devant de la grotte de Prospero.)
+
+_Entrent_ PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.
+
+PROSPERO, à _Ferdinand_.--Si je vous ai puni trop sévèrement, tout est
+réparé par la compensation que je vous offre, car je vous ai donné ici
+un fil de ma propre vie, ou plutôt celle pour qui je vis. Je la remets
+encore une fois dans tes mains. Tous tes ennuis n'ont été que
+les épreuves que je voulais faire subir à ton amour, et tu les as
+merveilleusement soutenus. Ici, à la face du ciel, je ratifie ce don
+précieux que je t'ai fait. O Ferdinand, ne souris point de moi si je
+la vante; car tu reconnaîtras qu'elle surpasse toute louange, et la
+laisse bien loin derrière elle.
+
+FERDINAND.--Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le contraire.
+
+PROSPERO.--Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et aussi
+comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. Mais
+si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes cérémonies
+aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites pieux, jamais le
+ciel ne répandra sur cette union les douces influences capables de
+la faire prospérer; la haine stérile, le dédain au regard amer, et la
+discorde, sèmeront votre lit nuptial de tant de ronces rebutantes, que
+vous le prendrez tous deux en haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen
+qui doit vous éclairer, prenez garde à vous.
+
+FERDINAND.--Comme il est vrai que j'espère des jours paisibles, une
+belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour pareil à celui
+d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le plus propice, les
+plus fortes suggestions de notre plus mauvais génie, rien ne pourra
+amollir mon honneur jusqu'à des désirs impurs; rien ne me fera
+consentir à dépouiller de son vif aiguillon ce jour de la célébration,
+que je passerai à imaginer que les coursiers de Phoebus se sont
+fourbus, ou que la nuit demeure là-bas enchaînée.
+
+PROSPERO.--Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec elle; elle
+est à toi.--Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur, mon Ariel!
+
+(Entre Ariel.)
+
+ARIEL.--Que désire mon puissant maître? me voici.
+
+PROSPERO.--Toi et les esprits que tu commandes, vous avez tous
+dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous encore pour
+un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, dans ce lieu,
+tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donné pouvoir.
+Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que je fasse voir à ce
+jeune couple quelques-uns des prestiges de mon art. C'est ma promesse,
+et ils l'attendent de moi.
+
+ARIEL.--Immédiatement?
+
+PROSPERO.--Oui, dans un clin d'oeil.
+
+ARIEL.--Vous n'aurez pas dit _va et reviens_, et respiré deux fois
+et crié _allons, allons_, que chacun, accourant à pas légers sur
+la pointe du pied, sera devant vous avec sa moue et ses grimaces.
+M'aimez-vous, mon maître? non?
+
+PROSPERO.--Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que tu ne
+m'entendes appeler.
+
+ARIEL.--Oui, je comprends.
+
+(Il sort.)
+
+PROSPERO, _à Ferdinand_.--Songe à tenir ta parole; ne donne pas trop
+de liberté à tes caresses: lorsque le sang est enflammé, les serments
+les plus forts ne sont plus que de la paille. Sois plus retenu, ou
+autrement bonsoir à votre promesse.
+
+FERDINAND.--Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la blanche
+neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes sens[16].
+
+[Note 16: _Of my liver_, de mes reins.]
+
+PROSPERO.--Bien. (_A Ariel_.) Allons, mon Ariel, viens maintenant;
+amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul esprit.
+Parais-ici, et vivement.... (_A Ferdinand_.) Point de langue; tout
+yeux; du silence.
+
+(Une musique douce.)
+
+MASQUE[17].
+
+[Note 17: Le _masque_ était une représentation allégorique qu'on
+donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.]
+
+(Entre Iris.)
+
+IRIS.--Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches plaines de
+froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de pois; tes
+montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes plates
+prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes sillons
+aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé d'humidité,
+embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes aux froides
+nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme délaissé par la
+jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de palissades; et tes
+grèves stériles hérissées de rocs où tu vas respirer le grand air: la
+reine du firmament, dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagère,
+te le demande, et te prie de venir ici sur ce gazon partager les jeux
+de sa souveraine grandeur; ses paons volent vite: approche, riche
+Cérès, pour la recevoir.
+
+(Entre Cérès.)
+
+CÉRÈS.--Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne désobéis
+jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de safran verses
+sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies rafraîchissantes,
+et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espaces boisés
+et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais une riche écharpe à ma
+noble terre: pourquoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de
+cette herbe menue?
+
+IRIS.--Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour doter
+généreusement ces bienheureux amants.
+
+CÉRÈS.--Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils
+accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra
+ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la honteuse
+société de la mère et de son aveugle fils.
+
+IRIS.--Ne crains point sa présence ici. Je viens de rencontrer sa
+divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils avec elle traîné
+par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque charme lascif sur
+cet homme et cette jeune fille, qui ont fait serment qu'aucun des
+mystères du lit nuptial ne serait accompli avant que l'hymen n'eût
+allumé son flambeau; mais en vain: l'amoureuse concubine de Mars s'en
+est retournée; sa mauvaise tête de fils a brisé ses flèches; il jure
+de n'en plus lancer, et désormais, jouant avec les passereaux, de
+n'être plus qu'un enfant.
+
+CÉRÈS.--La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon s'avance: je
+la reconnais à sa démarche.
+
+(Entre Junon.)
+
+JUNON.--Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec moi bénir
+ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se voient
+honorés dans leurs enfants.
+
+(Elle chante.)
+
+ Honneur, richesses, bénédictions du mariage;
+ Longue continuation et accroissement de bonheur;
+ Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.
+ Junon chante sur vous sa bénédiction.
+
+CÉRÈS.
+
+ Produits du sol, surabondance,
+ Granges et greniers toujours remplis;
+ Vignes couvertes de grappes pressées;
+ Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;
+ Le printemps revenant pour vous au plus tard
+ A la fin de la récolte;
+ La disette et le besoin toujours loin de vous;
+ Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.
+
+FERDINAND.--Voilà la vision la plus majestueuse, les chants les plus
+harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce soient là des
+esprits?
+
+PROSPERO.--Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés des lieux
+où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon imagination.
+
+FERDINAND.--O que je vive toujours ici! Un père, une épouse, si rares,
+si merveilleux, font de ce lieu un paradis.
+
+(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un message.)
+
+PROSPERO.--Silence, mon fils: Junon et Cérès s'entretiennent
+sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose à faire. Chut! pas
+une syllabe, ou notre charme est rompu.
+
+IRIS.--Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux sinueux,
+avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocents, quittez
+l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir au signal qui vous
+appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes nymphes; aidez-nous à
+célébrer une alliance de vrai amour: ne vous faites pas attendre.
+
+(Entrent des nymphes.)
+
+Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et fatigués
+d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour
+de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de seigle, et que
+chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches nymphes dans une
+danse rustique.
+
+(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se
+joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin
+de laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots
+suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit
+étrange, sourd et confus.)
+
+PROSPERO.--J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute de
+Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où ils doivent
+exécuter leur complot est presque arrivé. (_Aux esprits_.) Fort
+bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.
+
+FERDINAND.--Voilà qui est étrange! Votre père est agité par quelque
+passion qui travaille violemment son âme.
+
+MIRANDA.--Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une si
+violente colère.
+
+PROSPERO.--Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli
+d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos divertissements
+finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous
+des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils à
+l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours
+qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples
+solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce
+qu'il reçoit de la succession des temps; et comme s'est évanoui cet
+appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux
+la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits
+de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive
+vie est environnée d'un sommeil.--Seigneur, j'éprouve quelque
+chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous
+tourmentez point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et
+vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit
+agité.
+
+FERDINAND ET MIRANDA.--Nous vous souhaitons la paix.
+
+PROSPERO, _à Ariel_.--Arrive rapide comme ma pensée.--(_A Ferdinand et
+Miranda_.) Je vous remercie.--Viens, Ariel.
+
+ARIEL.--Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?
+
+PROSPERO.--Esprit, il faut nous préparer à faire face à Caliban.
+
+ARIEL.--Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, j'avais eu
+l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta colère.
+
+PROSPERO.--Redis-moi où tu as laissé ces misérables.
+
+ARIEL.--Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés de boisson,
+si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour leur avoir soufflé
+dans le visage, et frappaient la terre pour avoir baisé leurs pieds;
+mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: à
+ce bruit, comme des poulains indomptés, ils ont dressé les oreilles,
+porté en avant leurs paupières, et levé le nez du côté où ils
+flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles, que,
+comme des veaux, appelés par le mugissement de la vache, ils ont suivi
+mes sons au milieu des ronces dentées, des bruyères, des buissons
+hérissés, des épines qui pénétraient la peau mince de leurs jambes. A
+la fin, je les ai laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au
+delà de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds
+enfoncés dans la fange noire et puante du lac.
+
+PROSPERO.--Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme
+invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma
+demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.
+
+ARIEL.--J'y vais, j'y vais.
+
+(Il sort.)
+
+PROSPERO.--Un démon, un démon incarné dont la nature ne peut jamais
+offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, entièrement
+perdu toutes les peines que je me suis données par humanité! et comme
+son corps devient plus difforme avec les années, son âme se gangrène
+encore.... Je veux qu'ils souffrent tous jusqu'à en rugir.--(_Rentre
+Ariel chargé d'habillements brillants et autres choses du même
+genre_.)--Viens, range-les sur cette corde.
+
+(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)
+
+(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)
+
+CALIBAN.--Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe aveugle ne
+puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de sa caverne.
+
+STEPHANO.--Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez un
+lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet des
+champs[18].
+
+[Note 18: Le mot anglais est _Jack_. On l'appelle aussi _Jack a
+lantern_ (_Jacques à la lanterne_.)]
+
+TRINCULO.--Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon
+nez est en grande indignation.
+
+STEPHANO.--Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre
+de l'humeur contre vous, voyez-vous....
+
+TRINCULO.--Tu serais un monstre perdu.
+
+CALIBAN.--Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes grâces.
+Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira bien cette
+mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était
+encore minuit.
+
+TRINCULO.--Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare!
+
+STEPHANO.--Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du déshonneur,
+monstre, mais une perte immense.
+
+TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être
+mouillé.--C'est cependant votre lutin sans malice, monstre....
+
+STEPHANO.--Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, pour ma
+peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.
+
+CALIBAN.--Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas.--Vois-tu bien?
+voici la bouche de la caverne: point de bruit; entre. Fais-nous ce bon
+méfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette île; et
+moi, ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éternellement.
+
+STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées
+sanguinaires.
+
+TRINCULO.--O roi Stephano[19]! ô mon gentilhomme! ô digne Stephano!
+regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour toi!
+
+[Note 19: Allusion à une ancienne ballade _King Stephens was a worthy
+peer_ (_le roi Étienne était un digne gentilhomme_), où l'on célèbre
+l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. Il y a dans
+_Othello_ deux couplets de cette ballade.]
+
+CALIBAN.--Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la drogue.
+
+TRINCULO.--Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en friperie.--O roi
+Stephano!
+
+STEPHANO.--Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je prétends avoir
+cette robe.
+
+TRINCULO.--Ta Grandeur l'aura.
+
+CALIBAN.--Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi pensez-vous de
+vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le meurtre d'abord. S'il
+se réveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau
+ne sera plus que pincements; oh! il nous accoutrera d'une étrange
+manière!
+
+STEPHANO.--Paix, monstre!--Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas
+pour moi?--Voilà le pourpoint hors de ligne.--A présent, pourpoint,
+vous êtes sous la ligne; vous courez risque de perdre vos crins et de
+devenir un faucon chauve[20].
+
+[Note 20: _Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin
+under the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove
+a bald jerkin_. _Line_ est pris ici dans le sens de _corde tendue_
+au premier abord, puis, et en même temps dans celui de _ligne
+équatoriale_. _Jerkin_, d'un autre côté, signifie _pourpoint_ et
+_faucon_. Le pourpoint a probablement été tiré avec quelque difficulté
+de dessous la corde (_line_), et sous la ligne (_line_), l'équateur,
+certaines maladies font tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend
+les habits sont faites de crin (_hair_, crins et cheveux). Ainsi,
+le pourpoint (_jerkin_) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on
+voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un _bald jerkin_
+(faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de _choucas_.
+
+Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre
+plaisanterie.]
+
+TRINCULO.--Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, nous volons
+à la ligne et au cordeau.
+
+STEPHANO.--Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un habit pour
+la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans
+récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» c'est un excellent trait
+d'estoc. Tiens, encore un habit pour la peine.
+
+TRINCULO.--Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et puis
+emportez-nous le reste.
+
+CALIBAN.--Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, et nous
+serons tous changés en oies de mer[21], ou en singes avec des fronts
+horriblement bas.
+
+[Note 21: _Barnacles_, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était
+supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la quille
+des vaisseaux, et porte aussi le nom de _barnacle_. Dans le nord de
+l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les
+barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les
+appelait _tree geese_, oies d'arbre.]
+
+STEPHANO.--Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à transporter tout
+cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de
+mon royaume. Vite, emportez ceci.
+
+TRINCULO.--Et ceci.
+
+STEPHANO.--Oui, et ceci encore.
+
+(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la
+forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stephano,
+Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute.)
+
+PROSPERO.--Oh! _la Montagne_! oh!
+
+ARIEL.--_Argent_, ici la voie, _Argent_!
+
+PROSPERO.--_Furie, Furie_, là! _Tyran_, là!--Écoute, écoute!
+(_Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés hors de la scène_.)
+Va, ordonne à mes lutins de moudre leurs jointures par de dures
+convulsions; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies;
+qu'ils soient pincés jusqu'à en être couverts de plus de taches qu'il
+n'y en a sur la peau du léopard ou du chat de montagne.
+
+ARIEL.--Écoute comme ils rugissent.
+
+PROSPERO.--Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il
+est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous mes travaux vont
+finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté des airs. Suis-moi
+encore un instant, et rends-moi obéissance.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+SCÈNE I
+
+
+(Le devant de la grotte de Prospero.)
+
+_Entrent_ PROSPERO _vêtu de sa robe magique_, ET ARIEL.
+
+PROSPERO.--Maintenant mon projet commence à se développer dans son
+ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits m'obéissent;
+et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il apporte.... Où en
+est le jour?
+
+ARIEL.--Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez dit, mon
+maître, que notre travail devait finir.
+
+PROSPERO.--Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la tempête.
+Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa suite.
+
+ARIEL.--Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où vous me les
+avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous les avez laissés
+dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte, ils ne peuvent
+faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le roi, son frère, et le
+vôtre, sont encore tous les trois dans l'égarement; et le reste,
+comblé de douleur et d'effroi, gémit sur eux; mais plus que tous
+les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux seigneur
+Gonzalo: ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes
+de la pluie d'hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos
+charmes les travaillent avec tant de violence que, si vous les voyiez
+maintenant, votre âme en serait attendrie.
+
+PROSPERO.--Le penses-tu, esprit?
+
+ARIEL.--La mienne le serait, seigneur, si j'étais un homme.
+
+PROSPERO.--La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui n'es formé
+que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion à la vue
+de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui ressens aussi
+vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je n'en serais pas
+plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands torts, ils m'aient
+blessé au vif, je me range contre mon courroux, du parti de ma
+raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à la vertu qu'à la
+vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de mes desseins ne va
+pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un regard sévère. Va les
+élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, rétablir leurs facultés, et
+ils vont être rendus à eux-mêmes.
+
+ARIEL.--Je vais les amener, seigneur.
+
+(Ariel sort.)
+
+PROSPERO.--Vous, fées des collines et des ruisseaux, des lacs
+tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où votre pied
+ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune lorsqu'il retire ses
+flots, et fuyez devant lui à son retour; vous, petites marionnettes,
+qui tracez au clair de la lune ces ronds[22] d'herbe amère que la
+brebis refuse de brouter; et vous dont le passe-temps est de faire
+naître à minuit les mousserons, et que réjouit le son solennel du
+couvre-feu; secondé par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre
+empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les
+vents mutins, et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des
+cieux une guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu
+de moi des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le
+trait de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs
+fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été
+arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs
+habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, tant
+mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et quand
+je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, quelques airs
+d'une musique céleste pour produire sur leurs sens l'effet que je
+médite et que doit accomplir ce prodige aérien, aussitôt je brise ma
+baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises dans la terre, et plus
+avant que n'est jamais descendue la sonde je noierai sous les eaux mon
+livre magique.
+
+[Note 22: Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort
+communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont plus
+élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe qui croît
+alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple les appelle
+_fairy circles_, cercles des fées, et les croit formés par les danses
+nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout
+où se trouvent ces ronds, on est sûr de trouver des mousserons.]
+
+(A l'instant une musique solennelle commence.)
+
+(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes
+frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et
+Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco.
+Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous le
+charme.)
+
+PROSPERO, _les observant_.--Qu'une musique solennelle, que les sons
+les plus propres à calmer une imagination en désordre guérissent ton
+cerveau, maintenant inutile et bouillonnant au-dedans de ton crâne.
+Demeurez là, car un charme vous enchaîne.--Pieux Gonzalo, homme
+honorable, mes yeux, touchés de sympathie à la seule vue des tiens,
+laissent couler des larmes compagnes de tes larmes.--Le charme se
+dissout par degrés; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où
+règne la nuit, fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse
+en s'élevant les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de
+leur raison. O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet
+loyal du prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes
+bienfaits en paroles et en actions.--Toi, Alonzo, tu nous as traités
+bien cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette
+action;--tu en pâtis, maintenant, Sébastien.--Vous, mon sang, vous
+formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous laissant séduire
+à l'ambition, avez chassé le remords et la nature; vous qui avec
+Sébastien (dont les déchirements intérieurs redoublent pour ce crime)
+vouliez ici assassiner votre roi; tout dénaturé que vous êtes, je vous
+pardonne.--Déjà se gonfle le flot de leur entendement; il s'approche
+et couvrira bientôt la plage de la raison, maintenant encore encombrée
+d'un limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait
+me reconnaître.--Ariel, va me chercher dans ma grotte mon chaperon et
+mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer à eux tel que
+je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, esprit; avant
+bien peu de temps tu seras libre.
