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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +Note du transcripteur: + +====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 1 + Vie de Shakspeare + Hamlet.--La Tempête.--Coriolan. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + +====================================================================== + + +LA TEMPÊTE + +TRAGÉDIE + + + + +NOTICE SUR LA TEMPÊTE + + +«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à la fin +de _la Tempête_, le vieux Gonzalo tout étourdi des prestiges qui l'ont +environné depuis son arrivée dans l'île. Il semble que, par la bouche +de l'honnête homme de la pièce, Shakspeare ait voulu exprimer l'effet +général de ce charmant et singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane +comme les apparitions dont il est rempli, à peine se laisse-t-il +saisir à la réflexion; à peine, à travers ces traits mobiles et +transparents, se peut-on tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une +contexture de pièce, des aventures, des sentiments, des personnages +réels. Cependant tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession +rapide, chaque objet à son tour émeut l'imagination, occupe +l'attention et disparaît, laissant pour unique trace la confuse +émotion du plaisir et une impression de vérité à laquelle on n'ose +refuser ni accorder sa croyance. + +«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et merveilleuse +imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la nature sans +abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la nature par +delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce tableau, +fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de l'ouvrage, comme +s'il était le véritable enchanteur entouré des illusions de son art, +Prospero, en s'y montrant à nous, semble le seul corps opaque et +solide au milieu d'un peuple de légers fantômes revêtus des formes de +la vie, mais dépourvus des apparences de la durée. Quelques minutes +s'écouleront à peine que l'aimable Ariel, plus léger encore que +lorsqu'il arrive avec la pensée, va échapper au contact même de la +baguette magique, et, libre des formes qu'on lui prescrit, libre +de toute forme sensible, va se dissoudre dans le vague de l'air, où +s'évanouira pour nous son existence individuelle. N'est-ce pas un +prestige de la magie que cette demi-intelligence qui paraît luire dans +le grossier Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors +de l'île désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le +voir retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par +degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront, loin +de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à concevoir le +dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et légèrement accessible +à tous les sentiments? Que deviendront ces jeunes amants, sitôt et +si complétement épris, et qui, pour nous, semblent n'avoir eu d'autre +existence que d'aimer, d'autre destination que de faire passer devant +nos yeux les ravissantes images de l'amour et de l'innocence? Chacun +de ces personnages ne nous révèle que la portion de son caractère +qui convient à sa situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en +lui-même ces abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée +où descend si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient +sous nos yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils +viennent, mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent +être; véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os, +mais dont les formes nous sont distinctes et familières. + +Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces créatures +singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à une variété de +mouvements dont peut-être aucune autre pièce de Shakspeare ne fournit +d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, de plus animée, où +une gaieté vive et même bouffonne se marie plus naturellement à +des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à de touchantes +affections: c'est une féerie dans toute la force du terme, dans toute +la vivacité des impressions qu'on en peut recevoir. + +Le style de _la Tempête_ participe de cette espèce de magie. Figuré, +vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et d'impressions +vagues et fugitives comme ces formes incertaines que dessinent les +nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la tient dans cet +état d'excitation indécise qui la rend accessible à tous les prestiges +dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de tradition en Angleterre +que le célèbre lord Falkland[1], M. Selden et lord C.J. Vaughan, +regardaient le style du rôle de Caliban, dans _la Tempête_, comme +tout à fait particulier à ce personnage, et comme une création de +Shakspeare. Johnson est d'un avis opposé; mais, en admettant que la +tradition soit fondée, l'autorité de Johnson ne suffirait pas +pour infirmer celle de lord Falkland, esprit éminemment élégant et +remarquable, à ce qu'il paraît, par une finesse de tact qui, du +moins dans la critique, a souvent manqué au docteur. D'ailleurs +lord Falkland, presque contemporain de Shakspeare puisqu'il était +né plusieurs années avant sa mort, aurait droit d'en être cru de +préférence sur des nuances de langage qui, cent cinquante ans plus +tard, devaient se perdre pour Johnson sous une couleur générale de +vétusté. Si donc l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on +serait plutôt tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et +même d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de +Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de _la Tempête_ +paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, s'éloigner de ce +type général d'expression de la pensée qui se retrouve et se conserve +plus ou moins partout, à travers la différence des idiomes. Il faut +probablement attribuer en partie ce fait à la singularité de la +situation et à la nécessité de mettre en harmonie tant de conditions, +de sentiments, d'intérêts divers, enveloppés pour quelques heures dans +un sort commun et dans une même atmosphère surnaturelle. Dans aucune +de ses pièces, d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de +jeux de mots. + +[Note 1: L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit +de l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il +faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort +d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le parlement, +contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se rallia à la cause +de ce prince lorsqu'elle devint celle de la justice; et ministre de +Charles Ier, il se fit tuer à la bataille de Newbury, de désespoir des +malheurs qu'il prévoyait: il avait alors trente-trois ans.] + +Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre de +merveilleux appartient celui qu'il a employé dans _la Tempête_. Ariel +est un véritable sylphe; mais les esprits que lui soumet Prospero, +fées, lutins, farfadets appartiennent aux superstitions populaires du +Nord. Caliban tient à la fois du gnome et du démon; son existence de +brute n'est animée que par une malice infernale; et le _O ho! o ho!_ +par lequel il répond à Prospero lorsque celui-ci lui reproche d'avoir +voulu déshonorer sa fille, était l'exclamation, probablement l'espèce +de rire attribué en Angleterre au diable dans les anciens mystères où +il jouait un rôle. _Selebos_, qu'invoque le monstre comme le dieu et +peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le dieu +des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes à la +tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit être fait +ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il paraît qu'on +le représente avec les bras et les jambes couverts d'écailles; il +me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose de pareil, serait +assez nécessaire pour donner de la vraisemblance aux méprises dont il +est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien n'y avoir pas regardé de +si près, et s'être peu embarrassé de se rendre à lui-même un compte +exact de la figure qui convenait à son monstre. Il s'est joué avec +son sujet, et l'a laissé couler de sa brillante imagination revêtu +des teintes poétiques qu'il y recevait en passant. La légèreté de son +travail se fait assez connaître par les différentes inadvertances qui +lui sont échappées; comme par exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand +que le duc de Milan et _son brave fils_ ont péri dans la tempête, +quoiqu'il ne soit pas question de ce fils dans tout le reste de la +pièce, et que rien ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île, +bien qu'Ariel qui assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri, +n'ait renfermé sous les écoutilles que les gens de l'équipage. + +_La Tempête_ est une pièce assez régulière quant aux unités, puisque +l'orage qui submerge le vaisseau dans la première scène se passe en +vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse pas un intervalle de +plus de trois heures. Quelques commentateurs ont pensé que Shakspeare +pouvait avoir eu pour objet de répondre, par cet échantillon de ce +qu'il pouvait faire, aux continuelles critiques de Ben Johnson sur +l'irrégularité de ses ouvrages. Le docteur Johnson pense autrement, +et regarde cette circonstance comme un effet du hasard et le résultat +naturel du sujet; mais ce qui pourrait donner lieu de croire que du +moins Shakspeare a voulu se prévaloir de cet avantage, c'est le soin +avec lequel les différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi +pendant toute la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé +depuis le commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero +qu'ils approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a +promis que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero, +au moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer +une intention que le poëte a voulu faire sentir. + +On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de _la Tempête_; il paraît +cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque nouvelle +italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à retrouver. + +La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de _la +Tempête_, ce qui s'accorde difficilement cependant avec une autre +conjecture assez vraisemblable. En lisant _le Masque_, représenté +devant Ferdinand et Miranda, il est impossible de n'être pas frappé +de l'idée que _la Tempête_ a été faite d'abord pour être représentée à +quelque fête de mariage; et la légèreté du sujet, la brillante incurie +qui se fait remarquer dans la composition, confirment tout à fait +cette conjecture. M. Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a +pensé que le mariage sur lequel le poëte verse tant de bénédictions, +par la bouche de Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte +d'Essex, qui épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina +en cette année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont +les voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants, +avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière +circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où +l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de garder +les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes les +cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer que, +composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce ne fut +représentée à Londres que l'année suivante? + + + + +LA TEMPÊTE + +TRAGÉDIE + + + + +PERSONNAGES + + ALONZO, roi de Naples. + SÉBASTIEN, frère d'Alonzo. + PROSPERO, duc légitime de Milan. + ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan. + FERDINAND, fils du roi de Naples. + GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples. + ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains. + CALIBAN, sauvage abject et difforme. + TRINCULO, bouffon. + STEPHANO, sommelier ivre. + LE MAÎTRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS. + MIRANDA, fille de Prospero. + ARIEL, génie aérien. + IRIS, CÉRÈS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, génies employés + dans le ballet. + AUTRES génies soumis à Prospero. + +La scène représente d'abord la mer et un vaisseau, puis une île +inhabitée. + + + + +ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + + +Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et d'éclairs. + +(Entrent le maître et le bosseman.) + +LE MAÎTRE.--Bosseman? + +LE BOSSEMAN.--Me voici, maître. Où en sommes-nous? + +LE MAÎTRE.--Bon, parlez aux matelots.--Manoeuvrez rondement, ou nous +courons à terre. De l'entrain! de l'entrain! + +LE BOSSEMAN.--Allons, mes enfants! courage, courage, mes enfants! +vivement, vivement, vivement! Ferlez le hunier.--Attention au sifflet +du maître.--Souffle, tempête, jusqu'à en crever si tu peux. + +(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et plusieurs +autres.) + +ALONZO.--Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien. Où est le +maître? Montrez-vous des hommes. + +LE BOSSEMAN.--Restez en bas, je vous prie. + +ANTONIO.--Bosseman, où est le maître? + +LE BOSSEMAN.--Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la manoeuvre. +Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête. + +GONZALO.--Voyons, mon cher, un peu de patience. + +LE BOSSEMAN.--Quand la mer en aura. Hors d'ici!--Les vagues se +soucient bien de la qualité de roi. En bas! Silence! laissez-nous +tranquilles. + +GONZALO.--Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as à bord. + +LE BOSSEMAN.--Personne qui me soit plus cher que moi-même. Vous êtes +un conseiller: si vous pouvez imposer silence à ces éléments, et +rétablir le calme à l'instant, nous ne remuerons plus un seul cordage; +usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez, rendez grâces d'avoir +vécu si longtemps, et allez dans votre cabine vous préparer aux +mauvaises chances du moment, s'il faut en passer par là.--Courage, mes +enfants!--Hors de mon chemin, vous dis-je. + +GONZALO.--Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien d'un homme +destiné à se noyer; tout son air est celui d'un gibier de potence. +Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la corde qui lui +est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne nous est pas bon +à grand' chose. S'il n'est pas né pour être pendu, notre sort est +pitoyable. + +(Ils sortent.) + +(Rentre le bosseman.) + +LE BOSSEMAN.--Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus bas. +Mettez à la cape sous la grande voile risée. (_Un cri se fait entendre +dans le corps du vaisseau_.) Maudits soient leurs hurlements! Leur +voix domine la tempête et la manoeuvre. (_Entrent Sébastien, Antonio +et Gonzalo_.)--Encore! que faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et +se noyer? Avez-vous envie de couler bas? + +SÉBASTIEN.--La peste soit de tes poumons, braillard, blasphémateur, +mauvais chien! + +LE BOSSEMAN.--Manoeuvrez donc vous-même. + +ANTONIO.--Puisses-tu être pendu, maudit roquet! Puisses-tu être pendu, +vilain drôle, insolent criard! Nous avons moins peur d'être noyés que +toi. + +GONZALO.--Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau fût-il +mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte d'une +dévergondée[2]. + +[Note 2: _As leaky as an unstaunched wench_. + +Le sens de ce passage, tel qu'il me paraît probable, est impossible à +rendre en français. J'ai cherché seulement à en approcher autant qu'il +se pouvait sans trop de grossièreté.] + +LE BOSSEMAN.--Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux basses +voiles et élevons-nous en mer. Au large! + +(Entrent des matelots mouillés.) + +LES MATELOTS.--Tout est perdu.--En prières! en prières! Tout est +perdu. + +(Ils sortent.) + +LE BOSSEMAN.--Quoi! faut-il que nos bouches soient glacées par la +mort? + +GONZALO.--Le roi et le prince en prières! Imitons-les, car leur sort +est le nôtre. + +SÉBASTIEN.--Ma patience est à bout. + +ANTONIO.--Nous périssons par la trahison de ces ivrognes. Ce bandit au +gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par dix marées. + +GONZALO.--Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque goutte d'eau +jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour l'avaler. + +(Bruit confus au dedans du navire.) + +DES VOIX.--Miséricorde! nous sombrons, nous sombrons... Adieu, ma +femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons, nous sombrons, +nous sombrons. + +ANTONIO.--Allons tous périr avec le roi. + +(Il sort.) + +SÉBASTIEN.--Allons prendre congé de lui. + +(Il sort.) + +GONZALO.--Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille lieues de +mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, n'importe.--Les +décrets d'en haut soient accomplis! Mais, au vrai, j'aurais mieux aimé +mourir à sec. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.) + +PROSPERO ET MIRANDA _entrent_. + +MIRANDA.--Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites +mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel +serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, s'élançant à la +face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh! j'ai souffert +avec ceux que je voyais souffrir! Un brave vaisseau, qui sans doute +renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces! Oh! leur cri a +frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont péri. Si j'avais été quelque +puissant dieu, j'aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de +la terre, avant qu'elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous +ceux qui le montaient. + +PROSPERO.--Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites à votre +coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal. + +MIRANDA.--O jour de malheur! + +PROSPERO.--Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour toi +(toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es, +et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que +Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de +plus. + +MIRANDA.--Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes +pensées. + +PROSPERO.--Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Viens +m'aider; ôte-moi mon manteau magique.--Bon. (_Il quitte son manteau_.) +Couche là, mon art.--Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage, +dont l'affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la +compassion, a été, par la prévoyance de mon art, disposé avec tant de +précaution qu'il n'y a pas une âme de perdue, que pas un seul cheveu +n'est tombé de la tête d'aucune créature sur ce vaisseau dont tu as +entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut +maintenant que tu en saches davantage. + +MIRANDA.--Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je suis; mais +vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des conjectures sans +terme, et finissant par ces mots: _Restons-en là, pas encore_. + +PROSPERO.--L'heure est venue maintenant; voici l'instant précis où tu +dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir +d'une époque de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette +caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors +plus de trois ans. + +MIRANDA.--Certainement, seigneur, je peux m'en souvenir. + +PROSPERO.--De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque +autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est restée gravée dans +ton souvenir? + +MIRANDA.--Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe que comme +une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N'avais-je pas jadis +quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi? + +PROSPERO.--Tu les avais, Miranda; tu en avais même davantage. Mais +comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire? que +vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu +te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette +île, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue. + +MIRANDA.--Cependant je ne m'en souviens pas. + +PROSPERO.--Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton père +était duc de Milan et un puissant prince. + +MIRANDA.--Seigneur, n'êtes-vous pas mon père? + +PROSPERO.--Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit que tu +étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière +était une princesse, pas moins que je ne te le dis. + +MIRANDA.--O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici! +Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi? + +PROSPERO.--L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On m'a +cruellement joué, comme tu le dis[3], et c'est ainsi que nous avons +été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes +arrivés ici. + +[Note 3: MIR. _What foul play had we_, etc. PRO. _By foul play, as +thou say'st were we_, etc. + +_Foul play_, dans la question de Miranda, signifie _mauvaise chance_; +dans la réponse de Prospero, il signifie _artifices coupables_. +Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la différence des +langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude, à moins +de défigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une +inexactitude encore plus grande.] + +MIRANDA.--Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je +renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous +en prie, continuez. + +PROSPERO.--Mon frère,--ton oncle, appelé Antonio,--et, je t'en prie, +remarque bien ceci: qu'un frère ait pu être si perfide;--lui que dans +le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais +confié le gouvernement de mon État! et alors, de toutes les +principautés, mon État était le premier, Prospero était le premier +parmi les ducs, le premier en dignité, et, dans les arts libéraux, +sans égal. Ces arts faisant toute mon étude, je me déchargeai du +gouvernement sur mon frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes +occupations, je devins étranger à mon État. Ton perfide oncle... +M'écoutes-tu? + +MIRANDA.--Avec la plus grande attention, seigneur. + +PROSPERO.--Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les +grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il faut avancer et ceux +qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il créa de nouveau mes +créatures;--je veux dire qu'il les changea ou qu'il les transforma. +Alors, ayant la clef des emplois et des employés, il monta tous les +coeurs au ton qui plaisait à son oreille; et bientôt il fut le lierre +qui enveloppa mon arbre princier et épuisa le suc de ma verdure.--Tu +ne me suis pas.--Je t'en prie, écoute-moi. + +MIRANDA.--Mon cher seigneur, j'écoute. + +PROSPERO.--Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, dévoué +tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens +qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout +ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon perfide frère un mauvais +naturel: ma confiance, comme un bon père, engendra en lui une perfidie +égale non moins que contraire à ma confiance, et en vérité elle +n'avait point de limites; c'était une confiance sans réserve. Ainsi, +devenu maître non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais +encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger, comme un homme +qui, à force de se répéter, a rendu sa mémoire si coupable envers la +vérité qu'il finit par croire à son propre mensonge, il crut qu'il +était en effet le duc, parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir, +parce qu'il exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et +qu'il jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante... +M'écoutes-tu? + +MIRANDA.--Seigneur, votre récit guérirait la surdité. + +PROSPERO.--Pour supprimer toute distance entre ce rôle qu'il joue et +celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne réellement duc de +Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand +duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle: il se +ligue avec le roi de Naples, et (tant il était altéré du pouvoir!) il +consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage, à soumettre +sa couronne ducale à la couronne royale; et mon duché (hélas! pauvre +Milan), qui jusque-là n'avait jamais courbé la tête, il le condamne au +plus honteux abaissement. + +MIRANDA.--O ciel! + +PROSPERO.--Remarque bien les conditions du traité et l'événement qui +suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère. + +MIRANDA.--Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand'mère +quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus d'une fois +produit de mauvais fils. + +PROSPERO.--Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon +ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, c'est-à-dire qu'en +retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont +j'ignore la valeur, il devait m'exclure à l'instant, moi et les miens, +de mon duché, et faire passer à mon frère mon beau Milan avec tous ses +honneurs. En conséquence, ils levèrent une armée de traîtres, et, un +soir, à l'heure de minuit marquée pour l'exécution de leur projet, +Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurité, +des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais. + +MIRANDA.--Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus comment je +pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des larmes prêtes à +couler de mes yeux. + +PROSPERO.--Écoute un moment encore, et je vais t'amener à l'affaire +qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette narration +serait la plus ridicule du monde. + +MIRANDA.--Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas +sur-le-champ? + +PROSPERO.--Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait naturellement +la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant était grande +l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent pas non plus +marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais ils peignirent +de belles couleurs leurs criminels desseins: en un mot, ils nous +traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous menèrent à quelques +lieues en mer: là, ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pourri, +sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles; les rats mêmes, +avertis par l'instinct, l'avaient quitté. Ce fut là qu'ils nous +hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissements à la mer qui +mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant +avec pitié nos soupirs, ne nous firent du mal qu'avec de tendres +ménagements. + +MIRANDA.--Hélas! quel embarras je dus être alors pour vous! + +PROSPERO.--Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la +mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau, tu souris, +remplie d'une force qui venait du ciel, et je sentis naître en moi +assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver. + +MIRANDA.--Comment pûmes-nous aborder à un rivage? + +PROSPERO.--Par une providence toute divine. Nous avions quelque +nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, Gonzalo, +chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait données +par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du linge, des +étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous ont bien servi; +et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa bonté me pourvut d'un +certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont +plus précieux que mon duché. + +MIRANDA.--Je voudrais bien voir quelque jour cet homme. + +PROSPERO.--Maintenant je me lève; demeure encore assise, et écoute +comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes dans cette +île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai fait faire +plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres princesses qui ont +plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et des maîtres moins +vigilants. + +MIRANDA.--Que le ciel vous en récompense! A présent, seigneur, +dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a +été votre motif pour soulever cette tempête? + +PROSPERO.--Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges, +la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, m'amène mes +ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me découvre qu'une +étoile propice domine à mon zénith, et que si, au lieu de soigner son +influence, je la néglige, mon sort deviendra toujours moins favorable. +Cesse ici tes questions; tu es disposée à t'endormir; c'est un +favorable assoupissement; cède à sa puissance; je sais que tu n'es pas +maîtresse d'y résister. (_Miranda s'endort_.)--Viens, mon serviteur, +viens, me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens. + +(Entre Ariel.) + +ARIEL.--Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, salut! Je suis +là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille voler, ou nager, +ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux, +soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses facultés. + +PROSPERO.--Esprit, as-tu exécuté de point en point la tempête que je +t'ai commandée? + +ARIEL.--Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau du roi, +et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les +cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, je me divisais et je +brûlais en plusieurs endroits à la fois, tantôt je flambais séparément +sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues; puis je rapprochais +et unissais toutes ces flammes: les éclairs de Jupiter, précurseurs +des terribles éclats du tonnerre, n'étaient pas plus passagers, +n'échappaient pas plus rapidement à la vue; le feu, les craquements du +soufre mugissant, semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, +faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident +redouté. + +PROSPERO.--Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez ferme, +d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignît pas sa raison? + +ARIEL.--Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, qui n'ait +donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont +jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné le navire que +je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi, +Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables alors non à +des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier en criant: +«L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!» + +PROSPERO.--Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on pas près +du rivage? + +ARIEL.--Tout près, mon maître. + +PROSPERO.--Mais, Ariel, sont-ils sauvés? + +ARIEL.--Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs vêtements, +qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais qu'auparavant. +Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par +toute l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres; je +l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île, rafraîchissant l'air de ses +soupirs, assis, les bras tristement croisés de cette manière. + +PROSPERO.--Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu +fait? Et le reste de la flotte? + +ARIEL.--Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où +tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rosée sur +les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: c'est là qu'il est +caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles: joignant +la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée, je les +ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais +dispersés, ils se sont ralliés tous; et maintenant ils voguent sur +les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples, +persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa +personne auguste. + +PROSPERO.--Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as +encore à travailler. A quel moment du jour sommes-nous? + +ARIEL.--Passé l'époque du milieu. + +PROSPERO.--De deux sables au moins. Il nous faut employer +précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième +heure. + +ARIEL.--Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue, +permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore +accompli. + +PROSPERO.--Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander? + +ARIEL.--Ma liberté. + +PROSPERO.--Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle plus. + +ARIEL.--Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne +t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bévue, que je +t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une +année de mon temps. + +PROSPERO.--Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai délivré? + +ARIEL.--Non. + +PROSPERO.--Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase +des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler +pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la +gelée. + +ARIEL.--Il n'en est point ainsi, seigneur. + +PROSPERO.--Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l'affreuse +sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbée en +cerceau? l'as-tu oubliée? + +ARIEL.--Non, seigneur. + +PROSPERO.--Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, dis-le moi. + +ARIEL.--Dans Alger, seigneur. + +PROSPERO.--Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une fois par +mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière +maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre +de maléfices et pour des sortilèges que l'homme s'épouvanterait +d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne +voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai? + +ARIEL.--Oui, seigneur. + +PROSPERO.--Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et +laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi +que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un esprit trop délicat +pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu +te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus +puissants, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un +pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné +pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te +laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi +fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils +qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île +n'était alors honorée d'aucune figure humaine. + +ARIEL.--Oui, Caliban, son fils. + +PROSPERO.--C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je +tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels +tourments je te trouvai: tes gémissements faisaient hurler les loups, +et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un +supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire +cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je +t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper. + +ARIEL.--Je te remercie, mon maître. + +PROSPERO.--Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te +chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler +douze hivers. + +ARIEL.--Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, et je ferai +de bonne grâce mon service d'esprit. + +PROSPERO.--Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis. + +ARIEL.--Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire? quoi? +Dis-le moi, que dois-je faire? + +PROSPERO.--Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis +qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux. +Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (_Ariel +disparaît_.)--Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tu as bien +dormi. Éveille-toi. + +MIRANDA.--C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet +assoupissement. + +PROSPERO.--Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban, +mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante. + +MIRANDA.--C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le regarder. + +PROSPERO.--Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est +lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des +services utiles.--Holà, ho! esclave! Caliban, masse de terre, +entends-tu! parle. + +CALIBAN, _en dedans_.--Il y a assez de bois ici. + +PROSPERO.--Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens, +tortue; viendras-tu! (_Entre Ariel sous la figure d'une nymphe +des eaux_.)--Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à +l'oreille. (_Il lui parle bas_.) + +ARIEL.--Mon maître, cela sera fait. + +(Il sort.) + +PROSPERO.--Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à +ta mère maudite, viens ici. + +(Entre Caliban.) + +CALIBAN.--Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma +mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais +pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre +d'ampoules! + +PROSPERO.--Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des +élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les +lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis +d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont +les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que +l'abeille qui les a faites. + +CALIBAN.--Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles +m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas +d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où tu avais +mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande et la +petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors: +aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les sources +fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles. +Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les maléfices de +Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous! Car je +suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi; et +vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m'enlevez le +reste de mon île. + +PROSPERO.