The Project Gutenberg EBook of Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Sgur

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Title: Les malheurs de Sophie

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: February 14, 2005 [EBook #15058]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***




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Mme la Comtesse de Sgur
(ne Rostopchine)


LES MALHEURS DE SOPHIE


(1858)



Table des matires

I--La poupe de cire.
II--L'enterrement.
III--La chaux.
IV--Les petits poissons.
V--Le poulet noir.
VI--L'abeille.
VII--Les cheveux mouills.
VIII--Les sourcils coups.
IX--Le pain des chevaux.
X--La crme et le pain chaud.
XI--L'cureuil.
XII--Le th.
XIII--Les loups.
XIV--La joue corche.
XV--lisabeth.
XVI--Les fruits confits.
XVII--Le chat et le bouvreuil.
XVIII--La bote  ouvrage.
XIX--L'ne.
XX--La petite voiture.
XXI--La tortue.
XXII--Le dpart.


 ma petite-fille

LISABETH FRESNEAU

_Chre enfant, tu me dis souvent: _Oh! grand'mre, que je vous
aime! vous tes si bonne! _Grand'mre n'a pas toujours t bonne,
et il y a bien des enfants qui ont t mchants comme elle et qui
se sont corrigs comme elle. Voici des histoires vraies d'une
petite fille que grand'mre a beaucoup connue dans son enfance;
elle tait colre, elle est devenue douce; elle tait gourmande,
elle est devenue sobre; elle tait menteuse, elle est devenue
sincre; elle tait voleuse, elle est devenue honnte; enfin, elle
tait mchante, elle est devenue bonne. Grand'mre a tch de
faire de mme. Faites comme elle, mes chers petits enfants; cela
vous sera facile,  vous qui n'avez pas tous les dfauts de
Sophie._

COMTESSE DE SGUR,
ne Rostopchine.


I--La poupe de cire.

Ma bonne, ma bonne, dit un jour Sophie en accourant dans sa
chambre, venez vite ouvrir une caisse que papa m'a envoye de
Paris; je crois que c'est une poupe de cire, car il m'en a promis
une.

LA BONNE.--O est la caisse?

SOPHIE.--Dans l'antichambre: venez vite, ma bonne, je vous en
supplie.

La bonne posa son ouvrage et suivit Sophie  l'antichambre. Une
caisse de bois blanc tait pose sur une chaise; la bonne
l'ouvrit. Sophie aperut la tte blonde et frise d'une jolie
poupe de cire; elle poussa un cri de joie et voulut saisir la
poupe, qui tait encore couverte d'un papier d'emballage.

LA BONNE.--Prenez garde! ne tirez pas encore; vous allez tout
casser. La poupe tient par des cordons.

SOPHIE.--Cassez-les, arrachez-les; vite, ma bonne, que j'aie ma
poupe.

La bonne, au lieu de tirer et d'arracher, prit ses ciseaux, coupa
les cordons, enleva les papiers, et Sophie put prendre la plus
jolie poupe qu'elle et jamais vue. Les joues taient roses avec
de petites fossettes; les yeux bleus et brillants; le cou, la
poitrine, les bras en cire, charmants et potels. La toilette
tait trs simple: une robe de percale festonne, une ceinture
bleue, des bas de coton et des brodequins noirs en peau vernie.

Sophie l'embrassa plus de vingt fois, et, la tenant dans ses bras,
elle se mit  sauter et  danser. Son cousin Paul, qui avait cinq
ans, et qui tait en visite chez Sophie, accourut aux cris de joie
qu'elle poussait.

Paul, regarde quelle jolie poupe m'a envoye papa! s'cria
Sophie.

PAUL.--Donne-la-moi, que je la voie mieux.

SOPHIE.--Non, tu la casserais.

PAUL.--Je t'assure que j'y prendrai bien garde; je te la rendrai
tout de suite.

Sophie donna la poupe  son cousin, en lui recommandant encore de
prendre bien garde de la faire tomber. Paul la retourna, la
regarda de tous les cts, puis la remit  Sophie en secouant la
tte.

SOPHIE.--Pourquoi secoues-tu la tte?

PAUL.--Parce que cette poupe n'est pas solide; je crains que tu
ne la casses.

SOPHIE.--Oh! sois tranquille, je vais la soigner tant, tant que
je ne la casserai jamais. Je vais demander  maman d'inviter
Camille et Madeleine  djeuner avec nous, pour leur faire voir ma
jolie poupe.

PAUL.--Elles te la casseront.

SOPHIE.--Non, elles sont trop bonnes pour me faire de la peine
en cassant ma pauvre poupe.

Le lendemain, Sophie peigna et habilla sa poupe, parce que ses
amies devaient venir. En l'habillant, elle la trouva ple. Peut-tre,
dit-elle, a-t-elle froid, ses pieds sont glacs. Je vais la
mettre un peu au soleil pour que mes amies voient que j'en ai bien
soin et que je la tiens bien chaudement. Sophie alla porter la
poupe au soleil sur la fentre du salon.

Que fais-tu  la fentre, Sophie? lui demanda sa maman.

SOPHIE.--Je veux rchauffer ma poupe, maman; elle a trs froid.

LA MAMAN.--Prends garde, tu vas la faire fondre.

SOPHIE.--Oh non! maman, il n'y a pas de danger: elle est dure
comme du bois.

LA MAMAN.--Mais la chaleur la rendra molle; il lui arrivera
quelque malheur, je t'en prviens.

Sophie ne voulut pas croire sa maman, elle mit la poupe tendue
tout de son long au soleil, qui tait brlant.

Au mme instant elle entendit le bruit d'une voiture: c'taient
ses amies qui arrivaient. Elle courut au-devant d'elles; Paul les
avait attendues sur le perron; elles entrrent au salon en courant
et parlant toutes  la fois. Malgr leur impatience de voir la
poupe, elles commencrent par dire bonjour  Mme de Ran, maman
de Sophie; elles allrent ensuite  Sophie, qui tenait sa poupe
et la regardait d'un air constern.

MADELEINE, _regardant la poupe. _--La poupe est aveugle, elle
n'a pas d'yeux.

CAMILLE.--Quel dommage! comme elle est jolie!

MADELEINE.--Mais comment est-elle devenue aveugle! Elle devait
avoir des yeux.

Sophie ne disait rien; elle regardait la poupe et pleurait.

MADAME DE RAN.--Je t'avais dit, Sophie, qu'il arriverait un
malheur  ta poupe si tu t'obstinais  la mettre au soleil.
Heureusement que la figure et les bras n'ont pas eu le temps de
fondre. Voyons, ne pleure pas; je suis trs habile mdecin, je
pourrai peut-tre lui rendre ses yeux.

SOPHIE, _pleurant. _--C'est impossible, maman, ils n'y sont plus.

Mme de Ran prit la poupe en souriant et la secoua un peu; on
entendit comme quelque chose qui roulait dans la tte. Ce sont
les yeux qui font le bruit que tu entends, dit Mme de Ran; la
cire a fondu autour des yeux, et ils sont tombs. Mais je tcherai
de les ravoir. Dshabillez la poupe, mes enfants, pendant que je
prparerai mes instruments.

Aussitt Paul et les trois petites filles se prcipitrent sur la
poupe pour la dshabiller. Sophie ne pleurait plus; elle
attendait avec impatience ce qui allait arriver.

La maman revint, prit ses ciseaux, dtacha le corps cousu  la
poitrine; les yeux, qui taient dans la tte, tombrent sur ses
genoux; elle les prit avec des pinces, les replaa o ils devaient
tre, et, pour les empcher de tomber encore, elle coula dans la
tte, et sur la place o taient les yeux, de la cire fondue
qu'elle avait apporte dans une petite casserole; elle attendit
quelques instants que la cire ft refroidie, et puis elle recousit
le corps  la tte.

Les petites n'avaient pas boug. Sophie regardait avec crainte
toutes ces oprations, elle avait peur que ce ne ft pas bien;
mais, quand elle vit sa poupe raccommode et aussi jolie
qu'auparavant, elle sauta au cou de sa maman et l'embrassa dix
fois.

Merci, ma chre maman, disait-elle, merci: une autre fois je vous
couterai, bien sr.

On rhabilla bien vite la poupe, on l'assit sur un petit fauteuil
et on l'emmena promener en triomphe en chantant:

_Vive maman! De baisers je la mange. Vive maman! Elle est notre
bon ange._

La poupe vcut trs longtemps bien soigne, bien aime; mais
petit  petit elle perdit ses charmes, voici comment.

Un jour, Sophie pensa qu'il tait bon de laver les poupes,
puisqu'on lavait les enfants; elle prit de l'eau, une ponge, du
savon, et se mit  dbarbouiller sa poupe; elle la dbarbouilla
si bien, qu'elle lui enleva toutes ses couleurs: les joues et les
lvres devinrent ples comme si elle tait malade, et restrent
toujours sans couleur. Sophie pleura, mais la poupe resta ple.

Un autre jour, Sophie pensa qu'il fallait lui friser les cheveux;
elle lui mit donc des papillotes: elle les passa au fer chaud,
pour que les cheveux fussent mieux friss. Quand elle lui ta ses
papillotes, les cheveux restrent dedans; le fer tait trop chaud,
Sophie avait brl les cheveux de sa poupe, qui tait chauve.
Sophie pleura, mais la poupe resta chauve.

Un autre jour encore, Sophie, qui s'occupait beaucoup de
l'ducation de sa poupe, voulut lui apprendre  faire des tours
de force. Elle la suspendit par les bras  une ficelle; la poupe,
qui ne tenait pas bien, tomba et se cassa un bras. La maman essaya
de la raccommoder; mais, comme il manquait des morceaux, il fallut
chauffer beaucoup la cire, et le bras resta plus court que
l'autre. Sophie pleura, mais le bras resta plus court.

Une autre fois, Sophie songea qu'un bain de pieds serait trs
utile  sa poupe, puisque les grandes personnes en prenaient.
Elle versa de l'eau bouillante dans un petit seau, y plongea les
pieds de la poupe, et, quand elle la retira, les pieds s'taient
fondus, et taient dans le seau. Sophie pleura, mais la poupe
resta sans jambes.

Depuis tous ces malheurs, Sophie n'aimait plus sa poupe, qui
tait devenue affreuse, et dont ses amies se moquaient; enfin, un
dernier jour, Sophie voulut lui apprendre  grimper aux arbres;
elle la fit monter sur une branche, la fit asseoir; mais la
poupe, qui ne tenait pas bien, tomba: sa tte frappa contre des
pierres et se cassa en cent morceaux. Sophie ne pleura pas, mais
elle invita ses amies  venir enterrer sa poupe.



II--L'enterrement.

Camille et Madeleine arrivrent un matin pour l'enterrement de la
poupe: elles taient enchantes; Sophie et Paul n'taient pas
moins heureux.

SOPHIE.--Venez vite, mes amis, nous vous attendons pour faire le
cercueil de la poupe.

CAMILLE.--Mais dans quoi la mettrons-nous?

SOPHIE.--J'ai une vieille bote  joujoux; ma bonne l'a
recouverte de percale rose; c'est trs joli; venez voir.

Les petites coururent chez Mme de Ran, o la bonne finissait
l'oreiller et le matelas qu'on devait mettre dans la bote; les
enfants admirrent ce charmant cercueil; elles y mirent la poupe,
et, pour qu'on ne vt pas la tte brise, les pieds fondus et le
bras cass, elles la recouvrirent avec un petit couvre-pied de
taffetas rose.

On plaa la bote sur un brancard que la maman leur avait fait
faire. Elles voulaient toutes le porter; c'tait pourtant
impossible, puisqu'il n'y avait place que pour deux. Aprs qu'ils
se furent un peu pousss, disputs, on dcida que Sophie et Paul,
les deux plus petits, porteraient le brancard, et que Camille et
Madeleine marcheraient l'une derrire, l'autre devant, portant un
panier de fleurs et de feuilles qu'on devait jeter sur la tombe.

Quand la procession arriva au petit jardin de Sophie, on posa par
terre le brancard avec la bote qui contenait les restes de la
malheureuse poupe. Les enfants se mirent  creuser la fosse; ils
y descendirent la bote, jetrent dessus des fleurs et des
feuilles, puis la terre qu'ils avaient retire; ils ratissrent
promptement tout autour et y plantrent deux lilas. Pour terminer
la fte, ils coururent au bassin du potager et y remplirent leurs
petits arrosoirs pour arroser les lilas; ce fut l'occasion de
nouveaux jeux et de nouveaux rires, parce qu'on s'arrosait les
jambes, qu'on se poursuivait et se sauvait en riant et en criant.
On n'avait jamais vu un enterrement plus gai. Il est vrai que la
morte tait une vieille poupe, sans couleur, sans cheveux, sans
jambes et sans tte, et que personne ne l'aimait ni ne la
regrettait. La journe se termina gaiement; et, lorsque Camille et
Madeleine s'en allrent, elles demandrent  Paul et  Sophie de
casser une autre poupe pour pouvoir recommencer un enterrement
aussi amusant.



III--La chaux.

La petite Sophie n'tait pas obissante. Sa maman lui avait
dfendu d'aller seule dans la cour, o les maons btissaient une
maison pour les poules, les paons et les pintades. Sophie aimait
beaucoup  regarder travailler les maons; quand sa maman y
allait, elle l'emmenait toujours, mais elle lui ordonnait de
rester prs d'elle. Sophie, qui aurait voulu courir  droite et 
gauche, lui demanda un jour:

Maman, pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille voir les maons
sans vous? Et, quand vous y allez, pourquoi voulez-vous que je
reste toujours auprs de vous?

LA MAMAN.--Parce que les maons lancent des pierres, des briques
qui pourraient t'attraper, et puis parce qu'il y a du sable, de la
chaux qui pourraient te faire glisser ou te faire mal.

SOPHIE.--Oh! maman, d'abord j'y ferais bien attention, et puis
le sable et la chaux ne peuvent pas faire de mal.

LA MAMAN.--Tu crois cela, parce que tu es une petite fille;
mais, moi qui suis grande, je sais que la chaux brle.

SOPHIE.--Mais, maman...

LA MAMAN, _l'interrompant_.--Voyons, ne raisonne pas tant et
tais-toi. Je sais mieux que toi ce qui peut te faire mal ou non.
Je ne veux pas que tu ailles dans la cour sans moi.

Sophie baissa la tte et ne dit plus rien; mais elle prit un air
maussade et se dit tout bas:

J'irai tout de mme; cela m'amuse, et j'irai.

Elle n'attendit pas longtemps l'occasion de dsobir. Une heure
aprs, le jardinier vint chercher Mme de Ran pour choisir des
graniums qu'on apportait  vendre. Sophie resta donc seule: elle
regarda de tous cts si la bonne ou la femme de chambre ne
pouvaient la voir, et, se sentant bien seule, elle courut  la
porte, l'ouvrit et alla dans la cour; les maons travaillaient et
ne songeaient pas  Sophie, qui s'amusait  les regarder et  tout
voir, tout examiner. Elle se trouva prs d'un grand bassin  chaux
tout plein, blanc et uni comme de la crme.

Comme cette chaux est blanche et jolie! se dit-elle, je ne
l'avais jamais si bien vue; maman ne m'en laisse jamais approcher.
Comme c'est uni! Ce doit tre doux et agrable sous les pieds. Je
vais traverser tout le bassin en glissant dessus comme sur la
glace.

Et Sophie posa son pied sur la chaux, pensant que c'tait solide
comme la terre. Mais son pied enfonce; pour ne pas tomber, elle
pose l'autre pied, et elle enfonce jusqu' mi-jambes. Elle crie;
un maon accourt, l'enlve, la met par terre et lui dit:

Enlevez vite vos souliers et vos bas, mam'zelle; ils sont dj
tout brls; si vous les gardez, la chaux va vous brler les
jambes.

Sophie regarde ses jambes: malgr la chaux qui tenait encore, elle
voit que ses souliers et ses bas sont noirs comme s'ils sortaient
du feu. Elle crie plus fort, et d'autant plus qu'elle commence 
sentir les picotements de la chaux, qui lui brlait les jambes. La
bonne n'tait pas loin, heureusement; elle accourt, voit
sur-le-champ ce qui est arriv, arrache les souliers et les bas de
Sophie, lui essuie les pieds et les jambes avec son tablier, la
prend dans ses bras et l'emporte  la maison. Au moment o Sophie
tait rapporte dans sa chambre, Mme de Ran rentrait pour payer
le marchand de fleurs.

Qu'y a-t-il donc? demanda Mme de Ran avec inquitude. T'es-tu
fait mal? Pourquoi es-tu nu-pieds?

Sophie, honteuse, ne rpondait pas. La bonne raconta  la maman ce
qui tait arriv, et comment Sophie avait manqu d'avoir les
jambes brles par la chaux.

Si je ne m'tais pas trouve tout prs de la cour et si je
n'tais pas arrive juste  temps, elle aurait eu les jambes dans
le mme tat que mon tablier. Que madame voie comme il est brl
par la chaux; il est plein de trous.

Mme de Ran vit en effet que le tablier de la bonne tait perdu.
Se tournant vers Sophie, elle lui dit:

Mademoiselle, je devrais vous fouetter pour votre dsobissance;
mais le bon Dieu vous a dj punie par la frayeur que vous avez
eue. Vous n'aurez donc d'autre punition que de me donner, pour
racheter un tablier neuf  votre bonne, la pice de cinq francs
que vous avez dans votre bourse et que vous gardiez pour vous
amuser  la fte du village.

Sophie eut beau pleurer, demander grce pour sa pice de cinq
francs, la maman la lui prit. Sophie se dit, tout en pleurant,
qu'une autre fois elle couterait sa maman, et n'irait plus o
elle ne devait pas aller.



IV--Les petits poissons.

Sophie tait tourdie; elle faisait souvent sans y penser de
mauvaises choses.

Voici ce qui lui arriva un jour:

Sa maman avait des petits poissons pas plus longs qu'une pingle
et pas plus gros qu'un tuyau de plume de pigeon. Mme de Ran
aimait beaucoup ses petits poissons, qui vivaient dans une cuvette
pleine d'eau au fond de laquelle il y avait du sable pour qu'ils
pussent s'y enfoncer et s'y cacher. Tous les matins Mme de Ran
portait du pain  ses petits poissons; Sophie s'amusait  les
regarder pendant qu'ils se jetaient sur les miettes de pain et
qu'ils se disputaient pour les avoir.

Un jour son papa lui donna un joli petit couteau en caille;
Sophie, enchante de son couteau, s'en servait pour couper son
pain, ses pommes, des biscuits, des fleurs, etc.

Un matin, Sophie jouait; sa bonne lui avait donn du pain, qu'elle
avait coup en petits morceaux, des amandes, qu'elle coupait en
tranches, et des feuilles de salade; elle demanda  sa bonne de
l'huile et du vinaigre pour faire la salade.

Non, rpondit la bonne; je veux bien vous donner du sel, mais pas
d'huile ni de vinaigre, qui pourraient tacher votre robe.

Sophie prit le sel, en mit sur sa salade; il lui en restait
beaucoup.

Si j'avais quelque chose  saler? se dit-elle. Je ne veux pas
saler du pain; il me faudrait de la viande ou du poisson... Oh! la
bonne ide! Je vais saler les petits poissons de maman; j'en
couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les
autres tout entiers; que ce sera amusant! Quel joli plat cela
fera!

Et voil Sophie qui ne rflchit pas que sa maman n'aura plus les
jolis petits poissons qu'elle aime tant, que ces pauvres petits
souffriront beaucoup d'tre sals vivants ou d'tre coups en
tranches. Sophie court dans le salon o taient les petits
poissons; elle s'approche de la cuvette, les pche tous, les met
dans une assiette de son mnage, retourne  sa petite table, prend
quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les tend sur un
plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas  l'aise hors de
l'eau, remuaient et sautaient tant qu'ils pouvaient. Pour les
faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur
la tte, sur la queue. En effet, ils restent immobiles: les
pauvres petits taient morts. Quand son assiette fut pleine, elle
en prit d'autres et se mit  les couper en tranches. Au premier
coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en
dsesprs; mais ils devenaient bientt immobiles, parce qu'ils
mouraient. Aprs le second poisson, Sophie s'aperut qu'elle les
tuait en les coupant en morceaux; elle regarda avec inquitude les
poissons sals; ne les voyant pas remuer, elle les examina
attentivement et vit qu'ils taient tous morts. Sophie devint
rouge comme une cerise.

Que va dire maman? se dit-elle. Que vais-je devenir, moi, pauvre
malheureuse! Comment faire pour cacher cela?

Elle rflchit un moment. Son visage s'claircit; elle avait
trouv un moyen excellent pour que sa maman ne s'apert de rien.

Elle ramassa bien vite tous les poissons sals et coups, les
remit dans une petite assiette, sortit doucement de la chambre, et
les reporta dans leur cuvette.

Maman croira, dit-elle, qu'ils se sont battus, qu'ils se sont
tous entre-dchirs et tus. Je vais essuyer mes assiettes, mon
couteau, et ter mon sel; ma bonne n'a pas heureusement remarqu
que j'avais t chercher les poissons; elle est occupe de son
ouvrage et ne pense pas  moi. Sophie rentra sans bruit dans sa
chambre, se remit  sa petite table et continua de jouer avec son
mnage. Au bout de quelque temps elle se leva, prit un livre et se
mit  regarder les images. Mais elle tait inquite; elle ne
faisait pas attention aux images, elle croyait toujours entendre
arriver sa maman.

Tout d'un coup, Sophie tressaille, rougit; elle entend la voix de
Mme de Ran, qui appelait les domestiques; elle l'entend parler
haut comme si elle grondait; les domestiques vont et viennent;
Sophie tremble que sa maman n'appelle sa bonne, ne l'appelle
elle-mme; mais tout se calme, elle n'entend plus rien.

La bonne, qui avait aussi entendu du bruit et qui tait curieuse,
quitte son ouvrage et sort.

Elle rentre un quart d'heure aprs.

Comme c'est heureux, dit-elle  Sophie, que nous ayons t toutes
deux dans notre chambre sans en sortir! Figurez-vous que votre
maman vient d'aller voir ses poissons; elle les a trouvs tous
morts, les uns entiers, les autres coups en morceaux. Elle a fait
venir tous les domestiques pour leur demander quel tait le
mchant qui avait fait mourir ces pauvres petites btes; personne
n'a pu ou n'a voulu rien dire. Je viens de la rencontrer; elle m'a
demand si vous aviez t dans le salon; j'ai heureusement pu lui
rpondre que vous n'aviez pas boug d'ici, que vous vous tiez
amuse  faire la dnette dans votre petit mnage. C'est
singulier, dit-elle, j'aurais pari que c'est Sophie qui a fait ce
beau coup.--Oh! madame, lui ai-je rpondu, Sophie n'est pas
capable d'avoir fait une chose si mchante.--Tant mieux, dit
votre maman, car je l'aurais svrement punie. C'est heureux pour
elle que vous ne l'ayez pas quitte et que vous m'assuriez qu'elle
ne peut pas avoir fait mourir mes pauvres poissons.--Oh! quant 
cela, madame, j'en suis bien certaine, ai-je rpondu.

Sophie ne disait rien; elle restait immobile et rouge, la tte
baisse, les yeux pleins de larmes. Elle eut envie un instant
d'avouer  sa bonne que c'tait elle qui avait tout fait, mais le
courage lui manqua. La bonne, la voyant triste, crut que c'tait
la mort des pauvres petits poissons qui l'affligeait.