+
+ARIEL _chante, en aidant Prospero à s'habiller_.
+
+ Je suce la fleur que suce l'abeille;
+ J'habite le calice d'une primevère;
+ Et là je me repose quand les hiboux crient.
+ Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole
+ Gaiement après l'été.
+ Gaiement, gaiement, je vivrai désormais
+ Sous la fleur qui pend à la branche.
+
+PROSPERO.--Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. Je sentirai
+que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta liberté. Allons,
+allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible comme tu l'es:
+tu trouveras les matelots endormis sous les écoutilles. Réveille
+le maître et le bosseman; force-les à te suivre en ce lieu. Dans
+l'instant, je t'en prie.
+
+ARIEL.--Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que votre pouls
+ait battu deux fois.
+
+(Il sort.)
+
+GONZALO.--Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond, habite en
+ce lieu. Oh! que quelque pouvoir céleste daigne nous guider hors de
+cette île redoutable!
+
+PROSPERO.--Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan, Prospero.
+Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui te parle, je
+te presse dans mes bras, et je te souhaite cordialement la bienvenue à
+toi et à ceux qui t'accompagnent.
+
+ALONZO.--Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain
+enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à
+l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps
+de chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir
+l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de
+démence.--Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous faire
+aspirer après d'étranges récits. Je te remets ton duché et te conjure
+de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il être
+vivant et se trouver ici?
+
+PROSPERO, _à Gonzalo_.--D'abord, généreux ami, permets que j'embrasse
+ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute mesure et de toute
+limite.
+
+GONZALO.--Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel.
+
+PROSPERO.--Vous vous ressentez encore de quelques-unes des illusions
+que présente cette île; elles ne vous permettent plus de croire même
+aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous
+(_A part, à Antonio et Sébastien_), digne paire de seigneurs, si j'en
+avais l'envie, je pourrais ici recueillir pour vous de Sa Majesté
+quelques regards irrités, et démasquer en vous deux traîtres. En ce
+moment je ne veux point faire de mauvais rapports.
+
+SÉBASTIEN, _à part_.--Le démon parle par sa voix.
+
+PROSPERO.--Non.--Pour toi, le plus pervers des hommes, que je ne
+pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je te pardonne
+tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais je te
+redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es forcé de
+me rendre.
+
+ALONZO.--Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels événements
+ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres ici, nous qui
+depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur ces bords où j'ai
+perdu (quel trait aigu porte avec lui ce souvenir!) où j'ai perdu mon
+cher fils Ferdinand.
+
+PROSPERO.--J'en suis affligé, seigneur.
+
+ALONZO.--Irréparable est ma perte, et la patience me dit qu'il est au
+delà de son pouvoir de m'en guérir.
+
+PROSPERO.--Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé son
+assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde ses
+tout-puissants secours, et je repose satisfait.
+
+ALONZO.--Vous, une perte semblable?
+
+PROSPERO.--Aussi grande pour moi, aussi récente; et pour supporter la
+perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des consolations
+bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à votre aide.
+J'ai perdu ma fille.
+
+ALONZO.--Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux vivants
+dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y fussent, je
+demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit fangeux où est
+étendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre fille?
+
+PROSPERO.--Dans cette dernière tempête.--Ma rencontre ici, je le
+vois, a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils dévorent leur
+raison, croient à peine que leurs yeux les servent fidèlement, et
+que leurs paroles soient les sons naturels de leur voix. Mais, par
+quelques secousses que vous ayez été jetés hors de vos sens, tenez
+pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc que la violence
+arracha de Milan, et qu'une étrange destinée a fait débarquer ici pour
+être le souverain de cette île où vous avez trouvé le naufrage.--Mais
+n'allons pas plus loin pour le moment: c'est une chronique à faire
+jour par jour, non un récit qui puisse figurer à un déjeuner, ou
+convenir à cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur.
+Cette grotte est ma cour: là j'ai peu de suivants; et de sujets
+au dehors, aucun. Je vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur:
+puisque vous m'avez rendu mon duché, je veux m'acquitter envers vous
+par quelque chose d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir
+une merveille dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de
+mon duché.
+
+(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et Miranda
+assis et jouant ensemble aux échecs.)
+
+MIRANDA.--Mon doux seigneur, vous me trichez.
+
+FERDINAND.--Non, mon très-cher amour; je ne le voudrais pas pour le
+monde entier.
+
+MIRANDA.--Oui, et quand même vous voudriez disputer pour une vingtaine
+de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu.
+
+ALONZO.--Si c'est là une vision de cette île, il me faudra perdre deux
+fois un fils chéri.
+
+SÉBASTIEN.--Voici le plus grand des miracles!
+
+FERDINAND.--Si les mers menacent, elles font grâce aussi. Je les ai
+maudites sans sujet.
+
+(Il se met à genoux devant son père.)
+
+ALONZO.--Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père rempli de
+joie t'environnent de toutes parts! Lève-toi; dis, comment es-tu venu
+ici?
+
+MIRANDA.--O merveille! combien d'excellentes créatures sont ici et là
+encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau monde, qui
+contient de pareils habitants!
+
+PROSPERO.--Il est nouveau pour toi.
+
+ALONZO.--Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu étais au jeu?
+Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de trois heures....
+Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous réunit ainsi?
+
+FERDINAND.--C'est une mortelle; mais, grâce à l'immortelle Providence,
+elle est à moi: j'en ai fait choix dans un temps où je ne pouvais
+consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse encore un père.
+Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le renom a si souvent
+frappé mes oreilles, mais que je n'avais jamais vu jusqu'à ce jour.
+C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie, et cette jeune dame me
+donne en lui un second père.
+
+ALONZO.--Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on qu'il me
+faille demander pardon à mon enfant?
+
+PROSPERO.--Arrêtez, seigneur: ne chargeons point notre mémoire du
+poids d'un mal qui nous a quittés.
+
+GONZALO.--Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi j'aurais déjà
+parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites descendre sur ce
+couple une couronne de bénédiction; car vous seuls avez tracé la route
+qui nous a conduits ici.
+
+ALONZO.--Je te dis _amen_, Gonzalo.
+
+GONZALO.--Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que sa race
+un jour donnât des rois à Naples. Oh! réjouissez-vous d'une joie
+plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des colonnes
+impérissables! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un époux à
+Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il était
+perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous tous
+sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous appartenir.
+
+ALONZO, _à Ferdinand et à Miranda_.--Donnez-moi vos mains. Que les
+chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le coeur qui ne bénit
+pas votre union!
+
+GONZALO.--Ainsi soit-il. _Amen_.
+
+(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent ébahis.)
+
+GONZALO.--Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore des nôtres.
+Je l'avais prédit que tant qu'il y aurait un gibet sur la terre, ce
+gaillard-là ne serait pas noyé.--Eh bien! bouche à blasphèmes, dont
+les imprécations chassent de ton bord la miséricorde du ciel, quoi!
+pas un jurement sur le rivage! n'as-tu donc plus de langue à terre!
+Quelles nouvelles?
+
+LE BOSSEMAN.--La meilleure de toutes, c'est que nous retrouvons ici
+notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre navire, qui était
+tout ouvert, il y a trois heures, et que nous regardions comme perdu,
+est radoubé, debout, et aussi lestement gréé que lorsque nous avons
+mis à la mer pour la première fois.
+
+ARIEL, à _part_.--Maître, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que tu
+ne m'as vu.
+
+PROSPERO, _à part_.--L'adroit petit lutin!
+
+ALONZO.--Ce ne sont point là des événements naturels: l'extraordinaire
+va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire. Dites, comment
+êtes-vous venus ici?
+
+LE BOSSEMAN.--Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâcherais
+de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et (comment? nous
+n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. Là, il n'y a qu'un
+moment, des sons étranges et divers, des rugissements, des cris,
+des hurlements, des cliquetis de chaînes qui s'entre-choquaient, et
+beaucoup d'autres bruits tous horribles, nous ont réveillés. Nous ne
+faisons qu'un saut hors de là, et nous revoyons dans son assiette[23]
+et remis à neuf notre royal, notre bon et brave navire: notre maître
+bondit de joie en le regardant. En un clin d'oeil, pas davantage,
+s'il vous plaît, nous avons été séparés des autres, et, encore tout
+assoupis, amenés ici comme dans un songe.
+
+[Note 23: On dit qu'un vaisseau est _en assiette_ quand il a toutes ses
+qualités, et qu'il est dans la meilleure situation possible.]
+
+ARIEL, _à part_.--Ai-je bien fait mon devoir?
+
+PROSPERO, _à part_.--A ravir! La diligence en personne! Tu vas être
+libre.
+
+ALONZO.--Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient erré les
+hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce qu'a jamais
+opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de ce que nous en
+devons penser.
+
+PROSPERO.--Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre esprit à
+agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous choisirons,
+et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à vous seul (et
+vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout ce qui est
+arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que tout est
+bien.--Approche, esprit; délivre Caliban et ses compagnons, lève
+le charme. (_Ariel sort_.)--Eh bien! comment se trouve mon gracieux
+seigneur? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que
+vous oubliez.
+
+(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et Trinculo,
+vêtus des habits qu'ils ont volés.)
+
+STEPHANO.--Que chacun s'évertue pour le bien de tous les autres, et
+que personne ne s'inquiète de soi, car tout n'est que hasard dans la
+vie.--_Corraggio_! monstre fier-à-bras, _corraggio_!
+
+TRINCULO, _à la vue du roi_.--Si ces deux espions que je porte en tête
+ne me trompent pas, voilà une bienheureuse apparition!
+
+CALIBAN.--O Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine! que mon
+maître est beau! j'ai bien peur qu'il ne me châtie.
+
+SÉBASTIEN.--Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là, seigneur
+Antonio? les aurait-on pour de l'argent!
+
+ANTONIO.--Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et sans doute
+à vendre.
+
+PROSPERO.--Seigneurs, considérez seulement ce que vous indique
+l'aspect de ces hommes, et décidez s'ils sont honnêtes gens. Cet
+esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si puissante[24]
+qu'elle pouvait tenir tête à la lune, enfler ou abaisser les marées,
+et agir en son nom sans son aveu. Tous les trois m'ont volé: ce
+demi-démon, car c'est un démon bâtard, avait fait avec les deux autres
+le complot de m'ôter la vie. Des trois en voilà deux que vous devez
+connaître et réclamer. Quant à ce fruit des ténèbres, je déclare qu'il
+m'appartient.
+
+[Note 24: _One so strong_. Dans toutes les anciennes accusations
+de sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'épithète de
+_strong_ (_forte, puissante_), associée au mot _witch_ (_sorcière_),
+comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux furent
+obligés de décider, contre l'opinion populaire, que le mot _strong_
+n'ajoutait rien à l'accusation, et ne pouvait être un motif de
+poursuivre.]
+
+CALIBAN.--Je serai pincé à mort.
+
+ALONZO.--N'est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de sommelier?
+
+SÉBASTIEN.--Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?
+
+ALONZO.--Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils trouvé le
+grand élixir qui les a ainsi dorés[25]? Comment donc t'es-tu accommodé
+de cette sorte[26]?
+
+[Note 25: Allusion à l'élixir des alchimistes.]
+
+[Note 26: _How cam'st thou in this pickle?_ Et Trinculo répond: _I have
+been in such a pickle_, etc. _Pickle_ signifie _saumure, les choses
+à conserver dans la saumure_; et par extension et en plaisanterie,
+l'état, la condition où l'on se trouve, où l'on se conserve.]
+
+TRINCULO.--J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis que je
+ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de mes os. Je
+n'aurai plus peur des mouches.
+
+SÉBASTIEN.--Comment, qu'as-tu donc, Stephano?
+
+STEPHANO.--Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano; Stephano
+n'est plus que crampes.
+
+PROSPERO.--Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de cette île.
+
+STEPHANO.--J'aurais donc été un cancre de roi.
+
+ALONZO, _montrant Caliban_.--Voilà l'objet le plus étrange que mes
+yeux aient jamais vu.
+
+PROSPERO.--Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il l'est dans
+sa forme.--Entrez dans la grotte, coquin. Prenez avec vous vos
+compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon, décorez-la
+soigneusement.
+
+CALIBAN.--Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai sage, et je
+tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que j'étais de
+prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot imbécile!
+
+PROSPERO.--Fais ce que je te dis; va-t'en.
+
+ALONZO.--Hors d'ici! Allez remettre tout cet équipage où vous l'avez
+trouvé.
+
+SÉBASTIEN.--Où ils l'ont volé plutôt.
+
+PROSPERO.--Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite à entrer
+dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule nuit. J'en
+emploierai une partie à des entretiens qui, je n'en doute point, vous
+la feront passer rapidement. Je vous raconterai l'histoire de ma vie
+et des hasards divers qui se sont succédé depuis mon arrivée dans
+cette île; et dès l'aurore je vous conduirai à votre vaisseau, et
+de suite à Naples, où j'espère voir célébrer les noces de nos chers
+bien-aimés. De là je me retire à Milan, où désormais le tombeau va
+devenir ma troisième pensée.
+
+ALONZO.--Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; elle doit
+intéresser étrangement l'oreille qui l'écoute.
+
+PROSPERO.--Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers calmes,
+des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera de bien loin
+votre royale flotte.--(_A part_.) Mon Ariel, mon oiseau, c'est toi
+que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux éléments et vis
+joyeux.--Venez, de grâce.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+PRONONCÉ PAR PROSPERO.
+
+
+ Maintenant tous mes charmes sont détruits;
+ Je n'ai plus d'autre force que la mienne.
+ Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité,
+ Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
+ Ou de m'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché,
+ Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements
+ Ne me fassent pas demeurer dans cette île;
+ Affranchissez-moi de mes liens,
+ Par le secours de vos mains bienfaisantes.
+ Il faut que votre souffle favorable
+ Enfle mes voiles, ou mon projet échoue:
+ Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus
+ Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,
+ Et je finirai dans le désespoir,
+ Si je ne suis pas secouru par la prière[27],
+ Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger
+ La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.
+ Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,
+ Que votre indulgence me renvoie absous.
+
+[Note 27: Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des
+nécromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacité des prières
+que leurs amis faisaient pour eux.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE ***
+
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+
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+1.F.