--O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es sensible +qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec les soins +de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne +jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon enfant. + +CALIBAN.--O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu m'en +empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans. + +PROSPERO.--Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de +bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j'eus pitié de +toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; à toute heure je +t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu +ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t'exprimais +que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à +tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que +capable d'apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui +éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice +confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu'une prison. + +CALIBAN.--Vous m'avez appris un langage, et le profit que j'en retire +c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, pour m'avoir +appris votre langage! + +PROSPERO.--Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous là-dedans du +bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres +devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu négliges ou fais de +mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de crampes +invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de +telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement. + +CALIBAN.--Non, je t'en prie. (_A part_.) Il faut que j'obéisse; son +art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma +mère, et en faire son sujet. + +PROSPERO.--Allons, esclave, sors d'ici. + +(Caliban s'en va.) + +(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand +le suit.) + +ARIEL _chante_. + + Venez sur ces sables jaunes, + Et prenez-vous par les mains; + Quand vous vous serez salués et baisés + (Les vagues turbulentes se taisent), + Pressez-les çà et là de vos pieds légers; + Et que de doux esprits répètent le refrain. + Écoutez, écoutez. + +REFRAIN. (_Le son se fait entendre de différents endroits_.) + + Ouauk, ouauk. + +ARIEL. + + Les chiens de garde aboient. + +LE MÊME REFRAIN. + + Ouauk, ouauk. + +ARIEL. + + Écoutez, écoutez; j'entends + La voix claire du coq crêté + Qui crie: Cocorico. + +FERDINAND.--Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou sur la +terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de quelque +divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais encore le +naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi sur les +eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots et +ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a +entraîné.--Mais elle est partie. Non, elle recommence. + +ARIEL _chante_. + + A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant, + Ses os sont changés en corail; + Ses yeux sont devenus deux perles; + Rien de lui ne s'est flétri. + Mais tout a subi dans la mer un changement + En quelque chose de riche et de rare. + D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas. + Écoutez, je les entends: ding dong, glas. + +REFRAIN. + + Ding dong. + +FERDINAND.--Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce n'est point +là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre la terre. Je +l'entends maintenant au-dessus de ma tête. + +PROSPERO, _à Miranda_.--Relève les rideaux frangés de tes yeux; et, +dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas? + +MIRANDA.--Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme il regarde +autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien noble. Mais +c'est un esprit. + +PROSPERO.--Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des sens comme +nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu vois s'est trouvé +dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri par la douleur (ce +poison de la beauté), tu pourrais le nommer une charmante créature. Il +a perdu ses compagnons, et il erre dans l'île pour les trouver. + +MIRANDA.--Je pourrais bien le nommer un objet divin, car jamais je +n'ai rien vu de si noble dans la nature. + +PROSPERO, _à part_. Les choses vont au gré de ma volonté. Esprit, +charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta récompense. + +FERDINAND.--Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces +chants!--Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si vous +habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque utile +instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma première +requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que vous +m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille de la +terre[4]. + +[Note 4: _If you be made or no_. (Si vous êtes ou non un être créé.) + +Miranda répond: + +_Not wonder, sir; But certainly a maid_. (Pas une merveille, Seigneur; +mais certainement une fille.) + +Il y a ici équivoque entre _made_ et _maid_, qui se prononcent de +même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est une véritable +erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de son caractère: on +a été obligé, pour en conserver l'effet, de s'écarter un peu du sens +littéral de la question de Ferdinand.] + +MIRANDA.--Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais pour fille, +bien certainement je le suis. + +FERDINAND.--Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux qui +parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle. + +PROSPERO.--Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi de Naples +t'entendait? + +FERDINAND.--Ce que je suis maintenant, un être isolé qui s'étonne de +t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend et c'est parce +qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le roi de Naples, moi +qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est point arrêté depuis +cet instant, ai vu le roi mon père englouti dans les flots. + +MIRANDA.--Hélas! miséricorde! + +FERDINAND.--Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc de Milan et +son brave fils tous deux ensemble. + +PROSPERO.--Le duc de Milan et sa plus noble fille pourraient te +démentir s'il était à propos de le faire en ce moment.--(_A part_.) +Dès la première vue ils ont échangé leurs regards. Gentil Ariel, ceci +te vaudra ta liberté.--(_Haut_.) Un mot, mon seigneur: je crains que +vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot. + +MIRANDA.--Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est là le +troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour qui j'aie +soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du même côté que +moi! + +FERDINAND.--Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur soit +encore libre, je vous ferai reine de Naples. + +PROSPERO.--Doucement, jeune homme: un mot encore. (_A part_.) Les +voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que je rende difficile +cette affaire si prompte, de peur que si les fatigues de la conquête +sont trop légères, le prix n'en paraisse léger.--Un mot de plus. Je +t'ordonne de me suivre: tu usurpes ici un nom qui ne t'appartient pas. +Tu t'es introduit dans cette île comme un espion pour m'en dépouiller, +moi qui en suis le maître. + +FERDINAND.--Non, comme il est vrai que je suis un homme. + +MIRANDA.--Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable temple. +Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de bien +s'efforceront de demeurer avec lui. + +PROSPERO, _à Ferdinand_.--Suis-moi.--Vous, ne me parlez pas pour lui; +c'est un traître.--Viens, j'attacherai d'une même chaîne tes pieds et +ton cou: tu boiras l'eau de la mer, et tu auras pour ta nourriture les +coquillages des eaux vives, les racines desséchées, et les cosses où a +été renfermé le gland. Suis-moi. + +FERDINAND.--Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus puissant que moi, +je résisterai à un pareil traitement. + +(Il tire son épée.) + +MIRANDA.--O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop +d'imprudence. Il est doux et non pas craintif. + +PROSPERO.--Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de +gouverneur!--Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui n'oses +frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime! Cesse de te +tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette baguette, et +faire tomber ton épée. + +MIRANDA.--Mon père, je vous conjure. + +PROSPERO.--Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes vêtements. + +MIRANDA.--Seigneur, ayez pitié.... Je serai sa caution. + +PROSPERO.--Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te réprimander, si +ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la défense d'un +imposteur!--Paix.--Tu t'imagines qu'il n'y a pas au monde de figures +pareilles à la sienne; tu n'as vu que Caliban et lui. Petite sotte, +c'est un Caliban auprès de la plupart des hommes, ils sont des anges +auprès de lui. + +MIRANDA.--Mes affections sont donc des plus humbles: je n'ai point +l'ambition de voir un homme plus parfait que lui. + +PROSPERO, _à Ferdinand_.--Allons, obéis. Tes nerfs sont retombés dans +leur enfance; ils ne possèdent aucune vigueur. + +FERDINAND.--En effet; mes forces sont toutes enchaînées comme dans un +songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je sens, le naufrage +de tous mes amis, et les menaces de cet homme par qui je me vois +subjugué, me seraient des peines légères, si, seulement une fois par +jour, je pouvais au travers de ma prison voir cette jeune fille. Que +la liberté fasse usage de toutes les autres parties de la terre; il y +aura assez d'espace pour moi dans une telle prison. + +PROSPERO.--L'ouvrage marche.--Avance.--Tu as bien travaillé, mon joli +Ariel. (_A Ferdinand et à Miranda_.) Suivez-moi. (_A Ariel_.) Écoute +ce qu'il faut que tu me fasses encore. + +MIRANDA.--Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un meilleur +naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que vous venez +d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé. + +PROSPERO.--Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais exécute de +point en point mes ordres. + +ARIEL.--A la lettre. + +PROSPERO.--Allons, suivez-moi.--Ne me parle pas pour lui. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +DEUXIÈME ACTE + +SCÈNE I + + +(Une autre partie de l'île.) + +_Entrent_ ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET +PLUSIEURS AUTRES. + +GONZALO.--Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous avez, nous +avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé est bien au +delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre tristesse est une +chose commune: tous les jours la femme de quelque marin, le patron de +quelque navire marchand, et le négociant lui-même, ont de semblables +motifs de chagrin. Mais sur des millions d'individus, il y en a bien +peu qui aient comme nous à raconter un miracle: c'en est un que de +nous voir sauvés. Ainsi, mon bon seigneur, mettez sagement en balance +nos chagrins et nos motifs de consolation. + +ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix. + +SÉBASTIEN.--Il prend goût à la consolation comme à une soupe froide. + +ANTONIO.--Il ne sera pas si aisément débarrassé du consolateur. + +SÉBASTIEN.--Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son esprit; elle va +sonner tout à l'heure. + +GONZALO.--Seigneur. + +SÉBASTIEN.--Une.... Parlez donc. + +GONZALO.--Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin, tout ce qui se +présente apporte à celui qui le nourrit.... + +SÉBASTIEN.--Un dollar. + +GONZALO.--Tout lui apporte une douleur[5], en effet. Vous avez parlé +plus juste que vous ne croyez. + +[Note 5: _Dollar_, _dolour_, ont, en anglais, à peu près la même +prononciation.] + +SÉBASTIEN.--Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je ne +l'espérais. + +GONZALO.--Donc, mon seigneur.... + +ANTONIO.--Fi! qu'il est prodigue de sa langue! + +ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi. + +GONZALO.--Bien, j'ai fini; mais cependant.... + +SÉBASTIEN.--Cependant il continuera de parler. + +ANTONIO.--Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le premier. + +SÉBASTIEN.--Va pour le vieux coq. + +ANTONIO.--Pour le jeune coq. + +SÉBASTIEN.--C'est dit. L'enjeu? + +ANTONIO.--Un éclat de rire. + +SÉBASTIEN.--Tope! + +ADRIAN.--Quoique cette île semble déserte.... + +SÉBASTIEN.--Ah! ah! ah! + +ANTONIO.--Allons, vous avez payé[6]. + +[Note 6: _You've paid_: Dans l'ancienne édition, _You're paid_, +corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone paraît +assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne peut, je +crois, laisser aucun doute. On a parié un _éclat de rire_; Sébastien, +qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend sur le fait et lui dit: +_Vous avez payé_. Cela est d'un genre de plaisanterie tout à fait +conforme au reste de l'entretien de ces deux personnages.] + +ADRIAN.--Inhabitable et presque inaccessible.... + +SÉBASTIEN.--Cependant.... + +ADRIAN.--Cependant.... + +ANTONIO.--Cela ne pouvait pas manquer. + +ADRIAN.--Il faut qu'elle jouisse d'une température[7] subtile, +moelleuse et délicate. + +[Note 7: Dans l'anglais, _temperance_. Il a été impossible, dans +la traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire +allusion à quelque allégorie de la tempérance.] + +ANTONIO.--La tempérance était une délicate donzelle. + +SÉBASTIEN.--Oui, et subtile, comme il l'a dit très-savamment. + +ADRIAN.--L'air souffle sur nous le plus doucement du monde. + +SÉBASTIEN.--Oui, comme s'il avait des poumons, et des poumons gâtés. + +ANTONIO.--Ou s'il était parfumé par un marais. + +GONZALO.--Tout ici semble favorable à la vie. + +ANTONIO.--Oui, sauf les moyens de vivre. + +SÉBASTIEN.--Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère. + +GONZALO.--Comme l'herbe ici paraît abondante et verte! comme elle est +verte! + +ANTONIO.--Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes. + +SÉBASTIEN.--Avec un soupçon de vert. + +ANTONIO.--Il ne se trompe pas de beaucoup. + +SÉBASTIEN.--Non, seulement du tout au tout. + +GONZALO.--Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et cela est +presque hors de toute croyance.... + +SÉBASTIEN.--Comme beaucoup de merveilles attestées. + +GONZALO.--C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont été dans +la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur éclat; ils ont +été plutôt reteints que tachés par l'eau salée. + +ANTONIO.--Si une de ses poches pouvait parler, ne dirait-elle pas +qu'il ment? + +SÉBASTIEN.--Oui, ou bien elle empocherait très-faussement son récit. + +GONZALO.--Je crois que nos vêtements sont aussi frais maintenant que +quand nous les portâmes pour la première fois en Afrique, au mariage +de la fille du roi, la belle Claribel, avec le roi de Tunis. + +SÉBASTIEN.--C'était un beau mariage, et le retour nous a bien réussi. + +ADRIAN.--Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable reine. + +GONZALO.--Non, depuis le temps de la veuve Didon. + +ANTONIO.--La veuve! le diable l'emporte! à quel propos cette veuve? la +veuve Didon! + +SÉBASTIEN.--Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf Énée? comme +vous prenez cela, bon Dieu! + +ADRIAN.--La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait apprendre +cela: elle était de Carthage et non de Tunis. + +GONZALO.--Cette Tunis, seigneur, était autrefois Carthage. + +ADRIAN.--Carthage? + +GONZALO.--Je vous l'assure, Carthage. + +ANTONIO.--Ses paroles sont plus puissantes que la harpe miraculeuse. + +SÉBASTIEN.--Il a élevé non-seulement les murailles, mais les maisons. + +ANTONIO.--Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne aisé +maintenant? + +SÉBASTIEN.--Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez lui dans +sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme. + +ANTONIO.--Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera pousser +d'autres îles. + +GONZALO.--Oui? + +ANTONIO.--Pourquoi pas, avec le temps? + +GONZALO.--Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui semblent aussi +frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de votre fille, la +reine actuelle. + +ANTONIO.--Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais vue. + +SÉBASTIEN.--Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon. + +GONZALO.--N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi frais que la +première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque sorte.... + +ANTONIO.--Il a longtemps cherché pour pêcher ce _en quelque sorte_. + +GONZALO.--Quand je l'ai porté au mariage de votre fille. + +ALONZO.--Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la révolte +de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma fille dans ce +pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est perdu, et selon +moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est de l'Italie, je +ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes États de Naples et de +Milan, quel horrible poisson aura fait de toi son repas? + +FRANCISCO.--Seigneur, il se peut que votre fils soit vivant. Je l'ai +vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur dos: il faisait +route à travers les eaux, rejetant des deux côtés les ondes en +furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui venaient à +sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus des flots en +tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups vigoureux vers +le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les eaux, semblait +s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute point qu'il ne soit +arrivé vivant à terre. + +ALONZO.--Non, non, il a quitté ce monde. + +SÉBASTIEN.--Seigneur, c'est vous-même que vous devez remercier de +cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de votre fille le +bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la sacrifier à un +Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de vos yeux, qui ont +bien sujet de mouiller de larmes un tel regret. + +ALONZO.--Je t'en prie, laisse-moi en paix. + +SÉBASTIEN.--Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous vous avons +importuné de toutes les manières; et cette fille charmante elle-même +balança entre son aversion et l'obéissance, après quoi elle finit par +plier la tête au joug. Nous avons, je le crains bien, perdu votre fils +pour toujours: Naples et Milan vont avoir, par suite de cette affaire, +plus de veuves que nous ne ramenons d'hommes pour les consoler: la +faute en est à vous seul. + +ALONZO.--Et aussi la perte la plus chère. + +GONZALO.--Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un peu de +douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la plaie, +lorsque vous devriez y mettre un emplâtre. + +SÉBASTIEN.--Fort bien dit. + +ANTONIO.--Et de la manière la plus chirurgicale. + +GONZALO, _au roi_.--Mon bon seigneur, il fait mauvais temps pour nous +dès que votre front se couvre de nuages. + +SÉBASTIEN.--Mauvais temps? + +ANTONIO.--Très-mauvais. + +GONZALO.--Si j'étais chargé de planter cette île, mon seigneur.... + +ANTONIO.--Il y sèmerait des orties. + +SÉBASTIEN.--Avec des ronces et des mauves. + +GONZALO.--Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je ferais? + +SÉBASTIEN.--Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute de vin. + +GONZALO.--Je voudrais que dans ma république tout se fît à l'inverse +du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune espèce de trafic; +on n'y entendrait point parler de magistrats; les procès, l'écriture, +n'y seraient point connus; les serviteurs, les richesses, la pauvreté, +y seraient des choses hors d'usage; point de contrats, d'héritages, +de limites, de labourage; je n'y voudrais ni métal, ni blé, ni vin, +ni huile; nul travail; tous les hommes seraient oisifs et les +femmes aussi, mais elles seraient innocentes et pures; point de +souveraineté.... + +SÉBASTIEN.--Et cependant il voudrait en être le roi. + +ANTONIO.--La fin de sa république en a oublié le commencement. + +GONZALO.--La nature y produirait tout en commun, sans peine ni labeur. +Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni épée, ni pique, +ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de torture. Mais la nature, +d'elle-même, par sa propre force, produirait tout à foison, tout en +abondance, pour nourrir mon peuple innocent. + +SÉBASTIEN.--Pas de mariage parmi ses sujets? + +ANTONIO.--Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et des fripons. + +GONZALO.--Je voudrais gouverner dans une telle perfection, seigneur, +que mon règne surpassât l'âge d'or. + +SÉBASTIEN.--Dieu conserve Sa Majesté! + +ANTONIO.--Longue vie à Gonzalo! + +GONZALO.--Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur? + +ALONZO.--Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent rien. + +GONZALO.--Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai fait +n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui ont les +poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude constante est de +rire de rien. + +ANTONIO.--C'est de vous que nous avons ri. + +GONZALO.--De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce genre de +bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera toujours rire +de rien. + +ANTONIO.--Quel coup il nous a porté là! + +SÉBASTIEN.--S'il n'était pas tombé tout à plat. + +GONZALO.--Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe; vous +seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y demeurait +cinq semaines sans changer. + +(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et lente.) + +SÉBASTIEN.--Oui certainement, et alors nous ferions la chasse aux +chauves-souris. + +ANTONIO.--Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas. + +GONZALO.--Non, sur ma parole, je ne compromets pas si légèrement ma +prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour m'endormir? car déjà je me +sens appesanti. + +ANTONIO.--Allons, dormez et écoutez-nous. + +(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.) + +ALONZO.--Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux pussent, +en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens disposés au +sommeil. + +SÉBASTIEN.--Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le repoussez +pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, c'est un +consolateur. + +ANTONIO.--Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde auprès de +votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous veillerons à +votre sûreté. + +ALONZO.--Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi. + +(Il s'endort.--Ariel sort.) + +SÉBASTIEN.--Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux tous? + +ANTONIO.--C'est une propriété du climat. + +SÉBASTIEN.--Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se fermer? Je ne +me sens point disposé au sommeil. + +ANTONIO.--Ni moi; mes esprits sont en mouvement.--Ils sont tous tombés +comme d'un commun accord; ils ont été abattus comme par un même coup +de tonnerre.--Quel pouvoir est en nos mains, digne Sébastien! oh quel +pouvoir! Je n'en dis pas davantage, et cependant il me semble que je +vois sur ton visage ce que tu pourrais être. L'occasion te parle, et, +dans la vivacité de mon imagination, je vois une couronne tomber sur +ta tête. + +SÉBASTIEN.--Quoi! es-tu éveillé? + +ANTONIO.--Ne m'entendez-vous pas parler? + +SÉBASTIEN.--Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles d'un homme +endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me disais-tu? C'est +un étrange sommeil que de dormir les yeux tout grands ouverts, debout, +parlant, marchant, et cependant si profondément endormi. + +ANTONIO.--Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou plutôt +mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé. + +SÉBASTIEN.--Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont un sens. + +ANTONIO.--Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être: vous +devez l'être aussi si vous faites attention à ce que je vous dis; y +faire attention, c'est vous tripler vous-même. + +SÉBASTIEN.--A la bonne heure! mais je suis une eau stagnante. + +ANTONIO.--Je vous apprendrai à monter comme le flux. + +SÉBASTIEN.--Charge-toi de le faire, car une indolence héréditaire me +dispose au reflux. + +ANTONIO.--O si vous saviez seulement combien ce projet vous est cher +au moment même où vous vous en moquez! combien vous y entrez de +plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont si souvent +entraînés tout près du fond par leur crainte et leur indolence même. + +SÉBASTIEN.--Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton regard, +de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de toi, et un +enfantement qui te presse et te travaille. + +ANTONIO.--Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce gentilhomme au +faible souvenir, et qui une fois enterré sera d'aussi petite mémoire, +ait presque persuadé au roi (car il est possédé d'un esprit de +persuasion) que son fils est vivant, il est aussi impossible que +ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que celui qui dort ici puisse +nager. + +SÉBASTIEN.--Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas noyé. + +ANTONIO.--O que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une grande +espérance! Point d'espérance de ce côté, c'est de l'autre une +espérance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-même ne peut percer +au delà, et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous demeurer +d'accord avec moi que Ferdinand est noyé? + +SÉBASTIEN.--Il n'est plus de ce monde. + +ANTONIO.--Maintenant, dites-moi, quel est l'héritier le plus proche du +royaume de Naples? + +SÉBASTIEN.--Claribel. + +ANTONIO.--Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix lieues par +delà la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de nouvelles de +Naples, à moins que le soleil ne fasse office de poste (car l'homme +de la lune est trop lent), avant que les mentons nouveau-nés ne soient +durcis et devenus propres au rasoir? elle, à cause de qui nous +avons été tous engloutis par la mer, bien qu'elle en ait rejeté +quelques-uns, et que nous soyons par là destinés à exécuter une action +dont ce qui vient d'arriver n'est que le prologue? Pour ce qui doit +suivre, vous et moi en sommes chargés. + +SÉBASTIEN.--Quelles balivernes me contez-vous là? Que voulez-vous +dire? Il est vrai que la fille de mon frère est reine de Tunis, et +qu'elle est aussi l'héritière de Naples: entre ces deux régions il y a +quelque distance. + +ANTONIO.--Une distance dont chaque coudée semble s'écrier: «Comment +cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner à Naples?» +Garde Claribel, Tunis, et laisse Sébastien se réveiller! Dites, si ce +qui vient de les saisir était la mort, eh bien! ils n'en seraient +pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des gens capables de +gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort; des courtisans qui +sauront bavarder aussi longuement, aussi inutilement que ce Gonzalo; +moi-même je pourrais faire un choucas aussi profondément babillard. +Oh! si vous portiez en vous l'esprit qui est en moi, quel sommeil +serait celui-ci pour votre élévation! Me comprenez-vous? + +SÉBASTIEN.--Je crois vous comprendre. + +ANTONIO.--Et comment la joie de votre coeur accueille-t-elle votre +bonne fortune? + +SÉBASTIEN.--Je me rappelle que vous avez supplanté votre frère +Prospero. + +ANTONIO.--Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits, et de bien +meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère étaient mes +compagnons alors; ce sont mes gens maintenant. + +SÉBASTIEN.--Mais votre conscience? + +ANTONIO.--Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il? Si c'était une +engelure à mon talon, elle me forcerait à garder mes pantoufles; +mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt consciences +fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles peuvent se candir +et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère couché là, et s'il +était ce qu'il paraît être en ce moment, c'est-à-dire mort, il ne +vaudrait pas mieux que la terre sur laquelle il est couché. Moi, avec +cette épée obéissante, rien que trois pouces de lame, je le mets au +lit pour jamais; tandis que vous, de la même manière, vous faites +cligner l'oeil pour l'éternité à ce vieux rogaton, ce sire Prudence +qu'ainsi nous n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux +autres, ils prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat +lappe du lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons +fixé un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure. + +SÉBASTIEN.--Ta destinée, cher ami, me servira d'exemple: comme tu +gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton épée: un seul coup va +t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour roi moi qui +t'aimerai. + +ANTONIO.--Tirons ensemble nos épées; et quand je lèverai mon bras en +arrière, faites-en autant pour frapper aussitôt Gonzalo. + +SÉBASTIEN.--Oh! un mot encore. + +(Ils se parlent bas.) + +(Musique.--Ariel rentre invisible.) + +ARIEL.--Mon maître prévoit par son art le danger que courent ces +hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver la vie, car +autrement son projet est mort. + +(Il chante à l'oreille de Gonzalo.) + + Tandis que vous dormez ici en ronflant, + La conspiration à l'oeil ouvert + Choisit son moment. + Si vous attachez quelque prix à la vie, + Secouez le sommeil et prenez garde. + Réveillez-vous, réveillez-vous. + +ANTONIO.--Maintenant frappons tous deux à la fois. + +GONZALO _s'éveille et s'écrie_.--A nous, anges gardiens, sauvez le +roi! + +(Ils s'éveillent) + +ALONZO.--Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous êtes réveillés! pourquoi +vos épées nues? pourquoi ces regards effroyables? + +GONZALO.--De quoi s'agit-il? + +SÉBASTIEN.--Tandis que nous veillions ici à la sûreté de votre +sommeil, nous avons entendu tout à coup un bruit sourd de rugissements +comme de taureaux, ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il pas réveillés? +il a frappé mon oreille de la manière la plus terrible. + +ALONZO.--Je n'ai rien entendu. + +ANTONIO.--Oh! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille +d'un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les +rugissements d'un troupeau de lions. + +ALONZO.--L'avez-vous entendu, Gonzalo? + +GONZALO.--Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure, un étrange +murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur, et j'ai crié. +Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées nues. Un bruit +s'est fait entendre, c'est la vérité: il sera bon de nous tenir sur +nos gardes; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos épées. + +ALONZO.--Partons d'ici, et continuons à chercher mon pauvre fils. + +GONZALO.--Que le ciel le garde de ces monstres, car sûrement il est +dans cette île! + +ALONZO.--Partons. + +ARIEL, _à part_.--Prospero, mon maître, saura ce que je viens de +faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger à la recherche de +ton fils. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +(Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre.) + +CALIBAN _entre avec une charge de bois_. + +CALIBAN.--Que tous les venins que le soleil pompe des eaux croupies, +des marais et des fondrières retombent sur Prospero, et ne laissent +pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits m'entendent, et +pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils ne viendront pas +sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs figures de lutins, me +tremper dans la mare, ou, luisants comme des brandons de feu, m'égarer +la nuit loin de ma route: mais pour chaque vétille il les lâche sur +moi; tantôt en forme de singes qui me font la moue, me grincent +des dents, et me mordent ensuite; tantôt ce sont des hérissons qui +viennent se rouler sur le chemin où je marche pieds nus, et dressent +leurs piquants au moment où je pose mon pied. Quelquefois je me sens +enlacé par des serpents qui de leur langue fourchue sifflent sur moi +jusqu'à me rendre fou.--(_Trinculo parait_.) Ah oui..... oh!--Voici un +de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent +à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne +prendra pas garde à moi. + +TRINCULO.--Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour se +mettre à l'abri des injures du temps, et voilà un nouvel orage qui +s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir +là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre +sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantôt, je ne sais où cacher +ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins +seaux.--Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou vif?--Un +poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux poisson.--Quelque +chose comme cela, et pas du plus frais, un cabillaud.--Un étrange +poisson! Si j'étais en Angleterre maintenant, comme j'y ai été une +fois, et que j'eusse seulement ce poisson en peinture, il n'y aurait +pas de badaud endimanché qui ne donnât une pièce d'argent pour le +voir. C'est là que ce monstre ferait un homme riche: chaque bête +singulière y fait un homme riche; tandis qu'ils refuseront une obole +pour assister un mendiant boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir +un Indien mort.--Hé! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires +ressemblent à des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse là +ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là un +poisson, mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura frappé.--(_Il +tonne_.) Hélas! voilà la tempête revenue. Mon meilleur parti est de me +blottir sous son manteau; je ne vois point d'autre abri autour de +moi. Le malheur fait trouver à l'homme d'étranges compagnons de +lit.--Allons, je veux me gîter ici jusqu'à ce que la queue de l'orage +soit passée. + +(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la main.) + +STEPHANO. + + Je n'irai plus à la mer, à la mer. + Je veux mourir ici à terre. + +C'est une piètre chanson à chanter aux funérailles d'un homme. Bien, +bien, voici qui me réconforte. + +(Il boit.) + + Le maître, le balayeur, le bosseman et moi, + Le canonnier et son compagnon, + Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite; + Mais aucun de nous ne se souciait de Kate, + Car elle avait un aiguillon à la langue, + Et criait au marinier: _Va te faire pendre_! + Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron: + Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui démangeait. + Allons à la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre! + +C'est aussi une piètre chanson. Mais voici qui me réconforte. + +(Il boit.) + +CALIBAN.--Ne me tourmente point. Oh! + +STEPHANO.--Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce pays? Vous +accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour nous faire +niche? Je ne suis pas réchappé de l'eau pour avoir peur ici de vos +quatre jambes? car il a été dit: L'homme le plus homme qui ait jamais +cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, et on le dira ainsi +tant que l'air entrera par les narines de Stephano. + +CALIBAN.--L'esprit me tourmente. Oh! + +STEPHANO.--C'est là quelque monstre de l'île, avec quatre jambes. +Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable peut-il avoir +appris notre langue? Ne fût-ce que pour cela, je veux lui donner +quelque secours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, et lui faire +gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de quelque empereur que +ce soit qui ait jamais marché sur cuir de boeuf. + +CALIBAN.--Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai mon bois plus +vite à la maison. + +STEPHANO.--Le voilà dans son accès maintenant! il n'est pas des plus +sensés dans ce qu'il dit. Il tâtera de ma bouteille: s'il n'a jamais +encore goûté de vin, il ne s'en faudra guère que cela ne guérisse +son accès. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser, je n'en +demanderai jamais trop cher: il défrayera le maître qui l'aura, et +comme il faut. + +CALIBAN.--Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela viendra +bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment Prospero agit +sur toi. + +STEPHANO, _à Caliban_.--Allons, venez; voici qui vous donnera la +parole, chat[8]. Ouvrez la bouche; je peux dire que cela secouera +votre tremblement, et comme il faut. (_Caliban boit avec plaisir_.) +Vous ne connaissez pas celui qui est ici votre ami. Allons, ouvrez +encore vos mâchoires. + +[Note 8: Allusion au vieux dicton anglais: _Ce vin est si bon qu'il +ferait parler un chat_.] + +TRINCULO.--Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait être.... Mais +il est noyé. Ce sont des diables. O défendez-moi! + +STEPHANO.--Quatre jambes et deux voix! un monstre tout à fait mignon; +sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de son ami, sa voix +de derrière pour tenir de mauvais discours et dénigrer. Si tout le vin +de mon broc suffit pour le rétablir, je veux médicamenter sa fièvre. +Allons, ainsi soit-il! Je vais en verser un peu dans ton autre bouche. + +TRINCULO.--Stephano? + +STEPHANO.--Comment, ton autre voix m'appelle?--Miséricorde! +Miséricorde! ce n'est pas un monstre, c'est un diable. Laissons-le là, +je n'ai pas une longue cuiller, moi[9]. + +[Note 9: Allusion au proverbe écossais: _Qui fait manger le diable a +besoin d'une longue cuiller_.] + +TRINCULO.--Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, parle-moi. Je suis +Trinculo;--ne sois pas effrayé,--ton bon ami Trinculo. + +STEPHANO.