J'tais bien sre, dit-elle, que vous seriez triste comme votre
maman du malheur arriv  ces pauvres petites btes. Mais il faut
se dire que ces poissons n'taient pas heureux dans leur prison:
car enfin cette cuvette tait une prison pour eux;  prsent que
les voil morts, ils ne souffrent plus. N'y pensez donc plus, et
venez que je vous arrange pour aller au salon; on va bientt
dner.

Sophie se laissa peigner, laver, sans dire mot; elle entra au
salon; sa maman y tait.

Sophie, lui dit-elle, ta bonne t'a-t-elle racont ce qui est
arriv  mes petits poissons?

SOPHIE.--Oui, maman.

MADAME DE RAN.--Si ta bonne ne m'avait pas assur que tu tais
reste avec elle dans ta chambre depuis que tu m'as quitte,
j'aurais pens que c'est toi qui les as fait mourir; tous les
domestiques disent que ce n'est aucun d'eux. Mais je crois que le
domestique Simon, qui tait charg de changer tous les matins
l'eau et le sable de la cuvette, a voulu se dbarrasser de cet
ennui, et qu'il a tu mes pauvres poissons pour ne plus avoir 
les soigner. Aussi je le renverrai demain.

SOPHIE, _effraye. _--Oh! maman, ce pauvre homme! Que deviendra-t-il
avec sa femme et ses enfants?

MADAME DE RAN.--Tant pis pour lui; il ne devait pas tuer mes
petits poissons, qui ne lui avaient fait aucun mal, et qu'il a
fait souffrir en les coupant en morceaux.

SOPHIE.--Mais ce n'est pas lui, maman! Je vous assure que ce
n'est pas lui!

MADAME DE RAN.--Comment sais-tu que ce n'est pas lui? moi je
crois que c'est lui, que ce ne peut tre que lui, et ds demain je
le ferai partir.

SOPHIE, _pleurant et joignant les mains. _--Oh non! maman, ne le
faites pas. C'est moi qui ai pris les petits poissons et qui les
ai tus.

MADAME DE RAN, _avec surprise. _--Toi!... quelle folie! Toi qui
aimais ces petits poissons, tu ne les aurais pas fait souffrir et
mourir! Je vois bien que tu dis cela pour excuser Simon...

SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que c'est moi; oui, c'est
moi; je ne voulais pas les tuer, je voulais seulement les saler,
et je croyais que le sel ne leur ferait pas de mal. Je ne croyais
pas non plus que de les couper leur ft mal, parce qu'ils ne
criaient pas. Mais, quand je les ai vus morts, je les ai reports
dans leur cuvette, sans que ma bonne, qui travaillait, m'ait vu
sortir ni rentrer.

Mme de Ran resta quelques instants si tonne de l'aveu de
Sophie, qu'elle ne rpondit pas. Sophie leva timidement les yeux
et vit ceux de sa mre fixs sur elle, mais sans colre ni
svrit.

Sophie, dit enfin Mme de Ran, si j'avais appris par hasard,
c'est--dire par la permission de Dieu, qui punit toujours les
mchants, ce que tu viens de me raconter, je t'aurais punie sans
piti et avec svrit. Mais le bon sentiment qui t'a fait avouer
ta faute pour excuser Simon, te vaudra ton pardon. Je ne te ferai
donc pas de reproches, car je suis bien sre que tu sens combien
tu as t cruelle pour ces pauvres petits poissons en ne
rflchissant pas d'abord que le sel devait les tuer, ensuite
qu'il est impossible de couper et de tuer n'importe quelle bte
sans qu'elle souffre.

Et, voyant que Sophie pleurait, elle ajouta:

Ne pleure pas, Sophie, et n'oublie pas qu'avouer tes fautes,
c'est te les faire pardonner.

Sophie essuya ses yeux, elle remercia sa maman, mais elle resta
toute la journe un peu triste d'avoir caus la mort de ses petits
amis les poissons.



V--Le poulet noir.

Sophie allait tous les matins avec sa maman dans la basse-cour, o
il y avait des poules de diffrentes espces et trs belles.
Mme de Ran avait fait couver des oeufs desquels devaient sortir
des poules huppes superbes. Tous les jours, elle allait voir avec
Sophie si les poulets taient sortis de leur oeuf. Sophie
emportait dans un petit panier du pain, qu'elle miettait aux
poules. Aussitt qu'elle arrivait, toutes les poules, tous les
coqs accouraient, sautaient autour d'elle, becquetaient le pain
presque dans ses mains et dans son panier. Sophie riait, courait;
les poules la suivaient: ce qui l'amusait beaucoup.

Pendant ce temps, sa maman entrait dans une grande et belle
galerie o demeuraient les poules; elles taient loges comme des
princesses et soignes mieux que beaucoup de princesses. Sophie
venait la rejoindre quand tout son pain tait miett; elle
regardait les petits poulets sortir de leur coquille, et qui
taient trop jeunes encore pour courir dans les champs. Un matin,
quand Sophie entra au poulailler, elle vit sa maman qui tenait un
magnifique poulet, n depuis une heure.

SOPHIE.--Ah! le joli poulet, maman! ses plumes sont noires comme
celles d'un corbeau.

MADAME DE RAN.--Regarde aussi quelle jolie huppe il a sur la
tte; ce sera un magnifique poulet.

Mme de Ran le replaa prs de la poule couveuse.  peine
l'avait-elle pos, que la poule donna un grand coup de bec au pauvre
poulet. Mme de Ran donna une tape sur le bec de la mchante
poule, releva le petit poulet, qui tait tomb en criant, et le
remit prs de la poule. Cette fois la poule, furieuse, donna au
pauvre petit deux ou trois coups de bec et le poursuivit quand il
chercha  revenir.

Mme de Ran accourut et saisit le poulet, que la mre allait tuer
 force de coups de bec. Elle lui fit avaler une goutte d'eau pour
le ranimer.

Qu'allons-nous faire de ce poulet? dit-elle; impossible de le
laisser avec sa mchante mre, elle le tuerait; il est si beau que
je voudrais pourtant l'lever.

SOPHIE.--coutez, maman, mettez-le, dans un grand panier, dans
la chambre o sont mes joujoux; nous lui donnerons  manger, et,
quand il sera grand, nous le remettrons au poulailler.

MADAME DE RAN.--Je crois que tu as raison; emporte-le dans ton
panier  pain, et arrangeons-lui un lit.

SOPHIE.--Oh! maman! regardez son cou; il saigne, et son dos
aussi.

MADAME DE RAN.--Ce sont les coups de bec de la poule; quand tu
l'auras rapport  la maison, tu demanderas  ta bonne du crat et
tu lui en mettras sur ses plaies.

Sophie n'tait certainement pas contente de voir des blessures au
poulet, mais elle tait enchante d'avoir  y mettre du crat;
elle courut donc en avant de sa maman, montra  sa bonne le
poulet, demanda du crat et lui en mit des paquets sur chaque
place qui saignait. Ensuite elle lui prpara une pte d'oeufs, de
pain et de lait, qu'elle crasa et mla pendant une heure. Le
poulet souffrait, il tait triste, il ne voulut pas manger; il but
seulement plusieurs fois de l'eau frache.

Au bout de trois jours les plaies du poulet furent guries, et il
se promenait devant le perron du jardin. Un mois aprs il tait
devenu d'une beaut remarquable et trs grand pour son ge; on lui
aurait donn trois mois pour le moins; ses plumes taient d'un
noir bleu trs rare, lisses et brillantes comme s'il sortait de
l'eau. Sa tte tait couverte d'une norme huppe de plumes noires,
oranges, bleues, rouges et blanches. Son bec et ses pattes taient
roses; sa dmarche tait fire, ses yeux taient vifs et
brillants; on n'avait jamais vu un plus beau poulet.

C'tait Sophie qui s'tait charge de le soigner; c'tait elle qui
lui apportait  manger; c'tait elle qui le gardait lorsqu'il se
promenait devant la maison. Dans peu de jours on devait le
remettre au poulailler, parce qu'il devenait trop difficile 
garder. Sophie tait quelquefois oblige de courir aprs lui
pendant une demi-heure sans pouvoir le rattraper; une fois mme il
avait manqu se noyer en se jetant dans un bassin plein d'eau
qu'il n'avait pas vu, tant il courait vite pour se sauver de
Sophie.

Elle avait essay de lui attacher un ruban  la patte, mais il
s'tait tant dbattu qu'il avait fallu le dtacher, de peur qu'il
ne se casst la jambe. La maman lui dfendit alors de le laisser
sortir du poulailler.

Il y a ici beaucoup de vautours qui pourraient l'enlever; il faut
donc attendre qu'il soit grand pour le laisser en libert, dit
Mme de Ran.

Mais Sophie, qui n'tait pas obissante, continuait de le faire
sortir en cachette de sa maman, et un jour, sachant sa maman
occupe  crire, elle apporta le poulet devant la maison; il
s'amusait  chercher des moucherons et des vers dans le sable et
dans l'herbe. Sophie peignait sa poupe  quelques pas du poulet,
qu'elle regardait souvent, pour l'empcher de s'loigner. En
levant les yeux, elle vit avec surprise un gros oiseau au bec
crochu qui s'tait pos  trois pas du poulet. Il regardait le
poulet d'un air froce, et Sophie d'un air craintif. Le poulet ne
bougeait pas; il s'tait accroupi et il tremblait.

Quel drle d'oiseau! dit Sophie. Il est beau, mais quel air
singulier il a! quand il me regarde, il a l'air d'avoir peur, et,
quand il regarde le poulet, il lui fait des yeux furieux! Ha, ha,
ha, qu'il est drle!

Au mme instant l'oiseau pousse un cri perant et sauvage,
s'lance sur le poulet, qui rpond par un cri plaintif, le saisit
dans ses griffes et l'emporte en s'envolant  tire-d'aile.

Sophie resta stupfaite; la maman, qui tait accourue aux cris de
l'oiseau, demande  Sophie ce qui tait arriv. Sophie raconte
qu'un oiseau a emport le poulet, et ne comprend pas ce que cela
veut dire.

Cela veut dire que vous tes une petite dsobissante, que
l'oiseau est un vautour; que vous lui avez laiss emporter mon
beau poulet, qui est tu, dvor par ce mchant oiseau, et que
vous allez rentrer dans votre chambre, o vous dnerez, et o vous
resterez jusqu' ce soir, pour vous apprendre  tre plus
obissante une autre fois.

Sophie baissa la tte et s'en alla tristement dans sa chambre;
elle dna avec la soupe et le plat de viande que lui apporta sa
bonne, qui l'aimait et qui pleurait de la voir pleurer. Sophie
pleurait son pauvre poulet, qu'elle regretta bien longtemps.



VI--L'abeille.

Sophie et son cousin Paul jouaient un jour dans leur chambre; ils
s'amusaient  attraper des mouches qui se promenaient sur les
carreaux de la fentre;  mesure qu'ils en attrapaient, ils les
mettaient dans une petite bote en papier que leur avait faite
leur papa.

Quand ils en eurent attrap beaucoup, Paul voulut voir ce qu'elles
faisaient dans la bote.

Donne-moi la bote, dit-il  Sophie qui la tenait; nous allons
regarder ce que font les mouches.

Sophie la lui donna; ils entr'ouvrirent avec beaucoup de
prcaution la petite porte de la bote. Paul mit son oeil contre
l'ouverture et s'cria:

Ah! que c'est drle! comme elles remuent! elles se battent; en
voil une qui arrache une patte  son amie... les autres sont en
colre... Oh! comme elles se battent! en voil quelques-unes qui
tombent! les voil qui se relvent...

--Laisse-moi regarder  mon tour, Paul, dit Sophie.

Paul ne rpondit pas et continua  regarder et  raconter ce qu'il
voyait.

Sophie s'impatientait; elle prit un coin de la bote et tira tout
doucement; Paul tira de son ct; Sophie se fcha et tira un peu
plus fort; Paul tira plus fort encore; Sophie donna une telle
secousse  la bote, qu'elle la dchira. Toutes les mouches
s'lancrent dehors et se posrent sur les yeux, sur les joues,
sur le nez de Paul et de Sophie, qui les chassaient en se donnant
de grandes tapes.

C'est ta faute, disait Sophie  Paul; si tu avais t plus
complaisant, tu m'aurais donn la bote et nous ne l'aurions pas
dchire.

--Non, c'est ta faute, rpondait Paul; si tu avais t moins
impatiente, tu aurais attendu la bote et nous l'aurions encore.

SOPHIE.--Tu es goste, tu ne penses qu' toi.

PAUL.--Et toi, tu es colre comme les dindons de la ferme.

SOPHIE.--Je ne suis pas colre du tout, monsieur; seulement je
trouve que vous tes mchant.

PAUL.--Je ne suis pas mchant, mademoiselle; seulement je vous
dis la vrit, et c'est pourquoi vous tes rouge de colre comme
les dindons avec leurs crtes rouges.

SOPHIE.--Je ne veux plus jouer avec un mchant garon comme
vous, monsieur.

PAUL.--Moi non plus, je ne veux pas jouer avec une mchante
fille comme vous, mademoiselle.

Et tous deux allrent bouder chacun dans son coin. Sophie s'ennuya
bien vite, mais elle voulut faire croire  Paul qu'elle s'amusait
beaucoup; elle se mit donc  chanter et  attraper encore des
mouches; mais il n'y en avait plus beaucoup, et celles qui
restaient ne se laissaient pas prendre. Tout  coup elle aperoit
avec joie une grosse abeille qui se tenait bien tranquille dans un
petit coin de la fentre. Sophie savait que les abeilles piquent;
aussi ne chercha-t-elle pas  la prendre avec ses doigts; elle
tira son mouchoir de sa poche, le posa sur l'abeille et la saisit
avant que la pauvre bte et eu le temps de se sauver.

Paul, qui s'ennuyait de son ct, regardait Sophie et la vit
prendre l'abeille.

Que vas-tu faire de cette bte? lui demanda-t-il.

SOPHIE, _avec rudesse_.--Laisse-moi tranquille, mchant, cela ne
te regarde pas.

PAUL, _avec ironie. _--Pardon, mademoiselle la furieuse, je vous
demande bien pardon de vous avoir parl et d'avoir oubli que vous
tiez mal leve et impertinente.

SOPHIE, _faisant une rvrence moqueuse. _--Je dirai  maman,
monsieur, que vous me trouvez mal leve; comme c'est elle qui
m'lve, elle sera bien contente de le savoir.

PAUL, _avec inquitude. _--Non, Sophie, ne lui dis pas: on me
gronderait.

SOPHIE.--Oui, je le lui dirai; si l'on te gronde, tant mieux;
j'en serai bien contente.

PAUL.--Mchante, va! je ne veux plus te dire un mot.

Et Paul retourna sa chaise pour ne pas voir Sophie, qui tait
enchante d'avoir fait peur  Paul et qui recommena  s'occuper
de son abeille. Elle leva tout doucement un petit coin du
mouchoir, serra un peu l'abeille entre ses doigts  travers le
mouchoir, pour l'empcher de s'envoler, et tira de sa poche son
petit couteau.

Je vais lui couper la tte, se dit-elle, pour la punir de toutes
les piqres qu'elle a faites.

En effet, Sophie posa l'abeille par terre en la tenant toujours 
travers le mouchoir, et d'un coup de couteau elle lui coupa la
tte; puis, comme elle trouva que c'tait trs amusant, elle
continua de la couper en morceaux.

Elle tait si occupe de l'abeille, qu'elle n'entendit pas entrer
sa maman, qui, la voyant  genoux et presque immobile, s'approcha
tout doucement pour voir ce qu'elle faisait; elle la vit coupant
la dernire patte de la pauvre abeille.

Indigne de la cruaut de Sophie, Mme de Ran lui tira fortement
l'oreille.

Sophie poussa un cri, se releva d'un bond et resta tremblante
devant sa maman.

Vous tes une mchante fille, mademoiselle, vous faites souffrir
cette bte malgr ce que je vous ai dit quand vous avez sal et
coup mes pauvres petits poissons...

SOPHIE.--J'ai oubli, maman, je vous assure.

MADAME DE RAN.--Je vous en ferai souvenir, mademoiselle,
d'abord en vous tant votre couteau, que je ne vous rendrai que
dans un an, et puis en vous obligeant de porter  votre cou ces
morceaux de l'abeille enfils dans un ruban, jusqu' ce qu'ils
tombent en poussire.

Sophie eut beau prier, supplier sa maman de ne pas lui faire
porter l'abeille en collier, la maman appela la bonne, se fit
apporter un ruban noir, enfila les morceaux de l'abeille et les
attacha au cou de Sophie. Paul n'osait rien dire; il tait
constern; quand Sophie resta seule, sanglotant et honteuse de son
collier, Paul chercha  la consoler par tous les moyens possibles;
il l'embrassait, lui demandait pardon de lui avoir dit des
sottises, et voulait lui faire croire que les couleurs jaune,
orange, bleue et noire de l'abeille faisaient un trs joli effet
et ressemblaient  un collier de jais et de pierreries. Sophie le
remercia de sa bont; elle fut un peu console par l'amiti de son
cousin; mais elle resta trs chagrine de son collier. Pendant une
semaine, les morceaux de l'abeille restrent entiers; mais enfin,
un beau jour, Paul, en jouant avec elle, les crasa si bien qu'il
ne resta plus que le ruban. Il courut en prvenir sa tante, qui
lui permit d'ter le cordon noir. Ce fut ainsi que Sophie en fut
dbarrasse, et depuis elle ne fit jamais souffrir aucun animal.



VII--Les cheveux mouills.

Sophie tait coquette; elle aimait  tre bien mise et  tre
trouve jolie. Et pourtant elle n'tait pas jolie; elle avait une
bonne grosse figure bien frache, bien gaie, avec de trs beaux
yeux gris, un nez en l'air et un peu gros, une bouche grande et
toujours prte  rire, des cheveux blonds, pas friss, et coups
courts comme ceux d'un garon. Elle aimait  tre bien mise et
elle tait toujours trs mal habille: une simple robe en percale
blanche, dcollete et  manches courtes, hiver comme t, des bas
un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni de
gants. Sa maman pensait qu'il tait bon de l'habituer au soleil, 
la pluie, au vent, au froid.

Ce que Sophie dsirait beaucoup, c'tait d'avoir les cheveux
friss. Elle avait un jour entendu admirer les jolis cheveux
blonds friss d'une de ses petites amies, Camille de Fleurville,
et depuis elle avait toujours tch de faire friser les siens.
Entre autres inventions, voici ce qu'elle imagina de plus
malheureux.

Un aprs-midi il pleuvait trs fort et il faisait trs chaud, de
sorte que les fentres et la porte du perron taient restes
ouvertes. Sophie tait  la porte; sa maman lui avait dfendu de
sortir; de temps en temps elle allongeait le bras pour recevoir la
pluie; puis elle allongea un peu le cou pour en recevoir quelques
gouttes sur la tte. En passant sa tte ainsi en dehors, elle vit
que la gouttire dbordait et qu'il en tombait un grand jet d'eau
de pluie. Elle se souvint en mme temps que les cheveux de Camille
frisaient mieux quand ils taient mouills.

Si je mouillais les miens, dit-elle, ils friseraient peut-tre!

Et voil Sophie qui sort malgr la pluie, qui met sa tte sous la
gouttire, et qui reoit,  sa grande joie, toute l'eau sur la
tte, sur le cou, sur les bras, sur le dos. Lorsqu'elle fut bien
mouille, elle rentra au salon et se mit  essuyer sa tte avec
son mouchoir, en ayant soin de rebrousser ses cheveux pour les
faire friser. Son mouchoir fut tremp en une minute; Sophie voulut
courir dans sa chambre pour en demander un autre  sa bonne,
lorsqu'elle se trouva nez  nez avec sa maman. Sophie, toute
mouille, les cheveux hrisss, l'air effar, resta immobile et
tremblante. La maman, tonne d'abord, lui trouva une figure si
ridicule qu'elle clata de rire.

Voil une belle ide que vous avez eue, mademoiselle! lui dit-elle.
Si vous voyiez la figure que vous avez, vous ririez de vous-mme
comme je le fais maintenant. Je vous avais dfendu de sortir;
vous avez dsobi comme d'habitude; pour votre punition vous allez
rester  dner comme vous tes, les cheveux en l'air, la robe
trempe, afin que votre papa et votre cousin Paul voient vos
belles inventions. Voici un mouchoir pour achever de vous essuyer
la figure, le cou et les bras.

Au moment o Mme de Ran finissait de parler, Paul entra avec
M. de Ran; tous deux s'arrtrent stupfaits devant la pauvre
Sophie, rouge, honteuse, dsole et ridicule; et tous deux
clatrent de rire. Plus Sophie rougissait et baissait la tte,
plus elle prenait un air embarrass et malheureux, et plus ses
cheveux bouriffs et ses vtements mouills lui donnaient un air
risible. Enfin M. de Ran demanda ce que signifiait cette
mascarade et si Sophie allait dner en mardi gras de carnaval.

MADAME DE RAN.--C'est sans doute une invention pour faire
friser ses cheveux; elle veut absolument qu'ils frisent comme ceux
de Camille, qui mouille les siens pour les faire friser; Sophie a
pens qu'il en serait de mme pour elle.

M. DE RAN.--Ce que c'est que d'tre coquette! On veut se rendre
jolie et l'on se rend affreuse.

PAUL.--Ma pauvre Sophie, va vite te scher, te peigner et te
changer. Si tu savais comme tu es drle, tu ne voudrais pas rester
deux minutes comme tu es.

MADAME DE RAN.--Non, elle va dner avec sa belle coiffure en
l'air et avec sa robe pleine de sable et d'eau...

PAUL, _interrompant et avec compassion. _--Oh! ma tante, je vous
en prie, pardonnez-lui, et permettez-lui d'aller se peigner et
changer de robe. Pauvre Sophie, elle a l'air si malheureux!

M. DE RAN.--Je fais comme Paul, chre amie, et je demande grce
pour cette fois. Si elle recommence, ce sera diffrent.

SOPHIE, _pleurant. _--Je vous assure, papa, que je ne
recommencerai pas.

MADAME DE RAN.--Pour faire plaisir  votre papa, mademoiselle,
je vous permets d'aller dans votre chambre et de vous dshabiller;
mais vous ne dnerez pas avec nous; vous ne viendrez au salon que
lorsque nous serons sortis de table.

PAUL.--Oh! ma tante, permettez-lui...

MADAME DE RAN.--Non, Paul, ne me demande plus rien; ce sera
comme je l'ai dit. _( Sophie._) Allez, mademoiselle.

Sophie dna dans sa chambre, aprs avoir t peigne et habille.
Paul vint la chercher aprs dner et l'emmena jouer dans un salon
o taient les joujoux. Depuis ce jour Sophie n'essaya plus de se
mettre  la pluie pour faire friser ses cheveux.



VIII--Les sourcils coups.

Une autre chose que Sophie dsirait beaucoup, c'tait d'avoir des
sourcils trs pais. On avait dit un jour devant elle que la
petite Louise de Berg serait jolie si elle avait des sourcils.
Sophie en avait peu et ils taient blonds, de sorte qu'on ne les
voyait pas beaucoup. Elle avait entendu dire aussi que, pour faire
paissir et grandir les cheveux, il fallait les couper souvent.