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+DAMAGE.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<meta name="generator" content=
+"HTML Tidy for Windows (vers 1st December 2004), see www.w3.org">
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+<title>La tempête</title>
+<meta name="author" content="William Shakespeare">
+<style type="text/css">
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
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+The Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: La Tempête
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: February 15, 2005 [EBook #15071]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+Note du transcripteur:
+<p>==========================================================================<br>
+Ce document est tiré de:</p>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE<br>
+SHAKSPEARE</p>
+
+<p>TRADUCTION DE<br>
+M. GUIZOT</p>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<br>
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<br>
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+
+<p>Volume 1<br>
+Vie de Shakspeare<br>
+Hamlet.&mdash;La Tempête.&mdash;Coriolan.</p>
+
+<p>PARIS<br>
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br>
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+35, QUAI DES AUGUSTINS<br>
+1864</p>
+
+<p>==========================================================================</p>
+<h1>LA TEMPÊTE</h1>
+<h1>TRAGÉDIE</h1>
+<h2>NOTICE SUR LA TEMPÊTE</h2>
+<p>«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à
+la fin de <i>la Tempête</i>, le vieux Gonzalo tout étourdi des
+prestiges qui l'ont environné depuis son arrivée dans l'île. Il
+semble que, par la bouche de l'honnête homme de la pièce,
+Shakspeare ait voulu exprimer l'effet général de ce charmant et
+singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane comme les apparitions
+dont il est rempli, à peine se laisse-t-il saisir à la réflexion; à
+peine, à travers ces traits mobiles et transparents, se peut-on
+tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une contexture de pièce,
+des aventures, des sentiments, des personnages réels. Cependant
+tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession rapide, chaque
+objet à son tour émeut l'imagination, occupe l'attention et
+disparaît, laissant pour unique trace la confuse émotion du plaisir
+et une impression de vérité à laquelle on n'ose refuser ni accorder
+sa croyance.</p>
+<p>«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et
+merveilleuse imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la
+nature sans abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la
+nature par delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce
+tableau, fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de
+l'ouvrage, comme s'il était le véritable enchanteur entouré des
+illusions de son art, Prospero, en s'y montrant à nous, semble le
+seul corps opaque et solide au milieu d'un peuple de légers
+fantômes revêtus des formes de la vie, mais dépourvus des
+apparences de la durée. Quelques minutes s'écouleront à peine que
+l'aimable Ariel, plus léger encore que lorsqu'il arrive avec la
+pensée, va échapper au contact même de la baguette magique, et,
+libre des formes qu'on lui prescrit, libre de toute forme sensible,
+va se dissoudre dans le vague de l'air, où s'évanouira pour nous
+son existence individuelle. N'est-ce pas un prestige de la magie
+que cette demi-intelligence qui paraît luire dans le grossier
+Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors de l'île
+désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le voir
+retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par
+degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront,
+loin de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à
+concevoir le dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et
+légèrement accessible à tous les sentiments? Que deviendront ces
+jeunes amants, sitôt et si complétement épris, et qui, pour nous,
+semblent n'avoir eu d'autre existence que d'aimer, d'autre
+destination que de faire passer devant nos yeux les ravissantes
+images de l'amour et de l'innocence? Chacun de ces personnages ne
+nous révèle que la portion de son caractère qui convient à sa
+situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en lui-même ces
+abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée où descend
+si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient sous nos
+yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils viennent,
+mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent être;
+véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os, mais
+dont les formes nous sont distinctes et familières.</p>
+<p>Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces
+créatures singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à
+une variété de mouvements dont peut-être aucune autre pièce de
+Shakspeare ne fournit d'exemple; il n'en est pas de plus amusante,
+de plus animée, où une gaieté vive et même bouffonne se marie plus
+naturellement à des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à
+de touchantes affections: c'est une féerie dans toute la force du
+terme, dans toute la vivacité des impressions qu'on en peut
+recevoir.</p>
+<p>Le style de <i>la Tempête</i> participe de cette espèce de
+magie. Figuré, vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et
+d'impressions vagues et fugitives comme ces formes incertaines que
+dessinent les nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la
+tient dans cet état d'excitation indécise qui la rend accessible à
+tous les prestiges dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de
+tradition en Angleterre que le célèbre lord Falkland<sup>1</sup>,
+M. Selden et lord C.J. Vaughan, regardaient le style du rôle de
+Caliban, dans <i>la Tempête</i>, comme tout à fait particulier à ce
+personnage, et comme une création de Shakspeare. Johnson est d'un
+avis opposé; mais, en admettant que la tradition soit fondée,
+l'autorité de Johnson ne suffirait pas pour infirmer celle de lord
+Falkland, esprit éminemment élégant et remarquable, à ce qu'il
+paraît, par une finesse de tact qui, du moins dans la critique, a
+souvent manqué au docteur. D'ailleurs lord Falkland, presque
+contemporain de Shakspeare puisqu'il était né plusieurs années
+avant sa mort, aurait droit d'en être cru de préférence sur des
+nuances de langage qui, cent cinquante ans plus tard, devaient se
+perdre pour Johnson sous une couleur générale de vétusté. Si donc
+l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on serait plutôt
+tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et même
+d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de
+Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de <i>la
+Tempête</i> paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare,
+s'éloigner de ce type général d'expression de la pensée qui se
+retrouve et se conserve plus ou moins partout, à travers la
+différence des idiomes. Il faut probablement attribuer en partie ce
+fait à la singularité de la situation et à la nécessité de mettre
+en harmonie tant de conditions, de sentiments, d'intérêts divers,
+enveloppés pour quelques heures dans un sort commun et dans une
+même atmosphère surnaturelle. Dans aucune de ses pièces,
+d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de jeux de
+mots.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 1:</b>
+<p>L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit de
+l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il
+faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort
+d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le
+parlement, contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se
+rallia à la cause de ce prince lorsqu'elle devint celle de la
+justice; et ministre de Charles Ier, il se fit tuer à la bataille
+de Newbury, de désespoir des malheurs qu'il prévoyait: il avait
+alors trente-trois ans.</p>
+</blockquote>
+<p>Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre
+de merveilleux appartient celui qu'il a employé dans <i>la
+Tempête</i>. Ariel est un véritable sylphe; mais les esprits que
+lui soumet Prospero, fées, lutins, farfadets appartiennent aux
+superstitions populaires du Nord. Caliban tient à la fois du gnome
+et du démon; son existence de brute n'est animée que par une malice
+infernale; et le <i>O ho! o ho!</i> par lequel il répond à Prospero
+lorsque celui-ci lui reproche d'avoir voulu déshonorer sa fille,
+était l'exclamation, probablement l'espèce de rire attribué en
+Angleterre au diable dans les anciens mystères où il jouait un
+rôle. <i>Selebos</i>, qu'invoque le monstre comme le dieu et
+peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le
+dieu des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes
+à la tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit
+être fait ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il
+paraît qu'on le représente avec les bras et les jambes couverts
+d'écailles; il me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose
+de pareil, serait assez nécessaire pour donner de la vraisemblance
+aux méprises dont il est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien
+n'y avoir pas regardé de si près, et s'être peu embarrassé de se
+rendre à lui-même un compte exact de la figure qui convenait à son
+monstre. Il s'est joué avec son sujet, et l'a laissé couler de sa
+brillante imagination revêtu des teintes poétiques qu'il y recevait
+en passant. La légèreté de son travail se fait assez connaître par
+les différentes inadvertances qui lui sont échappées; comme par
+exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand que le duc de Milan et
+<i>son brave fils</i> ont péri dans la tempête, quoiqu'il ne soit
+pas question de ce fils dans tout le reste de la pièce, et que rien
+ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île, bien qu'Ariel qui
+assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri, n'ait renfermé
+sous les écoutilles que les gens de l'équipage.</p>
+<p><i>La Tempête</i> est une pièce assez régulière quant aux
+unités, puisque l'orage qui submerge le vaisseau dans la première
+scène se passe en vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse
+pas un intervalle de plus de trois heures. Quelques commentateurs
+ont pensé que Shakspeare pouvait avoir eu pour objet de répondre,
+par cet échantillon de ce qu'il pouvait faire, aux continuelles
+critiques de Ben Johnson sur l'irrégularité de ses ouvrages. Le
+docteur Johnson pense autrement, et regarde cette circonstance
+comme un effet du hasard et le résultat naturel du sujet; mais ce
+qui pourrait donner lieu de croire que du moins Shakspeare a voulu
+se prévaloir de cet avantage, c'est le soin avec lequel les
+différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi pendant toute
+la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé depuis le
+commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero qu'ils
+approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a promis
+que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero, au
+moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer
+une intention que le poëte a voulu faire sentir.</p>
+<p>On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de <i>la Tempête</i>;
+il paraît cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque
+nouvelle italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à
+retrouver.</p>
+<p>La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de
+<i>la Tempête</i>, ce qui s'accorde difficilement cependant avec
+une autre conjecture assez vraisemblable. En lisant <i>le
+Masque</i>, représenté devant Ferdinand et Miranda, il est
+impossible de n'être pas frappé de l'idée que <i>la Tempête</i> a
+été faite d'abord pour être représentée à quelque fête de mariage;
+et la légèreté du sujet, la brillante incurie qui se fait remarquer
+dans la composition, confirment tout à fait cette conjecture. M.
+Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a pensé que le mariage
+sur lequel le poëte verse tant de bénédictions, par la bouche de
+Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte d'Essex, qui
+épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina en cette
+année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont les
+voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants,
+avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière
+circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où
+l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de
+garder les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes
+les cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer
+que, composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce
+ne fut représentée à Londres que l'année suivante?</p>
+<h2>LA TEMPÊTE</h2>
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<h2>PERSONNAGES</h2>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>ALONZO, roi de Naples.</p>
+<p>SÉBASTIEN, frère d'Alonzo.</p>
+<p>PROSPERO, duc légitime de Milan.</p>
+<p>ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan.</p>
+<p>FERDINAND, fils du roi de Naples.</p>
+<p>GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.</p>
+<p>ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains.</p>
+<p>CALIBAN, sauvage abject et difforme.</p>
+<p>TRINCULO, bouffon.</p>
+<p>STEPHANO, sommelier ivre.</p>
+<p>LE MAÎTRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS.</p>
+<p>MIRANDA, fille de Prospero.</p>
+<p>ARIEL, génie aérien.</p>
+<p>IRIS, CÉRÈS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, génies employés</p>
+<p class="i6">dans le ballet.</p>
+<p>AUTRES génies soumis à Prospero.</p>
+</div>
+</div>
+<p>La scène représente d'abord la mer et un vaisseau, puis une île
+inhabitée.</p>
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<p>Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et
+d'éclairs.</p>
+<p>(Entrent le maître et le bosseman.)</p>
+<p>LE MAÎTRE.&mdash;Bosseman?</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Me voici, maître. Où en sommes-nous?</p>
+<p>LE MAÎTRE.&mdash;Bon, parlez aux matelots.&mdash;Manoeuvrez
+rondement, ou nous courons à terre. De l'entrain! de l'entrain!</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Allons, mes enfants! courage, courage, mes
+enfants! vivement, vivement, vivement! Ferlez le
+hunier.&mdash;Attention au sifflet du maître.&mdash;Souffle,
+tempête, jusqu'à en crever si tu peux.</p>
+<p>(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et
+plusieurs autres.)</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien.
+Où est le maître? Montrez-vous des hommes.</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Restez en bas, je vous prie.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Bosseman, où est le maître?</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la
+manoeuvre. Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Voyons, mon cher, un peu de patience.</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Quand la mer en aura. Hors d'ici!&mdash;Les
+vagues se soucient bien de la qualité de roi. En bas! Silence!
+laissez-nous tranquilles.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as à
+bord.</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Personne qui me soit plus cher que moi-même.
+Vous êtes un conseiller: si vous pouvez imposer silence à ces
+éléments, et rétablir le calme à l'instant, nous ne remuerons plus
+un seul cordage; usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez,
+rendez grâces d'avoir vécu si longtemps, et allez dans votre cabine
+vous préparer aux mauvaises chances du moment, s'il faut en passer
+par là.&mdash;Courage, mes enfants!&mdash;Hors de mon chemin, vous
+dis-je.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien
+d'un homme destiné à se noyer; tout son air est celui d'un gibier
+de potence. Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la
+corde qui lui est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne
+nous est pas bon à grand' chose. S'il n'est pas né pour être pendu,
+notre sort est pitoyable.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>(Rentre le bosseman.)</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus
+bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. (<i>Un cri se
+fait entendre dans le corps du vaisseau</i>.) Maudits soient leurs
+hurlements! Leur voix domine la tempête et la manoeuvre.
+(<i>Entrent Sébastien, Antonio et Gonzalo</i>.)&mdash;Encore! que
+faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et se noyer? Avez-vous
+envie de couler bas?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;La peste soit de tes poumons, braillard,
+blasphémateur, mauvais chien!</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Manoeuvrez donc vous-même.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Puisses-tu être pendu, maudit roquet! Puisses-tu
+être pendu, vilain drôle, insolent criard! Nous avons moins peur
+d'être noyés que toi.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau
+fût-il mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte
+d'une dévergondée<sup>2</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 2:</b>
+<p><i>As leaky as an unstaunched wench</i>.</p>
+<p>Le sens de ce passage, tel qu'il me paraît probable, est
+impossible à rendre en français. J'ai cherché seulement à en
+approcher autant qu'il se pouvait sans trop de grossièreté.</p>
+</blockquote>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux
+basses voiles et élevons-nous en mer. Au large!</p>
+<p>(Entrent des matelots mouillés.)</p>
+<p>LES MATELOTS.&mdash;Tout est perdu.&mdash;En prières! en
+prières! Tout est perdu.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Quoi! faut-il que nos bouches soient glacées
+par la mort?</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Le roi et le prince en prières! Imitons-les, car
+leur sort est le nôtre.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ma patience est à bout.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Nous périssons par la trahison de ces ivrognes.
+Ce bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par
+dix marées.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque
+goutte d'eau jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour
+l'avaler.</p>
+<p>(Bruit confus au dedans du navire.)</p>
+<p>DES VOIX.&mdash;Miséricorde! nous sombrons, nous sombrons...
+Adieu, ma femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons,
+nous sombrons, nous sombrons.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Allons tous périr avec le roi.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Allons prendre congé de lui.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille
+lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère,
+n'importe.&mdash;Les décrets d'en haut soient accomplis! Mais, au
+vrai, j'aurais mieux aimé mourir à sec.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<p>(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)</p>
+<p>PROSPERO ET MIRANDA <i>entrent</i>.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre
+art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble
+que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer,
+s'élançant à la face du firmament, n'allait en éteindre les feux.
+Oh! j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir! Un brave
+vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout
+en pièces! Oh! leur cri a frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont
+péri. Si j'avais été quelque puissant dieu, j'aurais voulu
+précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu'elle eût
+ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites
+à votre coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;O jour de malheur!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que
+pour toi (toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore
+qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque
+chose de plus que Prospero, le maître de la plus pauvre caverne,
+ton père et rien de plus.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans
+mes pensées.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Il est temps que je t'apprenne quelque chose de
+plus. Viens m'aider; ôte-moi mon manteau magique.&mdash;Bon. (<i>Il
+quitte son manteau</i>.) Couche là, mon art.&mdash;Toi, essuie tes
+yeux, console-toi. Ce naufrage, dont l'affreux spectacle a remué en
+toi toutes les vertus de la compassion, a été, par la prévoyance de
+mon art, disposé avec tant de précaution qu'il n'y a pas une âme de
+perdue, que pas un seul cheveu n'est tombé de la tête d'aucune
+créature sur ce vaisseau dont tu as entendu le cri, et que tu as vu
+sombrer. Assieds-toi, car il faut maintenant que tu en saches
+davantage.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je
+suis; mais vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des
+conjectures sans terme, et finissant par ces mots: <i>Restons-en
+là, pas encore</i>.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;L'heure est venue maintenant; voici l'instant
+précis où tu dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive.
+Peux-tu te souvenir d'une époque de ta vie où nous n'étions pas
+encore venus dans cette caverne? Je ne crois pas que tu le puisses,
+car tu n'avais pas alors plus de trois ans.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Certainement, seigneur, je peux m'en
+souvenir.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou
+de quelque autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est
+restée gravée dans ton souvenir?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe
+que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir.
+N'avais-je pas jadis quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de
+moi?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu les avais, Miranda; tu en avais même
+davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans
+ta mémoire? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet
+abîme du temps? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a
+précédé ton arrivée dans cette île, tu dois aussi te rappeler
+comment tu y es venue.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Cependant je ne m'en souviens pas.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans,
+ton père était duc de Milan et un puissant prince.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a
+dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son
+unique héritière était une princesse, pas moins que je ne te le
+dis.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être
+venus ici! Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit
+arrivé ainsi?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On
+m'a cruellement joué, comme tu le dis<sup>3</sup>, et c'est ainsi
+que nous avons été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur
+que nous sommes arrivés ici.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 3:</b>
+<p>MIR. <i>What foul play had we</i>, etc. PRO. <i>By foul play, as
+thou say'st were we</i>, etc.</p>
+<p><i>Foul play</i>, dans la question de Miranda, signifie
+<i>mauvaise chance</i>; dans la réponse de Prospero, il signifie
+<i>artifices coupables</i>. Prospero joue ici sur le mot d'une
+manière que la différence des langues ne permet pas de rendre avec
+une entière exactitude, à moins de défigurer le naturel du
+dialogue, ce qui serait, ce me semble, une inexactitude encore plus
+grande.</p>
+</blockquote>
+<p>MIRANDA.&mdash;Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines
+dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma
+mémoire. Je vous en prie, continuez.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Mon frère,&mdash;ton oncle, appelé
+Antonio,&mdash;et, je t'en prie, remarque bien ceci: qu'un frère
+ait pu être si perfide;&mdash;lui que dans le monde entier je
+chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais confié le
+gouvernement de mon État! et alors, de toutes les principautés, mon
+État était le premier, Prospero était le premier parmi les ducs, le
+premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts
+faisant toute mon étude, je me déchargeai du gouvernement sur mon
+frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations, je
+devins étranger à mon État. Ton perfide oncle... M'écoutes-tu?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Avec la plus grande attention, seigneur.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art
+d'accorder les grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il
+faut avancer et ceux qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il
+créa de nouveau mes créatures;&mdash;je veux dire qu'il les changea
+ou qu'il les transforma. Alors, ayant la clef des emplois et des
+employés, il monta tous les coeurs au ton qui plaisait à son
+oreille; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre
+princier et épuisa le suc de ma verdure.&mdash;Tu ne me suis
+pas.&mdash;Je t'en prie, écoute-moi.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Mon cher seigneur, j'écoute.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde,
+dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit
+de biens qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis
+au-dessus de tout ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon
+perfide frère un mauvais naturel: ma confiance, comme un bon père,
+engendra en lui une perfidie égale non moins que contraire à ma
+confiance, et en vérité elle n'avait point de limites; c'était une
+confiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seulement de ce
+que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir
+était en état d'exiger, comme un homme qui, à force de se répéter,
+a rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il finit par
+croire à son propre mensonge, il crut qu'il était en effet le duc,
+parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir, parce qu'il
+exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et qu'il
+jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante...