--Si tu es Trinculo, sors de là, je vais te tirer par les +jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à Trinculo, ce sont +celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même: comment es-tu devenu le +siège de ce veau de lune[10]? Rend-il des Trinculos? + +[Note 10: Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à +l'influence de la lune.] + +TRINCULO.--Je l'ai cru tué d'un coup de tonnerre. Mais n'es-tu donc +pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es pas noyé. +L'orage a-t-il crevé tout à fait? Moi, dans la peur de l'orage, je +me suis caché sous le manteau de ce veau de la lune mort.--Es-tu bien +vivant, Stephano? O Stephano? deux Napolitains de réchappés! + +STEPHANO.--Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon estomac n'est +pas bien ferme. + +CALIBAN.--Ce sont là deux beaux objets, si ce ne sont pas des lutins. +Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une liqueur céleste: je +veux me mettre à genoux devant lui. + +STEPHANO.--Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici? dis-le moi +par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici? Moi, je me suis +sauvé sur un tonneau de vin de Canarie que les matelots avaient roulé +à grand' peine hors du navire. J'en jure par cette bouteille que j'ai +faite de mes propres mains, avec l'écorce d'un arbre, depuis que j'ai +été jeté sur le rivage. + +CALIBAN.--Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton fidèle sujet, +car ta liqueur ne vient pas de la terre. + +STEPHANO.--Allons, jure: comment t'es-tu sauvé? + +TRINCULO.--J'ai nagé jusqu'au rivage, mon ami, comme un canard. Je +nage comme un canard; j'en jurerai. + +STEPHANO.--Tiens, baise le livre.--Cependant tu ne peux nager comme un +canard, car tu es fait comme une oie. + +TRINCULO.--O Stephano, as-tu encore de ceci? + +STEPHANO.--La futaille entière, mon ami; mon cellier est dans un +rocher au bord de la mer: c'est là que j'ai caché mon vin.--Eh bien! +maintenant, veau de lune, comment va ta fièvre? + +CALIBAN.--N'es-tu pas tombé du ciel? + +STEPHANO.--Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps l'homme +qu'on voyait dans la lune. + +CALIBAN.--Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma maîtresse t'a montré à moi, +toi, ton chien et ton buisson. + +STEPHANO.--Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure je le +remplirai de nouveau. Jure. + +TRINCULO.--Par cette bonne lumière, voilà un sot monstre! moi, avoir +peur de lui! un imbécile de monstre! l'homme de la lune! un pauvre +monstre bien crédule!--C'est boire net, monstre, sur ma parole. + +CALIBAN, _à Stephano_.--Je veux te montrer dans l'île chaque pouce +de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en prie, sois mon +dieu. + +TRINCULO.--Par cette clarté, le plus perfide et le plus ivrogne des +monstres!--Quand son dieu sera endormi, il lui volera sa bouteille. + +CALIBAN.--Je baiserai ton pied; je jurerai d'être ton sujet. + +STEPHANO.--Eh bien! approche; à terre, et jure. + +TRINCULO.--J'en mourrai à force de rire de ce monstre à tête de chien. +Un monstre dégoûtant! je me sentirais en goût de le battre.... + +STEPHANO.--Allons, baise. + +TRINCULO.--.... Si ce n'était que ce pauvre monstre est ivre. C'est un +abominable monstre! + +CALIBAN.--Je te conduirai aux meilleures sources, je te cueillerai des +baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois à ta suffisance. +La peste étreigne le tyran que je sers! je ne lui porterai plus de +fagots; mais c'est toi que je servirai, homme merveilleux. + +TRINCULO.--Un monstre bien ridicule, de faire une merveille d'un +pauvre ivrogne! + +CALIBAN.--Je t'en prie, laisse-moi te mener à l'endroit où croissent +les pommes sauvages: de mes longs ongles je déterrerai des truffes; je +te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à prendre au piège +le singe agile; je te conduirai à l'endroit où sont les bosquets +de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du rocher de jeunes +pingouins. Veux-tu venir avec moi? + +STEPHANO.--J'y consens; marche devant nous sans babiller +davantage.--Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie étant +noyés, nous héritons de tout ici.--(_A Caliban_.) Viens, porte ma +bouteille.--Camarade Trinculo, nous allons tout à l'heure la remplir +de nouveau. + +CALIBAN _chante comme un ivrogne_. + + Adieu, mon maître; adieu, adieu. + +TRINCULO.--Monstre hurlant! ivrogne de monstre! + +CALIBAN. + + Je ne ferai plus de viviers pour le poisson; + Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le feu. + Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats, + Ban, ban, Ca.... Caliban + A un autre maître, devient un autre homme. + +Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la joie! +liberté! + +STEPHANO.--Le brave monstre! Allons, conduis-nous. + +(Ils sortent.) + + + + +TROISIÈME ACTE + + +SCÈNE I + +(Le devant de la caverne de Prospero.) + +FERDINAND _paraît chargé d'un morceau de bois_. + +Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent +fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on peut +supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent avoir +un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait pour moi +aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse que je sers +ranime ce qui est mort et change mes travaux en plaisir. Oh! elle est +dix fois plus aimable que son père n'est rude, et il est tout composé +de dureté. Un ordre menaçant m'oblige à transporter quelques milliers +de ces morceaux de bois et à les mettre en tas. Ma douce maîtresse +pleure quand elle me voit travailler, et dit que jamais si basse +besogne ne fut faite par de telles mains. Je m'oublie; mais ces douces +pensées me rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins +surchargé. + +(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.) + +MIRANDA.--Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si fort: je +voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous faut +entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand il +brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le fort +de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à craindre +qu'il vienne avant trois heures d'ici. + +FERDINAND.--O ma chère maîtresse, le soleil sera couché avant que +j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de remplir. + +MIRANDA.--Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps je vais +porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le porterai au +tas. + +FERDINAND.--Non, précieuse créature, j'aimerais mieux rompre mes +muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous abaisser, +tandis que je resterais là oisif. + +MIRANDA.--Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous, et je le +ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à l'ouvrage, +et le vôtre y répugne. + +PROSPERO.--Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette visite en +est la preuve. + +MIRANDA.--Vous avez l'air fatigué. + +FERDINAND.--Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près de moi, +l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en conjure, et +c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est votre nom? + +MIRANDA.--Miranda. O mon père, en le disant, je viens de désobéir à +vos ordres. + +FERDINAND.--Charmante Miranda! objet en effet de la plus haute +admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde! j'ai +regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus d'une +fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop prompte à les +écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités diverses, mais +jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut vint s'opposer +à l'effet de la plus noble grâce et la faire disparaître. Mais vous, +vous si parfaite, si supérieure à toutes, vous avez été créée de ce +qu'il y a de meilleur dans chaque créature. + +MIRANDA.--Je ne connais personne de mon sexe: je ne me rappelle aucun +visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans mon miroir, et je +n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que vous, mon doux ami, +et mon cher père. Je ne sais pas comment sont les traits hors de cette +île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau de ma dot, je ne pourrais +souhaiter dans le monde d'autre compagnon que vous, et l'imagination +ne saurait rêver d'autre forme à aimer que la vôtre. Mais je babille +un peu trop follement, et j'oublie en le faisant les leçons de mon +père. + +FERDINAND.--Je suis prince par ma condition, Miranda; je crois même +être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je ne suis pas +plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à endurer sur ma +bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. Écoutez parler mon +âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a volé à votre service; +voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce +bûcheron si patient. + +MIRANDA.--M'aimez-vous? + +FERDINAND.--O ciel! O terre! rendez témoignage de cette parole, et si +je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je déclare; si mes +discours sont trompeurs, convertissez en revers tout ce qui m'est +présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise, vous honore bien au delà +de tout ce qui dans le monde n'est pas vous. + +MIRANDA.--Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne de la joie. + +PROSPERO.--Belle rencontre de deux affections des plus rares! Ciel, +verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre eux! + +FERDINAND.--Pourquoi pleurez-vous? + +MIRANDA.--A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce que je +désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la privation +me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus mon amour +cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient apparent. Loin de +moi, timides artifices; inspire-moi, franche et sainte innocence: je +suis votre femme si vous voulez m'épouser; sinon je mourrai fille et +le coeur à vous. Vous pouvez me refuser pour compagne; mais, que vous +le vouliez ou non, je serai votre servante. + +FERDINAND.--Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours ainsi à vos +pieds. + +MIRANDA.--Vous serez donc mon mari? + +FERDINAND.--Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave l'est de +la liberté. Voilà ma main. + +MIRANDA.--Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. Maintenant +adieu, pour une demi-heure. + +FERDINAND.--Dites mille! mille! + +(Ferdinand et Miranda sortent.) + +PROSPERO.--Je ne puis être heureux de ce qui se passe autant qu'eux +qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui pût me donner +plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut qu'avant l'heure +du souper j'aie fait encore bien des choses pour l'accomplissement de +ceci. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +(Une autre partie de l'île.) + +STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN _les suit tenant une bouteille_. + +STEPHANO.--Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous +boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et à +l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé. + +TRINCULO.--Son laquais de monstre! la folie de cette île les tient! On +dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voilà +trois; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'État +chancelle. + +STEPHANO.--Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as +tout à fait les yeux dans la tête. + +TRINCULO.--Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien +bâti s'il les avait dans la queue. + +STEPHANO.--Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour +moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud +avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon +lieutenant, monstre, ou mon enseigne. + +TRINCULO.--Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon à +montrer comme enseigne[11]. + +[Note 11: TRINCULO.--_Your lieutenant, if you list; he's no standard_. +_Standard_ signifie _enseigne, modèle_: il signifie aussi un arbre +fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la +plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot _standard_, +et qu'il répond à Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur +ses pieds, ne peut être pris pour un _standard_, _une chose qui se +tient debout (stands)_. On peut supposer aussi que Trinculo fait +allusion à la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris +pour un modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter +Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et +l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la +réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché +autant qu'on l'a pu du dernier.] + +STEPHANO.--Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le monstre[12]. + +[Note 12: Dans l'original, _Monsieur Monster_.] + +TRINCULO.--Vous n'avancerez pas non plus, mais vous demeurerez couchés +comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni l'autre. + +STEPHANO.--Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es un homme, +veau de lune. + +CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton +pied.--Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave. + +TRINCULO.--Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis dans le cas +de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, a-t-on jamais +fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en +ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge, toi qui +n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un monstre? + +CALIBAN.--Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu dire, mon +seigneur? + +TRINCULO.--Mon seigneur, dit-il?--Qu'un monstre puisse être si niais! + +CALIBAN.--Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à mourir. + +STEPHANO.--Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne langue. Si +tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce pauvre monstre +est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte. + +CALIBAN.--Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr encore la +prière que je t'ai faite? + +STEPHANO.--Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je resterai +debout, et Trinculo aussi. + +(Entre Ariel invisible.) + +CALIBAN.--Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un tyran, d'un +sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île. + +ARIEL.--Tu mens. + +CALIBAN.--Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais bien qu'il +plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens point. + +STEPHANO.--Trinculo, si vous le troublez encore dans son récit, par +cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents. + +TRINCULO.--Quoi! je n'ai rien dit. + +STEPHANO.--Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (_A Caliban_.) +Poursuis. + +CALIBAN.--Je dis que par sortilège il a pris cette île; il l'a prise +sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, car je sais +bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est pas.... + +STEPHANO.--Cela est très-certain. + +CALIBAN.--Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai. + +STEPHANO.--Mais comment en venir à bout? Peux-tu me conduire à +l'ennemi? + +CALIBAN.--Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le livrer endormi, +de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou dans la tête. + +ARIEL.--Tu mens, tu ne le peux pas. + +CALIBAN.--Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je conjure ta +Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre cette bouteille: +quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de l'eau de mare, car +je ne lui montrerai pas où sont les sources vives. + +STEPHANO.--Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage au danger. +Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets ma clémence à +la porte, et je fais de toi un hareng sec. + +TRINCULO.--Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'éloigner +de vous. + +STEPHANO.--N'as-tu pas dit qu'il mentait? + +ARIEL.--Tu mens. + +STEPHANO.--Oui? (_Il le bat_.) Prends ceci pour toi. Si cela vous +plaît, donnez-moi un démenti une autre fois. + +TRINCULO.--Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez-vous perdu +la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre bouteille! Voilà ce +qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit de votre monstre, et que +le diable vous emporte les doigts! + +CALIBAN.--Ha, ha, ha! + +STEPHANO.--Maintenant continuez votre histoire.--Je t'en prie, va-t'en +plus loin. + +CALIBAN.--Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, moi. + +STEPHANO.--Tiens-toi plus loin.--Allons, toi, poursuis. + +CALIBAN.--Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à lui de +dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle +après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche lui briser +le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un +couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car +sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit à ses +ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement que moi. Ne brûle que +ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme, +dont il ornera sa maison quand il en aura une: et surtout, ce qui +mérite d'être sérieusement considéré, c'est la beauté de sa fille; +lui-même il l'appelle incomparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma +mère Sycorax et elle; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le +plus grand sur le plus petit. + +STEPHANO.--Est-ce donc un si beau brin de fille? + +CALIBAN.--Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à ton lit, +et qu'elle te produira une belle lignée. + +STEPHANO.--Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons +roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et Trinculo et toi, vous +serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, Trinculo? + +TRINCULO.--Excellent. + +STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu; mais, +tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête qu'une bonne langue. + +CALIBAN.--Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: veux-tu +l'exterminer alors? + +STEPHANO.--Oui, sur mon honneur! + +ARIEL.--Je dirai cela à mon maître. + +CALIBAN.--Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. Allons, soyons +joyeux; voulez-vous chanter le canon[13] que vous m'avez appris tout à +l'heure? + +[Note 13: _Troll the catch_. L'un des commentateurs de Shakspeare, M. +Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il +me semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un +l'autre. _Troll_ signifie _mouvoir circulairement, rouler, tourner_, +etc., _catch_, _un chant successif (sung in succession)_; c'est là +la définition du canon, sorte de figure que l'Académie appelle +_perpétuelle_, qu'on pourrait aussi appeler circulaire, puisqu'elle +consiste dans le retour perpétuel des mêmes passages successivement +répétés par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette +explication, c'est que Stephano, accédant au désir de Caliban, appelle +Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (_sings_), +parce qu'en effet un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est +nécessairement commencé par une seule.] + +STEPHANO.--Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, toujours +raison. Allons, Trinculo, chantons. + +(Stephano chante.) + + Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et + moquons-nous d'eux; + La pensée est libre. + +CALIBAN.--Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un pipeau et +s'accompagne d'un tambourin.) + +STEPHANO.--Qu'est-ce que c'est que cette répétition? + +TRINCULO.--C'est l'air de notre canon joué par la figure de +personne.[14] + +[Note 14: La figure de _no-body_ (de personne) est une figure ridicule, +représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.] + +STEPHANO.--Si tu es homme, montre-toi sous ta propre figure; si tu es +le diable, prends celle que tu voudras. + +TRINCULO.--Oh! pardonnez-moi mes péchés. + +STEPHANO.--Qui meurt a payé toutes ses dettes.--Je te défie... merci +de nous! + +CALIBAN.--As-tu peur? + +STEPHANO.--Moi, monstre? Non. + +CALIBAN.--N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de sons et de +doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois +des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles; +quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après +un long sommeil, elles me feraient dormir encore; et quelquefois +en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer +des richesses prêtes à pleuvoir sur moi; en sorte que lorsque je +m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore. + +STEPHANO.--Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma musique pour +rien. + +CALIBAN.--Quand Prospero sera tué. + +STEPHANO.--C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai pas oublié ce +que tu m'as conté. + +TRINCULO.--Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre +besogne. + +STEPHANO.--Guide-nous, monstre; nous te suivons.--Je serais bien aise +de voir ce tambourineur: il va bon train. + +TRINCULO.--Viens-tu?--Je te suivrai, Stephano. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +(Une autre partie de l'île.) + +_Entrent_ ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, FRANCISCO ET +AUTRES. + +GONZALO.--Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, seigneur. Mes +vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que nous avons parcouru +là par tant de sentiers, droits ou tortueux. J'en jure par votre +patience, j'ai besoin de me reposer. + +ALONZO.--Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens moi-même +la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. Asseyez-vous +et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon espoir, et ne pas plus +longtemps lui permettre de me flatter. Il est noyé, celui après lequel +nous errons ainsi, et la mer se rit de ces vaines recherches que nous +avons faites sur la terre. Soit, qu'il repose en paix! + +ANTONIO, _bas à Sébastien_.--Je suis bien aise qu'il soit ainsi tout +à fait sans espérance.--N'allez pas pour un contretemps renoncer au +projet que vous étiez résolu d'exécuter. + +SÉBASTIEN.--Nous l'accomplirons à la première occasion favorable. + +ANTONIO.--Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont par cette +marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même vigilance que +lorsqu'ils sont frais et dispos. + +SÉBASTIEN.--Oui, cette nuit; n'en parlons plus. + +(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est +invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes +bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils forment +autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes engageants, +invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils disparaissant +ensuite.) + +ALONZO.--Quelle est cette harmonie? mes bons amis, écoutons! + +GONZALO.--Une musique d'une douceur merveilleuse. + +ALONZO.--Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances favorables. Quels +étaient ces gens-là? + +SÉBASTIEN.--Des marionnettes vivantes. Maintenant je croirai qu'il +existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre servant de trône +au phénix, et qu'un phénix y règne encore aujourd'hui. + +ANTONIO.--Je crois à tout cela; et, si l'on refuse d'ajouter foi +à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. Jamais les +voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les idiots les +condamnent. + +GONZALO.--Voudrait-on me croire si je racontais ceci à Naples? Si je +leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, car certainement +c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des formes monstrueuses, +ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus douces que vous n'en +trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre temps, je dirais presque +chez aucun? + +PROSPERO, _à part_.--Honnête seigneur, tu as dit le mot; car +quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des démons. + +ALONZO.--Je ne me lasse point de songer à leurs formes étranges, à +leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque l'assistance de +la parole, expriment pourtant dans leur langage muet d'excellentes +choses. + +PROSPERO, _à part_.--Ne louez pas avant le départ. + +FRANCISCO.--Ils se sont étrangement évanouis. + +SÉBASTIEN.--Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les munitions, car nous +avons faim.--Vous plairait-il de goûter de ceci? + +ALONZO.--Non pas moi. + +GONZALO.--Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre. Quand nous +étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât des montagnards +portant des fanons comme les taureaux, et ayant à leur cou des masses +de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes dont la tête fût +placée au milieu de leur poitrine? Et cependant nous ne voyons pas +aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour un[15] qui ne nous +rapporte ces faits dûment attestés. + +[Note 15: Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait +pour un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont +on ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se +faisait alors à un taux très-élevé.] + +ALONZO.--Je m'approcherai de cette table et je mangerai, dût ce repas +être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le meilleur de ma +vie est passé. Mon frère, seigneur duc, approchez-vous et faites comme +nous. + +(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, fond +sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour subtil le +banquet disparaît.) + +ARIEL.--Vous êtes trois hommes de crime que la destinée (qui se sert +comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il renferme) a fait +vomir par la mer insatiable dans cette île où n'habite point l'homme, +parce que vous n'êtes point faits pour vivre parmi les hommes. Je vous +ai rendus fous. (_Voyant Alonzo, Sébastien et les autres tirer leurs +épées_.) + +C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent et se +noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous sommes les +ministres du Destin: les éléments dont se compose la trempe de vos +épées peuvent aussi aisément blesser les vents bruyants ou, par de +ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se referme à l'instant, +que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes compagnons sont +invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous blesser avec vos armes, +elles sont maintenant trop pesantes pour vos forces: elles ne se +laisseront plus soulever. Mais souvenez-vous, car tel est ici l'objet +de mon message, que vous trois vous avez expulsé de son duché de Milan +le vertueux Prospero; que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis +vous en a payé le salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour +cette action odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient +pas, ont irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures +contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils vous +annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire qu'une mort +subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos actions. Pour vous +préserver des vengeances (qui autrement vont éclater sur vos têtes +dans cette île désolée), il ne vous reste plus que le remords du +coeur, et ensuite une vie sans reproche. + +(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au son +d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en faisant +des grimaces moqueuses, et emportent la table.) + +PROSPERO, _à part, à Ariel_.--Tu as très-bien joué ce rôle de harpie, +mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans tout ce que tu +as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je t'avais donnée. Mes +esprits secondaires ont aussi rendu d'après nature et avec une +vérité bizarre leurs différentes espèces de personnages. Mes charmes +puissants opèrent, et ces hommes qui sont mes ennemis sont tout +éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux les laisser dans ces accès +de frénésie, tandis que je vais revoir le jeune Ferdinand qu'ils +croient noyé, et sa chère, ma chère bien-aimée. + +GONZALO.--Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi restez-vous +ainsi, le regard fixe et effrayé? + +ALONZO.--O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les vagues +avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient autour de +moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau d'orgue, prononçait +le nom de Prospero, et de sa voix de basse récitait mon injustice. Mon +fils est donc couché dans le limon de la mer! J'irai le chercher plus +avant que jamais n'a pénétré la sonde, et je reposerai avec lui dans +la vase. + +(Il sort.) + +SÉBASTIEN.--Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs légions. + +ANTONIO.--Je serai ton second. + +(Ils sortent.) + +GONZALO.--Ils sont tous trois désespérés. Leur crime odieux, comme un +poison qui ne doit opérer qu'après un long espace de temps, commence à +ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous dont les muscles sont +plus souples que les miens, suivez-les rapidement, et sauvez-les des +actions où peut les entraîner le désordre de leurs sens. + +ADRIAN.--Suivez-nous, je vous prie. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + +SCÈNE I + + +(Le devant de la grotte de Prospero.) + +_Entrent_ PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA. + +PROSPERO, à _Ferdinand_.--Si je vous ai puni trop sévèrement, tout est +réparé par la compensation que je vous offre, car je vous ai donné ici +un fil de ma propre vie, ou plutôt celle pour qui je vis. Je la remets +encore une fois dans tes mains. Tous tes ennuis n'ont été que +les épreuves que je voulais faire subir à ton amour, et tu les as +merveilleusement soutenus. Ici, à la face du ciel, je ratifie ce don +précieux que je t'ai fait. O Ferdinand, ne souris point de moi si je +la vante; car tu reconnaîtras qu'elle surpasse toute louange, et la +laisse bien loin derrière elle. + +FERDINAND.--Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le contraire. + +PROSPERO.--Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et aussi +comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. Mais +si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes cérémonies +aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites pieux, jamais le +ciel ne répandra sur cette union les douces influences capables de +la faire prospérer; la haine stérile, le dédain au regard amer, et la +discorde, sèmeront votre lit nuptial de tant de ronces rebutantes, que +vous le prendrez tous deux en haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen +qui doit vous éclairer, prenez garde à vous. + +FERDINAND.--Comme il est vrai que j'espère des jours paisibles, une +belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour pareil à celui +d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le plus propice, les +plus fortes suggestions de notre plus mauvais génie, rien ne pourra +amollir mon honneur jusqu'à des désirs impurs; rien ne me fera +consentir à dépouiller de son vif aiguillon ce jour de la célébration, +que je passerai à imaginer que les coursiers de Phoebus se sont +fourbus, ou que la nuit demeure là-bas enchaînée. + +PROSPERO.--Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec elle; elle +est à toi.--Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur, mon Ariel! + +(Entre Ariel.) + +ARIEL.--Que désire mon puissant maître? me voici. + +PROSPERO.--Toi et les esprits que tu commandes, vous avez tous +dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous encore pour +un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, dans ce lieu, +tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai donné pouvoir. +Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que je fasse voir à ce +jeune couple quelques-uns des prestiges de mon art. C'est ma promesse, +et ils l'attendent de moi. + +ARIEL.--Immédiatement? + +PROSPERO.--Oui, dans un clin d'oeil. + +ARIEL.--Vous n'aurez pas dit _va et reviens_, et respiré deux fois +et crié _allons, allons_, que chacun, accourant à pas légers sur +la pointe du pied, sera devant vous avec sa moue et ses grimaces. +M'aimez-vous, mon maître? non? + +PROSPERO.--Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que tu ne +m'entendes appeler. + +ARIEL.--Oui, je comprends. + +(Il sort.) + +PROSPERO, _à Ferdinand_.--Songe à tenir ta parole; ne donne pas trop +de liberté à tes caresses: lorsque le sang est enflammé, les serments +les plus forts ne sont plus que de la paille. Sois plus retenu, ou +autrement bonsoir à votre promesse. + +FERDINAND.--Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de la blanche +neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes sens[16]. + +[Note 16: _Of my liver_, de mes reins.] + +PROSPERO.--Bien. (_A Ariel_.) Allons, mon Ariel, viens maintenant; +amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul esprit. +Parais-ici, et vivement.... (_A Ferdinand_.) Point de langue; tout +yeux; du silence. + +(Une musique douce.) + +MASQUE[17]. + +[Note 17: Le _masque_ était une représentation allégorique qu'on +donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.] + +(Entre Iris.) + +IRIS.--Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches plaines de +froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de pois; tes +montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes plates +prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes sillons +aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé d'humidité, +embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes aux froides +nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme délaissé par la +jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de palissades; et tes +grèves stériles hérissées de rocs où tu vas respirer le grand air: la +reine du firmament, dont je suis l'humide arc-en-ciel et la messagère, +te le demande, et te prie de venir ici sur ce gazon partager les jeux +de sa souveraine grandeur; ses paons volent vite: approche, riche +Cérès, pour la recevoir. + +(Entre Cérès.) + +CÉRÈS.--Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne désobéis +jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de safran verses +sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies rafraîchissantes, +et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes mes espaces boisés +et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais une riche écharpe à ma +noble terre: pourquoi ta reine m'appelle-t-elle ici sur la verdure de +cette herbe menue? + +IRIS.--Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour doter +généreusement ces bienheureux amants. + +CÉRÈS.--Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils +accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra +ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la honteuse +société de la mère et de son aveugle fils. + +IRIS.--Ne crains point sa présence ici. Je viens de rencontrer sa +divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils avec elle traîné +par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque charme lascif sur +cet homme et cette jeune fille, qui ont fait serment qu'aucun des +mystères du lit nuptial ne serait accompli avant que l'hymen n'eût +allumé son flambeau; mais en vain: l'amoureuse concubine de Mars s'en +est retournée; sa mauvaise tête de fils a brisé ses flèches; il jure +de n'en plus lancer, et désormais, jouant avec les passereaux, de +n'être plus qu'un enfant. + +CÉRÈS.--La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon s'avance: je +la reconnais à sa démarche. + +(Entre Junon.) + +JUNON.--Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec moi bénir +ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se voient +honorés dans leurs enfants. + +(Elle chante.) + + Honneur, richesses, bénédictions du mariage; + Longue continuation et accroissement de bonheur; + Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous. + Junon chante sur vous sa bénédiction. + +CÉRÈS. + + Produits du sol, surabondance, + Granges et greniers toujours remplis; + Vignes couvertes de grappes pressées; + Plantes courbées sous leurs riches fardeaux; + Le printemps revenant pour vous au plus tard + A la fin de la récolte; + La disette et le besoin toujours loin de vous; + Telle est pour vous la bénédiction de Cérès. + +FERDINAND.--Voilà la vision la plus majestueuse, les chants les plus +harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce soient là des +esprits? + +PROSPERO.--Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés des lieux +où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon imagination. + +FERDINAND.--O que je vive toujours ici! Un père, une épouse, si rares, +si merveilleux, font de ce lieu un paradis. + +(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un message.) + +PROSPERO.--Silence, mon fils: Junon et Cérès s'entretiennent +sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose à faire. Chut! pas +une syllabe, ou notre charme est rompu. + +IRIS.--Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux sinueux, +avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours innocents, quittez +l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir au signal qui vous +appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes nymphes; aidez-nous à +célébrer une alliance de vrai amour: ne vous faites pas attendre. + +(Entrent des nymphes.) + +Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et fatigués +d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. Chômez ce jour +de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de seigle, et que +chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches nymphes dans une +danse rustique. + +(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se +joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin +de laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots +suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un bruit +étrange, sourd et confus.) + +PROSPERO.