Sophie se regarda un jour  la glace, et trouva que ses sourcils
taient trop maigres.

Puisque, dit-elle, les cheveux deviennent plus pais quand on les
coupe, les sourcils, qui sont de petits cheveux, doivent faire de
mme. Je vais donc les couper pour qu'ils repoussent trs pais.

Et voil Sophie qui prend des ciseaux et qui coupe ses sourcils
aussi court que possible. Elle se regarde dans la glace, trouve
que cela lui fait une figure toute drle, et n'ose pas rentrer au
salon.

J'attendrai, dit-elle, que le dner soit servi; on ne pensera pas
 me regarder pendant qu'on se mettra  table.

Mais sa maman, ne la voyant pas venir, envoya le cousin Paul pour
la chercher.

Sophie, Sophie, es-tu l? s'cria Paul en entrant. Que fais-tu?
viens dner.

--Oui, oui, j'y vais, rpondit Sophie en marchant  reculons,
pour que Paul ne vt pas ses sourcils coups.

Sophie pousse la porte et entre.

 peine a-t-elle mis les pieds dans le salon, que tout le monde la
regarde et clate de rire.

Quelle figure! dit M. de Ran.


 Elle a coup ses sourcils, dit Mme de Ran.


 Qu'elle est drle! qu'elle est drle! dit Paul.


 C'est tonnant comme ses sourcils coups la changent, dit
M. d'Aubert, le papa de Paul.


 Je n'ai jamais vu une plus singulire figure, dit Mme d'Aubert.

Sophie restait les bras pendants, la tte baisse, ne sachant o
se cacher. Aussi fut-elle presque contente quand sa maman lui dit:

Allez-vous-en dans votre chambre, mademoiselle, vous ne faites
que des sottises. Sortez, et que je ne vous voie plus de la
soire.

Sophie s'en alla; sa bonne se mit  rire  son tour quand elle vit
cette grosse figure toute rouge et sans sourcils. Sophie eut beau
se fcher, toutes les personnes qui la voyaient riaient aux clats
et lui conseillaient de dessiner avec du charbon la place de ses
sourcils. Un jour Paul lui apporta un tout petit paquet bien
ficel, bien cachet.

Voici, Sophie, un prsent que t'envoie papa, dit Paul d'un petit
air malicieux.

--Qu'est-ce que c'est? dit Sophie, en prenant le paquet avec
empressement.

Le paquet fut ouvert: il contenait deux normes sourcils bien
noirs, bien pais. C'est pour que tu les colles  la place o il
n'y en a plus, dit Paul. Sophie rougit, se fcha et les jeta au
nez de Paul, qui s'enfuit en riant.

Ses sourcils furent plus de six mois  repousser, et ils ne
revinrent jamais aussi pais que le dsirait Sophie; aussi, depuis
ce temps, Sophie ne chercha plus  se faire de beaux sourcils.



IX--Le pain des chevaux.

Sophie tait gourmande. Sa maman savait que trop manger est
mauvais pour la sant; aussi dfendait-elle  Sophie de manger
entre ses repas: mais Sophie, qui avait faim, mangeait tout ce
qu'elle pouvait attraper.

Mme de Ran allait tous les jours aprs djeuner, vers deux
heures, donner du pain et du sel aux chevaux de M. de Ran; il en
avait plus de cent.

Sophie suivait sa maman avec un panier plein de morceaux de pain
bis, et lui en prsentait un dans chaque stalle o elle entrait;
mais sa maman lui dfendait svrement d'en manger, parce que ce
pain noir et mal cuit lui ferait mal  l'estomac.

Elle finissait par l'curie des poneys. Sophie avait un poney 
elle, que lui avait donn son papa: c'tait un tout petit cheval
noir, pas plus grand qu'un petit ne; on lui permettait de donner
elle-mme du pain  son poney. Souvent elle mordait dedans avant
de le lui prsenter.

Un jour qu'elle avait plus envie de ce pain bis que de coutume,
elle prit le morceau dans ses doigts, de manire  n'en laisser
passer qu'un petit bout.

Le poney mordra ce qui dpasse de mes doigts, dit-elle, et je
mangerai le reste.

Elle prsenta le pain  son petit cheval, qui saisit le morceau et
en mme temps le bout du doigt de Sophie, qu'il mordit violemment.
Sophie n'osa pas crier, mais la douleur lui fit lcher le pain,
qui tomba  terre: le cheval laissa alors le doigt pour manger le
pain.

Le doigt de Sophie saignait si fort, que le sang coulait  terre.
Elle tira son mouchoir et s'enveloppa le doigt bien serr, ce qui
arrta le sang, mais pas avant que le mouchoir et t tremp.
Sophie cacha sa main enveloppe sous son tablier, et la maman ne
vit rien.

Mais, quand on se mit  table pour dner, il fallut bien que
Sophie montrt sa main, qui n'tait pas encore assez gurie pour
que le sang ft tout  fait arrt. Il arriva donc qu'en prenant
sa cuiller, son verre, son pain, elle tachait la nappe. Sa maman
s'en aperut.

Qu'as-tu donc aux mains, Sophie? dit-elle; la nappe est remplie
de taches de sang autour de ton assiette.

Sophie ne rpondit rien.

MADAME DE RAN.--N'entends-tu pas ce que je te demande? D'o
vient le sang qui tache la nappe?

SOPHIE.--Maman... c'est... c'est... de mon doigt.

MADAME DE RAN.--Qu'as-tu au doigt? Depuis quand y as-tu mal?

SOPHIE.--Depuis ce matin, maman. C'est mon poney qui m'a mordue.

MADAME DE RAN.--Comment ce poney, qui est doux comme un agneau,
a-t-il pu te mordre?

SOPHIE.--C'est en lui donnant du pain, maman.

MADAME DE RAN.--Tu n'as donc pas mis le pain dans ta main toute
grande ouverte, comme je te l'ai tant de fois recommand?

SOPHIE.--Non, maman; je tenais le pain dans mes doigts.

MADAME DE RAN.--Puisque tu es si sotte, tu ne donneras plus de
pain  ton cheval.

Sophie se garda bien de rpondre; elle pensa qu'elle aurait
toujours le panier dans lequel on mettait le pain pour les
chevaux, et qu'elle en prendrait par-ci par-l un morceau.

Le lendemain donc, elle suivait sa maman dans les curies, et,
tout en lui prsentant les morceaux de pain, elle en prit un,
qu'elle cacha dans sa poche et qu'elle mangea pendant que sa maman
ne la regardait pas.

Quand on arriva au dernier cheval, il n'y avait plus rien  lui
donner. Le palefrenier assura qu'il avait mis dans le panier
autant de morceaux qu'il y avait de chevaux. La maman lui fit voir
qu'il en manquait un. Tout en parlant, elle regarda Sophie, qui,
la bouche pleine, se dpchait d'avaler la dernire bouche du
morceau qu'elle avait pris. Mais elle eut beau se dpcher et
avaler son pain sans mme se donner le temps de le mcher, la
maman vit bien qu'elle mangeait et que c'tait tout juste le
morceau qui manquait; le cheval attendait son pain et tmoignait
son impatience en grattant la terre du pied et en hennissant.

Petite gourmande, dit Mme de Ran, pendant que je ne vous regarde
pas, vous volez le pain de mes pauvres chevaux et vous me
dsobissez, car vous savez combien de fois je vous ai dfendu
d'en manger. Allez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne
viendrez plus avec moi donner  manger aux chevaux, et je ne vous
enverrai pour votre dner que du pain et de la soupe au pain,
puisque vous l'aimez tant.

Sophie baissa tristement la tte et alla  pas lents  la maison
et dans sa chambre.

H bien! h bien! lui dit sa bonne, vous voil encore avec un
visage triste? tes-vous encore en pnitence? Quelle nouvelle
sottise avez-vous faite?

--J'ai seulement mang le pain des chevaux, rpondit Sophie en
pleurant; je l'aime tant! Le panier tait si plein que je croyais
que maman ne s'en apercevrait pas. Je n'aurai que de la soupe et
du pain sec  dner, ajouta-t-elle en pleurant plus fort.

La bonne la regarda avec piti et soupira. Elle gtait Sophie;
elle trouvait que sa maman tait quelquefois trop svre, et elle
cherchait  la consoler et  rendre ses punitions moins dures.
Aussi, quand un domestique apporta la soupe, le morceau de pain et
le verre d'eau qui devaient faire le dner de Sophie, elle les
prit avec humeur, les posa sur une table et alla ouvrir une
armoire, d'o elle tira un gros morceau de fromage et un pot de
confitures; puis elle dit  Sophie:

Tenez, mangez d'abord le fromage avec votre pain, puis les
confitures. Et, voyant que Sophie hsitait, elle ajouta: Votre
maman ne vous envoie que du pain, mais elle ne m'a pas dfendu de
mettre quelque chose dessus.

SOPHIE.--Mais, quand maman me demandera si on m'a donn quelque
autre chose avec mon pain, il faudra bien le dire, et alors...

LA BONNE.--Alors, alors vous direz que je vous ai donn du
fromage et des confitures, que je vous ai ordonn d'en manger, et
je me charge de lui expliquer que je n'ai pas voulu vous laisser
manger votre pain sec, parce que cela ne vaut rien pour l'estomac,
et qu'on donne aux prisonniers mme autre chose que du pain.

La bonne faisait trs mal en conseillant  Sophie de manger en
cachette ce que sa maman lui dfendait; mais Sophie, qui tait
bien jeune et qui avait envie du fromage qu'elle aimait beaucoup
et des confitures qu'elle aimait plus encore, obit avec plaisir
et fit un excellent dner; sa bonne ajouta un peu de vin  son
eau, et, pour remplacer le dessert, lui donna un verre d'eau et de
vin sucr, dans lequel Sophie trempa ce qui lui restait de pain.

Savez-vous ce qu'il faudra faire une autre fois, quand vous serez
punie ou que vous aurez envie de manger? Venez me le dire; je
trouverai bien quelque chose de bon  vous donner, et qui vaudra
mieux que ce mauvais pain noir des chevaux et des chiens.

Sophie promit  sa bonne qu'elle n'oublierait pas sa
recommandation chaque fois qu'elle aurait envie de quelque chose
de bon.



X--La crme et le pain chaud.

Sophie tait gourmande, nous l'avons dj dit; elle n'oublia donc
pas ce que sa bonne lui avait recommand, et, un jour qu'elle
avait peu djeun, parce qu'elle avait su que la fermire devait
apporter quelque chose de bon  sa bonne, elle lui dit qu'elle
avait faim.

Ah bien! rpondit la bonne, cela se trouve  merveille: la
fermire vient de me faire cadeau d'un grand pot de crme et d'un
pain bis tout frais. Je vais vous en faire manger; vous verrez
comme c'est bon!

Et elle apporta sur la table un pain tout chaud et un grand vase
plein d'une crme paisse excellente. Sophie se jeta dessus comme
une affame. Au moment mme o la bonne lui disait de ne pas trop
en manger, elle entendit la voix de la maman qui appelait: Lucie!
Lucie! (C'tait le nom de la bonne.)

Lucie courut tout de suite chez Mme de Ran pour savoir ce qu'elle
dsirait; c'tait pour lui dire de prparer et de commencer un
ouvrage pour Sophie.

Elle aura bientt quatre ans, dit Mme de Ran, il est temps
qu'elle apprenne  travailler.

LA BONNE.--Mais quel ouvrage madame veut-elle que fasse une
enfant si jeune?

MADAME DE RAN.--Prparez-lui une serviette  ourler, ou un
mouchoir.

La bonne ne rpondit rien, et sortit du salon d'assez mauvaise
humeur.

En entrant chez elle, elle vit Sophie qui mangeait encore. Le pot
de crme tait presque vide et il manquait un norme morceau de
pain.

Ah! mon Dieu! s'cria-t-elle tout en prparant un ourlet pour
Sophie, vous allez vous rendre malade! Est-il possible que vous
ayez aval tout cela? Que dira votre maman, si elle vous voit
souffrante? Vous allez me faire gronder!

SOPHIE.--Soyez tranquille, ma bonne! j'avais trs grand'faim, et
je ne serai pas malade. C'est si bon, la crme et le pain tout
chaud!

LA BONNE.--Oui, mais c'est bien lourd  l'estomac. Dieu! quel
norme morceau de pain vous avez mang! J'ai peur, trs peur que
vous soyez malade.

SOPHIE, _l'embrassant. _--Non, ma chre Lucie, soyez tranquille,
je vous assure que je me porte trs bien.

La bonne lui donna un petit mouchoir  ourler et lui dit de le
porter  sa maman, qui voulait la faire travailler.

Sophie courut au salon o l'attendait sa maman, et lui prsenta le
mouchoir. La maman montra  Sophie comment il fallait piquer et
tirer l'aiguille; ce fut trs mal fait pour commencer; mais, aprs
quelques points, elle fit assez bien et trouva que c'tait trs
amusant de travailler.

Voulez-vous me permettre, maman, dit-elle, de montrer mon ouvrage
 ma bonne?

--Oui, tu peux y aller, et ensuite tu reviendras ranger toutes
tes affaires et jouer dans ma chambre.

Sophie courut chez sa bonne, qui fut fort tonne de voir l'ourlet
presque fini et si bien fait. Elle lui demanda avec inquitude si
elle n'avait pas mal  l'estomac.

Non, ma bonne, pas du tout, dit Sophie; seulement je n'ai pas
faim.

--Je le crois bien, aprs tout ce que vous avez mang. Mais
retournez vite prs de votre maman, de crainte qu'elle ne vous
gronde.

Sophie retourna au salon, rangea toutes ses affaires et se mit 
jouer. Tout en jouant, elle se sentit mal  l'aise, la crme et le
pain chaud lui pesaient sur l'estomac; elle avait mal  la tte;
elle s'assit sur sa petite chaise et resta sans bouger et les yeux
ferms.

La maman, n'entendant plus de bruit, se retourna et vit Sophie
ple et l'air souffrant.

Qu'as-tu, Sophie? dit-elle avec inquitude; es-tu malade?

--Je suis souffrante, maman, rpondit-elle; j'ai mal  la tte.


 Depuis quand donc?


 Depuis que j'ai fini de ranger mon ouvrage.


 As-tu mang quelque chose?

Sophie hsita et rpondit bien bas:

Non, maman, rien du tout.

--Je vois que tu mens; je vais aller le demander  ta bonne, qui
me le dira.

La maman sortit et resta quelques minutes absente. Quand elle
revint, elle avait l'air trs fch.

Vous avez menti, mademoiselle; votre bonne m'a avou qu'elle vous
avait donn du pain chaud et de la crme, et que vous en aviez
mang comme une gloutonne. Tant pis pour vous, parce que vous
allez tre malade et que vous ne pourrez pas venir dner demain
chez votre tante d'Aubert, avec votre cousin Paul. Vous y auriez
vu Camille et Madeleine de Fleurville; mais, au lieu de vous
amuser, de courir dans les bois pour chercher des fraises, vous
resterez toute seule  la maison et vous ne mangerez que de la
soupe.

Mme de Ran prit la main de Sophie, la trouva brlante et l'emmena
pour la faire coucher.

Je vous dfends, dit-elle  la bonne, de rien donner  manger 
Sophie jusqu' demain; faites-lui boire de l'eau ou de la tisane
de feuilles d'oranger, et, si jamais vous recommencez ce que vous
avez fait ce matin, je vous renverrai immdiatement.

La bonne se sentait coupable; elle ne rpondit pas. Sophie, qui
tait rellement malade, se laissa mettre dans son lit sans rien
dire. Elle passa une mauvaise nuit, trs agite; elle souffrait de
la tte et de l'estomac; vers le matin elle s'endormit. Quand elle
se rveilla, elle avait encore un peu mal  la tte, mais le grand
air lui fit du bien. La journe se passa tristement pour elle 
regretter le dner de sa tante.

Pendant deux jours encore, elle fut souffrante. Depuis ce temps
elle prit en tel dgot la crme et le pain chaud, qu'elle n'en
mangea jamais.

Elle allait quelquefois avec son cousin et ses amies chez les
fermires du voisinage; tout le monde autour d'elle mangeait avec
dlices de la crme et du pain bis, Sophie seule ne mangeait rien;
la vue de cette bonne crme paisse et mousseuse et de ce pain de
ferme lui rappelait ce qu'elle avait souffert pour en avoir trop
mang, et lui donnait mal au coeur. Depuis ce temps aussi elle
n'couta plus les conseils de sa bonne, qui ne resta pas longtemps
dans la maison. Mme de Ran, n'ayant plus confiance en elle, en
prit une autre, qui tait trs bonne, mais qui ne permettait
jamais  Sophie de faire ce que sa maman lui dfendait.



XI--L'cureuil.

Un jour Sophie se promenait avec son cousin Paul dans le petit
bois de chnes qui tait tout prs du chteau; ils cherchaient
tous deux des glands pour en faire des paniers, des sabots, des
bateaux. Tout  coup Sophie sentit un gland qui lui tombait sur le
dos; pendant qu'elle se baissait pour le ramasser, un autre gland
vint lui tomber sur le bout de l'oreille.

Paul, Paul, dit-elle, viens donc voir ces glands qui sont tombs
sur moi: ils sont rongs. Qui est-ce qui a pu les ronger l-haut?
les souris ne grimpent pas aux arbres, et les oiseaux ne mangent
pas de glands.

Paul prit les glands, les regarda; puis il leva la tte et
s'cria:

C'est un cureuil; je le vois; il est tout en haut sur une
branche; il nous regarde comme s'il se moquait de nous.

Sophie regarda en l'air et vit un joli petit cureuil, avec une
superbe queue releve en panache. Il se nettoyait la figure avec
ses petites pattes de devant; de temps en temps il regardait
Sophie et Paul, faisait une gambade et sautait sur une autre
branche.

Que je voudrais avoir cet cureuil! dit Sophie. Comme il est
gentil et comme je m'amuserais  jouer avec lui,  le mener
promener,  le soigner.

PAUL.--Ce ne serait pas difficile de l'attraper: mais les
cureuils sentent mauvais dans une chambre, et puis ils rongent
tout.

SOPHIE.--Oh! je l'empcherais bien de ronger, parce que
j'enfermerais toutes mes affaires; et il ne sentirait pas mauvais,
parce que je nettoierais sa cage deux fois par jour. Mais comment
ferais-tu pour le prendre?

PAUL.--J'aurais une cage un peu grande; je mettrais dedans des
noix, des noisettes, des amandes, tout ce que les cureuils aiment
le mieux, j'apporterais la cage prs de ce chne; je laisserais la
porte ouverte; j'y attacherais une ficelle; je me cacherais tout
prs de l'arbre, et, quand l'cureuil entrerait dans la cage pour
manger, je tirerais la ficelle pour fermer la porte, et l'cureuil
serait pris.

SOPHIE.--Mais l'cureuil ne voudra peut-tre pas entrer dans la
cage; cela lui fera peur.

PAUL.--Oh! il n'y a pas de danger: les cureuils sont gourmands,
il ne rsistera pas aux amandes et aux noix.

SOPHIE.--Attrape-le-moi, je t'en prie, mon cher Paul; je serai
si contente!

PAUL.--Mais ta maman, que dira-t-elle? elle ne voudra peut-tre
pas.

SOPHIE.--Elle le voudra; nous le lui demanderons tant et tant,
tous les deux, qu'elle consentira.

Les deux enfants coururent  la maison; Paul se chargea
d'expliquer l'affaire  Mme de Ran, qui refusa d'abord, mais qui
finit par consentir en disant  Sophie:

Je te prviens que ton cureuil t'ennuiera bientt: il grimpera
partout; il rongera tes livres, tes joujoux; il sentira mauvais,
il sera insupportable.

SOPHIE.--Oh non! maman; je vous promets de le si bien garder,
qu'il ne gtera rien.

MADAME DE RAN.--Je ne veux pas de ton cureuil au salon ni dans
ma chambre, d'abord; tu le garderas toujours dans la tienne.

SOPHIE.--Oui, maman, il restera chez moi, except quand je le
mnerai promener.

Sophie et Paul coururent tout joyeux chercher une cage; ils en
trouvrent une au grenier, qui avait servi jadis  un cureuil.
Ils l'emportrent, la nettoyrent avec l'aide de la bonne, et
mirent dedans des amandes fraches, des noix et des noisettes.

SOPHIE.-- prsent, allons vite porter la cage sous le chne.
Pourvu que l'cureuil y soit encore!

PAUL.--Attends que j'attache une ficelle  la porte. Il faut que
je la passe dans les barreaux, pour que la porte se ferme quand je
tirerai.

SOPHIE.--J'ai peur que l'cureuil ne soit parti.

PAUL.--Non; il va rester l ou tout auprs jusqu' la nuit. L,
... c'est fini; tire la ficelle, pour voir si c'est bien.

Sophie tira, la porte se referma tout de suite. Les enfants,
enchants, allrent porter la cage dans le petit bois; arrivs
prs du chne, ils regardrent si l'cureuil y tait; ils ne
virent rien; ni les feuilles ni les branches ne remuaient. Les
enfants, dsols, allaient chercher sous d'autres chnes, lorsque
Sophie reut sur le front un gland rong comme ceux du matin.

Il y est, il y est! s'cria-t-elle. Le voil; je vois le bout de
sa queue qui sort derrire cette branche touffue.

En effet, l'cureuil, entendant parler, avana sa petite tte pour
voir ce qui se passait.

C'est bien, mon cher ami, dit Paul. Te voil: tu seras bientt en
prison. Tiens, voil des provisions que nous t'apportons; sois
gourmand, mon ami, sois gourmand; tu verras comme on est puni de
la gourmandise.

Le pauvre cureuil, qui ne s'attendait pas  devenir un malheureux
prisonnier, regardait d'un air moqueur, en faisant aller sa tte
de droite et de gauche. Il vit la cage que Paul posait  terre, et
jeta un oeil d'envie sur les amandes et les noix. Quand les
enfants se furent cachs derrire le tronc du chne, il descendit
deux ou trois branches, s'arrta, regarda de tous cts, descendit
encore un peu, et continua ainsi  descendre petit  petit,
jusqu' ce qu'il ft sur la cage. Il passa une patte  travers les
barreaux, puis l'autre; mais, comme il ne pouvait rien attraper et
que les amandes lui paraissaient de plus en plus apptissantes, il
chercha le moyen d'entrer dans la cage, et il ne fut pas longtemps
 trouver la porte; il s'arrta  l'entre, regarda la ficelle
d'un air mfiant, allongea encore une patte pour atteindre les
amandes ou les noix: mais, ne pouvant y parvenir, il se hasarda
enfin  entrer dans la cage.  peine y fut-il, que les enfants,
qui regardaient du coin de l'oeil et qui avaient suivi avec un
battement de coeur les mouvements de l'cureuil, tirrent la
ficelle, et l'cureuil fut pris. La frayeur lui fit jeter l'amande
qu'il commenait  grignoter, et il se mit  tourner autour de la
cage pour s'chapper. Hlas! le pauvre petit animal devait payer
cher sa gourmandise et rester prisonnier! Les enfants se
prcipitrent sur la cage; Paul ferma soigneusement la porte et
emporta la cage dans la chambre de Sophie. Elle courait en avant
et appela sa bonne d'un air triomphant pour lui faire voir son
nouvel ami.

La bonne ne fut pas contente de ce petit lve.

Que ferons-nous de cet animal? dit-elle. Il va nous mordre et
nous faire un bruit insupportable. Quelle ide avez-vous eue,
Sophie, de nous embarrasser de cette vilaine bte.