+M'écoutes-tu?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Seigneur, votre récit guérirait la surdité.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Pour supprimer toute distance entre ce rôle
+qu'il joue et celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne
+réellement duc de Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque
+était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute
+royauté temporelle: il se ligue avec le roi de Naples, et (tant il
+était altéré du pouvoir!) il consent à lui payer un tribut annuel,
+à lui faire hommage, à soumettre sa couronne ducale à la couronne
+royale; et mon duché (hélas! pauvre Milan), qui jusque-là n'avait
+jamais courbé la tête, il le condamne au plus honteux
+abaissement.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;O ciel!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Remarque bien les conditions du traité et
+l'événement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là
+un frère.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Ce serait pour moi un péché de former sur ma
+grand'mère quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus
+d'une fois produit de mauvais fils.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de
+Naples, mon ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère,
+c'est-à-dire qu'en retour des offres que je t'ai dites d'un hommage
+et d'un tribut dont j'ignore la valeur, il devait m'exclure à
+l'instant, moi et les miens, de mon duché, et faire passer à mon
+frère mon beau Milan avec tous ses honneurs. En conséquence, ils
+levèrent une armée de traîtres, et, un soir, à l'heure de minuit
+marquée pour l'exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes
+de Milan. Au plus profond de l'obscurité, des hommes apostés me
+chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus
+comment je pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des
+larmes prêtes à couler de mes yeux.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Écoute un moment encore, et je vais t'amener à
+l'affaire qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette
+narration serait la plus ridicule du monde.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas
+sur-le-champ?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait
+naturellement la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant
+était grande l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent
+pas non plus marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais
+ils peignirent de belles couleurs leurs criminels desseins: en un
+mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous
+menèrent à quelques lieues en mer: là, ils avaient préparé la
+carcasse d'un bateau pourri, sans agrès, sans cordages, sans mâts
+ni voiles; les rats mêmes, avertis par l'instinct, l'avaient
+quitté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et nous envoyèrent
+adresser nos gémissements à la mer qui mugissait contre nous, et
+soupirer aux vents qui, nous rendant avec pitié nos soupirs, ne
+nous firent du mal qu'avec de tendres ménagements.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Hélas! quel embarras je dus être alors pour
+vous!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je
+mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon
+fardeau, tu souris, remplie d'une force qui venait du ciel, et je
+sentis naître en moi assez de courage pour supporter tout ce qui
+pourrait arriver.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Comment pûmes-nous aborder à un rivage?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Par une providence toute divine. Nous avions
+quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain,
+Gonzalo, chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait
+données par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du
+linge, des étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous
+ont bien servi; et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa
+bonté me pourvut d'un certain nombre de volumes tirés de ma
+bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Maintenant je me lève; demeure encore assise, et
+écoute comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes
+dans cette île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai
+fait faire plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres
+princesses qui ont plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et
+des maîtres moins vigilants.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Que le ciel vous en récompense! A présent,
+seigneur, dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon
+esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Apprends encore cela. Par un hasard des plus
+étranges, la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie,
+m'amène mes ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me
+découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith, et que si, au
+lieu de soigner son influence, je la néglige, mon sort deviendra
+toujours moins favorable. Cesse ici tes questions; tu es disposée à
+t'endormir; c'est un favorable assoupissement; cède à sa puissance;
+je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister. (<i>Miranda
+s'endort</i>.)&mdash;Viens, mon serviteur, viens, me voilà prêt.
+Approche, mon Ariel; viens.</p>
+<p>(Entre Ariel.)</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Profond salut, mon noble maître; sage seigneur,
+salut! Je suis là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille
+voler, ou nager, ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les
+nuages onduleux, soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses
+facultés.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Esprit, as-tu exécuté de point en point la
+tempête que je t'ai commandée?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau
+du roi, et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le
+tillac, dans les cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt,
+je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois,
+tantôt je flambais séparément sur le grand mât, le mât de beaupré,
+les vergues; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes:
+les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du
+tonnerre, n'étaient pas plus passagers, n'échappaient pas plus
+rapidement à la vue; le feu, les craquements du soufre mugissant,
+semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, faire trembler ses
+vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident redouté.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un
+d'assez ferme, d'assez constant pour que ce bouleversement
+n'atteignît pas sa raison?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie,
+qui n'ait donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les
+matelots, se sont jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné
+le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le
+fils du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables
+alors non à des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier
+en criant: «L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on
+pas près du rivage?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Tout près, mon maître.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Mais, Ariel, sont-ils sauvés?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs
+vêtements, qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais
+qu'auparavant. Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai
+dispersés en troupes par toute l'île. J'ai mis à terre le fils du
+roi séparé des autres; je l'ai laissé dans un coin sauvage de
+l'île, rafraîchissant l'air de ses soupirs, assis, les bras
+tristement croisés de cette manière.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en
+as-tu fait? Et le reste de la flotte?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie
+profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir
+de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête:
+c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les
+écoutilles: joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils
+avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste
+des vaisseaux que j'avais dispersés, ils se sont ralliés tous; et
+maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant
+voile tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le
+vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude;
+mais tu as encore à travailler. A quel moment du jour
+sommes-nous?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Passé l'époque du milieu.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;De deux sables au moins. Il nous faut employer
+précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième
+heure.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de
+fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as
+pas encore accompli.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me
+demander?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Ma liberté.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle
+plus.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi,
+que je ne t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de
+bévue, que je t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis
+de me rabattre une année de mon temps.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai
+délivré?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Non.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de
+fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du
+nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle
+est durcie par la gelée.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Il n'en est point ainsi, seigneur.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié
+l'affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient
+courbée en cerceau? l'as-tu oubliée?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Non, seigneur.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle,
+dis-le moi.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Dans Alger, seigneur.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une
+fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette
+sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand
+nombre de maléfices et pour des sortilèges que l'homme
+s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait
+faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas
+vrai?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici
+grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la
+servais alors, ainsi que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un
+esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et
+abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de
+serviteurs plus puissants, et possédée d'une rage implacable, elle
+t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras
+cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la
+sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des
+gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du
+moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré,
+race de sorcière, cette île n'était alors honorée d'aucune figure
+humaine.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Oui, Caliban, son fils.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce
+Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que
+personne dans quels tourments je te trouvai: tes gémissements
+faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours
+toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que
+Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque
+j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de
+s'ouvrir et de te laisser échapper.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je te remercie, mon maître.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je
+te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai
+hurler douze hivers.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés,
+et je ferai de bonne grâce mon service d'esprit.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tiens parole, et dans deux jours je
+t'affranchis.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je
+faire? quoi? Dis-le moi, que dois-je faire?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne
+sois soumis qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les
+autres yeux. Va prendre cette forme et reviens; pars et sois
+prompt. (<i>Ariel disparaît</i>.)&mdash;Réveille-toi, ma chère
+enfant, réveille-toi; tu as bien dormi. Éveille-toi.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans
+cet assoupissement.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir
+Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse
+obligeante.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le
+regarder.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en
+passer. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il
+nous rend des services utiles.&mdash;Holà, ho! esclave! Caliban,
+masse de terre, entends-tu! parle.</p>
+<p>CALIBAN, <i>en dedans</i>.&mdash;Il y a assez de bois ici.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire.
+Allons, viens, tortue; viendras-tu! (<i>Entre Ariel sous la figure
+d'une nymphe des eaux</i>.)&mdash;Jolie apparition, mon gracieux
+Ariel, écoute un mot à l'oreille. (<i>Il lui parle bas</i>.)</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Mon maître, cela sera fait.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a
+engendré à ta mère maudite, viens ici.</p>
+<p>(Entre Caliban.)</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que
+ma mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais
+pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous
+couvre d'ampoules!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des
+élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les
+lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est
+permis d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que
+le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi
+piquant que l'abeille qui les a faites.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu
+me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me
+caressas d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où
+tu avais mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande
+et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais
+alors: aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les
+sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits
+fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les
+maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent
+sur vous! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon
+propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que
+vous m'enlevez le reste de mon île.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es
+sensible qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec
+les soins de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre
+caverne jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon
+enfant.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu
+m'en empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune
+empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal,
+j'eus pitié de toi: je me donnai de la peine pour te faire parler;
+à toute heure je t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre.
+Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre
+pensée et ne t'exprimais que par des cris confus, comme la plus
+vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent
+connaître. Mais, bien que capable d'apprendre, tu avais dans ta
+vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes
+natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui
+méritais pis qu'une prison.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Vous m'avez appris un langage, et le profit que
+j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge,
+pour m'avoir appris votre langage!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous
+là-dedans du bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à
+remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu
+négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te
+torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de
+douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux
+trembleront au bruit de ton hurlement.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Non, je t'en prie. (<i>A part</i>.) Il faut que
+j'obéisse; son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos,
+le dieu de ma mère, et en faire son sujet.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Allons, esclave, sors d'ici.</p>
+<p>(Caliban s'en va.)</p>
+<p>(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument;
+Ferdinand le suit.)</p>
+<p>ARIEL <i>chante</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Venez sur ces sables jaunes,</p>
+<p>Et prenez-vous par les mains;</p>
+<p>Quand vous vous serez salués et baisés</p>
+<p>(Les vagues turbulentes se taisent),</p>
+<p>Pressez-les çà et là de vos pieds légers;</p>
+<p>Et que de doux esprits répètent le refrain.</p>
+<p>Écoutez, écoutez.</p>
+</div>
+</div>
+<p>REFRAIN. (<i>Le son se fait entendre de différents
+endroits</i>.)</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Ouauk, ouauk.</p>
+</div>
+</div>
+<p>ARIEL.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Les chiens de garde aboient.</p>
+</div>
+</div>
+<p>LE MÊME REFRAIN.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Ouauk, ouauk.</p>
+</div>
+</div>
+<p>ARIEL.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Écoutez, écoutez; j'entends</p>
+<p>La voix claire du coq crêté</p>
+<p>Qui crie: Cocorico.</p>
+</div>
+</div>
+<p>FERDINAND.&mdash;Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou
+sur la terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de
+quelque divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais
+encore le naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi
+sur les eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots
+et ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a
+entraîné.&mdash;Mais elle est partie. Non, elle recommence.</p>
+<p>ARIEL <i>chante</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,</p>
+<p>Ses os sont changés en corail;</p>
+<p>Ses yeux sont devenus deux perles;</p>
+<p>Rien de lui ne s'est flétri.</p>
+<p>Mais tout a subi dans la mer un changement</p>
+<p>En quelque chose de riche et de rare.</p>
+<p>D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.</p>
+<p>Écoutez, je les entends: ding dong, glas.</p>
+</div>
+</div>
+<p>REFRAIN.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Ding dong.</p>
+</div>
+</div>
+<p>FERDINAND.&mdash;Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce
+n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre
+la terre. Je l'entends maintenant au-dessus de ma tête.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Miranda</i>.&mdash;Relève les rideaux frangés de
+tes yeux; et, dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme
+il regarde autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien
+noble. Mais c'est un esprit.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des
+sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu
+vois s'est trouvé dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri
+par la douleur (ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une
+charmante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans
+l'île pour les trouver.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Je pourrais bien le nommer un objet divin, car
+jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part</i>. Les choses vont au gré de ma volonté.
+Esprit, charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta
+récompense.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces
+chants!&mdash;Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si
+vous habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque
+utile instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma
+première requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que
+vous m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille
+de la terre<sup>4</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 4:</b>
+<p><i>If you be made or no</i>. (Si vous êtes ou non un être
+créé.)</p>
+<p>Miranda répond:</p>
+<p><i>Not wonder, sir; But certainly a maid</i>. (Pas une
+merveille, Seigneur; mais certainement une fille.)</p>
+<p>Il y a ici équivoque entre <i>made</i> et <i>maid</i>, qui se
+prononcent de même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est
+une véritable erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de
+son caractère: on a été obligé, pour en conserver l'effet, de
+s'écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.</p>
+</blockquote>
+<p>MIRANDA.&mdash;Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais
+pour fille, bien certainement je le suis.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux
+qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi
+de Naples t'entendait?</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Ce que je suis maintenant, un être isolé qui
+s'étonne de t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend
+et c'est parce qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le
+roi de Naples, moi qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est
+point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti
+dans les flots.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Hélas! miséricorde!</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc
+de Milan et son brave fils tous deux ensemble.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Le duc de Milan et sa plus noble fille
+pourraient te démentir s'il était à propos de le faire en ce
+moment.&mdash;(<i>A part</i>.) Dès la première vue ils ont échangé
+leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta
+liberté.&mdash;(<i>Haut</i>.) Un mot, mon seigneur: je crains que
+vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est
+là le troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour
+qui j'aie soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du
+même côté que moi!</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur
+soit encore libre, je vous ferai reine de Naples.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Doucement, jeune homme: un mot encore. (<i>A
+part</i>.) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que
+je rende difficile cette affaire si prompte, de peur que si les
+fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n'en paraisse
+léger.&mdash;Un mot de plus. Je t'ordonne de me suivre: tu usurpes
+ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit dans cette
+île comme un espion pour m'en dépouiller, moi qui en suis le
+maître.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Non, comme il est vrai que je suis un
+homme.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable
+temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de
+bien s'efforceront de demeurer avec lui.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.&mdash;Suis-moi.&mdash;Vous, ne me
+parlez pas pour lui; c'est un traître.&mdash;Viens, j'attacherai
+d'une même chaîne tes pieds et ton cou: tu boiras l'eau de la mer,
+et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives, les
+racines desséchées, et les cosses où a été renfermé le gland.
+Suis-moi.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus
+puissant que moi, je résisterai à un pareil traitement.</p>
+<p>(Il tire son épée.)</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop
+d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de
+gouverneur!&mdash;Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui
+n'oses frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime!
+Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette
+baguette, et faire tomber ton épée.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Mon père, je vous conjure.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes
+vêtements.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Seigneur, ayez pitié.... Je serai sa caution.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te
+réprimander, si ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la
+défense d'un imposteur!&mdash;Paix.&mdash;Tu t'imagines qu'il n'y a
+pas au monde de figures pareilles à la sienne; tu n'as vu que
+Caliban et lui. Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart
+des hommes, ils sont des anges auprès de lui.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Mes affections sont donc des plus humbles: je
+n'ai point l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.&mdash;Allons, obéis. Tes nerfs
+sont retombés dans leur enfance; ils ne possèdent aucune
+vigueur.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;En effet; mes forces sont toutes enchaînées
+comme dans un songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je
+sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par
+qui je me vois subjugué, me seraient des peines légères, si,
+seulement une fois par jour, je pouvais au travers de ma prison
+voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les
+autres parties de la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans
+une telle prison.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;L'ouvrage marche.&mdash;Avance.&mdash;Tu as bien
+travaillé, mon joli Ariel. (<i>A Ferdinand et à Miranda</i>.)
+Suivez-moi. (<i>A Ariel</i>.) Écoute ce qu'il faut que tu me fasses
+encore.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un
+meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que
+vous venez d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais
+exécute de point en point mes ordres.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;A la lettre.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Allons, suivez-moi.&mdash;Ne me parle pas pour
+lui.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<h2>DEUXIÈME ACTE</h2>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<p>(Une autre partie de l'île.)</p>
+<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN,
+FRANCISCO ET PLUSIEURS AUTRES.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous
+avez, nous avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé
+est bien au delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre
+tristesse est une chose commune: tous les jours la femme de quelque
+marin, le patron de quelque navire marchand, et le négociant
+lui-même, ont de semblables motifs de chagrin. Mais sur des
+millions d'individus, il y en a bien peu qui aient comme nous à
+raconter un miracle: c'en est un que de nous voir sauvés. Ainsi,
+mon bon seigneur, mettez sagement en balance nos chagrins et nos
+motifs de consolation.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Il prend goût à la consolation comme à une
+soupe froide.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Il ne sera pas si aisément débarrassé du
+consolateur.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son
+esprit; elle va sonner tout à l'heure.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Seigneur.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Une.... Parlez donc.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin,
+tout ce qui se présente apporte à celui qui le nourrit....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Un dollar.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Tout lui apporte une douleur<sup>5</sup>, en
+effet. Vous avez parlé plus juste que vous ne croyez.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 5:</b>
+<p><i>Dollar</i>, <i>dolour</i>, ont, en anglais, à peu près la
+même prononciation.</p>
+</blockquote>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je
+ne l'espérais.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Donc, mon seigneur....</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Fi! qu'il est prodigue de sa langue!</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je t'en prie, laisse-moi.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Bien, j'ai fini; mais cependant....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Cependant il continuera de parler.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le
+premier.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Va pour le vieux coq.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Pour le jeune coq.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;C'est dit. L'enjeu?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Un éclat de rire.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Tope!</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Quoique cette île semble déserte....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ah! ah! ah!</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Allons, vous avez payé<sup>6</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 6:</b>
+<p><i>You've paid</i>: Dans l'ancienne édition, <i>You're paid</i>,
+corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone
+paraît assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne
+peut, je crois, laisser aucun doute. On a parié un <i>éclat de
+rire</i>; Sébastien, qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend
+sur le fait et lui dit: <i>Vous avez payé</i>. Cela est d'un genre
+de plaisanterie tout à fait conforme au reste de l'entretien de ces
+deux personnages.</p>
+</blockquote>
+<p>ADRIAN.&mdash;Inhabitable et presque inaccessible....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Cependant....</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Cependant....</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Cela ne pouvait pas manquer.</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Il faut qu'elle jouisse d'une
+température<sup>7</sup> subtile, moelleuse et délicate.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 7:</b>
+<p>Dans l'anglais, <i>temperance</i>. Il a été impossible, dans la
+traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire
+allusion à quelque allégorie de la tempérance.</p>
+</blockquote>
+<p>ANTONIO.&mdash;La tempérance était une délicate donzelle.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oui, et subtile, comme il l'a dit
+très-savamment.</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;L'air souffle sur nous le plus doucement du
+monde.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oui, comme s'il avait des poumons, et des
+poumons gâtés.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Ou s'il était parfumé par un marais.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Tout ici semble favorable à la vie.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Oui, sauf les moyens de vivre.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Comme l'herbe ici paraît abondante et verte!
