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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14827-0.txt b/14827-0.txt new file mode 100644 index 0000000..84dec1d --- /dev/null +++ b/14827-0.txt @@ -0,0 +1,4325 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14827 *** + + ==================================================================== + Note du transcripteur: + + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 1 + Vie de Shakspeare + Hamlet.--La Tempête.--Coriolan. + + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + Ce document contient: Étude sur Shakspeare +==================================================================== + + + +AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS. + +Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat les oeuvres +complètes de Shakspeare traduites en français, M. Ladvocat expliqua +dans une courte préface que la modestie seule du traducteur avait fait +maintenir en tête de cette publication le nom de Letourneur, qui +le premier avait tenté de faire connaître en France le théâtre de +Shakspeare. + +C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot publiait, en 1821, +avec la collaboration de M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique +et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept notices et de +nombreuses notes accompagnaient les diverses pièces; une tragédie +entière et deux poëmes, dont Letourneur n'avait rien donné, étaient +ajoutés; tous les passages que Letourneur avait supprimés dans le corps +des pièces étaient rétablis, et cela seul rendait à Shakspeare au moins +deux volumes de ses oeuvres; mais surtout la traduction avait été +entièrement revue et corrigée d'après le texte, et si le nom de +Letourneur était maintenu sur le titre, son système d'interprétation +était détruit presque à chaque ligne. Ses infidélités déclamatoires +ou timides avaient disparu, pour faire place à une exactitude, à +une simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout au tout la +physionomie du style. Un grand pas était fait. Peut-être n'était-ce +pas encore une traduction définitive, mais c'était déjà une traduction +décisive, qui devançait les progrès de la critique et du goût, et qui +devait mettre les lecteurs français en demeure de se prononcer sur +Shakspeare tel qu'il est. + +Cette traduction vient de subir une nouvelle révision, complète, +minutieuse, et qui ôte au nom de Letourneur tout droit et même tout +prétexte de figurer sur le titre.--Nous y ajoutons la collection +complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure. + +Maintenant que l'intelligence des littératures étrangères s'est répandue +en France, maintenant que Shakspeare est familier à tous les esprits +cultivés, un traducteur peut oser davantage et serrer le texte de plus +près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions d'être aussi exactes +qu'elles pourront jamais l'être; la tentation et le péril sont plutôt +d'exagérer que d'atténuer les textes en les interprétant, et de faire +des traductions pareilles à la photographie, qui grossit les traits +saillants des visages qu'elle reproduit. On s'est efforcé d'éviter cette +infidélité d'une nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare +français plus anglais et plus shakspearien que le Shakspeare anglais +lui-même. + +DIDIER ET Cie + + + + + ÉTUDE + SUR + SHAKSPEARE + + + + +C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du génie de +Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare, le public français +trouva que Voltaire en avait trop dit. On eût cru commettre une sorte +de profanation en appliquant, à des drames qu'on jugeait informes et +grossiers, les mots de génie et de gloire. + +Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de Shakspeare qu'il +s'agit; personne ne les conteste; une plus grande question s'est élevée. +On se demande si le système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux +que celui de Voltaire. + +Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée et se débat +aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des idées. J'essayerai d'en +indiquer les causes; je n'insiste en ce moment que sur le fait même, et +pour en tirer une seule conséquence; c'est que la critique littéraire +a changé de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle se +renfermait jadis. + +La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit humain; elle +est contrainte de le suivre dans sa marche, de se transporter sous +l'horizon où il se transporte, de s'élever et de s'étendre avec les +idées qui le préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite sous +les aspects et dans les espaces nouveaux où les place le nouvel état de +la pensée et de la société. + +On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare, j'éprouve le +besoin de pénétrer un peu avant dans la nature de la poésie dramatique +et dans la civilisation des peuples modernes, surtout de l'Angleterre. +Si l'on n'aborde ces considérations générales, il est impossible le +répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives et pressantes, +qu'un tel sujet fait naître maintenant dans tous les esprits. + +Une représentation théâtrale est une fête populaire. Ainsi le veut la +nature même de la poésie dramatique. Sa puissance repose sur les effets +de la sympathie, de cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du +rire, que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en dépit de la +diversité des dispositions, des conditions, des caractères, confond dans +une même impression les hommes réunis dans un même lieu, spectateurs +d'un même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble: +les idées et les sentiments qui passeraient languissamment d'un homme à +un autre homme traversent, avec la rapidité de l'éclair, une multitude +pressée, et c'est seulement au sein des masses que se déploie cette +électricité morale dont le poëte dramatique fait éclater le pouvoir. + +La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu du peuple. Elle +fut, en naissant, destinée à ses plaisirs; il prit même d'abord une part +active à la fête; aux premiers chants de Thespis s'unissait le choeur +des assistants. + +Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les plaisirs qu'il peut +se donner lui-même ne sont ni les seuls, ni les plus vifs qu'il soit +capable de goûter: pour les classes livrées au travail, le délassement +semble la première et presque l'unique condition du plaisir; une +suspension momentanée des efforts ou des privations de la vie +habituelle, un accès de mouvement et de liberté, une abondance relative, +c'est là tout ce que cherche le peuple dans les fêtes où il agit seul; +ce sont là toutes les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces +hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et plus vives; en +eux reposent des facultés que la monotonie de leur existence laisse +s'endormir dans l'inaction: qu'une voix puissante les réveille; qu'un +récit animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations +paresseuses, ces sensibilités engourdies, et elles se livreront à une +activité qu'elles ne savaient pas se donner elles-mêmes, mais qu'elles +recevront avec transport; et alors naîtront, sans le concours de la +multitude, mais en sa présence et pour elle, de nouveaux jeux, de +nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des besoins. + +C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle le peuple +assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un divertissement que le +peuple ne connaîtrait pas sans lui. Eschyle retrace à ses concitoyens la +victoire de Salamine, et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de +Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant à des émotions, +à des idées qu'Eschyle seul peut exalter à ce point; il communique à +cette multitude des impressions qu'elle est capable de ressentir, mais +qu'Eschyle seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie +dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est au peuple qu'elle +s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour étendre et vivifier son existence +morale, pour lui révéler des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore, +pour lui procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais qu'il ne +chercherait même pas si un art sublime ne les lui apprenait en les lui +donnant. + +Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive cette oeuvre; il faut +bien qu'il élève et civilise, pour ainsi dire, la foule qu'il appelle à +ses fêtes: comment agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à +ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur nature? +C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts individuels +que l'imagination s'exalte, que l'âme s'agrandit, que les plaisirs +deviennent désintéressés et les affections généreuses, que les hommes +peuvent se rencontrer dans ces émotions communes dont les transports +font retentir le théâtre. Aussi la religion a-t-elle été partout la +source et la matière primitive de l'art dramatique; il a célébré en +naissant, chez les Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe +moderne, les mystères du Christ. C'est que, de toutes les affections +humaines, la piété est celle qui réunit le plus les hommes dans des +sentiments communs, parce qu'il n'en est aucune qui les détache autant +d'eux-mêmes; c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se +développer, les progrès de la civilisation; elle est puissante et pure +au sein de la société la moins avancée. Dès ses premiers pas, la poésie +dramatique a invoqué la piété, parce que, de tous les sentiments +auxquels elle pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le +plus universel. + +Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais appelé à l'élever +en le charmant, l'art dramatique est bientôt devenu dans tous les +siècles, dans tous les pays, et par ce caractère même de sa nature, le +plaisir favori des classes supérieures. + +C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux écueil. Plus +d'une fois, se laissant séduire à cette haute fortune, l'art dramatique +a perdu ou compromis son énergie et sa liberté. Quand les classes +supérieures peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont +ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour ainsi dire, +d'appartenir à la nature générale de l'homme, comme aux intérêts publics +de la société. Les sentiments universels, les idées naturelles, les +relations simples, qui sont le fond de l'humanité et de la vie, +s'énervent et s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception +et de privilége. Les conventions y prennent la place des réalités; les +moeurs y deviennent factices et faibles. La destinée humaine n'y est +point connue sous ses traits les plus saillants et les plus généraux. +Elle a mille aspects, elle amène une foule d'impressions et de rapports +qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint à rentrer +fréquemment dans l'atmosphère publique. L'art dramatique, en se vouant à +leurs plaisirs, voit ainsi se resserrer et s'appauvrir son domaine; une +sorte de monotonie l'envahit; événements, passions, caractères, tous les +trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus la même originalité +ni la même richesse. Son indépendance est en péril aussi bien que sa +variété et son énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs +petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien plus en mesure +de les imposer comme des lois. Elle a des goûts plutôt que des besoins; +elle porte rarement dans ses plaisirs cette disposition sérieuse et +naïve qui s'abandonne avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et +bien souvent elle traite le génie comme un serviteur tenu de lui plaire, +non comme un pouvoir capable de la dominer par les joies qu'il lui +procure. Si le poëte dramatique n'a pas, dans le suffrage d'un public +plus large et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains +d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation publique +et prendre pour point d'appui les sentiments universels qu'il aura +su remuer dans tous les coeurs, sa liberté est perdue; les caprices +auxquels il aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il ne +pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander à tous, se verra +assujetti au petit nombre, et celui qui devrait diriger le goût des +peuples deviendra l'esclave de la mode. + +Telle est donc la nature de la poésie dramatique que, pour produire ses +plus magiques effets, pour conserver en grandissant sa liberté comme sa +richesse, elle a besoin de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est +adressée d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a +pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure nationale, +qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son domaine et de charmer dans +ses fêtes toutes les classes capables de s'élever aux émotions où elle +puise son pouvoir. + +Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation ne +permettent pas également d'appeler le peuple au secours de la poésie +dramatique, et de la faire fleurir sous son influence. Ce fut l'heureux +sort de la Grèce que la nation tout entière grandit et se développa avec +les lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès et juge +compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes, qui avait entouré +le chariot de Thespis, s'empressa aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et +d'Euripide, et les plus beaux triomphes du génie furent toujours là des +fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a point présidé à la +destinée des nations modernes; leur civilisation, se déployant sur une +échelle beaucoup plus étendue, a subi bien plus de vicissitudes et +offert bien moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans notre +Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion, liberté, ordre +public, littérature, rien ne s'est développé parmi nous qu'avec effort, +au milieu de luttes sans cesse renaissantes, et sons les influences les +plus diverses. Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique n'a +pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et rapide. Il ne +lui a pas été donné de voir, presque en naissant, un public à la fois +homogène et divers, grands et petits, riches et pauvres, toutes les +classes de citoyens également avides et dignes de ses plus brillantes +solennités. Ni les époques des grands désordres sociaux, ni celles +des âpres besoins ne sont pour les masses le moment de s'adonner avec +transport aux plaisirs de la scène. La littérature ne prospère que +lorsque, intimement unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie +d'un peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un amusement +et un besoin. La poésie dramatique dépend, plus que tout autre genre, de +cette profonde et générale union des arts avec la société. Elle ne se +contente point des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il +lui faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher les +hommes dans le loisir et la retraite pour remplir des moments donnés au +repos; elle veut qu'on accoure et se précipite autour d'elle. Un certain +degré de développement et aussi de simplicité dans les esprits, une +certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses conditions +sociales, plus d'ardeur que de fixité dans les imaginations, plus de +mouvement dans les âmes que dans les existences, une activité morale +vivement excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté +dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les circonstances dont la +poésie dramatique a besoin pour briller de tout son éclat. Elles ne se +sont jamais réunies chez les peuples modernes aussi complètement ni dans +une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout où se sont +rencontrés leurs principaux caractères, le théâtre s'est élevé; et ni +les hommes de génie n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de +génie. + +Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces époques décisives, +si laborieusement atteintes par les peuples modernes, qui terminent +l'empire de la force et ouvrent celui des idées: époques originales et +fécondes où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme à une +jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans les plaisirs de la +jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer dans un âge plus mûr. + +À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur son territoire les +fortunes alternatives de la Rose rouge et de la Rose blanche, agitée, +épuisée de nouveau par la capricieuse tyrannie de Henri VIII et la +tyrannie haineuse de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth, +aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix. C'était aussi ce +qu'Elisabeth était le plus disposée à lui donner. Naturellement prudente +et réservée, bien que hautaine, elle avait appris, dans les dures +nécessités de sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône, elle +maintint son indépendance en demandant peu à ses peuples, et mit sa +politique à ne rien hasarder. La gloire militaire ne pouvait séduire une +femme méfiante. La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des +Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa prévoyante +ambition. Elle sut se résigner à ne pas recouvrer Calais, à ne pas +conserver le Havre; et tous ses désirs de grandeur, comme tous les soins +de son gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs du pays +dont elle avait à rétablir le repos et la prospérité. + +Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient avec l'ivresse +de la santé renaissante. La civilisation, détruite ou suspendue par +leurs discordes, renaissait ou grandissait de toutes parts; l'industrie +ramenait l'aisance, et, malgré les entraves qu'y apportaient les +habitudes oppressives du gouvernement, tous les écrivains, tous les +documents de cette époque attestent les rapides progrès du luxe +populaire. Le chroniqueur Harrison entendait raconter aux vieillards +que, dans leur jeunesse, ils avaient vu toutes les maisons sans +cheminées, excepté celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans +les villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte ou de +paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec une «bonne grosse +bûche[1]» pour traversin; et le fermier qui, dans les sept premières +années de son mariage, était parvenu à se donner un matelas de laine et +un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien logé que le +seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et Shakspeare nous apprend +que le plus actif emploi des follets et des fées était d'aller pincer +«jusqu'au bleu[2] les servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de +la cheminée; et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers de son +temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures, de +tapis, ou même de quelque tenture de soie, leur table bien pourvue de +linge, leur buffet plein de vaisselle de terre, où brillaient et la +salière d'argent, et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers +du même métal. + +[Note 1: _A good round log_.] + +[Note 2: _Black and blue_.] + +Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple ait épuisé les +jouissances nouvelles de ce bien-être inusité. Le règne d'Elisabeth et +celui de son successeur suffirent à peine à dépenser ce goût d'aisance +et de repos qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur +religieuse dont l'explosion vint ensuite révéler les forces nouvelles +qu'avait recouvrées la société pendant le loisir de ces deux règnes +couvait alors obscurément au sein des masses, sans donner encore +naissance à aucun mouvement général et décisif. + +La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains du continent, +avait reçu de Henri VIII un commencement d'espérance et d'appui qui +ralentit d'abord son ambition et ses progrès. Le joug de Rome était +secoué, la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction aux +premiers désirs du temps, en faisant tourner ces premiers coups de +la réforme au profit des intérêts matériels, Henri VIII avait ôté +à beaucoup d'esprits le besoin de s'enquérir plus avant des dogmes +purement théologiques du catholicisme, qui ne les choquait plus par +le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est vrai, était +chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement à des doctrines +ébranlées: aussi ces doctrines devaient-elles succomber un jour; mais +ce jour était retardé. Dans un temps où le défenseur catholique de la +présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu la suprématie du +pape, tandis qu'en rejetant la suprématie du pape le réformé montait +au bûcher s'il se refusait à reconnaître la présence réelle, beaucoup +d'esprits demeuraient nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre +des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se révèle si +abondamment dans les jours difficiles, le refuge d'un parti vainqueur. +Le dogme de l'obéissance politique était le seul auquel se pussent +rallier avec quelque zèle les consciences dociles; et, parmi les +adhérents sincères de l'une ou de l'autre foi, les espérances de +triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre retenaient +encore dans l'inaction ces courages timides que la tyrannie, pour les +forcer à la résistance, est contrainte d'aller chercher jusque dans +leurs derniers retranchements. + +Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard VI et de +Marie, l'établissement religieux de l'Angleterre, entretinrent cette +disposition. L'ardeur du martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le +temps de se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme, déjà +plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus éclatant par +le nombre et le courage de ses martyrs, marchait évidemment vers +une victoire définitive, le succès qu'il avait obtenu à l'avènement +d'Elisabeth lui donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux +combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les rendre +décisifs. + +Attachée, par situation, aux doctrines des réformés, Elisabeth avait, en +commun avec le clergé catholique, le goût de la pompe et de l'autorité. +Aussi tels furent ses premiers règlements en matière de religion que la +plupart des catholiques ne répugnaient point à assister au culte divin +dont se contentaient les réformés, et que l'établissement de l'Église +anglicane, confié aux mains du clergé existant, ne rencontra parmi les +ecclésiastiques que peu de résistance, et probablement aussi peu de +zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre d'hommes, une +affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre avec les cours de Rome et +de Madrid, quelques conspirations intérieures et les sévérités qu'elles +entraînèrent, élevaient successivement, entre les deux partis, de +nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux dominait si +peu tous les sentiments qu'en 1569 Elisabeth, l'enfant de la réforme, +mais précieuse à ses peuples comme le gage du repos et du bonheur +public, trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur +pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion du nord de +l'Angleterre. + +A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce joyeux oubli de +tout grand débat où Elisabeth aimait à les entretenir. A la vérité, au +fond des masses populaires, la réforme, flattée mais non satisfaite, +grondait sourdement; on l'entendait même élever par degrés cette voix +qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre. Mais au milieu du +mouvement de jeunesse qui emportait, pour ainsi dire, toute la nation, +la sévérité des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun, +dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient remarqué en passant; et +les accents du puritanisme, unis à ceux de la liberté, étaient réprimés +sans effort par un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la +protection pour en craindre beaucoup les envahissements. + +Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité et à +l'originalité des productions de l'esprit que ces temps où une nation +libre déjà , mais s'ignorant encore elle-même, jouit naïvement de ce +qu'elle possède sans s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins +d'ardeur, mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été définis, les +pouvoirs discutés, les restrictions convenues. Le gouvernement et le +public, marchant alors sans crainte et sans scrupule, chacun dans +sa carrière, vivent ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se +rencontrant même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est sans +limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et l'autre ignoreront +ces formes générales, ces innombrables et minutieux devoirs auxquels un +despotisme savant et même une liberté bien réglée asservissent plus ou +moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France le siècle de +Richelieu et de Louis XIV connut et posséda cette portion de liberté +qui nous a valu une littérature et un théâtre. A cette époque où, +parmi nous, le nom même des libertés publiques semblait oublié, où +le sentiment de la dignité de l'homme ne servait de base ni aux +institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité des situations +individuelles se maintenait encore là où la puissance n'avait pas +encore eu besoin de l'abaisser. A côté des formes de la servilité +se retrouvaient les formes, et quelquefois même les saillies de +l'indépendance. Le grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de +courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec hauteur qu'il +était gentilhomme. Corneille bourgeois n'avait point de termes assez +humbles pour exprimer sa reconnaissance et sa dépendance envers le +cardinal de Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait +prescrire des règles à son génie, et défendait, contre les prétentions +littéraires d'un ministre absolu, les «secrets de plaire qu'il pouvoit +avoir trouvés dans son art.» Enfin les esprits, encore vigoureux, +échappaient de mille manières au joug d'un despotisme encore incomplet +ou novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans les routes +ouvertes à son essor. + +En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier et moins +savamment organisé qu'il ne le fut en France sous Louis XIV, avait +à traiter avec des principes de liberté bien plus profonds. On se +tromperait si l'on mesurait le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses +flatteurs ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette cour jeune +encore et peu expérimentée, le langage de l'adulation dépassait de +beaucoup la servilité des caractères; et dans ce pays, où n'avaient +point péri les anciennes institutions, le gouvernement était loin de +pénétrer partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration +indépendante maintenait des habitudes et des instincts de liberté. La +reine imposait silence aux Communes qui la pressaient sur le choix +d'un successeur ou sur quelque article de liberté religieuse; mais les +Communes s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la reine, malgré +la hauteur de ses refus, prenait grand soin de ne pas donner sujet à +des plaintes qui auraient pu augmenter l'autorité de leurs paroles. Le +despotisme et la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se +chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr, avec cette +simplicité d'action qui prévient les frottements et bannit les amertumes +que font naître de part et d'autre de continuelles résistances. Un +puritain venait d'avoir la main droite coupée en punition d'un écrit +contre le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: aussitôt +après l'exécution, il élève son chapeau de la main gauche en s'écriant: +«Dieu garde la reine!» Quand la loyauté demeure si profondément +enracinée dans le coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour +la liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir beaucoup +à se plaindre. + +Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle était capable de +désirer; rien ne troubla les esprits dans cette première ivresse de +la pensée parvenue à l'âge du développement; âge des folies et des +miracles, où l'imagination se déploie dans ses plus puérils comme dans +ses plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes, de parure, +de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices à la faveur, +employaient les richesses et les loisirs des courtisans d'Elisabeth. Les +âmes plus ardentes allaient au loin chercher les aventures qui, avec +l'espoir de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards. +Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires se pressaient +sur son navire; sir Walter Raleigh annonçait une expédition lointaine, +et les jeunes gentilshommes vendaient leurs biens pour s'y associer. Les +tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient de +jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce mouvement, les esprits en +recevaient une impulsion et une vigueur nouvelles; la pensée réclamait +sa part dans les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des +passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait dans +les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le puritain, dans ses +méditations solitaires, s'enflammait d'indignation contre ces pompes de +Bélial et cet emploi sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre. +L'ardeur poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires et +les controverses théologiques, le goût des fêtes et le fanatisme des +austérités, la philosophie, la critique, les sermons, les pamphlets, les +épigrammes, se produisaient, se rencontraient, se croisaient; et dans ce +conflit naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, le +sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes à leur +première apparition et imposantes dans leurs progrès, dont les prémices +appartiennent au gouvernement habile qui les sait employer, mais dont +la maturité menace le gouvernement imprudent qui voudra les asservir. +L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir bientôt la fièvre +qui précipite les peuples dans les révolutions. Aux jours d'Elisabeth, +le mouvement de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux +fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec Shakspeare. + +Qui ne voudrait remonter à la source des premières inspirations d'un +génie original, pénétrer dans le secret des causes qui ont dirigé ses +forces naissantes, le suivre pas à pas dans ses progrès, assister enfin +à toute la vie intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays, +ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point quittée, y +marche encore le premier et presque le seul? Malheureusement, parmi +les hommes supérieurs, Shakspeare est un de ceux dont la vie, à peine +observée par ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour les +générations suivantes. Quelques registres civils où se sont conservées +les traces de l'existence de sa famille, quelques traditions attachées +à son nom dans le pays qui le vit naître, et les oeuvres mêmes de son +génie, c'est là tout ce qui nous reste pour combler les lacunes de son +histoire. + +La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, dans le comté de +Warwick. Son père, John Shakspeare, faisait, à ce qu'il paraît, son +principal état de la préparation de la laine. Peut-être y joignait-il +quelques autres branches d'industrie; car, dans des anecdotes +recueillies à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la mort +de Shakspeare, Aubrey[3] le représente comme fils d'un boucher. A une +telle distance, des souvenirs transmis par deux ou trois générations +pouvaient s'être un peu confondus dans la mémoire des concitoyens de +Shakspeare; cependant les professions n'étaient alors ni distinctes, ni +multipliées comme elles le sont de nos jours, et rien n'eût été moins +étrange à cette époque, surtout dans une petite ville, que la réunion +des différents états qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il +en soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie qui a eu +de bonne heure tant d'importance en Angleterre. Son bisaïeul avait reçu +de Henri VII, comme «récompense de ses services,» quelques propriétés +dans le comté de Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford, +la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune avait +éprouvé sans doute de tristes revers, car, en 1579, on voit sur les +registres de Stratford deux aldermen exemptes d'une taxe imposée à leurs +confrères, et John Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans +ses fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis longtemps; +d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir contribué à l'en écarter. +On a dit que Shakspeare était catholique; il paraît du moins certain que +telle fut la croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant le +toit de la maison où était né Shakspeare, trouva, entre la charpente +et les tuiles, un manuscrit déposé là sans doute dans un moment de +persécution, et contenant une profession de foi catholique, en quatorze +articles qui commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.» Le +pouvoir toujours croissant des doctrines réformées avait peut-être rendu +les devoirs d'alderman plus difficiles pour un catholique qui, avec +l'âge, pouvait aussi être devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi. + +[Note 3: Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare, +et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.] + +Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, le troisième ou +le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être même de onze enfants, qui +formèrent, à ce qu'il paraît, la famille de John. William était, il y a +lieu de le croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances +de son père. La prospérité et la considération appartenaient +certainement alors à cette famille dont, cinq ans après, on voit le chef +revêtu du premier emploi de sa ville natale. On peut donc admettre que +l'éducation, de Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce +que suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement de +fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre ses études, +il avait probablement acquis ces premières habitudes d'une éducation +libérale qui suffisent à un homme supérieur pour débarrasser son esprit +de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession des formes +convenues dont il a besoin de savoir revêtir sa pensée. C'est là +plus qu'il n'en faut pour expliquer comment Shakspeare manqua des +connaissances qui constituent une bonne éducation, en possédant les +élégances qui l'accompagnent. + +Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré des écoles pour +aider, dans son commerce, son père appauvri. C'est alors que, selon +la tradition d'Aubrey, William aurait exercé les sanglantes fonctions +attachées à l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui les +commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée par Aubrey ne +permet guère d'en douter, et révèle en même temps cette imagination déjà +incapable de s'assujettir à de vils emplois sans y joindre quelque idée, +quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un veau, dirent à +Aubrey les gens du voisinage, il le faisait avec pompe et prononçait un +discours.» Qui n'entrevoit le poëte tragique inspiré par le spectacle de +la mort, fût-ce celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou +pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou quatorze ans, la +tête remplie de ses premières connaissances littéraires, l'esprit +frappé peut-être de quelque représentation théâtrale, élevant, dans un +transport poétique, l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité +de victime, ou peut-être à celle de tyran? + +Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à Kenilworth la visite +d'Elisabeth, par des fêtes dont tous les écrits du temps attestent +l'extraordinaire magnificence. Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth +est à quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que la +famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la population de +la contrée, le plaisir et l'admiration qu'excitèrent ces pompeux +spectacles. Quel ébranlement n'en dut pas recevoir l'imagination de +Shakspeare! Cependant les premières années du poëte nous ont transmis, +pour unique trace des singularités qui peuvent annoncer le génie, +l'anecdote que je viens de raconter, et ce qu'on sait des amusements de +sa jeunesse n'a rien qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie +littéraire. + +Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance, où chaque +chose a sa place et sa règle, où la destinée de chaque individu est +déterminée par des circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se +manifestent de bonne heure. Un poëte commence par être un poëte; celui +qui doit le devenir le sait presque dès l'enfance; la poésie a été +familière à ses premiers regards; elle a pu être son premier goût, sa +première passion quand le mouvement des passions s'est éveillé dans son +sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce qu'il ne sent pas encore; et +quand le sentiment naîtra vraiment en lui, sa première pensée sera de le +mettre en vers. La poésie est devenue le but de son existence; but aussi +important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer la fortune +aussi bien que la gloire, et qui peut s'ouvrir aux idées sérieuses de +son avenir comme aux capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une +société ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher +longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette ardeur de +la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être avant de trouver la +direction qui lui convient; les forces et les passions d'où jaillira le +talent connaissent bientôt le secret de leur destinée; et, résumées de +bonne heure en discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent +sans peine dans les précoces essais du jeune homme, les illusions du +désir, les chimères de l'espérance, et quelquefois même les amertumes du +désappointement. + +Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs rudes, il en est +rarement ainsi pour le poète que forme la seule nature. Rien ne le +révèle sitôt à lui-même; il faudra qu'il ait beaucoup senti avant de +croire qu'il ait quelque chose à peindre; ses premières forces se +porteront vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la provoque +l'impatience de ses désirs, vers l'action violente si quelque obstacle +vient se placer entre lui et le succès que lui a promis sa fougueuse +imagination. En vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne +peut les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à quels +triomphes il fera servir son éloquence, dans quels projets et pour quels +avantages il déploiera les richesses de son invention, parmi quels égaux +ses talents l'élèveront au premier rang, de quelles sociétés la vivacité +de son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement +de l'homme au monde extérieur! Doué d'une puissance inutile si son +horizon est moins étendu que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui +est autour de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait +pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les lui révèlent. +C'est du malheur que sort communément cette révélation; quand le monde +manque à l'homme supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît; +quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et c'est bien +souvent pour avoir perdu la faculté de ramper sur la terre que le génie +et la vertu se sont élancés vers les cieux. + +Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie de Shakspeare, ni +les amusements et les compagnons de ses loisirs ne lui offraient +rien qui pût saisir et absorber cette imagination dont la puissance +commençait à ébranler son être. Livrée à toutes les excitations qui se +rencontraient sur son chemin, parce que rien ne pouvait la satisfaire, +la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous quelque forme qu'il +se présentât. Une tradition des bords de l'Avon, d'accord avec la +vraisemblance, donne lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix +des plus vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que la +racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux de Bidford, +village voisin, renommé, dès les siècles passés, pour l'excellence de +sa bière, et aussi, ajoute-t-on, pour l'inextinguible soif de ses +habitants. + +La population des environs de Bidford, partagée en deux sociétés, +connues sous le nom des _Francs Buveurs_ et des _Gourmets_ de +Bidford[4], était dans l'usage de défier à des combats de bouteille tous +ceux qui, dans les lieux d'alentour, se faisaient honneur de quelque +mérite dans ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée +à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare, non moins +connaisseur, assure-t-on, en fait de bière, que Falstaff en fait de +vin d'Espagne, fit partie de la bande joyeuse, dont sans doute il se +séparait rarement. Mais les forces ne répondaient pas au courage. +Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford trouvent les +_Francs Buveurs_ partis pour la foire voisine; les _Gourmets_, moins +redoutables, selon toute apparence, demeuraient seuls, et proposent +d'essayer la fortune des armes; la partie est acceptée; mais, dès les +premiers coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se voit +réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui reste de raison +à profiter de ce qui lui reste de jambes pour opérer sa retraite; +l'opération paraissait même difficile, et devient bientôt impossible; +à peine a-t-on fait un mille que tout manque à la fois, et la troupe +entière établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage, +encore debout, s'il en faut absolument croire les voyageurs, sur la +route de Stratford à Bidford, et connu sous le nom de l'arbre de +Shakspeare. Le lendemain ses camarades, réveillés par le jour et +rafraîchis par la nuit, voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses +pas pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y refusa, +et jetant les yeux autour de lui sur les villages répandus dans la +campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai assez d'avoir bu avec: + + Pebworth le flûteur, le danseur Marston, + Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton, + Exhall le brigand, le papiste Wicksford, + Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford[5]. + +[Note 4: _Toppers and Sippers_.] + +[Note 5: Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation +que Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.] + +Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la débauche avait moins +de part que la gaieté à ces excursions de la jeunesse de Shakspeare, et +que, sinon la poésie, du moins les vers étaient déjà pour lui le langage +naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques +autres impromptu du même genre, mais attachés à des anecdotes plus +insignifiantes; et tout concourt à nous représenter cette imagination +riante et facile se jouant avec complaisance au milieu des grossiers +objets de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton charmant +les rustiques riverains de l'Avon par cette grâce animée, cette joyeuse +sérénité d'humeur, cette bienveillante ouverture de caractère qui +trouvaient ou faisaient naître partout des plaisirs et des amis. + +Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement sérieux +trouve sa place, le mariage de Shakspeare. Au moment où il contracta un +engagement si grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car il +en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au monde un mois +après celui où il avait accompli sa dix-neuvième année. Quels motifs le +précipitèrent de si bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu +fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un cultivateur, et par +conséquent un peu au-dessous de lui pour la condition, avait huit ans +de plus que lui; peut-être le surpassait-elle en fortune; peut-être les +parents du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une union +avantageuse, à quelques occupations sédentaires; on ne voit pas +cependant, bien s'en faut, que le mariage de Shakspeare ait ajouté à +l'aisance de sa vie. Peut-être l'amour détermina-t-il les jeunes gens; +peut-être même contraignit-il les familles à précipiter le légitime +accomplissement de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de deux ans +après Suzanna, ce premier fruit de son mariage, naquirent à Shakspeare +deux jumeaux, un fils et une fille, dernière preuve d'une intimité +conjugale qui s'était d'abord annoncée sous des apparences si fécondes. +S'il en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses et +obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme on le verra, ou plutôt +oubliée dans son testament d'une façon étrange, ne fut, dans la suite +de sa vie, que bien rarement présente à sa pensée; et cet engagement +irrévocable, si hâtivement contracté, semble se ranger au nombre des +saillies les plus passagères de sa jeunesse. + +Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette période de la vie +de Shakspeare, se place encore la tradition rapportée par Aubrey qui lui +fait exercer quelque temps les fonctions de maître d'école, anecdote +niée par tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions tirées +de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte d'Elisabeth a essayé +les forces de son esprit dans l'étude d'un procureur; selon leurs +conjectures, les nouveaux devoirs de la paternité l'auraient engagé à +chercher cet emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son +mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme maître d'école. Mais +rien, à cet égard, n'est certain ni important. Ce qui ne parait pas +douteux, c'est la constante disposition du mari d'Anna Hatway à varier, +par des distractions de tout genre, les occupations quelconques que lui +imposait la nécessité. L'événement qui détermina Shakspeare à quitter +Stratford, et donna à l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve +que l'état de père de famille n'avait pas changé grand'chose à +l'irrégularité des habitudes du jeune homme. + +Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes qui ne font pas +la guerre, les possesseurs de parcs avaient sans cesse à les défendre +contre des invasions aussi fréquentes que faciles dans des lieux +rarement fermés. Le danger ne diminue pas toujours les tentations, et +souvent même il les fait paraître moins illégitimes. Une société de +braconniers exerçait ses déprédations dans les environs de Stratford, +et Shakspeare, éminemment sociable, ne se refusait guère à ce qui se +faisait en commun. Il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé +dans la loge du garde où il passa la nuit d'une manière probablement +désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir Thomas, auprès de +qui, selon toute apparence, il n'atténua pas sa faute par la soumission +et le repentir. Shakspeare paraît avoir conservé, de cette circonstance +de sa vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas qu'elle lui +procura plus d'un divertissement. Sir Thomas Lucy, traduit plusieurs +années après sur la scène, sous le nom du juge Shallow, s'était sans +doute fixé dans son imagination moins comme un objet d'humeur que comme +une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, Shakspeare ait exercé +la vivacité de son esprit aux dépens de son puissant adversaire, que ce +succès l'ait consolé de son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet +orgueil moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si +offensant pour celui qui le subit, une telle supposition est en soi +très-vraisemblable; et la scène où, dans la _Seconde partie de Henri +IV_, Falstaff traite avec une spirituelle insolence le juge Shallow qui +veut le poursuivre en justice pour un fait absolument pareil, nous a +évidemment conservé quelques-unes des réparties du jeune braconnier. +Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient avoir pour résultat +d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. De quelque manière qu'il l'ait +fait sentira l'offenseur alors en son pouvoir, les besoins de vengeance +devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha aux portes de +sir Thomas une ballade aussi mauvaise qu'il le fallait pour divertir +singulièrement le public auquel il demandait alors ses triomphes, et +pour porter au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait +le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques furent entamées +contre le jeune homme avec une telle violence qu'il se crut obligé de +pourvoir à sa sûreté, et quitta sa famille pour aller chercher à Londres +un asile et des moyens d'existence. + +Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé que des embarras +pécuniaires pouvaient avoir déterminé ce départ. Aubrey ne l'attribue +qu'au désir de trouver à Londres quelque occasion de faire valoir ses +talents. Mais, quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure +du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait être révoqué en +doute. Shakspeare semble avoir pris soin de le constater. De toutes les +sottises de Falstaff, la seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir +«tué le daim et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup +plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir conservée de sa +propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a donnée du vieux chevalier, +d'ordinaire plutôt battu que, battant. Tout l'avantage reste à Falstaff +dans cette affaire, et Shallow, si clairement désigné par les armes de +la famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la scène où il +exhale sa colère contre son voleur de gibier. Le poëte ne s'en occupe +même plus guère et l'abandonne, au sortir des mains de Falstaff, comme +s'il en eût tiré tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et +la complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans la pièce, à +propos des armes de Shallow, le jeu de mots qui faisait tout le sel de +sa ballade contre sir Thomas Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir; +et, à coup sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en faveur +de leur authenticité, des preuves morales aussi concluantes. + +Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments du séjour de +Shakspeare à Londres, sur les circonstances qui amenèrent son entrée au +théâtre, sur la part que put avoir la conscience de son talent dans +la résolution qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus +accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et de preuves. Ce +besoin d'étonnement, source des croyances merveilleuses, et qui entre +deux récits fera presque toujours pencher notre foi vers le plus +étrange, nous dispose en général à chercher, aux événements importants, +une cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. Nous +admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses habiletés +de ce hasard que nous supposons aveugle parce que nous le sommes +nous-mêmes, et notre imagination se réjouit à l'idée d'une force +irraisonnable présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi, selon +la tradition la plus accréditée, la misère seule aurait déterminé le +choix des premières occupations de Shakspeare à Londres, et le soin +de garder les chevaux à la porte du spectacle aurait été son premier +rapport avec le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais +l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque endroit; telle +était la grâce du nouveau venu dans ses humbles fonctions que bientôt +personne ne voulut plus confier son cheval à d'autres mains qu'à celles +de William Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son +commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même à son service +de jeunes garçons chargés de se présenter en son nom aux arrivants, +et certains d'être préférés quand ils se déclaraient les «garçons de +Shakspeare[6],» titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes +gens qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle. + +[Note 6: _Shakspeare's boys_] + +Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la tenait, dit-il, +de Pope à qui Rowe l'avait communiquée. Cependant Rowe, le premier +biographe de Shakspeare, n'en a point parlé dans son propre récit, et +l'autorité de Johnson a pour unique appui les _Vies des poëtes_ de +Cibber, ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et dont un +secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut presque le seul auteur. + +Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les comédiens, nous +représente Shakspeare comme remplissant d'abord les dernières fonctions +de la hiérarchie théâtrale, celles de _garçon appeleur_[7], chargé +d'avertir les acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle +eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le commissionnaire +de la porte aurait pu s'élever jusqu'à l'entrée des coulisses. Mais, en +tournant ses idées vers le théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare +les eût arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres, +c'est-à -dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de Black-Friars, +une protection naturelle; Greene, son compatriote et probablement son +parent, y figurait comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de +quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention positive de se +vouer au théâtre que Shakspeare se rendit à Londres; et quand le +crédit de Greene n'eût réussi qu'à le faire recevoir sous le titre de +_call-boy,_ on comprend sans peine par quels degrés un homme supérieur +franchit rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée. Mais il +serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple et la protection de +Greene, la carrière théâtrale, ou du moins le désir de s'y essayer comme +acteur, n'eût pas été la première ambition de Shakspeare. L'époque était +venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes parts; et la +poésie dramatique, depuis longtemps au rang des plaisirs nationaux, +avait enfin acquis en Angleterre cette importance qui appelle les +chefs-d'oeuvre. + +[Note 7: _Call-boy._] + +Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été aussi constant +et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. L'Allemagne a eu ses +minnesingers, la France ses trouvères et ses troubadours; mais ces +gracieuses apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement +vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent peu à +s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé toute l'histoire de leur +pays dans une condition plus ou moins brillante, mais toujours reconnue +par la société, constatée par ses actes, déterminée par ses règlements. +Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a ses affaires, son +influence, ses droits, qui pénètre dans tous les rangs, et s'associe aux +divertissements du peuple comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des +bardes bretons et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent sans +cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels de la vieille +Angleterre conservèrent assez longtemps une portion de l'autorité +de leurs devanciers. Plus tard soumise, plus tôt délaissée, la +Grande-Bretagne ne reçut point, comme la Gaule, l'empreinte universelle +et profonde de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent ou se +retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis cette époque, la +conquête des Danois sur les Saxons, des Normands sur les Saxons et les +Danois réunis, ne mêla sur ce sol que des peuples d'origine commune, +d'habitudes analogues, à peu près également barbares. Les vaincus furent +opprimés, mais ils n'eurent point à humilier leur mollesse devant +les moeurs brutales de leurs maîtres; les vainqueurs ne furent pas +contraints de subir peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de +leurs nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à travers les +vicissitudes de sa destinée, le christianisme même ne joua point le rôle +qui lui échut ailleurs. En adoptant la foi de saint Rémi, les Francs +trouvèrent dans la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut +nécessairement entreprendre de modifier les institutions, les idées, la +manière de vivre comme la croyance religieuse des conquérants. Le clergé +chrétien des Saxons fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare +comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à leurs +sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune civilisation du Nord +grandit, en Angleterre, dans la simplicité comme avec l'énergie de +sa propre nature, indépendante des formes empruntées et de la sève +étrangère qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du Midi. +Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours des institutions +politiques de l'Angleterre, ne pouvait manquer d'exercer aussi, sur le +caractère et le développement de sa poésie, une grande influence. + +Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion, et ne cesse +point de s'appartenir tout entier, jette sur lui-même des regards de +complaisance; le sentiment de la propriété s'attache pour lui à tout ce +qui le touche, la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes +animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, sont +certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui ne les entende, une +âme qui ne leur réponde; leur art est à la fois le charme des dernières +classes de la société et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus +qu'en toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire +d'Angleterre, aux événements importants: elle introduit Alfred sous les +tentes des Danois; quatre siècles auparavant, elle avait fait pénétrer +le Saxon Bardulph dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son +frère Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne Awlaf, +roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au XIIe siècle, on lui fera +honneur de la délivrance de Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et +tant d'autres, quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins +combien étaient présents à l'imagination des peuples l'art et la +profession du ménestrel. Un fait plus moderne atteste l'empire que ces +poëtes populaires exercèrent longtemps sur la multitude. Hugh, premier +comte de Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye de +Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant toute sa durée, +un lieu d'asile pour les criminels, sauf à l'égard des crimes commis +dans la foire même. En 1212, sous le règne du roi Jean et au moment de +cette foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant dans le pays +de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint de se retirer dans +son château de Rothelan où ils l'assiégèrent. Il parvint à informer +de sa situation Roger ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci +intéressa à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la foire, +et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette multitude de gens +sans aveu réunis alors à Chester sous la sauvegarde du privilège de +Saint-Werburgh, qu'elle se mit en marche, conduite par le jeune Hugh de +Dutton, intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il ne fut +pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à la vue de cette +troupe qu'ils prirent pour une armée, abandonnèrent leur entreprise; +et Ranulph reconnaissant accorda aux ménestrels du comté de Chester +plusieurs privilèges dont ils devaient jouir sous la protection de la +famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage aux Dutton et à leurs +descendants[8]. + +[Note 8: Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne +splendeur, mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait +plus les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les +ménestrels se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants +et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait +la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement leur +profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service qui les +leur avait mérités.] + +Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la popularité des +ménestrels; d'époque en époque la législation en fait foi. En 1315, sous +Édouard II, le conseil du roi, voulant réprimer le vagabondage, défend +à qui que ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes et +barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;» encore ne +pourra-t-il entrer chaque jour, dans ces maisons, «plus de trois ou +quatre ménestrels d'honneur,» à moins que le propriétaire lui-même n'en +admette un plus grand nombre. Chez les gens de moindre condition, les +ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils ne sont appelés; et ils +devront se contenter alors de «manger et de boire, et de telle +courtoisie» qu'il plaira au maître de la maison d'y ajouter. En 1316, +pendant qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la fête de +la Pentecôte, une femme «parée à la manière des ménestrels,» et montée +sur un grand cheval caparaçonné «selon la coutume des ménestrels,» entra +dans la salle du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du +roi une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en alla en +saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à qui elle reprochait +les prodigalités répandues sur ses favoris au détriment de ses fidèles +serviteurs; on réprimanda les portiers d'avoir laissé entrer cette +femme: «Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais aux +ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous Henri VI, on voit les +ménestrels, qui se chargent d'égayer les fêtes, souvent mieux payés que +les prêtres qui viennent les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix, +à Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels; les premiers +reçurent chacun «quatre pence;» les derniers, «deux schellings et quatre +pence.» En 1441, huit prêtres de Coventry, appelés au prieuré de +Maxtoke pour un service annuel, eurent chacun deux schellings; les +six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les moines réunis au +réfectoire reçurent chacun quatre schellings, et soupèrent avec le +sous-prieur dans la «chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux +de cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent. + +Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où se rassemblaient +des hommes, dans les couvents comme dans les foires, sur les places +publiques comme dans les châteaux, les ménestrels toujours présents, +répandus dans toutes les conditions de la société, charmaient, par leurs +chants et leurs récits, le peuple des campagnes et les habitants des +villes, les riches et les pauvres, les fermiers, les moines et les +grands seigneurs. Leur arrivée était à la fois un événement et une +habitude, leur intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en +aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès d'eux une foule +empressée; la faveur publique les entourait, et le Parlement s'occupait +d'eux, quelquefois pour reconnaître leurs droits, plus souvent pour +réprimer les abus qu'entraînaient leur profession errante et leur +nombre. + +Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide de tels +amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y livrer? quelles +occasions, quelles solennités rassemblaient si fréquemment les hommes, +et offraient à ces chantres populaires une multitude disposée à les +entendre? Que, sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre +une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un beau soleil, à +vivre sur les places publiques et sous les oliviers, chargeant les +esclaves des plus pénibles travaux, étrangers à l'empire des habitudes +domestiques, les Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et +plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur imagination +aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques tableaux de la poésie; +qu'aujourd'hui même, sous leur atmosphère brûlante et dans leur vie +paresseuse, les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent +leurs journées à le suivre dans les aventures où il les promène; cela +s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a point de frimas et la vie +matérielle point d'efforts qui empêchent les hommes de s'abandonner +ensemble à de tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point; +tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout provoque et +les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes, et les longs loisirs. +Mais c'est dans les climats du Nord, sous la main d'une nature froide +et sévère, dans une société en partie soumise au régime féodal, chez +un peuple menant une vie difficile et laborieuse, que les ménestrels +anglais voyaient se renouveler sans cesse l'occasion d'exercer leur art, +et la foule se réunir si souvent autour d'eux. + +C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous l'influence des mêmes +causes qui lui donnèrent ses institutions politiques, prirent de bonne +heure ce caractère de publicité et de mouvement qui appelle une poésie +populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses conditions +sociales, à isoler même les individus; là tout concourut à les +rapprocher, à les mettre en présence. Le principe de la délibération +commune sur les intérêts communs, fondement de toute liberté, prévalut +dans les institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes +du pays. Les hommes libres des campagnes et des villes ne cessèrent +jamais de faire eux-mêmes et de traiter ensemble leurs affaires. Les +cours de comté, le jury, les corporations, les élections de tout genre, +multipliaient les occasions de réunion et répandaient partout les +habitudes de la vie publique. Cette organisation hiérarchique de la +féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus petit gentilhomme au +plus puissant monarque, et de proche en proche, excitait incessamment +toutes les vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du +suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne. La +noblesse du second ordre, en se séparant des hauts barons pour se placer +à la tête des communes, rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la +nation, et s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses +terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de ses gens, que +le gentilhomme établissait son importance; il la fondait et sur la +culture de ses domaines et sur des magistratures locales qui, le mettant +en rapport avec la population tout entière, exigeaient le concours de +l'opinion et offraient à la contrée un centre autour duquel elle venait +se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs rassemblaient les égaux, +la vie rurale rapprochait le supérieur des inférieurs; et l'agriculture, +dans la communauté de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute +la population d'un lien qui, toujours descendant de classe en classe, +s'allait en quelque sorte rattacher et sceller à la terre, base immuable +de leur union. + +Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance; et là où +règne l'aisance, où la confiance s'établit, arrive bientôt le besoin +d'en jouir en commun. Des hommes accoutumés à se réunir pour leurs +affaires se rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie +sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs, il ne reste +point étranger aux joies du peuple qui les cultive ou les environne. Des +fêtes continuelles et générales animaient les campagnes de la vieille +Angleterre. Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, quelles +habitudes leur servaient de fondement? Comment les progrès de la +prospérité rustique amenèrent-ils par degrés ce joyeux mouvement de +réunions, de banquets et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le +fait même qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la +cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans ses brillants +détails. A Noël, devant la porte des châteaux, le héraut, portant les +armes de la famille, criait trois fois: «Largesse! La salle du baron +s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le +pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement, et l'étiquette +dépouillait son orgueil. L'héritier, les rosettes aux souliers, pouvait +dans cette soirée choisir pour la danse une compagne villageoise, et le +lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de _post and pair_[9].» +Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la salle, la table mise, +le pudding, l'abondance des viandes, se trouveront dans la maison +du fermier comme dans celle du gentilhomme; la danse, quand la tête +commence à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits des +anciens temps quand les forces sont épuisées par la danse, tels sont +les plaisirs qui couvrent alors la face de l'Angleterre, «et qui, de la +cabane à la couronne, apportent la nouvelle du salut.... C'était +Noël qui perçait la plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui +racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël pouvaient +réjouir le coeur du pauvre homme durant la moitié de l'année[10].» + +[Note 9: _Marmiom_, par sir Walter Scott.] + +[Note 10: _Ibid_.] + +Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de mille plaisirs, +ranimées par les souhaits et les générosités du premier jour de l'an, +terminées par la solennité des rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt +arrivait le «lundi de la charrue», jour où recommençait le travail, et +le premier jour du travail était marqué par une fête. «Bonnes ménagères +que Dieu a enrichies, dit Tusser dans ses poésies rurales, n'oubliez pas +les fêtes qui appartiennent à la charrue[11].» Le fuseau avait aussi la +sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et comme l'aveu +des besoins mutuels qui unissent les hommes. En ce jour, maîtres et +serviteurs, rassemblés à la même table, mêlés à la même conversation, ne +paraissaient point rapprochés par la complaisance du supérieur qui veut +récompenser son inférieur, mais par un droit égal aux plaisirs de la +journée: «Quiconque a travaillé à la moisson ou labouré la terre est en +ce jour convive par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle, +le moissonneur promène des regards triomphants; animé par la +reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des mains brûlées du +soleil, il remplit le gobelet pour le présenter à son honoré maître, +pour servir à la fois le maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer +ses sourires, de partager ses récits, ses noix, sa conversation et sa +bière.... Tels étaient les jours: je chante des jours depuis longtemps +passés [12].» + +[Note 11: Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort +en 1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de _Five hundred +points of good husbandry, united to as many of good huswifery._ +L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.] + +[Note 12: _Farmer's boy_ (le Garçon de ferme), par Bloomfield.] + +Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques, tous les +intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables réunions, les mêmes +banquets et d'autres jeux. Mais quel jour égalait le premier jour de +mai, brillant des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A +peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour d'allégresse +que toute la jeune population répandue dans les bois, les prés, sur +les rivages et les collines, courait, au son des instruments, faire sa +moisson de fleurs; elle revenait chargée d'aubépine, de verdure, en +ornait les portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le _mai_ +coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs destinés à le +traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse, au matin du premier de +mai, lève-toi et vois comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et +les arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et penche sa tête +vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je? c'est une profanation de +garder encore le logis, tandis qu'en ce jour, pour prendre mai, des +milliers de jeunes filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma +Corinne, viens, et vois en passant comme chaque prairie devient une rue, +chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres; vois comme la dévotion a +donné à chaque maison une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était +porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle formé d'épines +blanches élégamment entrelacées [13].» + +[Note 13: Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par +un recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre +_d'Hespérides._] + +Et cette élégance des chaumières est la même dont se pareront les +châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce que chercheront les jeunes +gentilshommes comme les garçons du village. Laissez faire la joie pour +que l'égalité s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui +ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les situations que +selon les saisons. Ici elle semble, conduite par l'abondance, parcourir +l'année à travers une série de fêtes. Comme le premier de mai étale ses +arcades de verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de fleurs, +comme les épis font la parure de la fête des moissons, de même Noël +aura ses salles tapissées d'ifs, de houx et de laurier vert. Comme les +danses, les courses, les spectacles, les combats rustiques font retentir +de leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les mascarades «où +la chemise par-dessus l'habit tient «lieu de déguisement, où un visage +charbonné sert de «masque,» perceront des cris de leur gaieté les +froides nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la bûche de +Noël sera apportée en triomphe et célébrée par des chants. + +C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets, dans +ces réunions si multipliées, au sein de cette joyeuse et habituelle +«convivialité,» pour me servir de l'expression nationale, que prenaient +place et chantaient les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet +les traditions de la contrée, les aventures des héros populaires comme +celles des ancêtres du château, les exploits de Robin Hood contre le +shériff de Nottingham comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi +les moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie naissait des +moeurs publiques et s'unissait à tous les intérêts, à toute l'existence +de cette population accoutumée à vivre, à agir, à prospérer et à se +réjouir en commun. + +Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée étrangère à un peuple +ainsi disposé, si souvent réuni et si avide de fêtes? Tout indique +qu'elle s'essaya plus d'une fois dans les jeux des ménestrels. Les +anciens écrivains leur donnent aussi les noms de _mimi, joculatores, +histriones_. Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et plusieurs +de leurs ballades, entre autres celle de «la fille aux cheveux +châtains[14],» sont évidemment des scènes dialoguées. Cependant les +ménestrels formèrent plutôt le goût national, porté ensuite au théâtre, +que le théâtre même. Les premiers essais d'une véritable représentation +théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours +d'une puissance publique, et ce n'est guère que dans des solennités +importantes et générales que l'effet du spectacle pourra répondre aux +efforts d'imagination et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre, +comme la France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses +premières représentations dramatiques; seulement elles y furent, à +ce qu'il paraît, plus précoces que partout ailleurs; les mystères y +remontent jusqu'au XIIe siècle, et peut-être au delà . Mais, en France, +le clergé, après avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer; +il en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir ou +d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet et en abandonna +l'usage. Le clergé anglais était plus intimement associé aux goûts, aux +habitudes, aux divertissements du peuple. L'Église aussi profitait des +avantages de cette «convivialité» universelle dont je viens de tracer +le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe religieuse; une paroisse +manque-t-elle de fonds: on annonce un _church-ale_[15]; les marguilliers +brassent de la bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux +riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la fête de son +argent, de sa présence, de ses provisions, de sa gaieté; la joie des +bonnes oeuvres s'augmente des plaisirs de la bonne chère, et la piété +des riches se plaît à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent +plusieurs paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le _church-ale_ +au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient ces +réunions; le ménestrel, la danse moresque, la représentation de Robin +Hood avec la belle Marianne et le _Cheval de bois_[16], ne manquaient pas +d'y figurer. Le temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient +encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions périodiques de +réjouissances communes. Ainsi, familier avec les moeurs populaires, le +clergé anglais, en leur offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à +les modifier qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel charme +trouvait le peuple aux représentations dramatiques, quel que fût le +sujet mis en scène, il n'eut garde de renoncer à ce moyen de popularité. +En 1378, les choristes de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce +que des ignorants se mêlent de représenter les histoires de l'Ancien +Testament, «au grand préjudice du clergé.» Depuis cette époque, les +mystères et les moralités ne cessent pas d'être, dans les églises et +les couvents, un des, amusements favoris de la nation, et l'une des +occupations des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un +comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit pour règle de +sa maison qu'au nombre de ses chapelains il en aura un pour composer des +intermèdes[17]. Vers la fin de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise +ces représentations qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent +au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt comme protestant. +Mais elles reparaissent après sa mort, et avec tant d'autorité que le +jeune roi Edouard VI compose lui-même, sous le titre de la _Prostituée +de Babylone_, une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie, +fait représenter dans les églises, en faveur du papisme, des drames +populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les enfants de choeur de +Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et de satin,» des pièces profanes dans +la chapelle d'Elisabeth, dans les différentes maisons royales, et si +bien exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps de +Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées de Londres. + +[Note 14: _The nut-brown maid_.] + +[Note 15: Littéralement _bière d'église_; mais la bière était si +intimement unie aux fêtes populaires que le mot _ale_ était devenu +synonyme de _fête_.] + +[Note 16: _Hobby-horse_.] + +[Note 17: _Interludes_.] + +Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer le goût du peuple pour +les représentations théâtrales, le clergé anglais s'empressa donc de le +satisfaire. Son influence donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait +en scène, un caractère plus sérieux et plus moral que n'avaient ailleurs +des compositions livrées aux fantaisies du public et aux anathèmes de +l'Église. Malgré la grossièreté des idées et du langage, le théâtre +anglais, si licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste et +pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux premiers essais +du nôtre. Mais il n'en demeurait pas moins populaire, étranger à toute +régularité scientifique, et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût +beaucoup perdu à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de +privilège; de nombreux concurrents lui disputaient la foule et le +succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de Misrule, le Cheval +de bois, n'avaient point disparu. Des comédiens ambulants, attachés au +service des grands seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les +comtés de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation +gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, le droit d'exercer +plus lucrativement leur profession dans les villes où les cours +d'auberge leur servaient de salles de spectacle. En mesure de donner +à ses solennités beaucoup plus de pompe et d'y attirer un plus grand +nombre de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses +rivaux, et conservait même une prépondérance marquée, mais toujours +sous la condition de s'adapter aux sentiments, aux habitudes, au tour +d'imagination de ce peuple formé au goût de la poésie par ses propres +fêtes et par les chants des ménestrels. + +Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique naissante +lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth un double péril parut la +menacer. De jour en jour plus accréditée, elle devint enfin un objet +d'inquiétude pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la +pédanterie littéraire. Le goût national se vit attaqué presque en même +temps par les anathèmes des réformateurs et par les prétentions des +lettrés. + +Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre le théâtre, il +aurait peut-être succombé. Mais les puritains voulaient le détruire; les +lettrés ne voulaient que s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc +quand les premiers tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois +considérables de Londres obtinrent pour un moment, d'Élisabeth, la +suppression des spectacles dans l'espace que comprenait la juridiction +de leur Cité; mais au delà , le théâtre de Blackfriars et la cour de la +reine conservèrent leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par +leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, exciter +quelques scrupules; peut-être aussi quelques conversions soudaines +privèrent-elles çà et là les jeux de mai de la représentation du _Cheval +de bois_, leur plus bel ornement et l'objet particulier de la colère des +prédicateurs. Mais le temps de la puissance des puritains n'était pas +encore venu, et, pour obtenir un succès décisif, c'était trop d'avoir à +dompter à la fois le goût national et celui de la cour. + +La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique. Les discussions +théologiques y avaient mis la science à la mode. Il entrait alors +également dans l'éducation d'une grande dame de savoir lire le grec et +distiller des eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint +les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton, visitait la +demeure de ses nobles, elle était saluée par les Pénates et conduite +dans sa chambre à coucher par Mercure.... Les pages de la maison étaient +métamorphosés en dryades qui sortaient de tous les bosquets, et les +valets de pied gambadaient sur la pelouse sous la forme de satyres.... +Lorsque Élisabeth traversa Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de +dieux sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir une flèche +d'or dont ses charmes devaient rendre le pouvoir invincible...; présent, +dit Hollinshed, que la reine, qui touchait alors à sa cinquantième +année, reçut avec beaucoup de reconnaissance[18].» + +[Note 18: _Histoire de la poésie anglaise_, par Wharton, t. III, p, +492.] + +Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que lui viennent ses +plaisirs; elle les choisit rarement, les invente encore moins, et les +reçoit en général de la main des hommes qui prennent la charge de +l'amuser. L'empire de la littérature classique, fondé en France avant +l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et des gens de +lettres, armés et fiers de la possession exclusive d'une érudition +étrangère qui les séparait de la nation. La cour de France se soumit +aux gens de lettres, et la nation disséminée, indécise, dépourvue +d'institutions qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et du +crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi dire, autour de la +cour. En Angleterre, le théâtre avait précédé la science; la mythologie +et l'antiquité trouvèrent une poésie et des croyances populaires en +possession de charmer les esprits; la connaissance des classiques, +répandue fort tard et d'abord par les seules traductions françaises, +s'introduisit comme une de ces modes étrangères par où quelques hommes +peuvent se faire remarquer, mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles +ont su s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour elle-même +affectait bien quelquefois, comme distinction, une admiration exclusive +pour la littérature ancienne; mais dès qu'il s'agissait d'amusement, +elle rentrait dans le public; et, en effet, il n'était pas aisé de +passer du spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités +classiques, même telles qu'on les concevait alors. + +Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans contestation, au goût +général; la science n'y tentait que de timides invasions. En 1561, +Thomas Sackville, lord Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth +sa tragédie de _Corboduc_ ou _Ferrex et Porrex_, que les lettrés ont +considérée comme la gloire dramatique du temps qui précéda Shakspeare. +On y vit en effet, pour la première fois, une pièce réduite en actes et +en scènes, et constamment écrite sur un ton élevé; mais elle était loin +de prétendre à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage +très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut séduire ni les +poètes ni les acteurs. Vers la même époque paraissaient sur le théâtre +des pièces plus conformes aux instincts naturels du pays, comme _le +Maître berger de Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole_, etc., +et le public leur témoignait hautement sa préférence. Lord Buckhurst +lui-même n'exerça d'influence sur le goût dominant qu'en lui demeurant +fidèle. Son _Miroir des magistrats,_ recueil d'aventures tirées de +l'histoire d'Angleterre et présentées sous une forme dramatique, passa +rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où puisèrent les +poètes: c'était là ce qui convenait à des esprits nourris des chants +des ménestrels; c'était là l'érudition où se plaisaient la plupart +des gentilshommes dont les lectures ne s'étendaient guère au delà +de quelques collections de nouvelles, des ballades et des vieilles +chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces sujets familiers +à la multitude; et les pièces historiques, sous le nom _d'histoires,_ +charmèrent les Anglais en leur retraçant le récit de leurs propres +faits, le doux son des noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et +la vie de toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique +d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires. + +Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire des autres +peuples, communement défigurés par des récits fabuleux, venaient se +placer à côté de ces histoires nationales, ni les auteurs ni le public +ne s'inquiétaient de leur origine et de leur nature. On les surchargeait +à la fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées aux +habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent si souvent aux +objets qu'ils sont obligés de se représenter parle seul secours de +l'imagination. Ainsi Tamerlan (_Tamburlaine_) paraissait traîné dans son +char par les rois qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable +allure d'un tel attelage. En revanche, le _Vice_, bouffon ordinaire +des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'_Ambidexter_, le +principal personnage d'une tragédie de Cambyse, convertie ainsi en une +moralité qui eût été d'un ennui intolérable si elle n'avait valu aux +spectateurs le plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le +théâtre, au moyen d'une _fausse peau_, comme on a soin de l'indiquer. Le +spectacle, à peu près nul quant aux décorations et aux changements de +scène, était animé par le mouvement matériel et par la représentation +des objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue en noir, +et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe de comédiens, en 1598, +on trouve des «membres de Maures, quatre têtes de Turcs et celle du +vieux Méhémet, une roue pour le siége de Londres, un grand cheval avec +ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, un rocher, une cage,» etc.; +monument singulier des moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir +besoin. + +Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare! Et avant +Shakspeare, le spectacle était non-seulement la joie de la multitude, +mais l'amusement des hommes les plus distingués! Lord Southampton y +allait tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres réguliers +avaient été établis à Londres. En 1583, peu de temps après le succès +momentané des puritains contre les théâtres de cette ville, huit troupes +de comédiens y jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592, +c'est-à -dire huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la permission +d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors repoussée par +l'inutile privilège des _Confrères de la Passion_, un pamphlétaire +anglais se plaint des gens qui ne veulent pas que le gouvernement +s'occupe de la police des spectacles, «lieux où se rassemblent +journellement les gentilshommes de la cour, les étudiants en droit, les +officiers et les soldats [19].» Enfin, en 1596, l'affluence des personnes +qui se rendaient par eau aux théâtres, situés presque tous sur le bord +de la Tamise, entraîna la nécessité d'une augmentation considérable dans +le nombre des mariniers. + +[Note 19: _Pierce pennylesse his supplication to the devil_; pamphlet +de Nash, publié en 1592.] + +Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps de +productions insipides et grossières; un plaisir où l'esprit humain se +porte avec tant d'ardeur appelle tous les efforts et toute la puissance +de l'esprit humain. Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme +de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le public vers +les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte l'ébranlement se fit-il +sentir à Shakspeare? Quelle circonstance lui révéla sa mission? Quel +jour soudain éclaira son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer. +Comme un fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser +apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare nous +apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi dire, de sa personne. À +peine dans le cours des succès du poète démêle-t-on quelques traces de +l'homme, et rien ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait +pu nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua point, à ce +qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est rarement propre à l'action; +sa force est hors du monde réel, et elle ne l'élève si haut que parce +qu'il ne l'emploie pas à soulever les fardeaux de la terre. Les +commentateurs de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser aucun +des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents conseils que +donne Hamlet aux acteurs appelés devant la cour de Danemark ont été +invoqués pour établir que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce +qu'il comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, il a +compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats, et sans doute +on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su être un Richard III ou un +Iago. Heureusement, il y a lieu de le croire, des applaudissements, +alors trop faciles à obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que +le caractère du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire; et +Rowe, son premier historien, nous apprend que ses mérites dramatiques le +firent promptement remarquer, sinon comme un acteur extraordinaire, du +moins comme un excellent écrivain. + +Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point Shakspeare se +manifester sur la scène. C'est en 1584 qu'il est arrivé à Londres, +où l'on ne lui connaît pas d'autre emploi que le théâtre; et en 1590 +seulement parait _Périclès_, le premier ouvrage que lui attribue Dryden, +et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt ses admirateurs. +Comment, au milieu des spectacles nouveaux qui l'entouraient, cet +esprit si actif, si fécond, dont la rapidité, au dire des acteurs ses +contemporains, «suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans +sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il publie son +poëme de _Vénus et Adonis_, qu'il dédie à lord Southampton comme +«le premier-né de son invention;» et pourtant, dans les deux années +précédentes, avaient réussi deux pièces de théâtre qui portent +aujourd'hui son nom. La composition du poëme d'_Adonis_ peut les avoir +précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure mais si _Adonis_ +est antérieur à toutes les pièces de théâtre, il faut donc se résoudre à +croire qu'au milieu de la vie théâtrale, le génie éminemment dramatique +de Shakspeare a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé, +et non pas pour la scène. + +Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare attacha d'abord +son travail à des ouvrages qui n'étaient pas les siens, et que son +talent, novice encore, n'a pu sauver de l'oubli. Les productions +dramatiques étaient moins alors la propriété de l'auteur qui les avait +conçues que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en +arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à s'établir; la +construction d'une salle, les frais d'une représentation sont de bien +plus grands hasards à courir que la composition d'un drame. C'est à +l'entrepreneur seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce +concours du peuple qui fonde son existence, et que sans lui le talent du +poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque Hardy fonda à Paris son théâtre, +qui est devenu le nôtre, une troupe de comédiens avait son poëte pris et +gagé pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du comte de +Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la scène anglaise, beaucoup +plus avancée, jouissait déjà de la facilité du choix et des avantages de +la concurrence; le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais +il le vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la +représentation avait été payée à l'auteur passait sinon pour un vol, du +moins pour un manque de délicatesse dont il avait soin de se défendre ou +de s'excuser. Dans cet état de la propriété dramatique, la part qu'en +pouvait réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour bien peu +de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits ne lui appartenait +plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage devenait, entre les mains des +comédiens, un bien qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations +qu'ils y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu de ce +mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient alors sur +le théâtre les moindres productions dramatiques, l'imagination de +Shakspeare vit sans doute s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que +d'intérêt, que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés +avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets à tirer de cette +parade théâtrale! La matière était là , attendant l'esprit et la vie. +Comment Shakspeare n'eût-il pas essayé de les lui communiquer? Quelque +incomplets et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était le +rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or, l'homme supérieur +a cette puissance qu'il sait faire luire à d'autres yeux la lumière qui +illumine les siens; les camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans +doute quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant ces +ouvrages informes dont se composait le capital de leur théâtre; et +quelques touches brillantes jetées sur un fond qui ne lui appartenait +pas, quelques scènes touchantes ou terribles intercalées dans une action +dont il n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan +qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence, ses +premiers travaux et les premiers présages de sa gloire. En 1592, époque +à laquelle on peut à peine assurer qu'un seul ouvrage original et +complet fût sorti de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il +avait probablement beaucoup trop amélioré les compositions, le désigne +déjà , dans le style bizarre du temps, comme un «corbeau parvenu,» paré +des plumes des auteurs, un _factotum_ universel, enclin, dans son +orgueil, à se regarder comme le seul _shake-scene_ «ébranle-scène» de +l'Angleterre[20]. + +[Note 20: _Great's worth of wit_, etc. Pamphlet publié en 1592, par +un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.] + +Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux plus conformes +à la gêne de sa situation qu'à la liberté de son génie, que Shakspeare +chercha à se délasser par la composition du poëme d'Adonis. Peut-être +même l'idée de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement +nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se rencontrent dans +un recueil de poésies publié en 1596 sous le nom de Shakspeare, et dont +le titre _(The passionate Pilgrim)_ exprime la situation d'un homme +errant, dans l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de +quelques heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du poëte +n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée incertaine ou +pénible, ces petits ouvrages sont sans doute les premières productions +que le génie poétique de Shakspeare se soit, permis d'avouer; et +quelques-uns, il faut le dire, ainsi que le poëme _d'Adonis,_ ont besoin +de trouver une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse trop +livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le reproduire sous +toutes les formes. Dans _Vénus et Adonis,_ absolument dominé par la +puissance voluptueuse de son sujet, le poëte semble en avoir ignoré les +richesses mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la divinité, +n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans succès, par les prières, +les larmes et les artifices de l'amour, les désirs paresseux d'un froid +et dédaigneux adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point la +grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails, et que redouble +la coupe du poëme en stances de cinq vers, dont les deux derniers +offrent presque constamment un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt +d'irrégularités, une cadence pleine d'harmonie, et une versification +que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient le poëte «à +la langue de miel[21];» et le poëme de _Lucrèce_ vint bientôt après +compléter les productions épiques qui suffirent quelque temps à sa +gloire. + +[Note 21: _Honey-tongued Shakespeare_.] + +Après avoir, dans _Adonis_, employé les couleurs les plus lascives à la +peinture d'un désir sans effet, c'est avec la plume la plus chaste, et +comme une sorte de réparation, que Shakspeare a décrit dans _Lucrèce_ +les progrès et le triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées, +l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification, sont +les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins brillante et plus +emphatique dans le second, abonde moins en images gracieuses qu'en +pensées élevées; mais déjà se laissent apercevoir la science des +sentiments de l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une +forme dramatique, par les plus petites circonstances de la vie. +Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après une nuit de +désespoir, appelle au jour naissant un jeune esclave, pour le charger +d'aller au camp porter à son mari la lettre qui doit le rappeler. Timide +et simple, ce jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse; mais +Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur, ne peut voir rougir +sans imaginer qu'on rougit d'elle et pour elle; elle se croit devinée +et demeure interdite et tremblante devant l'esclave que trouble sa +présence. + +Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il fut écrit. Lucrèce, +pour charmer ses douleurs, s'arrête à contempler un tableau de la ruine +de Troie; le poëte, en le décrivant, représente avec complaisance +les effets de la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs +personnages qui, presque cachés derrière les autres, semblent s'élever +au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est là l'observation d'un homme +bien récemment frappé des prestiges de l'art, et un symptôme de +cette surprise poétique qu'excite la vue d'objets inconnus dans une +imagination capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on conclure que +la composition du poëme de _Lucrèce_ appartient aux premiers temps du +séjour de Shakspeare à Londres. + +Quelle que soit au reste la date de ces deux petits poëmes, ils se +placent, parmi les ouvrages de Shakspeare, à une époque bien plus +éloignée de nous qu'aucun de ceux qui ont rempli sa carrière dramatique. +C'est dans cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son siècle +à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais annoncent déjà la force +prodigieuse qu'il déploiera dans ses derniers travaux. Au théâtre seul +appartient la véritable histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là , on +ne peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus écarté. +Ses sonnets, saillies du moment que la grâce poétique ou spirituelle +de quelques vers n'eût pas sauvées de l'oubli sans la curiosité qui +s'attache aux moindres traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là +quelques lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; mais, +sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme poëte dramatique que +nous avons à le considérer. + +Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi de son talent. +Il en devait résulter de grandes incertitudes sur l'authenticité de +quelques-uns de ses ouvrages, Shakspeare a mis la main à beaucoup de +drames; et sans doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise +n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux siècles la +critique s'est exercée à constater les limites de sa propriété +véritable; mais les faits manquent à cet examen, et les jugements +littéraires ont été communément déterminés par le désir de faire +prévaloir telle ou telle prévention. Il est donc à peu près impossible +de prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité des pièces +contestées de Shakspeare. Cependant, après les avoir lues, je ne saurais +partager l'opinion, d'ailleurs si respectable, de M. Schlegel, qui +paraît décidé à les lui attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine +dans ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de sentiments +sans cohérence, cette marche précipitée à travers des scènes sans +développements vers des événements sans intérêt, ce sont là les signes +auxquels, dans les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité +sans génie; signes tellement contraires à la nature du talent de +Shakspeare que je n'y découvre pas même les défauts qui ont pu entacher +ses premiers essais. Au nombre des pièces que, d'un commun accord, +les derniers éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses, à peine +_Locrine_, _lord Cromwell_, _le Prodigue de Londres_, _la Puritaine_ +et la tragédie d'_Yorkshire_ offrent-elles quelques touches d'une main +supérieure à celle qui a fourni le fond. _Lord John Oldcastle_, ouvrage +plus intéressant et composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans +quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière de Shakspeare. +Mais s'il est vrai que le génie, dans son plus profond abaissement, +laisse encore échapper quelques rayons lumineux qui trahissent +sa présence, si Shakspeare, en particulier, a porté cette marque +distinctive qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant de ce +qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom[22],» à coup sûr il n'a rien +à se reprocher dans cet exécrable amas d'horreurs que, sous le nom de +_Titus Andronicus,_ on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre, +et où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle de talent +ne vient déposer contre lui. + +[Note 22: Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.] + +Des pièces contestées, _Périclès_ est, à mon avis, la seule à laquelle +se rattache, avec quelque certitude, le nom de Shakspeare, la seule du +moins où se rencontrent des traces évidentes de sa coopération, surtout +dans la scène où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il +croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre homme que lui eût +su, dans la peinture des sentiments naturels, unir à ce point la force +et la vérité, l'Angleterre eût compté alors un poète de plus. Cependant, +malgré cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure mauvaise, +sans réalité, sans art, complètement étrangère au système de Shakspeare, +intéressante seulement en ce qu'elle marque le point d'où il est parti, +et elle semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier monument de +ce qu'il a renversé, comme un débris de cet échafaudage antidramatique +auquel il allait substituer la présence et le mouvement de la vie. + +Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs yeux avant de +prétendre à ébranler leur imagination par le secours de la poésie. Le +goût des Anglais pour ces représentations muettes _(pageants)_ qui, +dans le moyen âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités +publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande influence. Dans la +première moitié du XVe siècle, le moine Lydgate, chantant les malheurs +de Troie avec cette liberté d'érudition que se permettait, plus encore +que toute autre, la littérature anglaise, décrit une représentation +dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les murs d'Ilion. +Là il représente le poète chantant «avec un visage de mort, tout vide +de sang, les nobles faits qui sont les historiques de rois, princes et +dignes empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente, des hommes +«d'une contenance effrayante, le visage défiguré par des masques, +jouaient par signes, à la vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en +haut.» Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou une ballade, +à composer les vers d'une mascarade ou à dresser le plan d'une pantomime +religieuse, avait peut-être figuré dans quelque représentation de ce +genre, et sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui se +passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut pris possession du +théâtre, la pantomime y demeura comme ornement et surcroît de spectacle. +Dans la plupart des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages +presque toujours emblématiques viennent, d'acte en acte, indiquer le +sujet qu'on va représenter. Un personnage historique ou allégorique se +charge d'expliquer ces emblèmes et de _moraliser_ la pièce, c'est-à -dire +d'en faire jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans _Périclès_, +Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa _Confessio amantis_, où il a +mis en vers anglais l'aventure de Périclès, qu'il avait tirée d'ouvrages +plus anciens, vient sur la scène déclarer au public, non ce qui va se +passer, mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire à +l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est interrompue et +suppléée par la représentation muette des faits mêmes. Gower +explique ensuite ce que la scène muette n'a pas éclairci. Il parait, +non-seulement au commencement de la pièce et entre les actes, mais dans +le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient d'abréger par le +récit quelque partie moins intéressante de l'action, pour avertir le +spectateur d'un changement de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et +transporter ainsi son imagination partout où une scène nouvelle demande +sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire inutile était +devenu un moyen de développement et de clarté. Mais Shakspeare devait +bientôt rejeter comme indigne de son art ce moyen factice et maladroit; +bientôt il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se +faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la représentation +dramatique cette apparence de vie et de réalité vainement cherchée par +une machine dont les rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans +le cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que _Henri V_ et +_le Conte d'hiver_ où le choeur vienne encore soulager le poëte dans le +difficile travail de transporter les spectateurs à travers le temps et +l'espace. Le choeur de _Roméo et Juliette_, conservé peut-être comme +un reste de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger à +l'action. Après _Périclès_, les représentations muettes ont complètement +disparu; et si les trois _Henri VI_ n'attestent pas, par la force de +la composition, une étroite parenté avec le système de Shakspeare, du +moins, dans les formes matérielles, rien ne les en sépare plus. + +De ces trois pièces, la première a été absolument contestée à +Shakspeare, et il est, à mon avis, également difficile de croire qu'elle +lui appartienne en entier et que l'admirable scène de Talbot avec son +fils ne porte pas l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés +en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails de la seconde et +de la troisième partie de _Henri VI_. On a longtemps attribué à notre +poëte ces deux ouvrages originaux, comme un premier essai qu'il aurait +ensuite perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un examen +attentif; et toutes les probabilités, historiques ou littéraires, se +réunissent pour n'accorder à Shakspeare, dans les deux derniers _Henri +VI_, d'autre part que celle d'un remaniement plus étendu et plus +important, il est vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages +soumis à sa correction. De brillants développements, des images suivies +avec art et prolongées avec complaisance, un style animé, élevé, +pittoresque, tels sont les caractères qui distinguent l'oeuvre du poëte +de cette oeuvre primitive à laquelle il n'a prêté que son coloris. +Quant au plan et à la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun +changement, et, après les _Henri VI_, Shakspeare pouvait encore donner +_Adonis_ comme le premier-né de son invention. + +Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin dans sa liberté? +Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur ce théâtre où il doit faire de +si grands pas? Avant les _Henri VI_, quelques-uns de ses biographes +placent _les Méprises_ et _Peines d'amour perdues_, les deux premiers +ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur ni les +critiques. Dans cette discussion sans importance, un seul fait est +certain et devient un nouvel objet de surprise. La première oeuvre +dramatique qu'ait vraiment enfantée l'imagination de Shakspeare a été +une comédie; d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son +élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle. Corneille aussi +a commencé par la comédie; mais Corneille s'ignorait lui-même, ignorait +presque le théâtre. Les scènes familières de la vie s'étaient seules +offertes à sa pensée; sa ville natale, _la Galerie du palais, la Place +royale_, voilà où il place la scène de ses comédies; les sujets en +sont timidement empruntés à ce qui l'environne; il ne s'est pas encore +détaché de lui-même ni de sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore +pénétré jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son imagination. +Shakspeare est déjà poëte; l'imitation n'asservit plus sa marche; ce +n'est plus dans le monde de ses habitudes que se forment exclusivement +ses conceptions. Comment, dans ce monde poétique où il va les puiser, +l'esprit léger de la comédie est-il son premier guide? Comment les +émotions de la tragédie n'ont-elles pas ébranlé d'abord le poëte +éminemment tragique? Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce +singulier jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être le fruit +de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?» + +A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à Shakspeare +l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût eu lui-même le +sentiment, jamais une telle idée ne fût tombée dans son esprit. +Cependant le fait que je viens de remarquer n'est pas douteux; il mérite +d'être expliqué: il a ses causes dans la nature même de la comédie, +telle que l'a conçue et traitée Shakspeare. + +Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est pas non plus +celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les Grecs, et dans les temps +modernes, en France, la comédie est née de l'observation libre, mais +attentive, du monde réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la +scène. La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre +presque dans le berceau de l'art, et leur séparation s'est marquée +toujours plus nettement dans le cours de leurs progrès. Elle a son +principe dans les choses mêmes. La destinée comme la nature de l'homme, +ses passions et ses affaires, les caractères et les événements, tout en +nous et autour de nous a son côté sérieux et son côté plaisant, peut +être considéré et représenté sous l'un ou l'autre de ces points de vue. +Ce double aspect de l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique +deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant pour les +parcourir, l'art ne s'est point séparé des réalités, n'a point cessé de +les observer et de les reproduire. Qu'Aristophane attaque, avec la +plus fantastique liberté d'imagination, les vices ou les folies +des Athéniens; que Molière retrace les travers de la crédulité, de +l'avarice, de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours, +de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu importe la +diversité des sujets sur lesquels se sont exercés les deux poëtes; peu +importe que l'un ait livré au théâtre la vie publique et le peuple +entier, tandis que l'autre y a porté les incidents de la vie privée, +l'intérieur des familles et les ridicules des caractères individuels: +cette différence de la matière comique provient de la différence des +siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane comme pour +Molière, les réalités sont toujours le fond du tableau; les moeurs et +les idées de leur temps, les vices et les travers de leurs concitoyens, +la nature et la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque +et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi du monde qui +entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement que la tragédie, aux +faits extérieurs et réels. + +Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur +développement une marche si régulière, ne mêlèrent point les deux +genres, et la distinction qui les sépare dans la nature se maintint sans +effort dans l'art. Tout fut simple chez ce peuple; la société n'y fut +point livrée à un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne +s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des contrastes, en +proie à un malaise obscur et profond. Il grandit et brilla sur son sol +comme le soleil se levait et suivait sa carrière dans le ciel qui le +couvrait. Les périls nationaux, les discordes intestines, les guerres +civiles y agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans son +imagination, sans combattre ni déranger le cours naturel et facile de sa +pensée. Le reflet de cette harmonie générale se répandit sur les lettres +et les arts. Les genres se distinguèrent spontanément, selon les +principes auxquels ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils +aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées ou des +groupes peu nombreux, et ne prétendit point à composer avec des blocs de +marbre des scènes violentes ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle, +Euripide, entreprirent d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves +destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane se chargèrent +de le divertir par le spectacle des travers de leurs contemporains ou +de ses propres folies. Ces classifications naturelles répondaient à +l'ensemble de l'ordre social, à l'état des esprits, aux instincts du +goût public qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer +sans incertitude ni partage à une seule impression, à un seul plaisir, +qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques rapprochements dont rien +ne lui avait offert l'image ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque +art, chaque genre se développa librement, isolément, dans les limites de +sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent l'homme et +le monde, prenant chacune, dans les réalités, un domaine distinct, et +venant tour à tour offrir, à la contemplation sérieuse ou gaie d'un +peuple qui voulait partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques +effets qu'elles en savaient tirer. + +Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté un autre caractère. +L'ordre, la régularité, le développement naturel et facile en ont paru +bannis. D'immenses intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes +ont été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, des besoins +grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité, l'agitation et le +trouble ont régné dans les esprits comme dans les États. Les nations se +sont formées, non plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange +confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte et en +travail; chaos violent que la civilisation, après de si longs efforts, +n'a pas encore réussi à débrouiller complètement. Des conditions +séparées par le pouvoir, unies dans une commune barbarie de moeurs, le +germe des plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une absurde +ignorance, de grandes vertus appliquées contre toute raison, des vices +honteux soutenus avec hauteur, un honneur indocile, étranger aux plus +simples délicatesses de la probité, une servilité sans bornes, compagne +d'un orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage de tout ce que +la nature et la destinée humaine peuvent offrir de grand et de petit, +de noble et de trivial, de grave et de puéril, de fort et de misérable, +voilà ce qu'ont été dans notre Europe l'homme et la société; voilà le +spectacle qui a paru sur le théâtre du monde. + +Comment seraient nées, dans un tel état des faits et des esprits, la +distinction claire et la classification simple des genres et des arts? +Comment la tragédie et la comédie se seraient-elles présentées et +formées isolément dans la littérature, lorsque, dans la réalité, +elles étaient sans cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, +entremêlées dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois +apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du passage? Ni le principe +rationnel ni le sentiment délicat qui les séparent ne pouvaient +se développer dans des esprits que le désordre et la rapidité des +impressions diverses ou contraires empêchaient de les saisir. +S'agissait-il de transporter sur la scène ce qui remplissait le +spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas plus difficile +que les moeurs. Les représentations religieuses, origine du théâtre +européen, n'avaient pas échappé à ce mélange. Le christianisme est une +religion populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que son +divin fondateur est venu chercher les hommes pour les attirer à lui; sa +première histoire est celle des pauvres, des malades, des faibles; il +a vécu longtemps dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions, +tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les vicissitudes, à +tous les efforts d'une destinée humble et violente. Des imaginations +grossières devinaient facilement les trivialités qui avaient pu se mêler +aux incidents de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les +vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si on ne leur en eût +fait voir que le côté tragique ou les vérités rationnelles. Les premiers +Mystères amenèrent en même temps sur la scène les émotions de la terreur +et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un comique +vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la poésie dramatique, la +tragédie et la comédie contractèrent l'alliance que devait leur imposer +l'état général des peuples et des esprits. + +En France cependant cette alliance fut bientôt rompue. Par des causes +qui se lient à toute l'histoire de notre civilisation, le peuple +français a toujours pris à la moquerie un extrême plaisir. D'époque en +époque notre littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté +sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux classes inférieures, +leurs farces comiques où n'entrait rien qui ne tendit à provoquer le +rire. La comédie en France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le +domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun droit sur celui +que la comédie s'était réservé; et dans les _piteuses_ Moralités, dans +les _pompeuses_ tragédies que faisaient représenter les princes dans +leurs châteaux ou les régents dans leurs collèges, le comique trivial +conserva longtemps une place impitoyablement refusée au tragique dans +les bouffonneries dont s'amusait le peuple. On peut donc affirmer qu'en +France la comédie, informe mais distincte, fut créée avant la tragédie: +plus tard la séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions +populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de l'ordre public +plus exact et plus uniforme que partout ailleurs, les habitudes de cour, +bien d'autres causes encore disposèrent les esprits à la distinction +rigoureuse des deux genres que commandaient les autorités classiques, +souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez nous la vraie, la grande +comédie, telle que l'a conçue Molière; et comme il était dans nos +moeurs, aussi bien que dans les règles, d'en former un genre spécial, +comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle ne cessa point de +puiser, dans le monde et dans les faits qui l'entouraient, ses sujets et +ses couleurs, elle s'éleva soudain à une hauteur, à une perfection que +n'ont connues, selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se placer +dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet immense avantage +de la variété des conditions et des idées qui élargit le domaine de +l'art sans altérer la simplicité de ses effets; trouver dans l'homme des +passions assez fortes, des travers assez puissants pour dominer toute +sa destinée, et cependant en restreindre l'influence aux erreurs qui +peuvent rendre l'homme ridicule sans aborder celles qui le rendraient +misérable; pousser un caractère à cet excès de préoccupation qui, +détournant de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant +qui le possède, et en même temps n'amener sur sa route que des intérêts +assez frivoles pour qu'il les puisse compromettre sans effroi; peindre, +dans le _Tartufe_, la fourberie menaçante de l'hypocrite et la +dangereuse imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le +spectateur et en échappant aux odieux résultats d'une telle situation; +rendre comiques, dans le _Misanthrope_, les sentiments qui honorent +le plus l'espèce humaine en les contraignant de se resserrer dans les +dimensions de l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant +par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs de la nature +humaine, enfin soutenir incessamment la comédie en marchant sur le bord +de la tragédie: voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et +original qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le pense, +pouvait donner à l'art dramatique cette direction et Molière. + +Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile des moeurs comme +des libertés germaines, l'Angleterre suivit, sans obstacle, le cours +irrégulier, mais naturel, de la civilisation qu'elles devaient enfanter. +Elle en retint le désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du +XVIIe siècle, sa littérature, aussi bien que ses institutions, en fut +l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut reproduire l'image +poétique du monde, la tragédie et la comédie ne s'y séparèrent point. La +prédominance du goût populaire y poussa quelquefois la représentation +tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans les plus +grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé, en épurant la scène +comique de l'excessive immoralité qu'elle étalait ailleurs, lui fit +perdre aussi cette gaieté maligne et soutenue qui est l'essence de la +vraie comédie. Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple +les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire, même dans +les productions les plus consacrées à la joie, quelques teintes de ces +émotions que la comédie, en France, n'admet guère sans perdre son nom +pour prendre celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, la +seule pièce entièrement comique que présente le théâtre anglais avant +Shakspeare, l'_Aiguille de ma commère Gurton,_ fut composée pour un +collège et modelée selon les règles classiques. Les titres vagues donnés +aux ouvrages dramatiques, comme _play, interlude, history_ ou même +_ballad_, n'indiquent presque jamais aucune distinction de ce genre. +Aussi, entre ce qu'on appelait _tragédie_ et ce qu'on nommait +quelquefois _comédie_, la seule différence essentielle consistait-elle +dans le dénoûment, d'après le principe posé au XVe siècle par le moine +Lydgate qui veut que la comédie commence dans les plaintes et finisse +par _le contentement_, tandis que la tragédie doit commencer par la +prospérité et finir dans le malheur. + +Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée de l'homme, +matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point divisées ni classées +entre les mains de l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène, +il les acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les contrastes +qui s'y rencontraient, et sans que le goût public fût tenté de s'en +plaindre. Le comique, cette portion des réalités humaines, avait droit +de prendre sa place partout où la vérité demandait ou souffrait sa +présence; et tel était le caractère de la civilisation que la tragédie, +en admettant le comique, ne dérogeait point à la vérité. En un tel état +du théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? +Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, +à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment de ces +réalités où son domaine naturel n'était ni respecté ni même reconnu; +elle ne s'astreignit point à peindre des moeurs déterminées ni des +caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter les +choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable: elle +devint une oeuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes +invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se +plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons +capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de la +raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui s'attache +au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquo, les jeux +d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le fond de ce +divertissement sans conséquence. La contexture des pièces espagnoles, +dont le goût commençait à s'introduire en Angleterre, fournissait à ces +jeux de l'imagination des cadres nombreux et de séduisants modèles; +après les chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles +françaises ou italiennes étaient, avec les romans de chevalerie, la +lecture favorite du public. Est-il étrange que cette mine féconde et ce +genre facile aient attiré d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on +s'étonner que cette imagination jeune et brillante se soit empressée +d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des +vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons sérieuses et +fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la main marchaient, dit-on, avec une +égale rapidité, dont les manuscrits offraient à peine une rature, se +livrait sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se déployaient +sans travail ses vives et riches facultés. Il pouvait tout mettre dans +ses comédies, et il y a tout mis en effet, excepté ce que repoussait un +pareil système, c'est-à -dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque +partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur du dessein, +et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les +tragédies de Shakspeare, une conception, une situation, un acte de +passion, un degré de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également +dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses tragédies, est +approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes +et des effets, n'est, dans ses comédies, qu'à peine indiqué, et offert +un instant à la vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître +bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans _Mesure pour Mesure_, +Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, après avoir condamné à mort +Claudio pour crime de séduction envers une jeune fille qu'il veut +épouser, travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio, en lui +promettant la grâce de son frère; et lorsque, par l'adresse d'Isabelle +qui substitue à sa place une autre jeune fille, il croit avoir reçu +le prix de son infâme marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de +Claudio. N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait +bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth ne présente cet +excès de scélératesse; mais dans _Macbeth,_ dans _Richard III_, le +crime produit l'impression tragique qui lui appartient, parce qu'il est +vraisemblable, parce que des formes et des couleurs réelles attestent sa +présence; on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont il s'est +saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis, ce qui lui reste +à subjuguer; on le voit s'incorporer par degrés dans l'être malheureux +qu'il possède; on le voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui +vit, marche, respire, et lui communique ainsi son caractère, sa propre +individualité. Chez Angelo, le crime n'est qu'une abstraction vague, +attachée en passant à un nom propre, sans autre motif que la nécessité +de faire commettre à ce personnage telle action qui produira telle +situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets. Angelo n'est +présenté d'abord ni comme un scélérat, ni comme un hypocrite; c'est au +contraire un homme d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche +du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient; son crime +accompli, il se repentira autant que le poëte en aura besoin, et il se +trouvera en état de reprendre sans effort le cours naturel de sa vie un +moment interrompu. + +Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie humaine passera +devant les yeux du spectateur, réduite en une sorte de fantasmagorie, +reflet brillant et incertain des réalités dont sa tragédie offre le +tableau. Au moment où la vérité semble près de se laisser saisir, +l'image pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le +_Conte d'hiver_, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable comme +Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un simple caprice à +l'instant où il faut que la situation commence à se former, perdra +soudain ses fureurs et ses soupçons dès que l'action aura atteint le +point où doit naître une situation nouvelle. Dans _Cymbeline_ que, +malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies puisque la pièce est +entièrement conçue dans le même système, la conduite de Jachimo n'est ni +moins fourbe, ni moins perverse que celle d'Iago dans _Othello_; mais +son caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a point de +caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau de scélérat dont l'a +revêtu le poëte, dès que l'intrigue touchera à son terme, dès que l'aveu +du secret que lui seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser, +entre Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul a causée, il +n'attendra pas même qu'on le lui demande, et il méritera ainsi d'avoir +part à cette amnistie générale gui doit être la fin de toute comédie. + +Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils abondent +non-seulement dans les premières comédies de Shakspeare, mais encore +dans celles qui ont succédé à ses plus savantes tragédies. Partout +on verrait les caractères aussi peu tenaces que les passions, +les résolutions aussi mobiles que les caractères. Ne demandez ni +vraisemblance, ni conséquence, ni étude profonde de l'homme et de la +société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous invite à vous en +inquiéter aussi peu que lui. Intéresser par le développement des +situations, divertir par la variété des tableaux, charmer par la +richesse poétique des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs +qu'il vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne; vices, +vertus, penchants, desseins, tout change et se transforme à chaque pas. +La bêtise même n'est pas toujours un mérite assuré au personnage qu'on +en a d'abord affublé. Dans _Cymbeline_, l'imbécile Cloten devient +presque fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance d'un +prince anglais aux menaces d'un ambassadeur romain; et dans _Mesure +pour mesure_, le constable _Le Coude_, dont les balourdises ont fait le +divertissement d'une scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans +une scène postérieure, un autre que lui est chargé d'égayer le +dialogue. Tant est vagabond et négligent le vol du poëte à travers ces +capricieuses compositions! Tant sont fugitives les créations légères qui +viennent les animer! + +Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle variété de formes +et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination, de poésie, employé à +faire oublier la monotonie de ces cadres romanesques! Sans doute ce +n'est point là la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a +faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu, sur cette +comédie frivole et bizarre, de si riches trésors? Les nouvelles et les +contes où il l'a puisée ont donné naissance, avant et après lui, à des +milliers d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un juste oubli. +Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir pourquoi, d'un roi de Bohême, +se décide à faire mourir sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, +abandonnée sur un _rivage_ de la Bohême et recueillie par un berger, +devienne, au bout de seize ans, une beauté merveilleuse et la bien-aimée +de l'héritier du trône; qu'après tous les obstacles naturellement +opposés à leur union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et +des reconnaissances; voilà , certes ce que peuvent réunir de plus commun +et de plus invraisemblable les romans, nouvelles et pastorales du temps. +Mais Shakspeare s'en saisit, et la fable absurde qui ouvre le _Conte +d'hiver_ devient intéressante par la vérité brutale des transports +jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius, la patiente +vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité de Pauline; et, dans la +seconde partie, cette fête des champs, sa gaieté, ses joyeux incidents, +et au milieu de cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita, +unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance morale des +classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau le plus piquant et le +plus gracieux que la vérité puisse fournir à la poésie. Que seraient les +noces de Thésée et d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux +couples d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là qu'une +combinaison décousue, sans intérêt comme sans vérité. Mais Shakspeare +en a fait _le Songe d'une nuit d'été_; au milieu de cette fade intrigue +interviendront Oberon et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de +fleurs, courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons de la +lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient à la suite de +la nuit, mêlés aux douteuses lueurs de l'aurore. Leurs emplois, leurs +plaisirs, leurs malices occuperont la scène, participeront à tous les +incidents, enlaceront dans une même action et les destinées plaintives +des quatre amants, et les jeux grotesques d'une troupe d'artisans; et, +après s'être envolés aux approches du soleil, quand la nuit enveloppera +de nouveau la terre, ils reviendront reprendre possession du monde +fantastique où nous a transportés cette amusante et brillante folie. + +En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même et bien +ingrat envers le génie pour se refuser à le suivre un peu aveuglément +quand il nous y invite avec tant d'attrait. L'originalité, la naïveté, +la gaieté, la grâce sont-elles donc si communes que nous les traitions +si sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond léger et +de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de goûter, au milieu des +invraisemblances, ou, si l'on veut, des absurdités du roman, le charme +divin de la poésie? Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous +prêter complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus dans +l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments assez de +jeunesse pour nous livrer à un plaisir si doux, sous quelque forme qu'il +nous soit offert? + +Cinq seulement des comédies de Shakspeare, _la Tempête, les Joyeuses +Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes, Troïlus et Cressida,_ et _le +Marchand de Venise_, ont échappé, en partie du moins, à l'influence du +goût romanesque. On s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à +_la Tempête_. Comme _le Songe d'une nuit d'été, la Tempête_ est peuplée +de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous l'empire de la féerie. +Mais après avoir établi l'action dans ce monde fictif, le poëte la +conduit sans inconséquence, sans complication, sans langueur; point +de sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères sont +soutenus et simples; le pouvoir surnaturel qui dispose des événements se +charge de répondre à toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les +personnages libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise +dans cette atmosphère magique qui les environne sans altérer la vérité +de leurs impressions ou de leurs idées. Le genre est bizarre et léger; +mais, la supposition admise, rien dans l'ouvrage ne choque le jugement +et ne trouble l'imagination par l'incohérence des effets. + +Dans le système de la comédie d'intrigue, les _Joyeuses Bourgeoises de +Windsor_ offrent une composition presque sans reproches, des moeurs +réelles, un dénoûment aussi piquant que bien amené, et, à coup sûr, un +des ouvrages les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a +évidemment aspiré plus haut dans _Timon d'Athènes_. C'est un essai dans +ce genre savant où le ridicule naît du sérieux et qui constitue la +grande comédie. Les scènes où les amis de Timon s'excusent, sous divers +prétextes, de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni d'effet. +Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi furieuse que sa +confiance a été extravagante, le caractère équivoque d'Apémantus, la +brusquerie des transitions, la violence des sentiments forment un +spectacle plus triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du +vieil intendant. Bien inférieur à _Timon_, le drame de _Troïlus et +Cressida_ présente cependant une conception habile; c'est la résolution +que prennent les chefs grecs de flatter l'orgueil stupide d'Ajax et d'en +faire le héros de l'armée, pour humilier le superbe dédain d'Achille et +obtenir de sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières. Mais +l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les bouffonneries de +Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus ne suffisent pour donner à +la pièce cette physionomie plaisante sans laquelle il n'y a point de +comédie. + +Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres comédies au système +romanesque, appartiennent aussi plus complètement à l'invention de +Shakspeare. _Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ sont une création +originale; on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris le sujet +de _la Tempête_; la composition de _Timon_ ne doit rien au passage de +Plutarque sur ce misanthrope; et à peine, dans _Troïlus et Cressida_, +Shakspeare a-t-il emprunté quelques traits à Chaucer. + +La fable du _Marchand de Venise_ rentre tout à fait dans le roman, et +Shakspeare l'en a tirée comme le _Conte d'hiver, Beaucoup de bruit pour +rien, Mesure pour mesure_, et tant d'autres, pour l'orner seulement +du gracieux éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit +Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain reconnu son +domaine; il est rentré dans ce monde réel où le comique et le tragique +se confondent, et, peints avec une égale vérité, concourent par leur +rapprochement à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en ce +genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race humiliée a les +vices et les passions qui naissent d'une condition pareille; son origine +l'a fait ce qu'il est, haineux et bas, craintif et impitoyable; il +ne songe point à s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir +l'invoquer une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette soif de +vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène du jugement, après +nous avoir fait trembler pour les jours du vertueux Antonio, Shylock +voit inopinément se retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont +il triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé à la fois +sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion et la moquerie +s'élèvent presque en même temps dans l'âme du spectateur. Preuve +singulière de la disposition générale de l'esprit de Shakspeare! Il +a traité, sans mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie +romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre que là où est +Shylock, c'est-à -dire la tragédie. + +C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction du comique +et du tragique, la classification des oeuvres de Shakspeare; ce n'est +point entre ces deux genres qu'elles se divisent, mais entre le +fantastique et le réel, le roman et le monde. Dans la première classe +se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend toutes ses +tragédies, scènes immenses et vivantes où toutes choses apparaissent +sous leur forme solide, pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent +dans une civilisation orageuse et compliquée; là , le comique intervient +aussi souvent que son caractère de réalité lui donne le droit d'y entrer +et l'avantage de s'y montrer à propos. Falstaff y marche à la suite de +Henri V, Dorothée Tear-Sheet à la suite de Falstaff; le peuple y entoure +les rois, les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les +conditions de la société, toutes les faces de la destinée humaine y +paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la nature qui leur est propre +et dans la situation qui leur appartient. Le tragique et le comique se +réunissent quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le même +caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur est plaisante quand +elle l'empêche d'écouter toute autre voix que la sienne, quand elle met +ses sentiments et ses paroles à la place des choses qu'on veut lui dire, +et qu'il a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale quand +elle lui fait adopter, sans examen, un projet dangereux qui le saisit +tout à coup de l'idée de la gloire. L'opiniâtreté contrariante qui le +rend si comique dans ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower +sera la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute raison, +de tout conseil, abandonné de tout secours, il s'élancera sur le champ +de bataille, où bientôt, demeuré seul, il regardera de tous côtés et _ne +verra que la mort_. Et ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des +réalités humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie, théâtre +universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité. + +En 1595, au plus tard, avait paru _Roméo et Juliette_. À cet ouvrage +succédèrent, presque sans interruption, jusqu'en 1599, _Hamlet_, le _Roi +Jean, Richard II, Richard III_, les deux _Henri IV_ et _Henri V_. De +1599 à 1605, l'ordre chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous +offre que des comédies, et _Henri VIII_, ouvrage de cour et de fête. +A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le _Roi Lear, Macbeth, +Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Othello_. La première +période, comme on voit, appartient plutôt aux pièces historiques; la +seconde à la tragédie proprement dite, à celle dont les sujets, pris +hors de l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un champ +plus libre et lui permettaient de se déployer dans toute l'originalité +de sa nature. Les pièces historiques, communément désignées sous le nom +_d'Histoires_, étaient, depuis vingt ans environ, en possession de la +faveur populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du goût de +son siècle; toujours plus grand, toujours plus approuvé à mesure qu'il +s'abandonnait plus librement à son propre instinct, et cependant +toujours attentif à mesurer ses hardiesses sur les progrès de son +auditoire dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date +de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies sans que +quelque autre poëte eût, pour ainsi dire, tâté, sur le même sujet, les +dispositions du public; comme s'il eût senti en lui-même une supériorité +qui, pour se confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution +vulgaire. + +On ne saurait douter qu'entre les pièces historiques et la tragédie +proprement dite, le génie de Shakspeare ne se portât de préférence vers +le dernier genre. Le jugement général et constant qui a placé _Roméo et +Juliette, Hamlet_, le _Roi Lear, Macbeth_ et _Othello_ à la tête de +ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames nationaux, +_Richard III_ est le seul que l'opinion ait élevé au même rang; nouvelle +preuve de mon assertion, car c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare +ait pu conduire, à la manière de ses tragédies, par l'influence d'un +caractère ou d'une idée unique. Là réside la différence fondamentale +qui distingue les deux genres de pièces: dans les unes, les événements +suivent leur cours, et le poëte les accompagne; dans les autres, les +événements se groupent autour d'un homme et ne semblent servir qu'à le +mettre en lumière. _Jules-César_ est une vraie tragédie, et cependant la +marche de la pièce est calquée sur le récit de Plutarque, aussi bien +que le _Roi Jean, Richard II_ ou les _Henri_ sur les chroniques de +Hollinshed; mais Brutus est là qui imprime à l'ouvrage l'unité d'un +grand caractère individuel. De même l'histoire de _Richard III_ est en +entier sa propre histoire, l'oeuvre de son dessein et de sa volonté, +tandis que celle des autres rois dont Shakspeare a peuplé son théâtre +n'est qu'une partie, et souvent la moindre partie du tableau des +événements de leur temps. + +C'est que les événements ne sont pas ce qui préoccupe Shakspeare; il ne +s'inquiète que des hommes qui les font. C'est dans la vérité dramatique, +non dans la vérité historique, qu'il établit son domaine. Donnez-lui un +fait à exposer sur la scène; il n'ira pas s'informer minutieusement +des circonstances qui l'ont accompagné, ni des causes diverses et +multipliées qui ont pu y concourir; son imagination ne lui demandera pas +un tableau exact des temps, des lieux, ni une connaissance bien complète +des combinaisons infinies dont se forme le mystérieux tissu de la +destinée. Ce n'est là que la matière du drame; ce n'est pas là que +Shakspeare en cherchera la vie. Il prend le fait comme le lui livrent +les récits, et, guidé par ce fil, il descend dans les profondeurs de +l'âme humaine. C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il +interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants, de +ses idées, de ses volontés. Il lui demande, non pas:--«Qu'as-tu +fait?--Mais:--Comment es-tu fait? D'où est née la part que tu as +prise dans les événements où je te rencontre? Que cherchais-tu? Que +pouvais-tu? Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui +m'importe dans ton histoire.» + +Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare, et cette profondeur +de vérité naturelle qui s'y révèle aux yeux les moins exercés, et cette +absence assez fréquente de la vérité locale qu'il eût également su +peindre s'il en eût fait l'objet d'une étude assidue. De là aussi +la différence de conception qui se fait remarquer entre ses pièces +historiques et ses tragédies. Composées sur un plan plus national que +dramatique, écrites d'avance en quelque sorte par des événements connus +dans leurs détails, et déjà même en possession du théâtre sous des +formes déterminées, la plupart des pièces historiques ne pouvaient +s'assujettir à cette unité individuelle que Shakspeare se plaisait à +faire dominer dans ses compositions, mais qui domine si rarement dans +les récits de l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu de +chose dans les événements où il a pris place; et la situation brillante +qui sauve un nom de l'oubli n'a pas toujours préservé de la nullité +celui qui le portait. Les rois surtout, forcés de paraître sur la scène +du monde, indépendamment de leur aptitude à y jouer un rôle, apportent +souvent, dans la conduite d'une action historique, moins de secours que +d'embarras. La plupart des princes dont le règne a fourni à Shakspeare +ses drames nationaux ont sans doute exercé quelque influence sur leur +propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III, ne l'a faite +lui-même et tout entière. Shakspeare eût cherché vainement, dans leur +conduite et leur nature personnelle, ce mobile unique des faits, cette +vérité simple et féconde qu'invoquait l'instinct de son génie. Aussi, +tandis que, dans ses tragédies, une situation morale, un caractère +fortement conçu étreint et renferme l'action-dans un noeud puissant, +d'où s'échappent, pour y rentrer ensuite, les faits comme les +sentiments, ses drames historiques offrent au contraire une multitude +d'incidents et de scènes destinés moins à faire marcher l'action qu'à la +remplir. A mesure que les événements passent devant lui, Shakspeare les +arrête pour en saisir quelques détails qui déterminent leur physionomie; +et ces détails, ce n'est point dans les causes élevées ou générales des +faits, c'est dans leurs résultats pratiques et familiers qu'il va les +puiser. Un événement historique peut partir de très-haut, mais il +atteint toujours très-bas; peu importe que ses sources se cachent +dans les sommités de l'ordre social; il vient aboutir dans les masses +populaires; il y produit un effet, un sentiment répandu et manifeste. +C'est là que Shakspeare semble attendre l'événement; c'est là qu'il le +prend pour le peindre. L'intervention du peuple, qui porte une si lourde +part du poids de l'histoire, est assurément légitime, au moins dans les +représentations historiques. Elle était nécessaire à Shakspeare. Ces +tableaux partiels de l'histoire privée ou populaire, placés bien loin +derrière les grands événements, Shakspeare les attire sur le devant de +la scène, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour donner à +son oeuvre les formes et les couleurs de la réalité. L'invasion de la +France, la bataille d'Azincourt, le mariage d'une fille de France avec +le roi d'Angleterre, en faveur de qui le roi de France déshérite le +dauphin, ne lui suffisent point pour remplir le drame historique de +_Henri V_; il appelle à son aide la comique érudition du brave Gallois +Fluellen, les conversations du roi avec les soldats Pistol, Nym, +Bardolph, tout ce mouvement subalterne d'une armée, et jusqu'aux +joyeuses amours de Catherine avec Henri. Dans les _Henri IV_, le comique +se lie de plus près aux événements; cependant ce n'est pas de là qu'il +émane; Falstaff et son cortège tiendraient moins de place que les faits +principaux n'en seraient pas moins préparés et ne suivraient pas un +autre cours; mais ces faits n'ont donné à Shakspeare que les contours +extérieurs de la pièce; ce sont les incidents de la vie privée, les +détails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff et ses compagnons, qui +viennent la remplir et l'animer. + +Dans la vraie tragédie, tout prend une autre disposition, un autre +aspect; aucun incident n'est isolé ni étranger au fond même du drame; +aucun lien n'est léger ou fortuit. Les événements groupés autour du +personnage principal se présentent avec l'importance que leur donne +l'impression qu'il en reçoit; c'est à lui qu'ils s'adressent, comme +c'est de lui qu'ils proviennent; il est le commencement et la fin, +l'instrument et l'objet des décrets de Dieu qui, dans ce monde créé pour +l'homme, a voulu que tout se fît par les mains de l'homme, et rien selon +ses desseins. Dieu emploie la volonté humaine à accomplir des intentions +que l'homme n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un but +qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux événements ne tombe +point sous leur servitude; si l'impuissance est sa condition, la +liberté est sa nature; les sentiments, les idées, les volontés que lui +inspireront les choses extérieures émaneront de lui seul; en lui réside +une force indépendante et spontanée qui repousse et brave l'empire que +subira son sort. Ainsi fut fait le monde; ainsi Shakspeare a conçu la +tragédie. Donnez-lui un événement obscur, éloigné; qu'à travers une +série d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire vers +un résultat déterminé: au milieu de ces faits, il place une passion, un +caractère, et met dans la main de sa créature tous les fils de l'action. +Les événements suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il +emploie sa force à les détourner de la direction dont il ne veut pas, +à les vaincre quand ils le traversent, à les éluder quand ils +l'embarrassent; il les soumet un moment à son pouvoir pour les retrouver +bientôt, plus ennemis, dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre, +et il succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte où se brisent sa +destinée et sa vie. + +La puissance de l'homme aux prises avec la puissance du sort, tel est +le spectacle qui a saisi et inspiré le génie dramatique de Shakspeare. +L'apercevant pour la première fois dans la catastrophe de _Roméo et +Juliette_, il avait senti tout à coup la volonté glacée de terreur à +l'aspect de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme et +l'inflexibilité du destin, l'immensité de nos désirs et la nullité de +nos moyens. Dans _Hamlet_, la seconde de ses tragédies, il en reproduit +le tableau avec une sorte d'effroi. Un sentiment de devoir vient de +prescrire à Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui +permette de s'y soustraire; et, dès le premier instant, il lui sacrifie +tout, son amour, son amour-propre, ses plaisirs, les études même de sa +jeunesse. Il n'a plus qu'un but au monde, c'est de constater le crime +qui a tué son père et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein, il +faille briser le coeur de celle qu'il aime; que, dans le cours des +incidents qu'il fait naître pour y parvenir, une méprise le rende le +meurtrier de l'inoffensif Polonius; qu'il devienne lui-même un objet de +risée et de mépris; il n'y songe seulement pas; ce sont les résultats +nécessaires de sa détermination, et dans cette détermination est +concentrée toute son existence. Mais il veut l'accomplir avec certitude; +il veut être assuré que le coup sera légitime et qu'il ne le manquera +pas. Dès lors s'accumulent devant ses pas les doutes, les difficultés, +les obstacles qu'oppose toujours le cours des choses à l'homme qui +prétend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement ses +entraves, Hamlet les surmonterait plus aisément; mais l'hésitation, la +crainte qu'elles inspirent font partie de leur puissance, et Hamlet doit +la subir tout entière. Cependant rien ne l'ébranlé, rien ne le détourne; +il avance, bien que lentement, les yeux constamment fixés sur son but; +soit qu'il fasse naître une occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas +est un progrès; il semble toucher au dernier période de son dessein. +Mais le temps a fourni sa carrière; la Providence est à son terme; les +événements que Hamlet a préparés se précipitent sans son concours; ils +se consomment par lui et contre lui; et il tombe victime des décrets +dont il a assuré l'accomplissement, destiné à montrer combien l'homme +compte pour peu de chose, même dans ce qu'il a voulu. + +Déjà plus aguerri au spectacle de là vie humaine, Richard III, au début +de sa sanglante carrière, contemple, mais d'un oeil ferme, cette immense +disproportion sous laquelle succombait sans cesse la pensée du courageux +mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet que plus d'orgueil et de +plaisir à dompter cette force ennemie; il veut donner un démenti au sort +qui paraît l'avoir désigné pour l'abaissement et le mépris. En effet, on +va le voir commander en vainqueur aux chances de sa vie; les événements +naîtront de ses mains, portant l'empreinte de ses volontés; comme sa +pensée les a conçus, sa puissance les accomplit; il achève ce qu'il a +projeté, élève son existence à la hauteur de son ambition..., et s'abîme +au moment marqué par l'inflexible destin pour faire éclater, au milieu +de ses succès, le châtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan, +également actifs et aveugles dans la conduite de leur destinée, attirent +de même sur eux, avec la force d'une volonté passionnée, l'événement +qui doit les écraser. Brutus meurt de la mort de César; nul, plus que +lui-même n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est déterminé par +un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu, comme Hamlet, une +apparition qui lui vint dicter son devoir; en lui seul il a retrouvé +cette loi sévère à laquelle il a sacrifié son repos, ses affections, +ses penchants; nul homme n'est plus maître de lui-même, et comme tous, +impuissant contre le sort, il meurt; avec lui périt la liberté qu'il a +voulu sauver; l'espoir même de rendre sa mort utile ne luit point à ses +yeux; et cependant Shakspeare ne lui fait pas dire en mourant: «O vertu, +tu tu n'es qu'un vain nom!» + +C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme contre la nécessité, +plane son existence morale, indépendante, souveraine, exempte des +hasards du combat. Le génie puissant dont le regard avait embrassé la +destinée humaine n'en pouvait méconnaître le sublime secret; un instinct +sûr lui révélait cette explication dernière, sans laquelle il n'y a que +ténèbres et incertitude. Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais +dans ses mains, marche-t-il d'un pas ferme à travers les embarras des +circonstances et les perplexités des sentiments divers; rien de plus +simple, au fond, que l'action de Shakspeare; rien de moins compliqué +que l'impression qu'on en reçoit. L'intérêt ne s'y partage point et +s'y balance encore moins entre deux penchants opposés, deux affections +puissantes. Dès que les personnages sont connus, dès que la situation +est développée, on a fait son choix; on sait ce qu'on désire, ce qu'on +craint, qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent +pas plus que les intérêts; la conscience ne flotte pas plus que les +affections. Au milieu des révolutions politiques, dans ces temps où la +société en guerre avec elle-même ne peut plus diriger les individus par +ces lois qu'elle leur imposait pour le maintien de son unité, alors +seulement le jugement de Shakspeare hésite et laisse hésiter le nôtre; +lui-même ne démêle plus bien où est le droit, ce que veut le devoir, et +ne sait plus nous le faire pressentir. Le _Roi Jean, Richard II_, les +_Henri VI_, en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale +est claire, sans ambiguïté comme sans complaisance. Les personnages n'y +marchent point ou trompeurs ou trompés, entre le vice et la vertu, +la faiblesse et le crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement, +nettement; leurs actions sont dessinées à grands traits; l'oeil le plus +débile ne saurait s'y méprendre. Et cependant, science admirable de la +vérité! dans ces actions si positives, si complètes, si conséquentes, +vivent et se déploient toutes les inconséquences, tous les bizarres +mélanges de la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le +crime; aucun fil ne retient plus ses actions à la vertu; et cependant +qui peut douter que, dans le caractère de Macbeth, à côté des passions +qui poussent au crime n'existent encore les penchants qui font la vertu? +La mère de Hamlet n'a gardé, dans son incestueux amour, aucune mesure; +elle connaît son crime et le commet; sa situation est celle d'une +effrontée coupable; son âme est celle d'une femme qui pourrait aimer la +pudeur et se trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius même, +le scélérat Claudius voudrait encore pouvoir prier; il ne le peut, mais +il le voudrait. Ainsi le coup d'oeil du philosophe éclaire et dirige +l'imagination du poëte; ainsi l'homme n'apparaît à Shakspeare que muni +de tout ce qui appartient à sa nature. La vérité est toujours là , devant +les yeux du poëte: il les baisse et il écrit. + +Mais il est une vérité que Shakspeare n'observe point de la sorte, qu'il +tire de lui-même, et sans laquelle toutes celles qu'il contemple +au dehors ne seraient que des images froides et stériles: c'est le +sentiment qu'elles excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystérieux +qui nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment connaître; +quand notre pensée a considéré les réalités, notre âme s'émeut d'une +impression analogue et spontanée; sans la colère qu'inspire la vue du +crime, d'où nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux? +Nul n'a réuni, au même degré que Shakspeare, ce double caractère de +l'observateur impartial et de l'homme profondément sensible. Supérieur à +tout par la raison, accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien +qu'il ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'eût pas +détesté Iago eût-il pénétré, comme Shakspeare, dans les replis de son +exécrable caractère? À l'horreur qu'il ressent pour le criminel est due +l'effrayante énergie du langage qu'il lui prête. Qui pourrait nous faire +trembler, comme lady Macbeth elle-même, de l'action qu'elle prépare avec +si peu de crainte? Mais s'agit-il d'exprimer la pitié, la tendresse, +l'abandon de l'amour, l'égarement des terreurs maternelles, les fermes +et profondes douleurs d'une amitié virile? Alors l'observateur peut +quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare lui-même +qui s'épanche avec l'abondance de sa nature; ce sont les sentiments +familiers à son âme qui s'émeuvent au moindre contact de son +imagination. Les femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints +comme lui? Où l'ingénuité d'un amour permis a-t-elle fait naître une +fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement abandonnée, +livrée à la démence par la faiblesse de l'âge et la violence de la +douleur, se répandit-elle jamais en lamentations plus pathétiques que +dans le _Roi Lear_? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les +émotions pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en voyant la +scène où Hubert, selon sa promesse au roi Jean, veut faire brûler les +yeux du jeune Arthur? Et si ce projet barbare recevait son exécution, +qui pourrait la supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retracée: +il y a des douleurs devant lesquelles il s'arrête; il prend pitié de +lui-même et repousse des impressions trop difficiles à soutenir. A peine +permet-il quelques mots à Juliette entre la mort de Roméo et la sienne; +Macduff se taira après le massacre de sa femme et de ses enfants; et +Shakspeare a voulu que Constance fût morte avant de nous apprendre la +mort d'Arthur. Othello seul aborde sans ménagement toute sa souffrance; +mais son malheur était si horrible, quand il ne le connaissait pas, que +l'impression qu'il en reçoit, après la découverte de son erreur, devient +presque un soulagement. + +Ainsi ému de ce qui nous émeut, Shakspeare obtient notre confiance; +nous nous abandonnons avec sécurité à cette âme toujours ouverte où +nos sentiments ont déjà retenti, à cette imagination toujours prête où +s'empreint l'éclat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres +brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture des jeux d'une mère +avec son enfant, simple dans la terrible apparition qui ouvre la scène +de Hamlet, le poëte ne manquera jamais aux réalités qu'il doit nous +peindre, ni l'homme aux émotions dont il veut nous pénétrer. + +Pourquoi donc sommes-nous quelquefois péniblement contraints de nous +arrêter en le suivant? Pourquoi une sorte d'impatience et de fatigue +vient-elle assez souvent nous troubler dans l'admiration qu'il nous +inspire? Un malheur est arrivé à Shakspeare; prodigue de ses richesses, +il n'a pas toujours su les distribuer à propos ni avec art. Ce fut aussi +quelquefois le malheur de Corneille. Les idées se pressaient autour de +Corneille, confuses et tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni +l'un ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit avec une +prudente sévérité. Ils oublient la situation du personnage en faveur des +pensées qu'elle suscite dans l'âme du poëte. Dans Shakspeare surtout, +cette excessive complaisance pour lui-même arrête et interrompt +quelquefois, d'une manière fatale à l'effet dramatique, l'ébranlement +qu'a reçu le spectateur. Ce n'est pas seulement, comme dans Corneille, +l'ingénieuse loquacité d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquiète +et bizarre rêverie d'un esprit étonné de ses propres découvertes, ne +sachant comment reproduire toute l'impression qu'il en reçoit, et +forçant, entassant les idées, les images, les expressions, pour +réveiller en nous des sentiment pareils à ceux qui l'oppressent. Ces +sentiments longuement développés ne sont pas toujours ceux qui doivent +occuper le personnage; et non-seulement l'harmonie de la situation en +est altérée, mais nous nous voyons contraints à un certain travail qui +achève de nous en distraire. Toujours simples dans leurs émotions, +les héros de Shakspeare ne le sont pas également dans leurs discours; +toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont pas aussi +constamment dans les combinaisons qu'ils en forment. La vue du poëte +embrassait un champ immense, et son imagination, le parcourant avec +une rapidité merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports +éloignés ou bizarres, et passait de l'un à l'autre par une multitude +de transitions brusques et singulières qu'elle imposait ensuite aux +personnages et aux spectateurs. De là est né le vrai, le grand défaut +de Shakspeare, le seul qui vienne de lui-même, et qui se produise +quelquefois dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence +trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due au contraire +qu'à l'absence du travail. Accoutumé par le goût de son siècle à réunir +souvent les idées et les expressions par leurs relations les plus +lointaines, il en contracta l'habitude de cette subtilité savante qui +aperçoit tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien; elle a gâté +plus d'une fois la gaieté de ses comédies comme le pathétique de ses +tragédies. Si la méditation eût instruit Shakspeare à se replier +sur lui-même, à contempler sa propre force et à la concentrer en la +ménageant, il eût bientôt rejeté l'abus qu'il en a fait, et il n'eût pas +tardé à reconnaître que ni ses héros, ni ses spectateurs ne pouvaient +le suivre dans ce prodigieux mouvement d'idées, de sentiments et +d'intentions qui, à chaque occasion, au moindre prétexte, se soulevaient +et s'obstruaient dans sa propre pensée. + +Mais autant que, par les détails rares et incertains qui nous ont été +transmis sur sa personne et sa vie, on peut concevoir aujourd'hui son +caractère, tout porte à croire que Shakspeare ne prit jamais tant de +soin de ses travaux ni de sa gloire. Plus disposé à jouir de lui-même +qu'à s'en rendre compte, docile à l'inspiration plutôt que dirigé par la +conscience de son génie, peu tourmenté du besoin des succès, plus enclin +à en douter qu'attentif aux moyens de les préparer, le poëte avança sans +mesurer sa route, se découvrant lui-même, pour ainsi dire, à chaque pas, +et conservant peut-être encore, à la fin de sa carrière, quelque chose +de cette naïve ignorance des merveilleuses richesses qu'il y répandait +à pleines mains. Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent +quelques allusions à ses sentiments personnels, à la situation de son +âme ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien rarement cette idée, si +naturelle à un poëte, de l'immortalité promise à ses vers; et ce n'était +pas un homme qui comptât beaucoup sur la postérité, ou s'en souciât +guère, que celui qui s'est montré si peu soigneux de jeter quelque jour +sur les seuls monuments de son existence privée que la postérité tienne +de lui. + +Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets le furent, sans +doute, de l'aveu de Shakspeare; rien n'indique cependant qu'il ait pris +la moindre part à leur publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché +à leur donner un intérêt historique par la désignation des personnes à +qui ils furent adressés ou des occasions qui les inspirèrent. Aussi les +clartés qu'on y peut entrevoir sur quelques circonstances de sa vie +sont-elles si douteuses qu'elles servent plutôt à inquiéter son +historien qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même dans +ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, a jeté les commentateurs +de Shakspeare dans un grand embarras. De toutes les suppositions +hasardées pour l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque +vraisemblance. Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de son +inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes les formes, excepté +de la simplicité, près d'une cour où l'_euphuisme_, langage à la mode, +avait porté jusque dans la conversation familière les plus bizarres +travestissements de personnes et d'idées, il se peut que, pour +exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, dans ces +compositions légères, un rôle et un langage de convention. On sait, par +un pamphlet publié en 1598, que les _doux_ sonnets de Shakspeare, déjà +célèbres bien qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme +de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le trait qui les +termine est presque toujours répété et retourné dans plusieurs sonnets +de suite, on sera bien tenté de les considérer comme de simples +amusements d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer +une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits qu'ils +indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou moins rapprochées que +les sonnets de Shakspeare peuvent offrir quelques renseignements sur ce +qui remplit sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces trente +années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si peu d'intérêt à +conserver les détails. + +Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son caractère, contribué +à ce silence. Un sentiment de fierté autant que la modestie a pu +disposer Shakspeare à renfermer dans l'oubli une existence dont il était +peu satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, ni +consistance ni éclat. Quelque différence que mette Hamlet entre les +acteurs ambulants et ceux qui appartenaient à un théâtre établi, ces +derniers devaient porter aussi le poids de la grossièreté du public dont +ils dépendaient, et de celle des confrères avec qui ils partageaient la +charge de divertir le public. La passion du spectacle fournissait de +l'emploi à des gens de tout étage, depuis ceux qu'on dressait aux +combats de Tours jusqu'aux enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de +Black-Friars. C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces deux +extrêmes que Shakspeare nous donne une si plaisante image dans _le Songe +d'une nuit d'été._ Mais les moyens d'illusion auxquels ont recours les +artisans comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux dont +se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur crépi de plâtre, +chargé de figurer la muraille qui sépare Pyrame et Thisbé, et instruit à +écarter les doigts en guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne, +son chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, ne +demandaient pas à l'imagination des spectateurs beaucoup plus de +complaisance qu'il n'en fallait ailleurs pour se représenter la même +scène tantôt comme un jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun +changement, comme un rocher contre lequel vient se briser un vaisseau, +puis enfin comme un champ de bataille où quatre hommes, armés d'épées et +de boucliers, viennent figurer deux armées en présence[23]. Il y a lieu +de croire que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même +public; du moins est-il certain que les pièces de Shakspeare ont été +jouées à _Black-Friars_ et au _Globe_, deux théâtres différents, bien +qu'appartenant à la même Troupe. + +[Note 23: C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre +que donne sir Philippe Sidney dans sa _Defence of Poesie_, imprimée en +1595.] + +Les comédiens ambulants étaient en usage de donner leurs représentations +dans les cours d'auberge; le théâtre en occupait une partie; les +spectateurs remplissaient l'autre et demeuraient à découvert ainsi que +les acteurs; les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et +les galeries au-dessus offraient des places sans doute plus chères. Les +théâtres de Londres avaient été construits sur ce modèle; et ceux +qu'on appelait _théâtres_ _publics_, par opposition aux _salles +particulières_, avaient gardé la coutume de représenter en plein jour +et sans autre toit que le ciel. Le _Globe_ était un théâtre public +et _Black-Friars_ une salle particulière; nul doute que ces derniers +établissements ne fussent d'un rang supérieur; on vit même plus tard la +qualité de spectateurs de _Black-Friars_ regardée comme le signe d'un +goût plus élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne se +dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare monta sur la +scène, les nuances en étaient probablement très-confuses. En 1609, +Decker, dans un pamphlet intitulé _Guis Hornbook_, écrit un chapitre sur +«la manière dont un homme du bel air doit se conduire au spectacle.» +On y voit que, dans les salles _publiques_ ou _particulières_, le +gentilhomme doit d'abord aller prendre place sur le théâtre même: là il +s'assiéra à terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou non +de payer un siège. Il gardera courageusement sort poste malgré les huées +du parterre, dût même la populace qui le remplit «lui cracher au nez et +lui jeter de la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme de +supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles animaux-là .» Cependant +si la multitude se met à crier à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!» +le danger devient assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le +gentilhomme à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient apporter, +pendant le spectacle, de la bière, des pommes, et les acteurs en avaient +souvent leur part; on fournissait d'un autre côté aux gentilhommes, pour +leur argent, des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans +les règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y établir une +partie de jeu avant le commencement de la pièce. _Guls Hornbook_ leur +recommande de témoigner une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils +ensuite se rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner +plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses cartes sur le théâtre +après en avoir déchiré trois ou quatre avec les apparences de la fureur. +Parler, rire, tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur +déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession des honneurs de +la scène. Ces plaisirs des gentilhommes indiquent assez quels étaient +ceux de la populace réunie au parterre, et que les écrits contemporains +désignent ordinairement sous le nom de _puants_[24] Le sort des acteurs +voués aux divertissements d'un tel public devait avoir plus d'un dégoût, +et il est permis d'attribuer à ce que Shakspeare en avait souffert cette +aversion pour les réunions populaires qui se manifeste souvent dans ses +ouvrages avec tant d'énergie. + +[Note 24: _Stinkards_.] + +La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient pour le théâtre +ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une idée plus honorable des +acteurs qui les fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune, +gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère de poëte +et de comédien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont +vouée à leur patron. Shakspeare lui-même nous laisse peu de doute sur +des torts qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans +un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de mes mauvaises +actions,» porte seule le reproche des «moyens publics» auxquels l'a +réduit la nécessité de subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom +est diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément dans lequel +elle agit, ainsi qu'il arrive à la main du teinturier. Ayez donc pitié +de moi, et souhaitez que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et +patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion +où je vis[25].» Dans le sonnet suivant, s'adressant à la même personne, +toujours sur le ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse: +«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi «l'empreinte +que grave sur mon front le reproche vulgaire. + + +[Note 25: Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.] + + +Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de +fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de +bon[26]?» Ailleurs il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies +par l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la +faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une +faveur publique, dans la crainte de déshonorer ton nom[27].» Puis il +se plaint d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que les +fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par des censeurs encore +plus fragiles que lui[28]. On devine aisément quelle devait être +la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les +infidélités, et même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, +indiquent assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour objet des +personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans +l'état des moeurs au XVIe siècle, la sévérité publique déployât tant de +rigueur contre de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du +poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà de l'usage, ou +simplement un déshonneur particulier attaché aux désordres et à l'état +de comédien. Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun +reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur un homme dont ses +contemporains n'ont jamais parlé qu'avec une affection pleine d'estime, +et que Ben-Johnson déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette +assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux à sa +mémoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'eût pas manqué de +constater en l'excusant. + +[Note 26: Sonnet 112, _ibid._] + +[Note 27: Sonnet 36, _ibid._, p. 61.] + +[Note 28: Sonnet 121, _ibid._ p. 678.] + +Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé du spectacle +d'une élégance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne soupçonnait +pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer +à ces délicatesses jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare se +sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-être +s'exagéra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une âme fière, +d'autant plus accablée d'une condition inégale qu'elle se sent plus +digne de l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette +circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi bien que +la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir des distances +humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa première dédicace à +lord Southampton, celle de _Vénus et Adonis_, est écrite avec une +respectueuse timidité. Celle du poëme de _Lucrèce_, publié l'année +suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sûr d'être +accueilli, et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» Le ton +de cette préface conforme à celui d'un grand nombre de sonnets, des +bienfaits répétés auxquels l'amitié de lord Southampton donna ce mérite +qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au +sensible et confiant Shakspeare l'aimable et généreuse protection d'un +jeune homme brillant et considéré, toutes ces circonstances ont fait +supposer à quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien +avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. Sans examiner à +quel point _l'euphuisme_, l'exagération du langage poétique et le +faux goût du temps ont pu donner à lord Southampton les traits d'une +maîtresse adorée, on ne saurait méconnaître que la plupart de ces +sonnets s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour qui le +dévouement du poëte porte le caractère d'un respect soumis autant que +passionné. Plusieurs indiquent des relations littéraires, habituelles, +et intimes. Tantôt Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, +tantôt il se plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations: +«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse[29];» et cependant +la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la +jalousie, tantôt résignée, tantôt poussée, par des sentiments trop +amers, à laisser échapper des reproches pressants, mais contenus +dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il semble, +d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop «fréquenté des esprits +inconnus,» trop livré au monde «les droits chèrement achetés» d'une +affection qui l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; mais +il revient, et réclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire +toujours cette affection qu'il a négligée[30]. Un autre sonnet parle de +torts mutuels pardonnés, mais dont la douleur est encore présente[31]. Si +ce ne sont pas là de pures formes de langage employées peut-être dans +des occasions bien différentes de celles qu'elles paraissent indiquer, +le sentiment qui occupait ainsi la vie intérieure du poëte était aussi +orageux que passionné. + +[Note 29: Sonnet 82, _ibid._, p. 646.] + +[Note 30: Sonnet 117, _ibid._ p. 675.] + +[Note 31: Sonnet 120, _ibid._ p. 677.] + +Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi un cours +tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans aucune querelle littéraire; +et sans les malignes allusions de l'envieux Ben-Johnson, à peine une +critique s'associerait-elle aux éloges qui consacrent sa supériorité. +Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare placé comme il avait +droit de prétendre à l'être, recherché pour le charme de son caractère +autant que pour l'agrément de son esprit et l'admiration due à son +génie. Un coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi +qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, cette +régularité, cet ordre nécessaires à la considération. On le voit +achetant successivement dans son pays natal une maison et diverses +portions de terre dont il forme bientôt une propriété suffisante pour +assurer l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre, +en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux cents livres +sterling par an, somme considérable pour le temps; et si les bienfaits +de lord Southampton sont venus au secours de l'économie du poëte, on +peut juger que du moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa +vie de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth eurent +part aussi à la fortune de son poète favori. Le don d'un écusson +accordé, ou plutôt confirmé à son père en 1599, prouve en effet +l'intention d'honorer sa famille. Mais rien n'indique d'ailleurs +que Shakspeare ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de +distinction supérieures ou même égales à l'accueil que recevait de Louis +XIV Molière, comme lui comédien et poëte; ainsi que Molière, Shakspeare, +si l'on en excepte son intimité avec lord Southampton, chercha surtout +ses relations habituelles parmi les gens de lettres dont il avait +probablement contribué à relever la condition sociale. Le club de la +_Sirène_, fondé par sir Walter Raleigh et où se réunissaient Shakspeare, +Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher, etc., a été longtemps célèbre +par l'éclat des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et +Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait un +immense avantage sur la lenteur laborieuse de son rival. Les traits +qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui la peine d'être recueillis. Peu +de bons mots sont en état de fournir une carrière de deux siècles. + +Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable et douce retiendra +longtemps Shakspeare au milieu de sociétés conformes aux besoins de son +esprit et sur le théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au +plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de Jacques Ier la +direction du théâtre de Black-Friars, sans qu'on puisse entrevoir aucun +dégoût de la part du roi à qui il devait cette nouvelle faveur, ni de +la part du public auquel il venait de donner _Othello_ et la _Tempête_, +Shakspeare quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à Stratford, +dans sa maison de _Newplace_ et au milieu de ses champs. Le besoin de +la vie de famille s'est-il fait sentir à lui? Mais il pouvait attirer +à Londres sa femme et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort +tourmenté de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il faisait, +dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais on l'accusait de trouver, +même sur la route, des distractions du genre de celles qui avaient pu +le consoler, au moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant +s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa mère, la belle et +spirituelle hôtesse de _la Couronne_, à Oxford, où Shakspeare s'arrêtait +en allant à Stratford. Si les sonnets de Shakspeare devaient être +regardés comme l'expression de ses sentiments les plus habituels et les +plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer un seul mot relatif +à son pays, à ses enfants, pas même au fils qu'il perdit à l'âge +de douze ans. Cependant Shakspeare ne pouvait ignorer la tendresse +paternelle: celui qui, dans _Macbeth_, a peint la pitié sous la forme +d'un «pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait dire à +Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible comme une femme, il ne +faut pas voir le visage d'une femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien +rendu les tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait +avoir vu ses propres enfants sans ressentir les tendresses de coeur d'un +père. Mais Shakspeare, tel que son caractère se présente à notre pensée, +avait pu trouver longtemps, dans les distractions du monde, de quoi +tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était capable de donner +aux affections. Quoi qu'il en soit, il est plus difficile de démêler les +causes qui déterminèrent son départ de Londres, que d'entrevoir celles +qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être quelques infirmités +vinrent-elles l'avertir de la nécessité du repos; peut-être aussi le +désir bien naturel de montrer à son pays une existence si différente de +celle qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de renoncer à +des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement les plaisirs de la +jeunesse. + +De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à Shakspeare dans sa +retraite. Une disposition naturelle à jouir vivement de toutes choses +rendait également propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle +avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier mûrier +qui ait été introduit dans le canton de Stratford, planté des mains de +Shakspeare en un coin de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un +siècle attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient ses +journées. Une aisance suffisante, l'estime et l'amitié de ses voisins, +tout semblait lui promettre ce qui couronne si bien une vie brillante, +une vieillesse tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, le jour +même où il avait atteint sa cinquante-deuxième année, la mort vint +l'enlever à cette situation commode et calme dont peut-être il n'eût pas +toujours livré au repos seul les heureux loisirs. + +Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est +daté du 25 mars 1616; mais la date de février, effacée pour faire place +à celle de mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un mois +auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite santé; mais cette +précaution prise si fort à propos dans un âge encore si éloigné de la +vieillesse fait présumer que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en +lui l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette supposition; et +les derniers jours de Shakspeare sont entourés d'une obscurité encore +plus profonde, s'il se peut, que celle de sa vie. + +Son testament n'offre rien de remarquable, si ce n'est une nouvelle +preuve du peu de place qu'occupait dans sa pensée la femme à qui +il s'était si précipitamment uni. Après avoir institué légataire +universelle sa fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de +Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs personnes, parmi +lesquelles il oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui +léguer dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais _le +second après le meilleur_[32]. Une distraction semblable, réparée de +la même manière, se fait remarquer à l'égard de Burbadge, Hemynge et +Condell, les seuls de ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il +lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six schellings +pour avoir une bague. Burbadge, le premier acteur de son temps, avait +contribué au succès des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont +donné, sept ans après sa mort, la première édition complète de ses +oeuvres dramatiques. + +[Note 32: _The second best._] + +Cette singulière omission du nom de la femme de Shakspeare, si +légèrement réparée, indique peut-être plus que de l'oubli; on est tenté +de la regarder comme le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont +l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à adoucir un peu la +manifestation. + +La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un marchand de vin, +reçut une part beaucoup moins considérable que madame Hall, sa soeur, +de l'héritage de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une +prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi avantager Susanna? +Une épitaphe gravée sur le tombeau de celle-ci, morte en 1649, la +représente comme «spirituelle au delà de la portée de son sexe,» et +ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» mais plus encore en ce +qu'elle était «sage pour le salut et pleurait avec tous ceux qui +pleuraient.» Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon qu'elle ne +savait pas écrire, fait constaté par un acte encore existant, où elle a +apposé une croix ou quelque autre signe analogue, indiqué par une note +marginale comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa trois +fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut qu'une fille, mariée +d'abord à Thomas Nash et ensuite à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne +naquit de ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération +la postérité de Shakspeare. + +Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la mort de Cervantes. + +Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où subsiste encore +son tombeau. Il est représenté de grandeur naturelle, assis dans une +niche, un coussin devant lui et une plume à la main. Cette figure avait +été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des couleurs de la +vie, les yeux d'un brun clair, la barbe et les cheveux plus foncés. Le +pourpoint était écarlate et la robe noire. Les couleurs ternies par le +temps en furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John Ward, +grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, sur les profits d'une +représentation d'_Othello_. Mais en 1793, M. Malone, l'un des principaux +commentateurs de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse couche +de blanc, conduit sans doute par cette prévention exclusive en faveur +des coutumes modernes qui l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un +voyageur indigné a, par un quatrain inscrit dans l'_Album_ de l'église +de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le profanateur qui +«badigeonne son tombeau comme il gâta ses pièces.» Sans adhérer +absolument aux dures expressions d'une légitime colère, on ne peut +s'empêcher de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc de M. +Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses commentaires, et ce +caractère général du XVIIIe siècle asservi à ses propres goûts, et +inhabile à comprendre ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses +habitudes ou de ses idées. + +Bien que cette malencontreuse réparation ait eu l'inconvénient d'altérer +la physionomie du portrait de Shakspeare, elle n'a cependant pu tout +à fait effacer, dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait +avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur la pierre +sépulcrale placée au-dessous de la niche sont gravés quatre vers dont +voici la traduction: + +«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière ici +enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et maudit soit celui +qui déplacera mes os!» + +Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par Shakspeare lui-même, +fut, dit-on, la cause qui empêcha de transporter son tombeau à +Westminster, comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années qu'il +se forma, contre le mur de l'église de Stratford, une excavation qui mit +à découvert la fosse même où avait été déposé le corps; le sacristain +qui, pour empêcher les déprédations sacrilèges de la curiosité ou de +l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à ce que la voûte +fût réparée, ayant essayé de porter la vue au dedans de la tombe, n'y +aperçut ni ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. «Il +me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, que c'était quelque +chose que d'avoir vu la poussière de Shakspeare.» + +Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des hommages qu'a +longtemps partagés avec lui le mûrier de Shakspeare. Vers le milieu +du dernier siècle, un M. Castrell, riche ecclésiastique, devint +propriétaire de Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps dans +la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs mains, et la maison +avait été rebâtie, mais le mûrier restait sur pied, objet de la +vénération des curieux. M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui +attirait, le fit couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne +se permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se targue +quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de propriété qui se +croirait compromis s'il s'asservissait à quelque respect pour un +sentiment public. Peu d'années après, ce même M. Castrell, sur un démêlé +qu'il eut avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe +qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne serait point +taxée; et en effet il la fit abattre et en vendit les matériaux. Quant +au mûrier, il fut sauvé en partie du feu auquel l'avait dévoué M. +Castrell par un horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup +d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à cure-dents et autres +petits meubles. La maison où naquit Shakspeare subsiste encore à +Stratford, toujours montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours, +et même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit l'épée du +poëte, la lanterne qui lui servit à jouer, dans _Roméo et Juliette_, le +rôle du frère Laurence, ou les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim +de sir Thomas Lucy. + +Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en Angleterre, +ce culte dont la dévotion, depuis soixante ans si fervente, semble +aujourd'hui répandre, dans quelques parties de l'Europe, un reflet de sa +chaleur. Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait perdu son +ami Fletcher, mais il conservait son talent, dont Fletcher avait plutôt +affaibli que soutenu les effets. Les besoins de la curiosité l'emportent +trop souvent sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer +Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller juger les nouvelles +productions de ses émules. Ce ne fut point à sa pédanterie dramatique +que Ben-Johnson dut alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il +n'osait prétendre à partager. Les triomphes du goût classique se +bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de lettres de son temps, +peu difficiles en fait de régularité, et toujours heureux d'avoir à +venger la science des dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies +de Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement accueillies du +public, repoussées même quelquefois avec une irrévérence dont il se +faisait ensuite justice dans ses préfaces. Mais ses _Masques_, espèce +d'opéra, obtinrent un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits +s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses, plus on +devait se rejeter sur les _Masques_. Plusieurs poëtes de l'école de +Shakspeare s'appliquaient aussi à satisfaire le goût du public pour le +genre de plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou +moins heureux, mais soutenus avec une grande activité, entretenaient ce +goût pour le théâtre qui survit aux époques de ses chefs-d'oeuvre. +Cinq cent cinquante pièces de théâtre environ, sans compter celles de +Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées avant +la restauration de Charles II; dans ce nombre, trente-huit seulement +peuvent dater des temps antérieurs à Shakspeare; on a vu que, durant sa +vie, l'usage n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la +représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent, ou à peu près, +tous les théâtres; la plupart de ces productions appartiennent donc aux +vingt-cinq années qui s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le +commencement des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé +quelque temps la popularité du premier poëte dramatique de l'Angleterre. + +Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623, Hemynge et Condell +avaient publié la première édition complète de ses pièces, dont treize +seulement avaient été imprimées de son vivant. Le respect subsistait +toujours; mais pour qu'une réputation consommée inspire un autre +sentiment que le respect, il faut peut-être que le temps vienne à son +aide, qu'il l'efface et l'assoupisse d'abord pour lui rendre un jour +l'attrait d'une gloire méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre +et la curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen, et à y +trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un grand écrivain obtient +rarement, de la génération qui le suit, les hommages que lui prodiguera +la postérité. Quelquefois même de longs espaces de temps sont +nécessaires pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur +accomplisse son cours et ramène vers lui le monde. Plusieurs causes +contribuèrent à prolonger pour Shakspeare cet intervalle de froideur et +presque d'oubli. + +Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme vinrent d'abord, +non-seulement interrompre toute représentation dramatique, mais +détruire, autant qu'il se pouvait, la trace de tout amusement de ce +genre. La Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger, que +ne partageait pas toute la nation, mais qui dominait avec la cour. La +littérature anglaise prit alors un caractère que n'effaça point, en +1688, une révolution nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur +par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle du XVIIIe, +conservèrent en Angleterre une influence de jeunesse qu'avait perdue la +vieille gloire de Shakspeare. Cinquante ans après sa mort, Dryden avait +déjà déclaré son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement du XVIIIe +siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style «grossier et barbare, de +ses tournures et de son esprit tout à fait passé de mode;» et Shakspeare +fut alors, par cette raison, rejeté de plusieurs collections de +poètes modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus Shakspeare, +grammaticalement parlant: on a plusieurs preuves de ce fait, et Dryden +a prouvé lui-même, en refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le +comprenait pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était pas compris, +bientôt même il ne fut plus connu. En 1707, un poëte nommé Tate donna +comme son ouvrage un _Roi Lear_, dont il a, dit-il, tiré le fond +d'une pièce de même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme +intéressante. Cette pièce est le _Roi Lear_ de Shakspeare. + +Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout à fait cessé +d'accorder à Shakspeare une part dans la gloire littéraire de leur pays; +mais c'était timidement et par degrés qu'ils soulevaient le joug des +préventions de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden avait +refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition qu'il en donna +en 1725, se contente d'en retrancher ce qu'il ne peut se résoudre à +regarder comme l'oeuvre du génie auquel il rend du moins cet hommage. +Quant à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé de +pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,» et d'abord sans +songer à plaire à des esprits «d'une meilleure sorte.» En 1765, Johnson +déjà plus hardi, encouragé par l'aurore d'un retour au goût national, +défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare contre les +prétentions de l'autorité classique; et s'il accorde quelque chose aux +dédains d'un siècle plus poli pour la _vulgarité_ et l'ignorance du +vieux poëte, du moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le +vulgaire c'est toute la nation. + +On réimprimait donc et on commentait Shakspeare; mais les mutilations de +ses oeuvres obtenaient seules les honneurs de la scène; le Shakspeare +amendé par Dryden, Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât +représenter-, et le _Tatler_ ayant à citer des vers de _Macbeth_, les +prenait dans le _Macbeth_ corrigé par Davenant. Ce fut Garrick qui, ne +trouvant nulle part, aussi bien que dans Shakspeare, de quoi suffire aux +besoins de son propre talent, l'arracha à ces honteuses protections, +prêta à cette vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit +le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique admiration des +Anglais. + +Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour, répandu et +redoublé cette admiration. Cependant elle demeurait stérile, et +Shakspeare régnait, dit sir Walter Scott, «comme un prince grec sur des +esclaves persans qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.» +Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens souvenirs; une +ancienne époque, pour porter de nouveaux fruits, a besoin d'être de +nouveau fécondée par un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis +sa fécondité. + +Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre aussi commence +à en éprouver l'impulsion; les romans de sir Walter Scott en sont la +preuve; Mais ce qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle +gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres genres de sa +littérature, l'Angleterre ne sera pas seule à le recevoir de lui. Dans +la secousse littéraire qui l'agite, l'Europe continentale tourne les +yeux vers Shakspeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour +modèle plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu dans +leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent colorer qu'un fruit né du +sol. Cependant la voie où l'Allemagne est entrée mène à la découverte +des vraies richesses; qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité +ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit naturel de sa +civilisation, possède déjà son caractère original et distinct. L'Italie +seule et la France, patries du classique moderne, s'étonnent du premier +ébranlement donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur +de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le doute ne se +présente encore à nous que comme un ennemi dont on commence à craindre +les atteintes; il semble que la discussion porte un aspect menaçant, et +que l'examen ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, on +hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne remplacera point; on a +peur de se trouver sans loi, et de ne rien découvrir que l'insuffisance +ou l'illégitimité des principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer +sans inquiétude. + +Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question sera posée +entre la science et la barbarie, les beautés de l'ordre et les effets +du désordre, tant qu'on s'obstinera à ne voir, dans le système dont +Shakspeare a tracé les premiers contours, qu'une liberté sans frein, une +latitude indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la course +du génie. Si le système romantique a des beautés, il a nécessairement +son art et ses règles. Rien n'est beau pour l'homme qui ne doive ses +effets à certaines combinaisons dont notre jugement peut toujours nous +donner le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. La +science ou l'emploi de ces combinaisons constitue l'art. Shakspeare a +eu le sien. Il faut le découvrir dans ses ouvrages, examiner de quels +moyens il se sert, à quels résultats il aspire. Alors seulement nous +connaîtrons vraiment le système; nous saurons à quel point il peut +encore se développer, selon la nature générale de l'art dramatique +considéré dans son application à nos sociétés modernes. + +Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des temps passés +ou chez des peuples étrangers à nos moeurs, c'est parmi nous et en +nous-mêmes qu'il faut chercher les conditions et les nécessités de la +poésie dramatique. Différent en ceci des autres arts, outre les règles +absolues que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de l'homme, +l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent de l'état mobile +de la société. Dans l'imitation du style antique, les statuaires +modernes n'éprouvent d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa +perfection: le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité +n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire tout ce qu'il +admire dans une tragédie de Sophocle. Il est aisé d'en démêler la cause. +Devant une statue ou un tableau, le spectateur reçoit d'abord, du +sculpteur ou du peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est +à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête, il regarde; sa +disposition naturelle, ses souvenirs, ses pensées viennent se grouper +autour de l'idée principale qui s'offre à ses yeux, et développent en +lui par degrés l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer. +L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté de +concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement qu'elle a reçu, le +suit dans sa propre direction, l'accélère par ses propres forces, et +crée ainsi elle-même le plaisir dont elle jouit. Que devant un tableau +de martyre, l'un s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre +de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des bourreaux pénètre +celui-ci d'indignation; qu'une teinte de satisfaction courageuse +répandue dans les regards de la victime rappelle au patriote les joies +du dévouement à une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par +la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité: peu importe la +diversité de ces impressions; elles sont toutes également naturelles, +également libres; chaque spectateur choisit, pour ainsi dire, le +sentiment qui lui convient, et quand il y est entré, aucun fait +extérieur ne vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui auquel +chacun se livre selon son penchant. + +Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au contraire, tout change +à chaque pas; chaque moment produit une impression nouvelle. Il a suffi +au peintre d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier +rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique renoue sans +cesse cette relation, qu'il la maintienne à travers les vicissitudes de +situations diverses. Tous les actes où se déploie l'existence humaine, +toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui la peuvent +modifier pendant la durée d'un événement toujours compliqué, voilà les +nombreux et mobiles objets qu'il présente au public; et il ne lui est +pas permis de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un +instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment sur eux, qu'à +chaque pas il excite dans leur âme des émotions analogues à la situation +toujours changeante où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il +ne s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants, s'il ne +répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne s'adresse constamment +à des idées qui leur soient familières, et ne leur parle le langage +qu'ils ont coutume d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi +touchante si elle se manifeste d'une façon contraire à nos habitudes; la +sympathie ne s'éveillera point avec la même vivacité sur des intérêts +auxquels nous avons cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité +d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas pour nous, +aux discours de Ménélas, la force qu'elle pouvait leur donner chez les +Grecs, attachés à leur croyance; ce n'est pas la farouche chasteté +d'Hippolyte qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour +obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en attendre, a +besoin de s'attacher à des devoirs que nos moeurs nous aient appris à +respecter et à chérir. + +Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation et à celles +des arts purement poétiques, tenu, comme l'épopée dans ses récits, de +mettre la vie humaine en mouvement, appelé, comme la peinture et la +sculpture, à la présenter en personne et sous des traits individuels, le +poëte dramatique est obligé de renfermer, dans les vraisemblances d'une +action, tous les moyens dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses +personnages ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils étaient +là , réellement occupés du fait qu'ils nous représentent. Le poëte épique +fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs, les honneurs de l'édifice où il +les introduit; il les accompagne de ses propres discours, les aide de +ses explications, et par la peinture des moeurs, des temps, des lieux, +il les dispose à la scène dont il va les rendre témoins, et leur ouvre +en tout sens le monde où il veut les transporter et se transporter avec +eux. Le personnage dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est +sans tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication avec +lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il doit s'en faire suivre. +Ainsi séparés l'un de l'autre, comment parviendront-ils à se rapprocher +si une profonde et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment +ces héros, qui ne font rien pour le public que sentir, et parler +sous ses yeux, n'en seront compris et accueillis qu'autant qu'ils se +rencontreront avec lui dans leur manière de concevoir, de sentir, de +parler, et l'effet dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à +s'unir dans les mêmes impressions. + +Les impressions de l'homme communiquées à l'homme, telle est en effet +l'unique source des effets dramatiques. L'homme seul est le sujet du +drame; l'homme seul en est le théâtre. Son âme est la scène où viennent +jouer leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point par leur +propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports avec l'être moral dont +la destinée nous occupe, que les événements prennent part à l'action; +tout caractère dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à exercer +sur nous une influence directe, au lieu d'agir par l'intermédiaire d'un +personnage sensible, et par l'émotion que nous recevons, à notre tour, +de l'émotion qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène +est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au spectateur et +non à Thésée: Thésée, déjà instruit que son fils est mort, n'est plus +capable de se prêter aux impressions du récit. Si, encore incertain, +il ne devait arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les +angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques dont elle est +peut-être surchargée n'empêcheraient pas qu'elle ne fût dramatique, +car les impressions qu'elle produit seraient pour nous celles d'un +personnage intéressé au résultat; nous les sentirions dans le coeur de +Thésée. + +Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait dramatique; +l'évènement qui en est l'occasion ne le constitue point. La mort de +l'amant est rendue dramatique par la douleur de l'amante, le danger +du fils par l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du +meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que nous occupe +Astyanax. Un tremblement de terre et les bouleversements physiques qui +l'accompagnent ne fourniront qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet +d'un récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête chauve du +vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses compagnons, déchiré de la +pitié qu'il leur inspire l'apparition d'un spectre ne ferait rien à +personne dans la salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et +pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, Shakspeare a +eu soin d'en rendre témoins un médecin et une femme de chambre, chargés +de nous transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent. + +Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y déploie animée, +agrandie par les événements qui s'y rapportent, et qui doivent à ce +rapport seul leur caractère théâtral. Dans la comédie, plus petits que +la passion qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent de +cette passion une importance risible; dans la tragédie, plus puissants +que les moyens dont l'homme dispose, ils nous émeuvent du spectacle de +sa grandeur et de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement, +car son art est de faire naître, de l'homme même et de ses travers, les +événements dont l'homme s'agite. Cette invention est rarement un mérite +pour le poëte tragique, car son oeuvre est de démêler et de faire +éclater l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit. S'il +faut en général que le fond de la tragédie soit pris dans l'histoire des +grands et des puissants, c'est que les impressions fortes dont elle +veut nous saisir ne peuvent guère nous être communiquées que par des +caractères forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée +ordinaire. C'est dans le développement de la haute fortune et de ses +terribles vicissitudes que paraît l'homme tout entier, avec la richesse +et dans l'énergie de sa nature. Ainsi concentré dans l'individu, le +spectacle du monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à +travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements nous atteignent +par la sympathie, source de l'illusion dramatique. + +Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures de cire de +Curtius surpasseraient toutes les statues de l'antiquité, et un panorama +serait le dernier effort de la peinture. S'il s'agissait d'en imposer à +la raison et d'imprimer à l'imagination une secousse assez forte pour +pervertir le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale pût +être prise pour l'accomplissement d'un fait réel et actuel, il suffirait +de bien peu de scènes pour conduire les spectateurs à ce degré de folie +dont l'effet serait de troubler bientôt le spectacle par la violence de +leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des objets imités par +un art quelconque, l'âme, émue du moins de la réalité des impressions +qu'elle en reçoit, éprouvât véritablement les sentiments dont une +représentation fictive produit en elle l'image, les travaux du génie +n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les douleurs de la vie +avec le spectacle des misères humaines. Cependant ces sentiments nous +arrivent, nous pénètrent, et de leur existence dépend l'effet dont le +poëte a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour nous y +livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer une cause digne de +les exciter. Quand nos larmes coulent devant le _Portement de croix_ de +Raphaël, il faut, pour que nous les laissions couler, que nous croyions +les donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en nous le +spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si, dans les émotions +que nous inspire Tancrède mourant sur le théâtre, nous ne croyions +pas reconnaître celles que nous éprouverions pour Tancrède mourant en +réalité, nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui ne serait +pas légitimée par son application à des douleurs au moins possibles. Et +pourtant nous nous trompons; ce que nous reconnaissons alors en nous +n'est pas cette puissance qui se réveille à la vue des souffrances +de nos semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite à +l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la liberté et l'espoir +de les secourir. Ce n'est point cette puissance, c'est son ombre, c'est +l'image de nos traits répétés et frappants dans un miroir, quoique sans +vie. Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver, nous y +livrons notre imagination sans avoir rien à demander à notre volonté. +Personne n'est tourmenté du besoin impérieux de crier à Tancrède, à +Orosmane, à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de ne pouvoir +se précipiter au secours de Glocester contre l'exécrable duc de +Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable la situation des spectateurs +d'une pareille scène est écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel; +idée qui nous est présente et que nous conservons sans nous apercevoir +clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés dans la +contemplation des impressions plus vives qui assiègent notre pensée. Si +cette idée était claire dans notre esprit, elle ferait évanouir tout le +cortège des illusions qui nous environnent, et nous l'appellerions à +notre aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en une vraie +douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à l'oublier, l'art doit +éviter avec soin, ce qui pourrait lui rappeler que le spectacle qu'il +contemple n'a rien de réel. De là vient la nécessité de mettre en accord +toutes les parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement +la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse reconnaître. +C'est ce qui arriverait si, au moment où il se livre à des sentiments +qui lui sont familiers, le spectateur était dérangé, c'est-à -dire averti +par des formes de moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi +l'importance d'une certaine attention à l'égard des moyens accessoires, +non pour augmenter l'illusion, mais pour ne pas la troubler. Cette +illusion morale que veut le drame, l'acteur seul est chargé de la +produire. Où trouverait-on des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle +imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet de la nature +pourrions-nous représenter aussi bien que l'homme, quand c'est l'homme +lui-même qui le représente? Que l'art dramatique ne demande donc point +de secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de celle que +l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à l'illusion morale le +machiniste et le décorateur, c'est d'écarter ce qui pourrait lui nuire. +Peut-être même l'art aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts +pour le servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture, +employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait pas l'effet +dramatique en détournant l'attention vers les prestiges d'un autre art? + +Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, soit que +par leur perfection elles s'emparent de l'effet auquel elles devaient +simplement contribuer, ou qu'elles le détruisent par leur insuffisance. +En Angleterre, comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument +étranger à cet art des décorations, hommage récent rendu à la +vraisemblance, et réellement utile à l'illusion dramatique lorsque, sans +prétendre à l'augmenter, il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter +de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs à se +figurer plus nettement la situation où on lui demande de se transporter. +Des imaginations plus susceptibles que délicates, plus faciles à +émouvoir qu'à détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements +qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment occupée à +surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs, si peu exigeants sur la +décoration du théâtre, l'étaient beaucoup quant au mouvement matériel +de la scène; indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des +imitations théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine en +apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un homme pouvait, sans +nuire à leur émotion, leur représenter la sensible Ophélia, la délicate +Desdemona, ils pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon +qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce grand événement +ne les frappait pas avec moins de vivacité; et ils recevaient avec toute +la force de l'illusion dramatique l'impression touchante de la mort des +deux Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements de quatre +soldats. + +Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et plus nécessaire +à des imaginations moins promptement séduites, à des esprits moins +aisément amusés, l'art s'étudie à écarter ce qui pourrait y nuire; +et, en même temps que la représentation des objets matériels se +perfectionne, elle intervient plus rarement dans le spectacle de +l'action, presque exclusivement réservé à l'homme qui peut seul lui +donner les apparences de la réalité. C'est à l'homme que, malgré les +habitudes de son temps, Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce +grand effet. Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal +intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les siens un simple +accessoire que le goût de son temps ne lui permettait pas de retrancher, +dont peut-être même son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice, +mais qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que, dans ses +pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois troublée par +l'imparfaite représentation d'objets que l'illusion théâtrale ne saurait +atteindre; Shakspeare n'en démêla pas moins la véritable source de cette +illusion et n'en chercha pas ailleurs les moyens. + +Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion de ce genre, +étrangère à toute erreur des sens ou de la raison, simple résultat d'une +disposition de l'âme qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne +peut se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur à la +séduction que le poëte veut exercer sur lui, et qu'ainsi il faut le +séduire sans relâche. Quelle que soit la puissance d'une représentation +dramatique, elle ne saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous +assez complètement pour nous livrer sans défense à tous les sentiments +qui viendront nous saisir à mesure que nous avancerons dans la situation +où elle nous a placés. Il faut que l'imagination se prête par degrés à +cette situation étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire +des impressions qui en doivent naître, comme, dans un malheur ou dans un +bonheur inattendu, nous avons besoin de quelque temps pour mettre nos +sentiments au niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre +consentement à cette situation, après nous avoir émus des impressions +qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment nous faire passer à une +situation, à des impressions nouvelles, le travail est à recommencer, +et avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un travail +déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et troublée; le +spectateur se refuse à un mouvement dont on le détourne après lui avoir +demandé de s'y livrer. L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car, +ainsi que l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à des +impressions continuées et renouvelées dans une seule et même direction. + +L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, a été l'âme +des grandes conceptions de Shakspeare et l'objet instinctif de son +travail assidu, comme elle est le but de toutes les règles inventées par +tous les systèmes. Les partisans exclusifs du système classique ont cru +qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression qu'à la faveur de ce +qu'on appelle les trois unités. Shakspeare y est parvenu par d'autres +moyens. Si la légitimité de ces moyens était reconnue, elle diminuerait +fort l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à certaines +règles, évidemment revêtues d'une autorité abusive si l'art, pour +accomplir son dessein, n'a pas besoin des restrictions qu'elles lui +imposent et qui le privent souvent d'une partie de ses richesses. + +La mobilité de notre imagination, la variété de nos intérêts, +l'inconstance de nos penchants ont donné au temps, aux lieux mêmes, une +puissance que ne saurait méconnaître le poëte qui veut se servir des +affections de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. S'il +leur présente son personnage à des intervalles trop longuement séparés +dans la durée de son existence, ils lui demanderont: «Qu'est devenu +l'homme que nous connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant +un ami six mois après l'événement qui l'a plongé dans la douleur, nous +commençons par nous enquérir discrètement de l'état de cette douleur que +nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication avec son âme +avant de savoir quel sentiment nous aurons à partager. Obligé de rendre +compte des changements survenus, dans le cours de six mois ou d'un an, à +des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître de la scène, +le héros tragique ne formerait-il pas avec lui-même une étrange +disparate? Le fil de l'identité ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui +conserver le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à l'avouer pour +la même personne? + +Dans cette condition de la nature humaine a été puisé le véritable motif +des unités de temps et de lieu, si souvent et si mal à propos fondées +sur une prétendue nécessité de satisfaire la raison en accommodant la +durée de Faction réelle à celle de la représentation théâtrale; comme si +la raison pouvait consentir à ce que, dans l'intervalle d'un entr'acte +de quelques minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir dormi, +ou du matin au soir sans avoir mangé! comme s'il était plus aisé de +prendre trois heures pour un jour que pour une semaine, ou même pour un +mois! + +Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve une certaine +répugnance à voir disparaître devant lui les intervalles de temps et de +lieu sans qu'il puisse s'en rendre compte, sans qu'il en reçoive +aucune modification. Plus ces intervalles sont considérables, plus +son mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi à sa +connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient de disposer, +et il n'aimerait pas qu'on lui répétât trop souvent, comme Crispin +à Géronte: «C'est votre léthargie.» Mais ce ne sont point là des +difficultés invincibles aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche +aisément de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de son allure, +il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le en vue du but +vers lequel vous aurez su porter ses désirs, et dans son élan pour +l'atteindre, il ne songera plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez +de franchir. Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée +nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre pensée se +préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, et ne voit rien dans +l'intervalle qui nous en sépare; et comme elle nous y fait arriver sans +avoir, pour ainsi dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous +que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et Laërtes sont +convenus ensemble de l'assaut d'armes où doit périr Hamlet, entre ce +moment et celui de l'événement on ne s'inquiète guère de savoir si deux +heures ou une semaine se sont écoulées. + +C'est que la chaîne des impressions n'a point été rompue; c'est que la +situation des personnages n'a point changé; leurs projets sont demeurés +les mêmes: leur ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point +agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments qu'ils nous +inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, dans la même disposition +d'âme; et ainsi les époques sont rapprochées par cette unité +d'impression qui nous fait dire, à la pensée d'un événement consommé +depuis longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace: «Il me +semble que c'était hier.» + +Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre les actions dont +Macbeth remplit sa carrière de crime? Quand il ordonne le meurtre de +Banquo, celui de Duncan est encore présent à nos yeux; il semble que +c'était hier; et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille de +Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition de Banquo. Aucune +de ses actions ne s'est terminée sans rendre nécessaire l'action qui +la suit; elles s'annoncent et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi +l'imagination de marcher en avant, pleine de trouble et d'attente. +Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par la terreur même de +son forfait, à tuer les chambellans à qui il veut l'attribuer, ne nous +permet pas de douter de la facilité avec laquelle il commettra les +forfaits nouveaux dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée +de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous laissent pas +espérer qu'elles accorderont quelque relâche à l'ambition et aux +nécessités du crime. Ainsi tous les fils de l'action sont d'abord +exposés à nos yeux; nous suivons, nous prévenons le cours des +événements; aucune hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre +imagination dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent avec la +succession des idées qui les devaient remplir; une seule succession +se marque dans notre esprit, celle des événements dont se compose le +spectacle entraînant qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent +pour nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée; et, +quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée vide et inaperçue +comme celle du sommeil, comme toutes celles où l'âme ne se manifeste par +aucun symptôme sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre esprit +que l'enchaînement des heures auprès de cet enchaînement des idées? +Et quel poète, soumis à l'unité de temps, la croirait suffisante pour +établir, entre les différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant +qui ne peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est vrai que +celle-là seule est le but, tandis que les autres ne sont que le moyen. + +Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité; la rapidité +d'une grande action exécutée, d'un grand événement accompli dans +l'espace de quelques heures, saisit l'imagination et emporte l'âme +d'un mouvement auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions +comportent en réalité une action si soudaine; peu d'événements se +composent de parties si exactement rapprochées dans le temps et +l'espace; et, sans parler des invraisemblances qu'amène leur cohésion +forcée, les surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité +d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. Zaïre, +passant tout à coup de son amour dévoué pour Orosmane à la plus entière +soumission pour la foi et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous +rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion qu'elle nous en a +fait perdre par un si brusque changement. Voltaire a cherché ses effets +dans le contraste de l'amour parfaitement heureux avec l'amour au +désespoir; moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant peut-être +que cette préoccupation d'une situation unique et constante qui ne se +développe que pour redoubler le sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce +n'est pas lorsque nous nous sommes bien établis dans une affection +qu'il est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur d'une affection +contraire: Corneille n'a point montré Rodrigue et Chimène ensemble avant +la querelle de leurs pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de +leur bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut croire et trouble +par ses pressentiments la situation trop douce dont le poëte s'est bien +gardé de nous mettre en possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions +trop de peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en sortir. +De même nous nous sommes associés aux sentiments de Polyeucte; nous +avons tremblé pour lui avant de connaître l'amour de Pauline et de +Sévère; si notre premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être +nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup pour Polyeucte, +dont la présence lui serait importune. Ainsi quand Zaïre nous a émus +comme amante, nous sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien +aisément cette situation où elle nous a placés, pour entrer dans celle +de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique que lui a donnée +Voltaire dans la première scène, pour faciliter plus tard sa conversion, +rend plus invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si vite +dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire, dès le premier +instant, Voltaire nous eût montré Zaïre troublée de scrupules et +inquiète sur son bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à +comprendre dans toute son étendue, à sa première apparition, le malheur +qui la menace, et à la voir s'y livrer avec un abandon peu probable, +parce qu'il est trop soudain. + +L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à déguiser, sous +de grands ébranlements, les transitions trop subites que la règle de +l'unité de temps peut imposer, rend donc souvent plus saillants les +inconvénients de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les +impressions différentes qu'elle accumule dans un espace trop étroit. +C'est au contraire par une impression unique que Shakspeare, du moins +dans ses plus belles compositions, s'empare, dès le premier instant, de +la pensée, et, par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il +a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour altérer la +seule unité dont il ait besoin. La péripétie peut exister pour les +personnages, jamais pour le spectateur. Avant de connaître le bonheur +d'Othello, nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre qui +va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime paraît avant lui sur +la scène; et avant que nous ayons vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé +par les sorcières nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable. De +même, dans _Athalie_, toute la pensée de la pièce se déploie, dès la +première scène, dans le caractère et les promesses du grand prêtre; +l'impression est commencée; elle va continuer et s'accroître toujours +dans la même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle de huit +jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les promesses de Joad et +leur accomplissement, eût rompu l'unité d'impression qui résulte de +l'invariable constance de ses projets? + +A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions, appartient +exclusivement cette unité morale qui, bravant les temps et les +distances, renferme toutes les parties d'un événement dans une action +compacte où ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité +matérielle. Une passion violemment excitée ne saurait prétendre à un tel +effet; elle a ses orages momentanés dont le cours, soumis à des causes +extérieures et variables, doit trouver en peu de temps son terme. Dès +que la jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle +quelconque séparait ce moment de celui qui amène la mort de Desdémona, +l'unité serait rompue; rien ne nous attesterait le lien qui doit unir +les premiers transports du More à sa dernière résolution; il faut donc +que Faction marche, se précipite et le précipite lui-même à sa perte, +qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait peut-être de consommer. +De même le simple tableau des événements, si la présence d'un grand +caractère individuel ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre +unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et les efforts +qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques, pour s'en rapprocher +ou en déguiser l'absence sont un nouvel hommage rendu à cette unité +morale qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien +ne remplace quand elle lui manque. Dans _Hamlet_, dans _Macbeth_, +Shakspeare, inattentif au cours du temps, le laisse passer sans y +regarder. Dans ses pièces historiques, au contraire, il le cache et le +dissimule par tous les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée; +les scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle sorte qu'un +intervalle de plusieurs années semble se renfermer en quelques semaines +ou même en quelques jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à +cette unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement entre des +événements que ne lie point un principe uniforme. La scène où Richard II +apprend d'Aumerle le départ de Bolingbroke pour son exil est celle où +il annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on ne sait pas +encore bien à la cour si en effet il s'est embarqué pour ce voyage quand +on y reçoit la nouvelle du débarquement de Bolingbroke revenant avec une +armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession de son père +mort dans l'intervalle, mais, au fait, pour s'emparer de la couronne +dont on le voit presque en possession avant que Richard, rejeté par la +tempête sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son +arrivée. Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis l'exil de +Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, que Mowbray, exilé au +même moment que lui, a fait pendant ce temps plusieurs voyages à la +terre sainte, et est venu mourir en Italie. + +Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément pas parmi les +preuves du génie de Shakspeare si elles n'attestaient l'empire qu'avait +pris sur lui la grande pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié. +Soit que, dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances +et les impossibilités pour dissimuler le cours du temps, soit que, dans +ses plus belles tragédies, il le laisse fuir sans s'en inquiéter, +c'est toujours l'unité d'impression, source de l'effet théâtral, qu'il +poursuit et veut maintenir. Il faut voir dans _Macbeth_, véritable type +de son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés qui en +naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur, la chaîne des lieux et +des temps sans cesse brisée dans la réalité! Macbeth, déterminé à faire +périr Macduff qu'il redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre; +il quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement son +château, d'égorger sa femme, ses enfants, tout ce qui porte son nom. La +scène se rouvre dans le château de Macduff, par une conversation entre +lady Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le départ de +son mari et lui témoigner des craintes pour elle-même. Les deux scènes, +liées ainsi étroitement par la pensée, semblent l'être par le temps; la +distance a disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle dont +on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le château de Macduff +du palais de Macbeth, et le temps qu'il a fallu pour les parcourir? On +est entré sans effort dans cette nouvelle partie de la situation; elle +suit son cours; les assassins se présentent; le massacre commence. On +passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; les terribles événements +qu'il ignore ont rempli, pour nous, l'intervalle qui doit séparer son +départ de son arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit +de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la désolation de l'Écosse, +la haine générale qui s'est soulevée contre Macbeth. L'armée qui doit +renverser le tyran est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais, +pendant que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le poëte +rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous nous préparons à +l'approche des troupes, dont la marche s'accomplit sans que rien nous +apprenne à en mesurer la durée, ou nous porte à nous en informer. +Presque jamais, dans Shakspeare, les personnages n'arrivent +immédiatement dans le lieu pour lequel ils viennent de partir: un +si brusque rapprochement serait contraire à l'ordre naturel de la +succession des idées. Nous avons vu Richard II partir pour le château de +Jean de Gaunt; c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que +nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait sans que notre +esprit se puisse plaindre de n'avoir pas été consulté sur le temps qu'il +y a employé. De même, entre deux événements évidemment séparés par un +intervalle assez long pour que nous n'aimions pas à le voir disparaître +sans y prendre quelque part, Shakspeare place une scène qui peut +appartenir également à la première ou à la seconde époque, et il +nous fait passer de l'une à l'autre sans nous choquer par son intime +connexion avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi, dans le _Roi +Lear_, entre le moment où Lear partage son royaume à ses filles, et +celui où Gonerille, déjà lassée de la présence de son père, se détermine +à s'en débarrasser, prennent place les scènes du château de Glocester, +et le commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet instinct qui +est la science du génie, le poëte sait que notre imagination parcourra +sans effort avec lui le temps et l'espace, s'il lui épargne les +invraisemblances morales qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce +dessein que tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt +il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif au but qu'il +poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité d'action ces artifices, +ces moyens préparatoires qu'il emploie pour écarter ce qui troublerait +l'illusion dramatique, et pour disposer librement de notre pensée. + +L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression, ne pouvait +échapper à la vue de Shakspeare. Comment la maintenir, se demande-t-on, +au milieu de tant d'événements si mobiles et si compliqués, dans ce +champ immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, toutes +les conditions sociales et le développement de tant de situations? +Shakspeare y a réussi cependant; dans _Macbeth, Hamlet, Richard III, +Roméo et Juliette_, l'action, pour être vaste, ne cesse pas d'être +une, rapide et complète. C'est que le poëte en a saisi la condition +fondamentale, qui consiste à placer le centre d'intérêt là où se trouve +le centre d'action. Le personnage qui fait marcher le drame est aussi +celui sur qui se porte l'agitation morale du spectateur. On a reproché à +_Andromaque_ la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche +n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les parties de +l'action ne concourent au même but, mais l'intérêt y est épars, le +centre d'action incertain. Si Shakspeare eût eu à traiter un pareil +sujet, d'ailleurs peu conforme à la nature de son génie, il eût fait +d'Andromaque le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt. L'amour +maternel eût plané sur toute la pièce, déployant son courage avec ses +craintes, ses forces avec ses douleurs; Shakspeare n'eût pas hésité à +faire paraître l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite +dans _Athalie_. Toutes les émotions du spectateur auraient été attirées +vers un seul point; on eût vu Andromaque, plus active, essayant, pour +sauver Astyanax, d'autres moyens que «les pleurs de sa mère,» et +ramenant toujours, sur son fils et sur elle, une attention que Racine a +trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il était contraint de +puiser dans les vicissitudes de la destinée d'Hermione. Selon le système +imposé dans le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione devait +être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur un théâtre de +plus, en plus soumis à l'autorité des femmes et de la cour, l'amour +semblait destiné à remplacer la fatalité des anciens: puissance aveugle, +inflexible comme la fatalité, conduisant de même ses victimes au but +marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le point fixe autour +duquel devaient tourner toutes choses. Dans _Andromaque_, l'amour fait +d'Hermione un personnage simple, dominé par sa passion, y rapportant +tout ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre les +événements pour la servir et la satisfaire; Hermione seule dirige et +fait avancer le drame; Andromaque ne paraît que pour subir une situation +aussi impuissante que douloureuse. Une conception pareille peut amener +d'admirables développements des affections passives du coeur, mais elle +ne constitue pas une action tragique; et dans les développements qui +ne conduisent pas immédiatement à l'action, l'intérêt court risque de +s'égarer et de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où il +se puisse maintenir. + +Quand, au contraire, le centre d'action et le centre d'intérêt +sont confondus, quand l'attention du spectateur a été fixée sur le +personnage, à la fois actif et immuable, dont le caractère, toujours le +même, fera sa destinée toujours changeante, alors les événements qui +s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que par rapport à lui; +l'impression que nous en recevons prend la couleur qu'il leur a lui-même +imposée. Richard III marche de complot en complot; chaque nouveau succès +redouble l'effroi que nous a causé d'abord son infernal génie; la pitié +qu'éveille successivement chacune de ses victimes vient se perdre dans +les sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur; aucun de ces +sentiments particuliers ne détourne à son profit nos impressions; elles +se reportent sans cesse, et toujours plus vives, vers l'auteur de tant +de crimes; et ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre +d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement l'inquiète pitié +que nous ressentons pour le malheur, ou cette affection passionnée que +nous inspire la vertu; c'est aussi la haine, le désir de la vengeance, +le besoin de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut de +l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter l'âme humaine, +peuvent nous entraîner à leur suite et nous saisir d'un intérêt +passionné; ils n'ont pas besoin de nous promettre le bonheur, ou de nous +attacher par la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime +mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs, et à cette noble +indignation sous laquelle succombent les tyrans. + +Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un centre unique d'où +émanent et auquel se rapportent tous les événements du drame, toutes les +impressions du spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout ce +qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, pourvu que, +dirigés vers un même point, marqués d'une même empreinte, les faits les +plus divers ne se présentent que comme les satellites du fait principal +dont ils augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial, +insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient plus vive +ou le sentiment général plus profond. La douleur redouble quelquefois +par le spectacle de la gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut +exalter le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce qui la +détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui peut s'y confondre. +Le babil du jeune Arthur avec Hubert devient déchirant par l'idée de +l'horrible barbarie qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un +spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff tendrement amusée +des saillies de l'esprit naissant de son fils, tandis qu'à sa porte +arrivent les assassins qui vont massacrer et ce fils et les autres, et +ensuite elle-même. Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre +intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais, sans la scène, +haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit pour ce nouveau crime? Dans +_Hamlet_, non-seulement la scène des fossoyeurs, par le genre des +méditations qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais, +et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent en présence +d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront, quand il en sera +instruit, toutes les impressions qu'ont fait naître dans son âme la vue +de ces ossements hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux +restes matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri. Aucun +détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour le sentiment qu'ils +excitent; l'insensible grossièreté des hommes voués aux habitudes d'un +pareil métier, leurs chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et +les formes, les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans la +tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus vives que lorsqu'on +les voit près de tomber sur l'homme déjà frappé à son insu et se jouant +en présence du malheur qu'il ignore. + +Sans cet emploi du comique, sans cette intervention des classes +inférieures, combien d'effets dramatiques, qui contribuent puissamment +à l'effet général, deviendraient impossibles! Accommodez au goût de +plaisanterie de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il n'est +personne qui ne frémisse en songeant à la découverte qui va suivre ces +accès d'une joie bouffonne, au spectacle de carnage encore caché sous +ces restes de l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis +en relation avec l'ombre de son père; que de préparations, que +d'explications seront indispensables pour nous placer dans l'état +d'esprit où doit être un prince, un homme des classes élevées, pour +croire à une apparition! Mais l'apparition a eu lieu d'abord devant +des soldats, des hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en +étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: «C'était ici, +au moment où cette étoile qui brille là -bas éclairait ce même point du +ciel; la cloche sonnait aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!» +L'effet de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant que +Hamlet en ait même entendu parler. + +Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures fournit à +Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable dans tout autre système. +Le poëte qui peut prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société +et les présenter dans toutes les situations peut aussi tout mettre +en action, c'est-à -dire demeurer constamment dramatique. Dans +_Jules-César_, la scène s'ouvre par le tableau vivant des mouvements et +des sentiments populaires: quelle exposition, quel entretien feraient +aussi bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les Romains le +dictateur, le genre de danger que court la liberté, et l'erreur ainsi +que le péril des républicains qui se flattent de la rétablir par la mort +de César? Lorsque Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous +informer de son projet dans la personne d'un confident ni à se faire +rendre compte de l'exécution du fait pour nous en instruire; il fait +venir les assassins et cause avec eux; nous assistons aux artifices +par lesquels un tyran fait servir à ses desseins les passions et les +malheurs de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers attendre +leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants demander leur +récompense. Banquo peut alors nous apparaître; la présence réelle du +crime a produit tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui +l'accompagnent. + +Quand on veut produire l'homme sur la scène dans toute l'énergie de sa +nature, ce n'est pas trop d'appeler à son aide l'homme tout entier, +de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que +comporte son existence. La représentation en est non-seulement plus +complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est tromper l'esprit +sur un événement que de lui en présenter une partie saillante et revêtue +des couleurs de la réalité, tandis que l'autre partie est repoussée, +effacée dans une conversation ou un récit. De là résulte une impression +fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des plus beaux ouvrages. +_Athalie_, ce chef-d'oeuvre de notre théâtre, nous trouve encore saisis +d'une certaine prévention contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne +hait pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez +pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. Cependant Athalie +n'a pas seulement massacré, pour régner à leur place, les enfants de son +fils; Athalie est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats +étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle l'insulte et le +bravé par la présence et la pompe d'un culte étranger, tandis que le +culte national, sans honneurs, sans pouvoir, pratiqué en tremblant par +«un petit nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber +sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de la reine et l'avidité +de ses lâches courtisans. C'est bien là la tyrannie et le malheur; c'est +bien là ce qui appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots +les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits sont +consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie même. +Mais ils ne sont que dans les discours; ce que nous voyons en action, +c'est Joad qui conspire avec les moyens que lui laisse encore son +ennemie; c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie, et la ruse +qui doit son triomphe sur la force à la pitié méprisante qu'elle a su +inspirer par une apparence de faiblesse. La conspiration est sous nos +yeux; nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action +nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression; que nous +eussions vu Joad excité, poussé par les cris des malheureux en proie aux +vexations de l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du +peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables» fût venue +légitimer à nos propres yeux la conduite de Joad; l'action ainsi +complétée ne laisserait dans notre âme aucune incertitude; et _Athalie_ +nous offrirait peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins +que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour. + +Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les sentiments peu +compliqués se pouvaient résumer en quelques traits larges et simples, +cet idéal ne se présentait point aux peuples modernes sous des formes +assez générales et assez pures pour recevoir l'application des règles +tracées d'après les modèles antiques. La France, pour les adopter, +fut contrainte de se resserrer, en quelque sorte, dans un coin de +l'existence humaine. Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à +mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur ont été sondés +dans toute leur profondeur, mais non dans toutes leurs dimensions. +L'illusion dramatique a été cherchée à sa véritable source; mais on ne +lui a pas demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. Shakspeare +nous offre un système plus fécond et plus vaste. Ce serait s'abuser +étrangement que de supposer qu'il en a découvert et mis au jour toutes +les richesses. Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses +aspects et la nature humaine dans toutes les conditions de l'homme sur +la terre, on entre en possession d'un trésor inépuisable. C'est le +propre d'un tel système d'échapper, par son étendue, à la domination +d'un génie spécial. On en peut retrouver les principes dans les ouvrages +de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement connus, ni toujours +respectés. Il doit servir d'exemple, non de modèle. Quelques hommes, +même d'un talent supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût +de Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une chose; c'était +de les faire comme lui, de les faire pour notre temps, comme celles de +Shakspeare furent faites pour le sien. C'est là une entreprise dont +personne peutêtre n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a vu +combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare à surmonter celles +qui sont inhérentes à son système. Elles sont bien plus grandes de nos +jours, et se dévoileraient bien plus complètement à l'esprit de critique +qui accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie. Ce n'est pas +seulement à des spectateurs d'un goût plus difficile, d'une imagination +plus distraite et plus paresseuse, qu'aurait affaire parmi nous le poëte +qui se hasarderait, sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à +faire mouvoir des personnages embarrassés dans des intérêts bien plus +compliqués, préoccupés de sentiments bien plus divers, livrés à des +habitudes d'esprit moins simples, à des penchants moins décidés. Ni la +science, ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les +incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros de Shakspeare; +le doute est peu à leur usage, et la violence de leurs passions fait +bientôt passer leur croyance du côté de leurs désirs, ou leurs actions +par-dessus leur croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus +d'un esprit formé par les lumières de la société, aux prises avec +une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une apparition +surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un événement fortuit pour +accomplir son projet. Sans cesse placés dans une situation analogue, les +personnages d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système romantique +nous offriraient la même indécision. Les idées se pressent et se +croisent maintenant dans l'esprit de l'homme, les devoirs dans sa +conscience, les obstacles et les liens autour de sa vie. Au lieu de +ces cerveaux électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont +recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les projets, comme +ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans leurs mains,» le monde offre +maintenant au poëte des esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans +l'observation de ces combats intérieurs que notre système classique a +puisés dans un état social déjà plus avancé que celui du temps où +vécut Shakspeare. Tant de sentiments, tant d'intérêts, tant d'idées, +conséquences nécessaires de la civilisation moderne, pourraient devenir, +même sous leur plus simple expression, un bagage embarrassant et +difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches hardies du +système romantique. + +Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le veut. Il faut que +la raison soit contente en même temps que l'imagination sera occupée. Il +faut que les progrès du goût, des lumières de la société et de l'homme, +servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances, mais à les rendre +dignes de nous-mêmes, et capables de répondre aux besoins nouveaux que +nous avons contractés. Avancez sans règle et sans art dans le système +romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir en passant la +multitude, mais la multitude seule, et pour quelques jours; comme, +en vous traînant sans originalité dans le système classique, vous ne +satisferez que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la +nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, ni de +plus imposant que les trois unités. Ce n'est point là l'oeuvre du poëte +appelé à la puissance et réservé à la gloire; il agit sur une plus +grande échelle et sait parler aux intelligences supérieures comme aux +facultés générales et simples de tous les hommes. Sans doute il faut +que la foule accoure aux ouvrages dramatiques dont vous voulez faire +un spectacle national; mais n'espérez pas devenir national si vous ne +réunissez dans vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits +dont la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute +dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine dans tous +ses développements; sa force consiste à trouver en lui-même de quoi +satisfaire toujours le public tout entier. Une même, tâche est imposée +aujourd'hui au gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent +exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses et à ceux +des esprits les plus élevés. + +Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité ne se révélera +qu'au talent qui saura les remplir, l'art dramatique, en Angleterre +même, où, sous la protection de Shakspeare, il aurait la liberté de tout +entreprendre, ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre. +Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent au théâtre +des plaisirs et des émotions que ne peut plus donner la représentation +inanimée d'un monde qui n'est plus. Le système classique est né de la +vie et des moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste +brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des +monuments des siècles écoulés, commencent maintenant à s'élever les +monuments d'un autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le +terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse déjà découvrir. +Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas +celui de Shakspeare; c'est le nôtre; mais le système de Shakspeare +peut fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit +maintenant travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces conditions +sociales, tous ces sentiments, généraux ou divers, dont le rapprochement +et l'activité simultanée forment aujourd'hui pour nous le spectacle des +choses humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes révolutions +de la société, nous ne resserrons plus volontiers le mouvement de notre +esprit dans l'espace étroit de quelque événement de famille, ou dans les +agitations d'une passion purement individuelle. La nature et la destinée +de l'homme nous ont apparu sous les traits les plus énergiques comme les +plus simples, dans toute leur étendue comme avec toute leur mobilité. Il +nous faut des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme tout +entier se montre et provoque toute notre sympathie. Les dispositions +morales qui imposent à la poésie cette nécessité ne changeront point; on +les verra au contraire se manifester et se développer de jour en jour. +Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à toutes les classes de +citoyens, leur rendront chaque jour plus habituelles et plus puissantes +ces relations auxquelles se viennent rattacher tous les sentiments +publics. Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un ordre +d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais la liaison des +plus vulgaires intérêts de l'homme avec les principes d'où dépendent ses +plus hautes destinées n'a été plus vivement présente à tous les esprits; +et l'importance d'un événement peut maintenant éclater dans ses plus +petits détails comme dans ses plus grands résultats. Dans cet état de la +société, un nouveau système dramatique doit s'établir. Il sera large et +libre, mais non sans principes et sans lois. Il s'établira, comme la +liberté, non sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des +règles plus sévères et d'une observation plus difficile peut-être que +celles qu'on réclame encore pour maintenir ce qu'on appelle l'ordre +contre ce qu'on nomme la licence. + + +APPENDICE + + +Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de _Hamlet_, daté de +1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un texte +différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré l'intérêt +qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il faut se +garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier _Hamlet_ +et à toutes les différences qui le distinguent du second. Parmi ces +différences, il y en a qui sont évidemment du fait de Shakspeare même, +et qui prouvent un profond remaniement; il y en a d'autres qui ne +doivent pas lui être attribuées. Comme pour les premières éditions de +_Roméo et Juliette_ et des _Joyeuses Commères de Windsor_, il est plus +que probable que la première édition de _Hamlet_, celle de 1603, a été +faite sans le concours ni l'aveu de Shakspeare, d'après des notes prises +pendant les représentations, ou d'après un mauvais manuscrit soustrait +aux acteurs ou à l'auteur. Dans la préface que John Heming et Henry +Condell mirent en tête de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades +de théâtre de Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord +en butte aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués +et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux imposteurs +qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans la même disgrâce, +et ne se décida à publier les _Précieuses ridicules_ qu'après avoir vu +une copie dérobée de sa pièce entre les mains des libraires, accompagnée +d'un privilège obtenu par surprise (Préface des _Précieuses ridicules_). +Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même répudié assez explicitement +la première édition de _Hamlet_, en ajoutant au titre de la seconde que +cette dernière était imprimée d'après le texte «véritable et complet.» +Qu'on se rappelle aussi que le texte de là seconde édition, quoique +daté de 1604, a été certainement écrit en 1600, comme le démontrent +les paroles de Rosencrantz, sur les comédiens nomades, et «la récente +innovation» (Voir acte II, sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à +coup sur, n'aurait pas fait imprimer, en 1603, le _Hamlet_ de 1589, +quand, depuis trois ans déjà , il en avait écrit et en faisait jouer +un autre approprié à de nouveaux faits et pleins de nouveaux +développements. Le _Hamlet_, de 1603, a donc été publié en dehors de +lui: Shakspeare est bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point +garant de l'édition; ni lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien +jalousement, en 1603, sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient +plus, et la conclusion presque forcée de ces remarques est que le +premier _Hamlet_, tel que nous l'avons, est une spéculation de quelque +libraire-pirate, une publication furtive, composée en partie d'après +des fragments d'un texte abandonné, en partie d'après des notes et des +souvenirs. + +Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui +distinguent le second _Hamlet_ du premier, comme des additions ou des +modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles sont, parmi +ces différences, celles dont il n'est point responsable et qu'il faut +attribuer à l'origine discréditée du premier texte? C'est un choix à peu +près impossible à faire, ce sont autant de points minutieux et litigieux +qui ne permettent pas, pour la plupart, de rien affirmer. Il nous serait +surtout difficile de faire sentir à travers la traduction ce que nous +sentons en lisant dans le texte certains passages du premier _Hamlet_. +Voulez-vous, par exemple, prendre la peine de comparer au passage +correspondant du second _Hamlet_ (acte Ier, sc. II, p. 146), les +quelques lignes que voici? «_Le Roi_: Et maintenant, Laërtes, quoi de +nouveau de votre côté? Vous avez parlé d'une requête. Quelle est-elle, +Laërtes?--_Laërtes_: Mon gracieux seigneur, votre permission favorable, +maintenant que les rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir +congé de retourner en France; car, encore que la faveur de votre grâce +fût bien faite pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui +murmure dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous +tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second texte +une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est l'enterrement +du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement de Claudius, +qui est donné comme cause du retour de Laërtes en Danemark; correction +nécessaire, car dans le premier texte, même sans savoir qu'il était +devant un assassin et qu'il lui parlait des obsèques de sa victime, le +jeune courtisan n'avait pas bonne grâce à se confesser ainsi devant +Claudius d'être revenu, de France tout exprès pour rendre hommage à +la mémoire du feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de +quitter la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là , au point de vue +dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien tenté d'en +déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage comme un de +ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe qui, pour combler +les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais le lecteur acceptera-t-il si +promptement notre hypothèse? Se contentera-t-il, pour nous croire, de +se rappeler que ce genre d'invraisemblance, ce tort de prêter aux +personnages des paroles qui ne sont pas _en situation_, comme on dit +au théâtre, est peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement +tombé, parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre? +Et que pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il +faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur, +en tête à -tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en +faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, nous +en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme une monnaie +fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi. + +Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé par +aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, parmi les +emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son rôle et +ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs, est bon à +entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement, pourvu +qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit point ici de +ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on veut souvent faire +passer pour les plus purs témoignages de la nature et pour les jugements +du coeur, mais qui sont seulement les sentences de l'ignorance +présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de commun avec ces +boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit le comprendre et +peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude et de la réflexion, +et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à force d'exercer les +cinq autres. Quand on a longtemps vécu en intimité avec un écrivain, +quand son langage s'est gravé dans notre mémoire, quand ses pensées ont +pénétré les nôtres, un jour vient où le livre cesse d'être un livre; +l'oeuvre écrite nous apparaît dès lors comme une personne vivante; elle +a une allure, un accent à elle; outre ses qualités que nous pouvons +nommer, elle a sa physionomie que nous ne saurions définir, et qui est +pourtant ce que nous connaissons d'elle le plus certainement; de sorte +que nous sommes poussés à nous récrier sans preuves et à nous plaindre +là où cette physionomie manque, comme, devant le portrait d'un ami, si +ses traits y sont reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons +en droit de dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout +lorsqu'il s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus +complexes, leur art plus secret, leur originalité tout à la fois plus +saisissante et plus insaisissable que celle dès autres écrivains. Et +s'il est un poëte, entre tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer +plus justement encore qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare? +n'est-ce pas celui qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi: +«Chacune de mes paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e +sonnet.) Combien de fois, en lisant le premier _Hamlet_, nous avons été +arrêté par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous +ne saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après +l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, dans +cette même scène deuxième du premier acte, dont nous avons déjà cité un +fragment: «_Le Roi_: Et maintenant, royal fils Hamlet, que signifient +ces airs tristes et mélancoliques? Quant à votre départ projeté pour +Wittemberg, nous le regardons comme très-inopportun et très-impropre, +étant la joie de votre mère et la moitié de son coeur. Laissez-moi donc +vous exhorter à demeurer à la cour, espoir de tout le Danemark, notre +cousin et notre fils bien-aimé!--_Hamlet_: Mon seigneur, ce n'est pas le +noir vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans +mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois mêlé +d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon coeur. J'ai perdu +celui-là que, de toute nécessité, je dois aller chercher (??). Ce ne +sont que les ornements et les vêtements a de la douleur.--_Le Roi_: Cela +montre en vous un affectueux souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous +dire que votre père perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, +et ainsi sera, jusqu'à la fin générale. Cessez donc les lamentations, +c'est une faute contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre +la nature, et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul +ne vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.» + +Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce fragment bien +gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt qu'elle ne charge +les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a un vers qui se +termine par un article dont le substantif n'arrive qu'au vers suivant: + + ...Et sera ainsi jusqu'à la + Fin générale. + +Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? Cela rappelle +ce distique burlesque: + + On croira que je suis atteint de folie ou que + Je veux faire ma cour à madame Panckoucke. + +Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. Ici +c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin ne +fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les mots +seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements et +des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne répond nullement +à ce que dit le roi; en rapprochant le premier texte et le second, on +reconnaît tout de suite une lacune; les paroles de Hamlet sont faites +pour répondre à celles de la reine que le premier texte ne donne pas. La +réplique du roi à Hamlet est aussi évidemment falsifiée dans le premier +texte; au lieu de l'idée de Shakspeare, telle que le second texte +l'établit, telle que la scène et le personnage l'amènent et la +réclament, c'est-à -dire au lieu de la distinction entre les regrets +qui sont un devoir et les regrets qui sont un excès, nous voyons là +seulement quelques vers récoltés au hasard, coupés en dépit du mètre, et +rattachés en dépit de l'idée; ce n'est pas un premier thème, c'est un +abrégé infidèle du beau passage qu'on peut relire à la page 148. Ainsi +tout concourt à la même conclusion; le _Hamlet_ daté de 1603 et retrouvé +en 1825 nous est rendu suspect par les indices tirés du texte même, +comme par le témoignage des anciens éditeurs de Shakspeare, et par le +propre témoignage du poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604. +Ce texte de 1603 est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé +de remplissages maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire +authentique et pur du premier _Hamlet_, écrit par Shakspeare, en 1589. + +Tel qu'il est, cependant, le premier _Hamlet_ a beaucoup à nous +apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare +l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, et nous +ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni qu'on en +poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément le premier +_Hamlet_ tel que Shakspeare l'avait conçu; si la forme en est altérée eu +mainte place dans l'in-quarto de 1603, l'ensemble et le fond de l'oeuvre +sont demeurés. C'est un texte qui vaut la peine d'être étudié, même s'il +ne mérite pas l'honneur d'être traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, +on se confirme tout à fait dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au +premier _Hamlet_ de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 +en font la première oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre +qu'il aurait écrite l'année même où il vint à Londres[33]. Mais est-il +vraisemblable que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite +paroisse et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la +scène ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans +s'être mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au +débotté cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à +se déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance des +exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, sur le +fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, +de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres seulement +pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est déjà dans le +premier _Hamlet_. Déjà toute la séquelle royale, vieux conseillers et +jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui +espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière citadine, +mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui hurlent, bouffons qui +se mêlent d'improviser, tiennent leur place dans le premier _Hamlet_, +dépeints et châtiés de main de maître; déjà la _Didon_ de Greene et de +Marlowe y est parodiée, la _Tragédie espagnole_ de Kid y est imitée, +le personnage d'Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de +Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une +ingénieuse érudition dont nous ne combattons que les excès et les rêves +a trouvé plus d'un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre +d'Elisabeth, Cécil, baron de Burleigh; tous ces traits de ressemblance +existent déjà entre Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier +_Hamlet_. Si c'est sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés +les conseils de Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de +Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux +traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour repousser +l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les comédiens +que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; si, pour +expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il faut se souvenir +de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa toute-puissante +protection étendue sur Shakspeare; comme ce commentaire va aussi bien +au Corambis du premier _Hamlet_ qu'au Polonius du second, on ne saurait +admettre que le premier _Hamlet_ et tout ce tissu de satires si finement +croisées soient de 1584. + +[Note 33: S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant +que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son coup +d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse même de +Shakspeare a d'abord enfanté _Périclès_, et le _Prince de Tyr_ fut +l'aîné d'_Othello_.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après des souvenirs +qui pouvaient encore être directs, ou tout au moins d'après des +traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.] + +On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le drame +aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare par +lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur en 1588 et fut +obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par le roi Christian +IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du matin jusqu'au soir; +comment donc le premier _Hamlet_, où ces allusions sont aussi visibles +que dans le second, serait-il de 1584? Et ce passage du premier _Hamlet_ +où le personnage parle évidemment pour le poëte, où nous entendons +Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà sept ans que je le remarque, +l'orteil du paysan touche le talon de l'homme de cour d'assez près +pour l'écorcher,» comment l'attribuer à un moraliste de vingt ans? Ne +sentez-vous pas que si, à cet âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans +la tête de Shakspeare, il se serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais +treize ans quand j'ai fait cette remarque! j'étais un petit écolier de +Stratford quand j'ai commencé à instituer un parallèle entre l'esprit +des paysans et celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de +lui-même pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au +contraire soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle +nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on sait +que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir Thomas Lucy; +ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en écrivant celle phrase? +Ne serait-il pas lui-même le paysan dont l'orteil a écorché au talon +un homme de cour? Vous liriez ainsi sous sa plume une allusion +vraisemblable au lieu d'une risible absurdité. En tout cas, quand il +s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier _Hamlet_, laissez +à Shakspeare le temps de se mettre au courant, de respirer l'air de +Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du monde et des poëtes. +Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes et à tant de choses, +souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette date de 1584 qui rend +tout impossible, et ralliez-vous à celle de 1589, qui laisse la +précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire encore pour +étonner ses plus fervents admirateurs. + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Étude sur Shakspeare +by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14827 *** diff --git a/14827-h/14827-h.htm b/14827-h/14827-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1fc94cb --- /dev/null +++ b/14827-h/14827-h.htm @@ -0,0 +1,5332 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Étude sur Shakspeare</title> + <meta name="author" content="M. 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GUIZOT</p> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 1</p> +<p>Vie de Shakspeare</p> +<p>Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1864</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce document contient Étude sur Shakspeare</p> + </div> </div> + +==================================================================== +<br><br><br> + + +<h4>AVERTISSEMENT<br> + +DES ÉDITEURS.</h4> +<br> + +<p>Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat +les oeuvres complètes de Shakspeare traduites +en français, M. Ladvocat expliqua dans une courte +préface que la modestie seule du traducteur avait +fait maintenir en tête de cette publication le nom +de Letourneur, qui le premier avait tenté de faire +connaître en France le théâtre de Shakspeare.</p> + +<p>C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot +publiait, en 1821, avec la collaboration de +M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique +et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept +notices et de nombreuses notes accompagnaient les +diverses pièces; une tragédie entière et deux poëmes, +dont Letourneur n'avait rien donné, étaient ajoutés; +tous les passages que Letourneur avait supprimés +dans le corps des pièces étaient rétablis, et cela seul +rendait à Shakspeare au moins deux volumes de ses +oeuvres; mais surtout la traduction avait été entièrement +revue et corrigée d'après le texte, et si le nom +de Letourneur était maintenu sur le titre, son système +d'interprétation était détruit presque à chaque +ligne. Ses infidélités déclamatoires ou timides avaient +disparu, pour faire place à une exactitude, à une +simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout +au tout la physionomie du style. Un grand pas était +fait. Peut-être n'était-ce pas encore une traduction +définitive, mais c'était déjà une traduction décisive, +qui devançait les progrès de la critique et du goût, +et qui devait mettre les lecteurs français en demeure +de se prononcer sur Shakspeare tel qu'il est.</p> + +<p>Cette traduction vient de subir une nouvelle révision, +complète, minutieuse, et qui ôte au nom de +Letourneur tout droit et même tout prétexte de +figurer sur le titre.—Nous y ajoutons la collection +complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure.</p> + +<p>Maintenant que l'intelligence des littératures +étrangères s'est répandue en France, maintenant que +Shakspeare est familier à tous les esprits cultivés, un +traducteur peut oser davantage et serrer le texte de +plus près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions +d'être aussi exactes qu'elles pourront jamais +l'être; la tentation et le péril sont plutôt d'exagérer +que d'atténuer les textes en les interprétant, et de +faire des traductions pareilles à la photographie, qui +grossit les traits saillants des visages qu'elle reproduit. +On s'est efforcé d'éviter cette infidélité d'une +nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare +français plus anglais et plus shakspearien que le +Shakspeare anglais lui-même.</p> + +<p>DIDIER ET Cie</p> +<br><br><br> + +<h2>ÉTUDE<br> + +SUR<br> + +SHAKSPEARE</h2> +<br><br> + + + +<p>C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du +génie de Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare, +le public français trouva que Voltaire en avait trop dit. +On eût cru commettre une sorte de profanation en appliquant, +à des drames qu'on jugeait informes et grossiers, +les mots de génie et de gloire.</p> + +<p>Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de +Shakspeare qu'il s'agit; personne ne les conteste; une +plus grande question s'est élevée. On se demande si le +système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux +que celui de Voltaire.</p> + +<p>Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée +et se débat aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des +idées. J'essayerai d'en indiquer les causes; je n'insiste +en ce moment que sur le fait même, et pour en tirer une +seule conséquence; c'est que la critique littéraire a changé +de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle +se renfermait jadis.</p> + +<p>La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit +humain; elle est contrainte de le suivre dans sa +marche, de se transporter sous l'horizon où il se transporte, +de s'élever et de s'étendre avec les idées qui le +préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite +sous les aspects et dans les espaces nouveaux où les place +le nouvel état de la pensée et de la société.</p> + +<p>On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare, +j'éprouve le besoin de pénétrer un peu avant dans +la nature de la poésie dramatique et dans la civilisation +des peuples modernes, surtout de l'Angleterre. Si l'on +n'aborde ces considérations générales, il est impossible +le répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives +et pressantes, qu'un tel sujet fait naître maintenant dans +tous les esprits.</p> + +<p>Une représentation théâtrale est une fête populaire. +Ainsi le veut la nature même de la poésie dramatique. +Sa puissance repose sur les effets de la sympathie, de +cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du rire, +que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en +dépit de la diversité des dispositions, des conditions, des +caractères, confond dans une même impression les +hommes réunis dans un même lieu, spectateurs d'un +même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble: +les idées et les sentiments qui passeraient languissamment +d'un homme à un autre homme traversent, +avec la rapidité de l'éclair, une multitude pressée, et c'est +seulement au sein des masses que se déploie cette électricité +morale dont le poëte dramatique fait éclater le +pouvoir.</p> + +<p>La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu +du peuple. Elle fut, en naissant, destinée à ses plaisirs; +il prit même d'abord une part active à la fête; aux premiers +chants de Thespis s'unissait le choeur des assistants.</p> + +<p>Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les +plaisirs qu'il peut se donner lui-même ne sont ni les +seuls, ni les plus vifs qu'il soit capable de goûter: pour +les classes livrées au travail, le délassement semble la +première et presque l'unique condition du plaisir; une +suspension momentanée des efforts ou des privations de +la vie habituelle, un accès de mouvement et de liberté, +une abondance relative, c'est là tout ce que cherche le +peuple dans les fêtes où il agit seul; ce sont là toutes +les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces +hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et +plus vives; en eux reposent des facultés que la monotonie +de leur existence laisse s'endormir dans l'inaction: +qu'une voix puissante les réveille; qu'un récit +animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations +paresseuses, ces sensibilités engourdies, et +elles se livreront à une activité qu'elles ne savaient pas +se donner elles-mêmes, mais qu'elles recevront avec +transport; et alors naîtront, sans le concours de la multitude, +mais en sa présence et pour elle, de nouveaux +jeux, de nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des +besoins.</p> + +<p>C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle +le peuple assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un +divertissement que le peuple ne connaîtrait pas sans lui. +Eschyle retrace à ses concitoyens la victoire de Salamine, +et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de +Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant +à des émotions, à des idées qu'Eschyle seul peut +exalter à ce point; il communique à cette multitude des +impressions qu'elle est capable de ressentir, mais qu'Eschyle +seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie +dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est +au peuple qu'elle s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour +étendre et vivifier son existence morale, pour lui révéler +des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore, pour lui +procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais +qu'il ne chercherait même pas si un art sublime ne les +lui apprenait en les lui donnant.</p> + +<p>Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive +cette oeuvre; il faut bien qu'il élève et civilise, pour +ainsi dire, la foule qu'il appelle à ses fêtes: comment +agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à +ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur +nature? C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts +individuels que l'imagination s'exalte, que l'âme +s'agrandit, que les plaisirs deviennent désintéressés +et les affections généreuses, que les hommes peuvent +se rencontrer dans ces émotions communes dont les +transports font retentir le théâtre. Aussi la religion +a-t-elle été partout la source et la matière primitive de +l'art dramatique; il a célébré en naissant, chez les +Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe moderne, +les mystères du Christ. C'est que, de toutes les +affections humaines, la piété est celle qui réunit le plus +les hommes dans des sentiments communs, parce qu'il +n'en est aucune qui les détache autant d'eux-mêmes; +c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se développer, +les progrès de la civilisation; elle est puissante +et pure au sein de la société la moins avancée. Dès +ses premiers pas, la poésie dramatique a invoqué la +piété, parce que, de tous les sentiments auxquels elle +pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le plus +universel.</p> + +<p>Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais +appelé à l'élever en le charmant, l'art dramatique est +bientôt devenu dans tous les siècles, dans tous les pays, +et par ce caractère même de sa nature, le plaisir favori +des classes supérieures.</p> + +<p>C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux +écueil. Plus d'une fois, se laissant séduire à cette +haute fortune, l'art dramatique a perdu ou compromis +son énergie et sa liberté. Quand les classes supérieures +peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont +ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour +ainsi dire, d'appartenir à la nature générale de l'homme, +comme aux intérêts publics de la société. Les sentiments +universels, les idées naturelles, les relations simples, +qui sont le fond de l'humanité et de la vie, s'énervent et +s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception +et de privilége. Les conventions y prennent la place des +réalités; les moeurs y deviennent factices et faibles. La +destinée humaine n'y est point connue sous ses traits +les plus saillants et les plus généraux. Elle a mille aspects, +elle amène une foule d'impressions et de rapports +qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint +à rentrer fréquemment dans l'atmosphère publique. +L'art dramatique, en se vouant à leurs plaisirs, voit ainsi +se resserrer et s'appauvrir son domaine; une sorte de +monotonie l'envahit; événements, passions, caractères, +tous les trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus +la même originalité ni la même richesse. Son indépendance +est en péril aussi bien que sa variété et son +énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs +petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien +plus en mesure de les imposer comme des lois. Elle a des +goûts plutôt que des besoins; elle porte rarement dans +ses plaisirs cette disposition sérieuse et naïve qui s'abandonne +avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et +bien souvent elle traite le génie comme un serviteur +tenu de lui plaire, non comme un pouvoir capable de la +dominer par les joies qu'il lui procure. Si le poëte dramatique +n'a pas, dans le suffrage d'un public plus large +et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains +d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation +publique et prendre pour point d'appui les +sentiments universels qu'il aura su remuer dans tous les +coeurs, sa liberté est perdue; les caprices auxquels il +aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il +ne pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander +à tous, se verra assujetti au petit nombre, et celui qui +devrait diriger le goût des peuples deviendra l'esclave de +la mode.</p> + +<p>Telle est donc la nature de la poésie dramatique que, +pour produire ses plus magiques effets, pour conserver +en grandissant sa liberté comme sa richesse, elle a besoin +de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est adressée +d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a +pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure +nationale, qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son +domaine et de charmer dans ses fêtes toutes les classes +capables de s'élever aux émotions où elle puise son +pouvoir.</p> + +<p>Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation +ne permettent pas également d'appeler le peuple au +secours de la poésie dramatique, et de la faire fleurir +sous son influence. Ce fut l'heureux sort de la Grèce que +la nation tout entière grandit et se développa avec les +lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès +et juge compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes, +qui avait entouré le chariot de Thespis, s'empressa +aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et d'Euripide, et +les plus beaux triomphes du génie furent toujours là +des fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a +point présidé à la destinée des nations modernes; leur +civilisation, se déployant sur une échelle beaucoup plus +étendue, a subi bien plus de vicissitudes et offert bien +moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans +notre Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion, +liberté, ordre public, littérature, rien ne s'est développé +parmi nous qu'avec effort, au milieu de luttes sans cesse +renaissantes, et sons les influences les plus diverses. +Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique +n'a pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et +rapide. Il ne lui a pas été donné de voir, presque en +naissant, un public à la fois homogène et divers, grands +et petits, riches et pauvres, toutes les classes de citoyens +également avides et dignes de ses plus brillantes solennités. +Ni les époques des grands désordres sociaux, ni +celles des âpres besoins ne sont pour les masses le moment +de s'adonner avec transport aux plaisirs de la +scène. La littérature ne prospère que lorsque, intimement +unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie d'un +peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un +amusement et un besoin. La poésie dramatique dépend, +plus que tout autre genre, de cette profonde et générale +union des arts avec la société. Elle ne se contente point +des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il lui +faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher +les hommes dans le loisir et la retraite pour remplir +des moments donnés au repos; elle veut qu'on accoure +et se précipite autour d'elle. Un certain degré de développement +et aussi de simplicité dans les esprits, une +certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses +conditions sociales, plus d'ardeur que de fixité +dans les imaginations, plus de mouvement dans les âmes +que dans les existences, une activité morale vivement +excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté +dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les +circonstances dont la poésie dramatique a besoin pour +briller de tout son éclat. Elles ne se sont jamais réunies +chez les peuples modernes aussi complètement ni dans +une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout +où se sont rencontrés leurs principaux caractères, +le théâtre s'est élevé; et ni les hommes de génie +n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de +génie.</p> + +<p>Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces +époques décisives, si laborieusement atteintes par les +peuples modernes, qui terminent l'empire de la force et +ouvrent celui des idées: époques originales et fécondes +où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme +à une jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans +les plaisirs de la jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer +dans un âge plus mûr.</p> + +<p>À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur +son territoire les fortunes alternatives de la Rose rouge +et de la Rose blanche, agitée, épuisée de nouveau par la +capricieuse tyrannie de Henri VIII et la tyrannie haineuse +de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth, +aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix. +C'était aussi ce qu'Elisabeth était le plus disposée à lui +donner. Naturellement prudente et réservée, bien que +hautaine, elle avait appris, dans les dures nécessités de +sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône, +elle maintint son indépendance en demandant peu à +ses peuples, et mit sa politique à ne rien hasarder. La +gloire militaire ne pouvait séduire une femme méfiante. +La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des +Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa +prévoyante ambition. Elle sut se résigner à ne pas +recouvrer Calais, à ne pas conserver le Havre; et tous +ses désirs de grandeur, comme tous les soins de son +gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs +du pays dont elle avait à rétablir le repos et la +prospérité.</p> + +<p>Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient +avec l'ivresse de la santé renaissante. La civilisation, détruite +ou suspendue par leurs discordes, renaissait ou +grandissait de toutes parts; l'industrie ramenait l'aisance, +et, malgré les entraves qu'y apportaient les habitudes +oppressives du gouvernement, tous les écrivains, +tous les documents de cette époque attestent les rapides +progrès du luxe populaire. Le chroniqueur Harrison +entendait raconter aux vieillards que, dans leur jeunesse, +ils avaient vu toutes les maisons sans cheminées, excepté +celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans les +villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte +ou de paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec +une «bonne grosse bûche<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>» pour traversin; et le fermier +qui, dans les sept premières années de son mariage, +était parvenu à se donner un matelas de laine et +un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien +logé que le seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et +Shakspeare nous apprend que le plus actif emploi des +follets et des fées était d'aller pincer «jusqu'au bleu<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> les +servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de la cheminée; +et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers +de son temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis +de couvertures, de tapis, ou même de quelque tenture +de soie, leur table bien pourvue de linge, leur buffet +plein de vaisselle de terre, où brillaient et la salière d'argent, +et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers +du même métal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>A good round log</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Black and blue</i>.</blockquote> + +<p>Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple +ait épuisé les jouissances nouvelles de ce bien-être inusité. +Le règne d'Elisabeth et celui de son successeur suffirent +à peine à dépenser ce goût d'aisance et de repos +qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur religieuse +dont l'explosion vint ensuite révéler les forces +nouvelles qu'avait recouvrées la société pendant le loisir +de ces deux règnes couvait alors obscurément au sein +des masses, sans donner encore naissance à aucun mouvement +général et décisif.</p> + +<p>La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains +du continent, avait reçu de Henri VIII un commencement +d'espérance et d'appui qui ralentit d'abord son +ambition et ses progrès. Le joug de Rome était secoué, +la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction +aux premiers désirs du temps, en faisant tourner ces +premiers coups de la réforme au profit des intérêts matériels, +Henri VIII avait ôté à beaucoup d'esprits le besoin +de s'enquérir plus avant des dogmes purement théologiques +du catholicisme, qui ne les choquait plus par +le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est +vrai, était chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement +à des doctrines ébranlées: aussi ces doctrines +devaient-elles succomber un jour; mais ce jour était retardé. +Dans un temps où le défenseur catholique de la +présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu +la suprématie du pape, tandis qu'en rejetant la suprématie +du pape le réformé montait au bûcher s'il se refusait +à reconnaître la présence réelle, beaucoup d'esprits demeuraient +nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre +des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se +révèle si abondamment dans les jours difficiles, le refuge +d'un parti vainqueur. Le dogme de l'obéissance politique +était le seul auquel se pussent rallier avec quelque +zèle les consciences dociles; et, parmi les adhérents sincères +de l'une ou de l'autre foi, les espérances de +triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre +retenaient encore dans l'inaction ces courages timides +que la tyrannie, pour les forcer à la résistance, +est contrainte d'aller chercher jusque dans leurs derniers +retranchements.</p> + +<p>Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard +VI et de Marie, l'établissement religieux de +l'Angleterre, entretinrent cette disposition. L'ardeur du +martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le temps de +se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme, +déjà plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus +éclatant par le nombre et le courage de ses martyrs, +marchait évidemment vers une victoire définitive, le +succès qu'il avait obtenu à l'avènement d'Elisabeth lui +donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux +combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les +rendre décisifs.</p> + +<p>Attachée, par situation, aux doctrines des réformés, +Elisabeth avait, en commun avec le clergé catholique, le +goût de la pompe et de l'autorité. Aussi tels furent ses +premiers règlements en matière de religion que la plupart +des catholiques ne répugnaient point à assister au +culte divin dont se contentaient les réformés, et que l'établissement +de l'Église anglicane, confié aux mains du +clergé existant, ne rencontra parmi les ecclésiastiques +que peu de résistance, et probablement aussi peu de +zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre +d'hommes, une affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre +avec les cours de Rome et de Madrid, quelques +conspirations intérieures et les sévérités qu'elles entraînèrent, +élevaient successivement, entre les deux partis, +de nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux +dominait si peu tous les sentiments qu'en 1569 +Elisabeth, l'enfant de la réforme, mais précieuse à ses +peuples comme le gage du repos et du bonheur public, +trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur +pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion +du nord de l'Angleterre.</p> + +<p>A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce +joyeux oubli de tout grand débat où Elisabeth aimait à +les entretenir. A la vérité, au fond des masses populaires, +la réforme, flattée mais non satisfaite, grondait +sourdement; on l'entendait même élever par degrés +cette voix qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre. +Mais au milieu du mouvement de jeunesse qui +emportait, pour ainsi dire, toute la nation, la sévérité +des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun, +dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient +remarqué en passant; et les accents du puritanisme, +unis à ceux de la liberté, étaient réprimés sans effort par +un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la protection +pour en craindre beaucoup les envahissements.</p> + +<p>Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité +et à l'originalité des productions de l'esprit que ces +temps où une nation libre déjà , mais s'ignorant encore +elle-même, jouit naïvement de ce qu'elle possède sans +s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins d'ardeur, +mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été +définis, les pouvoirs discutés, les restrictions convenues. +Le gouvernement et le public, marchant alors sans +crainte et sans scrupule, chacun dans sa carrière, vivent +ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se rencontrant +même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est +sans limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et +l'autre ignoreront ces formes générales, ces innombrables +et minutieux devoirs auxquels un despotisme savant +et même une liberté bien réglée asservissent plus ou +moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France +le siècle de Richelieu et de Louis XIV connut et posséda +cette portion de liberté qui nous a valu une littérature +et un théâtre. A cette époque où, parmi nous, le nom +même des libertés publiques semblait oublié, où le sentiment +de la dignité de l'homme ne servait de base ni +aux institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité +des situations individuelles se maintenait encore là où +la puissance n'avait pas encore eu besoin de l'abaisser. A +côté des formes de la servilité se retrouvaient les formes, +et quelquefois même les saillies de l'indépendance. Le +grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de +courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec +hauteur qu'il était gentilhomme. Corneille bourgeois +n'avait point de termes assez humbles pour exprimer sa +reconnaissance et sa dépendance envers le cardinal de +Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait +prescrire des règles à son génie, et défendait, contre +les prétentions littéraires d'un ministre absolu, les «secrets +de plaire qu'il pouvoit avoir trouvés dans son art.» +Enfin les esprits, encore vigoureux, échappaient de mille +manières au joug d'un despotisme encore incomplet ou +novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans +les routes ouvertes à son essor.</p> + +<p>En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier +et moins savamment organisé qu'il ne le fut en +France sous Louis XIV, avait à traiter avec des principes +de liberté bien plus profonds. On se tromperait si l'on mesurait +le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses flatteurs +ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette +cour jeune encore et peu expérimentée, le langage de +l'adulation dépassait de beaucoup la servilité des caractères; +et dans ce pays, où n'avaient point péri les anciennes +institutions, le gouvernement était loin de pénétrer +partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration +indépendante maintenait des habitudes et des +instincts de liberté. La reine imposait silence aux Communes +qui la pressaient sur le choix d'un successeur ou +sur quelque article de liberté religieuse; mais les Communes +s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la +reine, malgré la hauteur de ses refus, prenait grand soin +de ne pas donner sujet à des plaintes qui auraient pu +augmenter l'autorité de leurs paroles. Le despotisme et +la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se +chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr, +avec cette simplicité d'action qui prévient les frottements +et bannit les amertumes que font naître de part et d'autre +de continuelles résistances. Un puritain venait d'avoir +la main droite coupée en punition d'un écrit contre +le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: +aussitôt après l'exécution, il élève son chapeau de la main +gauche en s'écriant: «Dieu garde la reine!» Quand la +loyauté demeure si profondément enracinée dans le +coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour la +liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir +beaucoup à se plaindre.</p> + +<p>Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle +était capable de désirer; rien ne troubla les esprits dans +cette première ivresse de la pensée parvenue à l'âge du +développement; âge des folies et des miracles, où l'imagination +se déploie dans ses plus puérils comme dans ses +plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes, +de parure, de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices +à la faveur, employaient les richesses et les loisirs +des courtisans d'Elisabeth. Les âmes plus ardentes +allaient au loin chercher les aventures qui, avec l'espoir +de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards. +Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires +se pressaient sur son navire; sir Walter Raleigh +annonçait une expédition lointaine, et les jeunes gentilshommes +vendaient leurs biens pour s'y associer. Les +tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient +de jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce +mouvement, les esprits en recevaient une impulsion et +une vigueur nouvelles; la pensée réclamait sa part dans +les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des +passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait +dans les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le +puritain, dans ses méditations solitaires, s'enflammait +d'indignation contre ces pompes de Bélial et cet emploi +sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre. L'ardeur +poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires +et les controverses théologiques, le goût des fêtes +et le fanatisme des austérités, la philosophie, la critique, +les sermons, les pamphlets, les épigrammes, se produisaient, +se rencontraient, se croisaient; et dans ce conflit +naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, +le sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes +à leur première apparition et imposantes dans leurs progrès, +dont les prémices appartiennent au gouvernement +habile qui les sait employer, mais dont la maturité +menace le gouvernement imprudent qui voudra les +asservir. L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir +bientôt la fièvre qui précipite les peuples dans +les révolutions. Aux jours d'Elisabeth, le mouvement +de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux +fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec +Shakspeare.</p> + +<p>Qui ne voudrait remonter à la source des premières +inspirations d'un génie original, pénétrer dans le secret +des causes qui ont dirigé ses forces naissantes, le suivre +pas à pas dans ses progrès, assister enfin à toute la vie +intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays, +ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point +quittée, y marche encore le premier et presque le seul? +Malheureusement, parmi les hommes supérieurs, Shakspeare +est un de ceux dont la vie, à peine observée par +ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour +les générations suivantes. Quelques registres civils où se +sont conservées les traces de l'existence de sa famille, +quelques traditions attachées à son nom dans le pays qui le +vit naître, et les oeuvres mêmes de son génie, c'est là tout ce +qui nous reste pour combler les lacunes de son histoire.</p> + +<p>La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, +dans le comté de Warwick. Son père, John Shakspeare, +faisait, à ce qu'il paraît, son principal état de la préparation +de la laine. Peut-être y joignait-il quelques autres +branches d'industrie; car, dans des anecdotes recueillies +à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la +mort de Shakspeare, Aubrey<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> le représente comme fils +d'un boucher. A une telle distance, des souvenirs transmis +par deux ou trois générations pouvaient s'être un +peu confondus dans la mémoire des concitoyens de Shakspeare; +cependant les professions n'étaient alors ni distinctes, +ni multipliées comme elles le sont de nos jours, +et rien n'eût été moins étrange à cette époque, surtout +dans une petite ville, que la réunion des différents états +qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il en +soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie +qui a eu de bonne heure tant d'importance en Angleterre. +Son bisaïeul avait reçu de Henri VII, comme «récompense +de ses services,» quelques propriétés dans le comté de +Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford, +la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune +avait éprouvé sans doute de tristes revers, car, en +1579, on voit sur les registres de Stratford deux aldermen +exemptes d'une taxe imposée à leurs confrères, et John +Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans ses +fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis +longtemps; d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir +contribué à l'en écarter. On a dit que Shakspeare était +catholique; il paraît du moins certain que telle fut la +croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant +le toit de la maison où était né Shakspeare, trouva, +entre la charpente et les tuiles, un manuscrit déposé là +sans doute dans un moment de persécution, et contenant +une profession de foi catholique, en quatorze articles qui +commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.» +Le pouvoir toujours croissant des doctrines réformées +avait peut-être rendu les devoirs d'alderman plus difficiles +pour un catholique qui, avec l'âge, pouvait aussi être +devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare, +et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.</blockquote> + +<p>Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, +le troisième ou le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être +même de onze enfants, qui formèrent, à ce qu'il paraît, +la famille de John. William était, il y a lieu de le +croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances +de son père. La prospérité et la considération appartenaient +certainement alors à cette famille dont, cinq +ans après, on voit le chef revêtu du premier emploi de sa +ville natale. On peut donc admettre que l'éducation, de +Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce que +suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement +de fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre +ses études, il avait probablement acquis ces +premières habitudes d'une éducation libérale qui suffisent +à un homme supérieur pour débarrasser son esprit +de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession +des formes convenues dont il a besoin de savoir revêtir +sa pensée. C'est là plus qu'il n'en faut pour expliquer +comment Shakspeare manqua des connaissances qui +constituent une bonne éducation, en possédant les élégances +qui l'accompagnent.</p> + +<p>Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré +des écoles pour aider, dans son commerce, son père appauvri. +C'est alors que, selon la tradition d'Aubrey, William +aurait exercé les sanglantes fonctions attachées à +l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui +les commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée +par Aubrey ne permet guère d'en douter, et révèle +en même temps cette imagination déjà incapable de s'assujettir +à de vils emplois sans y joindre quelque idée, +quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un +veau, dirent à Aubrey les gens du voisinage, il le faisait +avec pompe et prononçait un discours.» Qui n'entrevoit le +poëte tragique inspiré par le spectacle de la mort, fût-ce +celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou +pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou +quatorze ans, la tête remplie de ses premières connaissances +littéraires, l'esprit frappé peut-être de quelque représentation +théâtrale, élevant, dans un transport poétique, +l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité +de victime, ou peut-être à celle de tyran?</p> + +<p>Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à +Kenilworth la visite d'Elisabeth, par des fêtes dont tous +les écrits du temps attestent l'extraordinaire magnificence. +Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth est à +quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que +la famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la +population de la contrée, le plaisir et l'admiration +qu'excitèrent ces pompeux spectacles. Quel ébranlement +n'en dut pas recevoir l'imagination de Shakspeare! +Cependant les premières années du poëte nous ont +transmis, pour unique trace des singularités qui peuvent +annoncer le génie, l'anecdote que je viens de raconter, +et ce qu'on sait des amusements de sa jeunesse n'a rien +qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie littéraire.</p> + +<p>Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance, +où chaque chose a sa place et sa règle, où la +destinée de chaque individu est déterminée par des +circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se +manifestent de bonne heure. Un poëte commence par +être un poëte; celui qui doit le devenir le sait presque +dès l'enfance; la poésie a été familière à ses premiers +regards; elle a pu être son premier goût, sa première +passion quand le mouvement des passions s'est éveillé +dans son sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce +qu'il ne sent pas encore; et quand le sentiment naîtra +vraiment en lui, sa première pensée sera de le mettre en +vers. La poésie est devenue le but de son existence; but +aussi important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer +la fortune aussi bien que la gloire, et qui peut +s'ouvrir aux idées sérieuses de son avenir comme aux +capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une société +ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher +longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette +ardeur de la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être +avant de trouver la direction qui lui convient; les forces +et les passions d'où jaillira le talent connaissent bientôt +le secret de leur destinée; et, résumées de bonne heure en +discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent +sans peine dans les précoces essais du jeune homme, +les illusions du désir, les chimères de l'espérance, et +quelquefois même les amertumes du désappointement.