--J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette brute de +Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où ils doivent +exécuter leur complot est presque arrivé. (_Aux esprits_.) Fort +bien.... Éloignez-vous. Rien de plus. + +FERDINAND.--Voilà qui est étrange! Votre père est agité par quelque +passion qui travaille violemment son âme. + +MIRANDA.--Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé d'une si +violente colère. + +PROSPERO.--Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous étiez rempli +d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos divertissements +finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit d'avance, étaient tous +des esprits; ils se sont fondus en air, en air subtil; et, pareils à +l'édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours +qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples +solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce +qu'il reçoit de la succession des temps; et comme s'est évanoui cet +appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux +la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits +de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive +vie est environnée d'un sommeil.--Seigneur, j'éprouve quelque +chagrin: supportez ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous +tourmentez point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et +vous y reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit +agité. + +FERDINAND ET MIRANDA.--Nous vous souhaitons la paix. + +PROSPERO, _à Ariel_.--Arrive rapide comme ma pensée.--(_A Ferdinand et +Miranda_.) Je vous remercie.--Viens, Ariel. + +ARIEL.--Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu? + +PROSPERO.--Esprit, il faut nous préparer à faire face à Caliban. + +ARIEL.--Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, j'avais eu +l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta colère. + +PROSPERO.--Redis-moi où tu as laissé ces misérables. + +ARIEL.--Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés de boisson, +si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour leur avoir soufflé +dans le visage, et frappaient la terre pour avoir baisé leurs pieds; +mais toujours suivant leur projet. Alors j'ai battu mon tambour: à +ce bruit, comme des poulains indomptés, ils ont dressé les oreilles, +porté en avant leurs paupières, et levé le nez du côté où ils +flairaient la musique. J'ai tellement charmé leurs oreilles, que, +comme des veaux, appelés par le mugissement de la vache, ils ont suivi +mes sons au milieu des ronces dentées, des bruyères, des buissons +hérissés, des épines qui pénétraient la peau mince de leurs jambes. A +la fin, je les ai laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au +delà de ta grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds +enfoncés dans la fange noire et puante du lac. + +PROSPERO.--Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore ta forme +invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux dans ma +demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs. + +ARIEL.--J'y vais, j'y vais. + +(Il sort.) + +PROSPERO.--Un démon, un démon incarné dont la nature ne peut jamais +offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, entièrement +perdu toutes les peines que je me suis données par humanité! et comme +son corps devient plus difforme avec les années, son âme se gangrène +encore.... Je veux qu'ils souffrent tous jusqu'à en rugir.--(_Rentre +Ariel chargé d'habillements brillants et autres choses du même +genre_.)--Viens, range-les sur cette corde. + +(Prospero et Ariel demeurent invisibles.) + +(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.) + +CALIBAN.--Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe aveugle ne +puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de sa caverne. + +STEPHANO.--Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez un +lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet des +champs[18]. + +[Note 18: Le mot anglais est _Jack_. On l'appelle aussi _Jack a +lantern_ (_Jacques à la lanterne_.)] + +TRINCULO.--Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce dont mon +nez est en grande indignation. + +STEPHANO.--Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si j'allais prendre +de l'humeur contre vous, voyez-vous.... + +TRINCULO.--Tu serais un monstre perdu. + +CALIBAN.--Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes grâces. +Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira bien cette +mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, comme s'il était +encore minuit. + +TRINCULO.--Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la mare! + +STEPHANO.--Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du déshonneur, +monstre, mais une perte immense. + +TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être +mouillé.--C'est cependant votre lutin sans malice, monstre.... + +STEPHANO.--Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, pour ma +peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles. + +CALIBAN.--Je t'en prie, mon prince, ne souffle pas.--Vois-tu bien? +voici la bouche de la caverne: point de bruit; entre. Fais-nous ce bon +méfait qui pour toujours te met, toi, en possession de cette île; et +moi, ton Caliban à tes pieds, pour les lécher éternellement. + +STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées +sanguinaires. + +TRINCULO.--O roi Stephano[19]! ô mon gentilhomme! ô digne Stephano! +regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour toi! + +[Note 19: Allusion à une ancienne ballade _King Stephens was a worthy +peer_ (_le roi Étienne était un digne gentilhomme_), où l'on célèbre +l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. Il y a dans +_Othello_ deux couplets de cette ballade.] + +CALIBAN.--Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la drogue. + +TRINCULO.--Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en friperie.--O roi +Stephano! + +STEPHANO.--Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je prétends avoir +cette robe. + +TRINCULO.--Ta Grandeur l'aura. + +CALIBAN.--Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi pensez-vous de +vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le meurtre d'abord. S'il +se réveille, depuis la plante des pieds jusqu'au crâne, notre peau +ne sera plus que pincements; oh! il nous accoutrera d'une étrange +manière! + +STEPHANO.--Paix, monstre!--Madame la corde, ce pourpoint n'est-il pas +pour moi?--Voilà le pourpoint hors de ligne.--A présent, pourpoint, +vous êtes sous la ligne; vous courez risque de perdre vos crins et de +devenir un faucon chauve[20]. + +[Note 20: _Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin +under the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove +a bald jerkin_. _Line_ est pris ici dans le sens de _corde tendue_ +au premier abord, puis, et en même temps dans celui de _ligne +équatoriale_. _Jerkin_, d'un autre côté, signifie _pourpoint_ et +_faucon_. Le pourpoint a probablement été tiré avec quelque difficulté +de dessous la corde (_line_), et sous la ligne (_line_), l'équateur, +certaines maladies font tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend +les habits sont faites de crin (_hair_, crins et cheveux). Ainsi, +le pourpoint (_jerkin_) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on +voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un _bald jerkin_ +(faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de _choucas_. + +Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre +plaisanterie.] + +TRINCULO.--Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, nous volons +à la ligne et au cordeau. + +STEPHANO.--Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un habit pour +la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit n'ira point sans +récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» c'est un excellent trait +d'estoc. Tiens, encore un habit pour la peine. + +TRINCULO.--Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et puis +emportez-nous le reste. + +CALIBAN.--Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, et nous +serons tous changés en oies de mer[21], ou en singes avec des fronts +horriblement bas. + +[Note 21: _Barnacles_, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était +supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la quille +des vaisseaux, et porte aussi le nom de _barnacle_. Dans le nord de +l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages d'où sortaient les +barnacles croissaient sur les arbres. Dans le Lancashire, on les +appelait _tree geese_, oies d'arbre.] + +STEPHANO.--Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à transporter tout +cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, ou je vous chasse de +mon royaume. Vite, emportez ceci. + +TRINCULO.--Et ceci. + +STEPHANO.--Oui, et ceci encore. + +(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous la +forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens Stephano, +Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la meute.) + +PROSPERO.--Oh! _la Montagne_! oh! + +ARIEL.--_Argent_, ici la voie, _Argent_! + +PROSPERO.--_Furie, Furie_, là! _Tyran_, là!--Écoute, écoute! +(_Caliban, Trinculo et Stephano sont pourchassés hors de la scène_.) +Va, ordonne à mes lutins de moudre leurs jointures par de dures +convulsions; que leurs nerfs se retirent dans des crampes racornies; +qu'ils soient pincés jusqu'à en être couverts de plus de taches qu'il +n'y en a sur la peau du léopard ou du chat de montagne. + +ARIEL.--Écoute comme ils rugissent. + +PROSPERO.--Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A l'heure qu'il +est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous mes travaux vont +finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté des airs. Suis-moi +encore un instant, et rends-moi obéissance. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + +SCÈNE I + + +(Le devant de la grotte de Prospero.) + +_Entrent_ PROSPERO _vêtu de sa robe magique_, ET ARIEL. + +PROSPERO.--Maintenant mon projet commence à se développer dans son +ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits m'obéissent; +et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il apporte.... Où en +est le jour? + +ARIEL.--Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez dit, mon +maître, que notre travail devait finir. + +PROSPERO.--Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la tempête. +Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa suite. + +ARIEL.--Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où vous me les +avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous les avez laissés +dans le bocage de citronniers qui abrite votre grotte, ils ne peuvent +faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le roi, son frère, et le +vôtre, sont encore tous les trois dans l'égarement; et le reste, +comblé de douleur et d'effroi, gémit sur eux; mais plus que tous +les autres celui que je vous ai entendu nommer le bon vieux seigneur +Gonzalo: ses larmes descendent le long de sa barbe, comme les gouttes +de la pluie d'hiver coulent de la tige creuse des roseaux. Vos +charmes les travaillent avec tant de violence que, si vous les voyiez +maintenant, votre âme en serait attendrie. + +PROSPERO.--Le penses-tu, esprit? + +ARIEL.--La mienne le serait, seigneur, si j'étais un homme. + +PROSPERO.--La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui n'es formé +que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion à la vue +de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui ressens aussi +vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je n'en serais pas +plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands torts, ils m'aient +blessé au vif, je me range contre mon courroux, du parti de ma +raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à la vertu qu'à la +vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de mes desseins ne va +pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un regard sévère. Va les +élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, rétablir leurs facultés, et +ils vont être rendus à eux-mêmes. + +ARIEL.--Je vais les amener, seigneur. + +(Ariel sort.) + +PROSPERO.--Vous, fées des collines et des ruisseaux, des lacs +tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où votre pied +ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune lorsqu'il retire ses +flots, et fuyez devant lui à son retour; vous, petites marionnettes, +qui tracez au clair de la lune ces ronds[22] d'herbe amère que la +brebis refuse de brouter; et vous dont le passe-temps est de faire +naître à minuit les mousserons, et que réjouit le son solennel du +couvre-feu; secondé par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre +empire, obscurcir le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les +vents mutins, et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des +cieux une guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu +de moi des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le +trait de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs +fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été +arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs +habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, tant +mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et quand +je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, quelques airs +d'une musique céleste pour produire sur leurs sens l'effet que je +médite et que doit accomplir ce prodige aérien, aussitôt je brise ma +baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises dans la terre, et plus +avant que n'est jamais descendue la sonde je noierai sous les eaux mon +livre magique. + +[Note 22: Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort +communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont plus +élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe qui croît +alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple les appelle +_fairy circles_, cercles des fées, et les croit formés par les danses +nocturnes des lutins. On en voit de pareils dans la Bourgogne. Partout +où se trouvent ces ronds, on est sûr de trouver des mousserons.] + +(A l'instant une musique solennelle commence.) + +(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes +frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et +Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco. +Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous le +charme.) + +PROSPERO, _les observant_.--Qu'une musique solennelle, que les sons +les plus propres à calmer une imagination en désordre guérissent ton +cerveau, maintenant inutile et bouillonnant au-dedans de ton crâne. +Demeurez là, car un charme vous enchaîne.--Pieux Gonzalo, homme +honorable, mes yeux, touchés de sympathie à la seule vue des tiens, +laissent couler des larmes compagnes de tes larmes.--Le charme se +dissout par degrés; et comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où +règne la nuit, fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse +en s'élevant les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de +leur raison. O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet +loyal du prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes +bienfaits en paroles et en actions.--Toi, Alonzo, tu nous as traités +bien cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette +action;--tu en pâtis, maintenant, Sébastien.--Vous, mon sang, vous +formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous laissant séduire +à l'ambition, avez chassé le remords et la nature; vous qui avec +Sébastien (dont les déchirements intérieurs redoublent pour ce crime) +vouliez ici assassiner votre roi; tout dénaturé que vous êtes, je vous +pardonne.--Déjà se gonfle le flot de leur entendement; il s'approche +et couvrira bientôt la plage de la raison, maintenant encore encombrée +d'un limon impur. Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait +me reconnaître.--Ariel, va me chercher dans ma grotte mon chaperon et +mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer à eux tel que +je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, esprit; avant +bien peu de temps tu seras libre. + +ARIEL _chante, en aidant Prospero à s'habiller_. + + Je suce la fleur que suce l'abeille; + J'habite le calice d'une primevère; + Et là je me repose quand les hiboux crient. + Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole + Gaiement après l'été. + Gaiement, gaiement, je vivrai désormais + Sous la fleur qui pend à la branche. + +PROSPERO.--Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. Je sentirai +que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta liberté. Allons, +allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible comme tu l'es: +tu trouveras les matelots endormis sous les écoutilles. Réveille +le maître et le bosseman; force-les à te suivre en ce lieu. Dans +l'instant, je t'en prie. + +ARIEL.--Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que votre pouls +ait battu deux fois. + +(Il sort.) + +GONZALO.--Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond, habite en +ce lieu. Oh! que quelque pouvoir céleste daigne nous guider hors de +cette île redoutable! + +PROSPERO.--Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan, Prospero. +Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui te parle, je +te presse dans mes bras, et je te souhaite cordialement la bienvenue à +toi et à ceux qui t'accompagnent. + +ALONZO.--Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain +enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à +l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps +de chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir +l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de +démence.--Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous faire +aspirer après d'étranges récits. Je te remets ton duché et te conjure +de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero pourrait-il être +vivant et se trouver ici? + +PROSPERO, _à Gonzalo_.--D'abord, généreux ami, permets que j'embrasse +ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute mesure et de toute +limite. + +GONZALO.--Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel. + +PROSPERO.--Vous vous ressentez encore de quelques-unes des illusions +que présente cette île; elles ne vous permettent plus de croire même +aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis. Mais vous +(_A part, à Antonio et Sébastien_), digne paire de seigneurs, si j'en +avais l'envie, je pourrais ici recueillir pour vous de Sa Majesté +quelques regards irrités, et démasquer en vous deux traîtres. En ce +moment je ne veux point faire de mauvais rapports. + +SÉBASTIEN, _à part_.--Le démon parle par sa voix. + +PROSPERO.--Non.--Pour toi, le plus pervers des hommes, que je ne +pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je te pardonne +tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais je te +redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es forcé de +me rendre. + +ALONZO.--Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels événements +ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres ici, nous qui +depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur ces bords où j'ai +perdu (quel trait aigu porte avec lui ce souvenir!) où j'ai perdu mon +cher fils Ferdinand. + +PROSPERO.--J'en suis affligé, seigneur. + +ALONZO.--Irréparable est ma perte, et la patience me dit qu'il est au +delà de son pouvoir de m'en guérir. + +PROSPERO.--Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé son +assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde ses +tout-puissants secours, et je repose satisfait. + +ALONZO.--Vous, une perte semblable? + +PROSPERO.--Aussi grande pour moi, aussi récente; et pour supporter la +perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des consolations +bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à votre aide. +J'ai perdu ma fille. + +ALONZO.--Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux vivants +dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y fussent, je +demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit fangeux où est +étendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre fille? + +PROSPERO.--Dans cette dernière tempête.--Ma rencontre ici, je le +vois, a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils dévorent leur +raison, croient à peine que leurs yeux les servent fidèlement, et +que leurs paroles soient les sons naturels de leur voix. Mais, par +quelques secousses que vous ayez été jetés hors de vos sens, tenez +pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc que la violence +arracha de Milan, et qu'une étrange destinée a fait débarquer ici pour +être le souverain de cette île où vous avez trouvé le naufrage.--Mais +n'allons pas plus loin pour le moment: c'est une chronique à faire +jour par jour, non un récit qui puisse figurer à un déjeuner, ou +convenir à cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur. +Cette grotte est ma cour: là j'ai peu de suivants; et de sujets +au dehors, aucun. Je vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur: +puisque vous m'avez rendu mon duché, je veux m'acquitter envers vous +par quelque chose d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir +une merveille dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de +mon duché. + +(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et Miranda +assis et jouant ensemble aux échecs.) + +MIRANDA.--Mon doux seigneur, vous me trichez. + +FERDINAND.--Non, mon très-cher amour; je ne le voudrais pas pour le +monde entier. + +MIRANDA.--Oui, et quand même vous voudriez disputer pour une vingtaine +de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu. + +ALONZO.--Si c'est là une vision de cette île, il me faudra perdre deux +fois un fils chéri. + +SÉBASTIEN.--Voici le plus grand des miracles! + +FERDINAND.--Si les mers menacent, elles font grâce aussi. Je les ai +maudites sans sujet. + +(Il se met à genoux devant son père.) + +ALONZO.--Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père rempli de +joie t'environnent de toutes parts! Lève-toi; dis, comment es-tu venu +ici? + +MIRANDA.--O merveille! combien d'excellentes créatures sont ici et là +encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau monde, qui +contient de pareils habitants! + +PROSPERO.--Il est nouveau pour toi. + +ALONZO.--Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu étais au jeu? +Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de trois heures.... +Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous réunit ainsi? + +FERDINAND.--C'est une mortelle; mais, grâce à l'immortelle Providence, +elle est à moi: j'en ai fait choix dans un temps où je ne pouvais +consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse encore un père. +Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le renom a si souvent +frappé mes oreilles, mais que je n'avais jamais vu jusqu'à ce jour. +C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie, et cette jeune dame me +donne en lui un second père. + +ALONZO.--Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on qu'il me +faille demander pardon à mon enfant? + +PROSPERO.--Arrêtez, seigneur: ne chargeons point notre mémoire du +poids d'un mal qui nous a quittés. + +GONZALO.--Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi j'aurais déjà +parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites descendre sur ce +couple une couronne de bénédiction; car vous seuls avez tracé la route +qui nous a conduits ici. + +ALONZO.--Je te dis _amen_, Gonzalo. + +GONZALO.--Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que sa race +un jour donnât des rois à Naples. Oh! réjouissez-vous d'une joie +plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des colonnes +impérissables! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un époux à +Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il était +perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous tous +sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous appartenir. + +ALONZO, _à Ferdinand et à Miranda_.--Donnez-moi vos mains. Que les +chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le coeur qui ne bénit +pas votre union! + +GONZALO.--Ainsi soit-il. _Amen_. + +(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent ébahis.) + +GONZALO.--Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore des nôtres. +Je l'avais prédit que tant qu'il y aurait un gibet sur la terre, ce +gaillard-là ne serait pas noyé.--Eh bien! bouche à blasphèmes, dont +les imprécations chassent de ton bord la miséricorde du ciel, quoi! +pas un jurement sur le rivage! n'as-tu donc plus de langue à terre! +Quelles nouvelles? + +LE BOSSEMAN.--La meilleure de toutes, c'est que nous retrouvons ici +notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre navire, qui était +tout ouvert, il y a trois heures, et que nous regardions comme perdu, +est radoubé, debout, et aussi lestement gréé que lorsque nous avons +mis à la mer pour la première fois. + +ARIEL, à _part_.--Maître, tout cet ouvrage, je l'ai fait depuis que tu +ne m'as vu. + +PROSPERO, _à part_.--L'adroit petit lutin! + +ALONZO.--Ce ne sont point là des événements naturels: l'extraordinaire +va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire. Dites, comment +êtes-vous venus ici? + +LE BOSSEMAN.--Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je tâcherais +de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et (comment? nous +n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. Là, il n'y a qu'un +moment, des sons étranges et divers, des rugissements, des cris, +des hurlements, des cliquetis de chaînes qui s'entre-choquaient, et +beaucoup d'autres bruits tous horribles, nous ont réveillés. Nous ne +faisons qu'un saut hors de là, et nous revoyons dans son assiette[23] +et remis à neuf notre royal, notre bon et brave navire: notre maître +bondit de joie en le regardant. En un clin d'oeil, pas davantage, +s'il vous plaît, nous avons été séparés des autres, et, encore tout +assoupis, amenés ici comme dans un songe. + +[Note 23: On dit qu'un vaisseau est _en assiette_ quand il a toutes ses +qualités, et qu'il est dans la meilleure situation possible.] + +ARIEL, _à part_.--Ai-je bien fait mon devoir? + +PROSPERO, _à part_.--A ravir! La diligence en personne! Tu vas être +libre. + +ALONZO.--Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient erré les +hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce qu'a jamais +opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de ce que nous en +devons penser. + +PROSPERO.--Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre esprit à +agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous choisirons, +et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à vous seul (et +vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout ce qui est +arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que tout est +bien.--Approche, esprit; délivre Caliban et ses compagnons, lève +le charme. (_Ariel sort_.)--Eh bien! comment se trouve mon gracieux +seigneur? Il vous manque encore de votre suite quelques malotrus que +vous oubliez. + +(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et Trinculo, +vêtus des habits qu'ils ont volés.) + +STEPHANO.--Que chacun s'évertue pour le bien de tous les autres, et +que personne ne s'inquiète de soi, car tout n'est que hasard dans la +vie.--_Corraggio_! monstre fier-à-bras, _corraggio_! + +TRINCULO, _à la vue du roi_.--Si ces deux espions que je porte en tête +ne me trompent pas, voilà une bienheureuse apparition! + +CALIBAN.--O Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine! que mon +maître est beau! j'ai bien peur qu'il ne me châtie. + +SÉBASTIEN.--Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là, seigneur +Antonio? les aurait-on pour de l'argent! + +ANTONIO.--Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et sans doute +à vendre. + +PROSPERO.--Seigneurs, considérez seulement ce que vous indique +l'aspect de ces hommes, et décidez s'ils sont honnêtes gens. Cet +esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si puissante[24] +qu'elle pouvait tenir tête à la lune, enfler ou abaisser les marées, +et agir en son nom sans son aveu. Tous les trois m'ont volé: ce +demi-démon, car c'est un démon bâtard, avait fait avec les deux autres +le complot de m'ôter la vie. Des trois en voilà deux que vous devez +connaître et réclamer. Quant à ce fruit des ténèbres, je déclare qu'il +m'appartient. + +[Note 24: _One so strong_. Dans toutes les anciennes accusations +de sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'épithète de +_strong_ (_forte, puissante_), associée au mot _witch_ (_sorcière_), +comme une qualification spéciale et augmentative. Les tribunaux furent +obligés de décider, contre l'opinion populaire, que le mot _strong_ +n'ajoutait rien à l'accusation, et ne pouvait être un motif de +poursuivre.] + +CALIBAN.--Je serai pincé à mort. + +ALONZO.--N'est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de sommelier? + +SÉBASTIEN.--Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin? + +ALONZO.--Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils trouvé le +grand élixir qui les a ainsi dorés[25]? Comment donc t'es-tu accommodé +de cette sorte[26]? + +[Note 25: Allusion à l'élixir des alchimistes.] + +[Note 26: _How cam'st thou in this pickle?_ Et Trinculo répond: _I have +been in such a pickle_, etc. _Pickle_ signifie _saumure, les choses +à conserver dans la saumure_; et par extension et en plaisanterie, +l'état, la condition où l'on se trouve, où l'on se conserve.] + +TRINCULO.--J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis que je +ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de mes os. Je +n'aurai plus peur des mouches. + +SÉBASTIEN.--Comment, qu'as-tu donc, Stephano? + +STEPHANO.--Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano; Stephano +n'est plus que crampes. + +PROSPERO.--Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de cette île. + +STEPHANO.--J'aurais donc été un cancre de roi. + +ALONZO, _montrant Caliban_.--Voilà l'objet le plus étrange que mes +yeux aient jamais vu. + +PROSPERO.--Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il l'est dans +sa forme.--Entrez dans la grotte, coquin. Prenez avec vous vos +compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon, décorez-la +soigneusement. + +CALIBAN.--Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai sage, et je +tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que j'étais de +prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot imbécile! + +PROSPERO.--Fais ce que je te dis; va-t'en. + +ALONZO.--Hors d'ici! Allez remettre tout cet équipage où vous l'avez +trouvé. + +SÉBASTIEN.--Où ils l'ont volé plutôt. + +PROSPERO.--Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite à entrer +dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule nuit. J'en +emploierai une partie à des entretiens qui, je n'en doute point, vous +la feront passer rapidement. Je vous raconterai l'histoire de ma vie +et des hasards divers qui se sont succédé depuis mon arrivée dans +cette île; et dès l'aurore je vous conduirai à votre vaisseau, et +de suite à Naples, où j'espère voir célébrer les noces de nos chers +bien-aimés. De là je me retire à Milan, où désormais le tombeau va +devenir ma troisième pensée. + +ALONZO.--Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; elle doit +intéresser étrangement l'oreille qui l'écoute. + +PROSPERO.--Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers calmes, +des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera de bien loin +votre royale flotte.--(_A part_.) Mon Ariel, mon oiseau, c'est toi +que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux éléments et vis +joyeux.--Venez, de grâce. + +(Ils sortent.) + + + + +ÉPILOGUE + +PRONONCÉ PAR PROSPERO. + + + Maintenant tous mes charmes sont détruits; + Je n'ai plus d'autre force que la mienne. + Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité, + Il dépend de vous de me confiner en ce lieu + Ou de m'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché, + Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements + Ne me fassent pas demeurer dans cette île; + Affranchissez-moi de mes liens, + Par le secours de vos mains bienfaisantes. + Il faut que votre souffle favorable + Enfle mes voiles, ou mon projet échoue: + Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus + Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter, + Et je finirai dans le désespoir, + Si je ne suis pas secouru par la prière[27], + Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger + La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes. + Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées, + Que votre indulgence me renvoie absous. + +[Note 27: Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des +nécromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacité des prières +que leurs amis faisaient pour eux.] + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE *** + +***** This file should be named 15071-8.txt or 15071-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/7/15071/ + +Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Tempête + +Author: William Shakespeare + +Release Date: February 15, 2005 [EBook #15071] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +Note du transcripteur: +<p>==========================================================================<br> +Ce document est tiré de:</p> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE<br> +SHAKSPEARE</p> + +<p>TRADUCTION DE<br> +M. GUIZOT</p> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<br> +AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<br> +DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + +<p>Volume 1<br> +Vie de Shakspeare<br> +Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p> + +<p>PARIS<br> +A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br> +DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> +35, QUAI DES AUGUSTINS<br> +1864</p> + +<p>==========================================================================</p> +<h1>LA TEMPÊTE</h1> +<h1>TRAGÉDIE</h1> +<h2>NOTICE SUR LA TEMPÊTE</h2> +<p>«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à +la fin de <i>la Tempête</i>, le vieux Gonzalo tout étourdi des +prestiges qui l'ont environné depuis son arrivée dans l'île. Il +semble que, par la bouche de l'honnête homme de la pièce, +Shakspeare ait voulu exprimer l'effet général de ce charmant et +singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane comme les apparitions +dont il est rempli, à peine se laisse-t-il saisir à la réflexion; à +peine, à travers ces traits mobiles et transparents, se peut-on +tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une contexture de pièce, +des aventures, des sentiments, des personnages réels. Cependant +tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession rapide, chaque +objet à son tour émeut l'imagination, occupe l'attention et +disparaît, laissant pour unique trace la confuse émotion du plaisir +et une impression de vérité à laquelle on n'ose refuser ni accorder +sa croyance.</p> +<p>«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et +merveilleuse imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la +nature sans abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la +nature par delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce +tableau, fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de +l'ouvrage, comme s'il était le véritable enchanteur entouré des +illusions de son art, Prospero, en s'y montrant à nous, semble le +seul corps opaque et solide au milieu d'un peuple de légers +fantômes revêtus des formes de la vie, mais dépourvus des +apparences de la durée. Quelques minutes s'écouleront à peine que +l'aimable Ariel, plus léger encore que lorsqu'il arrive avec la +pensée, va échapper au contact même de la baguette magique, et, +libre des formes qu'on lui prescrit, libre de toute forme sensible, +va se dissoudre dans le vague de l'air, où s'évanouira pour nous +son existence individuelle. N'est-ce pas un prestige de la magie +que cette demi-intelligence qui paraît luire dans le grossier +Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors de l'île +désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le voir +retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par +degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront, +loin de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à +concevoir le dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et +légèrement accessible à tous les sentiments? Que deviendront ces +jeunes amants, sitôt et si complétement épris, et qui, pour nous, +semblent n'avoir eu d'autre existence que d'aimer, d'autre +destination que de faire passer devant nos yeux les ravissantes +images de l'amour et de l'innocence? Chacun de ces personnages ne +nous révèle que la portion de son caractère qui convient à sa +situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en lui-même ces +abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée où descend +si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient sous nos +yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils viennent, +mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent être; +véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os, mais +dont les formes nous sont distinctes et familières.