+comme elle est verte!</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Avec un soupçon de vert.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Il ne se trompe pas de beaucoup.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Non, seulement du tout au tout.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et
+cela est presque hors de toute croyance....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Comme beaucoup de merveilles attestées.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont
+été dans la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur
+éclat; ils ont été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Si une de ses poches pouvait parler, ne
+dirait-elle pas qu'il ment?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oui, ou bien elle empocherait très-faussement
+son récit.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je crois que nos vêtements sont aussi frais
+maintenant que quand nous les portâmes pour la première fois en
+Afrique, au mariage de la fille du roi, la belle Claribel, avec le
+roi de Tunis.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;C'était un beau mariage, et le retour nous a
+bien réussi.</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable
+reine.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Non, depuis le temps de la veuve Didon.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;La veuve! le diable l'emporte! à quel propos
+cette veuve? la veuve Didon!</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf
+Énée? comme vous prenez cela, bon Dieu!</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait
+apprendre cela: elle était de Carthage et non de Tunis.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Cette Tunis, seigneur, était autrefois
+Carthage.</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Carthage?</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je vous l'assure, Carthage.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Ses paroles sont plus puissantes que la harpe
+miraculeuse.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Il a élevé non-seulement les murailles, mais
+les maisons.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne
+aisé maintenant?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez
+lui dans sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera
+pousser d'autres îles.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Oui?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Pourquoi pas, avec le temps?</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui
+semblent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de
+votre fille, la reine actuelle.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais
+vue.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi
+frais que la première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque
+sorte....</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Il a longtemps cherché pour pêcher ce <i>en
+quelque sorte</i>.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Quand je l'ai porté au mariage de votre
+fille.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la
+révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma
+fille dans ce pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est
+perdu, et selon moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est
+de l'Italie, je ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes
+États de Naples et de Milan, quel horrible poisson aura fait de toi
+son repas?</p>
+<p>FRANCISCO.&mdash;Seigneur, il se peut que votre fils soit
+vivant. Je l'ai vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur
+dos: il faisait route à travers les eaux, rejetant des deux côtés
+les ondes en furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui
+venaient à sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus
+des flots en tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups
+vigoureux vers le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les
+eaux, semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute
+point qu'il ne soit arrivé vivant à terre.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Non, non, il a quitté ce monde.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Seigneur, c'est vous-même que vous devez
+remercier de cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de
+votre fille le bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la
+sacrifier à un Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de
+vos yeux, qui ont bien sujet de mouiller de larmes un tel
+regret.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous
+vous avons importuné de toutes les manières; et cette fille
+charmante elle-même balança entre son aversion et l'obéissance,
+après quoi elle finit par plier la tête au joug. Nous avons, je le
+crains bien, perdu votre fils pour toujours: Naples et Milan vont
+avoir, par suite de cette affaire, plus de veuves que nous ne
+ramenons d'hommes pour les consoler: la faute en est à vous
+seul.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Et aussi la perte la plus chère.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un
+peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la
+plaie, lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Fort bien dit.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Et de la manière la plus chirurgicale.</p>
+<p>GONZALO, <i>au roi</i>.&mdash;Mon bon seigneur, il fait mauvais
+temps pour nous dès que votre front se couvre de nuages.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Mauvais temps?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Très-mauvais.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Si j'étais chargé de planter cette île, mon
+seigneur....</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Il y sèmerait des orties.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Avec des ronces et des mauves.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je
+ferais?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute
+de vin.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je voudrais que dans ma république tout se fît à
+l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune
+espèce de trafic; on n'y entendrait point parler de magistrats; les
+procès, l'écriture, n'y seraient point connus; les serviteurs, les
+richesses, la pauvreté, y seraient des choses hors d'usage; point
+de contrats, d'héritages, de limites, de labourage; je n'y voudrais
+ni métal, ni blé, ni vin, ni huile; nul travail; tous les hommes
+seraient oisifs et les femmes aussi, mais elles seraient innocentes
+et pures; point de souveraineté....</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Et cependant il voudrait en être le roi.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;La fin de sa république en a oublié le
+commencement.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;La nature y produirait tout en commun, sans peine
+ni labeur. Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni
+épée, ni pique, ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de
+torture. Mais la nature, d'elle-même, par sa propre force,
+produirait tout à foison, tout en abondance, pour nourrir mon
+peuple innocent.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Pas de mariage parmi ses sujets?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et
+des fripons.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je voudrais gouverner dans une telle perfection,
+seigneur, que mon règne surpassât l'âge d'or.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Dieu conserve Sa Majesté!</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Longue vie à Gonzalo!</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur?</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent
+rien.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai
+fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui
+ont les poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude
+constante est de rire de rien.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;C'est de vous que nous avons ri.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce
+genre de bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera
+toujours rire de rien.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Quel coup il nous a porté là!</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;S'il n'était pas tombé tout à plat.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe;
+vous seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y
+demeurait cinq semaines sans changer.</p>
+<p>(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et
+lente.)</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oui certainement, et alors nous ferions la
+chasse aux chauves-souris.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Non, sur ma parole, je ne compromets pas si
+légèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour
+m'endormir? car déjà je me sens appesanti.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Allons, dormez et écoutez-nous.</p>
+<p>(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.)</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux
+pussent, en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens
+disposés au sommeil.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le
+repoussez pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait,
+c'est un consolateur.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde
+auprès de votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous
+veillerons à votre sûreté.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.</p>
+<p>(Il s'endort.&mdash;Ariel sort.)</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux
+tous?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;C'est une propriété du climat.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se
+fermer? Je ne me sens point disposé au sommeil.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Ni moi; mes esprits sont en mouvement.&mdash;Ils
+sont tous tombés comme d'un commun accord; ils ont été abattus
+comme par un même coup de tonnerre.&mdash;Quel pouvoir est en nos
+mains, digne Sébastien! oh quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage,
+et cependant il me semble que je vois sur ton visage ce que tu
+pourrais être. L'occasion te parle, et, dans la vivacité de mon
+imagination, je vois une couronne tomber sur ta tête.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Quoi! es-tu éveillé?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Ne m'entendez-vous pas parler?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles
+d'un homme endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me
+disais-tu? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux tout
+grands ouverts, debout, parlant, marchant, et cependant si
+profondément endormi.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou
+plutôt mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont
+un sens.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de
+l'être: vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce que
+je vous dis; y faire attention, c'est vous tripler vous-même.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;A la bonne heure! mais je suis une eau
+stagnante.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Je vous apprendrai à monter comme le flux.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Charge-toi de le faire, car une indolence
+héréditaire me dispose au reflux.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;O si vous saviez seulement combien ce projet vous
+est cher au moment même où vous vous en moquez! combien vous y
+entrez de plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont
+si souvent entraînés tout près du fond par leur crainte et leur
+indolence même.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton
+regard, de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de
+toi, et un enfantement qui te presse et te travaille.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce
+gentilhomme au faible souvenir, et qui une fois enterré sera
+d'aussi petite mémoire, ait presque persuadé au roi (car il est
+possédé d'un esprit de persuasion) que son fils est vivant, il est
+aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que
+celui qui dort ici puisse nager.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas
+noyé.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;O que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une
+grande espérance! Point d'espérance de ce côté, c'est de l'autre
+une espérance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-même ne peut
+percer au delà, et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous
+demeurer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Il n'est plus de ce monde.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Maintenant, dites-moi, quel est l'héritier le
+plus proche du royaume de Naples?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Claribel.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix
+lieues par delà la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de
+nouvelles de Naples, à moins que le soleil ne fasse office de poste
+(car l'homme de la lune est trop lent), avant que les mentons
+nouveau-nés ne soient durcis et devenus propres au rasoir? elle, à
+cause de qui nous avons été tous engloutis par la mer, bien qu'elle
+en ait rejeté quelques-uns, et que nous soyons par là destinés à
+exécuter une action dont ce qui vient d'arriver n'est que le
+prologue? Pour ce qui doit suivre, vous et moi en sommes
+chargés.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Quelles balivernes me contez-vous là? Que
+voulez-vous dire? Il est vrai que la fille de mon frère est reine
+de Tunis, et qu'elle est aussi l'héritière de Naples: entre ces
+deux régions il y a quelque distance.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Une distance dont chaque coudée semble s'écrier:
+«Comment cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner
+à Naples?» Garde Claribel, Tunis, et laisse Sébastien se réveiller!
+Dites, si ce qui vient de les saisir était la mort, eh bien! ils
+n'en seraient pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des
+gens capables de gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort;
+des courtisans qui sauront bavarder aussi longuement, aussi
+inutilement que ce Gonzalo; moi-même je pourrais faire un choucas
+aussi profondément babillard. Oh! si vous portiez en vous l'esprit
+qui est en moi, quel sommeil serait celui-ci pour votre élévation!
+Me comprenez-vous?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je crois vous comprendre.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Et comment la joie de votre coeur
+accueille-t-elle votre bonne fortune?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Je me rappelle que vous avez supplanté votre
+frère Prospero.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits,
+et de bien meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère
+étaient mes compagnons alors; ce sont mes gens maintenant.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Mais votre conscience?</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il? Si c'était
+une engelure à mon talon, elle me forcerait à garder mes
+pantoufles; mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt
+consciences fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles
+peuvent se candir et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère
+couché là, et s'il était ce qu'il paraît être en ce moment,
+c'est-à-dire mort, il ne vaudrait pas mieux que la terre sur
+laquelle il est couché. Moi, avec cette épée obéissante, rien que
+trois pouces de lame, je le mets au lit pour jamais; tandis que
+vous, de la même manière, vous faites cligner l'oeil pour
+l'éternité à ce vieux rogaton, ce sire Prudence qu'ainsi nous
+n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux autres, ils
+prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat lappe du
+lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons fixé
+un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ta destinée, cher ami, me servira d'exemple:
+comme tu gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton épée: un
+seul coup va t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour
+roi moi qui t'aimerai.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Tirons ensemble nos épées; et quand je lèverai
+mon bras en arrière, faites-en autant pour frapper aussitôt
+Gonzalo.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oh! un mot encore.</p>
+<p>(Ils se parlent bas.)</p>
+<p>(Musique.&mdash;Ariel rentre invisible.)</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Mon maître prévoit par son art le danger que
+courent ces hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver
+la vie, car autrement son projet est mort.</p>
+<p>(Il chante à l'oreille de Gonzalo.)</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Tandis que vous dormez ici en ronflant,</p>
+<p>La conspiration à l'oeil ouvert</p>
+<p>Choisit son moment.</p>
+<p>Si vous attachez quelque prix à la vie,</p>
+<p>Secouez le sommeil et prenez garde.</p>
+<p>Réveillez-vous, réveillez-vous.</p>
+</div>
+</div>
+<p>ANTONIO.&mdash;Maintenant frappons tous deux à la fois.</p>
+<p>GONZALO <i>s'éveille et s'écrie</i>.&mdash;A nous, anges
+gardiens, sauvez le roi!</p>
+<p>(Ils s'éveillent)</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous êtes
+réveillés! pourquoi vos épées nues? pourquoi ces regards
+effroyables?</p>
+<p>GONZALO.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Tandis que nous veillions ici à la sûreté de
+votre sommeil, nous avons entendu tout à coup un bruit sourd de
+rugissements comme de taureaux, ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il
+pas réveillés? il a frappé mon oreille de la manière la plus
+terrible.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je n'ai rien entendu.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Oh! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille
+d'un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les
+rugissements d'un troupeau de lions.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;L'avez-vous entendu, Gonzalo?</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure,
+un étrange murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur,
+et j'ai crié. Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées
+nues. Un bruit s'est fait entendre, c'est la vérité: il sera bon de
+nous tenir sur nos gardes; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos
+épées.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Partons d'ici, et continuons à chercher mon pauvre
+fils.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Que le ciel le garde de ces monstres, car
+sûrement il est dans cette île!</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Partons.</p>
+<p>ARIEL, <i>à part</i>.&mdash;Prospero, mon maître, saura ce que
+je viens de faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger à la
+recherche de ton fils.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<p>(Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre.)</p>
+<p>CALIBAN <i>entre avec une charge de bois</i>.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Que tous les venins que le soleil pompe des eaux
+croupies, des marais et des fondrières retombent sur Prospero, et
+ne laissent pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits
+m'entendent, et pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils
+ne viendront pas sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs
+figures de lutins, me tremper dans la mare, ou, luisants comme des
+brandons de feu, m'égarer la nuit loin de ma route: mais pour
+chaque vétille il les lâche sur moi; tantôt en forme de singes qui
+me font la moue, me grincent des dents, et me mordent ensuite;
+tantôt ce sont des hérissons qui viennent se rouler sur le chemin
+où je marche pieds nus, et dressent leurs piquants au moment où je
+pose mon pied. Quelquefois je me sens enlacé par des serpents qui
+de leur langue fourchue sifflent sur moi jusqu'à me rendre
+fou.&mdash;(<i>Trinculo parait</i>.) Ah oui..... oh!&mdash;Voici un
+de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent
+à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne
+prendra pas garde à moi.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour
+se mettre à l'abri des injures du temps, et voilà un nouvel orage
+qui s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir
+là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre
+sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantôt, je ne sais où cacher
+ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins
+seaux.&mdash;Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou
+vif?&mdash;Un poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux
+poisson.&mdash;Quelque chose comme cela, et pas du plus frais, un
+cabillaud.&mdash;Un étrange poisson! Si j'étais en Angleterre
+maintenant, comme j'y ai été une fois, et que j'eusse seulement ce
+poisson en peinture, il n'y aurait pas de badaud endimanché qui ne
+donnât une pièce d'argent pour le voir. C'est là que ce monstre
+ferait un homme riche: chaque bête singulière y fait un homme
+riche; tandis qu'ils refuseront une obole pour assister un mendiant
+boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir un Indien
+mort.&mdash;Hé! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires
+ressemblent à des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse
+là ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là
+un poisson, mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura
+frappé.&mdash;(<i>Il tonne</i>.) Hélas! voilà la tempête revenue.
+Mon meilleur parti est de me blottir sous son manteau; je ne vois
+point d'autre abri autour de moi. Le malheur fait trouver à l'homme
+d'étranges compagnons de lit.&mdash;Allons, je veux me gîter ici
+jusqu'à ce que la queue de l'orage soit passée.</p>
+<p>(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la
+main.)</p>
+<p>STEPHANO.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Je n'irai plus à la mer, à la mer.</p>
+<p>Je veux mourir ici à terre.</p>
+</div>
+</div>
+<p>C'est une piètre chanson à chanter aux funérailles d'un homme.
+Bien, bien, voici qui me réconforte.</p>
+<p>(Il boit.)</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Le maître, le balayeur, le bosseman et moi,</p>
+<p>Le canonnier et son compagnon,</p>
+<p>Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite;</p>
+<p>Mais aucun de nous ne se souciait de Kate,</p>
+<p>Car elle avait un aiguillon à la langue,</p>
+<p>Et criait au marinier: <i>Va te faire pendre</i>!</p>
+<p>Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron:</p>
+<p>Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui
+démangeait.</p>
+<p>Allons à la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre!</p>
+</div>
+</div>
+<p>C'est aussi une piètre chanson. Mais voici qui me
+réconforte.</p>
+<p>(Il boit.)</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Ne me tourmente point. Oh!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce
+pays? Vous accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour
+nous faire niche? Je ne suis pas réchappé de l'eau pour avoir peur
+ici de vos quatre jambes? car il a été dit: L'homme le plus homme
+qui ait jamais cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer,
+et on le dira ainsi tant que l'air entrera par les narines de
+Stephano.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;L'esprit me tourmente. Oh!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;C'est là quelque monstre de l'île, avec quatre
+jambes. Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable
+peut-il avoir appris notre langue? Ne fût-ce que pour cela, je veux
+lui donner quelque secours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser,
+et lui faire gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de
+quelque empereur que ce soit qui ait jamais marché sur cuir de
+boeuf.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai
+mon bois plus vite à la maison.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Le voilà dans son accès maintenant! il n'est pas
+des plus sensés dans ce qu'il dit. Il tâtera de ma bouteille: s'il
+n'a jamais encore goûté de vin, il ne s'en faudra guère que cela ne
+guérisse son accès. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser,
+je n'en demanderai jamais trop cher: il défrayera le maître qui
+l'aura, et comme il faut.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela
+viendra bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment
+Prospero agit sur toi.</p>
+<p>STEPHANO, <i>à Caliban</i>.&mdash;Allons, venez; voici qui vous
+donnera la parole, chat<sup>8</sup>. Ouvrez la bouche; je peux dire
+que cela secouera votre tremblement, et comme il faut. (<i>Caliban
+boit avec plaisir</i>.) Vous ne connaissez pas celui qui est ici
+votre ami. Allons, ouvrez encore vos mâchoires.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 8:</b>
+<p>Allusion au vieux dicton anglais: <i>Ce vin est si bon qu'il
+ferait parler un chat</i>.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait
+être.... Mais il est noyé. Ce sont des diables. O défendez-moi!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Quatre jambes et deux voix! un monstre tout à
+fait mignon; sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de
+son ami, sa voix de derrière pour tenir de mauvais discours et
+dénigrer. Si tout le vin de mon broc suffit pour le rétablir, je
+veux médicamenter sa fièvre. Allons, ainsi soit-il! Je vais en
+verser un peu dans ton autre bouche.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Stephano?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Comment, ton autre voix
+m'appelle?&mdash;Miséricorde! Miséricorde! ce n'est pas un monstre,
+c'est un diable. Laissons-le là, je n'ai pas une longue cuiller,
+moi<sup>9</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 9:</b>
+<p>Allusion au proverbe écossais: <i>Qui fait manger le diable a
+besoin d'une longue cuiller</i>.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Stephano? si tu es Stephano, touche-moi,
+parle-moi. Je suis Trinculo;&mdash;ne sois pas effrayé,&mdash;ton
+bon ami Trinculo.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Si tu es Trinculo, sors de là, je vais te tirer
+par les jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à
+Trinculo, ce sont celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même:
+comment es-tu devenu le siège de ce veau de lune<sup>10</sup>?