</p> + +<p>Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs +rudes, il en est rarement ainsi pour le poète que forme +la seule nature. Rien ne le révèle sitôt à lui-même; il +faudra qu'il ait beaucoup senti avant de croire qu'il ait +quelque chose à peindre; ses premières forces se porteront +vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la +provoque l'impatience de ses désirs, vers l'action violente +si quelque obstacle vient se placer entre lui et le +succès que lui a promis sa fougueuse imagination. En +vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne peut +les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à +quels triomphes il fera servir son éloquence, dans quels +projets et pour quels avantages il déploiera les richesses +de son invention, parmi quels égaux ses talents l'élèveront +au premier rang, de quelles sociétés la vivacité de +son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement +de l'homme au monde extérieur! Doué +d'une puissance inutile si son horizon est moins étendu +que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui est autour +de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait +pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les +lui révèlent. C'est du malheur que sort communément +cette révélation; quand le monde manque à l'homme +supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît; +quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et +c'est bien souvent pour avoir perdu la faculté de ramper +sur la terre que le génie et la vertu se sont élancés vers +les cieux.</p> + +<p>Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie +de Shakspeare, ni les amusements et les compagnons de +ses loisirs ne lui offraient rien qui pût saisir et absorber +cette imagination dont la puissance commençait à ébranler +son être. Livrée à toutes les excitations qui se rencontraient +sur son chemin, parce que rien ne pouvait +la satisfaire, la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous +quelque forme qu'il se présentât. Une tradition des +bords de l'Avon, d'accord avec la vraisemblance, donne +lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix des plus +vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que +la racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux +de Bidford, village voisin, renommé, dès les siècles passés, +pour l'excellence de sa bière, et aussi, ajoute-t-on, +pour l'inextinguible soif de ses habitants.</p> + +<p>La population des environs de Bidford, partagée en +deux sociétés, connues sous le nom des <i>Francs Buveurs</i> +et des <i>Gourmets</i> de Bidford<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, était dans l'usage de défier +à des combats de bouteille tous ceux qui, dans les lieux +d'alentour, se faisaient honneur de quelque mérite dans +ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée +à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare, +non moins connaisseur, assure-t-on, en fait de +bière, que Falstaff en fait de vin d'Espagne, fit partie de +la bande joyeuse, dont sans doute il se séparait rarement. +Mais les forces ne répondaient pas au courage. +Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford +trouvent les <i>Francs Buveurs</i> partis pour la foire voisine; +les <i>Gourmets</i>, moins redoutables, selon toute apparence, +demeuraient seuls, et proposent d'essayer la fortune des +armes; la partie est acceptée; mais, dès les premiers +coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se +voit réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui +reste de raison à profiter de ce qui lui reste de jambes +pour opérer sa retraite; l'opération paraissait même difficile, +et devient bientôt impossible; à peine a-t-on fait +un mille que tout manque à la fois, et la troupe entière +établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage, +encore debout, s'il en faut absolument croire les +voyageurs, sur la route de Stratford à Bidford, et connu +sous le nom de l'arbre de Shakspeare. Le lendemain ses +camarades, réveillés par le jour et rafraîchis par la nuit, +voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses pas +pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y +refusa, et jetant les yeux autour de lui sur les villages +répandus dans la campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai +assez d'avoir bu avec:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pebworth le flûteur, le danseur Marston,</p> +<p>Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton,</p> +<p>Exhall le brigand, le papiste Wicksford,</p> +<p>Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Toppers and Sippers</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation que +Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.</blockquote> + +<p>Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la +débauche avait moins de part que la gaieté à ces excursions +de la jeunesse de Shakspeare, et que, sinon la poésie, +du moins les vers étaient déjà pour lui le langage +naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques +autres impromptu du même genre, mais attachés +à des anecdotes plus insignifiantes; et tout concourt à +nous représenter cette imagination riante et facile se +jouant avec complaisance au milieu des grossiers objets +de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton +charmant les rustiques riverains de l'Avon par cette +grâce animée, cette joyeuse sérénité d'humeur, cette +bienveillante ouverture de caractère qui trouvaient ou +faisaient naître partout des plaisirs et des amis.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement +sérieux trouve sa place, le mariage de Shakspeare. +Au moment où il contracta un engagement si +grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car +il en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au +monde un mois après celui où il avait accompli sa dix-neuvième +année. Quels motifs le précipitèrent de si +bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu +fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un +cultivateur, et par conséquent un peu au-dessous de lui +pour la condition, avait huit ans de plus que lui; peut-être +le surpassait-elle en fortune; peut-être les parents +du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une +union avantageuse, à quelques occupations sédentaires; +on ne voit pas cependant, bien s'en faut, que le mariage +de Shakspeare ait ajouté à l'aisance de sa vie. Peut-être +l'amour détermina-t-il les jeunes gens; peut-être même +contraignit-il les familles à précipiter le légitime accomplissement +de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de +deux ans après Suzanna, ce premier fruit de son mariage, +naquirent à Shakspeare deux jumeaux, un fils et une +fille, dernière preuve d'une intimité conjugale qui s'était +d'abord annoncée sous des apparences si fécondes. S'il +en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses +et obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme +on le verra, ou plutôt oubliée dans son testament d'une +façon étrange, ne fut, dans la suite de sa vie, que bien +rarement présente à sa pensée; et cet engagement irrévocable, +si hâtivement contracté, semble se ranger au +nombre des saillies les plus passagères de sa jeunesse.</p> + +<p>Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette +période de la vie de Shakspeare, se place encore la tradition +rapportée par Aubrey qui lui fait exercer quelque +temps les fonctions de maître d'école, anecdote niée par +tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions +tirées de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte +d'Elisabeth a essayé les forces de son esprit dans l'étude +d'un procureur; selon leurs conjectures, les nouveaux +devoirs de la paternité l'auraient engagé à chercher cet +emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son +mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme +maître d'école. Mais rien, à cet égard, n'est certain ni +important. Ce qui ne parait pas douteux, c'est la constante +disposition du mari d'Anna Hatway à varier, par +des distractions de tout genre, les occupations quelconques +que lui imposait la nécessité. L'événement qui +détermina Shakspeare à quitter Stratford, et donna à +l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve que l'état +de père de famille n'avait pas changé grand'chose à l'irrégularité +des habitudes du jeune homme.</p> + +<p>Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes +qui ne font pas la guerre, les possesseurs de parcs avaient +sans cesse à les défendre contre des invasions aussi fréquentes +que faciles dans des lieux rarement fermés. Le +danger ne diminue pas toujours les tentations, et souvent +même il les fait paraître moins illégitimes. Une société +de braconniers exerçait ses déprédations dans les environs +de Stratford, et Shakspeare, éminemment sociable, ne se +refusait guère à ce qui se faisait en commun. Il fut pris +dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé dans la loge +du garde où il passa la nuit d'une manière probablement +désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir +Thomas, auprès de qui, selon toute apparence, il n'atténua +pas sa faute par la soumission et le repentir. Shakspeare +paraît avoir conservé, de cette circonstance de sa +vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas +qu'elle lui procura plus d'un divertissement. Sir Thomas +Lucy, traduit plusieurs années après sur la scène, sous +le nom du juge Shallow, s'était sans doute fixé dans son +imagination moins comme un objet d'humeur que +comme une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, +Shakspeare ait exercé la vivacité de son esprit aux dépens +de son puissant adversaire, que ce succès l'ait consolé de +son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet orgueil +moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si +offensant pour celui qui le subit, une telle supposition +est en soi très-vraisemblable; et la scène où, dans la +<i>Seconde partie de Henri IV</i>, Falstaff traite avec une spirituelle +insolence le juge Shallow qui veut le poursuivre +en justice pour un fait absolument pareil, nous a évidemment +conservé quelques-unes des réparties du jeune +braconnier. Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient +avoir pour résultat d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. +De quelque manière qu'il l'ait fait sentira l'offenseur +alors en son pouvoir, les besoins de vengeance +devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha +aux portes de sir Thomas une ballade aussi mauvaise +qu'il le fallait pour divertir singulièrement le public +auquel il demandait alors ses triomphes, et pour porter +au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait +le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques +furent entamées contre le jeune homme avec une telle +violence qu'il se crut obligé de pourvoir à sa sûreté, et +quitta sa famille pour aller chercher à Londres un asile +et des moyens d'existence.</p> + +<p>Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé +que des embarras pécuniaires pouvaient avoir déterminé +ce départ. Aubrey ne l'attribue qu'au désir de trouver à +Londres quelque occasion de faire valoir ses talents. Mais, +quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure +du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait +être révoqué en doute. Shakspeare semble avoir pris +soin de le constater. De toutes les sottises de Falstaff, la +seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir «tué le daim +et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup +plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir +conservée de sa propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a +donnée du vieux chevalier, d'ordinaire plutôt battu que, +battant. Tout l'avantage reste à Falstaff dans cette affaire, +et Shallow, si clairement désigné par les armes de la +famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la +scène où il exhale sa colère contre son voleur de gibier. +Le poëte ne s'en occupe même plus guère et l'abandonne, +au sortir des mains de Falstaff, comme s'il en eût tiré +tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et la +complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans +la pièce, à propos des armes de Shallow, le jeu de mots +qui faisait tout le sel de sa ballade contre sir Thomas +Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir; et, à coup +sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en +faveur de leur authenticité, des preuves morales aussi +concluantes.</p> + +<p>Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments +du séjour de Shakspeare à Londres, sur les circonstances +qui amenèrent son entrée au théâtre, sur la part +que put avoir la conscience de son talent dans la résolution +qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus +accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et +de preuves. Ce besoin d'étonnement, source des croyances +merveilleuses, et qui entre deux récits fera presque toujours +pencher notre foi vers le plus étrange, nous dispose +en général à chercher, aux événements importants, une +cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. +Nous admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses +habiletés de ce hasard que nous supposons +aveugle parce que nous le sommes nous-mêmes, et notre +imagination se réjouit à l'idée d'une force irraisonnable +présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi, +selon la tradition la plus accréditée, la misère seule +aurait déterminé le choix des premières occupations de +Shakspeare à Londres, et le soin de garder les chevaux à +la porte du spectacle aurait été son premier rapport avec +le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais +l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque +endroit; telle était la grâce du nouveau venu dans ses +humbles fonctions que bientôt personne ne voulut plus +confier son cheval à d'autres mains qu'à celles de William +Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son +commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même +à son service de jeunes garçons chargés de se présenter +en son nom aux arrivants, et certains d'être préférés +quand ils se déclaraient les «garçons de Shakspeare<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>,» +titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes gens +qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Shakspeare's boys</i></blockquote> + +<p>Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la +tenait, dit-il, de Pope à qui Rowe l'avait communiquée. +Cependant Rowe, le premier biographe de Shakspeare, +n'en a point parlé dans son propre récit, et l'autorité de +Johnson a pour unique appui les <i>Vies des poëtes</i> de Cibber, +ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et +dont un secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut +presque le seul auteur.</p> + +<p>Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les +comédiens, nous représente Shakspeare comme remplissant +d'abord les dernières fonctions de la hiérarchie +théâtrale, celles de <i>garçon appeleur</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, chargé d'avertir les +acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle +eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le +commissionnaire de la porte aurait pu s'élever jusqu'à +l'entrée des coulisses. Mais, en tournant ses idées vers le +théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare les eût +arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres, +c'est-à -dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de +Black-Friars, une protection naturelle; Greene, son +compatriote et probablement son parent, y figurait +comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de +quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention +positive de se vouer au théâtre que Shakspeare se rendit +à Londres; et quand le crédit de Greene n'eût réussi qu'à +le faire recevoir sous le titre de <i>call-boy,</i> on comprend +sans peine par quels degrés un homme supérieur franchit +rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée. +Mais il serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple +et la protection de Greene, la carrière théâtrale, ou du +moins le désir de s'y essayer comme acteur, n'eût pas +été la première ambition de Shakspeare. L'époque était +venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes +parts; et la poésie dramatique, depuis longtemps au rang +des plaisirs nationaux, avait enfin acquis en Angleterre +cette importance qui appelle les chefs-d'oeuvre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Call-boy.</i></blockquote> + +<p>Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été +aussi constant et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. +L'Allemagne a eu ses minnesingers, la France +ses trouvères et ses troubadours; mais ces gracieuses +apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement +vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent +peu à s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé +toute l'histoire de leur pays dans une condition plus ou +moins brillante, mais toujours reconnue par la société, +constatée par ses actes, déterminée par ses règlements. +Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a +ses affaires, son influence, ses droits, qui pénètre dans +tous les rangs, et s'associe aux divertissements du peuple +comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des bardes bretons +et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent +sans cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels +de la vieille Angleterre conservèrent assez longtemps +une portion de l'autorité de leurs devanciers. Plus tard +soumise, plus tôt délaissée, la Grande-Bretagne ne reçut +point, comme la Gaule, l'empreinte universelle et profonde +de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent +ou se retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis +cette époque, la conquête des Danois sur les Saxons, des +Normands sur les Saxons et les Danois réunis, ne mêla +sur ce sol que des peuples d'origine commune, d'habitudes +analogues, à peu près également barbares. Les +vaincus furent opprimés, mais ils n'eurent point à humilier +leur mollesse devant les moeurs brutales de leurs +maîtres; les vainqueurs ne furent pas contraints de subir +peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de leurs +nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à +travers les vicissitudes de sa destinée, le christianisme +même ne joua point le rôle qui lui échut ailleurs. En +adoptant la foi de saint Rémi, les Francs trouvèrent dans +la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut +nécessairement entreprendre de modifier les institutions, +les idées, la manière de vivre comme la croyance religieuse +des conquérants. Le clergé chrétien des Saxons +fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare +comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à +leurs sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune +civilisation du Nord grandit, en Angleterre, dans la +simplicité comme avec l'énergie de sa propre nature, +indépendante des formes empruntées et de la sève étrangère +qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du +Midi. Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours +des institutions politiques de l'Angleterre, ne pouvait +manquer d'exercer aussi, sur le caractère et le développement +de sa poésie, une grande influence.</p> + +<p>Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion, +et ne cesse point de s'appartenir tout entier, jette +sur lui-même des regards de complaisance; le sentiment +de la propriété s'attache pour lui à tout ce qui le touche, +la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes +animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, +sont certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui +ne les entende, une âme qui ne leur réponde; leur art +est à la fois le charme des dernières classes de la société +et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus qu'en +toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire +d'Angleterre, aux événements importants: elle +introduit Alfred sous les tentes des Danois; quatre siècles +auparavant, elle avait fait pénétrer le Saxon Bardulph +dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son frère +Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne +Awlaf, roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au +XIIe siècle, on lui fera honneur de la délivrance de +Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et tant d'autres, +quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins +combien étaient présents à l'imagination des peuples +l'art et la profession du ménestrel. Un fait plus moderne +atteste l'empire que ces poëtes populaires exercèrent +longtemps sur la multitude. Hugh, premier comte de +Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye +de Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant +toute sa durée, un lieu d'asile pour les criminels, +sauf à l'égard des crimes commis dans la foire même. En +1212, sous le règne du roi Jean et au moment de cette +foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant +dans le pays de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint +de se retirer dans son château de Rothelan où ils +l'assiégèrent. Il parvint à informer de sa situation Roger +ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci intéressa +à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la +foire, et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette +multitude de gens sans aveu réunis alors à Chester sous +la sauvegarde du privilège de Saint-Werburgh, qu'elle se +mit en marche, conduite par le jeune Hugh de Dutton, +intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il +ne fut pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à +la vue de cette troupe qu'ils prirent pour une armée, +abandonnèrent leur entreprise; et Ranulph reconnaissant +accorda aux ménestrels du comté de Chester plusieurs +privilèges dont ils devaient jouir sous la protection +de la famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage +aux Dutton et à leurs descendants<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne splendeur, +mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait plus +les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les ménestrels +se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants +et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait +la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement +leur profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service +qui les leur avait mérités.</blockquote> + +<p>Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la +popularité des ménestrels; d'époque en époque la législation +en fait foi. En 1315, sous Édouard II, le conseil du +roi, voulant réprimer le vagabondage, défend à qui que +ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes +et barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;» +encore ne pourra-t-il entrer chaque jour, dans +ces maisons, «plus de trois ou quatre ménestrels d'honneur,» +à moins que le propriétaire lui-même n'en admette +un plus grand nombre. Chez les gens de moindre +condition, les ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils +ne sont appelés; et ils devront se contenter alors de +«manger et de boire, et de telle courtoisie» qu'il plaira +au maître de la maison d'y ajouter. En 1316, pendant +qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la +fête de la Pentecôte, une femme «parée à la manière des +ménestrels,» et montée sur un grand cheval caparaçonné +«selon la coutume des ménestrels,» entra dans la salle +du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du roi +une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en +alla en saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à +qui elle reprochait les prodigalités répandues sur ses favoris +au détriment de ses fidèles serviteurs; on réprimanda +les portiers d'avoir laissé entrer cette femme: +«Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais +aux ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous +Henri VI, on voit les ménestrels, qui se chargent d'égayer +les fêtes, souvent mieux payés que les prêtres qui viennent +les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix, à +Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels; +les premiers reçurent chacun «quatre pence;» les derniers, +«deux schellings et quatre pence.» En 1441, huit +prêtres de Coventry, appelés au prieuré de Maxtoke pour +un service annuel, eurent chacun deux schellings; les +six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les +moines réunis au réfectoire reçurent chacun quatre +schellings, et soupèrent avec le sous-prieur dans la +«chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux de +cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent.</p> + +<p>Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où +se rassemblaient des hommes, dans les couvents comme +dans les foires, sur les places publiques comme dans les +châteaux, les ménestrels toujours présents, répandus +dans toutes les conditions de la société, charmaient, par +leurs chants et leurs récits, le peuple des campagnes et +les habitants des villes, les riches et les pauvres, les +fermiers, les moines et les grands seigneurs. Leur arrivée +était à la fois un événement et une habitude, leur +intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en +aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès +d'eux une foule empressée; la faveur publique les entourait, +et le Parlement s'occupait d'eux, quelquefois pour +reconnaître leurs droits, plus souvent pour réprimer les +abus qu'entraînaient leur profession errante et leur +nombre.</p> + +<p>Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide +de tels amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y +livrer? quelles occasions, quelles solennités rassemblaient +si fréquemment les hommes, et offraient à ces chantres +populaires une multitude disposée à les entendre? Que, +sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre +une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un +beau soleil, à vivre sur les places publiques et sous les +oliviers, chargeant les esclaves des plus pénibles travaux, +étrangers à l'empire des habitudes domestiques, les +Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et +plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur +imagination aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques +tableaux de la poésie; qu'aujourd'hui même, sous +leur atmosphère brûlante et dans leur vie paresseuse, +les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent +leurs journées à le suivre dans les aventures où il les +promène; cela s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a +point de frimas et la vie matérielle point d'efforts qui +empêchent les hommes de s'abandonner ensemble à de +tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point; +tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout +provoque et les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes, +et les longs loisirs. Mais c'est dans les climats +du Nord, sous la main d'une nature froide et sévère, +dans une société en partie soumise au régime féodal, +chez un peuple menant une vie difficile et laborieuse, +que les ménestrels anglais voyaient se renouveler sans +cesse l'occasion d'exercer leur art, et la foule se réunir si +souvent autour d'eux.</p> + +<p>C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous +l'influence des mêmes causes qui lui donnèrent ses institutions +politiques, prirent de bonne heure ce caractère +de publicité et de mouvement qui appelle une poésie +populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses +conditions sociales, à isoler même les individus; là tout +concourut à les rapprocher, à les mettre en présence. Le +principe de la délibération commune sur les intérêts +communs, fondement de toute liberté, prévalut dans les +institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes +du pays. Les hommes libres des campagnes et des +villes ne cessèrent jamais de faire eux-mêmes et de traiter +ensemble leurs affaires. Les cours de comté, le jury, les +corporations, les élections de tout genre, multipliaient +les occasions de réunion et répandaient partout les habitudes +de la vie publique. Cette organisation hiérarchique +de la féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus +petit gentilhomme au plus puissant monarque, et de +proche en proche, excitait incessamment toutes les +vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du +suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne. +La noblesse du second ordre, en se séparant +des hauts barons pour se placer à la tête des communes, +rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la nation, et +s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses +terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de +ses gens, que le gentilhomme établissait son importance; +il la fondait et sur la culture de ses domaines et sur des +magistratures locales qui, le mettant en rapport avec la +population tout entière, exigeaient le concours de l'opinion +et offraient à la contrée un centre autour duquel +elle venait se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs +rassemblaient les égaux, la vie rurale rapprochait le +supérieur des inférieurs; et l'agriculture, dans la communauté +de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute +la population d'un lien qui, toujours descendant de +classe en classe, s'allait en quelque sorte rattacher et +sceller à la terre, base immuable de leur union.</p> + +<p>Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance; +et là où règne l'aisance, où la confiance s'établit, +arrive bientôt le besoin d'en jouir en commun. Des +hommes accoutumés à se réunir pour leurs affaires se +rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie +sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs, +il ne reste point étranger aux joies du peuple qui les +cultive ou les environne. Des fêtes continuelles et générales +animaient les campagnes de la vieille Angleterre. +Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, +quelles habitudes leur servaient de fondement? Comment +les progrès de la prospérité rustique amenèrent-ils par +degrés ce joyeux mouvement de réunions, de banquets +et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le fait même +qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la +cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans +ses brillants détails. A Noël, devant la porte des châteaux, +le héraut, portant les armes de la famille, criait trois +fois: «Largesse! La salle du baron s'ouvrait toute +grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le +pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement, +et l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier, +les rosettes aux souliers, pouvait dans cette soirée +choisir pour la danse une compagne villageoise, et le +lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de <i>post +and pair</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.» Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la +salle, la table mise, le pudding, l'abondance des viandes, +se trouveront dans la maison du fermier comme dans +celle du gentilhomme; la danse, quand la tête commence +à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits +des anciens temps quand les forces sont épuisées par la +danse, tels sont les plaisirs qui couvrent alors la face de +l'Angleterre, «et qui, de la cabane à la couronne, apportent +la nouvelle du salut.... C'était Noël qui perçait la +plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui racontait +le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël +pouvaient réjouir le coeur du pauvre homme durant la +moitié de l'année<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Marmiom</i>, par sir Walter Scott.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Ibid</i>.</blockquote> + +<p>Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de +mille plaisirs, ranimées par les souhaits et les générosités +du premier jour de l'an, terminées par la solennité des +rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt arrivait le +«lundi de la charrue», jour où recommençait le travail, +et le premier jour du travail était marqué par une fête. +«Bonnes ménagères que Dieu a enrichies, dit Tusser +dans ses poésies rurales, n'oubliez pas les fêtes qui +appartiennent à la charrue<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.» Le fuseau avait aussi la +sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et +comme l'aveu des besoins mutuels qui unissent les +hommes. En ce jour, maîtres et serviteurs, rassemblés à +la même table, mêlés à la même conversation, ne paraissaient +point rapprochés par la complaisance du supérieur +qui veut récompenser son inférieur, mais par un droit +égal aux plaisirs de la journée: «Quiconque a travaillé à +la moisson ou labouré la terre est en ce jour convive +par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle, le +moissonneur promène des regards triomphants; animé +par la reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des +mains brûlées du soleil, il remplit le gobelet pour le +présenter à son honoré maître, pour servir à la fois le +maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer ses sourires, +de partager ses récits, ses noix, sa conversation +et sa bière.... Tels étaient les jours: je chante des +jours depuis longtemps passés <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort en +1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de <i>Five hundred +points of good husbandry, united to as many of good huswifery.</i> +L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Farmer's boy</i> (le Garçon de ferme), par Bloomfield.</blockquote> + +<p>Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques, +tous les intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables +réunions, les mêmes banquets et d'autres jeux. +Mais quel jour égalait le premier jour de mai, brillant +des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A +peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour +d'allégresse que toute la jeune population répandue dans +les bois, les prés, sur les rivages et les collines, courait, +au son des instruments, faire sa moisson de fleurs; elle +revenait chargée d'aubépine, de verdure, en ornait les +portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le <i>mai</i> +coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs +destinés à le traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse, +au matin du premier de mai, lève-toi et vois +comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et les +arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et +penche sa tête vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je? +c'est une profanation de garder encore le logis, tandis +qu'en ce jour, pour prendre mai, des milliers de jeunes +filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma Corinne, +viens, et vois en passant comme chaque prairie devient +une rue, chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres; +vois comme la dévotion a donné à chaque maison +une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était +porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle +formé d'épines blanches élégamment entrelacées <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par un +recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre +<i>d'Hespérides.</i></blockquote> + +<p>Et cette élégance des chaumières est la même dont se +pareront les châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce +que chercheront les jeunes gentilshommes comme les +garçons du village. Laissez faire la joie pour que l'égalité +s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui +ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les +situations que selon les saisons. Ici elle semble, conduite +par l'abondance, parcourir l'année à travers une série de +fêtes. Comme le premier de mai étale ses arcades de +verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de +fleurs, comme les épis font la parure de la fête des moissons, +de même Noël aura ses salles tapissées d'ifs, de +houx et de laurier vert. Comme les danses, les courses, +les spectacles, les combats rustiques font retentir de +leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les +mascarades «où la chemise par-dessus l'habit tient +«lieu de déguisement, où un visage charbonné sert de +«masque,» perceront des cris de leur gaieté les froides +nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la +bûche de Noël sera apportée en triomphe et célébrée +par des chants.</p> + +<p>C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets, +dans ces réunions si multipliées, au sein de cette +joyeuse et habituelle «convivialité,» pour me servir de +l'expression nationale, que prenaient place et chantaient +les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet les +traditions de la contrée, les aventures des héros populaires +comme celles des ancêtres du château, les exploits +de Robin Hood contre le shériff de Nottingham +comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi les +moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie +naissait des moeurs publiques et s'unissait à tous les +intérêts, à toute l'existence de cette population accoutumée +à vivre, à agir, à prospérer et à se réjouir en +commun.</p> + +<p>Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée +étrangère à un peuple ainsi disposé, si souvent réuni et +si avide de fêtes? Tout indique qu'elle s'essaya plus d'une +fois dans les jeux des ménestrels. Les anciens écrivains +leur donnent aussi les noms de <i>mimi, joculatores, histriones</i>. +Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et +plusieurs de leurs ballades, entre autres celle de «la fille +aux cheveux châtains<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,» sont évidemment des scènes +dialoguées. Cependant les ménestrels formèrent plutôt +le goût national, porté ensuite au théâtre, que le théâtre +même. Les premiers essais d'une véritable représentation +théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours +d'une puissance publique, et ce n'est guère que +dans des solennités importantes et générales que l'effet +du spectacle pourra répondre aux efforts d'imagination +et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre, comme la +France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses +premières représentations dramatiques; seulement elles +y furent, à ce qu'il paraît, plus précoces que partout +ailleurs; les mystères y remontent jusqu'au XIIe siècle, +et peut-être au delà . Mais, en France, le clergé, après +avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer; il +en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir +ou d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet +et en abandonna l'usage. Le clergé anglais était plus +intimement associé aux goûts, aux habitudes, aux divertissements +du peuple. L'Église aussi profitait des avantages +de cette «convivialité» universelle dont je viens +de tracer le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe +religieuse; une paroisse manque-t-elle de fonds: on +annonce un <i>church-ale</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>; les marguilliers brassent de la +bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux +riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la +fête de son argent, de sa présence, de ses provisions, de +sa gaieté; la joie des bonnes oeuvres s'augmente des +plaisirs de la bonne chère, et la piété des riches se plaît +à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent plusieurs +paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le <i>church-ale</i> +au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient +ces réunions; le ménestrel, la danse moresque, la +représentation de Robin Hood avec la belle Marianne et +le <i>Cheval de bois</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, ne manquaient pas d'y figurer. Le +temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient +encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions +périodiques de réjouissances communes. Ainsi, familier +avec les moeurs populaires, le clergé anglais, en leur +offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à les modifier +qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel +charme trouvait le peuple aux représentations dramatiques, +quel que fût le sujet mis en scène, il n'eut garde +de renoncer à ce moyen de popularité. En 1378, les choristes +de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce que +des ignorants se mêlent de représenter les histoires de +l'Ancien Testament, «au grand préjudice du clergé.» +Depuis cette époque, les mystères et les moralités ne +cessent pas d'être, dans les églises et les couvents, un des, +amusements favoris de la nation, et l'une des occupations +des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un +comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit +pour règle de sa maison qu'au nombre de ses chapelains +il en aura un pour composer des intermèdes<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Vers la fin +de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise ces représentations +qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent +au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt +comme protestant. Mais elles reparaissent après sa mort, +et avec tant d'autorité que le jeune roi Edouard VI compose +lui-même, sous le titre de la <i>Prostituée de Babylone</i>, +une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie, +fait représenter dans les églises, en faveur du papisme, +des drames populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les +enfants de choeur de Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et +de satin,» des pièces profanes dans la chapelle d'Elisabeth, +dans les différentes maisons royales, et si bien +exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps +de Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées +de Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>The nut-brown maid</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Littéralement <i>bière d'église</i>; mais la bière était +si intimement unie aux fêtes populaires que le mot <i>ale</i> était +devenu synonyme de <i>fête</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Hobby-horse</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Interludes</i>.</blockquote> + +<p>Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer +le goût du peuple pour les représentations théâtrales, le +clergé anglais s'empressa donc de le satisfaire. Son influence +donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait en +scène, un caractère plus sérieux et plus moral que +n'avaient ailleurs des compositions livrées aux fantaisies +du public et aux anathèmes de l'Église. Malgré la grossièreté +des idées et du langage, le théâtre anglais, si +licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste +et pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux +premiers essais du nôtre. Mais il n'en demeurait pas +moins populaire, étranger à toute régularité scientifique, +et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût beaucoup perdu +à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de privilège; +de nombreux concurrents lui disputaient la foule +et le succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de +Misrule, le Cheval de bois, n'avaient point disparu. Des +comédiens ambulants, attachés au service des grands +seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les comtés +de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation +gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, +le droit d'exercer plus lucrativement leur profession dans +les villes où les cours d'auberge leur servaient de salles +de spectacle. En mesure de donner à ses solennités beaucoup +plus de pompe et d'y attirer un plus grand nombre +de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses +rivaux, et conservait même une prépondérance marquée, +mais toujours sous la condition de s'adapter aux sentiments, +aux habitudes, au tour d'imagination de ce peuple +formé au goût de la poésie par ses propres fêtes et par les +chants des ménestrels.</p> + +<p>Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique +naissante lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth +un double péril parut la menacer. De jour en jour +plus accréditée, elle devint enfin un objet d'inquiétude +pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la pédanterie +littéraire. Le goût national se vit attaqué presque +en même temps par les anathèmes des réformateurs et +par les prétentions des lettrés.</p> + +<p>Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre +le théâtre, il aurait peut-être succombé. Mais les puritains +voulaient le détruire; les lettrés ne voulaient que +s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc quand les premiers +tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois +considérables de Londres obtinrent pour un moment, +d'Élisabeth, la suppression des spectacles dans l'espace +que comprenait la juridiction de leur Cité; mais au delà , +le théâtre de Blackfriars et la cour de la reine conservèrent +leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par +leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, +exciter quelques scrupules; peut-être aussi quelques +conversions soudaines privèrent-elles çà et là les jeux de +mai de la représentation du <i>Cheval de bois</i>, leur plus bel +ornement et l'objet particulier de la colère des prédicateurs. +Mais le temps de la puissance des puritains n'était +pas encore venu, et, pour obtenir un succès décisif, +c'était trop d'avoir à dompter à la fois le goût national et +celui de la cour.</p> + +<p>La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique. +Les discussions théologiques y avaient mis la science à +la mode. Il entrait alors également dans l'éducation +d'une grande dame de savoir lire le grec et distiller des +eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint +les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton, +visitait la demeure de ses nobles, elle était saluée par +les Pénates et conduite dans sa chambre à coucher par +Mercure.... Les pages de la maison étaient métamorphosés +en dryades qui sortaient de tous les bosquets, +et les valets de pied gambadaient sur la pelouse sous +la forme de satyres.... Lorsque Élisabeth traversa +Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de dieux +sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir +une flèche d'or dont ses charmes devaient rendre le +pouvoir invincible...; présent, dit Hollinshed, que la +reine, qui touchait alors à sa cinquantième année, +reçut avec beaucoup de reconnaissance<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Histoire de la poésie anglaise</i>, +par Wharton, t. III, p, 492.</blockquote> + +<p>Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que +lui viennent ses plaisirs; elle les choisit rarement, les +invente encore moins, et les reçoit en général de la main +des hommes qui prennent la charge de l'amuser. L'empire +de la littérature classique, fondé en France avant +l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et +des gens de lettres, armés et fiers de la possession exclusive +d'une érudition étrangère qui les séparait de la +nation. La cour de France se soumit aux gens de lettres, +et la nation disséminée, indécise, dépourvue d'institutions +qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et +du crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi +dire, autour de la cour. En Angleterre, le théâtre avait +précédé la science; la mythologie et l'antiquité trouvèrent +une poésie et des croyances populaires en possession +de charmer les esprits; la connaissance des classiques, +répandue fort tard et d'abord par les seules traductions +françaises, s'introduisit comme une de ces modes étrangères +par où quelques hommes peuvent se faire remarquer, +mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles ont su +s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour +elle-même affectait bien quelquefois, comme distinction, +une admiration exclusive pour la littérature ancienne; +mais dès qu'il s'agissait d'amusement, elle rentrait dans +le public; et, en effet, il n'était pas aisé de passer du +spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités +classiques, même telles qu'on les concevait alors.</p> + +<p>Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans +contestation, au goût général; la science n'y tentait que +de timides invasions. En 1561, Thomas Sackville, lord +Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth sa tragédie +de <i>Corboduc</i> ou <i>Ferrex et Porrex</i>, que les lettrés ont considérée +comme la gloire dramatique du temps qui précéda +Shakspeare. On y vit en effet, pour la première fois, une +pièce réduite en actes et en scènes, et constamment +écrite sur un ton élevé; mais elle était loin de prétendre +à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage +très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut +séduire ni les poètes ni les acteurs. Vers la même époque +paraissaient sur le théâtre des pièces plus conformes +aux instincts naturels du pays, comme <i>le Maître berger de +Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole</i>, etc., et le +public leur témoignait hautement sa préférence. Lord +Buckhurst lui-même n'exerça d'influence sur le goût +dominant qu'en lui demeurant fidèle. Son <i>Miroir des +magistrats,</i> recueil d'aventures tirées de l'histoire d'Angleterre +et présentées sous une forme dramatique, passa +rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où +puisèrent les poètes: c'était là ce qui convenait à des +esprits nourris des chants des ménestrels; c'était là +l'érudition où se plaisaient la plupart des gentilshommes +dont les lectures ne s'étendaient guère au delà de quelques +collections de nouvelles, des ballades et des vieilles +chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces +sujets familiers à la multitude; et les pièces historiques, +sous le nom <i>d'histoires,</i> charmèrent les Anglais en leur +retraçant le récit de leurs propres faits, le doux son des +noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et la vie de +toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique +d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires.</p> + +<p>Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire +des autres peuples, communement défigurés par des +récits fabuleux, venaient se placer à côté de ces histoires +nationales, ni les auteurs ni le public ne s'inquiétaient +de leur origine et de leur nature. On les surchargeait à la +fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées +aux habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent +si souvent aux objets qu'ils sont obligés de se représenter +parle seul secours de l'imagination. Ainsi Tamerlan +(<i>Tamburlaine</i>) paraissait traîné dans son char par les rois +qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable allure +d'un tel attelage. En revanche, le <i>Vice</i>, bouffon ordinaire +des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'<i>Ambidexter</i>, +le principal personnage d'une tragédie de Cambyse, +convertie ainsi en une moralité qui eût été d'un +ennui intolérable si elle n'avait valu aux spectateurs le +plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le +théâtre, au moyen d'une <i>fausse peau</i>, comme on a soin +de l'indiquer. Le spectacle, à peu près nul quant aux +décorations et aux changements de scène, était animé +par le mouvement matériel et par la représentation des +objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue +en noir, et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe +de comédiens, en 1598, on trouve des «membres de +Maures, quatre têtes de Turcs et celle du vieux Méhémet, +une roue pour le siége de Londres, un grand +cheval avec ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, +un rocher, une cage,» etc.; monument singulier des +moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir besoin.</p> + +<p>Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare! +Et avant Shakspeare, le spectacle était non-seulement +la joie de la multitude, mais l'amusement des +hommes les plus distingués! Lord Southampton y allait +tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres +réguliers avaient été établis à Londres. En 1583, peu de +temps après le succès momentané des puritains contre +les théâtres de cette ville, huit troupes de comédiens y +jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592, c'est-à -dire +huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la +permission d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors +repoussée par l'inutile privilège des <i>Confrères de +la Passion</i>, un pamphlétaire anglais se plaint des gens +qui ne veulent pas que le gouvernement s'occupe de la +police des spectacles, «lieux où se rassemblent journellement +les gentilshommes de la cour, les étudiants en +droit, les officiers et les soldats <a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.» Enfin, en 1596, +l'affluence des personnes qui se rendaient par eau aux +théâtres, situés presque tous sur le bord de la Tamise, +entraîna la nécessité d'une augmentation considérable +dans le nombre des mariniers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Pierce pennylesse his supplication to the devil</i>; +pamphlet de Nash, publié en 1592.</blockquote> + +<p>Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps +de productions insipides et grossières; un plaisir +où l'esprit humain se porte avec tant d'ardeur appelle +tous les efforts et toute la puissance de l'esprit humain. +Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme +de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le +public vers les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte +l'ébranlement se fit-il sentir à Shakspeare? Quelle circonstance +lui révéla sa mission? Quel jour soudain éclaira +son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer. Comme un +fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser +apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare +nous apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi +dire, de sa personne. À peine dans le cours des succès du +poète démêle-t-on quelques traces de l'homme, et rien +ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait pu +nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua +point, à ce qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est +rarement propre à l'action; sa force est hors du monde +réel, et elle ne l'élève si haut que parce qu'il ne l'emploie +pas à soulever les fardeaux de la terre. Les commentateurs +de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser +aucun des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents +conseils que donne Hamlet aux acteurs appelés +devant la cour de Danemark ont été invoqués pour établir +que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce qu'il +comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, +il a compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats, +et sans doute on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su +être un Richard III ou un Iago. Heureusement, il y a lieu +de le croire, des applaudissements, alors trop faciles à +obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que le caractère +du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire; +et Rowe, son premier historien, nous apprend que ses +mérites dramatiques le firent promptement remarquer, +sinon comme un acteur extraordinaire, du moins comme +un excellent écrivain.</p> + +<p>Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point +Shakspeare se manifester sur la scène. C'est en 1584 +qu'il est arrivé à Londres, où l'on ne lui connaît pas +d'autre emploi que le théâtre; et en 1590 seulement +parait <i>Périclès</i>, le premier ouvrage que lui attribue Dryden, +et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt +ses admirateurs. Comment, au milieu des spectacles +nouveaux qui l'entouraient, cet esprit si actif, si fécond, +dont la rapidité, au dire des acteurs ses contemporains, +«suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans +sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il +publie son poëme de <i>Vénus et Adonis</i>, qu'il dédie à lord +Southampton comme «le premier-né de son invention;» +et pourtant, dans les deux années précédentes, avaient +réussi deux pièces de théâtre qui portent aujourd'hui +son nom. La composition du poëme d'<i>Adonis</i> peut les +avoir précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure +mais si <i>Adonis</i> est antérieur à toutes les pièces de théâtre, +il faut donc se résoudre à croire qu'au milieu de la vie +théâtrale, le génie éminemment dramatique de Shakspeare +a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé, +et non pas pour la scène.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare +attacha d'abord son travail à des ouvrages qui n'étaient +pas les siens, et que son talent, novice encore, n'a pu +sauver de l'oubli. Les productions dramatiques étaient +moins alors la propriété de l'auteur qui les avait conçues +que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en +arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à +s'établir; la construction d'une salle, les frais d'une +représentation sont de bien plus grands hasards à courir +que la composition d'un drame. C'est à l'entrepreneur +seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce +concours du peuple qui fonde son existence, et que sans +lui le talent du poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque +Hardy fonda à Paris son théâtre, qui est devenu le nôtre, +une troupe de comédiens avait son poëte pris et gagé +pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du +comte de Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la +scène anglaise, beaucoup plus avancée, jouissait déjà de +la facilité du choix et des avantages de la concurrence; +le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais il le +vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la +représentation avait été payée à l'auteur passait sinon +pour un vol, du moins pour un manque de délicatesse +dont il avait soin de se défendre ou de s'excuser. Dans +cet état de la propriété dramatique, la part qu'en pouvait +réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour +bien peu de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits +ne lui appartenait plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage +devenait, entre les mains des comédiens, un bien +qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations qu'ils +y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu +de ce mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient +alors sur le théâtre les moindres productions +dramatiques, l'imagination de Shakspeare vit sans doute +s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que d'intérêt, +que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés +avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets +à tirer de cette parade théâtrale! La matière était là , +attendant l'esprit et la vie. Comment Shakspeare n'eût-il +pas essayé de les lui communiquer? Quelque incomplets +et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était +le rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or, +l'homme supérieur a cette puissance qu'il sait faire luire +à d'autres yeux la lumière qui illumine les siens; les +camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans doute +quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant +ces ouvrages informes dont se composait le capital +de leur théâtre; et quelques touches brillantes jetées sur +un fond qui ne lui appartenait pas, quelques scènes touchantes +ou terribles intercalées dans une action dont il +n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan +qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence, +ses premiers travaux et les premiers présages de +sa gloire. En 1592, époque à laquelle on peut à peine +assurer qu'un seul ouvrage original et complet fût sorti +de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il avait +probablement beaucoup trop amélioré les compositions, +le désigne déjà , dans le style bizarre du temps, comme +un «corbeau parvenu,» paré des plumes des auteurs, +un <i>factotum</i> universel, enclin, dans son orgueil, à se +regarder comme le seul <i>shake-scene</i> «ébranle-scène» de +l'Angleterre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Great's worth of wit</i>, etc. Pamphlet publié en 1592, +par un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.</blockquote> + +<p>Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux +plus conformes à la gêne de sa situation qu'à la liberté +de son génie, que Shakspeare chercha à se délasser par +la composition du poëme d'Adonis. Peut-être même l'idée +de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement +nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se +rencontrent dans un recueil de poésies publié en 1596 +sous le nom de Shakspeare, et dont le titre <i>(The passionate +Pilgrim)</i> exprime la situation d'un homme errant, dans +l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de quelques +heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du +poëte n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée +incertaine ou pénible, ces petits ouvrages sont sans doute +les premières productions que le génie poétique de Shakspeare +se soit, permis d'avouer; et quelques-uns, il faut +le dire, ainsi que le poëme <i>d'Adonis,</i> ont besoin de trouver +une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse +trop livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le +reproduire sous toutes les formes. Dans <i>Vénus et Adonis,</i> +absolument dominé par la puissance voluptueuse de son +sujet, le poëte semble en avoir ignoré les richesses +mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la +divinité, n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans +succès, par les prières, les larmes et les artifices de +l'amour, les désirs paresseux d'un froid et dédaigneux +adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point +la grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails, +et que redouble la coupe du poëme en stances de cinq +vers, dont les deux derniers offrent presque constamment +un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt d'irrégularités, +une cadence pleine d'harmonie, et une versification +que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient +le poëte «à la langue de miel<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>;» et le poëme de <i>Lucrèce</i> +vint bientôt après compléter les productions épiques qui +suffirent quelque temps à sa gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Honey-tongued Shakespeare</i>.</blockquote> + +<p>Après avoir, dans <i>Adonis</i>, employé les couleurs les plus +lascives à la peinture d'un désir sans effet, c'est avec la +plume la plus chaste, et comme une sorte de réparation, +que Shakspeare a décrit dans <i>Lucrèce</i> les progrès et le +triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées, +l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification, +sont les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins +brillante et plus emphatique dans le second, abonde +moins en images gracieuses qu'en pensées élevées; mais +déjà se laissent apercevoir la science des sentiments de +l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une forme +dramatique, par les plus petites circonstances de la vie. +Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après +une nuit de désespoir, appelle au jour naissant un jeune +esclave, pour le charger d'aller au camp porter à son +mari la lettre qui doit le rappeler. Timide et simple, ce +jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse; +mais Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur, +ne peut voir rougir sans imaginer qu'on rougit d'elle et +pour elle; elle se croit devinée et demeure interdite et +tremblante devant l'esclave que trouble sa présence.</p> + +<p>Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il +fut écrit. Lucrèce, pour charmer ses douleurs, s'arrête à +contempler un tableau de la ruine de Troie; le poëte, en +le décrivant, représente avec complaisance les effets de +la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs personnages +qui, presque cachés derrière les autres, semblent +s'élever au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est +là l'observation d'un homme bien récemment frappé des +prestiges de l'art, et un symptôme de cette surprise poétique +qu'excite la vue d'objets inconnus dans une imagination +capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on +conclure que la composition du poëme de <i>Lucrèce</i> appartient +aux premiers temps du séjour de Shakspeare à +Londres.