SOPHIE.--D'abord, ma bonne, elle n'est pas vilaine: l'cureuil
est une trs jolie bte. Ensuite il ne fera pas de bruit du tout
et il ne nous mordra pas. C'est moi qui le soignerai.

LA BONNE.--En vrit, je plains le pauvre animal; vous le
laisserez bientt mourir de faim.

SOPHIE, _avec indignation. _--Mourir de faim! certainement non;
je lui donnerai des noisettes, des amandes, du pain, du sucre, du
vin.

LA BONNE, _d'un air moqueur. _--Voil un cureuil qui sera bien
nourri! Le sucre lui gtera les dents, et le vin l'enivrera.

PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! un cureuil ivre! ce sera bien
drle.

SOPHIE.--Pas du tout, monsieur; mon cureuil ne sera pas ivre.
Il sera trs raisonnable.

LA BONNE.--Nous verrons cela. Je vais d'abord lui apporter du
foin, pour qu'il puisse se coucher. Il a l'air tout effar: je ne
crois pas qu'il soit content de s'tre laiss prendre.

SOPHIE.--Je vais le caresser pour l'habituer  moi et pour lui
faire voir qu'on ne lui fera pas de mal.

Sophie passa sa main dans la cage: l'cureuil, effray, se sauva
dans un coin. Sophie allongea la main pour le saisir: au moment o
elle allait le prendre, l'cureuil lui mordit le doigt. Sophie se
mit  crier et retira promptement sa main pleine de sang. La porte
restant ouverte, l'cureuil se prcipita hors de sa cage et se mit
 courir dans la chambre. La bonne et Paul coururent aprs; mais,
quand ils croyaient l'avoir attrap, l'cureuil faisait un saut,
s'chappait, et continuait  galoper dans la chambre; Sophie,
oubliant son doigt qui saignait, voulut les aider. Ils
continurent leur chasse pendant une demi-heure; l'cureuil
commenait  tre fatigu et il allait tre pris, lorsqu'il
aperut la fentre qui tait reste ouverte: aussitt il s'lana
dessus, grimpa le long du mur en dehors de la fentre, et se
trouva sur le toit.

Sophie, Paul et la bonne descendirent au jardin en courant; levant
la tte, ils aperurent l'cureuil perch sur le toit,  moiti
mort de fatigue et de peur.

Que faire, ma bonne, que faire? s'cria Sophie.

--Il faut le laisser, dit la bonne. Vous voyez bien qu'il vous a
dj mordue.

SOPHIE.--C'est parce qu'il ne me connat pas encore, ma bonne;
mais, quand il verra que je lui donne  manger, il m'aimera.

PAUL.--Je crois qu'il ne t'aimera jamais, parce qu'il est trop
vieux pour s'habituer  rester enferm. Il aurait fallu en avoir
un tout jeune.

SOPHIE.--Oh! Paul, jette-lui des balles, je t'en prie, pour le
faire descendre. Nous le rattraperons et nous le renfermerons.

PAUL.--Je veux bien, mais je ne crois pas qu'il veuille
descendre.

Et voil Paul qui va chercher un gros ballon et qui le lance si
adroitement qu'il attrape l'cureuil  la tte. Le ballon descend
en roulant, et aprs lui le pauvre cureuil; tous deux tombent 
terre; le ballon bondit et rebondit, mais l'cureuil se brise en
touchant  terre et reste mort, la tte ensanglante, les reins et
les pattes casss. Sophie et Paul courent pour le ramasser et
restent stupfaits devant le pauvre animal mort.

Mchant Paul, dit Sophie, tu as fait mourir mon cureuil.

PAUL.--C'est ta faute, pourquoi as-tu voulu que je le fisse
descendre en lui lanant des balles?

SOPHIE.--Il fallait seulement lui faire peur et non le tuer.

PAUL.--Mais je n'ai pas voulu le tuer; le ballon l'a attrap, je
ne croyais pas tre si adroit.

SOPHIE.--Tu n'es pas adroit, tu es mchant. Va-t'en, je ne
t'aime plus du tout.

PAUL.--Et moi, je te dteste. Tu es plus sotte que l'cureuil.
Je suis enchant de t'avoir empche de le tourmenter.

SOPHIE.--Vous tes un mauvais garon, monsieur. Je ne jouerai
jamais avec vous: je ne vous demanderai jamais rien.

PAUL.--Tant mieux, mademoiselle: je ne serai que plus
tranquille, et je n'aurai plus  me creuser la tte pour vous
aider  faire des sottises.

LA BONNE.--Voyons, mes enfants, au lieu de vous disputer, avouez
que vous avez agi tous deux sans rflexion et que vous tes tous
deux coupables de la mort de l'cureuil. Pauvre bte! il est plus
heureux que s'il tait rest vivant, car il ne souffre plus, du
moins. Je vais appeler quelqu'un pour qu'on l'emporte et qu'on le
jette dans quelque foss, et vous, Sophie, montez dans votre
chambre et trempez votre doigt dans l'eau; je vais vous y
rejoindre.

Sophie s'en alla suivie de Paul, qui tait un bon petit garon,
sans rancune, de sorte qu'au lieu de bouder il aida Sophie 
verser de l'eau dans une cuvette et  y tremper sa main. Quand la
bonne monta, elle enveloppa le doigt de Sophie de quelques
feuilles de laitue et d'un petit chiffon. Les enfants taient un
peu honteux, en rentrant au salon pour dner, d'avoir  raconter
la fin de leur aventure de l'cureuil.

Les papas et les mamans se moqurent d'eux. La cage de l'cureuil
fut reporte au grenier. Le doigt de Sophie lui fit mal encore
pendant quelques jours, aprs lesquels elle ne pensa plus 
l'cureuil que pour se dire qu'elle n'en aurait jamais.



XII--Le th.

C'tait le 19 juillet, jour de la naissance de Sophie; elle avait
quatre ans. Sa maman lui faisait toujours un joli prsent ce jour-l,
mais elle ne lui disait jamais d'avance ce qu'elle lui
donnerait. Sophie s'tait leve plus tt que d'habitude; elle se
dpchait de s'habiller pour aller chez sa maman recevoir son
cadeau.

Vite, vite, ma bonne, je vous en prie, disait-elle; j'ai si envie
de savoir ce que maman me donnera pour ma fte!

LA BONNE.--Mais donnez-moi le temps de vous peigner. Vous ne
pouvez pas vous en aller tout bouriffe comme vous tes. Ce
serait une jolie manire de commencer vos quatre ans!... Tenez-vous
donc tranquille, vous bougez toujours.

SOPHIE.--Aie, aie, vous m'arrachez les cheveux, ma bonne.

LA BONNE.--Parce que vous tournez la tte de tous les cts; l,
... encore! comment puis-je deviner de quel ct il vous plaira de
tourner la tte?

Enfin Sophie fut habille, peigne, et elle put courir chez sa
maman.

Te voil de bien bonne heure, Sophie, dit la maman en souriant.
Je vois que tu n'as pas oubli tes quatre ans et le cadeau que je
te dois. Tiens, voici un livre, tu y trouveras de quoi t'amuser.

Sophie remercia sa maman d'un air embarrass, et prit le livre,
qui tait en maroquin rouge.

Que ferai-je de ce livre? pensa-t-elle. Je ne sais pas lire; 
quoi me servira-t-il?

La maman la regardait et riait.

Tu ne parais pas contente de mon prsent, lui dit-elle; c'est
pourtant trs joli; il y a crit dessus: _les Arts._ Je suis sre
qu'il t'amusera plus que tu ne le penses.

SOPHIE.--Je ne sais pas, maman.

LA MAMAN.--Ouvre-le, tu verras.

Sophie voulut ouvrir le livre;  sa grande surprise elle ne le put
pas; ce qui l'tonna plus encore, c'est qu'en le retournant il se
faisait dans le livre un bruit trange. Sophie regarda sa maman
d'un air tonn. Mme de Ran rit plus fort et lui dit:

C'est un livre extraordinaire; il n'est pas comme tous les livres
qui s'ouvrent tout seuls; celui-ci ne s'ouvre que lorsqu'on appuie
le pouce sur le milieu de la tranche.

La maman appuya un peu le pouce; le dessus s'ouvrit, et Sophie vit
avec bonheur que ce n'tait pas un livre, mais une charmante boite
 couleurs, avec des pinceaux, des godets et douze petits cahiers,
pleins de charmantes images  peindre.

Oh! merci, ma chre maman, s'cria Sophie. Que je suis contente!
Comme c'est joli!

LA MAMAN.--Tu tais un peu attrape tout  l'heure, quand tu as
cru que je te donnais un vrai livre; mais je ne t'aurais pas jou
un si mauvais tour. Tu pourras t'amuser  peindre dans la journe
avec ton cousin Paul et tes amies Camille et Madeleine, que j'ai
engages  venir passer la journe avec toi: elles viendront 
deux heures. Ta tante d'Aubert m'a charge de te donner de sa part
ce petit th; elle ne pourra venir qu' trois heures, et elle a
voulu te faire son cadeau ds le matin.

L'heureuse Sophie prit le plateau avec les six tasses, la thire,
le sucrier et le pot  crme en argent. Elle demanda la permission
de faire un vrai th pour ses amies.

Non, lui dit Mme de Ran, vous rpandriez la crme partout, vous
vous brleriez avec le th. Faites semblant d'en prendre, ce sera
tout aussi amusant.

Sophie ne dit rien, mais elle n'tait pas contente.

 quoi me sert un mnage, se dit-elle, si je ne puis rien mettre
dedans? Mes amies se moqueront de moi. Il faut que je cherche
quelque chose pour remplir tout cela. Je vais demander  ma
bonne.

Sophie dit  sa maman qu'elle allait montrer tout cela  sa bonne;
elle emporta sa bote et son th et courut dans sa chambre.

SOPHIE.--Tenez, ma bonne, voyez les jolies choses que m'ont
donnes maman et ma tante d'Aubert.

LA BONNE.--Le joli mnage! vous vous amuserez bien avec. Mais je
n'aime pas beaucoup ce livre;  quoi vous servira un livre,
puisque vous ne savez pas lire?

SOPHIE, _riant. _--Bravo! voil ma bonne attrape comme moi. Ce
n'est pas un livre, c'est une bote  couleurs.

Et Sophie ouvrit la bote, que la bonne trouva charmante. Aprs
avoir caus sur ce qu'on ferait dans la journe, Sophie dit
qu'elle avait voulu donner du th  ses amies, mais que sa maman
ne l'avait pas permis.

Que mettrais-je dans ma thire, dans mon sucrier et dans mon pot
 crme? Ne pourriez-vous pas, ma chre petite bonne, m'aider un
peu et me donner quelque chose que je puisse faire manger  mes
amies?

--Non, ma pauvre petite, rpondit la bonne: c'est impossible.
Souvenez-vous que votre maman m'a dit qu'elle me renverrait si je
vous donnais quelque chose  manger quand elle l'avait dfendu.

Sophie soupira et resta pensive; petit  petit son visage
s'claircit, elle avait une ide; nous allons voir si l'ide tait
bonne. Sophie joua, puis djeuna; en revenant de la promenade avec
sa maman, elle dit qu'elle allait tout prparer pour l'arrive de
ses amies. Elle mit la bote  couleurs sur une petite table. Sur
une autre table elle arrangea les six tasses, et au milieu elle
mit le sucrier, la thire et le pot  crme.

 prsent, dit-elle, je vais faire du th.

Elle prit la thire, alla dans le jardin, cueillit quelques
feuilles de trfle, qu'elle mit dans la thire; ensuite elle alla
prendre de l'eau dans l'assiette o on en mettait pour le chien de
sa maman, et elle versa cette eau dans la thire.

L! voil le th, dit-elle d'un air enchant;  prsent je vais
faire la crme. Elle alla prendre un morceau de blanc qui servait
pour nettoyer l'argenterie; elle en racla un peu avec son petit
couteau, le versa dans le pot  crme, qu'elle remplit de l'eau du
chien, mla bien avec une petite cuiller, et, quand l'eau fut bien
blanche, elle replaa le pot sur la table. Il ne lui restait plus
que le sucrier  remplir; elle reprit la craie  argenterie, en
cassa de petits morceaux avec son couteau, remplit le sucrier,
qu'elle posa sur la table, et regarda le tout d'un air enchant.

L! dit-elle en se frottant les mains, voil un superbe th;
j'espre que j'ai de l'esprit! Je parie que Paul ni aucune de mes
amies n'auraient eu une si bonne invention...

Sophie attendit ses amies encore une demi-heure, mais elle ne
s'ennuya pas; elle tait si contente de son th, qu'elle ne
voulait pas s'en loigner; elle se promenait autour de la table,
le regardant d'un air joyeux, se frottait les mains et rptait:

Dieu! que j'ai de l'esprit! que j'ai de l'esprit! Enfin Paul et
les amies arrivrent. Sophie courut au-devant d'eux, les embrassa
tous et les emmena bien vite dans le petit salon pour leur montrer
ses belles choses. La boite  couleurs les attrapa d'abord comme
elle avait attrap Sophie et sa bonne. Ils trouvrent le th
charmant et voulaient tout de suite commencer le repas, mais
Sophie leur demanda d'attendre jusqu' trois heures. Ils se mirent
donc tous  peindre les images des petits livres: chacun avait le
sien. Quand on se fut bien amus avec la bote  couleurs et qu'on
eut tout rang soigneusement:

 prsent, s'cria Paul, prenons le th.

--Oui, oui, prenons le th, rpondirent toutes les petites filles
ensemble. CAMILLE.--Voyons, Sophie, fais les honneurs.

SOPHIE.--Asseyez-vous tous autour de la table... L, c'est
bien... Donnez-moi vos tasses, que j'y mette du sucre...  prsent
le th, ... puis la crme... Buvez maintenant.

MADELEINE.--C'est singulier, le sucre ne fond pas.

SOPHIE.--Mle bien, il fondra.

PAUL.--Mais ton th est froid.

SOPHIE.--C'est parce qu'il est fait depuis longtemps.

CAMILLE, _gote le th et le rejette avec dgot. _--Ah! quelle
horreur! qu'est-ce que c'est? ce n'est pas du th, cela!

MADELEINE, _le rejetant de mme. _--C'est dtestable! cela sent
la craie.

PAUL, _crachant  son tour. _--Que nous as-tu donn l, Sophie?
C'est dtestable, dgotant.

SOPHIE, _embarrasse. _--Vous trouvez...

PAUL.--Comment, si nous trouvons? Mais c'est affreux de nous
jouer un tour pareil! Tu mriterais que nous te fissions avaler
ton dtestable th.

SOPHIE, _se fchant. _--Vous tes tous si difficiles que rien ne
vous semble bon!

CAMILLE, _souriant. _--Avoue, Sophie, que, sans tre difficile,
on peut trouver ton th trs mauvais.

MADELEINE.--Quant  moi, je n'ai jamais got  quelque chose
d'aussi mauvais.

PAUL, _prsentant la thire  Sophie. _--Avale donc, avale: tu
verras si nous sommes difficiles.

SOPHIE, _se dbattant. _--Laisse-moi, tu m'ennuies.

PAUL, _continuant. _--Ah! nous sommes difficiles! Ah! tu trouves
ton th bon! Bois-le donc ainsi que ta crme.

Et Paul, saisissant Sophie, lui versa le th dans la bouche; il
allait en faire autant de la prtendue crme, malgr les cris et
la colre de Sophie, lorsque Camille et Madeleine, qui taient
trs bonnes et qui avaient piti d'elle, se prcipitrent sur Paul
pour lui arracher le pot  la crme. Paul, qui tait furieux, les
repoussa; Sophie en profita pour se dgager et pour tomber dessus
 coups de poing. Camille et Madeleine tchrent alors de retenir
Sophie; Paul hurlait, Sophie criait, Camille et Madeleine
appelaient au secours, c'tait un train  assourdir; les mamans
accoururent effrayes.  leur aspect les enfants se tinrent tous
immobiles.

Que se passe-t-il donc? demanda Mme de Ran d'un air inquiet et
svre.

Personne ne rpondit.

MADAME DE FLEURVILLE.--Camille, explique-nous le sujet de cette
bataille.

CAMILLE.--Maman, Madeleine et moi nous ne nous battions avec
personne.

MADAME DE FLEURVILLE.--Comment! vous ne vous battiez pas? Toi tu
tenais le bras de Sophie, et Madeleine tenait Paul par la jambe.

CAMILLE.--C'tait pour les empcher de... de... jouer trop fort.

MADAME DE FLEURVILLE, avec un demi-sourire.--Jouer! tu appelles
cela jouer!

MADAME DE RAN.--Je vois que c'est Sophie et Paul qui se seront
disputs, comme  l'ordinaire; Camille et Madeleine auront voulu
les empcher de se battre. J'ai devin, n'est-ce pas, ma petite
Camille?

CAMILLE, _bien bas et rougissant. _--Oui, madame.

MADAME D'AUBERT.--N'tes-vous pas honteux, monsieur Paul, de
vous conduire ainsi?  propos de rien vous vous fchez, vous tes
prt  vous battre...

PAUL.--Ce n'est pas  propos de rien, maman; Sophie a voulu nous
faire boire un th tellement dtestable que nous avons eu mal au
coeur en le gotant, et, quand nous nous sommes plaints, elle nous
a dit que nous tions trop difficiles.

Mme de Ran prit le pot  la crme, le sentit, y gota du bout de
la langue, fit une grimace de dgot et dit  Sophie:

O avez-vous pris cette horreur de prtendue crme,
mademoiselle?

SOPHIE, _la tte baisse et trs honteuse. _--Je l'ai faite,
maman.

MADAME DE RAN.--Vous l'avez faite! et avec quoi?... Rpondez.

SOPHIE, _de mme. _--Avec le blanc  argenterie et l'eau du
chien.

MADAME DE RAN.--Et votre th, qu'est-ce que c'tait?

SOPHIE, de mme.--Des feuilles de trfle et de l'eau du chien.

MADAME DE RAN, _examinant le sucrier. _--Voil un joli rgal
pour vos amies! De l'eau sale, de la craie! Vous commencez bien
vos quatre ans, mademoiselle: en dsobissant quand je vous avais
dfendu de faire du th, en voulant faire avaler  vos amies un
soi-disant th dgotant, et en vous battant avec votre cousin. Je
reprends votre mnage, pour vous empcher de recommencer, et je
vous aurais envoye dner dans votre chambre, si je ne craignais
de gter le plaisir de vos petites amies, qui sont si bonnes
qu'elles souffriraient de votre punition.

Les mamans s'en allrent en riant malgr elles du ridicule rgal
invent par Sophie. Les enfants restrent seuls; Paul et Sophie,
honteux de leur bataille, n'osaient pas se regarder. Camille et
Madeleine les embrassrent, les consolrent et tchrent de les
rconcilier. Sophie embrassa Paul, leur demanda pardon  tous, et
tout fut oubli. On courut au jardin, o on attrapa huit superbes
papillons, que Paul mit dans une bote qui avait un couvercle de
verre. Le reste de l'aprs-midi se passa  arranger la bote, pour
que les papillons fussent bien logs; on leur mit de l'herbe, des
fleurs, des gouttes d'eau sucre, des fraises, des cerises. Quand
le soir vint, et que chacun put partir, Paul emporta la bote aux
papillons,  la prire de Sophie, de Camille et de Madeleine, qui
voyaient qu'il en avait envie.



XIII--Les loups.

Sophie n'tait pas trs obissante, nous l'avons bien vu dans les
histoires que nous venons de lire; elle aurait d tre corrige,
mais elle ne l'tait pas encore: aussi lui arriva-t-il bien
d'autres malheurs.

Le lendemain du jour o Sophie avait eu quatre ans, sa maman
l'appela et lui dit:

Sophie, je t'ai promis que, lorsque tu aurais quatre ans, tu
viendrais avec moi faire mes grandes promenades du soir. Je vais
partir pour aller  la ferme de Svitine en passant par la fort;
tu vas venir avec moi; seulement fais attention  ne pas te mettre
en arrire; tu sais que je marche vite, et, si tu t'arrtais, tu
pourrais rester bien loin derrire avant que je pusse m'en
apercevoir.

Sophie, enchante de faire cette grande promenade, promit de
suivre sa maman de tout prs et de ne pas se laisser perdre dans
le bois.

Paul, qui arriva au mme instant, demanda  les accompagner,  la
grande joie de Sophie.

Ils marchrent bien sagement pendant quelque temps derrire
Mme de Ran; ils s'amusaient  voir courir et sauter quelques gros
chiens qu'elle emmenait toujours avec elle.

Arrivs dans la fort, les enfants cueillirent quelques fleurs qui
taient sur leur passage, mais ils les cueillaient sans s'arrter.

Sophie aperut tout prs du chemin une multitude de fraisiers
chargs de fraises.

Les belles fraises! s'cria-t-elle. Quel dommage de ne pas
pouvoir les manger!

Mme de Ran entendit l'exclamation, et, se retournant, elle lui
dfendit encore de s'arrter.

Sophie soupira et regarda d'un air de regret les belles fraises
dont elle avait si envie.

Ne les regarde pas, lui dit Paul, et tu n'y penseras plus.

SOPHIE.--C'est qu'elles sont si rouges, si belles, si mres,
elles doivent tre si bonnes!

PAUL.--Plus tu les regarderas et plus tu en auras envie. Puisque
ma tante t'a dfendu de les cueillir,  quoi sert-il de les
regarder?

SOPHIE.--J'ai envie d'en prendre seulement une: cela ne me
retardera pas beaucoup. Reste avec moi, nous en mangerons
ensemble.

PAUL.--Non, je ne veux pas dsobir  ma tante, et je ne veux
pas tre perdu dans la fort.

SOPHIE.--Mais il n'y a pas de danger. Tu vois bien que c'est
pour nous faire peur que maman l'a dit; nous saurions bien
retrouver notre chemin si nous restions derrire.

PAUL.--Mais non: le bois est trs pais, nous pourrions bien ne
pas nous retrouver.

SOPHIE.--Fais comme tu voudras, poltron; moi,  la premire
place de fraises comme celles que nous venons de voir, j'en
mangerai quelques-unes.

PAUL.--Je ne suis pas poltron, mademoiselle, et vous, vous tes
une dsobissante et une gourmande: perdez-vous dans la fort si
vous voulez; moi, j'aime mieux obir  ma tante.

Et Paul continua  suivre Mme de Ran, qui marchait assez vite et
sans se retourner. Ses chiens l'entouraient et marchaient devant
et derrire elle. Sophie aperut bientt une nouvelle place de
fraises aussi belles que les premires; elle en mangea une,
qu'elle trouva dlicieuse, puis une seconde, une troisime; elle
s'accroupit pour les cueillir plus  son aise et plus vite; de
temps en temps elle jetait un coup d'oeil sur sa maman et sur
Paul, qui s'loignaient. Les chiens avaient l'air inquiet; ils
allaient vers le bois, ils revenaient; ils finirent par se
rapprocher tellement de Mme de Ran, qu'elle regarda ce qui
causait leur frayeur, et elle aperut dans le bois, au travers des
feuilles, des yeux brillants et froces. Elle entendit en mme
temps un bruit de branches casses, de feuilles sches. Se
retournant pour recommander aux enfants de marcher devant elle,
quelle fut sa frayeur de ne voir que Paul!