</p> +<p>Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces +créatures singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à +une variété de mouvements dont peut-être aucune autre pièce de +Shakspeare ne fournit d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, +de plus animée, où une gaieté vive et même bouffonne se marie plus +naturellement à des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à +de touchantes affections: c'est une féerie dans toute la force du +terme, dans toute la vivacité des impressions qu'on en peut +recevoir.</p> +<p>Le style de <i>la Tempête</i> participe de cette espèce de +magie. Figuré, vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et +d'impressions vagues et fugitives comme ces formes incertaines que +dessinent les nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la +tient dans cet état d'excitation indécise qui la rend accessible à +tous les prestiges dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de +tradition en Angleterre que le célèbre lord Falkland<sup>1</sup>, +M. Selden et lord C.J. Vaughan, regardaient le style du rôle de +Caliban, dans <i>la Tempête</i>, comme tout à fait particulier à ce +personnage, et comme une création de Shakspeare. Johnson est d'un +avis opposé; mais, en admettant que la tradition soit fondée, +l'autorité de Johnson ne suffirait pas pour infirmer celle de lord +Falkland, esprit éminemment élégant et remarquable, à ce qu'il +paraît, par une finesse de tact qui, du moins dans la critique, a +souvent manqué au docteur. D'ailleurs lord Falkland, presque +contemporain de Shakspeare puisqu'il était né plusieurs années +avant sa mort, aurait droit d'en être cru de préférence sur des +nuances de langage qui, cent cinquante ans plus tard, devaient se +perdre pour Johnson sous une couleur générale de vétusté. Si donc +l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on serait plutôt +tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et même +d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de +Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de <i>la +Tempête</i> paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, +s'éloigner de ce type général d'expression de la pensée qui se +retrouve et se conserve plus ou moins partout, à travers la +différence des idiomes. Il faut probablement attribuer en partie ce +fait à la singularité de la situation et à la nécessité de mettre +en harmonie tant de conditions, de sentiments, d'intérêts divers, +enveloppés pour quelques heures dans un sort commun et dans une +même atmosphère surnaturelle. Dans aucune de ses pièces, +d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de jeux de +mots.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 1:</b> +<p>L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit de +l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il +faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort +d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le +parlement, contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se +rallia à la cause de ce prince lorsqu'elle devint celle de la +justice; et ministre de Charles Ier, il se fit tuer à la bataille +de Newbury, de désespoir des malheurs qu'il prévoyait: il avait +alors trente-trois ans.</p> +</blockquote> +<p>Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre +de merveilleux appartient celui qu'il a employé dans <i>la +Tempête</i>. Ariel est un véritable sylphe; mais les esprits que +lui soumet Prospero, fées, lutins, farfadets appartiennent aux +superstitions populaires du Nord. Caliban tient à la fois du gnome +et du démon; son existence de brute n'est animée que par une malice +infernale; et le <i>O ho! o ho!</i> par lequel il répond à Prospero +lorsque celui-ci lui reproche d'avoir voulu déshonorer sa fille, +était l'exclamation, probablement l'espèce de rire attribué en +Angleterre au diable dans les anciens mystères où il jouait un +rôle. <i>Selebos</i>, qu'invoque le monstre comme le dieu et +peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le +dieu des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes +à la tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit +être fait ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il +paraît qu'on le représente avec les bras et les jambes couverts +d'écailles; il me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose +de pareil, serait assez nécessaire pour donner de la vraisemblance +aux méprises dont il est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien +n'y avoir pas regardé de si près, et s'être peu embarrassé de se +rendre à lui-même un compte exact de la figure qui convenait à son +monstre. Il s'est joué avec son sujet, et l'a laissé couler de sa +brillante imagination revêtu des teintes poétiques qu'il y recevait +en passant. La légèreté de son travail se fait assez connaître par +les différentes inadvertances qui lui sont échappées; comme par +exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand que le duc de Milan et +<i>son brave fils</i> ont péri dans la tempête, quoiqu'il ne soit +pas question de ce fils dans tout le reste de la pièce, et que rien +ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île, bien qu'Ariel qui +assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri, n'ait renfermé +sous les écoutilles que les gens de l'équipage.</p> +<p><i>La Tempête</i> est une pièce assez régulière quant aux +unités, puisque l'orage qui submerge le vaisseau dans la première +scène se passe en vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse +pas un intervalle de plus de trois heures. Quelques commentateurs +ont pensé que Shakspeare pouvait avoir eu pour objet de répondre, +par cet échantillon de ce qu'il pouvait faire, aux continuelles +critiques de Ben Johnson sur l'irrégularité de ses ouvrages. Le +docteur Johnson pense autrement, et regarde cette circonstance +comme un effet du hasard et le résultat naturel du sujet; mais ce +qui pourrait donner lieu de croire que du moins Shakspeare a voulu +se prévaloir de cet avantage, c'est le soin avec lequel les +différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi pendant toute +la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé depuis le +commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero qu'ils +approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a promis +que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero, au +moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer +une intention que le poëte a voulu faire sentir.</p> +<p>On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de <i>la Tempête</i>; +il paraît cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque +nouvelle italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à +retrouver.</p> +<p>La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de +<i>la Tempête</i>, ce qui s'accorde difficilement cependant avec +une autre conjecture assez vraisemblable. En lisant <i>le +Masque</i>, représenté devant Ferdinand et Miranda, il est +impossible de n'être pas frappé de l'idée que <i>la Tempête</i> a +été faite d'abord pour être représentée à quelque fête de mariage; +et la légèreté du sujet, la brillante incurie qui se fait remarquer +dans la composition, confirment tout à fait cette conjecture. M. +Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a pensé que le mariage +sur lequel le poëte verse tant de bénédictions, par la bouche de +Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte d'Essex, qui +épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina en cette +année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont les +voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants, +avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière +circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où +l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de +garder les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes +les cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer +que, composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce +ne fut représentée à Londres que l'année suivante?</p> +<h2>LA TEMPÊTE</h2> +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<h2>PERSONNAGES</h2> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>ALONZO, roi de Naples.</p> +<p>SÉBASTIEN, frère d'Alonzo.</p> +<p>PROSPERO, duc légitime de Milan.</p> +<p>ANTONIO, son frère, usurpateur du duché de Milan.</p> +<p>FERDINAND, fils du roi de Naples.</p> +<p>GONZALO, vieux et fidèle conseiller du roi de Naples.</p> +<p>ADRIAN, FRANCISCO, seigneurs napolitains.</p> +<p>CALIBAN, sauvage abject et difforme.</p> +<p>TRINCULO, bouffon.</p> +<p>STEPHANO, sommelier ivre.</p> +<p>LE MAÎTRE du vaisseau, LE BOSSEMAN et des MATELOTS.</p> +<p>MIRANDA, fille de Prospero.</p> +<p>ARIEL, génie aérien.</p> +<p>IRIS, CÉRÈS, JUNON, NYMPHES, MOISSONNEURS, génies employés</p> +<p class="i6">dans le ballet.</p> +<p>AUTRES génies soumis à Prospero.</p> +</div> +</div> +<p>La scène représente d'abord la mer et un vaisseau, puis une île +inhabitée.</p> +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>Sur un vaisseau en mer. Une tempête mêlée de tonnerre et +d'éclairs.</p> +<p>(Entrent le maître et le bosseman.)</p> +<p>LE MAÎTRE.—Bosseman?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Me voici, maître. Où en sommes-nous?</p> +<p>LE MAÎTRE.—Bon, parlez aux matelots.—Manoeuvrez +rondement, ou nous courons à terre. De l'entrain! de l'entrain!</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Allons, mes enfants! courage, courage, mes +enfants! vivement, vivement, vivement! Ferlez le +hunier.—Attention au sifflet du maître.—Souffle, +tempête, jusqu'à en crever si tu peux.</p> +<p>(Entrent Alonzo, Sébastien, Antonio, Ferdinand, Gonzalo et +plusieurs autres.)</p> +<p>ALONZO.—Cher bosseman, je vous en prie, ne négligez rien. +Où est le maître? Montrez-vous des hommes.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Restez en bas, je vous prie.</p> +<p>ANTONIO.—Bosseman, où est le maître?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Ne l'entendez-vous pas? Vous troublez la +manoeuvre. Restez dans vos cabines, vous aidez la tempête.</p> +<p>GONZALO.—Voyons, mon cher, un peu de patience.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Quand la mer en aura. Hors d'ici!—Les +vagues se soucient bien de la qualité de roi. En bas! Silence! +laissez-nous tranquilles.</p> +<p>GONZALO.—Fort bien! cependant n'oublie pas qui tu as à +bord.</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Personne qui me soit plus cher que moi-même. +Vous êtes un conseiller: si vous pouvez imposer silence à ces +éléments, et rétablir le calme à l'instant, nous ne remuerons plus +un seul cordage; usez de votre autorité. Si vous ne le pouvez, +rendez grâces d'avoir vécu si longtemps, et allez dans votre cabine +vous préparer aux mauvaises chances du moment, s'il faut en passer +par là.—Courage, mes enfants!—Hors de mon chemin, vous +dis-je.</p> +<p>GONZALO.—Ce drôle me rassure singulièrement. Il n'a rien +d'un homme destiné à se noyer; tout son air est celui d'un gibier +de potence. Bon Destin, tiens ferme pour la potence, et que la +corde qui lui est réservée nous serve de câble, car le nôtre ne +nous est pas bon à grand' chose. S'il n'est pas né pour être pendu, +notre sort est pitoyable.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>(Rentre le bosseman.)</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Amenez le mât de hune. Allons, plus bas, plus +bas. Mettez à la cape sous la grande voile risée. (<i>Un cri se +fait entendre dans le corps du vaisseau</i>.) Maudits soient leurs +hurlements! Leur voix domine la tempête et la manoeuvre. +(<i>Entrent Sébastien, Antonio et Gonzalo</i>.)—Encore! que +faites-vous ici? Faut-il tout laisser là et se noyer? Avez-vous +envie de couler bas?</p> +<p>SÉBASTIEN.—La peste soit de tes poumons, braillard, +blasphémateur, mauvais chien!</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Manoeuvrez donc vous-même.</p> +<p>ANTONIO.—Puisses-tu être pendu, maudit roquet! Puisses-tu +être pendu, vilain drôle, insolent criard! Nous avons moins peur +d'être noyés que toi.</p> +<p>GONZALO.—Je garantis qu'il ne sera pas noyé, le vaisseau +fût-il mince comme une coquille de noix, et ouvert comme la porte +d'une dévergondée<sup>2</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 2:</b> +<p><i>As leaky as an unstaunched wench</i>.</p> +<p>Le sens de ce passage, tel qu'il me paraît probable, est +impossible à rendre en français. J'ai cherché seulement à en +approcher autant qu'il se pouvait sans trop de grossièreté.</p> +</blockquote> +<p>LE BOSSEMAN.—Serrez le vent! serrez le vent! Prenons deux +basses voiles et élevons-nous en mer. Au large!</p> +<p>(Entrent des matelots mouillés.)</p> +<p>LES MATELOTS.—Tout est perdu.—En prières! en +prières! Tout est perdu.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Quoi! faut-il que nos bouches soient glacées +par la mort?</p> +<p>GONZALO.—Le roi et le prince en prières! Imitons-les, car +leur sort est le nôtre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ma patience est à bout.</p> +<p>ANTONIO.—Nous périssons par la trahison de ces ivrognes. +Ce bandit au gosier énorme, je voudrais le voir noyé et roulé par +dix marées.</p> +<p>GONZALO.—Il n'en sera pas moins pendu, quoique chaque +goutte d'eau jure le contraire et bâille de toute sa largeur pour +l'avaler.</p> +<p>(Bruit confus au dedans du navire.)</p> +<p>DES VOIX.—Miséricorde! nous sombrons, nous sombrons... +Adieu, ma femme et mes enfants. Mon frère, adieu. Nous sombrons, +nous sombrons, nous sombrons.</p> +<p>ANTONIO.—Allons tous périr avec le roi.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Allons prendre congé de lui.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>GONZALO.—Que je donnerais de bon coeur en ce moment mille +lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, +n'importe.—Les décrets d'en haut soient accomplis! Mais, au +vrai, j'aurais mieux aimé mourir à sec.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)</p> +<p>PROSPERO ET MIRANDA <i>entrent</i>.</p> +<p>MIRANDA.—Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre +art faites mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble +que le ciel serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, +s'élançant à la face du firmament, n'allait en éteindre les feux. +Oh! j'ai souffert avec ceux que je voyais souffrir! Un brave +vaisseau, qui sans doute renfermait de nobles créatures, brisé tout +en pièces! Oh! leur cri a frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont +péri. Si j'avais été quelque puissant dieu, j'aurais voulu +précipiter la mer dans les gouffres de la terre, avant qu'elle eût +ainsi englouti ce beau vaisseau et tous ceux qui le montaient.</p> +<p>PROSPERO.—Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites +à votre coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.</p> +<p>MIRANDA.—O jour de malheur!</p> +<p>PROSPERO.—Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que +pour toi (toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore +qui tu es, et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque +chose de plus que Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, +ton père et rien de plus.</p> +<p>MIRANDA.—Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans +mes pensées.</p> +<p>PROSPERO.—Il est temps que je t'apprenne quelque chose de +plus. Viens m'aider; ôte-moi mon manteau magique.—Bon. (<i>Il +quitte son manteau</i>.) Couche là, mon art.—Toi, essuie tes +yeux, console-toi. Ce naufrage, dont l'affreux spectacle a remué en +toi toutes les vertus de la compassion, a été, par la prévoyance de +mon art, disposé avec tant de précaution qu'il n'y a pas une âme de +perdue, que pas un seul cheveu n'est tombé de la tête d'aucune +créature sur ce vaisseau dont tu as entendu le cri, et que tu as vu +sombrer. Assieds-toi, car il faut maintenant que tu en saches +davantage.</p> +<p>MIRANDA.—Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je +suis; mais vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des +conjectures sans terme, et finissant par ces mots: <i>Restons-en +là, pas encore</i>.</p> +<p>PROSPERO.—L'heure est venue maintenant; voici l'instant +précis où tu dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. +Peux-tu te souvenir d'une époque de ta vie où nous n'étions pas +encore venus dans cette caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, +car tu n'avais pas alors plus de trois ans.</p> +<p>MIRANDA.—Certainement, seigneur, je peux m'en +souvenir.</p> +<p>PROSPERO.—De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou +de quelque autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est +restée gravée dans ton souvenir?</p> +<p>MIRANDA.—Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe +que comme une certitude que ma mémoire puisse me garantir. +N'avais-je pas jadis quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de +moi?</p> +<p>PROSPERO.—Tu les avais, Miranda; tu en avais même +davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans +ta mémoire? que vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet +abîme du temps? Si tu te rappelles quelque chose de ce qui a +précédé ton arrivée dans cette île, tu dois aussi te rappeler +comment tu y es venue.</p> +<p>MIRANDA.—Cependant je ne m'en souviens pas.</p> +<p>PROSPERO.—Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, +ton père était duc de Milan et un puissant prince.</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?</p> +<p>PROSPERO.—Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a +dit que tu étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son +unique héritière était une princesse, pas moins que je ne te le +dis.</p> +<p>MIRANDA.—O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être +venus ici! Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit +arrivé ainsi?</p> +<p>PROSPERO.—L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On +m'a cruellement joué, comme tu le dis<sup>3</sup>, et c'est ainsi +que nous avons été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur +que nous sommes arrivés ici.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 3:</b> +<p>MIR. <i>What foul play had we</i>, etc. PRO. <i>By foul play, as +thou say'st were we</i>, etc.</p> +<p><i>Foul play</i>, dans la question de Miranda, signifie +<i>mauvaise chance</i>; dans la réponse de Prospero, il signifie +<i>artifices coupables</i>. Prospero joue ici sur le mot d'une +manière que la différence des langues ne permet pas de rendre avec +une entière exactitude, à moins de défigurer le naturel du +dialogue, ce qui serait, ce me semble, une inexactitude encore plus +grande.</p> +</blockquote> +<p>MIRANDA.—Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines +dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma +mémoire. Je vous en prie, continuez.</p> +<p>PROSPERO.—Mon frère,—ton oncle, appelé +Antonio,—et, je t'en prie, remarque bien ceci: qu'un frère +ait pu être si perfide;—lui que dans le monde entier je +chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais confié le +gouvernement de mon État! et alors, de toutes les principautés, mon +État était le premier, Prospero était le premier parmi les ducs, le +premier en dignité, et, dans les arts libéraux, sans égal. Ces arts +faisant toute mon étude, je me déchargeai du gouvernement sur mon +frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes occupations, je +devins étranger à mon État. Ton perfide oncle... M'écoutes-tu?</p> +<p>MIRANDA.—Avec la plus grande attention, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art +d'accorder les grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il +faut avancer et ceux qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il +créa de nouveau mes créatures;—je veux dire qu'il les changea +ou qu'il les transforma. Alors, ayant la clef des emplois et des +employés, il monta tous les coeurs au ton qui plaisait à son +oreille; et bientôt il fut le lierre qui enveloppa mon arbre +princier et épuisa le suc de ma verdure.—Tu ne me suis +pas.—Je t'en prie, écoute-moi.</p> +<p>MIRANDA.—Mon cher seigneur, j'écoute.</p> +<p>PROSPERO.—Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, +dévoué tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit +de biens qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis +au-dessus de tout ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon +perfide frère un mauvais naturel: ma confiance, comme un bon père, +engendra en lui une perfidie égale non moins que contraire à ma +confiance, et en vérité elle n'avait point de limites; c'était une +confiance sans réserve. Ainsi, devenu maître non-seulement de ce +que me rendaient mes revenus, mais encore de ce que mon pouvoir +était en état d'exiger, comme un homme qui, à force de se répéter, +a rendu sa mémoire si coupable envers la vérité qu'il finit par +croire à son propre mensonge, il crut qu'il était en effet le duc, +parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir, parce qu'il +exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et qu'il +jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante... +M'écoutes-tu?</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, votre récit guérirait la surdité.</p> +<p>PROSPERO.—Pour supprimer toute distance entre ce rôle +qu'il joue et celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne +réellement duc de Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque +était un assez grand duché. Il me juge désormais inhabile à toute +royauté temporelle: il se ligue avec le roi de Naples, et (tant il +était altéré du pouvoir!) il consent à lui payer un tribut annuel, +à lui faire hommage, à soumettre sa couronne ducale à la couronne +royale; et mon duché (hélas! pauvre Milan), qui jusque-là n'avait +jamais courbé la tête, il le condamne au plus honteux +abaissement.</p> +<p>MIRANDA.—O ciel!</p> +<p>PROSPERO.—Remarque bien les conditions du traité et +l'événement qui suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là +un frère.</p> +<p>MIRANDA.—Ce serait pour moi un péché de former sur ma +grand'mère quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus +d'une fois produit de mauvais fils.</p> +<p>PROSPERO.—Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de +Naples, mon ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, +c'est-à-dire qu'en retour des offres que je t'ai dites d'un hommage +et d'un tribut dont j'ignore la valeur, il devait m'exclure à +l'instant, moi et les miens, de mon duché, et faire passer à mon +frère mon beau Milan avec tous ses honneurs. En conséquence, ils +levèrent une armée de traîtres, et, un soir, à l'heure de minuit +marquée pour l'exécution de leur projet, Antonio ouvrit les portes +de Milan. Au plus profond de l'obscurité, des hommes apostés me +chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus +comment je pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des +larmes prêtes à couler de mes yeux.</p> +<p>PROSPERO.—Écoute un moment encore, et je vais t'amener à +l'affaire qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette +narration serait la plus ridicule du monde.</p> +<p>MIRANDA.—Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas +sur-le-champ?</p> +<p>PROSPERO.—Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait +naturellement la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant +était grande l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent +pas non plus marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais +ils peignirent de belles couleurs leurs criminels desseins: en un +mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous +menèrent à quelques lieues en mer: là, ils avaient préparé la +carcasse d'un bateau pourri, sans agrès, sans cordages, sans mâts +ni voiles; les rats mêmes, avertis par l'instinct, l'avaient +quitté. Ce fut là qu'ils nous hissèrent, et nous envoyèrent +adresser nos gémissements à la mer qui mugissait contre nous, et +soupirer aux vents qui, nous rendant avec pitié nos soupirs, ne +nous firent du mal qu'avec de tendres ménagements.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! quel embarras je dus être alors pour +vous!</p> +<p>PROSPERO.—Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je +mêlais à la mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon +fardeau, tu souris, remplie d'une force qui venait du ciel, et je +sentis naître en moi assez de courage pour supporter tout ce qui +pourrait arriver.</p> +<p>MIRANDA.—Comment pûmes-nous aborder à un rivage?</p> +<p>PROSPERO.—Par une providence toute divine. Nous avions +quelque nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, +Gonzalo, chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait +données par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du +linge, des étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous +ont bien servi; et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa +bonté me pourvut d'un certain nombre de volumes tirés de ma +bibliothèque, et qui me sont plus précieux que mon duché.</p> +<p>MIRANDA.—Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.</p> +<p>PROSPERO.—Maintenant je me lève; demeure encore assise, et +écoute comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes +dans cette île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai +fait faire plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres +princesses qui ont plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et +des maîtres moins vigilants.</p> +<p>MIRANDA.—Que le ciel vous en récompense! A présent, +seigneur, dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon +esprit, quel a été votre motif pour soulever cette tempête?</p> +<p>PROSPERO.—Apprends encore cela. Par un hasard des plus +étranges, la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, +m'amène mes ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me +découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith, et que si, au +lieu de soigner son influence, je la néglige, mon sort deviendra +toujours moins favorable. Cesse ici tes questions; tu es disposée à +t'endormir; c'est un favorable assoupissement; cède à sa puissance; +je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister. (<i>Miranda +s'endort</i>.)—Viens, mon serviteur, viens, me voilà prêt. +Approche, mon Ariel; viens.</p> +<p>(Entre Ariel.)</p> +<p>ARIEL.—Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, +salut! Je suis là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille +voler, ou nager, ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les +nuages onduleux, soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses +facultés.</p> +<p>PROSPERO.—Esprit, as-tu exécuté de point en point la +tempête que je t'ai commandée?</p> +<p>ARIEL.—Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau +du roi, et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le +tillac, dans les cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, +je me divisais et je brûlais en plusieurs endroits à la fois, +tantôt je flambais séparément sur le grand mât, le mât de beaupré, +les vergues; puis je rapprochais et unissais toutes ces flammes: +les éclairs de Jupiter, précurseurs des terribles éclats du +tonnerre, n'étaient pas plus passagers, n'échappaient pas plus +rapidement à la vue; le feu, les craquements du soufre mugissant, +semblaient assiéger le tout-puissant Neptune, faire trembler ses +vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident redouté.</p> +<p>PROSPERO.—Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un +d'assez ferme, d'assez constant pour que ce bouleversement +n'atteignît pas sa raison?</p> +<p>ARIEL.—Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, +qui n'ait donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les +matelots, se sont jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné +le navire que je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le +fils du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables +alors non à des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier +en criant: «L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»</p> +<p>PROSPERO.—Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on +pas près du rivage?</p> +<p>ARIEL.—Tout près, mon maître.</p> +<p>PROSPERO.—Mais, Ariel, sont-ils sauvés?</p> +<p>ARIEL.—Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs +vêtements, qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais +qu'auparavant. Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai +dispersés en troupes par toute l'île. J'ai mis à terre le fils du +roi séparé des autres; je l'ai laissé dans un coin sauvage de +l'île, rafraîchissant l'air de ses soupirs, assis, les bras +tristement croisés de cette manière.</p> +<p>PROSPERO.—Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en +as-tu fait? Et le reste de la flotte?</p> +<p>ARIEL.—Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie +profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir +de la rosée sur les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: +c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les +écoutilles: joignant la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils +avaient endurée, je les ai laissés tous endormis. Quant au reste +des vaisseaux que j'avais dispersés, ils se sont ralliés tous; et +maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée, faisant +voile tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le +vaisseau du roi, et périr sa personne auguste.</p> +<p>PROSPERO.—Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; +mais tu as encore à travailler. A quel moment du jour +sommes-nous?</p> +<p>ARIEL.—Passé l'époque du milieu.</p> +<p>PROSPERO.—De deux sables au moins. Il nous faut employer +précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième +heure.</p> +<p>ARIEL.—Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de +fatigue, permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as +pas encore accompli.</p> +<p>PROSPERO.—Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me +demander?</p> +<p>ARIEL.—Ma liberté.</p> +<p>PROSPERO.—Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle +plus.</p> +<p>ARIEL.—Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, +que je ne t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de +bévue, que je t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis +de me rabattre une année de mon temps.</p> +<p>PROSPERO.—Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai +délivré?</p> +<p>ARIEL.—Non.</p> +<p>PROSPERO.—Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de +fouler la vase des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du +nord, de travailler pour moi dans les veines de la terre quand elle +est durcie par la gelée.</p> +<p>ARIEL.—Il n'en est point ainsi, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié +l'affreuse sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient +courbée en cerceau? l'as-tu oubliée?</p> +<p>ARIEL.—Non, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, +dis-le moi.</p> +<p>ARIEL.—Dans Alger, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une +fois par mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette +sorcière maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand +nombre de maléfices et pour des sortilèges que l'homme +s'épouvanterait d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait +faite, on ne voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas +vrai?</p> +<p>ARIEL.—Oui, seigneur.</p> +<p>PROSPERO.—Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici +grosse, et laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la +servais alors, ainsi que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un +esprit trop délicat pour exécuter ses volontés terrestres et +abhorrées, comme tu te refusas à ses grandes conjurations, aidée de +serviteurs plus puissants, et possédée d'une rage implacable, elle +t'enferma dans un pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras +cruellement emprisonné pendant douze ans. Dans cet intervalle, la +sorcière mourut, te laissant dans cette prison, où tu poussais des +gémissements aussi fréquents que les coups que frappe la roue du +moulin. Excepté le fils qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, +race de sorcière, cette île n'était alors honorée d'aucune figure +humaine.</p> +<p>ARIEL.—Oui, Caliban, son fils.</p> +<p>PROSPERO.—C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce +Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que +personne dans quels tourments je te trouvai: tes gémissements +faisaient hurler les loups, et pénétraient les entrailles des ours +toujours furieux. C'était un supplice destiné aux damnés, et que +Sycorax ne pouvait plus faire cesser. Ce fut mon art, lorsque +j'arrivai dans ces lieux et que je t'entendis, qui força le pin de +s'ouvrir et de te laisser échapper.</p> +<p>ARIEL.—Je te remercie, mon maître.</p> +<p>PROSPERO.—Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je +te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai +hurler douze hivers.</p> +<p>ARIEL.—Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, +et je ferai de bonne grâce mon service d'esprit.</p> +<p>PROSPERO.—Tiens parole, et dans deux jours je +t'affranchis.</p> +<p>ARIEL.—Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je +faire? quoi? Dis-le moi, que dois-je faire?</p> +<p>PROSPERO.—Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne +sois soumis qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les +autres yeux. Va prendre cette forme et reviens; pars et sois +prompt. (<i>Ariel disparaît</i>.)—Réveille-toi, ma chère +enfant, réveille-toi; tu as bien dormi. Éveille-toi.</p> +<p>MIRANDA.—C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans +cet assoupissement.</p> +<p>PROSPERO.—Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir +Caliban, mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse +obligeante.</p> +<p>MIRANDA.—C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le +regarder.</p> +<p>PROSPERO.—Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en +passer. C'est lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il +nous rend des services utiles.—Holà, ho! esclave! Caliban, +masse de terre, entends-tu! parle.</p> +<p>CALIBAN, <i>en dedans</i>.—Il y a assez de bois ici.</p> +<p>PROSPERO.—Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. +Allons, viens, tortue; viendras-tu! (<i>Entre Ariel sous la figure +d'une nymphe des eaux</i>.)—Jolie apparition, mon gracieux +Ariel, écoute un mot à l'oreille. (<i>Il lui parle bas</i>.)</p> +<p>ARIEL.—Mon maître, cela sera fait.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a +engendré à ta mère maudite, viens ici.</p> +<p>(Entre Caliban.)</p> +<p>CALIBAN.—Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que +ma mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais +pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous +couvre d'ampoules!</p> +<p>PROSPERO.—Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des +élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les +lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est +permis d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que +le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi +piquant que l'abeille qui les a faites.</p> +<p>CALIBAN.—Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu +me voles m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me +caressas d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où +tu avais mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande +et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais +alors: aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les +sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits +fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les +maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent +sur vous! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon +propre roi; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que +vous m'enlevez le reste de mon île.</p> +<p>PROSPERO.—O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es +sensible qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec +les soins de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre +caverne jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon +enfant.</p> +<p>CALIBAN.—O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu +m'en empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.</p> +<p>PROSPERO.—Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune +empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, +j'eus pitié de toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; +à toute heure je t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. +Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre +pensée et ne t'exprimais que par des cris confus, comme la plus +vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent +connaître. Mais, bien que capable d'apprendre, tu avais dans ta +vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes +natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui +méritais pis qu'une prison.</p> +<p>CALIBAN.—Vous m'avez appris un langage, et le profit que +j'en retire c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, +pour m'avoir appris votre langage!</p> +<p>PROSPERO.—Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous +là-dedans du bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à +remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu +négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te +torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de +douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux +trembleront au bruit de ton hurlement.