+Rend-il des Trinculos?</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 10:</b>
+<p>Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à
+l'influence de la lune.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Je l'ai cru tué d'un coup de tonnerre. Mais
+n'es-tu donc pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es
+pas noyé. L'orage a-t-il crevé tout à fait? Moi, dans la peur de
+l'orage, je me suis caché sous le manteau de ce veau de la lune
+mort.&mdash;Es-tu bien vivant, Stephano? O Stephano? deux
+Napolitains de réchappés!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon
+estomac n'est pas bien ferme.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Ce sont là deux beaux objets, si ce ne sont pas
+des lutins. Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une
+liqueur céleste: je veux me mettre à genoux devant lui.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici?
+dis-le moi par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici?
+Moi, je me suis sauvé sur un tonneau de vin de Canarie que les
+matelots avaient roulé à grand' peine hors du navire. J'en jure par
+cette bouteille que j'ai faite de mes propres mains, avec l'écorce
+d'un arbre, depuis que j'ai été jeté sur le rivage.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton
+fidèle sujet, car ta liqueur ne vient pas de la terre.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Allons, jure: comment t'es-tu sauvé?</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;J'ai nagé jusqu'au rivage, mon ami, comme un
+canard. Je nage comme un canard; j'en jurerai.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Tiens, baise le livre.&mdash;Cependant tu ne
+peux nager comme un canard, car tu es fait comme une oie.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;O Stephano, as-tu encore de ceci?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;La futaille entière, mon ami; mon cellier est
+dans un rocher au bord de la mer: c'est là que j'ai caché mon
+vin.&mdash;Eh bien! maintenant, veau de lune, comment va ta
+fièvre?</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;N'es-tu pas tombé du ciel?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps
+l'homme qu'on voyait dans la lune.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma maîtresse t'a
+montré à moi, toi, ton chien et ton buisson.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure
+je le remplirai de nouveau. Jure.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Par cette bonne lumière, voilà un sot monstre!
+moi, avoir peur de lui! un imbécile de monstre! l'homme de la lune!
+un pauvre monstre bien crédule!&mdash;C'est boire net, monstre, sur
+ma parole.</p>
+<p>CALIBAN, <i>à Stephano</i>.&mdash;Je veux te montrer dans l'île
+chaque pouce de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en
+prie, sois mon dieu.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Par cette clarté, le plus perfide et le plus
+ivrogne des monstres!&mdash;Quand son dieu sera endormi, il lui
+volera sa bouteille.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je baiserai ton pied; je jurerai d'être ton
+sujet.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Eh bien! approche; à terre, et jure.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;J'en mourrai à force de rire de ce monstre à
+tête de chien. Un monstre dégoûtant! je me sentirais en goût de le
+battre....</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Allons, baise.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;.... Si ce n'était que ce pauvre monstre est
+ivre. C'est un abominable monstre!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je te conduirai aux meilleures sources, je te
+cueillerai des baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois
+à ta suffisance. La peste étreigne le tyran que je sers! je ne lui
+porterai plus de fagots; mais c'est toi que je servirai, homme
+merveilleux.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Un monstre bien ridicule, de faire une merveille
+d'un pauvre ivrogne!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je t'en prie, laisse-moi te mener à l'endroit où
+croissent les pommes sauvages: de mes longs ongles je déterrerai
+des truffes; je te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à
+prendre au piège le singe agile; je te conduirai à l'endroit où
+sont les bosquets de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du
+rocher de jeunes pingouins. Veux-tu venir avec moi?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;J'y consens; marche devant nous sans babiller
+davantage.&mdash;Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie
+étant noyés, nous héritons de tout ici.&mdash;(<i>A Caliban</i>.)
+Viens, porte ma bouteille.&mdash;Camarade Trinculo, nous allons
+tout à l'heure la remplir de nouveau.</p>
+<p>CALIBAN <i>chante comme un ivrogne</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Adieu, mon maître; adieu, adieu.</p>
+</div>
+</div>
+<p>TRINCULO.&mdash;Monstre hurlant! ivrogne de monstre!</p>
+<p>CALIBAN.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;</p>
+<p>Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le
+feu.</p>
+<p>Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,</p>
+<p>Ban, ban, Ca.... Caliban</p>
+<p>A un autre maître, devient un autre homme.</p>
+</div>
+</div>
+<p>Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la
+joie! liberté!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Le brave monstre! Allons, conduis-nous.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<h2>TROISIÈME ACTE</h2>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<p>(Le devant de la caverne de Prospero.)</p>
+<p>FERDINAND <i>paraît chargé d'un morceau de bois</i>.</p>
+<p>Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent
+fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on
+peut supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent
+avoir un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait
+pour moi aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse
+que je sers ranime ce qui est mort et change mes travaux en
+plaisir. Oh! elle est dix fois plus aimable que son père n'est
+rude, et il est tout composé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige
+à transporter quelques milliers de ces morceaux de bois et à les
+mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure quand elle me voit
+travailler, et dit que jamais si basse besogne ne fut faite par de
+telles mains. Je m'oublie; mais ces douces pensées me
+rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins
+surchargé.</p>
+<p>(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.)</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si
+fort: je voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous
+faut entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand
+il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le
+fort de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à
+craindre qu'il vienne avant trois heures d'ici.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;O ma chère maîtresse, le soleil sera couché
+avant que j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de
+remplir.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps
+je vais porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le
+porterai au tas.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Non, précieuse créature, j'aimerais mieux
+rompre mes muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous
+abaisser, tandis que je resterais là oisif.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous,
+et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à
+l'ouvrage, et le vôtre y répugne.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette
+visite en est la preuve.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Vous avez l'air fatigué.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près
+de moi, l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en
+conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est
+votre nom?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Miranda. O mon père, en le disant, je viens de
+désobéir à vos ordres.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Charmante Miranda! objet en effet de la plus
+haute admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde!
+j'ai regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus
+d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop
+prompte à les écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités
+diverses, mais jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut
+vint s'opposer à l'effet de la plus noble grâce et la faire
+disparaître. Mais vous, vous si parfaite, si supérieure à toutes,
+vous avez été créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque
+créature.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Je ne connais personne de mon sexe: je ne me
+rappelle aucun visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans
+mon miroir, et je n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que
+vous, mon doux ami, et mon cher père. Je ne sais pas comment sont
+les traits hors de cette île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau
+de ma dot, je ne pourrais souhaiter dans le monde d'autre compagnon
+que vous, et l'imagination ne saurait rêver d'autre forme à aimer
+que la vôtre. Mais je babille un peu trop follement, et j'oublie en
+le faisant les leçons de mon père.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Je suis prince par ma condition, Miranda; je
+crois même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je
+ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à
+endurer sur ma bouche les piqûres de la grosse mouche à viande.
+Écoutez parler mon âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a
+volé à votre service; voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour
+l'amour de vous que je suis ce bûcheron si patient.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;M'aimez-vous?</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;O ciel! O terre! rendez témoignage de cette
+parole, et si je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je
+déclare; si mes discours sont trompeurs, convertissez en revers
+tout ce qui m'est présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise,
+vous honore bien au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas
+vous.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne
+de la joie.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Belle rencontre de deux affections des plus
+rares! Ciel, verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre
+eux!</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Pourquoi pleurez-vous?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce
+que je désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la
+privation me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus
+mon amour cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient
+apparent. Loin de moi, timides artifices; inspire-moi, franche et
+sainte innocence: je suis votre femme si vous voulez m'épouser;
+sinon je mourrai fille et le coeur à vous. Vous pouvez me refuser
+pour compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je serai votre
+servante.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours
+ainsi à vos pieds.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Vous serez donc mon mari?</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave
+l'est de la liberté. Voilà ma main.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur.
+Maintenant adieu, pour une demi-heure.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Dites mille! mille!</p>
+<p>(Ferdinand et Miranda sortent.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Je ne puis être heureux de ce qui se passe
+autant qu'eux qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui
+pût me donner plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut
+qu'avant l'heure du souper j'aie fait encore bien des choses pour
+l'accomplissement de ceci.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<p>(Une autre partie de l'île.)</p>
+<p>STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN <i>les suit tenant une
+bouteille</i>.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à
+sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme
+et à l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Son laquais de monstre! la folie de cette île
+les tient! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des
+cinq nous en voilà trois; si les deux autres ont le cerveau timbré
+comme nous, l'État chancelle.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Bois donc, laquais de monstre, quand je te
+l'ordonne. Tu as tout à fait les yeux dans la tête.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un
+monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans
+le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq
+lieues nord et sud avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il
+fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est
+pas bon à montrer comme enseigne<sup>11</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 11:</b>
+<p>TRINCULO.&mdash;<i>Your lieutenant, if you list; he's no
+standard</i>. <i>Standard</i> signifie <i>enseigne, modèle</i>: il
+signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M.
+Steevens croit que la plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier
+sens du mot <i>standard</i>, et qu'il répond à Stephano que
+Caliban, trop ivre pour se tenir sur ses pieds, ne peut être pris
+pour un <i>standard</i>, <i>une chose qui se tient debout
+(stands)</i>. On peut supposer aussi que Trinculo fait allusion à
+la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris pour un
+modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter
+Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et
+l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la
+réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché
+autant qu'on l'a pu du dernier.</p>
+</blockquote>
+<p>STEPHANO.&mdash;Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le
+monstre<sup>12</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 12:</b>
+<p>Dans l'original, <i>Monsieur Monster</i>.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Vous n'avancerez pas non plus, mais vous
+demeurerez couchés comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni
+l'autre.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es
+un homme, veau de lune.</p>
+<p>CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton
+pied.&mdash;Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis
+dans le cas de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché,
+a-t-on jamais fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant
+de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux
+mensonge, toi qui n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un
+monstre?</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu
+dire, mon seigneur?</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Mon seigneur, dit-il?&mdash;Qu'un monstre puisse
+être si niais!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à
+mourir.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne
+langue. Si tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce
+pauvre monstre est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on
+l'insulte.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr
+encore la prière que je t'ai faite?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je
+resterai debout, et Trinculo aussi.</p>
+<p>(Entre Ariel invisible.)</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un
+tyran, d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Tu mens.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais
+bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens
+point.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Trinculo, si vous le troublez encore dans son
+récit, par cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Quoi! je n'ai rien dit.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (<i>A
+Caliban</i>.) Poursuis.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je dis que par sortilège il a pris cette île; il
+l'a prise sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui,
+car je sais bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est
+pas....</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Cela est très-certain.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te
+servirai.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Mais comment en venir à bout? Peux-tu me
+conduire à l'ennemi?</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le
+livrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou
+dans la tête.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Tu mens, tu ne le peux pas.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je
+conjure ta Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre
+cette bouteille: quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de
+l'eau de mare, car je ne lui montrerai pas où sont les sources
+vives.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage
+au danger. Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets
+ma clémence à la porte, et je fais de toi un hareng sec.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais
+m'éloigner de vous.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;N'as-tu pas dit qu'il mentait?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Tu mens.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oui? (<i>Il le bat</i>.) Prends ceci pour toi.
+Si cela vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi!
+avez-vous perdu la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre
+bouteille! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit
+de votre monstre, et que le diable vous emporte les doigts!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Ha, ha, ha!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Maintenant continuez votre histoire.&mdash;Je
+t'en prie, va-t'en plus loin.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi,
+moi.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Tiens-toi plus loin.&mdash;Allons, toi,
+poursuis.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à
+lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la
+cervelle après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche
+lui briser le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la
+gorge avec un couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de
+ses livres, car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un
+seul esprit à ses ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement
+que moi. Ne brûle que ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est
+ainsi qu'il les nomme, dont il ornera sa maison quand il en aura
+une: et surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré, c'est
+la beauté de sa fille; lui-même il l'appelle incomparable. Jamais
+je n'ai vu de femme que ma mère Sycorax et elle; mais elle
+l'emporte autant sur Sycorax que le plus grand sur le plus
+petit.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Est-ce donc un si beau brin de fille?</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à
+ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi,
+nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et
+Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet,
+Trinculo?</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Excellent.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir
+battu; mais, tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête
+qu'une bonne langue.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Dans moins d'une demi-heure il sera endormi:
+veux-tu l'exterminer alors?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oui, sur mon honneur!</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je dirai cela à mon maître.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse.
+Allons, soyons joyeux; voulez-vous chanter le canon<sup>13</sup> que
+vous m'avez appris tout à l'heure?</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 13:</b>
+<p><i>Troll the catch</i>. L'un des commentateurs de Shakspeare, M.
+Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il me
+semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un
+l'autre. <i>Troll</i> signifie <i>mouvoir circulairement, rouler,
+tourner</i>, etc., <i>catch</i>, <i>un chant successif (sung in
+succession)</i>; c'est là la définition du canon, sorte de figure
+que l'Académie appelle <i>perpétuelle</i>, qu'on pourrait aussi
+appeler circulaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel
+des mêmes passages successivement répétés par un certain nombre de
+personnes. Ce qui confirme cette explication, c'est que Stephano,
+accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour chanter avec
+lui, puis commence seul (<i>sings</i>), parce qu'en effet un canon,
+toujours chanté par plusieurs voix, est nécessairement commencé par
+une seule.</p>
+</blockquote>
+<p>STEPHANO.&mdash;Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui,
+toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.</p>
+<p>(Stephano chante.)</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et</p>
+<p>moquons-nous d'eux;</p>
+<p>La pensée est libre.</p>
+</div>
+</div>
+<p>CALIBAN.&mdash;Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un
+pipeau et s'accompagne d'un tambourin.)</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette répétition?</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;C'est l'air de notre canon joué par la figure de
+personne.<sup>14</sup></p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 14:</b>
+<p>La figure de <i>no-body</i> (de personne) est une figure
+ridicule, représentée quelquefois en Angleterre sur les
+enseignes.</p>
+</blockquote>
+<p>STEPHANO.&mdash;Si tu es homme, montre-toi sous ta propre
+figure; si tu es le diable, prends celle que tu voudras.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Oh! pardonnez-moi mes péchés.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Qui meurt a payé toutes ses dettes.&mdash;Je te
+défie... merci de nous!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;As-tu peur?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Moi, monstre? Non.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de
+sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de
+mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément
+autour de mes oreilles; quelquefois ce sont des voix telles que, si
+je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient
+dormir encore; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les
+nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur
+moi; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de
+rêver encore.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma
+musique pour rien.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Quand Prospero sera tué.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai
+pas oublié ce que tu m'as conté.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons
+notre besogne.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Guide-nous, monstre; nous te suivons.&mdash;Je
+serais bien aise de voir ce tambourineur: il va bon train.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Viens-tu?&mdash;Je te suivrai, Stephano.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<p>(Une autre partie de l'île.)</p>
+<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN,
+FRANCISCO ET AUTRES.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin,
+seigneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que
+nous avons parcouru là par tant de sentiers, droits ou tortueux.
+J'en jure par votre patience, j'ai besoin de me reposer.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens
+moi-même la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement.
+Asseyez-vous et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon
+espoir, et ne pas plus longtemps lui permettre de me flatter. Il
+est noyé, celui après lequel nous errons ainsi, et la mer se rit de
+ces vaines recherches que nous avons faites sur la terre. Soit,
+qu'il repose en paix!</p>
+<p>ANTONIO, <i>bas à Sébastien</i>.&mdash;Je suis bien aise qu'il
+soit ainsi tout à fait sans espérance.&mdash;N'allez pas pour un
+contretemps renoncer au projet que vous étiez résolu
+d'exécuter.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Nous l'accomplirons à la première occasion
+favorable.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont
+par cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même
+vigilance que lorsqu'ils sont frais et dispos.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Oui, cette nuit; n'en parlons plus.</p>
+<p>(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est
+invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes
+bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils
+forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes
+engageants, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils
+disparaissant ensuite.)</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Quelle est cette harmonie? mes bons amis,
+écoutons!</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Une musique d'une douceur merveilleuse.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances
+favorables. Quels étaient ces gens-là?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Des marionnettes vivantes. Maintenant je
+croirai qu'il existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre
+servant de trône au phénix, et qu'un phénix y règne encore
+aujourd'hui.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Je crois à tout cela; et, si l'on refuse
+d'ajouter foi à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie.
+Jamais les voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les
+idiots les condamnent.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Voudrait-on me croire si je racontais ceci à
+Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits,
+car certainement c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des
+formes monstrueuses, ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus
+douces que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre
+temps, je dirais presque chez aucun?</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part</i>.&mdash;Honnête seigneur, tu as dit le
+mot; car quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des
+démons.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je ne me lasse point de songer à leurs formes
+étranges, à leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque
+l'assistance de la parole, expriment pourtant dans leur langage
+muet d'excellentes choses.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part</i>.&mdash;Ne louez pas avant le départ.</p>
+<p>FRANCISCO.&mdash;Ils se sont étrangement évanouis.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les
+munitions, car nous avons faim.&mdash;Vous plairait-il de goûter de
+ceci?</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Non pas moi.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre.