O est Sophie? s'cria-t-elle.

PAUL.--Elle a voulu rester en arrire pour manger des fraises,
ma tante.

MADAME DE RAN.--Malheureuse enfant! qu'a-t-elle fait? Nous
sommes accompagns par des loups. Retournons pour la sauver, s'il
est encore temps!

Mme de Ran courut, suivie de ses chiens et du pauvre Paul
terrifi,  l'endroit o devait tre reste Sophie; elle l'aperut
de loin assise au milieu des fraises, qu'elle mangeait
tranquillement. Tout  coup deux des chiens poussrent un
hurlement plaintif et coururent  toutes jambes vers Sophie. Au
mme moment un loup norme, aux yeux tincelants,  la gueule
ouverte, sortit sa tte hors du bois avec prcaution. Voyant
accourir les chiens, il hsita un instant; croyant avoir le temps
avant leur arrive d'emporter Sophie dans la fort pour la dvorer
ensuite, il fit un bond prodigieux et s'lana sur elle. Les
chiens, voyant le danger de leur petite matresse et excits par
les cris d'pouvante de Mme de Ran et de Paul, redoublrent de
vitesse et vinrent tomber sur le loup au moment o il saisissait
les jupons de Sophie pour l'entraner dans le bois. Le loup, se
sentant mordu par les chiens, lcha Sophie et commena avec eux
une bataille terrible! La position des chiens devint trs
dangereuse par l'arrive des deux autres loups qui avaient suivi
Mme de Ran et qui accouraient aussi; mais les chiens se battirent
si vaillamment que les trois loups prirent bientt la fuite. Les
chiens, couverts de sang et de blessures, vinrent lcher les mains
de Mme de Ran et des enfants, rests tremblants pendant le
combat. Mme de Ran leur rendit leurs caresses et se remit en
route, tenant chacun des enfants par la main et entoure de ses
courageux dfenseurs.

Mme de Ran ne disait rien  Sophie, qui avait de la peine 
marcher, tant ses jambes tremblaient de la frayeur qu'elle avait
eue. Le pauvre Paul tait presque aussi ple et aussi tremblant
que Sophie. Ils sortirent enfin du bois et arrivrent prs d'un
ruisseau.

Arrtons-nous l, dit Mme de Ran; buvons tous un peu de cette
eau frache, dont nous avons besoin pour nous remettre de notre
frayeur.

Et Mme de Ran, se penchant vers le ruisseau, en but quelques
gorges et jeta de l'eau sur son visage et sur ses mains. Les
enfants en firent autant; Mme de Ran leur fit tremper la tte
dans l'eau frache. Ils se sentirent ranims, et leur tremblement
se calma.

Les pauvres chiens s'taient tous jets dans l'eau; ils buvaient,
ils lavaient leurs blessures, ils se roulaient dans le ruisseau;
et ils sortirent de leur bain nettoys et rafrachis.

Au bout d'un quart d'heure, Mme de Ran se leva pour partir. Les
enfants marchrent prs d'elle.

Sophie, dit-elle, crois-tu que j'aie eu raison de te dfendre de
t'arrter?

SOPHIE.--Oh oui! maman; je vous demande bien pardon de vous
avoir dsobi; et toi, mon bon Paul, je suis bien fche de
t'avoir appel _poltron_.

MADAME DE RAN.--Poltron! tu l'as appel poltron! Sais-tu que,
lorsque nous avons couru vers toi, c'est lui qui courait en avant?
As-tu vu que, lorsque les autres loups arrivaient au secours de
leur camarade, Paul, arm d'un bton qu'il avait ramass en
courant, s'est jet au-devant d'eux pour les empcher de passer,
et que c'est moi qui ai d l'enlever dans mes bras et le retenir
auprs de toi pour l'empcher d'aller au secours des chiens? As-tu
remarqu aussi que, pendant tout le combat, il s'est toujours tenu
devant toi pour empcher les loups d'arriver jusqu' nous? Voil
comme Paul est poltron!

Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa dix fois en lui
disant: Merci, mon bon Paul, mon cher Paul, je t'aimerai toujours
de tout mon coeur.

Quand ils arrivrent  la maison, tout le monde s'tonna de leurs
visages ples et de la robe de Sophie dchire par les dents du
loup.

Mme de Ran raconta leur terrible aventure; chacun loua beaucoup
Paul de son obissance et de son courage, chacun blma Sophie de
sa dsobissance et de sa gourmandise, et chacun admira la
vaillance des chiens, qui furent caresss et qui eurent un
excellent dner d'os et de restes de viande.

Le lendemain, Mme de Ran donna  Paul un uniforme complet de
zouave; Paul, fou de joie, le mit tout de suite et entra chez
Sophie; elle poussa un cri de frayeur en voyant entrer un Turc
coiff d'un turban, un sabre  la main, des pistolets  la
ceinture. Mais, Paul s'tant mis  rire et  sauter, Sophie le
reconnut et le trouva charmant avec son uniforme.

Sophie ne fut pas punie de sa dsobissance. Sa maman pensa quelle
l'avait t assez par la frayeur quelle avait eue, et quelle ne
recommencerait pas.



XIV--La joue corche.

Sophie tait colre; c'est un nouveau dfaut dont nous n'avons pas
encore parl.

Un jour elle s'amusait  peindre un de ses petits cahiers
d'images, pendant que son cousin Paul dcoupait des cartes pour en
faire des paniers  salade, des tables et des bancs. Ils taient
tous deux assis  une petite table en face l'un de l'autre; Paul,
en remuant les jambes, faisait remuer la table.

Fais donc attention, lui dit Sophie d'un air impatient; tu
pousses la table, je ne peux pas peindre.

Paul prit garde pendant quelques minutes, puis il oublia et
recommena  faire trembler la table.

Tu es insupportable, Paul! s'cria Sophie; je t'ai dj dit que
tu m'empchais de peindre.

PAUL.--Ah bah! pour les belles choses que tu fais, ce n'est pas
la peine de se gner.

SOPHIE.--Je sais trs bien que tu ne te gnes jamais; mais,
comme tu me gnes, je te prie de laisser tes jambes tranquilles.

PAUL, _d'un air moqueur. _--Mes jambes n'aiment pas  rester
tranquilles, elles bougent malgr moi.

SOPHIE, _fche. _--Je les attacherai avec une ficelle, tes
ennuyeuses jambes; et, si tu continues  les remuer, je te
chasserai.

PAUL.--Essaie donc un peu; tu verras ce que savent faire les
pieds qui sont au bout de mes jambes.

SOPHIE.--Vas-tu me donner des coups de pied, mchant?

PAUL.--Certainement, si tu me donnes des coups de poing.

Sophie, tout  fait en colre, lance de l'eau  la figure de Paul,
qui, se fchant  son tour, donne un coup de pied  la table et
renverse tout ce qui tait dessus. Sophie s'lance sur Paul et lui
griffe si fort la figure, que le sang coule de sa joue. Paul crie;
Sophie, hors d'elle-mme, continue  lui donner des tapes et des
coups de poing. Paul, qui n'aimait pas  battre Sophie, finit par
se sauver dans un cabinet, o il s'enferme. Sophie a beau frapper
 la porte, Paul n'ouvre pas. Sophie finit par se calmer. Quand sa
colre est passe, elle commence  se repentir de ce qu'elle a
fait; elle se souvient que Paul a risqu sa vie pour la dfendre
contre les loups.

Pauvre Paul, pensa-t-elle, comme j'ai t mchante pour lui!
Comment faire pour qu'il ne soit plus fch? Je ne voudrais pas
demander pardon; c'est ennuyeux de dire: Pardonne-moi...
Pourtant, ajouta-t-elle aprs avoir un peu rflchi, c'est bien
plus honteux d'tre mchant! Et comment Paul me pardonnera-t-il,
si je ne lui demande pas pardon?

Aprs avoir un peu rflchi, Sophie se leva, alla frapper  la
porte du cabinet o s'tait enferm Paul, mais cette fois pas avec
colre, ni en donnant de grands coups de poing, mais doucement;
elle appela d'une voix bien humble: Paul, Paul! Mais Paul ne
rpondit pas. Paul, ajouta-t-elle, toujours d'une voix douce, mon
cher Paul, pardonne-moi, je suis bien fche d'avoir t mchante.
Paul, je t'assure que je ne recommencerai pas.

La porte s'entr'ouvrit tout doucement, et la tte de Paul parut.
Il regarda Sophie avec mfiance:

Tu n'es plus en colre? Bien vrai? lui dit-il.

--Oh non! non, bien sr, cher Paul, rpondit Sophie; je suis bien
triste d'avoir t si mchante.

Paul ouvrit tout  fait la porte, et Sophie, levant les yeux, vit
son visage tout corch; elle poussa un cri et se jeta au cou de
Paul.

Oh! mon pauvre Paul, comme je t'ai fait mal! comme je t'ai
griff! que faire pour te gurir?

--Ce ne sera rien, rpondit Paul, cela passera tout seul.
Cherchons une cuvette et de l'eau pour me laver. Quand le sang
sera parti, il n'y aura plus rien du tout.

Sophie courut avec Paul chercher une cuvette pleine d'eau; mais il
eut beau tremper son visage dans la cuvette, frotter et essuyer,
les marques des griffes restaient toujours sur la joue. Sophie
tait dsole.

Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colre contre moi et
elle me punira.

Paul, qui tait trs bon, se dsolait aussi; il ne savait
qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.

Je ne peux pas dire que je suis tomb dans les pines, dit-il,
parce que ce ne serait pas vrai... Mais si, ... attends donc; tu
vas voir.

Et voil Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent
dans le petit bois prs de la maison; Paul se dirige vers un
buisson de houx, se jette dedans et se roule de manire  avoir le
visage piqu et corch par les pointes des feuilles. Il se relve
plus corch qu'auparavant.

Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se
dsole, elle pleure.

C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres,
mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu
t'corches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colre. Oh!
cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime!


 Allons vite  la maison pour me laver encore le visage, dit Paul.
N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je
souffre trs peu; demain ce sera pass. Ce que je te demande
seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griff; si tu le
faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la rcompense
de mes piqres de houx. Me le promets-tu?


 Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu
voudras.

Ils rentrrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans
l'eau.

Quand ils allrent au salon, les mamans qui y taient poussrent
un cri de surprise en voyant le visage corch et bouffi du pauvre
Paul.

O t'es-tu arrang comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre
Paul, on dirait que tu t'es roul dans les pines.

PAUL.--C'est prcisment ce qui m'est arriv, maman. Je suis
tomb, en courant, dans un buisson de houx, et, en me dbattant
pour me relever, je me suis corch le visage et les mains.

MADAME D'AUBERT.--Tu es bien maladroit d'tre tomb dans ce
houx, tu n'aurais pas d te dbattre, mais te relever bien
doucement.

MADAME DE RAN.--O donc tais-tu, Sophie? Tu aurais d l'aider
 se relever.

PAUL.--Elle courait aprs moi, ma tante; elle n'a pas eu le
temps de m'aider; quand elle est arrive, je m'tais dj relev.

Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses corchures de la
pommade de concombre.

Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention.

MADAME DE RAN.--Pourquoi es-tu triste, Sophie?

SOPHIE, _rougissant. _--Je ne suis pas triste, maman.

MADAME DE RAN.--Si fait, tu es triste et inquite comme si
quelque chose te tourmentait.

SOPHIE, _les larmes aux yeux et la voix tremblante. _--Je n'ai
rien, maman; je n'ai rien.

MADAME DE RAN.--Tu vois bien que, mme en me disant que tu n'as
rien, tu es prte  pleurer.

SOPHIE, _clatant en sanglots. _--Je ne peux... pas... vous
dire... J'ai... promis...  Paul.

MADAME DE RAN, _attirant Sophie.--_coute, Sophie, si Paul a
fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne
pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul,
et que je ne le dirai pas  sa maman; mais je veux savoir ce qui
te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me
le dire.

Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Ran, et sanglote
si fort quelle ne peut pas parler.

Mme de Ran cherche  la rassurer,  l'encourager, et enfin Sophie
lui dit:

Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est trs bon,
et il a fait une trs belle chose; c'est moi seule qui ai t
mchante, et c'est pour m'empcher d'tre gronde et punie qu'il
s'est roul dans le houx.

Mme de Ran, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui
raconta tout ce qui s'tait pass entre elle et Paul.

Excellent petit Paul! s'cria Mme de Ran; quel bon coeur il a!
Quel courage et quelle bont! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle
diffrence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller
 tes colres et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul,
qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et
qui, aujourd'hui encore, a t si gnreux pour toi.

SOPHIE.--Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et  l'avenir
jamais je ne me fcherai contre Paul.

MADAME DE RAN.--Je n'ajouterai aucune rprimande ni aucune
punition  celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal
de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes
celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as t sincre,
tu as tout avou quand tu pouvais tout cacher: c'est trs bien, je
te pardonne  cause de ta franchise.



XV--lisabeth.

Sophie tait assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne
faisait rien et elle pensait.

 quoi penses-tu? lui demanda sa maman.

SOPHIE.--Je pense  lisabeth Chneau, maman.

MADAME DE RAN.--Et  propos de quoi penses-tu  elle?

SOPHIE.--C'est que j'ai remarqu hier qu'elle avait une grande
corchure au bras, et, quand je lui ai demand comment elle
s'tait corche, elle a rougi, elle a cach son bras, elle m'a
dit tout bas: Tais-toi; c'est pour me punir. Je cherche 
comprendre ce qu'elle a voulu me dire.

MADAME DE RAN.--Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi
aussi, j'ai remarqu cette corchure, et sa maman m'a racont
comment elle se l'tait faite. coute bien; c'est un beau trait
d'lisabeth.

Sophie, enchante d'avoir une histoire  entendre, rapprocha son
petit fauteuil de sa maman pour mieux couter.

MADAME DE RAN.--Tu sais qu'lisabeth est trs bonne, mais
qu'elle est malheureusement un peu colre (Sophie baisse les
yeux); il lui arrive mme de taper sa bonne dans ses accs de
colre. Elle en est dsole aprs, mais elle ne rflchit
qu'aprs, au lieu de rflchir avant. Avant-hier elle repassait
les robes et le linge de sa poupe; sa bonne mettait les fers au
feu, de peur qu'lisabeth ne se brlt. lisabeth tait ennuye de
ne pas les faire chauffer elle-mme; sa bonne le lui dfendait, et
l'arrtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu
sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver  la
chemine, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit,
retira le fer et lui dit: Puisque vous ne m'coutez pas,
lisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les
remets dans l'armoire.--Je veux mes fers, cria lisabeth; je
veux mes fers!--Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.--
Mchante Louise, rendez-moi mes fers, dit lisabeth en colre.--
Vous ne les aurez pas; les voici enferms, ajouta Louise en
retirant la clef de l'armoire. lisabeth, furieuse, voulut
arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y
parvenir. Alors dans sa colre elle la griffa si fortement que le
bras de Louise fut corch et saigna. Quand lisabeth vit le sang,
elle fut dsole; elle demanda pardon  Louise, elle lui baisait
le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une trs
bonne femme, la voyant si afflige, l'assurait que son bras ne lui
faisait pas mal. Non, non, disait lisabeth en pleurant, je
mrite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; corchez-moi le
bras comme j'ai corch le vtre, ma bonne; que je souffre ce que
vous souffrez. Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce
qu'lisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut
trs douce le reste du jour, et alla se coucher trs sagement. Le
lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang  son drap,
et, regardant son bras, elle le vit horriblement corch. Qui
est-ce qui vous a blesse ainsi, ma pauvre enfant? s'cria-t-elle.
--C'est moi-mme, ma bonne, rpondit lisabeth, pour me punir de
vous avoir griffe hier. Quand je me suis couche, j'ai pens
qu'il tait juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez,
et je me suis griff le bras jusqu'au sang. La bonne, attendrie,
embrassa lisabeth, qui lui promit d'tre sage  l'avenir. Tu
comprends maintenant ce que t'a dit lisabeth et pourquoi elle a
rougi?

SOPHIE.--Oui, maman, je comprends trs bien. C'est trs beau ce
qu'lisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en
colre, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL.

MADAME DE RAN, _souriant.--_Est-ce que tu ne fais jamais ce que
tu sais tre mal?

SOPHIE, _embarrasse. _--Mais moi, maman, je suis plus jeune:
j'ai quatre ans, et lisabeth en a cinq.

MADAME DE RAN.--Cela ne fait pas une grande diffrence;
souviens-toi de ta colre il y a huit jours, contre ce pauvre Paul
qui est si gentil.

SOPHIE.--C'est vrai, maman; mais je crois tout de mme que je ne
recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais tre une
chose mauvaise.

MADAME DE RAN.--Je l'espre pour toi, Sophie, mais prends garde
de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu
sais que l'orgueil est un bien vilain dfaut.

Sophie ne rpondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui
voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage.

La pauvre Sophie fut bientt humilie, car voici ce qui arriva
deux jours aprs.



XVI--Les fruits confits.

Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le
vestibule attendait un homme qui semblait tre un conducteur de
diligence et qui tenait un paquet sous le bras.

Qui attendez-vous, monsieur? lui dit Paul trs poliment.

L'HOMME.--J'attends Mme de Ran, monsieur; j'ai un paquet  lui
remettre.

SOPHIE.--De la part de qui?

L'HOMME.--Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la
diligence; le paquet vient de Paris.

SOPHIE.--Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet?

L'HOMME.--Je pense que ce sont des fruits confits et des ptes
d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le
livre de la diligence.

Les yeux de Sophie brillrent; elle passa sa langue sur ses
lvres.

Allons vite prvenir maman, dit-elle  Paul; et elle partit en
courant. Quelques instants aprs, la maman arriva, paya le port du
paquet et l'emporta au salon, o la suivirent Sophie et Paul. Ils
furent trs attraps quand ils virent Mme de Ran poser le paquet
sur la table et retourner  son bureau pour lire et crire.

Sophie et Paul se regardrent d'un air malheureux.

Demande  maman de l'ouvrir, dit tout bas Sophie  Paul.

PAUL, _tout bas. _--Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit
impatient et curieux.

SOPHIE, _tout bas. _--Demande-lui si elle veut que nous lui
pargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mmes.

LA MAMAN.--J'entends trs bien ce que vous dites, Sophie; c'est
trs mal de faire la fausse, de faire semblant d'tre obligeante
et de vouloir m'pargner un ennui, quand c'est tout bonnement par
curiosit et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu
m'avais dit franchement: Maman, j'ai envie de voir les fruits
confits, permettez-moi de dfaire le paquet, je te l'aurais
permis. Maintenant je te dfends d'y toucher.

Sophie, confuse et mcontente, s'en alla dans sa chambre, suivie
de Paul.

Voil ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit
Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante dteste
les faussets.

SOPHIE.--Pourquoi aussi n'as-tu pas demand tout de suite quand
je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que
des btises.

PAUL.--D'abord je ne fais pas de btises; ensuite je ne fais pas
le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les
fruits confits.

SOPHIE.--Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre
vous, parce que vous me faites toujours gronder.

PAUL.--Mme le jour o tu m'as si bien griff?

Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restrent quelque temps
sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon  Paul,
mais l'amour-propre l'empchait de parler la premire. Paul, qui
tait trs bon, n'en voulait plus  Sophie; mais il ne savait
comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un
moyen trs habile: il se balana sur sa chaise, et il se pencha
tellement en arrire, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider 
se relever.

Tu t'es fait mal, pauvre Paul? lui dit-elle.

PAUL.--Non, AU CONTRAIRE.

SOPHIE, _riant.--_Ah! au contraire. C'est assez drle, cela.

PAUL.--Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle.

SOPHIE, _l'embrassant. _--Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est
donc exprs que tu es tomb? tu aurais pu te faire mal.

PAUL.--Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une
chaise si basse?  prsent que nous sommes amis, allons jouer.

Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le
paquet toujours ficel. Paul entrana Sophie, qui avait bien envie
de s'arrter, et ils n'y pensrent plus.

Aprs le dner, Mme de Ran appela les enfants.

Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goter 
nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la
ficelle. Paul partit comme un clair et rentra presque au mme
instant, tenant un couteau, qu'il prsenta  sa tante.

Mme de Ran coupa la ficelle, dfit les papiers qui enveloppaient
les fruits, et dcouvrit douze botes de fruits confits et de
ptes d'abricots.

Gotons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une
bote. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le
mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du
cdrat, de l'anglique.

Sophie hsita un peu; elle examinait lesquels taient les plus
gros; enfin elle se dcida pour une poire et un abricot. Paul
choisit une prune et de l'anglique. Quand tout le monde en eut
pris, la maman ferma la bote, encore  moiti pleine, la porta
dans sa chambre et la posa sur le haut d'une tagre. Sophie
l'avait suivie jusqu' la porte.

En revenant, Mme de Ran dit  Sophie et  Paul qu'elle ne
pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une
visite dans le voisinage.

Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou
restez devant la maison, comme vous voudrez.

Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert
et M. de Ran.

Les enfants restrent seuls et jourent longtemps devant la
maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.

Je suis fche, dit-elle, de n'avoir pas pris d'anglique ni de
prune; ce doit tre trs bon.

--Oui, c'est trs bon, rpondit Paul, mais tu pourras en manger
demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.

Ils reprirent leur jeu, qui tait de l'invention de Paul. Ils
avaient creus un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais
il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau 
mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre
boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.

Ae, ae! s'cria-t-il, comme c'est froid! Je suis tremp; il
faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon.
Attends-moi l, je reviendrai dans un quart d'heure.

Sophie resta prs du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle,
mais ne pensant ni  l'eau, ni  la pelle, ni  Paul.  quoi
pensait-elle donc? Hlas! Sophie pensait aux fruits confits, 
l'anglique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en
manger encore, de n'avoir pas got  tout.

Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas
le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je
remarquerais ceux que je prendrai demain... Et pourquoi ne
pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu' ouvrir la bote.

Voil Sophie, bien contente de son ide, qui court  la chambre de
sa maman et qui cherche  atteindre la bote; mais elle a beau
sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait
comment faire; elle cherche un bton, une pincette, n'importe
quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant:

Que je suis donc bte! je vais approcher un fauteuil et monter
dessus!

Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout prs de l'tagre,
grimpe dessus, atteint la bote, l'ouvre et regarde avec envie les
beaux fruits confits. Lequel prendrai-je demain? dit-elle. Elle
ne peut se dcider: c'est tantt l'un, tantt l'autre. Le temps se
passait pourtant; Paul allait bientt revenir.

Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que
je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les
regarder... J'ai une bonne ide: si je grignotais un tout petit
morceau de chaque fruit, je saurais le got qu'ils ont tous, je
saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce
que j'en mordrais si peu que cela ne paratrait pas.

Et Sophie mordille un morceau d'anglique, puis un abricot, puis
une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cdrat, mais
elle ne se dcide pas plus qu'avant.

Il faut recommencer, dit-elle.

Elle recommence  grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne
reste presque plus rien dans la bote. Elle s'en aperoit enfin;
la frayeur la prend.

Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y
goter, et j'ai presque tout mang. Maman va s'en apercevoir ds
qu'elle ouvrira la bote; elle devinera que c'est moi. Que faire,
que faire?... Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais
maman ne me croira pas... Si je disais que ce sont les souris?
Prcisment, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je
le dirai  maman; seulement je dirai que c'tait un rat, parce
qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et,
comme j'ai mang presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat
qu'une souris.