</p> + +<p>Quelle que soit au reste la date de ces deux petits +poëmes, ils se placent, parmi les ouvrages de Shakspeare, +à une époque bien plus éloignée de nous qu'aucun de +ceux qui ont rempli sa carrière dramatique. C'est dans +cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son +siècle à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais +annoncent déjà la force prodigieuse qu'il déploiera dans +ses derniers travaux. Au théâtre seul appartient la véritable +histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là , on ne +peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus +écarté. Ses sonnets, saillies du moment que la grâce +poétique ou spirituelle de quelques vers n'eût pas sauvées +de l'oubli sans la curiosité qui s'attache aux moindres +traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là quelques +lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; +mais, sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme +poëte dramatique que nous avons à le considérer.</p> + +<p>Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi +de son talent. Il en devait résulter de grandes incertitudes +sur l'authenticité de quelques-uns de ses ouvrages, +Shakspeare a mis la main à beaucoup de drames; et sans +doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise +n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux +siècles la critique s'est exercée à constater les limites de +sa propriété véritable; mais les faits manquent à cet +examen, et les jugements littéraires ont été communément +déterminés par le désir de faire prévaloir telle ou +telle prévention. Il est donc à peu près impossible de +prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité +des pièces contestées de Shakspeare. Cependant, après +les avoir lues, je ne saurais partager l'opinion, d'ailleurs +si respectable, de M. Schlegel, qui paraît décidé à les lui +attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine dans +ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de +sentiments sans cohérence, cette marche précipitée à +travers des scènes sans développements vers des événements +sans intérêt, ce sont là les signes auxquels, dans +les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité +sans génie; signes tellement contraires à la nature du +talent de Shakspeare que je n'y découvre pas même les +défauts qui ont pu entacher ses premiers essais. Au +nombre des pièces que, d'un commun accord, les derniers +éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses, +à peine <i>Locrine</i>, <i>lord Cromwell</i>, <i>le Prodigue de Londres</i>, <i>la +Puritaine</i> et la tragédie d'<i>Yorkshire</i> offrent-elles quelques +touches d'une main supérieure à celle qui a fourni le +fond. <i>Lord John Oldcastle</i>, ouvrage plus intéressant et +composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans +quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière +de Shakspeare. Mais s'il est vrai que le génie, dans son +plus profond abaissement, laisse encore échapper quelques +rayons lumineux qui trahissent sa présence, si +Shakspeare, en particulier, a porté cette marque distinctive +qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant +de ce qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>,» +à coup sûr il n'a rien à se reprocher dans cet exécrable +amas d'horreurs que, sous le nom de <i>Titus Andronicus,</i> +on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre, et +où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle +de talent ne vient déposer contre lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.</blockquote> + +<p>Des pièces contestées, <i>Périclès</i> est, à mon avis, la seule +à laquelle se rattache, avec quelque certitude, le nom de +Shakspeare, la seule du moins où se rencontrent des +traces évidentes de sa coopération, surtout dans la scène +où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il +croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre +homme que lui eût su, dans la peinture des sentiments +naturels, unir à ce point la force et la vérité, l'Angleterre +eût compté alors un poète de plus. Cependant, malgré +cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure +mauvaise, sans réalité, sans art, complètement étrangère +au système de Shakspeare, intéressante seulement +en ce qu'elle marque le point d'où il est parti, et elle +semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier +monument de ce qu'il a renversé, comme un débris de +cet échafaudage antidramatique auquel il allait substituer +la présence et le mouvement de la vie.</p> + +<p>Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs +yeux avant de prétendre à ébranler leur imagination par +le secours de la poésie. Le goût des Anglais pour ces +représentations muettes <i>(pageants)</i> qui, dans le moyen +âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités +publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande +influence. Dans la première moitié du XVe siècle, le moine +Lydgate, chantant les malheurs de Troie avec cette liberté +d'érudition que se permettait, plus encore que toute +autre, la littérature anglaise, décrit une représentation +dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les +murs d'Ilion. Là il représente le poète chantant «avec +un visage de mort, tout vide de sang, les nobles faits +qui sont les historiques de rois, princes et dignes +empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente, +des hommes «d'une contenance effrayante, le visage +défiguré par des masques, jouaient par signes, à la +vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en haut.» +Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou +une ballade, à composer les vers d'une mascarade ou à +dresser le plan d'une pantomime religieuse, avait peut-être +figuré dans quelque représentation de ce genre, et +sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui +se passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut +pris possession du théâtre, la pantomime y demeura +comme ornement et surcroît de spectacle. Dans la plupart +des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages +presque toujours emblématiques viennent, d'acte en +acte, indiquer le sujet qu'on va représenter. Un personnage +historique ou allégorique se charge d'expliquer ces +emblèmes et de <i>moraliser</i> la pièce, c'est-à -dire d'en faire +jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans <i>Périclès</i>, +Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa <i>Confessio +amantis</i>, où il a mis en vers anglais l'aventure de Périclès, +qu'il avait tirée d'ouvrages plus anciens, vient sur +la scène déclarer au public, non ce qui va se passer, +mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire +à l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est +interrompue et suppléée par la représentation muette +des faits mêmes. Gower explique ensuite ce que la scène +muette n'a pas éclairci. Il parait, non-seulement au +commencement de la pièce et entre les actes, mais dans +le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient +d'abréger par le récit quelque partie moins intéressante +de l'action, pour avertir le spectateur d'un changement +de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et transporter ainsi +son imagination partout où une scène nouvelle demande +sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire +inutile était devenu un moyen de développement et de +clarté. Mais Shakspeare devait bientôt rejeter comme +indigne de son art ce moyen factice et maladroit; bientôt +il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se +faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la +représentation dramatique cette apparence de vie et de +réalité vainement cherchée par une machine dont les +rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans le +cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que +<i>Henri V</i> et <i>le Conte d'hiver</i> où le choeur vienne encore +soulager le poëte dans le difficile travail de transporter +les spectateurs à travers le temps et l'espace. Le choeur +de <i>Roméo et Juliette</i>, conservé peut-être comme un reste +de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger +à l'action. Après <i>Périclès</i>, les représentations muettes +ont complètement disparu; et si les trois <i>Henri VI</i> n'attestent +pas, par la force de la composition, une étroite +parenté avec le système de Shakspeare, du moins, dans +les formes matérielles, rien ne les en sépare plus.</p> + +<p>De ces trois pièces, la première a été absolument contestée +à Shakspeare, et il est, à mon avis, également +difficile de croire qu'elle lui appartienne en entier et +que l'admirable scène de Talbot avec son fils ne porte pas +l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés +en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails +de la seconde et de la troisième partie de <i>Henri VI</i>. On a +longtemps attribué à notre poëte ces deux ouvrages +originaux, comme un premier essai qu'il aurait ensuite +perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un +examen attentif; et toutes les probabilités, historiques +ou littéraires, se réunissent pour n'accorder à Shakspeare, +dans les deux derniers <i>Henri VI</i>, d'autre part que celle +d'un remaniement plus étendu et plus important, il est +vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages soumis +à sa correction. De brillants développements, des images +suivies avec art et prolongées avec complaisance, un style +animé, élevé, pittoresque, tels sont les caractères qui +distinguent l'oeuvre du poëte de cette oeuvre primitive à +laquelle il n'a prêté que son coloris. Quant au plan et à +la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun changement, +et, après les <i>Henri VI</i>, Shakspeare pouvait encore +donner <i>Adonis</i> comme le premier-né de son invention.</p> + +<p>Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin +dans sa liberté? Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur +ce théâtre où il doit faire de si grands pas? Avant les +<i>Henri VI</i>, quelques-uns de ses biographes placent <i>les +Méprises</i> et <i>Peines d'amour perdues</i>, les deux premiers +ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur +ni les critiques. Dans cette discussion sans importance, +un seul fait est certain et devient un nouvel objet de +surprise. La première oeuvre dramatique qu'ait vraiment +enfantée l'imagination de Shakspeare a été une comédie; +d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son +élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle. +Corneille aussi a commencé par la comédie; mais Corneille +s'ignorait lui-même, ignorait presque le théâtre. +Les scènes familières de la vie s'étaient seules offertes à +sa pensée; sa ville natale, <i>la Galerie du palais, la Place +royale</i>, voilà où il place la scène de ses comédies; les +sujets en sont timidement empruntés à ce qui l'environne; +il ne s'est pas encore détaché de lui-même ni de +sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore pénétré +jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son +imagination. Shakspeare est déjà poëte; l'imitation +n'asservit plus sa marche; ce n'est plus dans le monde +de ses habitudes que se forment exclusivement ses conceptions. +Comment, dans ce monde poétique où il va les +puiser, l'esprit léger de la comédie est-il son premier +guide? Comment les émotions de la tragédie n'ont-elles +pas ébranlé d'abord le poëte éminemment tragique? +Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce singulier +jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être +le fruit de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?»</p> + +<p>A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à +Shakspeare l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût +eu lui-même le sentiment, jamais une telle idée ne fût +tombée dans son esprit. Cependant le fait que je viens de +remarquer n'est pas douteux; il mérite d'être expliqué: +il a ses causes dans la nature même de la comédie, telle +que l'a conçue et traitée Shakspeare.</p> + +<p>Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est +pas non plus celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les +Grecs, et dans les temps modernes, en France, la comédie +est née de l'observation libre, mais attentive, du monde +réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la scène. La +distinction du genre comique et du genre tragique se +rencontre presque dans le berceau de l'art, et leur séparation +s'est marquée toujours plus nettement dans le +cours de leurs progrès. Elle a son principe dans les choses +mêmes. La destinée comme la nature de l'homme, ses +passions et ses affaires, les caractères et les événements, +tout en nous et autour de nous a son côté sérieux et son +côté plaisant, peut être considéré et représenté sous l'un +ou l'autre de ces points de vue. Ce double aspect de +l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique +deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant +pour les parcourir, l'art ne s'est point séparé des +réalités, n'a point cessé de les observer et de les reproduire. +Qu'Aristophane attaque, avec la plus fantastique +liberté d'imagination, les vices ou les folies des Athéniens; +que Molière retrace les travers de la crédulité, de l'avarice, +de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours, +de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu +importe la diversité des sujets sur lesquels se sont exercés +les deux poëtes; peu importe que l'un ait livré au théâtre +la vie publique et le peuple entier, tandis que l'autre y a +porté les incidents de la vie privée, l'intérieur des familles +et les ridicules des caractères individuels: cette +différence de la matière comique provient de la différence +des siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane +comme pour Molière, les réalités sont toujours le +fond du tableau; les moeurs et les idées de leur temps, +les vices et les travers de leurs concitoyens, la nature et +la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque +et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi +du monde qui entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement +que la tragédie, aux faits extérieurs et réels.</p> + +<p>Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans +leur développement une marche si régulière, ne mêlèrent +point les deux genres, et la distinction qui les sépare dans +la nature se maintint sans effort dans l'art. Tout fut +simple chez ce peuple; la société n'y fut point livrée à +un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne +s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des +contrastes, en proie à un malaise obscur et profond. Il +grandit et brilla sur son sol comme le soleil se levait et +suivait sa carrière dans le ciel qui le couvrait. Les périls +nationaux, les discordes intestines, les guerres civiles y +agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans +son imagination, sans combattre ni déranger le cours +naturel et facile de sa pensée. Le reflet de cette harmonie +générale se répandit sur les lettres et les arts. Les genres +se distinguèrent spontanément, selon les principes auxquels +ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils +aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées +ou des groupes peu nombreux, et ne prétendit point à +composer avec des blocs de marbre des scènes violentes +ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle, Euripide, entreprirent +d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves +destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane +se chargèrent de le divertir par le spectacle des travers de +leurs contemporains ou de ses propres folies. Ces classifications +naturelles répondaient à l'ensemble de l'ordre +social, à l'état des esprits, aux instincts du goût public +qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer +sans incertitude ni partage à une seule impression, à un +seul plaisir, qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques +rapprochements dont rien ne lui avait offert l'image +ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque art, chaque +genre se développa librement, isolément, dans les limites +de sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent +l'homme et le monde, prenant chacune, dans les +réalités, un domaine distinct, et venant tour à tour offrir, +à la contemplation sérieuse ou gaie d'un peuple qui voulait +partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques +effets qu'elles en savaient tirer.</p> + +<p>Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté +un autre caractère. L'ordre, la régularité, le développement +naturel et facile en ont paru bannis. D'immenses +intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes ont +été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, +des besoins grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité, +l'agitation et le trouble ont régné dans les esprits +comme dans les États. Les nations se sont formées, non +plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange +confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte +et en travail; chaos violent que la civilisation, après de +si longs efforts, n'a pas encore réussi à débrouiller complètement. +Des conditions séparées par le pouvoir, unies +dans une commune barbarie de moeurs, le germe des +plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une +absurde ignorance, de grandes vertus appliquées contre +toute raison, des vices honteux soutenus avec hauteur, +un honneur indocile, étranger aux plus simples délicatesses +de la probité, une servilité sans bornes, compagne d'un +orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage +de tout ce que la nature et la destinée humaine peuvent +offrir de grand et de petit, de noble et de trivial, de grave +et de puéril, de fort et de misérable, voilà ce qu'ont été +dans notre Europe l'homme et la société; voilà le spectacle +qui a paru sur le théâtre du monde.</p> + +<p>Comment seraient nées, dans un tel état des faits et +des esprits, la distinction claire et la classification simple +des genres et des arts? Comment la tragédie et la comédie +se seraient-elles présentées et formées isolément dans la +littérature, lorsque, dans la réalité, elles étaient sans +cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, entremêlées +dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois +apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du +passage? Ni le principe rationnel ni le sentiment délicat +qui les séparent ne pouvaient se développer dans des +esprits que le désordre et la rapidité des impressions +diverses ou contraires empêchaient de les saisir. S'agissait-il +de transporter sur la scène ce qui remplissait le +spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas +plus difficile que les moeurs. Les représentations religieuses, +origine du théâtre européen, n'avaient pas +échappé à ce mélange. Le christianisme est une religion +populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que +son divin fondateur est venu chercher les hommes pour +les attirer à lui; sa première histoire est celle des pauvres, +des malades, des faibles; il a vécu longtemps +dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions, +tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les +vicissitudes, à tous les efforts d'une destinée humble et +violente. Des imaginations grossières devinaient facilement +les trivialités qui avaient pu se mêler aux incidents +de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les +vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si +on ne leur en eût fait voir que le côté tragique ou les +vérités rationnelles. Les premiers Mystères amenèrent +en même temps sur la scène les émotions de la terreur +et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un +comique vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la +poésie dramatique, la tragédie et la comédie contractèrent +l'alliance que devait leur imposer l'état général des peuples +et des esprits.</p> + +<p>En France cependant cette alliance fut bientôt rompue. +Par des causes qui se lient à toute l'histoire de notre +civilisation, le peuple français a toujours pris à la +moquerie un extrême plaisir. D'époque en époque notre +littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté +sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux +classes inférieures, leurs farces comiques où n'entrait +rien qui ne tendit à provoquer le rire. La comédie en +France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le +domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun +droit sur celui que la comédie s'était réservé; et dans les +<i>piteuses</i> Moralités, dans les <i>pompeuses</i> tragédies que faisaient +représenter les princes dans leurs châteaux ou +les régents dans leurs collèges, le comique trivial conserva +longtemps une place impitoyablement refusée au +tragique dans les bouffonneries dont s'amusait le peuple. +On peut donc affirmer qu'en France la comédie, informe +mais distincte, fut créée avant la tragédie: plus tard la +séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions +populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de +l'ordre public plus exact et plus uniforme que partout +ailleurs, les habitudes de cour, bien d'autres causes +encore disposèrent les esprits à la distinction rigoureuse +des deux genres que commandaient les autorités classiques, +souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez +nous la vraie, la grande comédie, telle que l'a conçue +Molière; et comme il était dans nos moeurs, aussi bien +que dans les règles, d'en former un genre spécial, +comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle +ne cessa point de puiser, dans le monde et dans les faits +qui l'entouraient, ses sujets et ses couleurs, elle s'éleva +soudain à une hauteur, à une perfection que n'ont connues, +selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se +placer dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet +immense avantage de la variété des conditions et des +idées qui élargit le domaine de l'art sans altérer la simplicité +de ses effets; trouver dans l'homme des passions +assez fortes, des travers assez puissants pour dominer +toute sa destinée, et cependant en restreindre l'influence +aux erreurs qui peuvent rendre l'homme ridicule sans +aborder celles qui le rendraient misérable; pousser un +caractère à cet excès de préoccupation qui, détournant +de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant +qui le possède, et en même temps n'amener sur sa +route que des intérêts assez frivoles pour qu'il les puisse +compromettre sans effroi; peindre, dans le <i>Tartufe</i>, la +fourberie menaçante de l'hypocrite et la dangereuse +imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le spectateur +et en échappant aux odieux résultats d'une telle +situation; rendre comiques, dans le <i>Misanthrope</i>, les +sentiments qui honorent le plus l'espèce humaine en les +contraignant de se resserrer dans les dimensions de +l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant +par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs +de la nature humaine, enfin soutenir incessamment +la comédie en marchant sur le bord de la tragédie: +voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et original +qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le +pense, pouvait donner à l'art dramatique cette direction +et Molière.</p> + +<p>Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile +des moeurs comme des libertés germaines, l'Angleterre +suivit, sans obstacle, le cours irrégulier, mais naturel, de +la civilisation qu'elles devaient enfanter. Elle en retint le +désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, +sa littérature, aussi bien que ses institutions, en +fut l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut +reproduire l'image poétique du monde, la tragédie et la +comédie ne s'y séparèrent point. La prédominance du +goût populaire y poussa quelquefois la représentation +tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans +les plus grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé, +en épurant la scène comique de l'excessive immoralité +qu'elle étalait ailleurs, lui fit perdre aussi cette gaieté +maligne et soutenue qui est l'essence de la vraie comédie. +Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple +les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire, +même dans les productions les plus consacrées à la joie, +quelques teintes de ces émotions que la comédie, en +France, n'admet guère sans perdre son nom pour prendre +celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, +la seule pièce entièrement comique que présente le +théâtre anglais avant Shakspeare, l'<i>Aiguille de ma commère +Gurton,</i> fut composée pour un collège et modelée selon +les règles classiques. Les titres vagues donnés aux ouvrages +dramatiques, comme <i>play, interlude, history</i> ou +même <i>ballad</i>, n'indiquent presque jamais aucune distinction +de ce genre. Aussi, entre ce qu'on appelait +<i>tragédie</i> et ce qu'on nommait quelquefois <i>comédie</i>, la +seule différence essentielle consistait-elle dans le dénoûment, +d'après le principe posé au XVe siècle par le +moine Lydgate qui veut que la comédie commence dans +les plaintes et finisse par <i>le contentement</i>, tandis que la +tragédie doit commencer par la prospérité et finir dans +le malheur.</p> + +<p>Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée +de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne +s'étaient point divisées ni classées entre les mains de +l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène, il les +acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les +contrastes qui s'y rencontraient, et sans que le goût +public fût tenté de s'en plaindre. Le comique, cette +portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa +place partout où la vérité demandait ou souffrait sa présence; +et tel était le caractère de la civilisation que la +tragédie, en admettant le comique, ne dérogeait point à +la vérité. En un tel état du théâtre et des esprits, que +pouvait être la comédie proprement dite? Comment lui +était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, +à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant +hardiment de ces réalités où son domaine naturel n'était +ni respecté ni même reconnu; elle ne s'astreignit point +à peindre des moeurs déterminées ni des caractères conséquents; +elle ne se proposa point de représenter les +choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable: +elle devint une oeuvre fantastique et romanesque, +le refuge de ces amusantes invraisemblances que, dans +sa paresse ou sa folie, l'imagination se plaît à réunir +par un fil léger, pour en former des combinaisons capables +de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement +de la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, +la curiosité qui s'attache au mouvement d'une intrigue, +les mécomptes, les quiproquo, les jeux d'esprit que peut +amener un travestissement, tel était le fond de ce divertissement +sans conséquence. La contexture des pièces +espagnoles, dont le goût commençait à s'introduire en +Angleterre, fournissait à ces jeux de l'imagination des +cadres nombreux et de séduisants modèles; après les +chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles +françaises ou italiennes étaient, avec les romans de +chevalerie, la lecture favorite du public. Est-il étrange +que cette mine féconde et ce genre facile aient attiré +d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on s'étonner +que cette imagination jeune et brillante se soit empressée +d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug +des vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons +sérieuses et fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la +main marchaient, dit-on, avec une égale rapidité, dont +les manuscrits offraient à peine une rature, se livrait +sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se +déployaient sans travail ses vives et riches facultés. Il +pouvait tout mettre dans ses comédies, et il y a tout mis +en effet, excepté ce que repoussait un pareil système, +c'est-à -dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque +partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur +du dessein, et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait +difficilement, dans les tragédies de Shakspeare, une +conception, une situation, un acte de passion, un degré +de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également +dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses +tragédies, est approfondi, fertile en conséquences, fortement +lié à la série des causes et des effets, n'est, dans ses +comédies, qu'à peine indiqué, et offert un instant à la +vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître +bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans <i>Mesure +pour Mesure</i>, Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, +après avoir condamné à mort Claudio pour crime de +séduction envers une jeune fille qu'il veut épouser, +travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio, +en lui promettant la grâce de son frère; et lorsque, par +l'adresse d'Isabelle qui substitue à sa place une autre +jeune fille, il croit avoir reçu le prix de son infâme +marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de Claudio. +N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait +bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth +ne présente cet excès de scélératesse; mais dans <i>Macbeth,</i> +dans <i>Richard III</i>, le crime produit l'impression tragique +qui lui appartient, parce qu'il est vraisemblable, parce +que des formes et des couleurs réelles attestent sa présence; +on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont +il s'est saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis, +ce qui lui reste à subjuguer; on le voit s'incorporer +par degrés dans l'être malheureux qu'il possède; on le +voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui vit, +marche, respire, et lui communique ainsi son caractère, +sa propre individualité. Chez Angelo, le crime n'est +qu'une abstraction vague, attachée en passant à un nom +propre, sans autre motif que la nécessité de faire commettre +à ce personnage telle action qui produira telle +situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets. +Angelo n'est présenté d'abord ni comme un scélérat, ni +comme un hypocrite; c'est au contraire un homme +d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche +du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient; +son crime accompli, il se repentira autant que le poëte +en aura besoin, et il se trouvera en état de reprendre sans +effort le cours naturel de sa vie un moment interrompu.</p> + +<p>Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie +humaine passera devant les yeux du spectateur, réduite +en une sorte de fantasmagorie, reflet brillant et incertain +des réalités dont sa tragédie offre le tableau. Au moment +où la vérité semble près de se laisser saisir, l'image +pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le +<i>Conte d'hiver</i>, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable +comme Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un +simple caprice à l'instant où il faut que la situation +commence à se former, perdra soudain ses fureurs et +ses soupçons dès que l'action aura atteint le point où +doit naître une situation nouvelle. Dans <i>Cymbeline</i> que, +malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies +puisque la pièce est entièrement conçue dans le même +système, la conduite de Jachimo n'est ni moins fourbe, +ni moins perverse que celle d'Iago dans <i>Othello</i>; mais son +caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a +point de caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau +de scélérat dont l'a revêtu le poëte, dès que l'intrigue +touchera à son terme, dès que l'aveu du secret que lui +seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser, entre +Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul +a causée, il n'attendra pas même qu'on le lui demande, +et il méritera ainsi d'avoir part à cette amnistie générale +gui doit être la fin de toute comédie.</p> + +<p>Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils +abondent non-seulement dans les premières comédies de +Shakspeare, mais encore dans celles qui ont succédé à ses +plus savantes tragédies. Partout on verrait les caractères +aussi peu tenaces que les passions, les résolutions aussi +mobiles que les caractères. Ne demandez ni vraisemblance, +ni conséquence, ni étude profonde de l'homme +et de la société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous +invite à vous en inquiéter aussi peu que lui. Intéresser +par le développement des situations, divertir par la +variété des tableaux, charmer par la richesse poétique +des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs qu'il +vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne; +vices, vertus, penchants, desseins, tout change et se +transforme à chaque pas. La bêtise même n'est pas toujours +un mérite assuré au personnage qu'on en a d'abord +affublé. Dans <i>Cymbeline</i>, l'imbécile Cloten devient presque +fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance +d'un prince anglais aux menaces d'un ambassadeur +romain; et dans <i>Mesure pour mesure</i>, le constable <i>Le Coude</i>, +dont les balourdises ont fait le divertissement d'une +scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans +une scène postérieure, un autre que lui est chargé +d'égayer le dialogue. Tant est vagabond et négligent le +vol du poëte à travers ces capricieuses compositions! +Tant sont fugitives les créations légères qui viennent les +animer!</p> + +<p>Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle +variété de formes et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination, +de poésie, employé à faire oublier la monotonie +de ces cadres romanesques! Sans doute ce n'est point là +la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a +faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu, +sur cette comédie frivole et bizarre, de si riches +trésors? Les nouvelles et les contes où il l'a puisée ont +donné naissance, avant et après lui, à des milliers +d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un +juste oubli. Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir +pourquoi, d'un roi de Bohême, se décide à faire mourir +sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, abandonnée +sur un <i>rivage</i> de la Bohême et recueillie par un +berger, devienne, au bout de seize ans, une beauté +merveilleuse et la bien-aimée de l'héritier du trône; +qu'après tous les obstacles naturellement opposés à leur +union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et +des reconnaissances; voilà , certes ce que peuvent réunir +de plus commun et de plus invraisemblable les romans, +nouvelles et pastorales du temps. Mais Shakspeare s'en +saisit, et la fable absurde qui ouvre le <i>Conte d'hiver</i> +devient intéressante par la vérité brutale des transports +jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius, +la patiente vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité +de Pauline; et, dans la seconde partie, cette fête des +champs, sa gaieté, ses joyeux incidents, et au milieu de +cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita, +unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance +morale des classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau +le plus piquant et le plus gracieux que la vérité puisse +fournir à la poésie. Que seraient les noces de Thésée et +d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux couples +d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là +qu'une combinaison décousue, sans intérêt comme sans +vérité. Mais Shakspeare en a fait <i>le Songe d'une nuit d'été</i>; +au milieu de cette fade intrigue interviendront Oberon +et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de fleurs, +courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons +de la lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient +à la suite de la nuit, mêlés aux douteuses lueurs +de l'aurore. Leurs emplois, leurs plaisirs, leurs malices +occuperont la scène, participeront à tous les incidents, +enlaceront dans une même action et les destinées plaintives +des quatre amants, et les jeux grotesques d'une +troupe d'artisans; et, après s'être envolés aux approches +du soleil, quand la nuit enveloppera de nouveau la terre, +ils reviendront reprendre possession du monde fantastique +où nous a transportés cette amusante et brillante +folie.</p> + +<p>En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même +et bien ingrat envers le génie pour se refuser à le +suivre un peu aveuglément quand il nous y invite avec +tant d'attrait. L'originalité, la naïveté, la gaieté, la grâce +sont-elles donc si communes que nous les traitions si +sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond +léger et de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de +goûter, au milieu des invraisemblances, ou, si l'on veut, +des absurdités du roman, le charme divin de la poésie? +Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous prêter +complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus +dans l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments +assez de jeunesse pour nous livrer à un plaisir si +doux, sous quelque forme qu'il nous soit offert?</p> + +<p>Cinq seulement des comédies de Shakspeare, <i>la Tempête, +les Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes, +Troïlus et Cressida,</i> et <i>le Marchand de Venise</i>, ont échappé, en +partie du moins, à l'influence du goût romanesque. On +s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à <i>la +Tempête</i>. Comme <i>le Songe d'une nuit d'été, la Tempête</i> est +peuplée de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous +l'empire de la féerie. Mais après avoir établi l'action +dans ce monde fictif, le poëte la conduit sans inconséquence, +sans complication, sans langueur; point de +sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères +sont soutenus et simples; le pouvoir surnaturel +qui dispose des événements se charge de répondre à +toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les personnages +libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise +dans cette atmosphère magique qui les environne sans +altérer la vérité de leurs impressions ou de leurs idées. +Le genre est bizarre et léger; mais, la supposition admise, +rien dans l'ouvrage ne choque le jugement et ne trouble +l'imagination par l'incohérence des effets.</p> + +<p>Dans le système de la comédie d'intrigue, les <i>Joyeuses +Bourgeoises de Windsor</i> offrent une composition presque +sans reproches, des moeurs réelles, un dénoûment aussi +piquant que bien amené, et, à coup sûr, un des ouvrages +les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a +évidemment aspiré plus haut dans <i>Timon d'Athènes</i>. C'est +un essai dans ce genre savant où le ridicule naît du +sérieux et qui constitue la grande comédie. Les scènes +où les amis de Timon s'excusent, sous divers prétextes, +de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni +d'effet. Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi +furieuse que sa confiance a été extravagante, le caractère +équivoque d'Apémantus, la brusquerie des transitions, +la violence des sentiments forment un spectacle plus +triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du vieil +intendant. Bien inférieur à <i>Timon</i>, le drame de <i>Troïlus et +Cressida</i> présente cependant une conception habile; c'est +la résolution que prennent les chefs grecs de flatter +l'orgueil stupide d'Ajax et d'en faire le héros de l'armée, +pour humilier le superbe dédain d'Achille et obtenir de +sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières. +Mais l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les +bouffonneries de Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus +ne suffisent pour donner à la pièce cette physionomie +plaisante sans laquelle il n'y a point de comédie.</p> + +<p>Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres +comédies au système romanesque, appartiennent aussi +plus complètement à l'invention de Shakspeare. <i>Les +Joyeuses Bourgeoises de Windsor</i> sont une création originale; +on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris +le sujet de <i>la Tempête</i>; la composition de <i>Timon</i> ne doit +rien au passage de Plutarque sur ce misanthrope; et à +peine, dans <i>Troïlus et Cressida</i>, Shakspeare a-t-il emprunté +quelques traits à Chaucer.</p> + +<p>La fable du <i>Marchand de Venise</i> rentre tout à fait dans +le roman, et Shakspeare l'en a tirée comme le <i>Conte +d'hiver, Beaucoup de bruit pour rien, Mesure pour mesure</i>, +et tant d'autres, pour l'orner seulement du gracieux +éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit +Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain +reconnu son domaine; il est rentré dans ce monde réel +où le comique et le tragique se confondent, et, peints +avec une égale vérité, concourent par leur rapprochement +à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en +ce genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race +humiliée a les vices et les passions qui naissent d'une +condition pareille; son origine l'a fait ce qu'il est, haineux +et bas, craintif et impitoyable; il ne songe point à +s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir l'invoquer +une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette +soif de vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène +du jugement, après nous avoir fait trembler pour les +jours du vertueux Antonio, Shylock voit inopinément se +retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont il +triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé +à la fois sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion +et la moquerie s'élèvent presque en même temps +dans l'âme du spectateur. Preuve singulière de la disposition +générale de l'esprit de Shakspeare! Il a traité, sans +mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie +romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre +que là où est Shylock, c'est-à -dire la tragédie.</p> + +<p>C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction +du comique et du tragique, la classification des +oeuvres de Shakspeare; ce n'est point entre ces deux +genres qu'elles se divisent, mais entre le fantastique et +le réel, le roman et le monde. Dans la première classe +se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend +toutes ses tragédies, scènes immenses et vivantes +où toutes choses apparaissent sous leur forme solide, +pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent dans une +civilisation orageuse et compliquée; là , le comique intervient +aussi souvent que son caractère de réalité lui donne +le droit d'y entrer et l'avantage de s'y montrer à propos. +Falstaff y marche à la suite de Henri V, Dorothée Tear-Sheet +à la suite de Falstaff; le peuple y entoure les rois, +les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les +conditions de la société, toutes les faces de la destinée +humaine y paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la +nature qui leur est propre et dans la situation qui leur +appartient. Le tragique et le comique se réunissent +quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le +même caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur +est plaisante quand elle l'empêche d'écouter toute autre +voix que la sienne, quand elle met ses sentiments et ses +paroles à la place des choses qu'on veut lui dire, et qu'il +a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale +quand elle lui fait adopter, sans examen, un projet +dangereux qui le saisit tout à coup de l'idée de la gloire. +L'opiniâtreté contrariante qui le rend si comique dans +ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower sera +la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute +raison, de tout conseil, abandonné de tout secours, il +s'élancera sur le champ de bataille, où bientôt, demeuré +seul, il regardera de tous côtés et <i>ne verra que la mort</i>. Et +ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des réalités +humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie, +théâtre universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité.</p> + +<p>En 1595, au plus tard, avait paru <i>Roméo et Juliette</i>. À +cet ouvrage succédèrent, presque sans interruption, +jusqu'en 1599, <i>Hamlet</i>, le <i>Roi Jean, Richard II, Richard III</i>, +les deux <i>Henri IV</i> et <i>Henri V</i>. De 1599 à 1605, l'ordre +chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous offre +que des comédies, et <i>Henri VIII</i>, ouvrage de cour et de +fête. A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le <i>Roi +Lear, Macbeth, Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, +Othello</i>. La première période, comme on voit, appartient +plutôt aux pièces historiques; la seconde à la tragédie +proprement dite, à celle dont les sujets, pris hors de +l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un +champ plus libre et lui permettaient de se déployer dans +toute l'originalité de sa nature. Les pièces historiques, +communément désignées sous le nom <i>d'Histoires</i>, étaient, +depuis vingt ans environ, en possession de la faveur +populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du +goût de son siècle; toujours plus grand, toujours plus +approuvé à mesure qu'il s'abandonnait plus librement à +son propre instinct, et cependant toujours attentif à +mesurer ses hardiesses sur les progrès de son auditoire +dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date +de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies +sans que quelque autre poëte eût, pour ainsi dire, +tâté, sur le même sujet, les dispositions du public; comme +s'il eût senti en lui-même une supériorité qui, pour se +confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution +vulgaire.</p> + +<p>On ne saurait douter qu'entre les pièces historiques +et la tragédie proprement dite, le génie de Shakspeare +ne se portât de préférence vers le dernier genre. Le +jugement général et constant qui a placé <i>Roméo et Juliette, +Hamlet</i>, le <i>Roi Lear, Macbeth</i> et <i>Othello</i> à la tête de +ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames +nationaux, <i>Richard III</i> est le seul que l'opinion ait élevé +au même rang; nouvelle preuve de mon assertion, car +c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare ait pu conduire, +à la manière de ses tragédies, par l'influence d'un +caractère ou d'une idée unique. Là réside la différence +fondamentale qui distingue les deux genres de pièces: +dans les unes, les événements suivent leur cours, et le +poëte les accompagne; dans les autres, les événements +se groupent autour d'un homme et ne semblent servir +qu'à le mettre en lumière. <i>Jules-César</i> est une vraie tragédie, +et cependant la marche de la pièce est calquée +sur le récit de Plutarque, aussi bien que le <i>Roi Jean, +Richard II</i> ou les <i>Henri</i> sur les chroniques de Hollinshed; +mais Brutus est là qui imprime à l'ouvrage l'unité d'un +grand caractère individuel. De même l'histoire de <i>Richard III</i> +est en entier sa propre histoire, l'oeuvre de son +dessein et de sa volonté, tandis que celle des autres rois +dont Shakspeare a peuplé son théâtre n'est qu'une +partie, et souvent la moindre partie du tableau des événements +de leur temps.</p> + +<p>C'est que les événements ne sont pas ce qui préoccupe +Shakspeare; il ne s'inquiète que des hommes qui les +font. C'est dans la vérité dramatique, non dans la vérité +historique, qu'il établit son domaine. Donnez-lui un fait +à exposer sur la scène; il n'ira pas s'informer minutieusement +des circonstances qui l'ont accompagné, ni +des causes diverses et multipliées qui ont pu y concourir; +son imagination ne lui demandera pas un tableau exact +des temps, des lieux, ni une connaissance bien complète +des combinaisons infinies dont se forme le mystérieux +tissu de la destinée. Ce n'est là que la matière du drame; +ce n'est pas là que Shakspeare en cherchera la vie. Il +prend le fait comme le lui livrent les récits, et, guidé par +ce fil, il descend dans les profondeurs de l'âme humaine. +C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il +interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants, +de ses idées, de ses volontés. Il lui demande, non +pas:—«Qu'as-tu fait?—Mais:—Comment es-tu fait? +D'où est née la part que tu as prise dans les événements +où je te rencontre? Que cherchais-tu? Que pouvais-tu? +Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui +m'importe dans ton histoire.»</p> + +<p>Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare, +et cette profondeur de vérité naturelle qui s'y révèle aux +yeux les moins exercés, et cette absence assez fréquente +de la vérité locale qu'il eût également su peindre s'il en +eût fait l'objet d'une étude assidue. De là aussi la différence +de conception qui se fait remarquer entre ses +pièces historiques et ses tragédies. Composées sur un +plan plus national que dramatique, écrites d'avance en +quelque sorte par des événements connus dans leurs +détails, et déjà même en possession du théâtre sous des +formes déterminées, la plupart des pièces historiques +ne pouvaient s'assujettir à cette unité individuelle que +Shakspeare se plaisait à faire dominer dans ses compositions, +mais qui domine si rarement dans les récits de +l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu +de chose dans les événements où il a pris place; et la +situation brillante qui sauve un nom de l'oubli n'a pas +toujours préservé de la nullité celui qui le portait. Les +rois surtout, forcés de paraître sur la scène du monde, +indépendamment de leur aptitude à y jouer un rôle, +apportent souvent, dans la conduite d'une action historique, +moins de secours que d'embarras. La plupart des +princes dont le règne a fourni à Shakspeare ses drames +nationaux ont sans doute exercé quelque influence sur +leur propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III, +ne l'a faite lui-même et tout entière. Shakspeare eût +cherché vainement, dans leur conduite et leur nature +personnelle, ce mobile unique des faits, cette vérité +simple et féconde qu'invoquait l'instinct de son génie. +Aussi, tandis que, dans ses tragédies, une situation +morale, un caractère fortement conçu étreint et renferme +l'action-dans un noeud puissant, d'où s'échappent, pour +y rentrer ensuite, les faits comme les sentiments, ses +drames historiques offrent au contraire une multitude +d'incidents et de scènes destinés moins à faire marcher +l'action qu'à la remplir. A mesure que les événements +passent devant lui, Shakspeare les arrête pour en saisir +quelques détails qui déterminent leur physionomie; et ces +détails, ce n'est point dans les causes élevées ou générales +des faits, c'est dans leurs résultats pratiques et familiers +qu'il va les puiser. Un événement historique peut partir +de très-haut, mais il atteint toujours très-bas; peu importe +que ses sources se cachent dans les sommités de +l'ordre social; il vient aboutir dans les masses populaires; +il y produit un effet, un sentiment répandu et +manifeste. C'est là que Shakspeare semble attendre l'événement; +c'est là qu'il le prend pour le peindre. L'intervention +du peuple, qui porte une si lourde part du +poids de l'histoire, est assurément légitime, au moins +dans les représentations historiques. Elle était nécessaire +à Shakspeare. Ces tableaux partiels de l'histoire +privée ou populaire, placés bien loin derrière les grands +événements, Shakspeare les attire sur le devant de la +scène, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour +donner à son oeuvre les formes et les couleurs de la +réalité. L'invasion de la France, la bataille d'Azincourt, +le mariage d'une fille de France avec le roi d'Angleterre, +en faveur de qui le roi de France déshérite le dauphin, +ne lui suffisent point pour remplir le drame historique +de <i>Henri V</i>; il appelle à son aide la comique érudition du +brave Gallois Fluellen, les conversations du roi avec les +soldats Pistol, Nym, Bardolph, tout ce mouvement subalterne +d'une armée, et jusqu'aux joyeuses amours de +Catherine avec Henri. Dans les <i>Henri IV</i>, le comique se +lie de plus près aux événements; cependant ce n'est pas +de là qu'il émane; Falstaff et son cortège tiendraient +moins de place que les faits principaux n'en seraient pas +moins préparés et ne suivraient pas un autre cours; +mais ces faits n'ont donné à Shakspeare que les contours +extérieurs de la pièce; ce sont les incidents de la vie +privée, les détails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff +et ses compagnons, qui viennent la remplir et l'animer.</p> + +<p>Dans la vraie tragédie, tout prend une autre disposition, +un autre aspect; aucun incident n'est isolé ni +étranger au fond même du drame; aucun lien n'est +léger ou fortuit. Les événements groupés autour du personnage +principal se présentent avec l'importance que +leur donne l'impression qu'il en reçoit; c'est à lui qu'ils +s'adressent, comme c'est de lui qu'ils proviennent; il +est le commencement et la fin, l'instrument et l'objet +des décrets de Dieu qui, dans ce monde créé pour +l'homme, a voulu que tout se fît par les mains de +l'homme, et rien selon ses desseins. Dieu emploie la +volonté humaine à accomplir des intentions que l'homme +n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un +but qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux +événements ne tombe point sous leur servitude; si l'impuissance +est sa condition, la liberté est sa nature; les +sentiments, les idées, les volontés que lui inspireront les +choses extérieures émaneront de lui seul; en lui réside +une force indépendante et spontanée qui repousse et +brave l'empire que subira son sort. Ainsi fut fait le +monde; ainsi Shakspeare a conçu la tragédie. Donnez-lui +un événement obscur, éloigné; qu'à travers une série +d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire +vers un résultat déterminé: au milieu de ces faits, +il place une passion, un caractère, et met dans la main +de sa créature tous les fils de l'action. Les événements +suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il +emploie sa force à les détourner de la direction dont il +ne veut pas, à les vaincre quand ils le traversent, à les +éluder quand ils l'embarrassent; il les soumet un moment +à son pouvoir pour les retrouver bientôt, plus ennemis, +dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre, et il +succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte où se +brisent sa destinée et sa vie.</p> + +<p>La puissance de l'homme aux prises avec la puissance +du sort, tel est le spectacle qui a saisi et inspiré le génie +dramatique de Shakspeare. L'apercevant pour la première +fois dans la catastrophe de <i>Roméo et Juliette</i>, il avait +senti tout à coup la volonté glacée de terreur à l'aspect +de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme +et l'inflexibilité du destin, l'immensité de nos désirs et +la nullité de nos moyens. Dans <i>Hamlet</i>, la seconde de +ses tragédies, il en reproduit le tableau avec une sorte +d'effroi. Un sentiment de devoir vient de prescrire à +Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui +permette de s'y soustraire; et, dès le premier instant, il +lui sacrifie tout, son amour, son amour-propre, ses +plaisirs, les études même de sa jeunesse. Il n'a plus +qu'un but au monde, c'est de constater le crime qui a +tué son père et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein, +il faille briser le coeur de celle qu'il aime; que, +dans le cours des incidents qu'il fait naître pour y parvenir, +une méprise le rende le meurtrier de l'inoffensif +Polonius; qu'il devienne lui-même un objet de risée et +de mépris; il n'y songe seulement pas; ce sont les résultats +nécessaires de sa détermination, et dans cette détermination +est concentrée toute son existence. Mais il veut +l'accomplir avec certitude; il veut être assuré que le coup +sera légitime et qu'il ne le manquera pas. Dès lors s'accumulent +devant ses pas les doutes, les difficultés, les obstacles +qu'oppose toujours le cours des choses à l'homme +qui prétend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement +ses entraves, Hamlet les surmonterait plus +aisément; mais l'hésitation, la crainte qu'elles inspirent +font partie de leur puissance, et Hamlet doit la subir +tout entière. Cependant rien ne l'ébranlé, rien ne le +détourne; il avance, bien que lentement, les yeux constamment +fixés sur son but; soit qu'il fasse naître une +occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas est un progrès; +il semble toucher au dernier période de son dessein. +Mais le temps a fourni sa carrière; la Providence +est à son terme; les événements que Hamlet a préparés +se précipitent sans son concours; ils se consomment par +lui et contre lui; et il tombe victime des décrets dont il a +assuré l'accomplissement, destiné à montrer combien +l'homme compte pour peu de chose, même dans ce qu'il +a voulu.</p> + +<p>Déjà plus aguerri au spectacle de là vie humaine, +Richard III, au début de sa sanglante carrière, contemple, +mais d'un oeil ferme, cette immense disproportion +sous laquelle succombait sans cesse la pensée du +courageux mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet +que plus d'orgueil et de plaisir à dompter cette force +ennemie; il veut donner un démenti au sort qui paraît +l'avoir désigné pour l'abaissement et le mépris. En effet, +on va le voir commander en vainqueur aux chances de +sa vie; les événements naîtront de ses mains, portant +l'empreinte de ses volontés; comme sa pensée les a +conçus, sa puissance les accomplit; il achève ce qu'il a +projeté, élève son existence à la hauteur de son ambition..., +et s'abîme au moment marqué par l'inflexible +destin pour faire éclater, au milieu de ses succès, le +châtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan, +également actifs et aveugles dans la conduite de leur +destinée, attirent de même sur eux, avec la force d'une +volonté passionnée, l'événement qui doit les écraser. +Brutus meurt de la mort de César; nul, plus que lui-même +n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est déterminé +par un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu, +comme Hamlet, une apparition qui lui vint dicter son +devoir; en lui seul il a retrouvé cette loi sévère à laquelle +il a sacrifié son repos, ses affections, ses penchants; nul +homme n'est plus maître de lui-même, et comme tous, +impuissant contre le sort, il meurt; avec lui périt la +liberté qu'il a voulu sauver; l'espoir même de rendre sa +mort utile ne luit point à ses yeux; et cependant Shakspeare +ne lui fait pas dire en mourant: «O vertu, tu +tu n'es qu'un vain nom!»</p> + +<p>C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme +contre la nécessité, plane son existence morale, indépendante, +souveraine, exempte des hasards du combat. +Le génie puissant dont le regard avait embrassé la destinée +humaine n'en pouvait méconnaître le sublime +secret; un instinct sûr lui révélait cette explication dernière, +sans laquelle il n'y a que ténèbres et incertitude. +Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais dans +ses mains, marche-t-il d'un pas ferme à travers les +embarras des circonstances et les perplexités des sentiments +divers; rien de plus simple, au fond, que l'action +de Shakspeare; rien de moins compliqué que l'impression +qu'on en reçoit. L'intérêt ne s'y partage point et s'y +balance encore moins entre deux penchants opposés, +deux affections puissantes. Dès que les personnages +sont connus, dès que la situation est développée, on a +fait son choix; on sait ce qu'on désire, ce qu'on craint, +qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent +pas plus que les intérêts; la conscience ne flotte +pas plus que les affections. Au milieu des révolutions +politiques, dans ces temps où la société en guerre avec +elle-même ne peut plus diriger les individus par ces lois +qu'elle leur imposait pour le maintien de son unité, +alors seulement le jugement de Shakspeare hésite et +laisse hésiter le nôtre; lui-même ne démêle plus bien +où est le droit, ce que veut le devoir, et ne sait plus nous +le faire pressentir. Le <i>Roi Jean, Richard II</i>, les <i>Henri VI</i>, +en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale +est claire, sans ambiguïté comme sans complaisance. +Les personnages n'y marchent point ou trompeurs ou +trompés, entre le vice et la vertu, la faiblesse et le +crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement, nettement; +leurs actions sont dessinées à grands traits; l'oeil +le plus débile ne saurait s'y méprendre. Et cependant, +science admirable de la vérité! dans ces actions si positives, +si complètes, si conséquentes, vivent et se déploient +toutes les inconséquences, tous les bizarres mélanges de +la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le +crime; aucun fil ne retient plus ses actions à la vertu; +et cependant qui peut douter que, dans le caractère de +Macbeth, à côté des passions qui poussent au crime +n'existent encore les penchants qui font la vertu? La +mère de Hamlet n'a gardé, dans son incestueux amour, +aucune mesure; elle connaît son crime et le commet; sa +situation est celle d'une effrontée coupable; son âme est +celle d'une femme qui pourrait aimer la pudeur et se +trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius +même, le scélérat Claudius voudrait encore pouvoir +prier; il ne le peut, mais il le voudrait. Ainsi le coup +d'oeil du philosophe éclaire et dirige l'imagination du +poëte; ainsi l'homme n'apparaît à Shakspeare que muni +de tout ce qui appartient à sa nature. La vérité est toujours +là , devant les yeux du poëte: il les baisse et il +écrit.</p> + +<p>Mais il est une vérité que Shakspeare n'observe point +de la sorte, qu'il tire de lui-même, et sans laquelle toutes +celles qu'il contemple au dehors ne seraient que des +images froides et stériles: c'est le sentiment qu'elles +excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystérieux qui +nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment +connaître; quand notre pensée a considéré les réalités, +notre âme s'émeut d'une impression analogue et spontanée; +sans la colère qu'inspire la vue du crime, d'où +nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux? +Nul n'a réuni, au même degré que Shakspeare, ce double +caractère de l'observateur impartial et de l'homme profondément +sensible. Supérieur à tout par la raison, +accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien qu'il +ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'eût +pas détesté Iago eût-il pénétré, comme Shakspeare, +dans les replis de son exécrable caractère? À l'horreur +qu'il ressent pour le criminel est due l'effrayante énergie +du langage qu'il lui prête. Qui pourrait nous faire +trembler, comme lady Macbeth elle-même, de l'action +qu'elle prépare avec si peu de crainte? Mais s'agit-il +d'exprimer la pitié, la tendresse, l'abandon de l'amour, +l'égarement des terreurs maternelles, les fermes et profondes +douleurs d'une amitié virile? Alors l'observateur +peut quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare +lui-même qui s'épanche avec l'abondance de sa +nature; ce sont les sentiments familiers à son âme qui +s'émeuvent au moindre contact de son imagination. Les +femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints comme +lui? Où l'ingénuité d'un amour permis a-t-elle fait naître +une fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement +abandonnée, livrée à la démence par la faiblesse +de l'âge et la violence de la douleur, se répandit-elle +jamais en lamentations plus pathétiques que dans le <i>Roi +Lear</i>? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les émotions +pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en +voyant la scène où Hubert, selon sa promesse au roi +Jean, veut faire brûler les yeux du jeune Arthur? Et si +ce projet barbare recevait son exécution, qui pourrait la +supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retracée: il +y a des douleurs devant lesquelles il s'arrête; il prend pitié +de lui-même et repousse des impressions trop difficiles à +soutenir. A peine permet-il quelques mots à Juliette +entre la mort de Roméo et la sienne; Macduff se taira +après le massacre de sa femme et de ses enfants; et Shakspeare +a voulu que Constance fût morte avant de nous +apprendre la mort d'Arthur. Othello seul aborde sans +ménagement toute sa souffrance; mais son malheur était +si horrible, quand il ne le connaissait pas, que l'impression +qu'il en reçoit, après la découverte de son erreur, +devient presque un soulagement.</p> + +<p>Ainsi ému de ce qui nous émeut, Shakspeare obtient +notre confiance; nous nous abandonnons avec sécurité +à cette âme toujours ouverte où nos sentiments ont déjà +retenti, à cette imagination toujours prête où s'empreint +l'éclat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres +brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture +des jeux d'une mère avec son enfant, simple dans la terrible +apparition qui ouvre la scène de Hamlet, le poëte +ne manquera jamais aux réalités qu'il doit nous peindre, +ni l'homme aux émotions dont il veut nous pénétrer.