+Quand nous étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât
+des montagnards portant des fanons comme les taureaux, et ayant à
+leur cou des masses de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes
+dont la tête fût placée au milieu de leur poitrine? Et cependant
+nous ne voyons pas aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour
+un<sup>15</sup> qui ne nous rapporte ces faits dûment attestés.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 15:</b>
+<p>Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait pour
+un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont on
+ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se
+faisait alors à un taux très-élevé.</p>
+</blockquote>
+<p>ALONZO.&mdash;Je m'approcherai de cette table et je mangerai,
+dût ce repas être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le
+meilleur de ma vie est passé. Mon frère, seigneur duc,
+approchez-vous et faites comme nous.</p>
+<p>(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie,
+fond sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour
+subtil le banquet disparaît.)</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Vous êtes trois hommes de crime que la destinée
+(qui se sert comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il
+renferme) a fait vomir par la mer insatiable dans cette île où
+n'habite point l'homme, parce que vous n'êtes point faits pour
+vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus fous. (<i>Voyant Alonzo,
+Sébastien et les autres tirer leurs épées</i>.)</p>
+<p>C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent
+et se noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous
+sommes les ministres du Destin: les éléments dont se compose la
+trempe de vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents
+bruyants ou, par de ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se
+referme à l'instant, que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes
+compagnons sont invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous
+blesser avec vos armes, elles sont maintenant trop pesantes pour
+vos forces: elles ne se laisseront plus soulever. Mais
+souvenez-vous, car tel est ici l'objet de mon message, que vous
+trois vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux Prospero;
+que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis vous en a payé le
+salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour cette action
+odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient pas, ont
+irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures
+contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils
+vous annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire
+qu'une mort subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos
+actions. Pour vous préserver des vengeances (qui autrement vont
+éclater sur vos têtes dans cette île désolée), il ne vous reste
+plus que le remords du coeur, et ensuite une vie sans reproche.</p>
+<p>(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au
+son d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en
+faisant des grimaces moqueuses, et emportent la table.)</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part, à Ariel</i>.&mdash;Tu as très-bien joué ce
+rôle de harpie, mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans
+tout ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je
+t'avais donnée. Mes esprits secondaires ont aussi rendu d'après
+nature et avec une vérité bizarre leurs différentes espèces de
+personnages. Mes charmes puissants opèrent, et ces hommes qui sont
+mes ennemis sont tout éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux
+les laisser dans ces accès de frénésie, tandis que je vais revoir
+le jeune Ferdinand qu'ils croient noyé, et sa chère, ma chère
+bien-aimée.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi
+restez-vous ainsi, le regard fixe et effrayé?</p>
+<p>ALONZO.&mdash;O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les
+vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient
+autour de moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau
+d'orgue, prononçait le nom de Prospero, et de sa voix de basse
+récitait mon injustice. Mon fils est donc couché dans le limon de
+la mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a pénétré la
+sonde, et je reposerai avec lui dans la vase.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs
+légions.</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Je serai ton second.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Ils sont tous trois désespérés. Leur crime
+odieux, comme un poison qui ne doit opérer qu'après un long espace
+de temps, commence à ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous
+dont les muscles sont plus souples que les miens, suivez-les
+rapidement, et sauvez-les des actions où peut les entraîner le
+désordre de leurs sens.</p>
+<p>ADRIAN.&mdash;Suivez-nous, je vous prie.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p>
+<p><i>Entrent</i> PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.</p>
+<p>PROSPERO, à <i>Ferdinand</i>.&mdash;Si je vous ai puni trop
+sévèrement, tout est réparé par la compensation que je vous offre,
+car je vous ai donné ici un fil de ma propre vie, ou plutôt celle
+pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes mains. Tous
+tes ennuis n'ont été que les épreuves que je voulais faire subir à
+ton amour, et tu les as merveilleusement soutenus. Ici, à la face
+du ciel, je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. O Ferdinand,
+ne souris point de moi si je la vante; car tu reconnaîtras qu'elle
+surpasse toute louange, et la laisse bien loin derrière elle.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le
+contraire.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et
+aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis.
+Mais si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes
+cérémonies aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites
+pieux, jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces
+influences capables de la faire prospérer; la haine stérile, le
+dédain au regard amer, et la discorde, sèmeront votre lit nuptial
+de tant de ronces rebutantes, que vous le prendrez tous deux en
+haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous éclairer,
+prenez garde à vous.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Comme il est vrai que j'espère des jours
+paisibles, une belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour
+pareil à celui d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le
+plus propice, les plus fortes suggestions de notre plus mauvais
+génie, rien ne pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs
+impurs; rien ne me fera consentir à dépouiller de son vif aiguillon
+ce jour de la célébration, que je passerai à imaginer que les
+coursiers de Phoebus se sont fourbus, ou que la nuit demeure là-bas
+enchaînée.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec
+elle; elle est à toi.&mdash;Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur,
+mon Ariel!</p>
+<p>(Entre Ariel.)</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Que désire mon puissant maître? me voici.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Toi et les esprits que tu commandes, vous avez
+tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous
+encore pour un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici,
+dans ce lieu, tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai
+donné pouvoir. Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que
+je fasse voir à ce jeune couple quelques-uns des prestiges de mon
+art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Immédiatement?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oui, dans un clin d'oeil.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Vous n'aurez pas dit <i>va et reviens</i>, et
+respiré deux fois et crié <i>allons, allons</i>, que chacun,
+accourant à pas légers sur la pointe du pied, sera devant vous avec
+sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon maître? non?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que
+tu ne m'entendes appeler.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Oui, je comprends.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.&mdash;Songe à tenir ta parole; ne
+donne pas trop de liberté à tes caresses: lorsque le sang est
+enflammé, les serments les plus forts ne sont plus que de la
+paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à votre
+promesse.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de
+la blanche neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes
+sens<sup>16</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 16:</b>
+<p><i>Of my liver</i>, de mes reins.</p>
+</blockquote>
+<p>PROSPERO.&mdash;Bien. (<i>A Ariel</i>.) Allons, mon Ariel, viens
+maintenant; amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul
+esprit. Parais-ici, et vivement.... (<i>A Ferdinand</i>.) Point de
+langue; tout yeux; du silence.</p>
+<p>(Une musique douce.)</p>
+<p>MASQUE<sup>17</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 17:</b>
+<p>Le <i>masque</i> était une représentation allégorique qu'on
+donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.</p>
+</blockquote>
+<p>(Entre Iris.)</p>
+<p>IRIS.&mdash;Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches
+plaines de froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de
+pois; tes montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes
+plates prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes
+sillons aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé
+d'humidité, embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes
+aux froides nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme
+délaissé par la jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de
+palissades; et tes grèves stériles hérissées de rocs où tu vas
+respirer le grand air: la reine du firmament, dont je suis l'humide
+arc-en-ciel et la messagère, te le demande, et te prie de venir ici
+sur ce gazon partager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons
+volent vite: approche, riche Cérès, pour la recevoir.</p>
+<p>(Entre Cérès.)</p>
+<p>CÉRÈS.&mdash;Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne
+désobéis jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de
+safran verses sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies
+rafraîchissantes, et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes
+mes espaces boisés et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais
+une riche écharpe à ma noble terre: pourquoi ta reine
+m'appelle-t-elle ici sur la verdure de cette herbe menue?</p>
+<p>IRIS.&mdash;Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour
+doter généreusement ces bienheureux amants.</p>
+<p>CÉRÈS.&mdash;Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils
+accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra
+ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la
+honteuse société de la mère et de son aveugle fils.</p>
+<p>IRIS.&mdash;Ne crains point sa présence ici. Je viens de
+rencontrer sa divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils
+avec elle traîné par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque
+charme lascif sur cet homme et cette jeune fille, qui ont fait
+serment qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait accompli
+avant que l'hymen n'eût allumé son flambeau; mais en vain:
+l'amoureuse concubine de Mars s'en est retournée; sa mauvaise tête
+de fils a brisé ses flèches; il jure de n'en plus lancer, et
+désormais, jouant avec les passereaux, de n'être plus qu'un
+enfant.</p>
+<p>CÉRÈS.&mdash;La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon
+s'avance: je la reconnais à sa démarche.</p>
+<p>(Entre Junon.)</p>
+<p>JUNON.&mdash;Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec
+moi bénir ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se
+voient honorés dans leurs enfants.</p>
+<p>(Elle chante.)</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Honneur, richesses, bénédictions du mariage;</p>
+<p>Longue continuation et accroissement de bonheur;</p>
+<p>Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.</p>
+<p>Junon chante sur vous sa bénédiction.</p>
+</div>
+</div>
+<p>CÉRÈS.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Produits du sol, surabondance,</p>
+<p>Granges et greniers toujours remplis;</p>
+<p>Vignes couvertes de grappes pressées;</p>
+<p>Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;</p>
+<p>Le printemps revenant pour vous au plus tard</p>
+<p>A la fin de la récolte;</p>
+<p>La disette et le besoin toujours loin de vous;</p>
+<p>Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.</p>
+</div>
+</div>
+<p>FERDINAND.&mdash;Voilà la vision la plus majestueuse, les chants
+les plus harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce
+soient là des esprits?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés
+des lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon
+imagination.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;O que je vive toujours ici! Un père, une
+épouse, si rares, si merveilleux, font de ce lieu un paradis.</p>
+<p>(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un
+message.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Silence, mon fils: Junon et Cérès
+s'entretiennent sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose
+à faire. Chut! pas une syllabe, ou notre charme est rompu.</p>
+<p>IRIS.&mdash;Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux
+sinueux, avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours
+innocents, quittez l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir
+au signal qui vous appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes
+nymphes; aidez-nous à célébrer une alliance de vrai amour: ne vous
+faites pas attendre.</p>
+<p>(Entrent des nymphes.)</p>
+<p>Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et
+fatigués d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie.
+Chômez ce jour de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de
+seigle, et que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches
+nymphes dans une danse rustique.</p>
+<p>(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se
+joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin de
+laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots
+suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un
+bruit étrange, sourd et confus.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette
+brute de Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où
+ils doivent exécuter leur complot est presque arrivé. (<i>Aux
+esprits</i>.) Fort bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Voilà qui est étrange! Votre père est agité par
+quelque passion qui travaille violemment son âme.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé
+d'une si violente colère.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous
+étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos
+divertissements finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit
+d'avance, étaient tous des esprits; ils se sont fondus en air, en
+air subtil; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se
+dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les
+palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui,
+notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des
+temps; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se
+dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le
+nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance
+dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée
+d'un sommeil.&mdash;Seigneur, j'éprouve quelque chagrin: supportez
+ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous tourmentez
+point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y
+reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit
+agité.</p>
+<p>FERDINAND ET MIRANDA.&mdash;Nous vous souhaitons la paix.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Ariel</i>.&mdash;Arrive rapide comme ma
+pensée.&mdash;(<i>A Ferdinand et Miranda</i>.) Je vous
+remercie.&mdash;Viens, Ariel.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Esprit, il faut nous préparer à faire face à
+Caliban.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès,
+j'avais eu l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta
+colère.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Redis-moi où tu as laissé ces misérables.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés
+de boisson, si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour
+leur avoir soufflé dans le visage, et frappaient la terre pour
+avoir baisé leurs pieds; mais toujours suivant leur projet. Alors
+j'ai battu mon tambour: à ce bruit, comme des poulains indomptés,
+ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières, et
+levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement
+charmé leurs oreilles, que, comme des veaux, appelés par le
+mugissement de la vache, ils ont suivi mes sons au milieu des
+ronces dentées, des bruyères, des buissons hérissés, des épines qui
+pénétraient la peau mince de leurs jambes. A la fin, je les ai
+laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au delà de ta
+grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds
+enfoncés dans la fange noire et puante du lac.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore
+ta forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux
+dans ma demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;J'y vais, j'y vais.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Un démon, un démon incarné dont la nature ne
+peut jamais offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu,
+entièrement perdu toutes les peines que je me suis données par
+humanité! et comme son corps devient plus difforme avec les années,
+son âme se gangrène encore.... Je veux qu'ils souffrent tous
+jusqu'à en rugir.&mdash;(<i>Rentre Ariel chargé d'habillements
+brillants et autres choses du même genre</i>.)&mdash;Viens,
+range-les sur cette corde.</p>
+<p>(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)</p>
+<p>(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe
+aveugle ne puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de
+sa caverne.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez
+un lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet
+des champs<sup>18</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 18:</b>
+<p>Le mot anglais est <i>Jack</i>. On l'appelle aussi <i>Jack a
+lantern</i> (<i>Jacques à la lanterne</i>.)</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce
+dont mon nez est en grande indignation.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si
+j'allais prendre de l'humeur contre vous, voyez-vous....</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Tu serais un monstre perdu.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes
+grâces. Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira
+bien cette mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici,
+comme s'il était encore minuit.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la
+mare!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du
+déshonneur, monstre, mais une perte immense.</p>
+<p>TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être
+mouillé.&mdash;C'est cependant votre lutin sans malice,
+monstre....</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je,
+pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je t'en prie, mon prince, ne souffle
+pas.&mdash;Vois-tu bien? voici la bouche de la caverne: point de
+bruit; entre. Fais-nous ce bon méfait qui pour toujours te met,
+toi, en possession de cette île; et moi, ton Caliban à tes pieds,
+pour les lécher éternellement.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées
+sanguinaires.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;O roi Stephano<sup>19</sup>! ô mon gentilhomme! ô
+digne Stephano! regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour
+toi!</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 19:</b>
+<p>Allusion à une ancienne ballade <i>King Stephens was a worthy
+peer</i> (<i>le roi Étienne était un digne gentilhomme</i>), où
+l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe.
+Il y a dans <i>Othello</i> deux couplets de cette ballade.</p>
+</blockquote>
+<p>CALIBAN.&mdash;Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la
+drogue.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en
+friperie.&mdash;O roi Stephano!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je
+prétends avoir cette robe.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Ta Grandeur l'aura.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi
+pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le
+meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis la plante des pieds
+jusqu'au crâne, notre peau ne sera plus que pincements; oh! il nous
+accoutrera d'une étrange manière!</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Paix, monstre!&mdash;Madame la corde, ce
+pourpoint n'est-il pas pour moi?&mdash;Voilà le pourpoint hors de
+ligne.&mdash;A présent, pourpoint, vous êtes sous la ligne; vous
+courez risque de perdre vos crins et de devenir un faucon
+chauve<sup>20</sup>.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 20:</b>
+<p><i>Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin under
+the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove a
+bald jerkin</i>. <i>Line</i> est pris ici dans le sens de <i>corde
+tendue</i> au premier abord, puis, et en même temps dans celui de
+<i>ligne équatoriale</i>. <i>Jerkin</i>, d'un autre côté, signifie
+<i>pourpoint</i> et <i>faucon</i>. Le pourpoint a probablement été
+tiré avec quelque difficulté de dessous la corde (<i>line</i>), et
+sous la ligne (<i>line</i>), l'équateur, certaines maladies font
+tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend les habits sont
+faites de crin (<i>hair</i>, crins et cheveux). Ainsi, le pourpoint
+(<i>jerkin</i>) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on
+voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un <i>bald
+jerkin</i> (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de
+<i>choucas</i>.</p>
+<p>Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre
+plaisanterie.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur,
+nous volons à la ligne et au cordeau.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un
+habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit
+n'ira point sans récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!»
+c'est un excellent trait d'estoc. Tiens, encore un habit pour la
+peine.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et
+puis emportez-nous le reste.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps,
+et nous serons tous changés en oies de mer<sup>21</sup>, ou en
+singes avec des fronts horriblement bas.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 21:</b>
+<p><i>Barnacles</i>, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était
+supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la
+quille des vaisseaux, et porte aussi le nom de <i>barnacle</i>.
+Dans le nord de l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages
+d'où sortaient les barnacles croissaient sur les arbres. Dans le
+Lancashire, on les appelait <i>tree geese</i>, oies d'arbre.</p>
+</blockquote>
+<p>STEPHANO.&mdash;Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à
+transporter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin,
+ou je vous chasse de mon royaume. Vite, emportez ceci.</p>
+<p>TRINCULO.&mdash;Et ceci.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oui, et ceci encore.</p>
+<p>(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous
+la forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens
+Stephano, Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la
+meute.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oh! <i>la Montagne</i>! oh!</p>
+<p>ARIEL.&mdash;<i>Argent</i>, ici la voie, <i>Argent</i>!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;<i>Furie, Furie</i>, là! <i>Tyran</i>,
+là!&mdash;Écoute, écoute! (<i>Caliban, Trinculo et Stephano sont
+pourchassés hors de la scène</i>.) Va, ordonne à mes lutins de
+moudre leurs jointures par de dures convulsions; que leurs nerfs se
+retirent dans des crampes racornies; qu'ils soient pincés jusqu'à
+en être couverts de plus de taches qu'il n'y en a sur la peau du
+léopard ou du chat de montagne.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Écoute comme ils rugissent.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A
+l'heure qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous
+mes travaux vont finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté
+des airs. Suis-moi encore un instant, et rends-moi obéissance.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p>
+<p><i>Entrent</i> PROSPERO <i>vêtu de sa robe magique</i>, ET
+ARIEL.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Maintenant mon projet commence à se développer
+dans son ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits
+m'obéissent; et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il
+apporte.... Où en est le jour?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez
+dit, mon maître, que notre travail devait finir.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la
+tempête. Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa
+suite.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où
+vous me les avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous
+les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre
+grotte, ils ne peuvent faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le
+roi, son frère, et le vôtre, sont encore tous les trois dans
+l'égarement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi, gémit sur
+eux; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu
+nommer le bon vieux seigneur Gonzalo: ses larmes descendent le long
+de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent de la
+tige creuse des roseaux. Vos charmes les travaillent avec tant de
+violence que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait
+attendrie.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Le penses-tu, esprit?</p>
+<p>ARIEL.&mdash;La mienne le serait, seigneur, si j'étais un
+homme.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui
+n'es formé que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion
+à la vue de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui
+ressens aussi vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je
+n'en serais pas plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands
+torts, ils m'aient blessé au vif, je me range contre mon courroux,
+du parti de ma raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à
+la vertu qu'à la vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de
+mes desseins ne va pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un
+regard sévère. Va les élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes,
+rétablir leurs facultés, et ils vont être rendus à eux-mêmes.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je vais les amener, seigneur.</p>
+<p>(Ariel sort.)</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Vous, fées des collines et des ruisseaux, des
+lacs tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où
+votre pied ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune
+lorsqu'il retire ses flots, et fuyez devant lui à son retour; vous,
+petites marionnettes, qui tracez au clair de la lune ces
+ronds<sup>22</sup> d'herbe amère que la brebis refuse de brouter; et
+vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les
+mousserons, et que réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé
+par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir
+le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les vents mutins,
+et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une
+guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi
+des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait
+de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs
+fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été
+arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs
+habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir,
+tant mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et
+quand je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment,
+quelques airs d'une musique céleste pour produire sur leurs sens
+l'effet que je médite et que doit accomplir ce prodige aérien,
+aussitôt je brise ma baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises
+dans la terre, et plus avant que n'est jamais descendue la sonde je
+noierai sous les eaux mon livre magique.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 22:</b>
+<p>Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort
+communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont
+plus élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe
+qui croît alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple
+les appelle <i>fairy circles</i>, cercles des fées, et les croit
+formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils
+dans la Bourgogne. Partout où se trouvent ces ronds, on est sûr de
+trouver des mousserons.</p>
+</blockquote>
+<p>(A l'instant une musique solennelle commence.)</p>
+<p>(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes
+frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et
+Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco.
+Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous
+le charme.)</p>
+<p>PROSPERO, <i>les observant</i>.&mdash;Qu'une musique solennelle,
+que les sons les plus propres à calmer une imagination en désordre
+guérissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillonnant
+au-dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous
+enchaîne.&mdash;Pieux Gonzalo, homme honorable, mes yeux, touchés
+de sympathie à la seule vue des tiens, laissent couler des larmes
+compagnes de tes larmes.&mdash;Le charme se dissout par degrés; et
+comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où règne la nuit,
+fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse en s'élevant
+les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison.
+O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet loyal du
+prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en
+paroles et en actions.&mdash;Toi, Alonzo, tu nous as traités bien
+cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette
+action;&mdash;tu en pâtis, maintenant, Sébastien.&mdash;Vous, mon
+sang, vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous
+laissant séduire à l'ambition, avez chassé le remords et la nature;
+vous qui avec Sébastien (dont les déchirements intérieurs
+redoublent pour ce crime) vouliez ici assassiner votre roi; tout
+dénaturé que vous êtes, je vous pardonne.&mdash;Déjà se gonfle le
+flot de leur entendement; il s'approche et couvrira bientôt la
+plage de la raison, maintenant encore encombrée d'un limon impur.
+Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait me
+reconnaître.&mdash;Ariel, va me chercher dans ma grotte mon
+chaperon et mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer
+à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite,
+esprit; avant bien peu de temps tu seras libre.</p>
+<p>ARIEL <i>chante, en aidant Prospero à s'habiller</i>.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Je suce la fleur que suce l'abeille;</p>
+<p>J'habite le calice d'une primevère;</p>
+<p>Et là je me repose quand les hiboux crient.</p>
+<p>Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole</p>
+<p>Gaiement après l'été.</p>
+<p>Gaiement, gaiement, je vivrai désormais</p>
+<p>Sous la fleur qui pend à la branche.</p>
+</div>
+</div>
+<p>PROSPERO.&mdash;Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi.
+Je sentirai que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta
+liberté. Allons, allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible
+comme tu l'es: tu trouveras les matelots endormis sous les
+écoutilles. Réveille le maître et le bosseman; force-les à te
+suivre en ce lieu. Dans l'instant, je t'en prie.</p>
+<p>ARIEL.&mdash;Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que
+votre pouls ait battu deux fois.</p>
+<p>(Il sort.)</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond,
+habite en ce lieu. Oh! que quelque pouvoir céleste daigne nous
+guider hors de cette île redoutable!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan,
+Prospero. Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui
+te parle, je te presse dans mes bras, et je te souhaite
+cordialement la bienvenue à toi et à ceux qui t'accompagnent.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain
+enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à
+l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps de
+chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir
+l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de
+démence.&mdash;Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous
+faire aspirer après d'étranges récits. Je te remets ton duché et te
+conjure de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero
+pourrait-il être vivant et se trouver ici?</p>
+<p>PROSPERO, <i>à Gonzalo</i>.&mdash;D'abord, généreux ami, permets
+que j'embrasse ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute
+mesure et de toute limite.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas
+réel.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Vous vous ressentez encore de quelques-unes des
+illusions que présente cette île; elles ne vous permettent plus de
+croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes
+amis. Mais vous (<i>A part, à Antonio et Sébastien</i>), digne
+paire de seigneurs, si j'en avais l'envie, je pourrais ici
+recueillir pour vous de Sa Majesté quelques regards irrités, et
+démasquer en vous deux traîtres. En ce moment je ne veux point
+faire de mauvais rapports.</p>
+<p>SÉBASTIEN, <i>à part</i>.&mdash;Le démon parle par sa voix.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Non.&mdash;Pour toi, le plus pervers des hommes,
+que je ne pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je
+te pardonne tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais
+je te redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es
+forcé de me rendre.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels
+événements ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres
+ici, nous qui depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur
+ces bords où j'ai perdu (quel trait aigu porte avec lui ce
+souvenir!) où j'ai perdu mon cher fils Ferdinand.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;J'en suis affligé, seigneur.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Irréparable est ma perte, et la patience me dit
+qu'il est au delà de son pouvoir de m'en guérir.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé
+son assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde
+ses tout-puissants secours, et je repose satisfait.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Vous, une perte semblable?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Aussi grande pour moi, aussi récente; et pour
+supporter la perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des
+consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à
+votre aide. J'ai perdu ma fille.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux
+vivants dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y
+fussent, je demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit
+fangeux où est étendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre
+fille?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Dans cette dernière tempête.&mdash;Ma rencontre
+ici, je le vois, a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils
+dévorent leur raison, croient à peine que leurs yeux les servent
+fidèlement, et que leurs paroles soient les sons naturels de leur
+voix. Mais, par quelques secousses que vous ayez été jetés hors de
+vos sens, tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc
+que la violence arracha de Milan, et qu'une étrange destinée a fait
+débarquer ici pour être le souverain de cette île où vous avez
+trouvé le naufrage.&mdash;Mais n'allons pas plus loin pour le
+moment: c'est une chronique à faire jour par jour, non un récit qui
+puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à cette première
+entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur. Cette grotte est ma
+cour: là j'ai peu de suivants; et de sujets au dehors, aucun. Je
+vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur: puisque vous m'avez
+rendu mon duché, je veux m'acquitter envers vous par quelque chose
+d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir une merveille
+dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de mon
+duché.</p>
+<p>(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et
+Miranda assis et jouant ensemble aux échecs.)</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Mon doux seigneur, vous me trichez.</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Non, mon très-cher amour; je ne le voudrais pas
+pour le monde entier.</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;Oui, et quand même vous voudriez disputer pour
+une vingtaine de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Si c'est là une vision de cette île, il me faudra
+perdre deux fois un fils chéri.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Voici le plus grand des miracles!</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;Si les mers menacent, elles font grâce aussi.
+Je les ai maudites sans sujet.</p>
+<p>(Il se met à genoux devant son père.)</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père
+rempli de joie t'environnent de toutes parts! Lève-toi; dis,
+comment es-tu venu ici?</p>
+<p>MIRANDA.&mdash;O merveille! combien d'excellentes créatures sont
+ici et là encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau
+monde, qui contient de pareils habitants!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Il est nouveau pour toi.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu
+étais au jeu? Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de
+trois heures.... Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous
+réunit ainsi?</p>
+<p>FERDINAND.&mdash;C'est une mortelle; mais, grâce à l'immortelle
+Providence, elle est à moi: j'en ai fait choix dans un temps où je
+ne pouvais consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse
+encore un père. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le
+renom a si souvent frappé mes oreilles, mais que je n'avais jamais
+vu jusqu'à ce jour. C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie, et
+cette jeune dame me donne en lui un second père.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on
+qu'il me faille demander pardon à mon enfant?</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Arrêtez, seigneur: ne chargeons point notre
+mémoire du poids d'un mal qui nous a quittés.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi
+j'aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites
+descendre sur ce couple une couronne de bénédiction; car vous seuls
+avez tracé la route qui nous a conduits ici.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je te dis <i>amen</i>, Gonzalo.</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que
+sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh! réjouissez-vous d'une
+joie plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des
+colonnes impérissables! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un
+époux à Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il
+était perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous
+tous sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous
+appartenir.</p>
+<p>ALONZO, <i>à Ferdinand et à Miranda</i>.&mdash;Donnez-moi vos
+mains. Que les chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le
+coeur qui ne bénit pas votre union!</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Ainsi soit-il. <i>Amen</i>.</p>
+<p>(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent
+ébahis.)</p>
+<p>GONZALO.&mdash;Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore
+des nôtres. Je l'avais prédit que tant qu'il y aurait un gibet sur
+la terre, ce gaillard-là ne serait pas noyé.&mdash;Eh bien! bouche
+à blasphèmes, dont les imprécations chassent de ton bord la
+miséricorde du ciel, quoi! pas un jurement sur le rivage! n'as-tu
+donc plus de langue à terre! Quelles nouvelles?</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;La meilleure de toutes, c'est que nous
+retrouvons ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre
+navire, qui était tout ouvert, il y a trois heures, et que nous
+regardions comme perdu, est radoubé, debout, et aussi lestement
+gréé que lorsque nous avons mis à la mer pour la première fois.</p>
+<p>ARIEL, à <i>part</i>.&mdash;Maître, tout cet ouvrage, je l'ai
+fait depuis que tu ne m'as vu.</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part</i>.&mdash;L'adroit petit lutin!</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Ce ne sont point là des événements naturels:
+l'extraordinaire va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire.
+Dites, comment êtes-vous venus ici?</p>
+<p>LE BOSSEMAN.&mdash;Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je
+tâcherais de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et
+(comment? nous n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles.
+Là, il n'y a qu'un moment, des sons étranges et divers, des
+rugissements, des cris, des hurlements, des cliquetis de chaînes
+qui s'entre-choquaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles,
+nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors de là, et nous
+revoyons dans son assiette<sup>23</sup> et remis à neuf notre royal,
+notre bon et brave navire: notre maître bondit de joie en le
+regardant. En un clin d'oeil, pas davantage, s'il vous plaît, nous
+avons été séparés des autres, et, encore tout assoupis, amenés ici
+comme dans un songe.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 23:</b>
+<p>On dit qu'un vaisseau est <i>en assiette</i> quand il a toutes
+ses qualités, et qu'il est dans la meilleure situation
+possible.</p>
+</blockquote>
+<p>ARIEL, <i>à part</i>.&mdash;Ai-je bien fait mon devoir?</p>
+<p>PROSPERO, <i>à part</i>.&mdash;A ravir! La diligence en
+personne! Tu vas être libre.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient
+erré les hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce
+qu'a jamais opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de
+ce que nous en devons penser.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre
+esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous
+choisirons, et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à
+vous seul (et vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout
+ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que
+tout est bien.&mdash;Approche, esprit; délivre Caliban et ses
+compagnons, lève le charme. (<i>Ariel sort</i>.)&mdash;Eh bien!
+comment se trouve mon gracieux seigneur? Il vous manque encore de
+votre suite quelques malotrus que vous oubliez.</p>
+<p>(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et
+Trinculo, vêtus des habits qu'ils ont volés.)</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Que chacun s'évertue pour le bien de tous les
+autres, et que personne ne s'inquiète de soi, car tout n'est que
+hasard dans la vie.&mdash;<i>Corraggio</i>! monstre fier-à-bras,
+<i>corraggio</i>!</p>
+<p>TRINCULO, <i>à la vue du roi</i>.&mdash;Si ces deux espions que
+je porte en tête ne me trompent pas, voilà une bienheureuse
+apparition!</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;O Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine!
+que mon maître est beau! j'ai bien peur qu'il ne me châtie.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là,
+seigneur Antonio? les aurait-on pour de l'argent!</p>
+<p>ANTONIO.&mdash;Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et
+sans doute à vendre.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Seigneurs, considérez seulement ce que vous
+indique l'aspect de ces hommes, et décidez s'ils sont honnêtes
+gens. Cet esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si
+puissante<sup>24</sup> qu'elle pouvait tenir tête à la lune, enfler
+ou abaisser les marées, et agir en son nom sans son aveu. Tous les
+trois m'ont volé: ce demi-démon, car c'est un démon bâtard, avait
+fait avec les deux autres le complot de m'ôter la vie. Des trois en
+voilà deux que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce fruit
+des ténèbres, je déclare qu'il m'appartient.</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 24:</b>
+<p><i>One so strong</i>. Dans toutes les anciennes accusations de
+sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'épithète de
+<i>strong</i> (<i>forte, puissante</i>), associée au mot
+<i>witch</i> (<i>sorcière</i>), comme une qualification spéciale et
+augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider, contre
+l'opinion populaire, que le mot <i>strong</i> n'ajoutait rien à
+l'accusation, et ne pouvait être un motif de poursuivre.</p>
+</blockquote>
+<p>CALIBAN.&mdash;Je serai pincé à mort.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;N'est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de
+sommelier?</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils
+trouvé le grand élixir qui les a ainsi dorés<sup>25</sup>? Comment
+donc t'es-tu accommodé de cette sorte<sup>26</sup>?</p>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 25:</b>
+<p>Allusion à l'élixir des alchimistes.</p>
+</blockquote>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 26:</b>
+<p><i>How cam'st thou in this pickle?</i> Et Trinculo répond: <i>I
+have been in such a pickle</i>, etc. <i>Pickle</i> signifie
+<i>saumure, les choses à conserver dans la saumure</i>; et par
+extension et en plaisanterie, l'état, la condition où l'on se
+trouve, où l'on se conserve.</p>
+</blockquote>
+<p>TRINCULO.&mdash;J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis
+que je ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de
+mes os. Je n'aurai plus peur des mouches.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Comment, qu'as-tu donc, Stephano?</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano;
+Stephano n'est plus que crampes.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de
+cette île.</p>
+<p>STEPHANO.&mdash;J'aurais donc été un cancre de roi.</p>
+<p>ALONZO, <i>montrant Caliban</i>.&mdash;Voilà l'objet le plus
+étrange que mes yeux aient jamais vu.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il
+l'est dans sa forme.&mdash;Entrez dans la grotte, coquin. Prenez
+avec vous vos compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon,
+décorez-la soigneusement.</p>
+<p>CALIBAN.&mdash;Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai
+sage, et je tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que
+j'étais de prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot
+imbécile!</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Fais ce que je te dis; va-t'en.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Hors d'ici! Allez remettre tout cet équipage où
+vous l'avez trouvé.</p>
+<p>SÉBASTIEN.&mdash;Où ils l'ont volé plutôt.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite à
+entrer dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule
+nuit. J'en emploierai une partie à des entretiens qui, je n'en
+doute point, vous la feront passer rapidement. Je vous raconterai
+l'histoire de ma vie et des hasards divers qui se sont succédé
+depuis mon arrivée dans cette île; et dès l'aurore je vous
+conduirai à votre vaisseau, et de suite à Naples, où j'espère voir
+célébrer les noces de nos chers bien-aimés. De là je me retire à
+Milan, où désormais le tombeau va devenir ma troisième pensée.</p>
+<p>ALONZO.&mdash;Je languis d'entendre l'histoire de votre vie;
+elle doit intéresser étrangement l'oreille qui l'écoute.</p>
+<p>PROSPERO.&mdash;Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers
+calmes, des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera
+de bien loin votre royale flotte.&mdash;(<i>A part</i>.) Mon Ariel,
+mon oiseau, c'est toi que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux
+éléments et vis joyeux.&mdash;Venez, de grâce.</p>
+<p>(Ils sortent.)</p>
+<h3>ÉPILOGUE</h3>
+<p>PRONONCÉ PAR PROSPERO.</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<p>Maintenant tous mes charmes sont détruits;</p>
+<p>Je n'ai plus d'autre force que la mienne.</p>
+<p>Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité,</p>
+<p>Il dépend de vous de me confiner en ce lieu</p>
+<p>Ou de m'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché,</p>
+<p>Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements</p>
+<p>Ne me fassent pas demeurer dans cette île;</p>
+<p>Affranchissez-moi de mes liens,</p>
+<p>Par le secours de vos mains bienfaisantes.</p>
+<p>Il faut que votre souffle favorable</p>
+<p>Enfle mes voiles, ou mon projet échoue:</p>
+<p>Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus</p>
+<p>Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,</p>
+<p>Et je finirai dans le désespoir,</p>
+<p>Si je ne suis pas secouru par la prière<sup>27</sup>,</p>
+<p>Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger</p>
+<p>La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.</p>
+<p>Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,</p>
+<p>Que votre indulgence me renvoie absous.</p>
+</div>
+</div>
+<blockquote class="footnote"><b>Note 27:</b>
+<p>Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des
+nécromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacité des
+prières que leurs amis faisaient pour eux.</p>
+</blockquote>
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<hr class="full">
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE ***
+
+***** This file should be named 15071-h.htm or 15071-h.zip *****
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+
+Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+++ b/README.md
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15071 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15071)