Sophie, enchante de son esprit, ferme la bote, la remet  sa
place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant;
 peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul
revint.

PAUL.--J'ai t bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne
trouvais pas mes souliers; on les avait emports pour les cirer,
et j'ai cherch partout avant de les demander  Baptiste. Qu'as-tu
fait pendant que je n'y tais pas?

SOPHIE.--Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau.

PAUL.--Mais tu as laiss le bassin se vider; il n'y a plus rien
dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le
rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le
baquet.

Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au
bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit:

Ta pelle est toute poisse; elle colle aux doigts; qu'est-ce que
tu as mis dessus?

--Rien, rpondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle
colle.

Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau,
parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles taient poisses.

Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir? demanda Paul.

SOPHIE, _embarrasse. _--Pour voir si elle est froide.

PAUL, _riant. _--Quel drle d'air tu as depuis que je suis
revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.

SOPHIE, _trouble_.--Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as
qu' regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas
pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours
des ides ridicules.

PAUL.--Comme tu te fches! C'est une plaisanterie que j'ai
faite. Je t'assure que je ne crois  aucune mauvaise action de ta
part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.

Sophie leva les paules, reprit son arrosoir et le versa dans le
bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jourent ainsi
jusqu' huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les
emmenrent. C'tait l'heure du coucher.

Sophie eut une nuit un peu agite; elle rva qu'elle tait prs
d'un jardin dont elle tait spare par une barrire; ce jardin
tait rempli de fleurs et de fruits qui semblaient dlicieux. Elle
cherchait  y entrer; son bon ange la tirait en arrire et lui
disait d'une voix triste: N'entre pas, Sophie; ne gote pas  ces
fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonns;
ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui rpandent
une odeur infecte et empoisonne. Ce jardin est le jardin du mal.
Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.--Mais, dit Sophie,
le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que
l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.--Oui, dit
l'ange, mais le chemin raboteux te mnera dans un jardin de
dlices. L'autre chemin te mnera dans un lieu de souffrance, de
tristesse; tout y est mauvais; les tres qui l'habitent sont
mchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes
souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mmes.
Sophie hsita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de
fruits, les alles sables et ombrages; puis, jetant un coup
d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de
fin, elle se retourna vers la barrire, qui s'ouvrit devant elle,
et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le
jardin. L'ange lui cria: Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai
 la barrire; je t'y attendrai jusqu' ta mort, et, si jamais tu
reviens  moi, je te mnerai au jardin de dlices par le chemin
raboteux, qui s'adoucira et s'embellira  mesure que tu y
avanceras. Sophie n'couta pas la voix de son bon ange: de jolis
enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut  eux, ils
l'entourrent en riant, et se mirent les uns  la pincer, les
autres  la tirailler,  lui jeter du sable dans les yeux.

Sophie se dbarrassa d'eux avec peine, et, s'loignant, elle
cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la
rejeta loin d'elle: l'odeur en tait affreuse. Elle continua 
avancer, et, voyant les arbres chargs des plus beaux fruits, elle
en prit un et y gota; mais elle le jeta avec plus d'horreur
encore que la fleur: le got en tait amer et dtestable. Sophie,
un peu attriste, continua sa promenade, mais partout elle fut
trompe comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut reste
quelque temps dans ce jardin o tout tait mauvais, elle pensa 
son bon ange, et, malgr les promesses et les cris des mchants,
elle courut  la barrire et aperut son bon ange, qui lui tendait
les bras. Repoussant les mchants enfants, elle se jeta dans les
bras de l'ange, qui l'entrana dans le chemin raboteux. Les
premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avanait et
plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et
agrable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle
s'veilla agite et baigne de sueur. Elle pensa longtemps  ce
rve. Il faudra, dit-elle, que je demande  maman de me
l'expliquer; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.

Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu
svre; mais le rve lui avait fait oublier les fruits confits, et
elle se mit tout de suite  le raconter.

LA MAMAN.--Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le
bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prvient par le moyen
de ce rve que, si tu continues  faire tout ce qui est mal et qui
te semble agrable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des
plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien,
c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est--dire
en se privant de choses agrables, mais qui sont dfendues; le
chemin devient plus doux  mesure qu'on marche, c'est--dire qu'
force d'tre obissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que
cela ne cote plus d'obir et d'tre bon, et qu'on ne souffre plus
de ne pas se laisser aller  toutes ses volonts.

Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman;
elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y dcider. Enfin
Mme de Ran, qui voyait son agitation, vint  son aide en lui
disant:

Tu as quelque chose  avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire,
parce que cela cote toujours d'avouer une faute. C'est
prcisment le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange
et qui te fait peur. Voyons, Sophie, coute ton bon ange, et saute
hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.

Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et,
d'une voix tremblante, avoua  sa maman qu'elle avait mang la
veille presque toute la bote de fruits confits.

MADAME DE RAN.--Et comment esprais-tu me le cacher?

SOPHIE.--Je voulais vous dire, maman, que c'taient les rats qui
l'avaient mange.

MADAME DE RAN.--Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le
penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de
la bote et le refermer ensuite; les rats auraient commenc par
dvorer, dchirer la bote pour arriver aux fruits confits. De
plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour
atteindre l'tagre.

SOPHIE, _surprise. _--Comment! Vous avez vu que j'avais tir le
fauteuil?

MADAME DE RAN.--Comme tu avais oubli de l'ter, c'est la
premire chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai
compris que c'tait toi, surtout aprs avoir regard la bote et
l'avoir trouve presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de
m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter
et t'auraient fait punir plus svrement. Pour rcompenser
l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition
que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront.

Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna
ensuite dans sa chambre, o Paul l'attendait pour djeuner.

PAUL.--Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges.

SOPHIE.--C'est que j'ai pleur.

PAUL.--Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a gronde?

SOPHIE.--Non, mais c'est que j'tais honteuse de lui avouer une
mauvaise chose que j'ai faite hier.

PAUL.--Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi.

SOPHIE.--Parce que je me suis cache de toi.

Et Sophie raconta  Paul comment elle avait mang la bote de
fruits confits, aprs avoir voulu seulement les regarder et
choisir les meilleurs pour le lendemain.

Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avou  sa maman.

Comment as-tu eu ce courage? dit-il.

Sophie lui raconta alors son rve, et comment sa maman le lui
avait expliqu. Depuis ce jour Paul et Sophie parlrent souvent de
ce rve, qui les aida  tre obissants et bons.



XVII--Le chat et le bouvreuil.

Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils
revenaient de chez une pauvre femme  laquelle ils avaient t
porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantt ils
cherchaient  grimper  un arbre, tantt ils passaient au travers
des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie tait cache
et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou
bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa
cachette.

Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri,
comme un chat qui miaule, tout prs de moi, dans le buisson.

PAUL.--Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir
nous-mmes ce que c'est.

SOPHIE.--Oh non! j'ai peur.

PAUL, _riant. _--Peur! et de quoi? Tu dis toi-mme que c'tait un
petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bte.

SOPHIE.--Je ne sais pas; c'est peut-tre un serpent, un jeune
loup.

PAUL, _riant. _--Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau,
cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui
tais tout prs de toi, je ne l'ai pas entendu!

SOPHIE.--Voil le mme cri! Entends-tu?

Paul couta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui
sortait du buisson. Il y courut malgr les prires de Sophie.

C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'cria-t-il aprs
avoir cherch quelques instants. Viens voir comme il parat
misrable.

Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouill
de rose et tach de boue, qui tait tendu tout prs de la place
o elle s'tait cache.

Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte;
pauvre petit, comme il tremble.

--Et comme il est maigre! dit Paul. Ils appelrent la bonne, qui
les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrrent
le petit chat et lui demandrent de l'emporter.

LA BONNE.--Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit
malheureux est si mouill et si sale que je ne peux pas le prendre
dans mes mains.

SOPHIE.--Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.

PAUL.--Ou plutt dans mon mouchoir; il sera bien mieux.

SOPHIE.--C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le
dans le tien; ma bonne l'emportera.

La bonne les aida  arranger le petit chat, qui n'avait pas la
force de remuer; quand il fut bien envelopp dans le mouchoir, la
bonne le prit, et tous se dpchrent d'arriver  la maison pour
lui donner du lait chaud.

Ils n'taient pas loin de la maison, et ils furent bientt
arrivs. Sophie et Paul coururent en avant,  la cuisine.

Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie  Jean,
le cuisinier.

--Pour quoi faire, mademoiselle? rpondit Jean.

--Pour un pauvre petit chat que nous avons trouv dans une haie
et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans
un mouchoir.

La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une
assiette de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala
tout sans en laisser une goutte.

J'espre que le voil content, dit la bonne. Il a bu plus de deux
verres de lait.

SOPHIE.--Ah! le voil qui se relve! Il lche ses poils.

PAUL.--Si nous l'emportions dans notre chambre?

LE CUISINIER.--Moi, monsieur et mademoiselle, je vous
conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il
se schera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura 
manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir
quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi  tre propre.

PAUL.--C'est vrai. Laissons-le  la cuisine, Sophie.

SOPHIE.--Mais il sera toujours  nous et je le verrai tant que
je voudrai?

LE CUISINIER.--Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand
vous voudrez. Ne sera-t-il pas  vous tout de mme?

Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le
fourneau. Les enfants le laissrent dormir et recommandrent bien
au cuisinier de lui mettre du lait prs de lui pour qu'il pt en
boire toutes les fois qu'il aurait faim.

SOPHIE.--Comment appellerons-nous notre chat?

PAUL.--Appelons-le Chri.

SOPHIE.--Oh non! C'est commun. Appelons-le plutt Charmant.

PAUL.--Et si en grandissant il devient laid?

SOPHIE.--C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien
pourtant qu'il ait un nom.

PAUL.--Sais-tu ce qui serait un trs joli nom? Beau-Minon.

SOPHIE.--Ah oui! Comme dans le conte de _Blondine_. C'est vrai:
appelons-le Beau-Minon. Je demanderai  maman de lui faire un
petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.

Et les enfants coururent chez Mme de Ran pour lui raconter
l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman
alla voir le chat et prit la mesure de son cou.

Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est
si maigre et si faible qu'il peut  peine se tenir sur ses
pattes.

PAUL.--Mais comment s'est-il trouv dans la haie? Les chats ne
vivent pas dans les bois.

MADAME DE RAN.--Ce sont peut-tre de mchants enfants qui l'ont
emport pour jouer, et l'auront jet ensuite dans la haie, pensant
qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.

SOPHIE.--Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute
s'il a t malheureux.

MADAME DE RAN.--Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son
chemin; et puis, il vient peut-tre de trs loin. Si de mchants
hommes t'emmenaient trs loin et te laissaient au coin d'un bois,
que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute
seule?

SOPHIE.--Oh! je ne serais pas embarrasse! Je marcherais
toujours jusqu' ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une
maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais
qu'on me rament.

LA MAMAN.--D'abord, tu rencontrerais peut-tre de mchantes gens
qui ne voudraient pas se dranger de leur chemin ou de leur
ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te
comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il tait entr
dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, o il
demeurait? On l'aurait chass, battu, tu peut-tre.

SOPHIE.--Mais pourquoi a-t-il t dans ce buisson pour y mourir
de faim?

MADAME DE RAN.--Les mauvais garons l'ont peut-tre jet l
aprs l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas t si bte d'tre
rest l, puisque vous avez pass auprs et que vous l'avez sauv.

PAUL.--Quant  cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que
nous passerions par l.

MADAME DE RAN.--Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a
permis afin de vous donner l'occasion d'tre charitables, mme
pour un animal.

Sophie et Paul, qui taient impatients de revoir leur chat, ne
dirent plus rien et retournrent  la cuisine, o ils trouvrent
Beau-Minon profondment endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier
avait mis prs de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc
rien  faire pour lui, et les enfants allrent jouer dans leur
petit jardin.

Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien
portant et gai.  mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau;
ses longs poils blancs taient doux et soyeux; ses grands yeux
noirs taient brillants comme des soleils; son nez rose lui
donnait un petit air gentil et enfantin. C'tait un vrai chat
angora de la plus belle espce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul,
qui venait trs souvent passer quelques jours avec Sophie,
l'aimait bien aussi. Beau-Minon tait le plus heureux des chats.
Il avait un seul dfaut, qui dsolait Sophie: il tait cruel pour
les oiseaux. Aussitt qu'il tait dehors, il grimpait aux arbres
pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait.
Quelquefois mme il avait mang les pauvres mamans oiseaux qui
cherchaient  dfendre leurs petits contre le mchant Beau-Minon.
Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient
ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne
les coutait pas, et continuait tout de mme  grimper et  manger
les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs.

Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de
grands coups de verges: mais il trouva moyen de les viter en
restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne
pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il tait arriv 
moiti de l'arbre, il s'lanait, sautait  terre et se sauvait 
toutes jambes avant que Sophie et pu l'attraper.

Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu
te punira de ta mchancet. Il t'arrivera malheur un jour.

Beau-Minon ne les coutait pas.

Un jour Mme de Ran apporta dans le salon un charmant oiseau, dans
une belle cage toute dore.

Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m'a envoy un de mes
amis. Il chante parfaitement.

SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! que je voudrais l'entendre!

MADAME DE RAN.--Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas
trop, pour ne pas l'effrayer... Petit, petit, continua Mme de Ran
en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.

Le bouvreuil commena  se balancer,  pencher sa tte  droite et
 gauche, et puis il se mit  siffler l'air: _Au clair de la
lune_. Quand il eut fini, il siffla: _J'ai du bon tabac_, puis:
_Le bon roi Dagobert_.

Les enfants l'coutaient sans bouger; ils osaient  peine
respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini,
Paul s'cria:

Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je
voudrais l'entendre toujours!


 Nous le ferons recommencer aprs dner, dit Mme de Ran; 
prsent il est fatigu, il arrive de voyage; donnons-lui  manger.
Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du
plantain; le jardinier vous montrera o il y en a.

Les enfants coururent au potager et rapportrent une telle
quantit de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur
maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poigne une autre
fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commena
tout de suite  le becqueter.

Allons dner  prsent, mes enfants, dit Mme de Ran, vos papas
nous attendent.

Pendant le dner, on parla beaucoup du joli bouvreuil.

Quelle belle tte noire il a! dit Sophie.


 Et quel joli ventre rouge! dit Paul.


 Et comme il chante bien! dit Mme de Ran.


 Il faudra lui faire chanter tous ses airs, dit M. de Ran.

Aussitt que le dner fut fini, on retourna au salon; les enfants
couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Ran y
entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva
immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De
cette cage, dont plusieurs barreaux taient tordus et casss,
Beau-Minon s'lanait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre
bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Ran cria  son
tour et courut  Beau-Minon pour lui faire lcher l'oiseau.
Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Ran, qui entrait en ce
moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup  Beau-Minon.
Mais le chat, qui tait prt  se sauver, s'lana vers la
porte reste entr'ouverte. M. de Ran le poursuivit de chambre en
chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus,
ne se dbattait plus. Enfin M. de Ran parvint  attraper Beau-Minon
avec la pincette. Le coup avait t si fort que sa gueule
s'ouvrit et laissa chapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil
tombait d'un ct, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou
trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frapp
 la tte; il tait mort.

Mme de Ran et les enfants, qui couraient aprs M. de Ran, aprs
le chat et aprs le bouvreuil, arrivrent au moment de la dernire
convulsion de Beau-Minon.

Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'cria Sophie.


 Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'cria Paul.


 Mon ami, qu'avez-vous fait? s'cria Mme de Ran.

--J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent,
rpondit M. de Ran. Le bouvreuil est mort touff par le mchant
Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tu sans
le vouloir.

Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amrement son pauvre
chat, qu'elle aimait malgr ses dfauts.

Je lui avais bien dit, disait-elle  Paul, que le bon Dieu le
punirait de sa mchancet pour les oiseaux. Hlas! pauvre Beau-Minon!
te voil mort, et par ta faute!



XVIII--La bote  ouvrage.

Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le
demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et
redemandait jusqu' ce que sa maman, ennuye, la renvoyt dans sa
chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait
toujours et rptait:

Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il
faut que je tche de l'avoir.

Bien souvent, en tchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais
elle ne se corrigeait pas.

Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante bote 
ouvrage que M. de Ran venait d'envoyer de Paris. La bote tait
en caille avec de l'or; le dedans tait doubl de velours bleu,
il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout tait en
or; il y avait un d, des ciseaux, un tui, un poinon, des
bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet.
Dans un autre compartiment il y avait une bote  aiguilles, une
bote  pingles dores, une provision de soies de toutes
couleurs, de fils de diffrentes grosseurs, de cordons, de rubans,
etc. Sophie se rcria sur la beaut de la bote:

Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode
d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette
bote, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait t
sre que sa maman rpondrait: _C'est pour toi_.

C'est  moi que ton papa l'a envoye, rpondit Mme de Ran.

SOPHIE.--Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir.

MADAME DE RAN.--Eh bien! je te remercie! Tu es fche que ce
soit moi qui aie cette jolie bote! C'est un peu goste.

SOPHIE.--Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.

MADAME DE RAN.--Tu ne travailles pas encore assez bien pour
avoir une si jolie bote. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne
rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns aprs les
autres.

SOPHIE.--Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.

MADAME DE RAN.--Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.

SOPHIE.--Je commence  trs bien travailler, maman; j'aime
beaucoup  travailler.

MADAME DE RAN.--En vrit! Et pourquoi es-tu toujours si
dsole quand je t'oblige  travailler?

SOPHIE, _embarrasse. _--C'est..., c'est... parce que je n'ai pas
ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette bote, je
travaillerais avec un plaisir..., oh! un plaisir...

MADAME DE RAN.--Tche de travailler avec plaisir sans la bote,
c'est le moyen d'arriver  en avoir une.

SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie!

MADAME DE RAN.--Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus
songer  la bote.

Sophie se tut; elle continua  regarder la bote, puis elle la
redemanda  sa maman plus de dix fois. La maman, impatiente, la
renvoya dans le jardin.

Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un
banc, pensant  la bote et cherchant les moyens de l'avoir.

Si je savais crire, dit-elle, j'crirais  papa pour qu'il m'en
envoie une toute pareille; mais... je ne sais pas crire; et, si
je dictais la lettre  maman, elle me gronderait et ne voudrait
pas l'crire... Je pourrais bien attendre que papa soit revenu;
mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la
bote tout de suite...

Sophie rflchit, rflchit longtemps; enfin elle sauta de dessus
son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'cria:

J'ai trouv, j'ai trouv. La bote sera  moi.

Et voil Sophie qui rentre au salon, la bote tait reste sur la
table; mais la maman n'y tait plus. Sophie avance avec
prcaution, ouvre la bote et en retire une  une toutes les
choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait
voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur
que quelqu'un n'entrt avant qu'elle et fini. Mais personne ne
vint; Sophie put prendre tout ce qui tait dans la bote. Quand
elle eut tout pris, elle referma doucement la bote, la replaa au
milieu de la table et alla dans un petit salon o taient ses
joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite
table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la bote de sa
maman.

Quand maman n'aura plus qu'une bote vide, dit-elle, elle voudra
bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie bote
sera  moi!

Sophie, enchante de cette esprance, ne pensa mme pas  se
reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: Que dira
maman? Qui accusera-t-elle d'avoir vol ses affaires? Que
rpondrai-je quand on me demandera si c'est moi? Sophie ne pensa
 rien qu'au bonheur d'avoir la bote.

Toute la matine se passa sans que la maman s'apert du vol de
Sophie; mais  l'heure du dner, quand tout le monde se runit au
salon, Mme de Ran dit aux personnes qu'elle avait invites 
dner qu'elle allait leur montrer une bien jolie bote  ouvrage
que M. de Ran lui avait envoye de Paris.

Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est
ncessaire pour travailler se trouve dans la bote. Voyez d'abord
la bote elle-mme; comme elle est jolie!

--Charmante, rpondit-on, charmante.

Mme de Ran l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des
personnes qui l'entouraient, de trouver la bote vide!

Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y tait, et je ne
l'ai pas touche depuis.

--L'aviez-vous laisse au salon? demanda une des dames invites.

MADAME DE RAN.--Certainement, et sans la moindre inquitude;
tous mes domestiques sont honntes et incapables de me voler.

LA DAME.--Et pourtant la bote est vide, chre madame; il est
certain que quelqu'un l'a vide.

Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette
conversation; elle se tenait cache derrire tout le monde, rouge
comme un radis et tremblant de tous ses membres.

Mme de Ran, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela:
Sophie, Sophie, o es-tu?

Comme Sophie ne rpondait pas, les dames derrire lesquelles elle
tait cache, et qui la savaient l, s'cartrent, et Sophie parut
dans un tel tat de rougeur et de trouble, que chacun devina sans
peine que le voleur tait elle-mme.

Approchez, Sophie, dit Mme de Ran.

Sophie s'avana d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle.

MADAME DE RAN.--O avez-vous mis les choses qui taient dans ma
bote?

SOPHIE, _tremblante. _--Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien
cach.

MADAME DE RAN.--Il est inutile de mentir, mademoiselle;
rapportez tout  la minute, si vous ne voulez pas tre punie comme
vous le mritez.

SOPHIE, _pleurant. _--Mais, maman, je vous assure que je n'ai
rien pris.

MADAME DE RAN.--Suivez-moi, mademoiselle.

Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Ran lui prit la main
et l'entrana malgr sa rsistance dans le salon  joujoux. Elle
se mit  chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans
l'armoire de la poupe; ne trouvant rien, elle commenait 
craindre d'avoir t injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea
vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman,
ouvrant le tiroir, aperut tous les objets de sa bote  ouvrage,
que Sophie avait cachs l.

Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne
l'avait jamais fouette. Sophie eut beau crier, demander grce,
elle reut le fouet de la bonne manire, et il faut avouer qu'elle
le mritait.

Mme de Ran vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait
trouv, pour le remettre dans sa bote, laissant Sophie pleurer
seule dans le petit salon.

Elle tait si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dner; et
elle fit bien, car Mme de Ran lui envoya sa bonne pour l'emmener
dans sa chambre, o elle devait dner et passer la soire. Sophie
pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgr ses gteries
habituelles, tait indigne et l'appelait voleuse.

Il faudra que je ferme tout  clef, disait-elle, de peur que vous
ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura
bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos
tiroirs.

Le lendemain, Mme de Ran fit appeler Sophie.

coutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'crivait votre papa
en m'envoyant la bote  ouvrage.

Ma chre amie, je viens d'acheter une charmante bote  ouvrage
que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas
et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la rcompense de huit
jours de sagesse. Faites-lui voir la bote, mais ne lui dites pas
que je l'ai achete pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage
par intrt, pour gagner un beau prsent; je veux qu'elle le soit
par un vrai dsir d'tre bonne...

Vous voyez, continua Mme de Ran, qu'en me volant, vous vous tes
vole vous-mme. Aprs ce que vous avez fait, vous auriez beau
tre sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette bote.
J'espre que la leon vous profitera et que vous ne recommencerez
pas une action si mauvaise et si honteuse.

Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman
finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la
bote; plus tard elle la donna  la petite lisabeth Chneau, qui
travaillait  merveille et qui tait d'une sagesse admirable.

Quand le bon, l'honnte petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie,
il en fut si indign qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez
elle. Mais, quand il sut combien elle tait afflige et
repentante, et combien elle tait honteuse d'tre appele voleuse,
son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la
gronder, il la consola et lui dit:

Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol?
C'est d'tre si honnte, qu'on ne puisse pas mme te souponner 
l'avenir.