</p> +<p>CALIBAN.—Non, je t'en prie. (<i>A part</i>.) Il faut que +j'obéisse; son art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, +le dieu de ma mère, et en faire son sujet.</p> +<p>PROSPERO.—Allons, esclave, sors d'ici.</p> +<p>(Caliban s'en va.)</p> +<p>(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; +Ferdinand le suit.)</p> +<p>ARIEL <i>chante</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Venez sur ces sables jaunes,</p> +<p>Et prenez-vous par les mains;</p> +<p>Quand vous vous serez salués et baisés</p> +<p>(Les vagues turbulentes se taisent),</p> +<p>Pressez-les çà et là de vos pieds légers;</p> +<p>Et que de doux esprits répètent le refrain.</p> +<p>Écoutez, écoutez.</p> +</div> +</div> +<p>REFRAIN. (<i>Le son se fait entendre de différents +endroits</i>.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ouauk, ouauk.</p> +</div> +</div> +<p>ARIEL.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Les chiens de garde aboient.</p> +</div> +</div> +<p>LE MÊME REFRAIN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ouauk, ouauk.</p> +</div> +</div> +<p>ARIEL.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Écoutez, écoutez; j'entends</p> +<p>La voix claire du coq crêté</p> +<p>Qui crie: Cocorico.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Où cette musique peut-elle être? Dans l'air ou +sur la terre? Je ne l'entends plus: sans doute elle suit les pas de +quelque divinité de l'île. Assis sur un rocher où je pleurais +encore le naufrage du roi mon père, cette musique a glissé vers moi +sur les eaux; ses doux sons calmaient à la fois la fureur des flots +et ma douleur: je l'ai suivie depuis ce lieu, ou plutôt elle m'a +entraîné.—Mais elle est partie. Non, elle recommence.</p> +<p>ARIEL <i>chante</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>A cinq brasses sous les eaux ton père est gisant,</p> +<p>Ses os sont changés en corail;</p> +<p>Ses yeux sont devenus deux perles;</p> +<p>Rien de lui ne s'est flétri.</p> +<p>Mais tout a subi dans la mer un changement</p> +<p>En quelque chose de riche et de rare.</p> +<p>D'heure en heure les nymphes de la mer tintent son glas.</p> +<p>Écoutez, je les entends: ding dong, glas.</p> +</div> +</div> +<p>REFRAIN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Ding dong.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Ce couplet est en mémoire de mon père noyé. Ce +n'est point là l'ouvrage des mortels, ni un son que puisse rendre +la terre. Je l'entends maintenant au-dessus de ma tête.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Miranda</i>.—Relève les rideaux frangés de +tes yeux; et, dis-moi, qu'aperçois-tu là-bas?</p> +<p>MIRANDA.—Qu'est-ce que c'est? Un esprit? Bon Dieu, comme +il regarde autour de lui! Croyez-moi, seigneur, il a une forme bien +noble. Mais c'est un esprit.</p> +<p>PROSPERO.—Non, jeune fille; il mange, il dort, il a des +sens comme nous, les mêmes que nous. Ce beau jeune homme que tu +vois s'est trouvé dans le naufrage, et s'il n'était un peu flétri +par la douleur (ce poison de la beauté), tu pourrais le nommer une +charmante créature. Il a perdu ses compagnons, et il erre dans +l'île pour les trouver.</p> +<p>MIRANDA.—Je pourrais bien le nommer un objet divin, car +jamais je n'ai rien vu de si noble dans la nature.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>. Les choses vont au gré de ma volonté. +Esprit, charmant esprit, je te délivrerai dans deux jours pour ta +récompense.</p> +<p>FERDINAND.—Oh! sûrement voici la déesse que suivent ces +chants!—Souffrez que ma prière obtienne de vous de savoir si +vous habitez cette île et si vous consentirez à me donner quelque +utile instruction sur la manière dont je dois m'y conduire. Ma +première requête, quoique je la prononce la dernière, c'est que +vous m'appreniez, ô vous merveille, si vous êtes ou non une fille +de la terre<sup>4</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 4:</b> +<p><i>If you be made or no</i>. (Si vous êtes ou non un être +créé.)</p> +<p>Miranda répond:</p> +<p><i>Not wonder, sir; But certainly a maid</i>. (Pas une +merveille, Seigneur; mais certainement une fille.)</p> +<p>Il y a ici équivoque entre <i>made</i> et <i>maid</i>, qui se +prononcent de même. Mais ce n'est point un pur jeu de mots, c'est +une véritable erreur de Miranda, et qui convient à la naïveté de +son caractère: on a été obligé, pour en conserver l'effet, de +s'écarter un peu du sens littéral de la question de Ferdinand.</p> +</blockquote> +<p>MIRANDA.—Je ne suis point une merveille, seigneur. Mais +pour fille, bien certainement je le suis.</p> +<p>FERDINAND.—Ma langue! ô ciel! Je serais le premier de ceux +qui parlent cette langue si je me trouvais là où elle se parle.</p> +<p>PROSPERO.—Comment? le premier? Eh! que serais-tu si le roi +de Naples t'entendait?</p> +<p>FERDINAND.—Ce que je suis maintenant, un être isolé qui +s'étonne de t'entendre parler du roi de Naples. Hélas! il m'entend +et c'est parce qu'il m'entend que je pleure. C'est moi qui suis le +roi de Naples, moi qui de mes yeux, dont le flux de larmes ne s'est +point arrêté depuis cet instant, ai vu le roi mon père englouti +dans les flots.</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! miséricorde!</p> +<p>FERDINAND.—Oui, et avec lui tous ses seigneurs, et le duc +de Milan et son brave fils tous deux ensemble.</p> +<p>PROSPERO.—Le duc de Milan et sa plus noble fille +pourraient te démentir s'il était à propos de le faire en ce +moment.—(<i>A part</i>.) Dès la première vue ils ont échangé +leurs regards. Gentil Ariel, ceci te vaudra ta +liberté.—(<i>Haut</i>.) Un mot, mon seigneur: je crains que +vous ne vous soyez un peu compromis. Un mot.</p> +<p>MIRANDA.—Pourquoi mon père parle-t-il si rudement? C'est +là le troisième homme que j'aie jamais vu; c'est le premier pour +qui j'aie soupiré. Puisse la pitié disposer mon père à pencher du +même côté que moi!</p> +<p>FERDINAND.—Oh! si vous êtes une vierge, et que votre coeur +soit encore libre, je vous ferai reine de Naples.</p> +<p>PROSPERO.—Doucement, jeune homme: un mot encore. (<i>A +part</i>.) Les voilà au pouvoir l'un de l'autre. Mais il faut que +je rende difficile cette affaire si prompte, de peur que si les +fatigues de la conquête sont trop légères, le prix n'en paraisse +léger.—Un mot de plus. Je t'ordonne de me suivre: tu usurpes +ici un nom qui ne t'appartient pas. Tu t'es introduit dans cette +île comme un espion pour m'en dépouiller, moi qui en suis le +maître.</p> +<p>FERDINAND.—Non, comme il est vrai que je suis un +homme.</p> +<p>MIRANDA.—Rien de méchant ne peut habiter dans un semblable +temple. Si le mauvais esprit a une si belle demeure, les gens de +bien s'efforceront de demeurer avec lui.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Suis-moi.—Vous, ne me +parlez pas pour lui; c'est un traître.—Viens, j'attacherai +d'une même chaîne tes pieds et ton cou: tu boiras l'eau de la mer, +et tu auras pour ta nourriture les coquillages des eaux vives, les +racines desséchées, et les cosses où a été renfermé le gland. +Suis-moi.</p> +<p>FERDINAND.—Non, jusqu'à ce que mon ennemi soit plus +puissant que moi, je résisterai à un pareil traitement.</p> +<p>(Il tire son épée.)</p> +<p>MIRANDA.—O mon bien-aimé père, ne le tentez pas avec trop +d'imprudence. Il est doux et non pas craintif.</p> +<p>PROSPERO.—Eh! dites donc, mon pied voudrait me servir de +gouverneur!—Lève donc ce fer, traître qui dégaînes et qui +n'oses frapper, tant ta conscience est préoccupée de ton crime! +Cesse de te tenir en garde, car je pourrais te désarmer avec cette +baguette, et faire tomber ton épée.</p> +<p>MIRANDA.—Mon père, je vous conjure.</p> +<p>PROSPERO.—Loin de moi. Ne te suspens pas ainsi à mes +vêtements.</p> +<p>MIRANDA.—Seigneur, ayez pitié.... Je serai sa caution.</p> +<p>PROSPERO.—Tais-toi, un mot de plus m'obligera à te +réprimander, si ce n'est même à te haïr. Comment! prendre la +défense d'un imposteur!—Paix.—Tu t'imagines qu'il n'y a +pas au monde de figures pareilles à la sienne; tu n'as vu que +Caliban et lui. Petite sotte, c'est un Caliban auprès de la plupart +des hommes, ils sont des anges auprès de lui.</p> +<p>MIRANDA.—Mes affections sont donc des plus humbles: je +n'ai point l'ambition de voir un homme plus parfait que lui.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Allons, obéis. Tes nerfs +sont retombés dans leur enfance; ils ne possèdent aucune +vigueur.</p> +<p>FERDINAND.—En effet; mes forces sont toutes enchaînées +comme dans un songe. La perte de mon père, cette faiblesse que je +sens, le naufrage de tous mes amis, et les menaces de cet homme par +qui je me vois subjugué, me seraient des peines légères, si, +seulement une fois par jour, je pouvais au travers de ma prison +voir cette jeune fille. Que la liberté fasse usage de toutes les +autres parties de la terre; il y aura assez d'espace pour moi dans +une telle prison.</p> +<p>PROSPERO.—L'ouvrage marche.—Avance.—Tu as bien +travaillé, mon joli Ariel. (<i>A Ferdinand et à Miranda</i>.) +Suivez-moi. (<i>A Ariel</i>.) Écoute ce qu'il faut que tu me fasses +encore.</p> +<p>MIRANDA.—Prenez courage. Mon père, seigneur, est d'un +meilleur naturel qu'il ne le paraît à ce langage: le traitement que +vous venez d'en recevoir est quelque chose d'inaccoutumé.</p> +<p>PROSPERO.—Tu seras libre comme le vent des montagnes, mais +exécute de point en point mes ordres.</p> +<p>ARIEL.—A la lettre.</p> +<p>PROSPERO.—Allons, suivez-moi.—Ne me parle pas pour +lui.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<h2>DEUXIÈME ACTE</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, +FRANCISCO ET PLUSIEURS AUTRES.</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, je vous en conjure, de la gaieté. Vous +avez, nous avons tous un sujet de joie, car ce que nous avons sauvé +est bien au delà de ce que nous avons perdu; ce qui fait notre +tristesse est une chose commune: tous les jours la femme de quelque +marin, le patron de quelque navire marchand, et le négociant +lui-même, ont de semblables motifs de chagrin. Mais sur des +millions d'individus, il y en a bien peu qui aient comme nous à +raconter un miracle: c'en est un que de nous voir sauvés. Ainsi, +mon bon seigneur, mettez sagement en balance nos chagrins et nos +motifs de consolation.</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il prend goût à la consolation comme à une +soupe froide.</p> +<p>ANTONIO.—Il ne sera pas si aisément débarrassé du +consolateur.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tenez, le voilà qui monte l'horloge de son +esprit; elle va sonner tout à l'heure.</p> +<p>GONZALO.—Seigneur.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Une.... Parlez donc.</p> +<p>GONZALO.—Lorsqu'on se plaît à nourrir quelque chagrin, +tout ce qui se présente apporte à celui qui le nourrit....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Un dollar.</p> +<p>GONZALO.—Tout lui apporte une douleur<sup>5</sup>, en +effet. Vous avez parlé plus juste que vous ne croyez.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 5:</b> +<p><i>Dollar</i>, <i>dolour</i>, ont, en anglais, à peu près la +même prononciation.</p> +</blockquote> +<p>SÉBASTIEN.—Et vous l'avez pris plus raisonnablement que je +ne l'espérais.</p> +<p>GONZALO.—Donc, mon seigneur....</p> +<p>ANTONIO.—Fi! qu'il est prodigue de sa langue!</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi.</p> +<p>GONZALO.—Bien, j'ai fini; mais cependant....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Cependant il continuera de parler.</p> +<p>ANTONIO.—Parions qui de lui ou d'Adrian chantera le +premier.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Va pour le vieux coq.</p> +<p>ANTONIO.—Pour le jeune coq.</p> +<p>SÉBASTIEN.—C'est dit. L'enjeu?</p> +<p>ANTONIO.—Un éclat de rire.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tope!</p> +<p>ADRIAN.—Quoique cette île semble déserte....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ah! ah! ah!</p> +<p>ANTONIO.—Allons, vous avez payé<sup>6</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 6:</b> +<p><i>You've paid</i>: Dans l'ancienne édition, <i>You're paid</i>, +corrigé, ce me semble avec raison, par M. Steevens. M. Malone +paraît assez embarrassé du sens de ce passage, qui cependant ne +peut, je crois, laisser aucun doute. On a parié un <i>éclat de +rire</i>; Sébastien, qui a perdu, éclate de rire; Antonio le prend +sur le fait et lui dit: <i>Vous avez payé</i>. Cela est d'un genre +de plaisanterie tout à fait conforme au reste de l'entretien de ces +deux personnages.</p> +</blockquote> +<p>ADRIAN.—Inhabitable et presque inaccessible....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Cependant....</p> +<p>ADRIAN.—Cependant....</p> +<p>ANTONIO.—Cela ne pouvait pas manquer.</p> +<p>ADRIAN.—Il faut qu'elle jouisse d'une +température<sup>7</sup> subtile, moelleuse et délicate.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 7:</b> +<p>Dans l'anglais, <i>temperance</i>. Il a été impossible, dans la +traduction, de conserver le jeu de mots qui paraît de plus faire +allusion à quelque allégorie de la tempérance.</p> +</blockquote> +<p>ANTONIO.—La tempérance était une délicate donzelle.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, et subtile, comme il l'a dit +très-savamment.</p> +<p>ADRIAN.—L'air souffle sur nous le plus doucement du +monde.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, comme s'il avait des poumons, et des +poumons gâtés.</p> +<p>ANTONIO.—Ou s'il était parfumé par un marais.</p> +<p>GONZALO.—Tout ici semble favorable à la vie.</p> +<p>ANTONIO.—Oui, sauf les moyens de vivre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il n'y en a pas, ou il n'y en a guère.</p> +<p>GONZALO.—Comme l'herbe ici paraît abondante et verte! +comme elle est verte!</p> +<p>ANTONIO.—Le vrai, c'est que ces prairies sont jaunes.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Avec un soupçon de vert.</p> +<p>ANTONIO.—Il ne se trompe pas de beaucoup.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Non, seulement du tout au tout.</p> +<p>GONZALO.—Mais la merveille de tout ceci, c'est que, et +cela est presque hors de toute croyance....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Comme beaucoup de merveilles attestées.</p> +<p>GONZALO.—C'est que nos vêtements, trempés comme ils l'ont +été dans la mer, aient cependant conservé leur fraîcheur et leur +éclat; ils ont été plutôt reteints que tachés par l'eau salée.</p> +<p>ANTONIO.—Si une de ses poches pouvait parler, ne +dirait-elle pas qu'il ment?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, ou bien elle empocherait très-faussement +son récit.</p> +<p>GONZALO.—Je crois que nos vêtements sont aussi frais +maintenant que quand nous les portâmes pour la première fois en +Afrique, au mariage de la fille du roi, la belle Claribel, avec le +roi de Tunis.</p> +<p>SÉBASTIEN.—C'était un beau mariage, et le retour nous a +bien réussi.</p> +<p>ADRIAN.—Jamais Tunis ne fut ornée d'une si incomparable +reine.</p> +<p>GONZALO.—Non, depuis le temps de la veuve Didon.</p> +<p>ANTONIO.—La veuve! le diable l'emporte! à quel propos +cette veuve? la veuve Didon!</p> +<p>SÉBASTIEN.—Eh bien! quand il aurait dit aussi le veuf +Énée? comme vous prenez cela, bon Dieu!</p> +<p>ADRIAN.—La veuve Didon, avez-vous dit? Vous m'avez fait +apprendre cela: elle était de Carthage et non de Tunis.</p> +<p>GONZALO.—Cette Tunis, seigneur, était autrefois +Carthage.</p> +<p>ADRIAN.—Carthage?</p> +<p>GONZALO.—Je vous l'assure, Carthage.</p> +<p>ANTONIO.—Ses paroles sont plus puissantes que la harpe +miraculeuse.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il a élevé non-seulement les murailles, mais +les maisons.</p> +<p>ANTONIO.—Qu'y aura-t-il d'impossible qui ne lui devienne +aisé maintenant?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je suis persuadé qu'il emportera cette île chez +lui dans sa poche, et la donnera à son fils comme une pomme.</p> +<p>ANTONIO.—Dont il sèmera les pépins dans la mer et fera +pousser d'autres îles.</p> +<p>GONZALO.—Oui?</p> +<p>ANTONIO.—Pourquoi pas, avec le temps?</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, nous parlions de nos vêtements qui +semblent aussi frais que lorsque nous étions à Tunis au mariage de +votre fille, la reine actuelle.</p> +<p>ANTONIO.—Et la plus merveilleuse qu'on y ait jamais +vue.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Exceptez-en, je vous prie, la veuve Didon.</p> +<p>GONZALO.—N'est-ce pas, seigneur, que mon habit est aussi +frais que la première fois que je l'ai porté? J'entends, en quelque +sorte....</p> +<p>ANTONIO.—Il a longtemps cherché pour pêcher ce <i>en +quelque sorte</i>.</p> +<p>GONZALO.—Quand je l'ai porté au mariage de votre +fille.</p> +<p>ALONZO.—Vous rassasiez mon oreille de ces mots, malgré la +révolte de mon âme. Plût au ciel que je n'eusse jamais marié ma +fille dans ce pays! car, maintenant que j'en reviens, mon fils est +perdu, et selon moi ma fille l'est aussi; éloignée comme elle l'est +de l'Italie, je ne la reverrai jamais. O toi l'héritier de mes +États de Naples et de Milan, quel horrible poisson aura fait de toi +son repas?</p> +<p>FRANCISCO.—Seigneur, il se peut que votre fils soit +vivant. Je l'ai vu frapper sous lui les vagues et avancer sur leur +dos: il faisait route à travers les eaux, rejetant des deux côtés +les ondes en furie, et opposant sa poitrine aux vagues gonflées qui +venaient à sa rencontre; il élevait sa tête audacieuse au-dessus +des flots en tumulte, et de ses bras robustes ramait à coups +vigoureux vers le rivage, qui, courbé sur sa base minée par les +eaux, semblait s'incliner pour lui porter secours. Je ne doute +point qu'il ne soit arrivé vivant à terre.</p> +<p>ALONZO.—Non, non, il a quitté ce monde.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Seigneur, c'est vous-même que vous devez +remercier de cette grande perte, vous qui n'avez pas voulu faire de +votre fille le bonheur de notre Europe, mais qui avez mieux aimé la +sacrifier à un Africain, et l'avez ainsi pour le moins bannie de +vos yeux, qui ont bien sujet de mouiller de larmes un tel +regret.</p> +<p>ALONZO.—Je t'en prie, laisse-moi en paix.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Nous nous sommes tous mis à vos genoux, nous +vous avons importuné de toutes les manières; et cette fille +charmante elle-même balança entre son aversion et l'obéissance, +après quoi elle finit par plier la tête au joug. Nous avons, je le +crains bien, perdu votre fils pour toujours: Naples et Milan vont +avoir, par suite de cette affaire, plus de veuves que nous ne +ramenons d'hommes pour les consoler: la faute en est à vous +seul.</p> +<p>ALONZO.—Et aussi la perte la plus chère.</p> +<p>GONZALO.—Mon seigneur Sébastien, ces vérités manquent un +peu de douceur et d'un temps propre à les dire. Vous écorchez la +plaie, lorsque vous devriez y mettre un emplâtre.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Fort bien dit.</p> +<p>ANTONIO.—Et de la manière la plus chirurgicale.</p> +<p>GONZALO, <i>au roi</i>.—Mon bon seigneur, il fait mauvais +temps pour nous dès que votre front se couvre de nuages.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Mauvais temps?</p> +<p>ANTONIO.—Très-mauvais.</p> +<p>GONZALO.—Si j'étais chargé de planter cette île, mon +seigneur....</p> +<p>ANTONIO.—Il y sèmerait des orties.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Avec des ronces et des mauves.</p> +<p>GONZALO.—Et si j'en étais le roi, savez-vous ce que je +ferais?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Vous seriez sûr de ne pas vous enivrer, faute +de vin.</p> +<p>GONZALO.—Je voudrais que dans ma république tout se fît à +l'inverse du train ordinaire des choses. Il n'y aurait aucune +espèce de trafic; on n'y entendrait point parler de magistrats; les +procès, l'écriture, n'y seraient point connus; les serviteurs, les +richesses, la pauvreté, y seraient des choses hors d'usage; point +de contrats, d'héritages, de limites, de labourage; je n'y voudrais +ni métal, ni blé, ni vin, ni huile; nul travail; tous les hommes +seraient oisifs et les femmes aussi, mais elles seraient innocentes +et pures; point de souveraineté....</p> +<p>SÉBASTIEN.—Et cependant il voudrait en être le roi.</p> +<p>ANTONIO.—La fin de sa république en a oublié le +commencement.</p> +<p>GONZALO.—La nature y produirait tout en commun, sans peine +ni labeur. Je voudrais qu'il n'y eût ni trahison ni félonie, ni +épée, ni pique, ni couteau, ni mousquet, ni aucun besoin de +torture. Mais la nature, d'elle-même, par sa propre force, +produirait tout à foison, tout en abondance, pour nourrir mon +peuple innocent.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Pas de mariage parmi ses sujets?</p> +<p>ANTONIO.—Non, mon cher, tous fainéants: des coquines et +des fripons.</p> +<p>GONZALO.—Je voudrais gouverner dans une telle perfection, +seigneur, que mon règne surpassât l'âge d'or.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Dieu conserve Sa Majesté!</p> +<p>ANTONIO.—Longue vie à Gonzalo!</p> +<p>GONZALO.—Eh bien! m'écoutez-vous, seigneur?</p> +<p>ALONZO.—Finis, je t'en prie; tes paroles ne me disent +rien.</p> +<p>GONZALO.—Je crois sans peine Votre Altesse: ce que j'en ai +fait n'était que pour mettre en train ces deux nobles cavaliers qui +ont les poumons si sensibles et si agiles, que leur habitude +constante est de rire de rien.</p> +<p>ANTONIO.—C'est de vous que nous avons ri.</p> +<p>GONZALO.—De moi qui ne suis rien auprès de vous dans ce +genre de bouffonneries? Ainsi vous pouvez continuer, et ce sera +toujours rire de rien.</p> +<p>ANTONIO.—Quel coup il nous a porté là!</p> +<p>SÉBASTIEN.—S'il n'était pas tombé tout à plat.</p> +<p>GONZALO.—Oh! vous êtes des personnages d'une bonne trempe; +vous seriez capables d'enlever la lune de sa sphère, si elle y +demeurait cinq semaines sans changer.</p> +<p>(Ariel, invisible, entre en exécutant une musique grave et +lente.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui certainement, et alors nous ferions la +chasse aux chauves-souris.</p> +<p>ANTONIO.—Allons, mon bon seigneur, ne vous fâchez pas.</p> +<p>GONZALO.—Non, sur ma parole, je ne compromets pas si +légèrement ma prudence. Voulez-vous plaisanter assez pour +m'endormir? car déjà je me sens appesanti.</p> +<p>ANTONIO.—Allons, dormez et écoutez-nous.</p> +<p>(Tous s'endorment, excepté Alonzo, Sébastien et Antonio.)</p> +<p>ALONZO.—Quoi! déjà tous endormis! Je voudrais que mes yeux +pussent, en se fermant, emprisonner mes pensées: je les sens +disposés au sommeil.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Seigneur, s'il s'offre pesamment à vous, ne le +repoussez pas. Rarement il visite le chagrin; quand il le fait, +c'est un consolateur.</p> +<p>ANTONIO.—Tous deux, seigneur, nous allons faire la garde +auprès de votre personne tandis que vous prendrez du repos, et nous +veillerons à votre sûreté.</p> +<p>ALONZO.—Je vous remercie. Je suis étrangement assoupi.</p> +<p>(Il s'endort.—Ariel sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quelle bizarre léthargie s'est emparée d'eux +tous?</p> +<p>ANTONIO.—C'est une propriété du climat.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Pourquoi n'a-t-elle pas forcé nos yeux à se +fermer? Je ne me sens point disposé au sommeil.</p> +<p>ANTONIO.—Ni moi; mes esprits sont en mouvement.—Ils +sont tous tombés comme d'un commun accord; ils ont été abattus +comme par un même coup de tonnerre.—Quel pouvoir est en nos +mains, digne Sébastien! oh quel pouvoir! Je n'en dis pas davantage, +et cependant il me semble que je vois sur ton visage ce que tu +pourrais être. L'occasion te parle, et, dans la vivacité de mon +imagination, je vois une couronne tomber sur ta tête.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quoi! es-tu éveillé?</p> +<p>ANTONIO.—Ne m'entendez-vous pas parler?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je t'entends, et sûrement ce sont les paroles +d'un homme endormi; c'est le sommeil qui te fait parler. Que me +disais-tu? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux tout +grands ouverts, debout, parlant, marchant, et cependant si +profondément endormi.</p> +<p>ANTONIO.—Noble Sébastien, tu laisses ta fortune dormir, ou +plutôt mourir: tu fermes les yeux, toi, tout éveillé.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tu ronfles distinctement; tes ronflements ont +un sens.</p> +<p>ANTONIO.—Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de +l'être: vous devez l'être aussi si vous faites attention à ce que +je vous dis; y faire attention, c'est vous tripler vous-même.</p> +<p>SÉBASTIEN.—A la bonne heure! mais je suis une eau +stagnante.</p> +<p>ANTONIO.—Je vous apprendrai à monter comme le flux.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Charge-toi de le faire, car une indolence +héréditaire me dispose au reflux.</p> +<p>ANTONIO.—O si vous saviez seulement combien ce projet vous +est cher au moment même où vous vous en moquez! combien vous y +entrez de plus en plus, en le rejetant! Les hommes de reflux sont +si souvent entraînés tout près du fond par leur crainte et leur +indolence même.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je t'en prie, poursuis: la fermeté fixe de ton +regard, de tes traits, annonce quelque chose qui veut sortir de +toi, et un enfantement qui te presse et te travaille.</p> +<p>ANTONIO.—Voilà ce qui en est, seigneur. Quoique ce +gentilhomme au faible souvenir, et qui une fois enterré sera +d'aussi petite mémoire, ait presque persuadé au roi (car il est +possédé d'un esprit de persuasion) que son fils est vivant, il est +aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé, qu'il l'est que +celui qui dort ici puisse nager.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Moi, je n'ai pas d'espoir qu'il ne soit pas +noyé.</p> +<p>ANTONIO.—O que de ce défaut d'espoir il sort pour vous une +grande espérance! Point d'espérance de ce côté, c'est de l'autre +une espérance si haute, que l'oeil de l'ambition elle-même ne peut +percer au delà, et doute plutôt de ce qu'il y découvre. Voulez-vous +demeurer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il n'est plus de ce monde.</p> +<p>ANTONIO.—Maintenant, dites-moi, quel est l'héritier le +plus proche du royaume de Naples?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Claribel.</p> +<p>ANTONIO.—Qui? la reine de Tunis? elle qui habite à dix +lieues par delà la vie de l'homme? elle qui ne peut pas avoir de +nouvelles de Naples, à moins que le soleil ne fasse office de poste +(car l'homme de la lune est trop lent), avant que les mentons +nouveau-nés ne soient durcis et devenus propres au rasoir? elle, à +cause de qui nous avons été tous engloutis par la mer, bien qu'elle +en ait rejeté quelques-uns, et que nous soyons par là destinés à +exécuter une action dont ce qui vient d'arriver n'est que le +prologue? Pour ce qui doit suivre, vous et moi en sommes +chargés.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Quelles balivernes me contez-vous là? Que +voulez-vous dire? Il est vrai que la fille de mon frère est reine +de Tunis, et qu'elle est aussi l'héritière de Naples: entre ces +deux régions il y a quelque distance.</p> +<p>ANTONIO.—Une distance dont chaque coudée semble s'écrier: +«Comment cette Claribel nous franchira-t-elle jamais pour retourner +à Naples?» Garde Claribel, Tunis, et laisse Sébastien se réveiller! +Dites, si ce qui vient de les saisir était la mort, eh bien! ils +n'en seraient pas plus mal qu'ils ne sont en ce moment. Il y a des +gens capables de gouverner Naples aussi bien que celui-ci qui dort; +des courtisans qui sauront bavarder aussi longuement, aussi +inutilement que ce Gonzalo; moi-même je pourrais faire un choucas +aussi profondément babillard. Oh! si vous portiez en vous l'esprit +qui est en moi, quel sommeil serait celui-ci pour votre élévation! +Me comprenez-vous?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je crois vous comprendre.</p> +<p>ANTONIO.—Et comment la joie de votre coeur +accueille-t-elle votre bonne fortune?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Je me rappelle que vous avez supplanté votre +frère Prospero.</p> +<p>ANTONIO.—Oui, et voyez comme je suis bien dans mes habits, +et de bien meilleur air qu'auparavant. Les serviteurs de mon frère +étaient mes compagnons alors; ce sont mes gens maintenant.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Mais votre conscience?</p> +<p>ANTONIO.—Vraiment, seigneur, où cela loge-t-il? Si c'était +une engelure à mon talon, elle me forcerait à garder mes +pantoufles; mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Vingt +consciences fussent-elles entre moi et le trône de Milan, elles +peuvent se candir et se fondre avant de me gêner. Voilà votre frère +couché là, et s'il était ce qu'il paraît être en ce moment, +c'est-à-dire mort, il ne vaudrait pas mieux que la terre sur +laquelle il est couché. Moi, avec cette épée obéissante, rien que +trois pouces de lame, je le mets au lit pour jamais; tandis que +vous, de la même manière, vous faites cligner l'oeil pour +l'éternité à ce vieux rogaton, ce sire Prudence qu'ainsi nous +n'aurons plus pour censurer notre conduite. Quant aux autres, ils +prendront ce que nous voudrons leur inspirer comme un chat lappe du +lait: quelle que soit l'entreprise pour laquelle nous aurons fixé +un certain moment, ils se chargeront de nous dire l'heure.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ta destinée, cher ami, me servira d'exemple: +comme tu gagnas Milan, je veux gagner Naples. Tire ton épée: un +seul coup va t'affranchir du tribut que tu payes, et te donner pour +roi moi qui t'aimerai.</p> +<p>ANTONIO.—Tirons ensemble nos épées; et quand je lèverai +mon bras en arrière, faites-en autant pour frapper aussitôt +Gonzalo.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oh! un mot encore.</p> +<p>(Ils se parlent bas.)</p> +<p>(Musique.—Ariel rentre invisible.)</p> +<p>ARIEL.—Mon maître prévoit par son art le danger que +courent ces hommes dont il est l'ami. Il m'envoie pour leur sauver +la vie, car autrement son projet est mort.</p> +<p>(Il chante à l'oreille de Gonzalo.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Tandis que vous dormez ici en ronflant,</p> +<p>La conspiration à l'oeil ouvert</p> +<p>Choisit son moment.</p> +<p>Si vous attachez quelque prix à la vie,</p> +<p>Secouez le sommeil et prenez garde.</p> +<p>Réveillez-vous, réveillez-vous.</p> +</div> +</div> +<p>ANTONIO.—Maintenant frappons tous deux à la fois.</p> +<p>GONZALO <i>s'éveille et s'écrie</i>.—A nous, anges +gardiens, sauvez le roi!</p> +<p>(Ils s'éveillent)</p> +<p>ALONZO.—Quoi! qu'est-ce que c'est? Oh! vous êtes +réveillés! pourquoi vos épées nues? pourquoi ces regards +effroyables?</p> +<p>GONZALO.—De quoi s'agit-il?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Tandis que nous veillions ici à la sûreté de +votre sommeil, nous avons entendu tout à coup un bruit sourd de +rugissements comme de taureaux, ou plutôt de lions. Ne vous a-t-il +pas réveillés? il a frappé mon oreille de la manière la plus +terrible.</p> +<p>ALONZO.—Je n'ai rien entendu.</p> +<p>ANTONIO.—Oh! c'était un bruit capable d'effrayer l'oreille +d'un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les +rugissements d'un troupeau de lions.</p> +<p>ALONZO.—L'avez-vous entendu, Gonzalo?</p> +<p>GONZALO.—Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure, +un étrange murmure qui m'a réveillé. Je vous ai poussé, seigneur, +et j'ai crié. Quand mes yeux se sont ouverts, j'ai vu leurs épées +nues. Un bruit s'est fait entendre, c'est la vérité: il sera bon de +nous tenir sur nos gardes; ou plutôt quittons ce lieu; tirons nos +épées.</p> +<p>ALONZO.—Partons d'ici, et continuons à chercher mon pauvre +fils.</p> +<p>GONZALO.—Que le ciel le garde de ces monstres, car +sûrement il est dans cette île!</p> +<p>ALONZO.—Partons.</p> +<p>ARIEL, <i>à part</i>.—Prospero, mon maître, saura ce que +je viens de faire: maintenant, roi, tu peux aller sans danger à la +recherche de ton fils.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(Une autre partie de l'île. On entend le bruit du tonnerre.)</p> +<p>CALIBAN <i>entre avec une charge de bois</i>.</p> +<p>CALIBAN.—Que tous les venins que le soleil pompe des eaux +croupies, des marais et des fondrières retombent sur Prospero, et +ne laissent pas sans souffrance un pouce de son corps! Ses esprits +m'entendent, et pourtant il faut que je le maudisse. D'ailleurs ils +ne viendront pas sans son ordre me pincer, m'effrayer de leurs +figures de lutins, me tremper dans la mare, ou, luisants comme des +brandons de feu, m'égarer la nuit loin de ma route: mais pour +chaque vétille il les lâche sur moi; tantôt en forme de singes qui +me font la moue, me grincent des dents, et me mordent ensuite; +tantôt ce sont des hérissons qui viennent se rouler sur le chemin +où je marche pieds nus, et dressent leurs piquants au moment où je +pose mon pied. Quelquefois je me sens enlacé par des serpents qui +de leur langue fourchue sifflent sur moi jusqu'à me rendre +fou.—(<i>Trinculo parait</i>.) Ah oui..... oh!—Voici un +de ses esprits; il vient me tourmenter parce que je suis trop lent +à porter ce bois. Je vais me jeter contre terre; peut-être qu'il ne +prendra pas garde à moi.</p> +<p>TRINCULO.—Point de buisson, pas le moindre arbrisseau pour +se mettre à l'abri des injures du temps, et voilà un nouvel orage +qui s'assemble: je l'entends siffler dans les vents. Ce nuage noir +là-bas, ce gros nuage ressemble à un vilain tonneau qui va répandre +sa liqueur. S'il tonne comme il a fait tantôt, je ne sais où cacher +ma tête. Ce nuage ne peut manquer de tomber à pleins +seaux.—Qu'avons-nous ici? Un homme ou un poisson? mort ou +vif?—Un poisson; il sent le poisson, une odeur de vieux +poisson.—Quelque chose comme cela, et pas du plus frais, un +cabillaud.—Un étrange poisson! Si j'étais en Angleterre +maintenant, comme j'y ai été une fois, et que j'eusse seulement ce +poisson en peinture, il n'y aurait pas de badaud endimanché qui ne +donnât une pièce d'argent pour le voir. C'est là que ce monstre +ferait un homme riche: chaque bête singulière y fait un homme +riche; tandis qu'ils refuseront une obole pour assister un mendiant +boiteux, ils vous en jetteront dix pour voir un Indien +mort.—Hé! il a des jambes comme un homme, et ses nageoires +ressemblent à des bras! sur ma foi, il est chaud encore. Je laisse +là ma première idée maintenant, elle ne tient plus. Ce n'est pas là +un poisson, mais un insulaire que tantôt le tonnerre aura +frappé.—(<i>Il tonne</i>.) Hélas! voilà la tempête revenue. +Mon meilleur parti est de me blottir sous son manteau; je ne vois +point d'autre abri autour de moi. Le malheur fait trouver à l'homme +d'étranges compagnons de lit.—Allons, je veux me gîter ici +jusqu'à ce que la queue de l'orage soit passée.</p> +<p>(Entre Stephano chantant, et tenant une bouteille à la +main.)</p> +<p>STEPHANO.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je n'irai plus à la mer, à la mer.</p> +<p>Je veux mourir ici à terre.</p> +</div> +</div> +<p>C'est une piètre chanson à chanter aux funérailles d'un homme. +Bien, bien, voici qui me réconforte.</p> +<p>(Il boit.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Le maître, le balayeur, le bosseman et moi,</p> +<p>Le canonnier et son compagnon,</p> +<p>Nous aimions Mall, Meg, et Marion et Marguerite;</p> +<p>Mais aucun de nous ne se souciait de Kate,</p> +<p>Car elle avait un aiguillon à la langue,</p> +<p>Et criait au marinier: <i>Va te faire pendre</i>!</p> +<p>Elle n'aimait pas l'odeur de la poix ni du goudron:</p> +<p>Cependant un tailleur pouvait la gratter où il lui +démangeait.</p> +<p>Allons à la mer, enfants, et qu'elle aille se faire pendre!</p> +</div> +</div> +<p>C'est aussi une piètre chanson. Mais voici qui me +réconforte.</p> +<p>(Il boit.)</p> +<p>CALIBAN.—Ne me tourmente point. Oh!</p> +<p>STEPHANO.—Qu'est ceci? avons-nous des diables dans ce +pays? Vous accoutrez-vous en sauvages et en hommes de l'Inde pour +nous faire niche? Je ne suis pas réchappé de l'eau pour avoir peur +ici de vos quatre jambes? car il a été dit: L'homme le plus homme +qui ait jamais cheminé sur quatre pieds ne le ferait pas reculer, +et on le dira ainsi tant que l'air entrera par les narines de +Stephano.</p> +<p>CALIBAN.—L'esprit me tourmente. Oh!</p> +<p>STEPHANO.—C'est là quelque monstre de l'île, avec quatre +jambes. Celui-là, je m'imagine, aura gagné la fièvre. Où diable +peut-il avoir appris notre langue? Ne fût-ce que pour cela, je veux +lui donner quelque secours. Si je puis le guérir et l'apprivoiser, +et lui faire gagner Naples avec moi, c'est un présent digne de +quelque empereur que ce soit qui ait jamais marché sur cuir de +boeuf.</p> +<p>CALIBAN.—Ne me tourmente pas, je t'en prie; je porterai +mon bois plus vite à la maison.</p> +<p>STEPHANO.—Le voilà dans son accès maintenant! il n'est pas +des plus sensés dans ce qu'il dit. Il tâtera de ma bouteille: s'il +n'a jamais encore goûté de vin, il ne s'en faudra guère que cela ne +guérisse son accès. Si je parviens à le guérir et à l'apprivoiser, +je n'en demanderai jamais trop cher: il défrayera le maître qui +l'aura, et comme il faut.</p> +<p>CALIBAN.—Tu ne me fais pas encore grand mal, mais cela +viendra bientôt; je le sens à ton tremblement. Dans ce moment +Prospero agit sur toi.</p> +<p>STEPHANO, <i>à Caliban</i>.—Allons, venez; voici qui vous +donnera la parole, chat<sup>8</sup>. Ouvrez la bouche; je peux dire +que cela secouera votre tremblement, et comme il faut. (<i>Caliban +boit avec plaisir</i>.) Vous ne connaissez pas celui qui est ici +votre ami. Allons, ouvrez encore vos mâchoires.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 8:</b> +<p>Allusion au vieux dicton anglais: <i>Ce vin est si bon qu'il +ferait parler un chat</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Je crois reconnaître cette voix. Ce pourrait +être.... Mais il est noyé. Ce sont des diables. O défendez-moi!