Sophie lui promit d'tre trs honnte, et elle tint parole.



XIX--L'ne.

Sophie avait t trs sage depuis quinze jours; elle n'avait pas
fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'tait pas
mise en colre depuis longtemps; la bonne disait qu'elle tait
devenue obissante. La maman trouvait qu'elle n'tait plus ni
gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait rcompenser
Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.

Un jour qu'elle travaillait, sa fentre ouverte, pendant que
Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une
conversation qui lui apprit ce que dsirait Sophie.

PAUL, _s'essuyant le visage. _--Que j'ai chaud, que j'ai chaud!
Je suis en nage.

SOPHIE, _s'essuyant de mme. _--Et moi donc! Et pourtant nous
n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage.

PAUL.--C'est que nos brouettes sont si petites!

SOPHIE.--Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous
irions plus vite.

PAUL.--Nous n'aurions pas la force de les traner: j'ai voulu un
jour en mener une; j'ai eu de la peine  l'enlever, et, quand j'ai
voulu avancer, le poids de la brouette m'a entran, et j'ai vers
toute la terre qui tait dedans.

SOPHIE.--Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le
bcher et de le planter, nous devons y traner plus de cent
brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher!

PAUL.--Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le
faire.

SOPHIE.--Ah! si nous avions un ne, comme Camille et Madeleine
de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous
ferions de l'ouvrage en peu de temps!

PAUL.--C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que
nous fassions l'ouvrage de l'ne.

SOPHIE.--coute, Paul, j'ai une ide.

PAUL, _riant. _--Oh! si tu as une ide, nous sommes srs de faire
quelque sottise, car tes ides ne sont pas fameuses, en gnral.

SOPHIE, _avec impatience. _--Mais coute donc, avant de te
moquer. Mon ide est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle
d'argent par semaine?

PAUL.--Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien
que pour m'amuser.

SOPHIE.--Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs
par semaine. Au lieu de dpenser notre argent, gardons-le jusqu'
ce que nous puissions acheter un ne et une charrette.

PAUL.--Ton ide serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en
avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien
donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait
attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un ne et une
voiture.

SOPHIE.--Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois?

PAUL.--Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est trs peu.

SOPHIE, _rflchissant. _--Eh bien! voil une autre ide. Si nous
demandions  maman et  ma tante de nous donner tout de suite
l'argent de nos trennes?

PAUL.--Elles ne voudront pas.

SOPHIE.--Demandons-le toujours.

PAUL.--Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te
dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui.

Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien
entendu.

Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes trennes?

MADAME DE RAN.--Tes trennes? je ne peux pas te les acheter
ici; c'est  notre retour  Paris que je les aurai.

SOPHIE.--Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de
mes trennes; j'en ai besoin.

MADAME DE RAN.--Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent?
si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est
ncessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.

SOPHIE, _embarrasse. _--Maman, ce n'est pas pour les pauvres;
c'est..., c'est pour acheter un ne.

MADAME DE RAN.--Pour quoi faire, un ne?

SOPHIE.--Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi!
Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est
parce que nous avons brouett de la terre pour notre jardin.

MADAME DE RAN, _riant.--_Et tu crois qu'un ne brouettera 
votre place?

SOPHIE.--Mais non, maman! Je sais bien qu'un ne ne peut pas
brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'ne il nous
faudrait une charrette, nous y attellerons notre ne et nous
mnerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.

MADAME DE RAN.--J'avoue que ton ide est bonne.

SOPHIE, _battant des mains. _--Ah! je savais bien qu'elle tait
bonne... Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant  la fentre.

MADAME DE RAN.--Attends avant de te rjouir. Ton ide est
bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes trennes.

SOPHIE, _consterne. _--Mais alors... comment ferons-nous?...

MADAME DE RAN.--Vous resterez bien tranquilles et tu
continueras  tre bien sage pour mriter l'ne et la petite
voiture, que je vais te faire acheter le plus tt possible.

SOPHIE, _sautant de joie et embrassant sa maman. _--Quel bonheur!
quel bonheur! Merci, ma chre maman. Paul, Paul! Nous avons un
ne, nous avons une voiture... Viens donc, viens vite!

PAUL, _accourant. _--O donc, o donc? O sont-ils?

SOPHIE.--Maman nous les donne; elle va les faire acheter.

MADAME DE RAN.--Oui, je vous les donne  tous deux:  toi,
Paul, pour te rcompenser de ta bont, de ton obissance, de ta
sagesse;  toi, Sophie, pour t'encourager  imiter ton cousin et 
te montrer toujours douce, obissante et travailleuse, comme tu
l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous
lui expliquerons notre affaire et il nous achtera votre ne et
votre voiture.

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en
avant; ils trouvrent Lambert dans la cour, o il mesurait de
l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent  lui
expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient
ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait
avec tonnement les enfants et Mme de Ran, qui prit enfin la
parole et qui expliqua la chose  Lambert.

SOPHIE.--Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous
faut notre ne tout de suite, avant de dner.

LAMBERT, _riant.--_Un ne ne se trouve pas comme une baguette,
mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a  vendre, que je
coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui
ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entt, qui ne
soit ni trop jeune ni trop vieux.

SOPHIE.--Dieu, que de choses pour un ne! Prenez le premier que
vous trouverez, Lambert; ce sera plus tt fait.

LAMBERT.--Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu:
je vous exposerais  vous faire mordre ou  recevoir un coup de
pied.

SOPHIE.--Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage.

PAUL.--Mais pas du tout; je ne veux pas mener un ne qui mord et
qui rue.

MADAME DE RAN.--Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez
que votre commission sera trs bien faite. Il s'y connat et il ne
mnage pas sa peine.

PAUL.--Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une
assez petite pour y atteler l'ne?

LAMBERT.--Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant
que le charron en fasse une, je vous prterai ma grande voiture 
chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.

PAUL.--Oh! merci, Lambert; ce sera charmant.

SOPHIE.--Partez, Lambert, partez vite.

MADAME DE RAN.--Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il
la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la
mangeraient.

Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant
l'impatience des enfants, partit pour trouver un ne dans les
environs.

Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir trs promptement,
ramenant un ne; ils restrent devant la maison  l'attendre. De
temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait;
au bout d'une heure ils commencrent  trouver que c'tait fort
ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer.

PAUL, _billant_.--Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser
dans notre jardin?

SOPHIE, _billant. _--Est-ce que nous ne nous amusons pas ici?

PAUL, _billant. _--Il me semble que non. Pour moi, je sais que
je ne m'amuse pas du tout.

SOPHIE.--Et si Lambert arrive avec l'ne, nous ne le verrons
pas.

PAUL.--Je commence  croire qu'il ne reviendra pas si tt.

SOPHIE.--Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver.

PAUL.--Attendons, je veux bien, ... mais _(il bille)_... c'est
bien ennuyeux.

SOPHIE.--Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de
rester, je resterai bien toute seule.

PAUL, _aprs avoir hsit. _--Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est
trop bte de perdre sa journe  attendre. Et  quoi bon? Si
Lambert ramne un ne, nous le saurons tout de suite; tu penses
bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en
ramne pas,  quoi sert de nous ennuyer pour rien?

SOPHIE.--Allez, monsieur, allez, je ne vous en empche pas.

PAUL.--Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, 
dner, mademoiselle grognon.

SOPHIE.--Au revoir, monsieur malappris, maussade, dsagrable,
impertinent.

PAUL, _fait un signe moqueur. _--Au revoir, douce, patiente,
aimable Sophie!

Sophie courut  Paul pour lui donner une tape; mais Paul,
prvoyant ce qui allait arriver, tait dj parti  toutes jambes.
Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit
courant aprs lui avec un bton qu'elle avait ramass. Paul courut
plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus,
retourna devant la maison.

Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauv, et que je
n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donn un coup de bton qui
lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me
donner mon ne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je
l'embrasserai... Il est trs bon... mais il est tout de mme bien
taquin.

Sophie continua  attendre Lambert jusqu' ce que la cloche et
sonn le dner.

Elle rentra fche d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul,
qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu
moqueur.

T'es-tu bien amuse? lui dit-il.

SOPHIE.--Non; je me suis horriblement ennuye, et tu avais bien
raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est
ennuyeux!

PAUL.--Je te l'avais bien dit.

SOPHIE.--Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien.

Mais c'est tout de mme fort ennuyeux.

On frappe  la porte. La bonne crie: Entrez. La porte s'ouvre.
Lambert parat. Sophie et Paul poussent un cri de joie.

Et l'ne, et l'ne? demandent-ils.

LAMBERT.--Il n'y a pas d'ne  vendre dans le pays,
mademoiselle; j'ai toujours march depuis que je vous ai quitts;
je suis entr partout o je pensais trouver un ne. Je n'ai rien
trouv.

SOPHIE, _pleurant. _--Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!
Comment faire  prsent?

LAMBERT.--Mais il ne faut pas vous dsoler, mademoiselle; nous
en aurons un, bien sr; seulement il faut attendre.

PAUL.--Attendre combien de temps?

LAMBERT.--Peut-tre une semaine, peut-tre une quinzaine, cela
dpend. Demain j'irai au march,  la ville; peut-tre trouverons-nous
un bourri.

PAUL.--Un _bourri_! Qu'est-ce que c'est que a, un_ bourri_?

LAMBERT.--Tiens, vous qui tes si savant, vous ne savez pas
cela? Un_ bourri_, c'est un ne.

SOPHIE.--C'est drle, un _bourri_! Je ne savais pas cela, moi
non plus.

LAMBERT.--Ah! voil, mademoiselle! on devient savant  mesure
qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que
demain, de grand matin, faut que j'aille au march pour le
_bourri_. Au revoir, monsieur et mademoiselle.

Et Lambert sortit, laissant les enfants contraris de ne pas avoir
leur ne.

Nous l'attendrons peut-tre longtemps, dirent-ils en soupirant.

La matine du lendemain se passa  attendre l'ne. Mme de Ran
avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il
est impossible d'avoir tout ce qu'on dsire et  la minute qu'on
le dsire, qu'il faut s'habituer  attendre et mme quelquefois 
ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants rpondaient:
C'est vrai, mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient
avec la mme impatience si Lambert revenait avec un ne. Enfin,
Paul, qui tait  la fentre, crut entendre au loin un hi han! hi
han! qui ne pouvait venir que d'un ne.

Sophie, Sophie, s'cria-t-il, coute. Entends-tu un ne qui
brait? C'est peut-tre Lambert.

MADAME DE RAN.--Peut-tre est-ce un ne du pays, ou un ne qui
passe sur la route.

SOPHIE.--Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert
avec le _bourri_.

MADAME DE RAN.--Le _bourri_? qu'est-ce que c'est que cette
manire de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui
appellent un ne un _bourri_.

PAUL.--Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un ne
s'appelait un _bourri_: il a mme t tonn que nous ne le
sachions pas.

MADAME DE RAN.--Lambert parle comme les gens de la campagne,
mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez
parler mieux.

SOPHIE.--Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'ne;
pouvons-nous aller voir?

MADAME DE RAN.--Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que
jusqu' la grand'route: ne passez pas la barrire.

Sophie et Paul partirent comme des flches. Ils coururent au
travers de l'herbe et du bois, pour tre plus tt arrivs.
Mme de Ran leur criait: N'allez pas dans l'herbe, elle est trop
haute; ne traversez pas le bois, il y a des pines. Ils
n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils.
Ils furent bientt arrivs  la barrire, et la premire chose
qu'ils aperurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par
un licou un ne superbe, mais pas trop grand cependant.

Un ne, un ne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'crirent-ils
ensemble.

--Comme il est joli! dit Paul.

--Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire  maman.

LAMBERT.--Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle
Sophie va monter derrire vous; je le tiendrai par son licou.

SOPHIE.--Mais si nous tombons?

LAMBERT.--Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher prs de
vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un _bourri_ parfait et trs
doux.

Lambert aida Paul et Sophie  monter sur l'ne; il marcha prs
d'eux. Ils arrivrent ainsi jusque sous les fentres de
Mme de Ran, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'ne.

On le mena  l'curie; Sophie et Paul lui donnrent de l'avoine;
Lambert lui fit une bonne litire avec de la paille. Les enfants
voulaient rester l  le regarder manger; mais l'heure du dner
approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'ne
fut laiss en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain.

Le lendemain et les jours suivants, l'ne fut attel  la petite
charrette  chiens, en attendant que le charron ft une jolie
voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour
charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils
voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris  atteler et
dteler l'ne,  le brosser, le peigner, lui faire sa litire, lui
donner  manger,  boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque
aussi bien que lui.

Mme de Ran leur avait achet un bt et une jolie selle pour les
faire monter  ne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait;
mais quand on vit l'ne doux comme un agneau, Mme de Ran leur
permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc.

Un jour, Sophie tait monte sur l'ne: Paul le faisait avancer en
lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit:

Ne le bats pas, tu lui fais mal.

PAUL.--Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas;
d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire
grand mal.

SOPHIE.--J'ai une ide! Si, au lieu de le taper, je le piquais
avec un peron?

PAUL.--Voil une drle d'ide. D'abord tu n'as pas d'peron;
ensuite la peau de l'ne est si dure qu'il ne sentirait pas
l'peron.

SOPHIE.--C'est gal; essayons toujours; tant mieux si l'peron
ne lui fait pas de mal.

PAUL.--Mais je n'ai pas d'peron  te donner.

SOPHIE.--Nous en ferons un avec une grosse pingle que nous
piquerons dans mon soulier; la tte sera en dedans du soulier, et
la pointe sera en dehors.

PAUL.--Tiens, mais c'est trs bien imagin! As-tu une pingle?

SOPHIE.--Non, mais nous pouvons retourner  la maison; je
demanderai des pingles  la cuisine: il y en a toujours de trs
grosses.

Paul monta en croupe sur l'ne, et ils arrivrent au galop devant
la cuisine. Le cuisinier leur donna deux pingles, croyant que
Sophie en avait besoin pour cacher un trou  sa robe. Sophie ne
voulut pas arranger son peron devant la maison, car elle sentait
bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman
ne la grondt.

Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous
assoirons sur l'herbe, et l'ne mangera pendant que nous
travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.

Arrivs dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'ne, content
d'tre libre, se mit  manger l'herbe du bord des chemins. Sophie
et Paul s'assirent par terre et commencrent leur ouvrage. La
premire pingle pera bien le soulier, mais elle plia tellement
qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre,
qui entra facilement dans le soulier dj perc; Sophie le mit,
l'attacha. Paul rattrapa l'ne, aida Sophie  monter dessus, et la
voil qui donne des coups de talon et pique l'ne avec l'pingle.
L'ne part au trot. Sophie, enchante, pique encore et encore;
l'ne se met  galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se
cramponne  la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre
l'ne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met  ruer, 
sauter, et il lance Sophie  dix pas de lui. Sophie reste sur le
sable, tourdie par la chute. Paul, qui tait demeur en arrire,
accourt, effray; il aide Sophie  se relever; elle avait les
mains et le nez corchs.

Que va dire maman? dit-elle  Paul. Que lui dirons-nous quand
elle nous demandera comment j'ai pu tomber?

PAUL.--Nous lui dirons la vrit.

SOPHIE.--Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de
l'pingle.

PAUL.--Mais que veux-tu que je dise?

SOPHIE.--Dis que l'ne a ru et que je suis tombe.

PAUL.--Mais l'ne est si doux, il n'aurait jamais ru sans ta
maudite pingle.

SOPHIE.--Si tu parles de l'pingle, maman nous grondera: elle
nous tera l'ne.

PAUL.--Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vrit;
toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose  ma tante,
elle l'a su tout de mme, et tu as t punie plus fort que tu ne
l'aurais t si tu avais dit la vrit.

SOPHIE.--Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'pingle? Je ne
suis pas oblige de mentir pour cela. Je dirais la vrit, que
l'ne a ru et que je suis tombe.

PAUL.--Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.

SOPHIE.--Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de
l'pingle.

PAUL.--Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas  te faire
gronder.

Paul et Sophie cherchrent l'ne, qui devait tre prs de l; ils
ne le trouvrent pas. Il sera sans doute retourn  la maison,
dit Paul.

Sophie et Paul reprirent comme l'ne le chemin de la maison; ils
taient dans un petit bois qui se trouvait tout prs du chteau
lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs
mamans.

Qu'est-il arriv, mes enfants? tes-vous blesss? Nous avons vu
revenir votre ne au galop avec la sangle casse; il avait l'air
effray, effar; on a eu de la peine  le rattraper. Nous avions
peur qu'il ne vous ft arriv un accident.

SOPHIE.--Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombe.

MADAME DE RAN.--Tombe? Comment? Pour quelle raison?

SOPHIE.--J'tais sur l'ne et je ne sais pourquoi il s'est mis 
sauter et  ruer; je suis tombe sur le sable et je me suis un peu
corch le nez et les mains: mais ce n'est rien.

MADAME D'AUBERT.--Pourquoi donc l'ne a-t-il ru, Paul? Je le
croyais si doux!

PAUL, _embarrass. _--C'est Sophie qui tait dessus, maman; c'est
avec elle qu'il a ru.

MADAME D'AUBERT.--Trs bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a
pu le faire ruer?

SOPHIE.--Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.

MADAME D'AUBERT.--Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il
voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de mme.

On rentrait  la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler;
Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui
taient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui tait salie
et dchire. Mme de Ran entra comme elle finissait de s'habiller;
elle examina sa robe dchire.

Il faut que tu sois tombe bien rudement, dit-elle, pour que ta
robe soit dchire et salie comme elle est.

--Ah! dit la bonne.

MADAME DE RAN.--Qu'avez-vous? vous tes-vous fait mal?

LA BONNE.--Ah! la belle ide! Ha! ha! ha! voil une invention!
Regardez donc, madame! Et elle montra  Mme de Ran la grosse
pingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie
avait oubli d'ter aprs sa chute.

MADAME DE RAN.--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette
pingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?

LA BONNE.--Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car
le cuir est assez dur  percer.

MADAME DE RAN.--Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette
pingle se trouve l.

SOPHIE, _trs embarrasse. _--Je ne sais pas, maman, je ne sais
pas du tout.

MADAME DE RAN.--Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers
avec l'pingle sans t'en apercevoir?

SOPHIE.--Oui, maman! Je n'ai rien vu.

LA BONNE.--Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas
vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais
qu'il n'y avait pas d'pingle. Vous feriez croire  votre maman
que je suis une ngligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.

Sophie ne rpond pas; elle est de plus en plus rouge et
embarrasse. Mme de Ran lui ordonne de parler.

Si vous n'avouez pas la vrit, mademoiselle, j'irai la demander
 Paul, qui ne ment jamais.

Sophie clata en sanglots, mais elle s'entta  ne rien avouer.
Mme de Ran alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul,
auquel elle demanda ce que voulait dire l'pingle du soulier de
Sophie. Paul, croyant sa tante trs fche et pensant que Sophie
avait dit la vrit, rpondit:

C'tait pour faire un peron, ma tante.

MADAME DE RAN.--Et pour quoi faire, un peron?

PAUL.--Pour faire galoper l'ne.

MADAME DE RAN.--Ah! je comprends pourquoi l'ne a ru et a jet
Sophie par terre. L'pingle piquait le pauvre animal, qui s'en est
dbarrass comme il a pu.

Mme de Ran sortit et revint trouver Sophie.

Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous tes une petite
menteuse. Si vous m'aviez dit la vrit, je vous aurais un peu
gronde, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez
tre un mois sans monter  ne, pour vous apprendre  mentir comme
vous l'avez fait.

Mme de Ran laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put
s'empcher de lui dire:

Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avou la vrit, nous
aurions notre ne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.

Mme de Ran tint parole et ne permit pas qu'on montt l'ne,
malgr les demandes de Sophie.



XX--La petite voiture.

Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'ne, dit
un jour  Paul:

Puisque nous ne pouvons pas monter notre ne, Paul, attelons-le 
notre petite voiture; nous mnerons chacun notre tour.

PAUL.--Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle?

SOPHIE.--Va le lui demander. Je n'ose pas.

Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler
l'ne.

Mme de Ran y consentit  la condition que la bonne irait avec
eux. Quand Paul le dit  Sophie, elle grogna.

C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur
de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.

PAUL.--Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma
tante le dfend.

Sophie ne rpondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher
la bonne et faire atteler l'ne. Une demi-heure aprs, l'ne tait
 la porte avec la voiture.

Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant
toute la promenade, malgr les efforts du pauvre Paul pour la
rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit:

Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais  la
maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de
regarder ta figure boudeuse.

Et Paul dirigea l'ne du ct de la maison. Sophie continuait 
bouder. Quand ils arrivrent, elle descendit, accrocha son pied au
marchepied et tomba. Le bon Paul sauta  terre et l'aida  se
relever: elle ne s'tait pas fait mal, mais la bont de Paul la
toucha et elle se mit  pleurer.

Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant.
Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.

--Non, mon cher Paul, rpondit Sophie en sanglotant; je ne me
suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai
t mchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.

PAUL.--Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je
n'ai pas de mrite  tre bon pour toi, parce que je t'aime et
qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir  moi-mme.

Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort.
Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit:

coute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi:
cela me fait de la peine de te voir du chagrin.

Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne
plus pleurer.

Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je
sens que je deviens meilleure.

Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commenaient aussi  se
mouiller de larmes, elle scha les siens, elle reprit un visage
riant, et ils montrent ensemble dans leur chambre, o ils
jourent jusqu'au dner.

Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture 
ne. La bonne lui dit qu'elle avait  savonner et qu'elle ne
pourrait pas y aller. La maman et la tante taient obliges
d'aller faire une visite  une lieue de l, chez
Mme de Fleurville.

Comment allons-nous faire? dit Sophie d'un air dsol.

--Si j'tais sre que vous soyez tous deux bien sages, dit
Mme de Ran, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie,
tu as toujours des ides si singulires, que j'ai peur d'un
accident caus par _une ide_.

SOPHIE.--Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas
d'_ide_, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux:
l'ne est si doux!

MADAME DE RAN.--L'ne est doux quand on ne le tourmente pas;
mais, si tu te mets  le piquer comme tu as fait l'autre jour, il
fera culbuter la voiture.

PAUL.--Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas... ni moi non
plus; car j'ai mrit d'tre grond autant qu'elle, puisque je
l'ai aide  percer son soulier avec l'pingle.

MADAME DE RAN.--Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls,
mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et
n'allez pas trop vite.

--Merci maman, merci ma tante, s'crirent les enfants; et ils
coururent  l'curie pour atteler leur ne. Quand il fut prt, ils
virent arriver les deux petits garons du fermier qui revenaient
de l'cole. Vous allez promener en voiture, m'sieur? dit l'an,
qui s'appelait Andr.

PAUL.--Oui; veux-tu venir avec nous?

ANDR.--Je ne peux pas laisser mon frre, m'sieur!

SOPHIE.--Eh bien! emmne ton frre avec toi.

ANDR.--Je veux bien, mamzelle: merci bien.

SOPHIE.--Voyons, qui est-ce qui monte sur le sige pour mener.

PAUL.--Si tu veux commencer, voil le fouet.

SOPHIE.--Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'ne sera un
peu fatigu et moins vif.

Les enfants montrent tous les quatre dans la voiture; ils se
promenrent pendant deux heures, tantt au pas, tantt au trot;
ils menaient chacun  leur tour, mais l'ne commenait  se
fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel
les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en
plus, malgr les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie,
qui menait.

ANDR.--Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais
vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien
sr.

SOPHIE.--C'est une bonne ide cela; nous allons le faire
marcher, ce paresseux, dit Sophie.

Elle arrta; Andr descendit et alla casser une grosse branche de
houx, qui tait au bord du chemin.

Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a dfendu de
piquer l'ne.

SOPHIE.--Tu crois que le houx va le piquer comme l'pingle de
l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.

PAUL.--Alors pourquoi as-tu laiss Andr casser cette branche de
houx?

SOPHIE.--Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.

Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'ne, qui prit le
trot. Sophie, enchante d'avoir russi, lui en donna un second
coup, puis un troisime; l'ne trottait de plus en plus fort.
Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas:
il tait un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivt quelque
chose et que Sophie ne ft gronde et punie. Ils arrivaient  une
descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'ne
s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrter, mais trop
tard; l'ne tait emport et courait tant qu'il avait de jambes.
Les enfants criaient tous  la fois, ce qui effrayait l'ne et le
faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de
terre, et la voiture versa; les enfants restrent par terre, et
l'ne continua de traner la voiture renverse jusqu' ce qu'elle
ft brise.

La voiture tait si basse que les enfants ne furent pas blesss,
mais ils eurent tous le visage et les mains corchs. Ils se
relevrent tristement; les petits fermiers s'en allrent  la
ferme; Sophie et Paul retournrent  la maison. Sophie tait
honteuse et inquite; Paul tait triste. Aprs avoir march
quelque temps sans rien dire, Sophie dit  Paul:

Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?

PAUL, _tristement. _--Quand tu as pris ce houx, je pensais bien
que tu ferais du mal  ce pauvre ne; j'aurais d te le dire plus
vivement, tu m'aurais peut-tre cout.

SOPHIE.--Non, Paul, je ne t'aurais pas cout, parce que je
croyais que le houx ne pouvait pas piquer  travers les poils
pais de l'ne. Mais que va dire maman?

PAUL.--Hlas! Sophie, pourquoi es-tu dsobissante? Si tu
coutais ma tante, tu serais moins souvent punie et gronde.

SOPHIE.--Je tcherai de me corriger; je t'assure que je
tcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obir!

PAUL.--C'est bien plus ennuyeux d'tre puni. Et puis, j'ai
remarqu que les choses qu'on nous dfend sont dangereuses; quand
nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et,
aprs, nous avons peur de voir ma tante et maman.

SOPHIE.--C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voil maman qui arrive!
Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne
nous voie.

Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux;
elle arrtait devant le perron au moment o les enfants y
arrivaient.

Mme de Ran et Mme d'Aubert virent tout de suite les corchures du
visage et des mains.

Allons! Voil encore des accidents! s'cria Mme de Ran. Que vous
est-il arriv?

SOPHIE.--Maman, c'est l'ne.

MADAME DE RAN.--J'en tais sre d'avance; aussi ai-je t
inquite tout le temps de ma visite. Mais cet ne est donc enrag?
Qu'a-t-il fait pour que vous soyez corchs ainsi?

SOPHIE.--Il nous a verss, maman, et je crois que la voiture est
un peu casse, car il a continu  courir aprs qu'elle a t
renverse.

MADAME D'AUBERT.--Je suis sre que vous avez eu encore quelque
invention qui aura taquin ce pauvre ne!

Sophie baisse la tte et ne rpond pas. Paul rougit et ne dit
rien.

Sophie, dit Mme de Ran, je vois  vos mines que ta tante a
devin. Dis la vrit, et raconte-nous ce qui est arriv.

Sophie hsita un instant; mais elle se dcida  dire la vrit, et
elle la raconta tout entire  sa maman et  sa tante.

Mes chers enfants, dit Mme de Ran, depuis que vous avez cet ne,
il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a
continuellement des ides qui n'ont pas le sens commun. Je vais
donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de
sottises.

SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.--_Oh! maman, oh! ma tante, je vous
en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.

MADAME DE RAN.--Vous ne recommencerez pas la mme sottise; mais
Sophie en inventera d'autres, peut-tre plus dangereuses que les
premires.

SOPHIE.--Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que
vous me permettrez; je serai obissante, je vous le promets.

MADAME DE RAN.--Je veux bien attendre quelques jours encore;
mais je vous prviens qu' la premire _ide_ de Sophie vous
n'aurez plus d'ne.

Les enfants remercirent Mme de Ran, qui leur demanda o tait
l'ne. Ils se rappelrent alors qu'il avait continu  courir,
tranant aprs lui la voiture renverse.

Mme de Ran appela Lambert, lui raconta ce qui tait arriv, et
lui dit d'aller voir o tait cet ne. Lambert y courut; il revint
une heure aprs: les enfants l'attendaient.

Eh bien! Lambert? s'crirent-ils ensemble.

LAMBERT.--Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est
arriv malheur  votre ne.

SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.--_Quoi? Quel malheur?

LAMBERT.--Il paratrait que la peur l'a prise, cette pauvre
bte; il a toujours couru du ct de la route; la barrire tait
ouverte; il s'y est prcipit; la diligence arrivait tout juste
comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu
arrter  temps ses chevaux, qui ont culbut l'ne et la voiture;
ils ont pitin dessus; ils sont tombs; ils ont failli faire
verser la diligence. Quand on les a relevs et dtels, l'ne
tait cras, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.

Aux cris que poussrent les enfants, les mamans et tous les
domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur
arriv au pauvre ne. Les mamans emmenrent Sophie et Paul pour
tcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils
taient affligs. Sophie se reprochait d'avoir t cause de la
mort de son ne; Paul se reprochait d'avoir laiss faire Sophie;
la journe s'acheva fort tristement. Longtemps aprs, Sophie
pleurait quand elle voyait un ne qui ressemblait au sien. Elle
n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait
plus lui en donner.



XXI--La tortue.

Sophie aimait les btes: elle avait dj eu un POULET, un
CUREUIL, un CHAT, un NE; sa maman ne voulait pas lui donner un
chien, de peur qu'il ne devnt enrag, ce qui arrive assez
souvent.

Quelle bte pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour  sa
maman. J'en voudrais une qui ne pt pas me faire de mal, qui ne
pt pas se sauver et qui ne ft pas difficile  soigner.

MADAME DE RAN, _riant.--_Alors je ne vois que la tortue qui
puisse te convenir.

SOPHIE.--C'est vrai, cela! C'est trs gentil, une tortue, et il
n'y a pas de danger qu'elle se sauve.

MADAME DE RAN, _riant.--_Et si elle voulait se sauver, tu
aurais toujours le temps de la rattraper.

SOPHIE.--Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.

MADAME DE RAN.--Quelle folie! C'est en plaisantant que je te
parlais d'une tortue, c'est une affreuse bte, lourde, laide,
ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.

SOPHIE.--Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je
serai bien sage pour la gagner.

MADAME DE RAN.--Puisque tu as envie d'une si laide bte, je
puis bien te la donner, mais  deux conditions: la premire, c'est
que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'
la premire grosse faute que tu feras, je te l'terai.

SOPHIE.--J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand
aurai-je ma tortue?

MADAME DE RAN.--Tu l'auras aprs-demain. Je vais crire ce
matin mme  ton pre, qui est  Paris, de m'en acheter une: il
l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras aprs-demain
de bonne heure.

SOPHIE.--Je vous remercie mille fois, maman. Paul va prcisment
arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le
temps de s'amuser avec la tortue.

Le lendemain, Paul arriva,  la grande joie de Sophie. Quand elle
lui annona qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et
lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bte.

Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin;
nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je
t'assure.

Le lendemain, la tortue arriva: elle tait grosse comme une
assiette, paisse comme une cloche  couvrir les plats; sa couleur
tait laide et sale; elle avait rentr sa tte et ses pattes.

Dieu! que c'est laid! s'cria Paul.

--Moi je la trouve assez jolie, rpondit Sophie un peu pique.

PAUL, _d'un air moqueur. _--Elle a surtout une jolie physionomie
et un sourire gracieux!

SOPHIE.--Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.

PAUL, _continuant. _--Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie
tournure, sa marche lgre.

SOPHIE, _se fchant. _--Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma
tortue si tu te moques d'elle.

PAUL.--Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit
que je regretterai.

Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une
tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa
maman, et elle se contenta de lancer  Paul un regard furieux.
Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais
elle tait trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se
repentait de l'avoir taquine, accourut pour l'aider; il lui donna
l'ide de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter 
deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de
la tortue avait effraye, consentit  se laisser aider par Paul.

Quand la tortue sentit l'herbe frache, elle sortit ses pattes,
puis sa tte, et se mit  manger l'herbe. Sophie et Paul la
regardaient avec tonnement.

Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bte, ni si
ennuyeuse.

--Non, c'est vrai, rpondit Paul, mais elle est bien laide.

--Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une
affreuse tte.

--Et d'horribles pattes, ajouta Paul.

Les enfants continurent  soigner la tortue pendant dix jours
sans que rien d'extraordinaire arrivt. La tortue couchait dans un
cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et
paraissait heureuse.

Un jour, Sophie eut une _ide;_ elle pensa qu'il faisait chaud,
que la tortue devait avoir besoin de se rafrachir, et qu'un bain
dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa
de baigner la tortue.

PAUL.--La baigner? O donc?

SOPHIE.--Dans la mare du potager; l'eau y est frache et claire.

PAUL.--Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.

SOPHIE.--Au contraire; les tortues aiment beaucoup  se baigner;
elle sera enchante.

PAUL.--Comment sais-tu que les tortues aiment  se baigner? Je
crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.

SOPHIE.--Je suis sre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les
crevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les hutres n'aiment pas
l'eau? Ces btes-l ressemblent un peu  la tortue.

PAUL.--Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.

Et ils allrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait
tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portrent  la mare
et la plongrent dedans. Aussitt que la tortue sentit l'eau, elle
sortit prcipitamment sa tte et ses pattes pour tcher de s'en
tirer; ses pattes gluantes ayant touch aux mains de Paul et de
Sophie, tous deux la lchrent et elle tomba au fond de la mare.

Les enfants, effrays, coururent  la maison du jardinier pour lui
demander de repcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait
que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'tait pas
profonde; il se jeta dedans aprs avoir t ses sabots et
retrouss les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se
dbattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la
porta ensuite prs du feu pour la scher; la pauvre bte avait
rentr sa tte et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut
bien chauffe, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au
soleil.

Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous
la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera gure, ajouta-t-il.

--Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda
Sophie.

LE JARDINIER.--Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne
va pas aux tortues.

PAUL.--Croyez-vous qu'elle sera malade?

LE JARDINIER.--Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien
qu'elle va mourir.

--Ah! mon Dieu! s'cria Sophie.

PAUL, _bas.--_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il
croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas
l'eau.

Ils taient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la
tortue et retourna  son potager. Les enfants la regardaient de
temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tte ni ses
pattes ne se montraient. Sophie tait inquite; Paul la rassurait.

Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle
mangera et se promnera.

Ils la reportrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent
des salades fraches. Le lendemain, quand ils allrent la voir,
les salades taient entires; la tortue n'y avait pas touch.

C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans
la nuit.

--Portons-la sur l'herbe, rpondit Paul; elle n'aime peut-tre
pas la salade.

Paul, qui tait inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer 
Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait  ne pas
bouger.

Laissons-la, dit-il  Sophie; le soleil va la rchauffer et lui
faire du bien.

SOPHIE.--Est-ce que tu crois qu'elle est malade?

PAUL.--Je crois que oui.

Il ne voulait pas ajouter: _Je crois qu'elle est morte_, comme il
commenait  le craindre.

Pendant deux jours, Paul et Sophie continurent  porter la tortue
sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient
toujours comme ils l'avaient pose; les salades qu'ils lui
mettaient le soir se retrouvaient entires le lendemain. Enfin, un
jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperurent qu'elle sentait
mauvais.

Elle est morte, dit Paul; elle sent dj mauvais.

Ils taient tous deux prs de la tortue, se dsolant et ne sachant
que faire d'elle, quand Mme de Ran arriva prs d'eux.

Que faites-vous l, mes enfants? Vous tes immobiles comme des
statues prs de cette tortue... qui est aussi immobile que vous,
ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.

En l'examinant, Mme de Ran s'aperut qu'elle sentait mauvais.

Mais... elle est morte, s'cria-t-elle en la rejetant par terre;
elle sent dj mauvais.

PAUL.--Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.

MADAME DE RAN.--De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de
faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est
singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.

SOPHIE.--Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.

MADAME DE RAN.--Un bain? Qui est-ce qui a imagin de lui faire
prendre un bain?

SOPHIE, _honteuse_.--C'est moi, maman: je croyais que les
tortues aimaient l'eau frache, et je l'ai baigne dans la mare du
potager; elle est tombe au fond; nous n'avons pas pu la
rattraper; c'est le jardinier qui l'a repche; elle est reste
longtemps dans l'eau.

MADAME DE RAN.--Ah! c'est une de tes _ides_. Tu t'es punie
toi-mme, au reste; je n'ai rien  te dire. Seulement, souviens-toi
qu' l'avenir tu n'auras aucun animal  soigner, ni  lever.
Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il
faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Ran. Lambert, venez
prendre cette bte qui est morte, et jetez-la dans un trou
quelconque.

Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut
Sophie. Quelques jours aprs, elle demanda  sa maman si elle ne
pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait
 la ferme; Mme de Ran refusa. Il fallut bien obir, et Sophie
vcut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours
avec elle.



XXII--Le dpart.

Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman
causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi;
sais-tu pourquoi?

PAUL.--Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu
l'autre jour maman qui disait  ma tante: Ce serait terrible
d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays; ma tante a
rpondu: Surtout pour un pays comme l'Amrique.

SOPHIE.--Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?

PAUL.--Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent
aller en Amrique.

SOPHIE.--Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce
sera trs amusant. Nous verrons des tortues en Amrique.

PAUL.--Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange,
bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.

SOPHIE.--Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit
qu'il y en avait beaucoup en Amrique.

PAUL.--Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.

SOPHIE.--Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous
mangeraient peut-tre.

PAUL.--Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les
verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les
villes.

SOPHIE.--Mais pourquoi irions-nous en Amrique? Nous sommes trs
bien ici.

PAUL.--Certainement. Je te vois trs souvent, notre chteau est
tout prs du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous
demeurions ensemble en Amrique. Oh! alors, j'aimerais bien
l'Amrique.

SOPHIE.--Tiens, voil maman qui se promne avec ma tante; elles
pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer...
Les voil qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.

PAUL.--Mais comment les consolerons-nous?

SOPHIE.--Je n'en sais rien: mais essayons toujours.

Les enfants coururent  leurs mamans.

Chre maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?

MADAME DE RAN.--Pour quelque chose qui me fait de la peine,
chre petite, et que tu ne peux comprendre.

SOPHIE.--Si fait, maman, je comprends trs bien que cela vous
fait de la peine d'aller en Amrique, parce que vous croyez que
j'en serais trs fche. D'abord, puisque ma tante et Paul
viennent avec nous, nous serons trs heureux. Ensuite, j'aime
beaucoup l'Amrique, c'est un trs joli pays.

Mme de Ran regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air
tonn, et puis ne put s'empcher de sourire quand Sophie parla de
l'Amrique, qu'elle ne connaissait pas du tout.

MADAME DE RAN.--Qui t'a dit que nous allions en Amrique? Et
pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?

PAUL.--Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler
d'aller en Amrique, et vous pleuriez; mais je vous assure que
Sophie a raison et que nous serons trs heureux en Amrique, si
nous demeurons ensemble.

MADAME DE RAN.--Oui, mes chers enfants, vous avez devin. Nous
devons bien rellement aller en Amrique.

PAUL.--Et pourquoi donc, maman?

MADAME D'AUBERT.--Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui
vivait en Amrique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il
tait trs riche; il nous a laiss toute sa fortune. Ton pre et
celui de Sophie sont obligs d'aller en Amrique pour avoir cette
fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir
seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos
amis, nos terres.

SOPHIE.--Mais ce ne sera pas pour toujours, n'est-ce pas?

MADAME DE RAN.--Non, mais pour un an ou deux, peut-tre.

SOPHIE.--Eh bien, maman, il ne faut pas pleurer pour cela.
Pensez donc que ma tante et Paul seront avec nous tout ce temps-l.
Et puis, papa et mon oncle seront bien contents de ne plus
tre seuls.

Mme de Ran et Mme d'Aubert embrassrent leurs enfants.

Ils ont pourtant raison, ces enfants! dit-elle  sa soeur, nous
serons ensemble, et deux ans seront bien vite passs.

Depuis ce jour elles ne pleurrent plus.

Vois-tu, dit Sophie  Paul, que nous les avons consoles! J'ai
remarqu que les enfants consolent trs facilement leurs mamans.

--C'est parce qu'elles les aiment, rpondit Paul.

Peu de jours aprs, les enfants allrent avec leurs mamans faire
une visite d'adieu  leurs amies, Camille et Madeleine de
Fleurville, qui furent trs tonnes d'apprendre que Sophie et
Paul allaient partir pour l'Amrique.

Combien de temps y resterez-vous? demanda Camille.

SOPHIE.--Deux ans, je crois. C'est si loin!

PAUL.--Quand nous reviendrons, Sophie aura six ans et moi huit
ans.

MADELEINE.--Et moi j'aurai huit ans aussi, et Camille neuf ans!

SOPHIE.--Que tu seras vieille, Camille! neuf ans!

CAMILLE.--Rapporte-nous de jolies choses d'Amrique, des choses
curieuses.

SOPHIE.--Veux-tu que je te rapporte une tortue?

MADELEINE.--Quelle horreur! Une tortue! c'est si bte et si
laid!

Paul ne put s'empcher de rire.

Pourquoi ris-tu, Paul? demanda Camille.

PAUL.--C'est parce que Sophie avait une tortue et qu'elle s'est
fche un jour contre moi parce que je lui disais absolument ce
que tu viens de dire.

CAMILLE.--Et qu'est-elle devenue, cette tortue?

PAUL.--Elle est morte aprs un bain que nous lui avons fait
prendre dans la mare.

CAMILLE.--Pauvre bte! Je regrette de ne l'avoir pas vue.

Sophie, qui n'aimait pas qu'on parlt de la tortue, proposa de
cueillir des bouquets dans les champs: Camille leur offrit d'aller
plutt cueillir des fraises dans le bois. Ils acceptrent tous
avec plaisir et en trouvrent beaucoup, qu'ils mangeaient  mesure
qu'ils les trouvaient. Ils restrent deux heures  s'amuser, aprs
quoi il fallut se sparer. Sophie et Paul promirent de rapporter
d'Amrique des fruits, des fleurs, des oiseaux-mouches, des
perroquets. Sophie promit mme d'apporter un petit sauvage, si on
voulait bien lui en vendre un. Les jours suivants, ils
continurent  faire des visites d'adieu, puis commencrent les
paquets. M. de Ran et M. d'Aubert attendaient  Paris leurs
femmes et leurs enfants.

Le jour du dpart fut un triste jour. Sophie et Paul mme
pleurrent en quittant le chteau, les domestiques, les gens du
village.

Peut-tre, pensaient-ils, ne reviendrons-nous jamais!

Tous ces pauvres gens avaient la mme pense, et tous taient
tristes.

Les mamans et les enfants montrent dans une voiture attele de
quatre chevaux de poste; les bonnes et les femmes de chambre
suivaient, dans une calche attele de trois chevaux: il y avait
un domestique sur chaque sige. Aprs s'tre arrts une heure en
route pour djeuner, ils arrivrent  Paris pour dner. On ne
devait rester  Paris que huit jours, afin d'acheter tout ce qui
tait ncessaire pour le voyage et pour le temps qu'on croyait
passer en Amrique.

Pendant ces huit jours, les enfants s'amusrent beaucoup. Ils
allrent avec leurs mamans se promener au Bois de Boulogne, aux
Tuileries, au Jardin des plantes; ils allaient acheter toutes
sortes de choses: des habits, des chapeaux, des souliers, des
gants, des livres d'histoire, des joujoux, des provisions pour la
route. Sophie avait envie de toutes les btes qu'elle voyait 
vendre: elle demanda mme  acheter la petite girafe du Jardin des
plantes. Paul avait envie de tous les livres, de toutes les
images. On leur acheta  chacun un petit sac de voyage pour leurs
affaires de toilette, leurs provisions de la journe et leurs
joujoux, comme dominos, cartes, jonchets, etc.

Enfin arriva le jour tant dsir du dpart pour le Havre, port o
ils devaient monter sur le navire qui les menait en Amrique. Ils
surent, en arrivant au Havre, que leur navire, la _Sibylle_, ne
devait partir que dans trois jours. On profita de ces trois jours
pour se promener dans la ville: le bruit, le mouvement des rues,
les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands,
de perroquets, de singes, de toutes sortes de choses venant
d'Amrique, amusaient beaucoup les enfants. Si Mme de Ran avait
cout Sophie, elle lui aurait achet une dizaine de singes,
autant de perroquets, de perruches, etc. Mais elle refusa tout,
malgr les prires de Sophie.

Ces trois jours passrent comme avaient pass les huit jours 
Paris, comme avaient pass les quatre annes de la vie de Sophie,
les six annes de celle de Paul: ils passrent pour ne plus
revenir. Mme de Ran et Mme d'Aubert pleuraient de quitter leur
chre et belle France: M. de Ran et M. d'Aubert taient tristes
et cherchaient  consoler leurs femmes en leur promettant de les
ramener le plus tt possible. Sophie et Paul taient enchants:
leur seul chagrin tait de voir pleurer leurs mamans. Ils
entrrent dans le navire qui devait les emporter si loin, au
milieu des orages et des dangers de la mer. Quelques heures aprs,
ils taient tablis dans leurs cabines, qui taient de petites
chambres contenant chacune deux lits, leurs malles et les choses
ncessaires pour la toilette. Sophie coucha avec Mme de Ran, Paul
avec Mme d'Aubert, les deux papas ensemble. Ils mangeaient tous 
la table du capitaine, qui aimait beaucoup Sophie: elle lui
rappelait Marguerite, qui restait en France. Le capitaine jouait
souvent avec Paul et Sophie: il leur expliquait tout ce qui les
tonnait dans le vaisseau, comment il marchait sur l'eau, comment
on l'aidait  avancer en ouvrant les voiles, et bien d'autres
choses encore.

Paul disait toujours:

Je serai marin quand je serai grand: je voyagerai avec le
capitaine.

--Pas du tout, rpondait Sophie; je ne veux pas que tu sois
marin: tu resteras toujours avec moi.

PAUL.--Pourquoi ne reviendrais-tu pas avec moi sur le vaisseau
du capitaine?

SOPHIE.--Parce que je ne veux pas quitter maman: je resterai
toujours avec elle, et toi, tu resteras avec moi, entends-tu?

PAUL.--J'entends. Je resterai, puisque tu le veux.

Le voyage fut long: il dura bien des jours. Si vous dsirez savoir
ce que devint Sophie, demandez  vos mamans de vous faire lire
_les Petites Filles modles_, o vous retrouverez Sophie. Si vous
voulez savoir ce qu'est devenu Paul, vous le saurez en lisant _les
Vacances_, o vous le retrouverez.





End of Project Gutenberg's Les malheurs de Sophie, by Comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MALHEURS DE SOPHIE ***

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