</p> +<p>STEPHANO.—Quatre jambes et deux voix! un monstre tout à +fait mignon; sa voix de devant est sans doute pour dire du bien de +son ami, sa voix de derrière pour tenir de mauvais discours et +dénigrer. Si tout le vin de mon broc suffit pour le rétablir, je +veux médicamenter sa fièvre. Allons, ainsi soit-il! Je vais en +verser un peu dans ton autre bouche.</p> +<p>TRINCULO.—Stephano?</p> +<p>STEPHANO.—Comment, ton autre voix +m'appelle?—Miséricorde! Miséricorde! ce n'est pas un monstre, +c'est un diable. Laissons-le là, je n'ai pas une longue cuiller, +moi<sup>9</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 9:</b> +<p>Allusion au proverbe écossais: <i>Qui fait manger le diable a +besoin d'une longue cuiller</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Stephano? si tu es Stephano, touche-moi, +parle-moi. Je suis Trinculo;—ne sois pas effrayé,—ton +bon ami Trinculo.</p> +<p>STEPHANO.—Si tu es Trinculo, sors de là, je vais te tirer +par les jambes les plus courtes. S'il y a ici des jambes à +Trinculo, ce sont celles-là. En effet, tu es Trinculo lui-même: +comment es-tu devenu le siège de ce veau de lune<sup>10</sup>? +Rend-il des Trinculos?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 10:</b> +<p>Toute génération informe et monstrueuse était attribuée à +l'influence de la lune.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Je l'ai cru tué d'un coup de tonnerre. Mais +n'es-tu donc pas noyé, Stephano? Je commence à espérer que tu n'es +pas noyé. L'orage a-t-il crevé tout à fait? Moi, dans la peur de +l'orage, je me suis caché sous le manteau de ce veau de la lune +mort.—Es-tu bien vivant, Stephano? O Stephano? deux +Napolitains de réchappés!</p> +<p>STEPHANO.—Je te prie, ne tourne pas autour de moi; mon +estomac n'est pas bien ferme.</p> +<p>CALIBAN.—Ce sont là deux beaux objets, si ce ne sont pas +des lutins. Celui-ci est un brave dieu qui porte avec lui une +liqueur céleste: je veux me mettre à genoux devant lui.</p> +<p>STEPHANO.—Comment t'es-tu sauvé? Comment es-tu arrivé ici? +dis-le moi par serment sur ma bouteille, comment es-tu venu ici? +Moi, je me suis sauvé sur un tonneau de vin de Canarie que les +matelots avaient roulé à grand' peine hors du navire. J'en jure par +cette bouteille que j'ai faite de mes propres mains, avec l'écorce +d'un arbre, depuis que j'ai été jeté sur le rivage.</p> +<p>CALIBAN.—Je veux jurer sur cette bouteille d'être ton +fidèle sujet, car ta liqueur ne vient pas de la terre.</p> +<p>STEPHANO.—Allons, jure: comment t'es-tu sauvé?</p> +<p>TRINCULO.—J'ai nagé jusqu'au rivage, mon ami, comme un +canard. Je nage comme un canard; j'en jurerai.</p> +<p>STEPHANO.—Tiens, baise le livre.—Cependant tu ne +peux nager comme un canard, car tu es fait comme une oie.</p> +<p>TRINCULO.—O Stephano, as-tu encore de ceci?</p> +<p>STEPHANO.—La futaille entière, mon ami; mon cellier est +dans un rocher au bord de la mer: c'est là que j'ai caché mon +vin.—Eh bien! maintenant, veau de lune, comment va ta +fièvre?</p> +<p>CALIBAN.—N'es-tu pas tombé du ciel?</p> +<p>STEPHANO.—Oui vraiment, de la lune. J'étais de mon temps +l'homme qu'on voyait dans la lune.</p> +<p>CALIBAN.—Je t'y ai vu, et je t'adore. Ma maîtresse t'a +montré à moi, toi, ton chien et ton buisson.</p> +<p>STEPHANO.—Allons, jure-le, baise le livre; tout à l'heure +je le remplirai de nouveau. Jure.</p> +<p>TRINCULO.—Par cette bonne lumière, voilà un sot monstre! +moi, avoir peur de lui! un imbécile de monstre! l'homme de la lune! +un pauvre monstre bien crédule!—C'est boire net, monstre, sur +ma parole.</p> +<p>CALIBAN, <i>à Stephano</i>.—Je veux te montrer dans l'île +chaque pouce de terre fertile, et je veux baiser ton pied. Je t'en +prie, sois mon dieu.</p> +<p>TRINCULO.—Par cette clarté, le plus perfide et le plus +ivrogne des monstres!—Quand son dieu sera endormi, il lui +volera sa bouteille.</p> +<p>CALIBAN.—Je baiserai ton pied; je jurerai d'être ton +sujet.</p> +<p>STEPHANO.—Eh bien! approche; à terre, et jure.</p> +<p>TRINCULO.—J'en mourrai à force de rire de ce monstre à +tête de chien. Un monstre dégoûtant! je me sentirais en goût de le +battre....</p> +<p>STEPHANO.—Allons, baise.</p> +<p>TRINCULO.—.... Si ce n'était que ce pauvre monstre est +ivre. C'est un abominable monstre!</p> +<p>CALIBAN.—Je te conduirai aux meilleures sources, je te +cueillerai des baies. Je veux pêcher pour toi et t'apporter du bois +à ta suffisance. La peste étreigne le tyran que je sers! je ne lui +porterai plus de fagots; mais c'est toi que je servirai, homme +merveilleux.</p> +<p>TRINCULO.—Un monstre bien ridicule, de faire une merveille +d'un pauvre ivrogne!</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, laisse-moi te mener à l'endroit où +croissent les pommes sauvages: de mes longs ongles je déterrerai +des truffes; je te montrerai un nid de geais, et je t'enseignerai à +prendre au piège le singe agile; je te conduirai à l'endroit où +sont les bosquets de noisettes, et quelquefois je t'apporterai du +rocher de jeunes pingouins. Veux-tu venir avec moi?</p> +<p>STEPHANO.—J'y consens; marche devant nous sans babiller +davantage.—Trinculo, le roi et tout le reste de la compagnie +étant noyés, nous héritons de tout ici.—(<i>A Caliban</i>.) +Viens, porte ma bouteille.—Camarade Trinculo, nous allons +tout à l'heure la remplir de nouveau.</p> +<p>CALIBAN <i>chante comme un ivrogne</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Adieu, mon maître; adieu, adieu.</p> +</div> +</div> +<p>TRINCULO.—Monstre hurlant! ivrogne de monstre!</p> +<p>CALIBAN.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je ne ferai plus de viviers pour le poisson;</p> +<p>Je n'apporterai plus à ton commandement de quoi faire le +feu.</p> +<p>Je ne gratterai plus la table et ne laverai plus les plats,</p> +<p>Ban, ban, Ca.... Caliban</p> +<p>A un autre maître, devient un autre homme.</p> +</div> +</div> +<p>Liberté! vive la joie! vive la joie! liberté! liberté! vive la +joie! liberté!</p> +<p>STEPHANO.—Le brave monstre! Allons, conduis-nous.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h2>TROISIÈME ACTE</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la caverne de Prospero.)</p> +<p>FERDINAND <i>paraît chargé d'un morceau de bois</i>.</p> +<p>Il y a des jeux mêlés de travail, mais le plaisir qu'ils donnent +fait oublier la fatigue. Il est telle sorte d'abaissement qu'on +peut supporter avec noblesse; les plus misérables travaux peuvent +avoir un but magnifique. Cette tâche ignoble qu'on m'impose serait +pour moi aussi accablante qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse +que je sers ranime ce qui est mort et change mes travaux en +plaisir. Oh! elle est dix fois plus aimable que son père n'est +rude, et il est tout composé de dureté. Un ordre menaçant m'oblige +à transporter quelques milliers de ces morceaux de bois et à les +mettre en tas. Ma douce maîtresse pleure quand elle me voit +travailler, et dit que jamais si basse besogne ne fut faite par de +telles mains. Je m'oublie; mais ces douces pensées me +rafraîchissent même durant mon travail; je m'en sens moins +surchargé.</p> +<p>(Entrent Miranda, et Prospero à quelque distance.)</p> +<p>MIRANDA.—Hélas! je vous en prie, ne travaillez pas si +fort: je voudrais que la foudre eût brûlé tout ce bois qu'il vous +faut entasser. De grâce, mettez-le à terre, et reposez-vous: quand +il brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué. Mon père est dans le +fort de l'étude: reposez-vous, je vous en prie; nous n'avons pas à +craindre qu'il vienne avant trois heures d'ici.</p> +<p>FERDINAND.—O ma chère maîtresse, le soleil sera couché +avant que j'aie fini la tâche que je dois m'efforcer de +remplir.</p> +<p>MIRANDA.—Si vous voulez vous asseoir, moi pendant ce temps +je vais porter ce bois. Je vous en prie, donnez-moi cela, je le +porterai au tas.</p> +<p>FERDINAND.—Non, précieuse créature, j'aimerais mieux +rompre mes muscles, briser mes reins, que de vous voir ainsi vous +abaisser, tandis que je resterais là oisif.</p> +<p>MIRANDA.—Cela me conviendrait tout aussi bien qu'à vous, +et je le ferais avec bien moins de fatigue, car mon coeur serait à +l'ouvrage, et le vôtre y répugne.</p> +<p>PROSPERO.—Pauvre vermisseau, tu as pris le poison, cette +visite en est la preuve.</p> +<p>MIRANDA.—Vous avez l'air fatigué.</p> +<p>FERDINAND.—Non, ma noble maîtresse: quand vous êtes près +de moi, l'obscurité devient pour moi un brillant matin. Je vous en +conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières, quel est +votre nom?</p> +<p>MIRANDA.—Miranda. O mon père, en le disant, je viens de +désobéir à vos ordres.</p> +<p>FERDINAND.—Charmante Miranda! objet en effet de la plus +haute admiration, digne de ce qu'il y a de plus précieux au monde! +j'ai regardé beaucoup de femmes du regard le plus favorable; plus +d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop +prompte à les écouter. Diverses femmes m'ont plu par des qualités +diverses, mais jamais je n'en aimai aucune sans que quelque défaut +vint s'opposer à l'effet de la plus noble grâce et la faire +disparaître. Mais vous, vous si parfaite, si supérieure à toutes, +vous avez été créée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque +créature.</p> +<p>MIRANDA.—Je ne connais personne de mon sexe: je ne me +rappelle aucun visage de femme, si ce n'est le mien reflété dans +mon miroir, et je n'ai vu de ce que je puis appeler des hommes que +vous, mon doux ami, et mon cher père. Je ne sais pas comment sont +les traits hors de cette île; mais sur ma pudeur, qui est le joyau +de ma dot, je ne pourrais souhaiter dans le monde d'autre compagnon +que vous, et l'imagination ne saurait rêver d'autre forme à aimer +que la vôtre. Mais je babille un peu trop follement, et j'oublie en +le faisant les leçons de mon père.</p> +<p>FERDINAND.—Je suis prince par ma condition, Miranda; je +crois même être roi (je voudrais qu'il n'en fût pas ainsi), et je +ne suis pas plus disposé à demeurer esclave sous ce bois, qu'à +endurer sur ma bouche les piqûres de la grosse mouche à viande. +Écoutez parler mon âme: à l'instant où je vous ai vue, mon coeur a +volé à votre service; voilà ce qui m'enchaîne, et c'est pour +l'amour de vous que je suis ce bûcheron si patient.</p> +<p>MIRANDA.—M'aimez-vous?</p> +<p>FERDINAND.—O ciel! O terre! rendez témoignage de cette +parole, et si je parle sincèrement, couronnez de succès ce que je +déclare; si mes discours sont trompeurs, convertissez en revers +tout ce qui m'est présagé de bonheur. Je vous aime, vous prise, +vous honore bien au delà de tout ce qui dans le monde n'est pas +vous.</p> +<p>MIRANDA.—Je suis une folle de pleurer de ce qui me donne +de la joie.</p> +<p>PROSPERO.—Belle rencontre de deux affections des plus +rares! Ciel, verse tes faveurs sur le sentiment qui naît entre +eux!</p> +<p>FERDINAND.—Pourquoi pleurez-vous?</p> +<p>MIRANDA.—A cause de mon peu de mérite, qui n'ose offrir ce +que je désire donner, et qui ose encore moins accepter ce dont la +privation me ferait mourir. Mais ce sont là des niaiseries; et plus +mon amour cherche à se cacher, plus il s'accroît et devient +apparent. Loin de moi, timides artifices; inspire-moi, franche et +sainte innocence: je suis votre femme si vous voulez m'épouser; +sinon je mourrai fille et le coeur à vous. Vous pouvez me refuser +pour compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je serai votre +servante.</p> +<p>FERDINAND.—Ma maîtresse, ma bien-aimée; et moi toujours +ainsi à vos pieds.</p> +<p>MIRANDA.—Vous serez donc mon mari?</p> +<p>FERDINAND.—Oui, et d'un coeur aussi désireux que l'esclave +l'est de la liberté. Voilà ma main.</p> +<p>MIRANDA.—Et voilà la mienne, et dedans est mon coeur. +Maintenant adieu, pour une demi-heure.</p> +<p>FERDINAND.—Dites mille! mille!</p> +<p>(Ferdinand et Miranda sortent.)</p> +<p>PROSPERO.—Je ne puis être heureux de ce qui se passe +autant qu'eux qui sont surpris du même coup; mais il n'est rien qui +pût me donner plus de joie. Je retourne à mon livre, car il faut +qu'avant l'heure du souper j'aie fait encore bien des choses pour +l'accomplissement de ceci.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<h3>SCÈNE II</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p>STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN <i>les suit tenant une +bouteille</i>.</p> +<p>STEPHANO.—Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à +sec, nous boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme +et à l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.</p> +<p>TRINCULO.—Son laquais de monstre! la folie de cette île +les tient! On dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des +cinq nous en voilà trois; si les deux autres ont le cerveau timbré +comme nous, l'État chancelle.</p> +<p>STEPHANO.—Bois donc, laquais de monstre, quand je te +l'ordonne. Tu as tout à fait les yeux dans la tête.</p> +<p>TRINCULO.—Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un +monstre bien bâti s'il les avait dans la queue.</p> +<p>STEPHANO.—Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans +le vin. Pour moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq +lieues nord et sud avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il +fait jour. Tu seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.</p> +<p>TRINCULO.—Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est +pas bon à montrer comme enseigne<sup>11</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 11:</b> +<p>TRINCULO.—<i>Your lieutenant, if you list; he's no +standard</i>. <i>Standard</i> signifie <i>enseigne, modèle</i>: il +signifie aussi un arbre fruitier qui se soutient sans tuteur. M. +Steevens croit que la plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier +sens du mot <i>standard</i>, et qu'il répond à Stephano que +Caliban, trop ivre pour se tenir sur ses pieds, ne peut être pris +pour un <i>standard</i>, <i>une chose qui se tient debout +(stands)</i>. On peut supposer aussi que Trinculo fait allusion à +la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris pour un +modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter +Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et +l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la +réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché +autant qu'on l'a pu du dernier.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le +monstre<sup>12</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 12:</b> +<p>Dans l'original, <i>Monsieur Monster</i>.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Vous n'avancerez pas non plus, mais vous +demeurerez couchés comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni +l'autre.</p> +<p>STEPHANO.—Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es +un homme, veau de lune.</p> +<p>CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton +pied.—Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.</p> +<p>TRINCULO.—Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis +dans le cas de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, +a-t-on jamais fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant +de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux +mensonge, toi qui n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un +monstre?</p> +<p>CALIBAN.—Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu +dire, mon seigneur?</p> +<p>TRINCULO.—Mon seigneur, dit-il?—Qu'un monstre puisse +être si niais!</p> +<p>CALIBAN.—Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à +mourir.</p> +<p>STEPHANO.—Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne +langue. Si tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce +pauvre monstre est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on +l'insulte.</p> +<p>CALIBAN.—Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr +encore la prière que je t'ai faite?</p> +<p>STEPHANO.—Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je +resterai debout, et Trinculo aussi.</p> +<p>(Entre Ariel invisible.)</p> +<p>CALIBAN.—Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un +tyran, d'un sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.</p> +<p>ARIEL.—Tu mens.</p> +<p>CALIBAN.—Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais +bien qu'il plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens +point.</p> +<p>STEPHANO.—Trinculo, si vous le troublez encore dans son +récit, par cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.</p> +<p>TRINCULO.—Quoi! je n'ai rien dit.</p> +<p>STEPHANO.—Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (<i>A +Caliban</i>.) Poursuis.</p> +<p>CALIBAN.—Je dis que par sortilège il a pris cette île; il +l'a prise sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, +car je sais bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est +pas....</p> +<p>STEPHANO.—Cela est très-certain.</p> +<p>CALIBAN.—Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te +servirai.</p> +<p>STEPHANO.—Mais comment en venir à bout? Peux-tu me +conduire à l'ennemi?</p> +<p>CALIBAN.—Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le +livrer endormi, de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou +dans la tête.</p> +<p>ARIEL.—Tu mens, tu ne le peux pas.</p> +<p>CALIBAN.—Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je +conjure ta Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre +cette bouteille: quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de +l'eau de mare, car je ne lui montrerai pas où sont les sources +vives.</p> +<p>STEPHANO.—Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage +au danger. Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets +ma clémence à la porte, et je fais de toi un hareng sec.</p> +<p>TRINCULO.—Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais +m'éloigner de vous.</p> +<p>STEPHANO.—N'as-tu pas dit qu'il mentait?</p> +<p>ARIEL.—Tu mens.</p> +<p>STEPHANO.—Oui? (<i>Il le bat</i>.) Prends ceci pour toi. +Si cela vous plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.</p> +<p>TRINCULO.—Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! +avez-vous perdu la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre +bouteille! Voilà ce qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit +de votre monstre, et que le diable vous emporte les doigts!</p> +<p>CALIBAN.—Ha, ha, ha!</p> +<p>STEPHANO.—Maintenant continuez votre histoire.—Je +t'en prie, va-t'en plus loin.</p> +<p>CALIBAN.—Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, +moi.</p> +<p>STEPHANO.—Tiens-toi plus loin.—Allons, toi, +poursuis.</p> +<p>CALIBAN.—Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à +lui de dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la +cervelle après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche +lui briser le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la +gorge avec un couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de +ses livres, car sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un +seul esprit à ses ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement +que moi. Ne brûle que ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est +ainsi qu'il les nomme, dont il ornera sa maison quand il en aura +une: et surtout, ce qui mérite d'être sérieusement considéré, c'est +la beauté de sa fille; lui-même il l'appelle incomparable. Jamais +je n'ai vu de femme que ma mère Sycorax et elle; mais elle +l'emporte autant sur Sycorax que le plus grand sur le plus +petit.</p> +<p>STEPHANO.—Est-ce donc un si beau brin de fille?</p> +<p>CALIBAN.—Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à +ton lit, et qu'elle te produira une belle lignée.</p> +<p>STEPHANO.—Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, +nous serons roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et +Trinculo et toi, vous serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, +Trinculo?</p> +<p>TRINCULO.—Excellent.</p> +<p>STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir +battu; mais, tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête +qu'une bonne langue.</p> +<p>CALIBAN.—Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: +veux-tu l'exterminer alors?</p> +<p>STEPHANO.—Oui, sur mon honneur!</p> +<p>ARIEL.—Je dirai cela à mon maître.</p> +<p>CALIBAN.—Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. +Allons, soyons joyeux; voulez-vous chanter le canon<sup>13</sup> que +vous m'avez appris tout à l'heure?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 13:</b> +<p><i>Troll the catch</i>. L'un des commentateurs de Shakspeare, M. +Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il me +semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un +l'autre. <i>Troll</i> signifie <i>mouvoir circulairement, rouler, +tourner</i>, etc., <i>catch</i>, <i>un chant successif (sung in +succession)</i>; c'est là la définition du canon, sorte de figure +que l'Académie appelle <i>perpétuelle</i>, qu'on pourrait aussi +appeler circulaire, puisqu'elle consiste dans le retour perpétuel +des mêmes passages successivement répétés par un certain nombre de +personnes. Ce qui confirme cette explication, c'est que Stephano, +accédant au désir de Caliban, appelle Trinculo pour chanter avec +lui, puis commence seul (<i>sings</i>), parce qu'en effet un canon, +toujours chanté par plusieurs voix, est nécessairement commencé par +une seule.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, +toujours raison. Allons, Trinculo, chantons.</p> +<p>(Stephano chante.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et</p> +<p>moquons-nous d'eux;</p> +<p>La pensée est libre.</p> +</div> +</div> +<p>CALIBAN.—Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un +pipeau et s'accompagne d'un tambourin.)</p> +<p>STEPHANO.—Qu'est-ce que c'est que cette répétition?</p> +<p>TRINCULO.—C'est l'air de notre canon joué par la figure de +personne.<sup>14</sup></p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 14:</b> +<p>La figure de <i>no-body</i> (de personne) est une figure +ridicule, représentée quelquefois en Angleterre sur les +enseignes.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Si tu es homme, montre-toi sous ta propre +figure; si tu es le diable, prends celle que tu voudras.</p> +<p>TRINCULO.—Oh! pardonnez-moi mes péchés.</p> +<p>STEPHANO.—Qui meurt a payé toutes ses dettes.—Je te +défie... merci de nous!</p> +<p>CALIBAN.—As-tu peur?</p> +<p>STEPHANO.—Moi, monstre? Non.</p> +<p>CALIBAN.—N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de +sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de +mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément +autour de mes oreilles; quelquefois ce sont des voix telles que, si +je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient +dormir encore; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les +nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur +moi; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de +rêver encore.</p> +<p>STEPHANO.—Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma +musique pour rien.</p> +<p>CALIBAN.—Quand Prospero sera tué.</p> +<p>STEPHANO.—C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai +pas oublié ce que tu m'as conté.</p> +<p>TRINCULO.—Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons +notre besogne.</p> +<p>STEPHANO.—Guide-nous, monstre; nous te suivons.—Je +serais bien aise de voir ce tambourineur: il va bon train.</p> +<p>TRINCULO.—Viens-tu?—Je te suivrai, Stephano.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>SCÈNE III</h3> +<p>(Une autre partie de l'île.)</p> +<p><i>Entrent</i> ALONZO, SÉBASTIEN, ANTONIO, GONZALO, ADRIAN, +FRANCISCO ET AUTRES.</p> +<p>GONZALO.—Par Notre-Dame, je ne puis aller plus loin, +seigneur. Mes vieux os me font mal; c'est un vrai labyrinthe que +nous avons parcouru là par tant de sentiers, droits ou tortueux. +J'en jure par votre patience, j'ai besoin de me reposer.</p> +<p>ALONZO.—Mon vieux seigneur, je ne peux te blâmer; je sens +moi-même la lassitude tenir mes esprits dans l'engourdissement. +Asseyez-vous et reposez-vous; et moi je veux laisser ici mon +espoir, et ne pas plus longtemps lui permettre de me flatter. Il +est noyé, celui après lequel nous errons ainsi, et la mer se rit de +ces vaines recherches que nous avons faites sur la terre. Soit, +qu'il repose en paix!</p> +<p>ANTONIO, <i>bas à Sébastien</i>.—Je suis bien aise qu'il +soit ainsi tout à fait sans espérance.—N'allez pas pour un +contretemps renoncer au projet que vous étiez résolu +d'exécuter.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Nous l'accomplirons à la première occasion +favorable.</p> +<p>ANTONIO.—Cette nuit donc; car, épuisés comme ils le sont +par cette marche, ils ne voudront ni ne pourront exercer la même +vigilance que lorsqu'ils sont frais et dispos.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Oui, cette nuit; n'en parlons plus.</p> +<p>(On entend une musique solennelle et singulière. Prospero est +invisible dans les airs. Entrent plusieurs fantômes sous des formes +bizarres, qui apportent une table servie pour un festin. Ils +forment autour de la table une danse mêlée de saluts et de signes +engageants, invitant le roi et ceux de sa suite à manger. Ils +disparaissant ensuite.)</p> +<p>ALONZO.—Quelle est cette harmonie? mes bons amis, +écoutons!</p> +<p>GONZALO.—Une musique d'une douceur merveilleuse.</p> +<p>ALONZO.—Ciel! ne nous livrez qu'à des puissances +favorables. Quels étaient ces gens-là?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Des marionnettes vivantes. Maintenant je +croirai qu'il existe des licornes, qu'il est dans l'Arabie un arbre +servant de trône au phénix, et qu'un phénix y règne encore +aujourd'hui.</p> +<p>ANTONIO.—Je crois à tout cela; et, si l'on refuse +d'ajouter foi à quelque autre chose, je jurerai qu'elle est vraie. +Jamais les voyageurs n'ont menti, quoique dans leurs pays les +idiots les condamnent.</p> +<p>GONZALO.—Voudrait-on me croire si je racontais ceci à +Naples? Si je leur disais que j'ai vu des insulaires ainsi faits, +car certainement c'est là le peuple de cette île; et, qu'avec des +formes monstrueuses, ils ont, remarquez bien ceci, des moeurs plus +douces que vous n'en trouveriez chez beaucoup d'hommes de notre +temps, je dirais presque chez aucun?</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—Honnête seigneur, tu as dit le +mot; car quelques-uns de vous ici présents êtes pires que des +démons.</p> +<p>ALONZO.—Je ne me lasse point de songer à leurs formes +étranges, à leurs gestes, à ces sons qui, bien qu'il y manque +l'assistance de la parole, expriment pourtant dans leur langage +muet d'excellentes choses.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—Ne louez pas avant le départ.</p> +<p>FRANCISCO.—Ils se sont étrangement évanouis.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Qu'importe! puisqu'ils ont laissé les +munitions, car nous avons faim.—Vous plairait-il de goûter de +ceci?</p> +<p>ALONZO.—Non pas moi.</p> +<p>GONZALO.—Ma foi, seigneur, vous n'avez rien à craindre. +Quand nous étions enfants, qui aurait voulu croire qu'il existât +des montagnards portant des fanons comme les taureaux, et ayant à +leur cou des masses de chair pendantes; et qu'il y eût des hommes +dont la tête fût placée au milieu de leur poitrine? Et cependant +nous ne voyons pas aujourd'hui d'emprunteur de fonds à cinq pour +un<sup>15</sup> qui ne nous rapporte ces faits dûment attestés.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 15:</b> +<p>Allusion à la coutume où l'on était alors, quand on partait pour +un voyage long et périlleux, de placer une somme d'argent dont on +ne devait recevoir l'intérêt qu'à son retour; mais le placement se +faisait alors à un taux très-élevé.</p> +</blockquote> +<p>ALONZO.—Je m'approcherai de cette table et je mangerai, +dût ce repas être pour moi le dernier. Eh! qu'importe! puisque le +meilleur de ma vie est passé. Mon frère, seigneur duc, +approchez-vous et faites comme nous.</p> +<p>(Des éclairs et du tonnerre. Ariel, sous la forme d'une harpie, +fond sur la table, secoue ses ailes sur les plats, et par un tour +subtil le banquet disparaît.)</p> +<p>ARIEL.—Vous êtes trois hommes de crime que la destinée +(qui se sert comme instrument de ce bas monde et de tout ce qu'il +renferme) a fait vomir par la mer insatiable dans cette île où +n'habite point l'homme, parce que vous n'êtes point faits pour +vivre parmi les hommes. Je vous ai rendus fous. (<i>Voyant Alonzo, +Sébastien et les autres tirer leurs épées</i>.)</p> +<p>C'est avec un courage de cette espèce que des hommes se pendent +et se noient. Insensés que vous êtes, mes compagnons et moi nous +sommes les ministres du Destin: les éléments dont se compose la +trempe de vos épées peuvent aussi aisément blesser les vents +bruyants ou, par de ridicules estocades, percer à mort l'eau qui se +referme à l'instant, que raccourcir un seul brin de mes plumes. Mes +compagnons sont invulnérables comme moi; et puissiez-vous nous +blesser avec vos armes, elles sont maintenant trop pesantes pour +vos forces: elles ne se laisseront plus soulever. Mais +souvenez-vous, car tel est ici l'objet de mon message, que vous +trois vous avez expulsé de son duché de Milan le vertueux Prospero; +que vous l'avez exposé sur la mer (qui depuis vous en a payé le +salaire), lui et sa fille innocente. C'est pour cette action +odieuse que des destins qui tardent, mais qui n'oublient pas, ont +irrité les mers et les rivages, et mêmes toutes les créatures +contre votre repos. Toi, Alonzo, ils t'ont privé de ton fils. Ils +vous annoncent par ma voix qu'une destruction prolongée (pire +qu'une mort subite) va vous suivre pas à pas et dans toutes vos +actions. Pour vous préserver des vengeances (qui autrement vont +éclater sur vos têtes dans cette île désolée), il ne vous reste +plus que le remords du coeur, et ensuite une vie sans reproche.</p> +<p>(Ariel s'évapore au milieu d'un coup de tonnerre. Ensuite, au +son d'une musique agréable, les fantômes rentrent et dansent en +faisant des grimaces moqueuses, et emportent la table.)</p> +<p>PROSPERO, <i>à part, à Ariel</i>.—Tu as très-bien joué ce +rôle de harpie, mon Ariel: elle avait de la grâce en dévorant. Dans +tout ce que tu as dit, tu n'as rien omis de l'instruction que je +t'avais donnée. Mes esprits secondaires ont aussi rendu d'après +nature et avec une vérité bizarre leurs différentes espèces de +personnages. Mes charmes puissants opèrent, et ces hommes qui sont +mes ennemis sont tout éperdus. Les voilà en mon pouvoir: je veux +les laisser dans ces accès de frénésie, tandis que je vais revoir +le jeune Ferdinand qu'ils croient noyé, et sa chère, ma chère +bien-aimée.</p> +<p>GONZALO.—Au nom de ce qui est saint, seigneur, pourquoi +restez-vous ainsi, le regard fixe et effrayé?</p> +<p>ALONZO.—O c'est horrible! horrible! il m'a semblé que les +vagues avaient une voix et m'en parlaient. Les vents le chantaient +autour de moi; et le tonnerre, ce profond et terrible tuyau +d'orgue, prononçait le nom de Prospero, et de sa voix de basse +récitait mon injustice. Mon fils est donc couché dans le limon de +la mer! J'irai le chercher plus avant que jamais n'a pénétré la +sonde, et je reposerai avec lui dans la vase.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>SÉBASTIEN.—Un seul démon à la fois, et je vaincrai leurs +légions.</p> +<p>ANTONIO.—Je serai ton second.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>GONZALO.—Ils sont tous trois désespérés. Leur crime +odieux, comme un poison qui ne doit opérer qu'après un long espace +de temps, commence à ronger leurs âmes. Je vous en conjure, vous +dont les muscles sont plus souples que les miens, suivez-les +rapidement, et sauvez-les des actions où peut les entraîner le +désordre de leurs sens.</p> +<p>ADRIAN.—Suivez-nous, je vous prie.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p> +<p><i>Entrent</i> PROSPERO, FERDINAND ET MIRANDA.</p> +<p>PROSPERO, à <i>Ferdinand</i>.—Si je vous ai puni trop +sévèrement, tout est réparé par la compensation que je vous offre, +car je vous ai donné ici un fil de ma propre vie, ou plutôt celle +pour qui je vis. Je la remets encore une fois dans tes mains. Tous +tes ennuis n'ont été que les épreuves que je voulais faire subir à +ton amour, et tu les as merveilleusement soutenus. Ici, à la face +du ciel, je ratifie ce don précieux que je t'ai fait. O Ferdinand, +ne souris point de moi si je la vante; car tu reconnaîtras qu'elle +surpasse toute louange, et la laisse bien loin derrière elle.</p> +<p>FERDINAND.—Je le croirais, un oracle m'eût-il dit le +contraire.</p> +<p>PROSPERO.—Reçois donc ma fille comme un don de ma main, et +aussi comme un bien qui t'appartient pour l'avoir dignement acquis. +Mais si tu romps le noeud virginal avant que toutes les saintes +cérémonies aient été accomplies dans la plénitude de leurs rites +pieux, jamais le ciel ne répandra sur cette union les douces +influences capables de la faire prospérer; la haine stérile, le +dédain au regard amer, et la discorde, sèmeront votre lit nuptial +de tant de ronces rebutantes, que vous le prendrez tous deux en +haine. Ainsi, au nom de la lampe d'hymen qui doit vous éclairer, +prenez garde à vous.</p> +<p>FERDINAND.—Comme il est vrai que j'espère des jours +paisibles, une belle lignée, une longue vie accompagnée d'un amour +pareil à celui d'aujourd'hui, l'antre le plus sombre, le lieu le +plus propice, les plus fortes suggestions de notre plus mauvais +génie, rien ne pourra amollir mon honneur jusqu'à des désirs +impurs; rien ne me fera consentir à dépouiller de son vif aiguillon +ce jour de la célébration, que je passerai à imaginer que les +coursiers de Phoebus se sont fourbus, ou que la nuit demeure là-bas +enchaînée.</p> +<p>PROSPERO.—Noblement parlé. Assieds-toi donc, et cause avec +elle; elle est à toi.—Allons, Ariel, mon ingénieux serviteur, +mon Ariel!</p> +<p>(Entre Ariel.)</p> +<p>ARIEL.—Que désire mon puissant maître? me voici.</p> +<p>PROSPERO.—Toi et les esprits que tu commandes, vous avez +tous dignement rempli votre dernier emploi. J'ai besoin de vous +encore pour un autre artifice du même genre. Pars, et amène ici, +dans ce lieu, tout ce menu peuple des esprits sur lesquels je t'ai +donné pouvoir. Anime-les à de rapides mouvements, car il faut que +je fasse voir à ce jeune couple quelques-uns des prestiges de mon +art. C'est ma promesse, et ils l'attendent de moi.</p> +<p>ARIEL.—Immédiatement?</p> +<p>PROSPERO.—Oui, dans un clin d'oeil.</p> +<p>ARIEL.—Vous n'aurez pas dit <i>va et reviens</i>, et +respiré deux fois et crié <i>allons, allons</i>, que chacun, +accourant à pas légers sur la pointe du pied, sera devant vous avec +sa moue et ses grimaces. M'aimez-vous, mon maître? non?</p> +<p>PROSPERO.—Tendrement, mon joli Ariel. N'approche pas que +tu ne m'entendes appeler.</p> +<p>ARIEL.—Oui, je comprends.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ferdinand</i>.—Songe à tenir ta parole; ne +donne pas trop de liberté à tes caresses: lorsque le sang est +enflammé, les serments les plus forts ne sont plus que de la +paille. Sois plus retenu, ou autrement bonsoir à votre +promesse.</p> +<p>FERDINAND.—Je la garantis, seigneur. Le froid virginal de +la blanche neige qui repose sur mon coeur amortit l'ardeur de mes +sens<sup>16</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 16:</b> +<p><i>Of my liver</i>, de mes reins.</p> +</blockquote> +<p>PROSPERO.—Bien. (<i>A Ariel</i>.) Allons, mon Ariel, viens +maintenant; amène un supplément plutôt que de manquer d'un seul +esprit. Parais-ici, et vivement.... (<i>A Ferdinand</i>.) Point de +langue; tout yeux; du silence.</p> +<p>(Une musique douce.)</p> +<p>MASQUE<sup>17</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 17:</b> +<p>Le <i>masque</i> était une représentation allégorique qu'on +donnait aux mariages des princes et aux fêtes des cours.</p> +</blockquote> +<p>(Entre Iris.)</p> +<p>IRIS.—Cérès, bienfaisante déesse, laisse tes riches +plaines de froment, de seigle, d'orge, de vesce, d'avoine et de +pois; tes montagnes herbues où vivent les broutantes brebis, et tes +plates prairies où elles sont tenues à couvert sous le chaume; tes +sillons aux bords bien creusés et fouillés qu'Avril, gonflé +d'humidité, embellit à ta voix, pour former de chastes couronnes +aux froides nymphes; et tes bois de genêts qu'aime le jeune homme +délaissé par la jeune fille qu'il aime; et tes vignobles ceints de +palissades; et tes grèves stériles hérissées de rocs où tu vas +respirer le grand air: la reine du firmament, dont je suis l'humide +arc-en-ciel et la messagère, te le demande, et te prie de venir ici +sur ce gazon partager les jeux de sa souveraine grandeur; ses paons +volent vite: approche, riche Cérès, pour la recevoir.</p> +<p>(Entre Cérès.)</p> +<p>CÉRÈS.—Salut, messagère aux diverses couleurs, toi qui ne +désobéis jamais à l'épouse de Jupiter; toi qui de tes ailes de +safran verses sur mes fleurs des rosées de miel et de fines pluies +rafraîchissantes, et qui des deux bouts de ton arc bleu couronnes +mes espaces boisés et mes plaines sans arbrisseaux; toi qui fais +une riche écharpe à ma noble terre: pourquoi ta reine +m'appelle-t-elle ici sur la verdure de cette herbe menue?</p> +<p>IRIS.—Pour célébrer une alliance de vrai amour, et pour +doter généreusement ces bienheureux amants.</p> +<p>CÉRÈS.—Dis-moi, arc céleste, sais-tu si Vénus ou son fils +accompagnent la reine? Depuis qu'ils ont tramé le complot qui livra +ma fille au ténébreux Pluton, j'ai fait serment d'éviter la +honteuse société de la mère et de son aveugle fils.</p> +<p>IRIS.—Ne crains point sa présence ici. Je viens de +rencontrer sa divinité fendant les nues vers Paphos, et son fils +avec elle traîné par ses colombes. Ils croyaient avoir jeté quelque +charme lascif sur cet homme et cette jeune fille, qui ont fait +serment qu'aucun des mystères du lit nuptial ne serait accompli +avant que l'hymen n'eût allumé son flambeau; mais en vain: +l'amoureuse concubine de Mars s'en est retournée; sa mauvaise tête +de fils a brisé ses flèches; il jure de n'en plus lancer, et +désormais, jouant avec les passereaux, de n'être plus qu'un +enfant.</p> +<p>CÉRÈS.—La plus majestueuse des reines, l'auguste Junon +s'avance: je la reconnais à sa démarche.</p> +<p>(Entre Junon.)</p> +<p>JUNON.—Comment se porte ma bienfaisante soeur? Venez avec +moi bénir ce couple, afin que leur vie soit prospère, et qu'ils se +voient honorés dans leurs enfants.</p> +<p>(Elle chante.)</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Honneur, richesses, bénédictions du mariage;</p> +<p>Longue continuation et accroissement de bonheur;</p> +<p>Joie de toutes les heures soit et demeure sur vous.</p> +<p>Junon chante sur vous sa bénédiction.</p> +</div> +</div> +<p>CÉRÈS.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Produits du sol, surabondance,</p> +<p>Granges et greniers toujours remplis;</p> +<p>Vignes couvertes de grappes pressées;</p> +<p>Plantes courbées sous leurs riches fardeaux;</p> +<p>Le printemps revenant pour vous au plus tard</p> +<p>A la fin de la récolte;</p> +<p>La disette et le besoin toujours loin de vous;</p> +<p>Telle est pour vous la bénédiction de Cérès.</p> +</div> +</div> +<p>FERDINAND.—Voilà la vision la plus majestueuse, les chants +les plus harmonieux!... Y a-t-il de la hardiesse à croire que ce +soient là des esprits?</p> +<p>PROSPERO.—Ce sont des esprits que par mon art j'ai appelés +des lieux où ils sont retenus, pour exécuter ces jeux de mon +imagination.</p> +<p>FERDINAND.—O que je vive toujours ici! Un père, une +épouse, si rares, si merveilleux, font de ce lieu un paradis.</p> +<p>(Junon et Cérès se parlent bas, et envoient Iris faire un +message.)</p> +<p>PROSPERO.—Silence, mon fils: Junon et Cérès +s'entretiennent sérieusement tout bas. Il reste quelque autre chose +à faire. Chut! pas une syllabe, ou notre charme est rompu.</p> +<p>IRIS.—Vous qu'on appelle naïades, nymphes des ruisseaux +sinueux, avec vos couronnes de jonc et vos regards toujours +innocents, quittez l'onde ridée, et venez sur ce gazon vert obéir +au signal qui vous appelle: Junon l'ordonne. Hâtez-vous, chastes +nymphes; aidez-nous à célébrer une alliance de vrai amour: ne vous +faites pas attendre.</p> +<p>(Entrent des nymphes.)</p> +<p>Et vous, moissonneurs armés de faucilles, brûlés du soleil et +fatigués d'août, quittez vos sillons, et livrez-vous à la joie. +Chômez ce jour de fête; couvrez-vous de vos chapeaux de paille de +seigle, et que chacun de vous se joigne à l'une de ces fraîches +nymphes dans une danse rustique.</p> +<p>(Entrent des moissonneurs dans le costume de leur état; ils se +joignent aux nymphes et forment une danse gracieuse vers la fin de +laquelle Prospero tressaille tout à coup et prononce les mots +suivants; après quoi les esprits disparaissent lentement avec un +bruit étrange, sourd et confus.)</p> +<p>PROSPERO.—J'avais oublié l'odieuse conspiration de cette +brute de Caliban et de ses complices contre mes jours: l'instant où +ils doivent exécuter leur complot est presque arrivé. (<i>Aux +esprits</i>.) Fort bien.... Éloignez-vous. Rien de plus.</p> +<p>FERDINAND.—Voilà qui est étrange! Votre père est agité par +quelque passion qui travaille violemment son âme.</p> +<p>MIRANDA.—Jamais jusqu'à ce jour je ne l'ai vu troublé +d'une si violente colère.</p> +<p>PROSPERO.—Vous avez l'air ému, mon fils, comme si vous +étiez rempli d'effroi. Soyez tranquille. Maintenant voilà nos +divertissements finis; nos acteurs, comme je vous l'ai dit +d'avance, étaient tous des esprits; ils se sont fondus en air, en +air subtil; et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, se +dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les +palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, +notre globe lui-même, et tout ce qu'il reçoit de la succession des +temps; et comme s'est évanoui cet appareil mensonger, ils se +dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le +nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance +dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée +d'un sommeil.—Seigneur, j'éprouve quelque chagrin: supportez +ma faiblesse; ma vieille tête est troublée; ne vous tourmentez +point de mon infirmité. Veuillez rentrer dans ma caverne et vous y +reposer. Je vais faire un tour ou deux pour calmer mon esprit +agité.</p> +<p>FERDINAND ET MIRANDA.—Nous vous souhaitons la paix.</p> +<p>PROSPERO, <i>à Ariel</i>.—Arrive rapide comme ma +pensée.—(<i>A Ferdinand et Miranda</i>.) Je vous +remercie.—Viens, Ariel.</p> +<p>ARIEL.—Je suis uni à tes pensées. Que désires-tu?</p> +<p>PROSPERO.—Esprit, il faut nous préparer à faire face à +Caliban.</p> +<p>ARIEL.—Oui, mon maître. Lorsque je fis paraître Cérès, +j'avais eu l'idée de t'en parler; mais j'ai craint d'éveiller ta +colère.</p> +<p>PROSPERO.—Redis-moi où tu as laissé ces misérables.</p> +<p>ARIEL.—Je vous l'ai dit, seigneur: ils étaient enflammés +de boisson, si remplis de bravoure qu'ils châtiaient l'air pour +leur avoir soufflé dans le visage, et frappaient la terre pour +avoir baisé leurs pieds; mais toujours suivant leur projet. Alors +j'ai battu mon tambour: à ce bruit, comme des poulains indomptés, +ils ont dressé les oreilles, porté en avant leurs paupières, et +levé le nez du côté où ils flairaient la musique. J'ai tellement +charmé leurs oreilles, que, comme des veaux, appelés par le +mugissement de la vache, ils ont suivi mes sons au milieu des +ronces dentées, des bruyères, des buissons hérissés, des épines qui +pénétraient la peau mince de leurs jambes. A la fin, je les ai +laissés dans l'étang au manteau de boue qui est au delà de ta +grotte, s'agitant de tout le corps pour retirer leurs pieds +enfoncés dans la fange noire et puante du lac.</p> +<p>PROSPERO.—Tu as très-bien fait, mon oiseau. Garde encore +ta forme invisible. Va, apporte ici tout ce qu'il y a d'oripeaux +dans ma demeure: c'est l'appât où je prendrai ces voleurs.</p> +<p>ARIEL.—J'y vais, j'y vais.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Un démon, un démon incarné dont la nature ne +peut jamais offrir aucune prise à l'éducation, sur qui j'ai perdu, +entièrement perdu toutes les peines que je me suis données par +humanité! et comme son corps devient plus difforme avec les années, +son âme se gangrène encore.... Je veux qu'ils souffrent tous +jusqu'à en rugir.—(<i>Rentre Ariel chargé d'habillements +brillants et autres choses du même genre</i>.)—Viens, +range-les sur cette corde.</p> +<p>(Prospero et Ariel demeurent invisibles.)</p> +<p>(Entrent Caliban, Stephano et Trinculo tout mouillés.)</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, va d'un pas si doux que la taupe +aveugle ne puisse ouïr ton pied se poser. Nous voilà tout près de +sa caverne.</p> +<p>STEPHANO.—Eh bien! monstre, votre lutin, que vous disiez +un lutin sans malice, ne nous a guère mieux traités que le Follet +des champs<sup>18</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 18:</b> +<p>Le mot anglais est <i>Jack</i>. On l'appelle aussi <i>Jack a +lantern</i> (<i>Jacques à la lanterne</i>.)</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Monstre, je sens partout le pissat de cheval, ce +dont mon nez est en grande indignation.</p> +<p>STEPHANO.—Le mien aussi, entendez-vous, monstre? Si +j'allais prendre de l'humeur contre vous, voyez-vous....</p> +<p>TRINCULO.—Tu serais un monstre perdu.</p> +<p>CALIBAN.—Mon bon prince, conserve-moi toujours tes bonnes +grâces. Aie patience, car le butin auquel je te conduis couvrira +bien cette mésaventure: ainsi, parle tout bas. Tout est coi ici, +comme s'il était encore minuit.</p> +<p>TRINCULO.—Oui, mais avoir perdu nos bouteilles dans la +mare!</p> +<p>STEPHANO.—Il n'y a pas à cela seulement de la honte, du +déshonneur, monstre, mais une perte immense.</p> +<p>TRINCULO.-Cela m'est encore plus sensible que de m'être +mouillé.—C'est cependant votre lutin sans malice, +monstre....</p> +<p>STEPHANO.—Je veux aller rechercher ma bouteille, dussé-je, +pour ma peine, en avoir jusque par-dessus les oreilles.</p> +<p>CALIBAN.—Je t'en prie, mon prince, ne souffle +pas.—Vois-tu bien? voici la bouche de la caverne: point de +bruit; entre. Fais-nous ce bon méfait qui pour toujours te met, +toi, en possession de cette île; et moi, ton Caliban à tes pieds, +pour les lécher éternellement.</p> +<p>STEPHANO.—Donne-moi ta main. Je commence à avoir des idées +sanguinaires.</p> +<p>TRINCULO.—O roi Stephano<sup>19</sup>! ô mon gentilhomme! ô +digne Stephano! regarde; vois quelle garde-robe il y a ici pour +toi!</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 19:</b> +<p>Allusion à une ancienne ballade <i>King Stephens was a worthy +peer</i> (<i>le roi Étienne était un digne gentilhomme</i>), où +l'on célèbre l'économie de ce prince relativement à sa garde-robe. +Il y a dans <i>Othello</i> deux couplets de cette ballade.</p> +</blockquote> +<p>CALIBAN.—Laisse tout cela, imbécile; ce n'est que de la +drogue.</p> +<p>TRINCULO.—Oh! oh! monstre, nous nous connaissons en +friperie.—O roi Stephano!</p> +<p>STEPHANO.—Lâche cette robe, Trinculo. Par ma main! je +prétends avoir cette robe.</p> +<p>TRINCULO.—Ta Grandeur l'aura.</p> +<p>CALIBAN.—Que l'hydropisie étouffe cet imbécile! A quoi +pensez-vous de vous amuser à ce bagage? Avançons, et faisons le +meurtre d'abord. S'il se réveille, depuis la plante des pieds +jusqu'au crâne, notre peau ne sera plus que pincements; oh! il nous +accoutrera d'une étrange manière!</p> +<p>STEPHANO.—Paix, monstre!—Madame la corde, ce +pourpoint n'est-il pas pour moi?—Voilà le pourpoint hors de +ligne.—A présent, pourpoint, vous êtes sous la ligne; vous +courez risque de perdre vos crins et de devenir un faucon +chauve<sup>20</sup>.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 20:</b> +<p><i>Mistress line, is not this my jerkin? Now is the jerkin under +the line: now jerkin, you are like to lose your hair and prove a +bald jerkin</i>. <i>Line</i> est pris ici dans le sens de <i>corde +tendue</i> au premier abord, puis, et en même temps dans celui de +<i>ligne équatoriale</i>. <i>Jerkin</i>, d'un autre côté, signifie +<i>pourpoint</i> et <i>faucon</i>. Le pourpoint a probablement été +tiré avec quelque difficulté de dessous la corde (<i>line</i>), et +sous la ligne (<i>line</i>), l'équateur, certaines maladies font +tomber les cheveux, et les cordes où l'on tend les habits sont +faites de crin (<i>hair</i>, crins et cheveux). Ainsi, le pourpoint +(<i>jerkin</i>) tiré de la corde, ou sous la ligne, comme on +voudra, perd ses crins ou ses cheveux, et devient un <i>bald +jerkin</i> (faucon chauve), espèce d'oiseau connu sous le nom de +<i>choucas</i>.</p> +<p>Mais c'en est assez et plus qu'il ne faut sur cette bizarre +plaisanterie.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—Faites, faites. N'en déplaise à votre Grandeur, +nous volons à la ligne et au cordeau.</p> +<p>STEPHANO.—Je te remercie de ce bon mot. Tiens, voilà un +habit pour la peine. Tant que je serai roi de ce pays, l'esprit +n'ira point sans récompense. «Voler à la ligne et au cordeau!» +c'est un excellent trait d'estoc. Tiens, encore un habit pour la +peine.</p> +<p>TRINCULO.—Allons, monstre, un peu de glu à vos doigts, et +puis emportez-nous le reste.</p> +<p>CALIBAN.—Je n'en veux pas. Nous perdrons là notre temps, +et nous serons tous changés en oies de mer<sup>21</sup>, ou en +singes avec des fronts horriblement bas.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 21:</b> +<p><i>Barnacles</i>, gros oiseau qui, autrefois en Écosse, était +supposé sortir d'une espèce de coquillage qui s'attachait à la +quille des vaisseaux, et porte aussi le nom de <i>barnacle</i>. +Dans le nord de l'Écosse, on croyait de plus que les coquillages +d'où sortaient les barnacles croissaient sur les arbres. Dans le +Lancashire, on les appelait <i>tree geese</i>, oies d'arbre.</p> +</blockquote> +<p>STEPHANO.—Monstre, étendez vos doigts. Aidez-nous à +transporter tout cela à l'endroit où j'ai mis mon tonneau de vin, +ou je vous chasse de mon royaume. Vite, emportez ceci.</p> +<p>TRINCULO.—Et ceci.</p> +<p>STEPHANO.—Oui, et ceci encore.</p> +<p>(On entend un bruit de chasseurs. Divers esprits accourent sous +la forme de chiens de chasse, et poursuivent dans tous les sens +Stephano, Trinculo et Caliban. Prospero et Ariel animent la +meute.)</p> +<p>PROSPERO.—Oh! <i>la Montagne</i>! oh!</p> +<p>ARIEL.—<i>Argent</i>, ici la voie, <i>Argent</i>!</p> +<p>PROSPERO.—<i>Furie, Furie</i>, là! <i>Tyran</i>, +là!—Écoute, écoute! (<i>Caliban, Trinculo et Stephano sont +pourchassés hors de la scène</i>.) Va, ordonne à mes lutins de +moudre leurs jointures par de dures convulsions; que leurs nerfs se +retirent dans des crampes racornies; qu'ils soient pincés jusqu'à +en être couverts de plus de taches qu'il n'y en a sur la peau du +léopard ou du chat de montagne.</p> +<p>ARIEL.—Écoute comme ils rugissent.</p> +<p>PROSPERO.—Qu'il leur soit fait une chasse vigoureuse. A +l'heure qu'il est, tous mes ennemis sont à ma merci. Dans peu tous +mes travaux vont finir; et toi, tu vas retrouver toute la liberté +des airs. Suis-moi encore un instant, et rends-moi obéissance.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<h3>SCÈNE I</h3> +<p>(Le devant de la grotte de Prospero.)</p> +<p><i>Entrent</i> PROSPERO <i>vêtu de sa robe magique</i>, ET +ARIEL.</p> +<p>PROSPERO.—Maintenant mon projet commence à se développer +dans son ensemble; mes charmes n'ont pas été rompus. Mes esprits +m'obéissent; et le Temps marche tête levée, chargé de ce qu'il +apporte.... Où en est le jour?</p> +<p>ARIEL.—Près de la sixième heure, de l'heure où vous avez +dit, mon maître, que notre travail devait finir.</p> +<p>PROSPERO.—Je l'ai annoncé au moment où j'ai soulevé la +tempête. Dis-moi, mon génie, en quel état sont le roi et toute sa +suite.</p> +<p>ARIEL.—Renfermés ensemble, et précisément dans l'état où +vous me les avez remis, seigneur. Toujours prisonniers comme vous +les avez laissés dans le bocage de citronniers qui abrite votre +grotte, ils ne peuvent faire un pas que vous ne les ayez déliés. Le +roi, son frère, et le vôtre, sont encore tous les trois dans +l'égarement; et le reste, comblé de douleur et d'effroi, gémit sur +eux; mais plus que tous les autres celui que je vous ai entendu +nommer le bon vieux seigneur Gonzalo: ses larmes descendent le long +de sa barbe, comme les gouttes de la pluie d'hiver coulent de la +tige creuse des roseaux. Vos charmes les travaillent avec tant de +violence que, si vous les voyiez maintenant, votre âme en serait +attendrie.</p> +<p>PROSPERO.—Le penses-tu, esprit?</p> +<p>ARIEL.—La mienne le serait, seigneur, si j'étais un +homme.</p> +<p>PROSPERO.—La mienne aussi s'attendrira. Comment, toi qui +n'es formé que d'air, tu aurais éprouvé une impression, une émotion +à la vue de leurs peines; et moi, créature de leur espèce, qui +ressens aussi vivement qu'eux et les passions et les douleurs, je +n'en serais pas plus tendrement ému que toi! Quoique, par de grands +torts, ils m'aient blessé au vif, je me range contre mon courroux, +du parti de ma raison plus noble que lui; il y a plus de gloire à +la vertu qu'à la vengeance. Qu'ils se repentent, la fin dernière de +mes desseins ne va pas au delà; ils n'auront même pas à essuyer un +regard sévère. Va les élargir, Ariel. Je veux lever mes charmes, +rétablir leurs facultés, et ils vont être rendus à eux-mêmes.</p> +<p>ARIEL.—Je vais les amener, seigneur.</p> +<p>(Ariel sort.)</p> +<p>PROSPERO.—Vous, fées des collines et des ruisseaux, des +lacs tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où +votre pied ne laisse point d'empreinte, poursuivez Neptune +lorsqu'il retire ses flots, et fuyez devant lui à son retour; vous, +petites marionnettes, qui tracez au clair de la lune ces +ronds<sup>22</sup> d'herbe amère que la brebis refuse de brouter; et +vous dont le passe-temps est de faire naître à minuit les +mousserons, et que réjouit le son solennel du couvre-feu; secondé +par vous, j'ai pu, quelque faible que soit votre empire, obscurcir +le soleil dans la splendeur de son midi, appeler les vents mutins, +et soulever entre les vertes mers et la voûte azurée des cieux une +guerre mugissante; le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi +des feux; j'ai brisé le chêne orgueilleux de Jupiter avec le trait +de sa foudre; par moi le promontoire a tremblé sur ses massifs +fondements; le pin et le cèdre, saisis par leurs éperons, ont été +arrachés de la terre; à mon ordre, les tombeaux ont réveillé leurs +habitants endormis; ils se sont ouverts et les ont laissés fuir, +tant mon art a de puissance! Mais j'abjure ici cette rude magie; et +quand je vous aurai demandé, comme je le fais en ce moment, +quelques airs d'une musique céleste pour produire sur leurs sens +l'effet que je médite et que doit accomplir ce prodige aérien, +aussitôt je brise ma baguette; je l'ensevelis à plusieurs toises +dans la terre, et plus avant que n'est jamais descendue la sonde je +noierai sous les eaux mon livre magique.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 22:</b> +<p>Ces ronds ou petits cercles tracés sur les prairies sont fort +communs dans les dunes de l'Angleterre: on remarque qu'ils sont +plus élevés et d'une herbe plus épaisse et plus amère que l'herbe +qui croît alentour, et les brebis n'y veulent pas paître. Le peuple +les appelle <i>fairy circles</i>, cercles des fées, et les croit +formés par les danses nocturnes des lutins. On en voit de pareils +dans la Bourgogne. Partout où se trouvent ces ronds, on est sûr de +trouver des mousserons.</p> +</blockquote> +<p>(A l'instant une musique solennelle commence.)</p> +<p>(Entre Ariel. Après lui s'avance Alonzo, faisant des gestes +frénétiques; Gonzalo l'accompagne. Viennent ensuite Sébastien et +Antonio dans le même état, accompagnés d'Adrian et de Francisco. +Tous entrent dans le cercle tracé par Prospero. Ils y restent sous +le charme.)</p> +<p>PROSPERO, <i>les observant</i>.—Qu'une musique solennelle, +que les sons les plus propres à calmer une imagination en désordre +guérissent ton cerveau, maintenant inutile et bouillonnant +au-dedans de ton crâne. Demeurez là, car un charme vous +enchaîne.—Pieux Gonzalo, homme honorable, mes yeux, touchés +de sympathie à la seule vue des tiens, laissent couler des larmes +compagnes de tes larmes.—Le charme se dissout par degrés; et +comme on voit l'aurore s'insinuer aux lieux où règne la nuit, +fondant les ténèbres, de même leur intelligence chasse en s'élevant +les vapeurs imbéciles qui enveloppaient les clartés de leur raison. +O mon vertueux Gonzalo, mon véritable sauveur, sujet loyal du +prince que tu sers, je veux dans ma patrie payer tes bienfaits en +paroles et en actions.—Toi, Alonzo, tu nous as traités bien +cruellement, ma fille et moi. Ton frère t'excita à cette +action;—tu en pâtis, maintenant, Sébastien.—Vous, mon +sang, vous formé de la même chair que moi, mon frère, qui, vous +laissant séduire à l'ambition, avez chassé le remords et la nature; +vous qui avec Sébastien (dont les déchirements intérieurs +redoublent pour ce crime) vouliez ici assassiner votre roi; tout +dénaturé que vous êtes, je vous pardonne.—Déjà se gonfle le +flot de leur entendement; il s'approche et couvrira bientôt la +plage de la raison, maintenant encore encombrée d'un limon impur. +Jusqu'ici aucun d'eux ne me regarde ou ne pourrait me +reconnaître.—Ariel, va me chercher dans ma grotte mon +chaperon et mon épée: je veux quitter ces vêtements, et me montrer +à eux tel que je fus quelquefois lorsque je régnais à Milan. Vite, +esprit; avant bien peu de temps tu seras libre.</p> +<p>ARIEL <i>chante, en aidant Prospero à s'habiller</i>.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Je suce la fleur que suce l'abeille;</p> +<p>J'habite le calice d'une primevère;</p> +<p>Et là je me repose quand les hiboux crient.</p> +<p>Monté sur le dos de la chauve-souris, je vole</p> +<p>Gaiement après l'été.</p> +<p>Gaiement, gaiement, je vivrai désormais</p> +<p>Sous la fleur qui pend à la branche.</p> +</div> +</div> +<p>PROSPERO.—Oui, mon gentil petit Ariel, il en sera ainsi. +Je sentirai que tu me manques; mais tu n'en auras pas moins ta +liberté. Allons, allons, allons! vite au vaisseau du roi, invisible +comme tu l'es: tu trouveras les matelots endormis sous les +écoutilles. Réveille le maître et le bosseman; force-les à te +suivre en ce lieu. Dans l'instant, je t'en prie.</p> +<p>ARIEL.—Je bois l'air devant moi, et je reviens avant que +votre pouls ait battu deux fois.</p> +<p>(Il sort.)</p> +<p>GONZALO.—Tout ce qui trouble, étonne, tourmente, confond, +habite en ce lieu. Oh! que quelque pouvoir céleste daigne nous +guider hors de cette île redoutable!</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur roi, reconnais le duc outragé de Milan, +Prospero. Pour te mieux convaincre que c'est un prince vivant qui +te parle, je te presse dans mes bras, et je te souhaite +cordialement la bienvenue à toi et à ceux qui t'accompagnent.</p> +<p>ALONZO.—Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? N'es-tu qu'un vain +enchantement dont je doive être abusé comme je l'ai été tout à +l'heure? Je n'en sais rien. Ton pouls bat comme celui d'un corps de +chair et de sang; et depuis que je te vois, je sens s'adoucir +l'affliction de mon esprit, qui, je le crains, a été accompagnée de +démence.—Tout cela (si tout cela existe réellement) doit nous +faire aspirer après d'étranges récits. Je te remets ton duché et te +conjure de me pardonner mes injustices. Mais comment Prospero +pourrait-il être vivant et se trouver ici?</p> +<p>PROSPERO, <i>à Gonzalo</i>.—D'abord, généreux ami, permets +que j'embrasse ta vieillesse, que tu as honorée au delà de toute +mesure et de toute limite.</p> +<p>GONZALO.—Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas +réel.</p> +<p>PROSPERO.—Vous vous ressentez encore de quelques-unes des +illusions que présente cette île; elles ne vous permettent plus de +croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes +amis. Mais vous (<i>A part, à Antonio et Sébastien</i>), digne +paire de seigneurs, si j'en avais l'envie, je pourrais ici +recueillir pour vous de Sa Majesté quelques regards irrités, et +démasquer en vous deux traîtres. En ce moment je ne veux point +faire de mauvais rapports.</p> +<p>SÉBASTIEN, <i>à part</i>.—Le démon parle par sa voix.</p> +<p>PROSPERO.—Non.—Pour toi, le plus pervers des hommes, +que je ne pourrais, sans souiller ma bouche, nommer mon frère, je +te pardonne tes plus noirs attentats; je te les pardonne tous, mais +je te redemande mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es +forcé de me rendre.</p> +<p>ALONZO.—Si tu es en effet Prospero, raconte-nous quels +événements ont sauvé tes jours. Dis-nous comment tu nous rencontres +ici, nous qui depuis trois heures à peine avons fait naufrage sur +ces bords où j'ai perdu (quel trait aigu porte avec lui ce +souvenir!) où j'ai perdu mon cher fils Ferdinand.</p> +<p>PROSPERO.—J'en suis affligé, seigneur.</p> +<p>ALONZO.—Irréparable est ma perte, et la patience me dit +qu'il est au delà de son pouvoir de m'en guérir.</p> +<p>PROSPERO.—Je croirais plutôt que vous n'avez pas réclamé +son assistance. Pour une perte semblable, sa douce faveur m'accorde +ses tout-puissants secours, et je repose satisfait.</p> +<p>ALONZO.—Vous, une perte semblable?</p> +<p>PROSPERO.—Aussi grande pour moi, aussi récente; et pour +supporter la perte d'un bien si cher, je n'ai autour de moi que des +consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler à +votre aide. J'ai perdu ma fille.</p> +<p>ALONZO.—Une fille! vous? O ciel! que ne sont-ils tous deux +vivants dans Naples! que n'y sont-ils roi et reine! Pour qu'ils y +fussent, je demanderais à être enseveli dans la bourbe de ce lit +fangeux où est étendu mon fils! Quand avez-vous perdu votre +fille?</p> +<p>PROSPERO.—Dans cette dernière tempête.—Ma rencontre +ici, je le vois, a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils +dévorent leur raison, croient à peine que leurs yeux les servent +fidèlement, et que leurs paroles soient les sons naturels de leur +voix. Mais, par quelques secousses que vous ayez été jetés hors de +vos sens, tenez pour certain que je suis ce Prospero, ce même duc +que la violence arracha de Milan, et qu'une étrange destinée a fait +débarquer ici pour être le souverain de cette île où vous avez +trouvé le naufrage.—Mais n'allons pas plus loin pour le +moment: c'est une chronique à faire jour par jour, non un récit qui +puisse figurer à un déjeuner, ou convenir à cette première +entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur. Cette grotte est ma +cour: là j'ai peu de suivants; et de sujets au dehors, aucun. Je +vous prie, jetez les yeux dans cet intérieur: puisque vous m'avez +rendu mon duché, je veux m'acquitter envers vous par quelque chose +d'aussi précieux; du moins je veux vous faire voir une merveille +dont vous serez aussi satisfait que je peux l'être de mon +duché.</p> +<p>(La grotte s'ouvre, et l'on voit dans le fond Ferdinand et +Miranda assis et jouant ensemble aux échecs.)</p> +<p>MIRANDA.—Mon doux seigneur, vous me trichez.</p> +<p>FERDINAND.—Non, mon très-cher amour; je ne le voudrais pas +pour le monde entier.</p> +<p>MIRANDA.—Oui, et quand même vous voudriez disputer pour +une vingtaine de royaumes, je dirais que c'est de franc jeu.</p> +<p>ALONZO.—Si c'est là une vision de cette île, il me faudra +perdre deux fois un fils chéri.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Voici le plus grand des miracles!</p> +<p>FERDINAND.—Si les mers menacent, elles font grâce aussi. +Je les ai maudites sans sujet.</p> +<p>(Il se met à genoux devant son père.)</p> +<p>ALONZO.—Maintenant, que toutes les bénédictions d'un père +rempli de joie t'environnent de toutes parts! Lève-toi; dis, +comment es-tu venu ici?</p> +<p>MIRANDA.—O merveille! combien d'excellentes créatures sont +ici et là encore! Que le genre humain est beau! O glorieux nouveau +monde, qui contient de pareils habitants!</p> +<p>PROSPERO.—Il est nouveau pour toi.</p> +<p>ALONZO.—Quelle est cette jeune fille avec laquelle tu +étais au jeu? Votre plus ancienne connaissance ne peut dater de +trois heures.... Est-elle la déesse qui nous a séparés, et qui nous +réunit ainsi?</p> +<p>FERDINAND.—C'est une mortelle; mais, grâce à l'immortelle +Providence, elle est à moi: j'en ai fait choix dans un temps où je +ne pouvais consulter mon père, où je ne croyais plus que j'eusse +encore un père. Elle est la fille de ce fameux duc de Milan dont le +renom a si souvent frappé mes oreilles, mais que je n'avais jamais +vu jusqu'à ce jour. C'est de lui que j'ai reçu une seconde vie, et +cette jeune dame me donne en lui un second père.</p> +<p>ALONZO.—Je suis le sien. Mais, oh! de quel oeil verra-t-on +qu'il me faille demander pardon à mon enfant?</p> +<p>PROSPERO.—Arrêtez, seigneur: ne chargeons point notre +mémoire du poids d'un mal qui nous a quittés.</p> +<p>GONZALO.—Je pleurais au fond de mon âme, sans quoi +j'aurais déjà parlé. Abaissez vos regards, ô dieux, et faites +descendre sur ce couple une couronne de bénédiction; car vous seuls +avez tracé la route qui nous a conduits ici.</p> +<p>ALONZO.—Je te dis <i>amen</i>, Gonzalo.</p> +<p>GONZALO.—Le duc de Milan fut donc chassé de Milan pour que +sa race un jour donnât des rois à Naples. Oh! réjouissez-vous d'une +joie plus qu'ordinaire; que ceci soit inscrit en or sur des +colonnes impérissables! Dans le même voyage, Claribel a trouvé un +époux à Tunis, Ferdinand, son frère, une épouse sur une terre où il +était perdu, et Prospero son duché dans une île misérable; et nous +tous sommes rendus à nous-mêmes, après avoir cessé de nous +appartenir.</p> +<p>ALONZO, <i>à Ferdinand et à Miranda</i>.—Donnez-moi vos +mains. Que les chagrins, que la tristesse étreignent à jamais le +coeur qui ne bénit pas votre union!</p> +<p>GONZALO.—Ainsi soit-il. <i>Amen</i>.</p> +<p>(Ariel reparaît avec le maître et le bosseman qui le suivent +ébahis.)</p> +<p>GONZALO.—Seigneur, seigneur, voyez, voyez: voici encore +des nôtres. Je l'avais prédit que tant qu'il y aurait un gibet sur +la terre, ce gaillard-là ne serait pas noyé.—Eh bien! bouche +à blasphèmes, dont les imprécations chassent de ton bord la +miséricorde du ciel, quoi! pas un jurement sur le rivage! n'as-tu +donc plus de langue à terre! Quelles nouvelles?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—La meilleure de toutes, c'est que nous +retrouvons ici notre roi et sa compagnie. Voici la seconde: notre +navire, qui était tout ouvert, il y a trois heures, et que nous +regardions comme perdu, est radoubé, debout, et aussi lestement +gréé que lorsque nous avons mis à la mer pour la première fois.</p> +<p>ARIEL, à <i>part</i>.—Maître, tout cet ouvrage, je l'ai +fait depuis que tu ne m'as vu.</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—L'adroit petit lutin!</p> +<p>ALONZO.—Ce ne sont point là des événements naturels: +l'extraordinaire va croissant et s'ajoutant à l'extraordinaire. +Dites, comment êtes-vous venus ici?</p> +<p>LE BOSSEMAN.—Si je croyais être bien éveillé, seigneur, je +tâcherais de vous le dire. Nous étions endormis, morts, et +(comment? nous n'en savons rien) tous jetés sous les écoutilles. +Là, il n'y a qu'un moment, des sons étranges et divers, des +rugissements, des cris, des hurlements, des cliquetis de chaînes +qui s'entre-choquaient, et beaucoup d'autres bruits tous horribles, +nous ont réveillés. Nous ne faisons qu'un saut hors de là, et nous +revoyons dans son assiette<sup>23</sup> et remis à neuf notre royal, +notre bon et brave navire: notre maître bondit de joie en le +regardant. En un clin d'oeil, pas davantage, s'il vous plaît, nous +avons été séparés des autres, et, encore tout assoupis, amenés ici +comme dans un songe.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 23:</b> +<p>On dit qu'un vaisseau est <i>en assiette</i> quand il a toutes +ses qualités, et qu'il est dans la meilleure situation +possible.</p> +</blockquote> +<p>ARIEL, <i>à part</i>.—Ai-je bien fait mon devoir?</p> +<p>PROSPERO, <i>à part</i>.—A ravir! La diligence en +personne! Tu vas être libre.</p> +<p>ALONZO.—Voilà le plus surprenant dédale où jamais aient +erré les hommes! Il y a dans tout ceci quelque chose au delà de ce +qu'a jamais opéré la nature. Il faut qu'un oracle nous instruise de +ce que nous en devons penser.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur, mon suzerain, ne fatiguez point votre +esprit à agiter en lui-même la singularité de ces événements: nous +choisirons, et dans peu, un instant de loisir où je vous donnerai à +vous seul (et vous le trouverez raisonnable) l'explication de tout +ce qui est arrivé ici; jusque-là soyez tranquille, et croyez que +tout est bien.—Approche, esprit; délivre Caliban et ses +compagnons, lève le charme. (<i>Ariel sort</i>.)—Eh bien! +comment se trouve mon gracieux seigneur? Il vous manque encore de +votre suite quelques malotrus que vous oubliez.</p> +<p>(Rentre Ariel, chassant devant lui Caliban, Stephano et +Trinculo, vêtus des habits qu'ils ont volés.)</p> +<p>STEPHANO.—Que chacun s'évertue pour le bien de tous les +autres, et que personne ne s'inquiète de soi, car tout n'est que +hasard dans la vie.—<i>Corraggio</i>! monstre fier-à-bras, +<i>corraggio</i>!</p> +<p>TRINCULO, <i>à la vue du roi</i>.—Si ces deux espions que +je porte en tête ne me trompent pas, voilà une bienheureuse +apparition!</p> +<p>CALIBAN.—O Sétébos, que voilà des esprits de bonne mine! +que mon maître est beau! j'ai bien peur qu'il ne me châtie.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Ah! ah! qu'est-ce que c'est que ces animaux-là, +seigneur Antonio? les aurait-on pour de l'argent!</p> +<p>ANTONIO.—Probablement: l'un d'eux est un vrai poisson, et +sans doute à vendre.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneurs, considérez seulement ce que vous +indique l'aspect de ces hommes, et décidez s'ils sont honnêtes +gens. Cet esclave difforme eut pour mère une sorcière, et si +puissante<sup>24</sup> qu'elle pouvait tenir tête à la lune, enfler +ou abaisser les marées, et agir en son nom sans son aveu. Tous les +trois m'ont volé: ce demi-démon, car c'est un démon bâtard, avait +fait avec les deux autres le complot de m'ôter la vie. Des trois en +voilà deux que vous devez connaître et réclamer. Quant à ce fruit +des ténèbres, je déclare qu'il m'appartient.</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 24:</b> +<p><i>One so strong</i>. Dans toutes les anciennes accusations de +sorcellerie en Angleterre, on trouve constamment l'épithète de +<i>strong</i> (<i>forte, puissante</i>), associée au mot +<i>witch</i> (<i>sorcière</i>), comme une qualification spéciale et +augmentative. Les tribunaux furent obligés de décider, contre +l'opinion populaire, que le mot <i>strong</i> n'ajoutait rien à +l'accusation, et ne pouvait être un motif de poursuivre.</p> +</blockquote> +<p>CALIBAN.—Je serai pincé à mort.</p> +<p>ALONZO.—N'est-ce pas là Stephano, mon ivrogne de +sommelier?</p> +<p>SÉBASTIEN.—Il est encore ivre. Où a-t-il eu du vin?</p> +<p>ALONZO.—Et Trinculo est aussi tout branlant. Où ont-ils +trouvé le grand élixir qui les a ainsi dorés<sup>25</sup>? Comment +donc t'es-tu accommodé de cette sorte<sup>26</sup>?</p> +<blockquote class="footnote"><b>Note 25:</b> +<p>Allusion à l'élixir des alchimistes.</p> +</blockquote> +<blockquote class="footnote"><b>Note 26:</b> +<p><i>How cam'st thou in this pickle?</i> Et Trinculo répond: <i>I +have been in such a pickle</i>, etc. <i>Pickle</i> signifie +<i>saumure, les choses à conserver dans la saumure</i>; et par +extension et en plaisanterie, l'état, la condition où l'on se +trouve, où l'on se conserve.</p> +</blockquote> +<p>TRINCULO.—J'ai été accommodé dans une telle saumure depuis +que je ne vous ai vu, que je crains bien qu'elle ne sorte plus de +mes os. Je n'aurai plus peur des mouches.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Comment, qu'as-tu donc, Stephano?</p> +<p>STEPHANO.—Oh! ne me touchez pas: je ne suis plus Stephano; +Stephano n'est plus que crampes.</p> +<p>PROSPERO.—Monsieur le drôle, vous vouliez être le roi de +cette île.</p> +<p>STEPHANO.—J'aurais donc été un cancre de roi.</p> +<p>ALONZO, <i>montrant Caliban</i>.—Voilà l'objet le plus +étrange que mes yeux aient jamais vu.</p> +<p>PROSPERO.—Il est aussi monstrueux dans ses moeurs qu'il +l'est dans sa forme.—Entrez dans la grotte, coquin. Prenez +avec vous vos compagnons: si vous avez envie d'obtenir mon pardon, +décorez-la soigneusement.</p> +<p>CALIBAN.—Vraiment je n'y manquerai pas: je deviendrai +sage, et je tâcherai d'obtenir ma grâce. Trois fois double âne que +j'étais de prendre cet ivrogne pour un dieu, et d'adorer un si sot +imbécile!</p> +<p>PROSPERO.—Fais ce que je te dis; va-t'en.</p> +<p>ALONZO.—Hors d'ici! Allez remettre tout cet équipage où +vous l'avez trouvé.</p> +<p>SÉBASTIEN.—Où ils l'ont volé plutôt.</p> +<p>PROSPERO.—Seigneur, j'invite Votre Altesse et sa suite à +entrer dans ma pauvre grotte: vous vous y reposerez cette seule +nuit. J'en emploierai une partie à des entretiens qui, je n'en +doute point, vous la feront passer rapidement. Je vous raconterai +l'histoire de ma vie et des hasards divers qui se sont succédé +depuis mon arrivée dans cette île; et dès l'aurore je vous +conduirai à votre vaisseau, et de suite à Naples, où j'espère voir +célébrer les noces de nos chers bien-aimés. De là je me retire à +Milan, où désormais le tombeau va devenir ma troisième pensée.</p> +<p>ALONZO.—Je languis d'entendre l'histoire de votre vie; +elle doit intéresser étrangement l'oreille qui l'écoute.</p> +<p>PROSPERO.—Je n'omettrai rien; et je vous promets des mers +calmes, des vents propices, et un navire si agile qu'il devancera +de bien loin votre royale flotte.—(<i>A part</i>.) Mon Ariel, +mon oiseau, c'est toi que j'en charge. Libre ensuite, rends-toi aux +éléments et vis joyeux.—Venez, de grâce.</p> +<p>(Ils sortent.)</p> +<h3>ÉPILOGUE</h3> +<p>PRONONCÉ PAR PROSPERO.</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<p>Maintenant tous mes charmes sont détruits;</p> +<p>Je n'ai plus d'autre force que la mienne.</p> +<p>Elle est bien faible; et en ce moment, c'est la vérité,</p> +<p>Il dépend de vous de me confiner en ce lieu</p> +<p>Ou de m'envoyer à Naples. Puisque j'ai recouvré mon duché,</p> +<p>Et que j'ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements</p> +<p>Ne me fassent pas demeurer dans cette île;</p> +<p>Affranchissez-moi de mes liens,</p> +<p>Par le secours de vos mains bienfaisantes.</p> +<p>Il faut que votre souffle favorable</p> +<p>Enfle mes voiles, ou mon projet échoue:</p> +<p>Il était de vous plaire. Maintenant je n'ai plus</p> +<p>Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,</p> +<p>Et je finirai dans le désespoir,</p> +<p>Si je ne suis pas secouru par la prière<sup>27</sup>,</p> +<p>Qui pénètre si loin qu'elle va assiéger</p> +<p>La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.</p> +<p>Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,</p> +<p>Que votre indulgence me renvoie absous.</p> +</div> +</div> +<blockquote class="footnote"><b>Note 27:</b> +<p>Allusion aux vieilles histoires sur le désespoir des +nécromanciens dans leurs derniers moments, et l'efficacité des +prières que leurs amis faisaient pour eux.</p> +</blockquote> +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<hr class="full"> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Tempête, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TEMPÊTE *** + +***** This file should be named 15071-h.htm or 15071-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/0/7/15071/ + +Produced by Paul Murray, Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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