</p> + +<p>Pourquoi donc sommes-nous quelquefois péniblement +contraints de nous arrêter en le suivant? Pourquoi une +sorte d'impatience et de fatigue vient-elle assez souvent +nous troubler dans l'admiration qu'il nous inspire? Un +malheur est arrivé à Shakspeare; prodigue de ses richesses, +il n'a pas toujours su les distribuer à propos ni avec +art. Ce fut aussi quelquefois le malheur de Corneille. Les +idées se pressaient autour de Corneille, confuses et +tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni l'un +ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit +avec une prudente sévérité. Ils oublient la situation du +personnage en faveur des pensées qu'elle suscite dans +l'âme du poëte. Dans Shakspeare surtout, cette excessive +complaisance pour lui-même arrête et interrompt quelquefois, +d'une manière fatale à l'effet dramatique, +l'ébranlement qu'a reçu le spectateur. Ce n'est pas +seulement, comme dans Corneille, l'ingénieuse loquacité +d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquiète et bizarre +rêverie d'un esprit étonné de ses propres découvertes, +ne sachant comment reproduire toute l'impression qu'il +en reçoit, et forçant, entassant les idées, les images, les +expressions, pour réveiller en nous des sentiment pareils +à ceux qui l'oppressent. Ces sentiments longuement +développés ne sont pas toujours ceux qui doivent occuper +le personnage; et non-seulement l'harmonie de la +situation en est altérée, mais nous nous voyons contraints +à un certain travail qui achève de nous en distraire. +Toujours simples dans leurs émotions, les héros de +Shakspeare ne le sont pas également dans leurs discours; +toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont +pas aussi constamment dans les combinaisons qu'ils en +forment. La vue du poëte embrassait un champ immense, +et son imagination, le parcourant avec une rapidité +merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports +éloignés ou bizarres, et passait de l'un à l'autre par une +multitude de transitions brusques et singulières qu'elle +imposait ensuite aux personnages et aux spectateurs. +De là est né le vrai, le grand défaut de Shakspeare, le +seul qui vienne de lui-même, et qui se produise quelquefois +dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence +trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due +au contraire qu'à l'absence du travail. Accoutumé par +le goût de son siècle à réunir souvent les idées et les +expressions par leurs relations les plus lointaines, il en +contracta l'habitude de cette subtilité savante qui aperçoit +tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien; elle a +gâté plus d'une fois la gaieté de ses comédies comme le +pathétique de ses tragédies. Si la méditation eût instruit +Shakspeare à se replier sur lui-même, à contempler sa +propre force et à la concentrer en la ménageant, il eût +bientôt rejeté l'abus qu'il en a fait, et il n'eût pas tardé à +reconnaître que ni ses héros, ni ses spectateurs ne pouvaient +le suivre dans ce prodigieux mouvement d'idées, +de sentiments et d'intentions qui, à chaque occasion, au +moindre prétexte, se soulevaient et s'obstruaient dans +sa propre pensée.</p> + +<p>Mais autant que, par les détails rares et incertains +qui nous ont été transmis sur sa personne et sa vie, on +peut concevoir aujourd'hui son caractère, tout porte à +croire que Shakspeare ne prit jamais tant de soin de ses +travaux ni de sa gloire. Plus disposé à jouir de lui-même +qu'à s'en rendre compte, docile à l'inspiration plutôt que +dirigé par la conscience de son génie, peu tourmenté du +besoin des succès, plus enclin à en douter qu'attentif aux +moyens de les préparer, le poëte avança sans mesurer +sa route, se découvrant lui-même, pour ainsi dire, à chaque +pas, et conservant peut-être encore, à la fin de sa +carrière, quelque chose de cette naïve ignorance des +merveilleuses richesses qu'il y répandait à pleines mains. +Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent quelques +allusions à ses sentiments personnels, à la situation de +son âme ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien +rarement cette idée, si naturelle à un poëte, de l'immortalité +promise à ses vers; et ce n'était pas un homme qui +comptât beaucoup sur la postérité, ou s'en souciât guère, +que celui qui s'est montré si peu soigneux de jeter quelque +jour sur les seuls monuments de son existence privée +que la postérité tienne de lui.</p> + +<p>Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets +le furent, sans doute, de l'aveu de Shakspeare; rien +n'indique cependant qu'il ait pris la moindre part à leur +publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché à leur +donner un intérêt historique par la désignation des +personnes à qui ils furent adressés ou des occasions qui +les inspirèrent. Aussi les clartés qu'on y peut entrevoir +sur quelques circonstances de sa vie sont-elles si douteuses +qu'elles servent plutôt à inquiéter son historien +qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même +dans ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, +a jeté les commentateurs de Shakspeare dans un grand +embarras. De toutes les suppositions hasardées pour +l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque vraisemblance. +Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de +son inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes +les formes, excepté de la simplicité, près d'une cour où +l'<i>euphuisme</i>, langage à la mode, avait porté jusque dans +la conversation familière les plus bizarres travestissements +de personnes et d'idées, il se peut que, pour +exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, +dans ces compositions légères, un rôle et un langage +de convention. On sait, par un pamphlet publié en 1598, +que les <i>doux</i> sonnets de Shakspeare, déjà célèbres bien +qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme +de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le +trait qui les termine est presque toujours répété et +retourné dans plusieurs sonnets de suite, on sera bien +tenté de les considérer comme de simples amusements +d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer +une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits +qu'ils indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou +moins rapprochées que les sonnets de Shakspeare peuvent +offrir quelques renseignements sur ce qui remplit +sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces +trente années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si +peu d'intérêt à conserver les détails.</p> + +<p>Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son +caractère, contribué à ce silence. Un sentiment de fierté +autant que la modestie a pu disposer Shakspeare à +renfermer dans l'oubli une existence dont il était peu +satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, +ni consistance ni éclat. Quelque différence que mette +Hamlet entre les acteurs ambulants et ceux qui appartenaient +à un théâtre établi, ces derniers devaient porter +aussi le poids de la grossièreté du public dont ils dépendaient, +et de celle des confrères avec qui ils partageaient +la charge de divertir le public. La passion du spectacle +fournissait de l'emploi à des gens de tout étage, depuis +ceux qu'on dressait aux combats de Tours jusqu'aux +enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de Black-Friars. +C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces +deux extrêmes que Shakspeare nous donne une si +plaisante image dans <i>le Songe d'une nuit d'été.</i> Mais les +moyens d'illusion auxquels ont recours les artisans +comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux +dont se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur +crépi de plâtre, chargé de figurer la muraille qui sépare +Pyrame et Thisbé, et instruit à écarter les doigts en +guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne, son +chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, +ne demandaient pas à l'imagination des spectateurs +beaucoup plus de complaisance qu'il n'en fallait ailleurs +pour se représenter la même scène tantôt comme un +jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun changement, +comme un rocher contre lequel vient se briser +un vaisseau, puis enfin comme un champ de bataille où +quatre hommes, armés d'épées et de boucliers, viennent +figurer deux armées en présence<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il y a lieu de croire +que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même +public; du moins est-il certain que les pièces de +Shakspeare ont été jouées à <i>Black-Friars</i> et au <i>Globe</i>, +deux théâtres différents, bien qu'appartenant à la même +Troupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre que +donne sir Philippe Sidney dans sa <i>Defence of Poesie</i>, imprimée en +1595.</blockquote> + +<p>Les comédiens ambulants étaient en usage de donner +leurs représentations dans les cours d'auberge; le théâtre +en occupait une partie; les spectateurs remplissaient +l'autre et demeuraient à découvert ainsi que les acteurs; +les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et +les galeries au-dessus offraient des places sans doute +plus chères. Les théâtres de Londres avaient été construits +sur ce modèle; et ceux qu'on appelait <i>théâtres</i> +<i>publics</i>, par opposition aux <i>salles particulières</i>, avaient +gardé la coutume de représenter en plein jour et sans +autre toit que le ciel. Le <i>Globe</i> était un théâtre public et +<i>Black-Friars</i> une salle particulière; nul doute que ces +derniers établissements ne fussent d'un rang supérieur; +on vit même plus tard la qualité de spectateurs de +<i>Black-Friars</i> regardée comme le signe d'un goût plus +élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne +se dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare +monta sur la scène, les nuances en étaient probablement +très-confuses. En 1609, Decker, dans un +pamphlet intitulé <i>Guis Hornbook</i>, écrit un chapitre sur +«la manière dont un homme du bel air doit se conduire +au spectacle.» On y voit que, dans les salles +<i>publiques</i> ou <i>particulières</i>, le gentilhomme doit d'abord +aller prendre place sur le théâtre même: là il s'assiéra à +terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou +non de payer un siège. Il gardera courageusement sort +poste malgré les huées du parterre, dût même la populace +qui le remplit «lui cracher au nez et lui jeter de +la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme +de supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles +animaux-là .» Cependant si la multitude se met à crier +à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!» le danger devient +assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le gentilhomme +à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient +apporter, pendant le spectacle, de la bière, des pommes, +et les acteurs en avaient souvent leur part; on fournissait +d'un autre côté aux gentilhommes, pour leur argent, +des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans les +règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y +établir une partie de jeu avant le commencement de la +pièce. <i>Guls Hornbook</i> leur recommande de témoigner +une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils ensuite se +rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner +plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses +cartes sur le théâtre après en avoir déchiré trois ou +quatre avec les apparences de la fureur. Parler, rire, +tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur +déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession +des honneurs de la scène. Ces plaisirs des gentilhommes +indiquent assez quels étaient ceux de la populace réunie +au parterre, et que les écrits contemporains désignent +ordinairement sous le nom de <i>puants</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> Le sort des +acteurs voués aux divertissements d'un tel public devait +avoir plus d'un dégoût, et il est permis d'attribuer à ce +que Shakspeare en avait souffert cette aversion pour +les réunions populaires qui se manifeste souvent +dans ses ouvrages avec tant d'énergie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>Stinkards</i>.</blockquote> + +<p>La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient +pour le théâtre ne nous donnent pas, sous ces deux +rapports, une idée plus honorable des acteurs qui les +fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune, +gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère +de poëte et de comédien, il faut cette foi robuste +que les commentateurs ont vouée à leur patron. Shakspeare +lui-même nous laisse peu de doute sur des torts +qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans +un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de +mes mauvaises actions,» porte seule le reproche des +«moyens publics» auxquels l'a réduit la nécessité de +subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom est +diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément +dans lequel elle agit, ainsi qu'il arrive à la main +du teinturier. Ayez donc pitié de moi, et souhaitez +que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et +patient, je boirai des potions de vinaigre contre la +puissante contagion où je vis<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» Dans le sonnet suivant, +s'adressant à la même personne, toujours sur le +ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse: +«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi +«l'empreinte que grave sur mon front le reproche vulgaire.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.</blockquote> + + +<p>Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien +si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de +mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?» Ailleurs +il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies par +l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de +peur que la faute que je pleure ne te fasse rougir; et +tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, dans la +crainte de déshonorer ton nom<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.» Puis il se plaint +d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que +les fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par +des censeurs encore plus fragiles que lui<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. On devine +aisément quelle devait être la nature des faiblesses de +Shakspeare; plusieurs sonnets sur les infidélités, et +même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, indiquent +assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour +objet des personnes capables de les honorer. Cependant, +comment supposer que, dans l'état des moeurs au XVIe siècle, +la sévérité publique déployât tant de rigueur contre +de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du +poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà +de l'usage, ou simplement un déshonneur particulier +attaché aux désordres et à l'état de comédien. Cette +dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun +reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur +un homme dont ses contemporains n'ont jamais parlé +qu'avec une affection pleine d'estime, et que Ben-Johnson +déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette +assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait +honteux à sa mémoire, quelque tort connu que l'officieux +rival n'eût pas manqué de constater en l'excusant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Sonnet 112, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Sonnet 36, <i>ibid.</i>, p. 61.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Sonnet 121, <i>ibid.</i> p. 678.</blockquote> + +<p>Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé +du spectacle d'une élégance relative de sentiments et de +moeurs qu'il ne soupçonnait pas encore, averti soudain +que sa nature lui donnait droit de participer à ces délicatesses +jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare +se sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses +entraves; peut-être s'exagéra-t-il son abaissement, par +cette disposition d'une âme fière, d'autant plus accablée +d'une condition inégale qu'elle se sent plus digne de +l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette +circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi +bien que la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir +des distances humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. +Sa première dédicace à lord Southampton, celle de <i>Vénus +et Adonis</i>, est écrite avec une respectueuse timidité. Celle +du poëme de <i>Lucrèce</i>, publié l'année suivante, exprime +un attachement reconnaissant, mais sûr d'être accueilli, +et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» +Le ton de cette préface conforme à celui d'un grand +nombre de sonnets, des bienfaits répétés auxquels +l'amitié de lord Southampton donna ce mérite qui permet +qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait +inspirer au sensible et confiant Shakspeare l'aimable et +généreuse protection d'un jeune homme brillant et +considéré, toutes ces circonstances ont fait supposer à +quelques commentateurs que lord Southampton pouvait +bien avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. +Sans examiner à quel point <i>l'euphuisme</i>, l'exagération du +langage poétique et le faux goût du temps ont pu donner +à lord Southampton les traits d'une maîtresse adorée, on +ne saurait méconnaître que la plupart de ces sonnets +s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour +qui le dévouement du poëte porte le caractère d'un +respect soumis autant que passionné. Plusieurs indiquent +des relations littéraires, habituelles, et intimes. Tantôt +Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, tantôt il se +plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations: +«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>;» +et cependant la douleur d'un tel partage se reproduit +sous toutes les formes de la jalousie, tantôt résignée, +tantôt poussée, par des sentiments trop amers, à laisser +échapper des reproches pressants, mais contenus dans +les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il +semble, d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop +«fréquenté des esprits inconnus,» trop livré au monde +«les droits chèrement achetés» d'une affection qui +l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; +mais il revient, et réclame son pardon au nom de la +confiance que lui inspire toujours cette affection qu'il a +négligée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. Un autre sonnet parle de torts mutuels pardonnés, +mais dont la douleur est encore présente<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Si +ce ne sont pas là de pures formes de langage employées +peut-être dans des occasions bien différentes de celles +qu'elles paraissent indiquer, le sentiment qui occupait +ainsi la vie intérieure du poëte était aussi orageux que +passionné.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Sonnet 82, <i>ibid.</i>, p. 646.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Sonnet 117, <i>ibid.</i> p. 675.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sonnet 120, <i>ibid.</i> p. 677.</blockquote> + +<p>Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi +un cours tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans +aucune querelle littéraire; et sans les malignes allusions +de l'envieux Ben-Johnson, à peine une critique s'associerait-elle +aux éloges qui consacrent sa supériorité. +Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare +placé comme il avait droit de prétendre à l'être, recherché +pour le charme de son caractère autant que pour l'agrément +de son esprit et l'admiration due à son génie. Un +coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi +qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, +cette régularité, cet ordre nécessaires à la considération. +On le voit achetant successivement dans son +pays natal une maison et diverses portions de terre dont +il forme bientôt une propriété suffisante pour assurer +l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre, +en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux +cents livres sterling par an, somme considérable pour le +temps; et si les bienfaits de lord Southampton sont venus +au secours de l'économie du poëte, on peut juger que du +moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa vie +de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth +eurent part aussi à la fortune de son poète favori. +Le don d'un écusson accordé, ou plutôt confirmé à son +père en 1599, prouve en effet l'intention d'honorer sa +famille. Mais rien n'indique d'ailleurs que Shakspeare +ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de +distinction supérieures ou même égales à l'accueil que +recevait de Louis XIV Molière, comme lui comédien et +poëte; ainsi que Molière, Shakspeare, si l'on en excepte +son intimité avec lord Southampton, chercha surtout ses +relations habituelles parmi les gens de lettres dont il +avait probablement contribué à relever la condition +sociale. Le club de la <i>Sirène</i>, fondé par sir Walter Raleigh +et où se réunissaient Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont, +Fletcher, etc., a été longtemps célèbre par l'éclat +des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et +Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait +un immense avantage sur la lenteur laborieuse de +son rival. Les traits qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui +la peine d'être recueillis. Peu de bons mots sont +en état de fournir une carrière de deux siècles.</p> + +<p>Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable +et douce retiendra longtemps Shakspeare au milieu de +sociétés conformes aux besoins de son esprit et sur le +théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au +plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de +Jacques Ier la direction du théâtre de Black-Friars, sans +qu'on puisse entrevoir aucun dégoût de la part du roi à +qui il devait cette nouvelle faveur, ni de la part du public +auquel il venait de donner <i>Othello</i> et la <i>Tempête</i>, Shakspeare +quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à +Stratford, dans sa maison de <i>Newplace</i> et au milieu de +ses champs. Le besoin de la vie de famille s'est-il fait +sentir à lui? Mais il pouvait attirer à Londres sa femme +et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort tourmenté +de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il +faisait, dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais +on l'accusait de trouver, même sur la route, des distractions +du genre de celles qui avaient pu le consoler, au +moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant +s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa +mère, la belle et spirituelle hôtesse de <i>la Couronne</i>, à +Oxford, où Shakspeare s'arrêtait en allant à Stratford. +Si les sonnets de Shakspeare devaient être regardés +comme l'expression de ses sentiments les plus habituels +et les plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer +un seul mot relatif à son pays, à ses enfants, pas même +au fils qu'il perdit à l'âge de douze ans. Cependant Shakspeare +ne pouvait ignorer la tendresse paternelle: celui +qui, dans <i>Macbeth</i>, a peint la pitié sous la forme d'un +«pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait +dire à Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible +comme une femme, il ne faut pas voir le visage d'une +femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien rendu les +tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait +avoir vu ses propres enfants sans ressentir les +tendresses de coeur d'un père. Mais Shakspeare, tel que +son caractère se présente à notre pensée, avait pu +trouver longtemps, dans les distractions du monde, de +quoi tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était +capable de donner aux affections. Quoi qu'il en soit, +il est plus difficile de démêler les causes qui déterminèrent +son départ de Londres, que d'entrevoir celles +qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être +quelques infirmités vinrent-elles l'avertir de la nécessité +du repos; peut-être aussi le désir bien naturel de +montrer à son pays une existence si différente de celle +qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de +renoncer à des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement +les plaisirs de la jeunesse.</p> + +<p>De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à +Shakspeare dans sa retraite. Une disposition naturelle +à jouir vivement de toutes choses rendait également +propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle +avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier +mûrier qui ait été introduit dans le canton de +Stratford, planté des mains de Shakspeare en un coin +de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un siècle +attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient +ses journées. Une aisance suffisante, l'estime +et l'amitié de ses voisins, tout semblait lui promettre +ce qui couronne si bien une vie brillante, une vieillesse +tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, +le jour même où il avait atteint sa cinquante-deuxième +année, la mort vint l'enlever à cette situation commode +et calme dont peut-être il n'eût pas toujours +livré au repos seul les heureux loisirs.</p> + +<p>Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. +Son testament est daté du 25 mars 1616; mais +la date de février, effacée pour faire place à celle de +mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un +mois auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite +santé; mais cette précaution prise si fort à propos dans +un âge encore si éloigné de la vieillesse fait présumer +que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en lui +l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette +supposition; et les derniers jours de Shakspeare sont +entourés d'une obscurité encore plus profonde, s'il se +peut, que celle de sa vie.</p> + +<p>Son testament n'offre rien de remarquable, si ce +n'est une nouvelle preuve du peu de place qu'occupait +dans sa pensée la femme à qui il s'était si précipitamment +uni. Après avoir institué légataire universelle sa +fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de +Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs +personnes, parmi lesquelles il oublie sa femme, et ne +s'en souvient ensuite que pour lui léguer dans un +interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais <i>le +second après le meilleur</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. Une distraction semblable, +réparée de la même manière, se fait remarquer à +l'égard de Burbadge, Hemynge et Condell, les seuls de +ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il +lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six +schellings pour avoir une bague. Burbadge, le premier +acteur de son temps, avait contribué au succès +des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont +donné, sept ans après sa mort, la première édition +complète de ses oeuvres dramatiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>The second best.</i></blockquote> + +<p>Cette singulière omission du nom de la femme de +Shakspeare, si légèrement réparée, indique peut-être +plus que de l'oubli; on est tenté de la regarder comme +le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont +l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à +adoucir un peu la manifestation.</p> + +<p>La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un +marchand de vin, reçut une part beaucoup moins +considérable que madame Hall, sa soeur, de l'héritage +de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une +prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi +avantager Susanna? Une épitaphe gravée sur le +tombeau de celle-ci, morte en 1649, la représente +comme «spirituelle au delà de la portée de son +sexe,» et ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» +mais plus encore en ce qu'elle était «sage +pour le salut et pleurait avec tous ceux qui pleuraient.» +Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon +qu'elle ne savait pas écrire, fait constaté par un acte +encore existant, où elle a apposé une croix ou quelque +autre signe analogue, indiqué par une note marginale +comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa +trois fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut +qu'une fille, mariée d'abord à Thomas Nash et ensuite +à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne naquit de +ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération +la postérité de Shakspeare.</p> + +<p>Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la +mort de Cervantes.</p> + +<p>Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où +subsiste encore son tombeau. Il est représenté de grandeur +naturelle, assis dans une niche, un coussin +devant lui et une plume à la main. Cette figure avait +été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des +couleurs de la vie, les yeux d'un brun clair, la barbe +et les cheveux plus foncés. Le pourpoint était écarlate +et la robe noire. Les couleurs ternies par le temps en +furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John +Ward, grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, +sur les profits d'une représentation d'<i>Othello</i>. Mais en +1793, M. Malone, l'un des principaux commentateurs +de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse +couche de blanc, conduit sans doute par cette prévention +exclusive en faveur des coutumes modernes qui +l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un voyageur +indigné a, par un quatrain inscrit dans l'<i>Album</i> de l'église +de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le +profanateur qui «badigeonne son tombeau comme il +gâta ses pièces.» Sans adhérer absolument aux dures +expressions d'une légitime colère, on ne peut s'empêcher +de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc +de M. Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses +commentaires, et ce caractère général du XVIIIe siècle +asservi à ses propres goûts, et inhabile à comprendre +ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses habitudes +ou de ses idées.</p> + +<p>Bien que cette malencontreuse réparation ait eu +l'inconvénient d'altérer la physionomie du portrait de +Shakspeare, elle n'a cependant pu tout à fait effacer, +dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait +avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur +la pierre sépulcrale placée au-dessous de la niche sont +gravés quatre vers dont voici la traduction:</p> + +<p>«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière +ici enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et +maudit soit celui qui déplacera mes os!»</p> + +<p>Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par +Shakspeare lui-même, fut, dit-on, la cause qui empêcha +de transporter son tombeau à Westminster, +comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années +qu'il se forma, contre le mur de l'église de Stratford, +une excavation qui mit à découvert la fosse même où +avait été déposé le corps; le sacristain qui, pour empêcher +les déprédations sacrilèges de la curiosité ou +de l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à +ce que la voûte fût réparée, ayant essayé de porter +la vue au dedans de la tombe, n'y aperçut ni +ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. +«Il me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, +que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière +de Shakspeare.»</p> + +<p>Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des +hommages qu'a longtemps partagés avec lui le mûrier +de Shakspeare. Vers le milieu du dernier siècle, un +M. Castrell, riche ecclésiastique, devint propriétaire de +Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps +dans la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs +mains, et la maison avait été rebâtie, mais le mûrier +restait sur pied, objet de la vénération des curieux. +M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui attirait, le fit +couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne se +permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se +targue quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de +propriété qui se croirait compromis s'il s'asservissait à +quelque respect pour un sentiment public. Peu d'années +après, ce même M. Castrell, sur un démêlé qu'il eut +avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe +qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne +serait point taxée; et en effet il la fit abattre et en +vendit les matériaux. Quant au mûrier, il fut sauvé en +partie du feu auquel l'avait dévoué M. Castrell par un +horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup +d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à +cure-dents et autres petits meubles. La maison où naquit +Shakspeare subsiste encore à Stratford, toujours +montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours, et +même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit +l'épée du poëte, la lanterne qui lui servit à jouer, +dans <i>Roméo et Juliette</i>, le rôle du frère Laurence, ou +les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim de sir +Thomas Lucy.</p> + +<p>Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en +Angleterre, ce culte dont la dévotion, depuis soixante +ans si fervente, semble aujourd'hui répandre, dans +quelques parties de l'Europe, un reflet de sa chaleur. +Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait +perdu son ami Fletcher, mais il conservait son talent, +dont Fletcher avait plutôt affaibli que soutenu les +effets. Les besoins de la curiosité l'emportent trop souvent +sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer +Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller +juger les nouvelles productions de ses émules. Ce ne fut +point à sa pédanterie dramatique que Ben-Johnson dut +alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il n'osait +prétendre à partager. Les triomphes du goût classique +se bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de +lettres de son temps, peu difficiles en fait de régularité, +et toujours heureux d'avoir à venger la science des +dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies de +Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement +accueillies du public, repoussées même quelquefois avec +une irrévérence dont il se faisait ensuite justice dans +ses préfaces. Mais ses <i>Masques</i>, espèce d'opéra, obtinrent +un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits +s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses, +plus on devait se rejeter sur les <i>Masques</i>. Plusieurs +poëtes de l'école de Shakspeare s'appliquaient +aussi à satisfaire le goût du public pour le genre de +plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou +moins heureux, mais soutenus avec une grande activité, +entretenaient ce goût pour le théâtre qui survit aux époques +de ses chefs-d'oeuvre. Cinq cent cinquante pièces de +théâtre environ, sans compter celles de Shakspeare, +Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées +avant la restauration de Charles II; dans ce nombre, +trente-huit seulement peuvent dater des temps antérieurs +à Shakspeare; on a vu que, durant sa vie, l'usage +n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la +représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent, +ou à peu près, tous les théâtres; la plupart de ces productions +appartiennent donc aux vingt-cinq années qui +s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le commencement +des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé +quelque temps la popularité du premier poëte +dramatique de l'Angleterre.</p> + +<p>Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623, +Hemynge et Condell avaient publié la première édition +complète de ses pièces, dont treize seulement avaient +été imprimées de son vivant. Le respect subsistait toujours; +mais pour qu'une réputation consommée inspire +un autre sentiment que le respect, il faut peut-être que +le temps vienne à son aide, qu'il l'efface et l'assoupisse +d'abord pour lui rendre un jour l'attrait d'une gloire +méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre et la +curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen, +et à y trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un +grand écrivain obtient rarement, de la génération qui le +suit, les hommages que lui prodiguera la postérité. Quelquefois +même de longs espaces de temps sont nécessaires +pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur +accomplisse son cours et ramène vers lui le monde. +Plusieurs causes contribuèrent à prolonger pour Shakspeare +cet intervalle de froideur et presque d'oubli.</p> + +<p>Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme +vinrent d'abord, non-seulement interrompre toute représentation +dramatique, mais détruire, autant qu'il se +pouvait, la trace de tout amusement de ce genre. La +Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger, +que ne partageait pas toute la nation, mais qui +dominait avec la cour. La littérature anglaise prit alors +un caractère que n'effaça point, en 1688, une révolution +nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur +par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle +du XVIIIe, conservèrent en Angleterre une influence de +jeunesse qu'avait perdue la vieille gloire de Shakspeare. +Cinquante ans après sa mort, Dryden avait déjà déclaré +son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement +du XVIIIe siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style +«grossier et barbare, de ses tournures et de son esprit +tout à fait passé de mode;» et Shakspeare fut alors, +par cette raison, rejeté de plusieurs collections de poètes +modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus +Shakspeare, grammaticalement parlant: on a plusieurs +preuves de ce fait, et Dryden a prouvé lui-même, en +refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le comprenait +pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était +pas compris, bientôt même il ne fut plus connu. En 1707, +un poëte nommé Tate donna comme son ouvrage un +<i>Roi Lear</i>, dont il a, dit-il, tiré le fond d'une pièce de +même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme +intéressante. Cette pièce est le <i>Roi Lear</i> de Shakspeare.</p> + +<p>Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout +à fait cessé d'accorder à Shakspeare une part dans la +gloire littéraire de leur pays; mais c'était timidement +et par degrés qu'ils soulevaient le joug des préventions +de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden +avait refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition +qu'il en donna en 1725, se contente d'en retrancher +ce qu'il ne peut se résoudre à regarder comme l'oeuvre +du génie auquel il rend du moins cet hommage. Quant +à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé +de pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,» +et d'abord sans songer à plaire à des esprits «d'une +meilleure sorte.» En 1765, Johnson déjà plus hardi, +encouragé par l'aurore d'un retour au goût national, +défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare +contre les prétentions de l'autorité classique; et +s'il accorde quelque chose aux dédains d'un siècle plus +poli pour la <i>vulgarité</i> et l'ignorance du vieux poëte, du +moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le vulgaire +c'est toute la nation.</p> + +<p>On réimprimait donc et on commentait Shakspeare; +mais les mutilations de ses oeuvres obtenaient seules les +honneurs de la scène; le Shakspeare amendé par Dryden, +Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât représenter-, +et le <i>Tatler</i> ayant à citer des vers de <i>Macbeth</i>, les +prenait dans le <i>Macbeth</i> corrigé par Davenant. Ce fut +Garrick qui, ne trouvant nulle part, aussi bien que dans +Shakspeare, de quoi suffire aux besoins de son propre +talent, l'arracha à ces honteuses protections, prêta à cette +vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit +le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique +admiration des Anglais.</p> + +<p>Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour, +répandu et redoublé cette admiration. Cependant elle +demeurait stérile, et Shakspeare régnait, dit sir Walter +Scott, «comme un prince grec sur des esclaves persans +qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.» +Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens +souvenirs; une ancienne époque, pour porter de nouveaux +fruits, a besoin d'être de nouveau fécondée par +un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis sa +fécondité.</p> + +<p>Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre +aussi commence à en éprouver l'impulsion; les +romans de sir Walter Scott en sont la preuve; Mais ce +qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle +gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres +genres de sa littérature, l'Angleterre ne sera pas seule +à le recevoir de lui. Dans la secousse littéraire qui l'agite, +l'Europe continentale tourne les yeux vers Shakspeare. +L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour modèle +plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu +dans leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent +colorer qu'un fruit né du sol. Cependant la voie où l'Allemagne +est entrée mène à la découverte des vraies richesses; +qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité +ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit +naturel de sa civilisation, possède déjà son caractère original +et distinct. L'Italie seule et la France, patries du +classique moderne, s'étonnent du premier ébranlement +donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur +de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le +doute ne se présente encore à nous que comme un ennemi +dont on commence à craindre les atteintes; il semble que +la discussion porte un aspect menaçant, et que l'examen +ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, +on hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne +remplacera point; on a peur de se trouver sans loi, et de +ne rien découvrir que l'insuffisance ou l'illégitimité des +principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer sans +inquiétude.</p> + +<p>Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question +sera posée entre la science et la barbarie, les beautés +de l'ordre et les effets du désordre, tant qu'on s'obstinera +à ne voir, dans le système dont Shakspeare a tracé les +premiers contours, qu'une liberté sans frein, une latitude +indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la +course du génie. Si le système romantique a des beautés, +il a nécessairement son art et ses règles. Rien n'est beau +pour l'homme qui ne doive ses effets à certaines combinaisons +dont notre jugement peut toujours nous donner +le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. +La science ou l'emploi de ces combinaisons constitue +l'art. Shakspeare a eu le sien. Il faut le découvrir dans +ses ouvrages, examiner de quels moyens il se sert, à +quels résultats il aspire. Alors seulement nous connaîtrons +vraiment le système; nous saurons à quel point il +peut encore se développer, selon la nature générale de +l'art dramatique considéré dans son application à nos +sociétés modernes.</p> + +<p>Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des +temps passés ou chez des peuples étrangers à nos moeurs, +c'est parmi nous et en nous-mêmes qu'il faut chercher +les conditions et les nécessités de la poésie dramatique. +Différent en ceci des autres arts, outre les règles absolues +que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de +l'homme, l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent +de l'état mobile de la société. Dans l'imitation +du style antique, les statuaires modernes n'éprouvent +d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa perfection: +le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité +n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire +tout ce qu'il admire dans une tragédie de Sophocle. Il est +aisé d'en démêler la cause. Devant une statue ou un +tableau, le spectateur reçoit d'abord, du sculpteur ou du +peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est +à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête, +il regarde; sa disposition naturelle, ses souvenirs, ses +pensées viennent se grouper autour de l'idée principale +qui s'offre à ses yeux, et développent en lui par degrés +l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer. +L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté +de concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement +qu'elle a reçu, le suit dans sa propre direction, l'accélère +par ses propres forces, et crée ainsi elle-même le plaisir +dont elle jouit. Que devant un tableau de martyre, l'un +s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre +de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des +bourreaux pénètre celui-ci d'indignation; qu'une teinte +de satisfaction courageuse répandue dans les regards de +la victime rappelle au patriote les joies du dévouement à +une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par +la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité: +peu importe la diversité de ces impressions; elles sont +toutes également naturelles, également libres; chaque +spectateur choisit, pour ainsi dire, le sentiment qui lui +convient, et quand il y est entré, aucun fait extérieur ne +vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui +auquel chacun se livre selon son penchant.</p> + +<p>Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au +contraire, tout change à chaque pas; chaque moment +produit une impression nouvelle. Il a suffi au peintre +d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier +rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique +renoue sans cesse cette relation, qu'il la +maintienne à travers les vicissitudes de situations diverses. +Tous les actes où se déploie l'existence humaine, +toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui +la peuvent modifier pendant la durée d'un événement +toujours compliqué, voilà les nombreux et mobiles +objets qu'il présente au public; et il ne lui est pas permis +de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un +instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment +sur eux, qu'à chaque pas il excite dans leur âme des +émotions analogues à la situation toujours changeante +où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il ne +s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants, +s'il ne répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne +s'adresse constamment à des idées qui leur soient familières, +et ne leur parle le langage qu'ils ont coutume +d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi touchante +si elle se manifeste d'une façon contraire à nos +habitudes; la sympathie ne s'éveillera point avec la +même vivacité sur des intérêts auxquels nous avons +cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité +d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas +pour nous, aux discours de Ménélas, la force qu'elle +pouvait leur donner chez les Grecs, attachés à leur +croyance; ce n'est pas la farouche chasteté d'Hippolyte +qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour +obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en +attendre, a besoin de s'attacher à des devoirs que nos +moeurs nous aient appris à respecter et à chérir.</p> + +<p>Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation +et à celles des arts purement poétiques, tenu, +comme l'épopée dans ses récits, de mettre la vie humaine +en mouvement, appelé, comme la peinture et la sculpture, +à la présenter en personne et sous des traits individuels, +le poëte dramatique est obligé de renfermer, +dans les vraisemblances d'une action, tous les moyens +dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses personnages +ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils +étaient là , réellement occupés du fait qu'ils nous représentent. +Le poëte épique fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs, +les honneurs de l'édifice où il les introduit; il les +accompagne de ses propres discours, les aide de ses +explications, et par la peinture des moeurs, des temps, +des lieux, il les dispose à la scène dont il va les rendre +témoins, et leur ouvre en tout sens le monde où il veut +les transporter et se transporter avec eux. Le personnage +dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est sans +tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication +avec lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il +doit s'en faire suivre. Ainsi séparés l'un de l'autre, +comment parviendront-ils à se rapprocher si une profonde +et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment +ces héros, qui ne font rien pour le public que +sentir, et parler sous ses yeux, n'en seront compris et +accueillis qu'autant qu'ils se rencontreront avec lui dans +leur manière de concevoir, de sentir, de parler, et l'effet +dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à s'unir +dans les mêmes impressions.</p> + +<p>Les impressions de l'homme communiquées à l'homme, +telle est en effet l'unique source des effets dramatiques. +L'homme seul est le sujet du drame; l'homme seul en +est le théâtre. Son âme est la scène où viennent jouer +leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point +par leur propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports +avec l'être moral dont la destinée nous occupe, +que les événements prennent part à l'action; tout caractère +dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à +exercer sur nous une influence directe, au lieu d'agir +par l'intermédiaire d'un personnage sensible, et par +l'émotion que nous recevons, à notre tour, de l'émotion +qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène +est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au +spectateur et non à Thésée: Thésée, déjà instruit que +son fils est mort, n'est plus capable de se prêter aux +impressions du récit. Si, encore incertain, il ne devait +arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les +angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques +dont elle est peut-être surchargée n'empêcheraient pas +qu'elle ne fût dramatique, car les impressions qu'elle +produit seraient pour nous celles d'un personnage intéressé +au résultat; nous les sentirions dans le coeur de +Thésée.</p> + +<p>Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait +dramatique; l'évènement qui en est l'occasion ne le +constitue point. La mort de l'amant est rendue dramatique +par la douleur de l'amante, le danger du fils par +l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du +meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que +nous occupe Astyanax. Un tremblement de terre et les +bouleversements physiques qui l'accompagnent ne fourniront +qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet d'un +récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête +chauve du vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses +compagnons, déchiré de la pitié qu'il leur inspire l'apparition +d'un spectre ne ferait rien à personne dans la +salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et +pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, +Shakspeare a eu soin d'en rendre témoins un +médecin et une femme de chambre, chargés de nous +transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent.</p> + +<p>Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y +déploie animée, agrandie par les événements qui s'y +rapportent, et qui doivent à ce rapport seul leur caractère +théâtral. Dans la comédie, plus petits que la passion +qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent +de cette passion une importance risible; dans la tragédie, +plus puissants que les moyens dont l'homme dispose, +ils nous émeuvent du spectacle de sa grandeur et +de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement, +car son art est de faire naître, de l'homme même et de +ses travers, les événements dont l'homme s'agite. Cette +invention est rarement un mérite pour le poëte tragique, +car son oeuvre est de démêler et de faire éclater +l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit. +S'il faut en général que le fond de la tragédie soit pris +dans l'histoire des grands et des puissants, c'est que les +impressions fortes dont elle veut nous saisir ne peuvent +guère nous être communiquées que par des caractères +forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée +ordinaire. C'est dans le développement de la haute +fortune et de ses terribles vicissitudes que paraît l'homme +tout entier, avec la richesse et dans l'énergie de sa nature. +Ainsi concentré dans l'individu, le spectacle du +monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à +travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements +nous atteignent par la sympathie, source de l'illusion +dramatique.</p> + +<p>Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures +de cire de Curtius surpasseraient toutes les statues de +l'antiquité, et un panorama serait le dernier effort de la +peinture. S'il s'agissait d'en imposer à la raison et d'imprimer +à l'imagination une secousse assez forte pour pervertir +le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale +pût être prise pour l'accomplissement d'un fait réel +et actuel, il suffirait de bien peu de scènes pour conduire +les spectateurs à ce degré de folie dont l'effet serait +de troubler bientôt le spectacle par la violence de +leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des +objets imités par un art quelconque, l'âme, émue du +moins de la réalité des impressions qu'elle en reçoit, +éprouvât véritablement les sentiments dont une représentation +fictive produit en elle l'image, les travaux du +génie n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les +douleurs de la vie avec le spectacle des misères humaines. +Cependant ces sentiments nous arrivent, nous pénètrent, +et de leur existence dépend l'effet dont le poëte +a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour +nous y livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer +une cause digne de les exciter. Quand nos larmes +coulent devant le <i>Portement de croix</i> de Raphaël, il faut, +pour que nous les laissions couler, que nous croyions les +donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en +nous le spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si, +dans les émotions que nous inspire Tancrède mourant +sur le théâtre, nous ne croyions pas reconnaître celles +que nous éprouverions pour Tancrède mourant en réalité, +nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui +ne serait pas légitimée par son application à des douleurs +au moins possibles. Et pourtant nous nous trompons; ce +que nous reconnaissons alors en nous n'est pas cette +puissance qui se réveille à la vue des souffrances de nos +semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite +à l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la +liberté et l'espoir de les secourir. Ce n'est point cette +puissance, c'est son ombre, c'est l'image de nos traits +répétés et frappants dans un miroir, quoique sans vie. +Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver, +nous y livrons notre imagination sans avoir +rien à demander à notre volonté. Personne n'est tourmenté +du besoin impérieux de crier à Tancrède, à Orosmane, +à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de +ne pouvoir se précipiter au secours de Glocester contre +l'exécrable duc de Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable +la situation des spectateurs d'une pareille scène est +écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel; idée qui nous +est présente et que nous conservons sans nous apercevoir +clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés +dans la contemplation des impressions plus vives +qui assiègent notre pensée. Si cette idée était claire dans +notre esprit, elle ferait évanouir tout le cortège des illusions +qui nous environnent, et nous l'appellerions à notre +aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en +une vraie douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à +l'oublier, l'art doit éviter avec soin, ce qui pourrait lui +rappeler que le spectacle qu'il contemple n'a rien de réel. +De là vient la nécessité de mettre en accord toutes les +parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement +la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse +reconnaître. C'est ce qui arriverait si, au moment où il +se livre à des sentiments qui lui sont familiers, le spectateur +était dérangé, c'est-à -dire averti par des formes de +moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi l'importance +d'une certaine attention à l'égard des moyens +accessoires, non pour augmenter l'illusion, mais pour +ne pas la troubler. Cette illusion morale que veut le +drame, l'acteur seul est chargé de la produire. Où trouverait-on +des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle +imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet +de la nature pourrions-nous représenter aussi bien que +l'homme, quand c'est l'homme lui-même qui le représente? +Que l'art dramatique ne demande donc point de +secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de +celle que l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à +l'illusion morale le machiniste et le décorateur, c'est d'écarter +ce qui pourrait lui nuire. Peut-être même l'art +aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts pour le +servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture, +employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait +pas l'effet dramatique en détournant l'attention vers +les prestiges d'un autre art?</p> + +<p>Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, +soit que par leur perfection elles s'emparent de +l'effet auquel elles devaient simplement contribuer, ou +qu'elles le détruisent par leur insuffisance. En Angleterre, +comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument +étranger à cet art des décorations, hommage récent +rendu à la vraisemblance, et réellement utile à +l'illusion dramatique lorsque, sans prétendre à l'augmenter, +il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter +de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs +à se figurer plus nettement la situation où on lui +demande de se transporter. Des imaginations plus susceptibles +que délicates, plus faciles à émouvoir qu'à +détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements +qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment +occupée à surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs, +si peu exigeants sur la décoration du théâtre, l'étaient +beaucoup quant au mouvement matériel de la scène; +indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des imitations +théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine +en apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un +homme pouvait, sans nuire à leur émotion, leur représenter +la sensible Ophélia, la délicate Desdemona, ils +pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon +qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce +grand événement ne les frappait pas avec moins de vivacité; +et ils recevaient avec toute la force de l'illusion +dramatique l'impression touchante de la mort des deux +Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements +de quatre soldats.</p> + +<p>Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et +plus nécessaire à des imaginations moins promptement +séduites, à des esprits moins aisément amusés, l'art s'étudie +à écarter ce qui pourrait y nuire; et, en même +temps que la représentation des objets matériels se perfectionne, +elle intervient plus rarement dans le spectacle +de l'action, presque exclusivement réservé à l'homme +qui peut seul lui donner les apparences de la réalité. +C'est à l'homme que, malgré les habitudes de son temps, +Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce grand effet. +Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal +intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les +siens un simple accessoire que le goût de son temps ne +lui permettait pas de retrancher, dont peut-être même +son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice, mais +qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que, +dans ses pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois +troublée par l'imparfaite représentation d'objets +que l'illusion théâtrale ne saurait atteindre; Shakspeare +n'en démêla pas moins la véritable source de cette illusion +et n'en chercha pas ailleurs les moyens.</p> + +<p>Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion +de ce genre, étrangère à toute erreur des sens ou +de la raison, simple résultat d'une disposition de l'âme +qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne peut +se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur +à la séduction que le poëte veut exercer sur lui, +et qu'ainsi il faut le séduire sans relâche. Quelle que soit +la puissance d'une représentation dramatique, elle ne +saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous assez +complètement pour nous livrer sans défense à tous les +sentiments qui viendront nous saisir à mesure que nous +avancerons dans la situation où elle nous a placés. Il faut +que l'imagination se prête par degrés à cette situation +étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire +des impressions qui en doivent naître, comme, dans un +malheur ou dans un bonheur inattendu, nous avons besoin +de quelque temps pour mettre nos sentiments au +niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre +consentement à cette situation, après nous avoir émus +des impressions qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment +nous faire passer à une situation, à des impressions +nouvelles, le travail est à recommencer, et +avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un +travail déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et +troublée; le spectateur se refuse à un mouvement dont +on le détourne après lui avoir demandé de s'y livrer. +L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car, ainsi que +l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à +des impressions continuées et renouvelées dans une +seule et même direction.</p> + +<p>L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, +a été l'âme des grandes conceptions de Shakspeare +et l'objet instinctif de son travail assidu, comme +elle est le but de toutes les règles inventées par tous les +systèmes. Les partisans exclusifs du système classique +ont cru qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression +qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités. Shakspeare +y est parvenu par d'autres moyens. Si la légitimité +de ces moyens était reconnue, elle diminuerait fort +l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à +certaines règles, évidemment revêtues d'une autorité +abusive si l'art, pour accomplir son dessein, n'a pas besoin +des restrictions qu'elles lui imposent et qui le privent +souvent d'une partie de ses richesses.</p> + +<p>La mobilité de notre imagination, la variété de nos +intérêts, l'inconstance de nos penchants ont donné au +temps, aux lieux mêmes, une puissance que ne saurait +méconnaître le poëte qui veut se servir des affections +de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. +S'il leur présente son personnage à des intervalles trop +longuement séparés dans la durée de son existence, ils +lui demanderont: «Qu'est devenu l'homme que nous +connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant +un ami six mois après l'événement qui l'a +plongé dans la douleur, nous commençons par nous +enquérir discrètement de l'état de cette douleur que +nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication +avec son âme avant de savoir quel sentiment nous +aurons à partager. Obligé de rendre compte des changements +survenus, dans le cours de six mois ou d'un +an, à des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître +de la scène, le héros tragique ne formerait-il pas +avec lui-même une étrange disparate? Le fil de l'identité +ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui conserver +le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à +l'avouer pour la même personne?</p> + +<p>Dans cette condition de la nature humaine a été puisé +le véritable motif des unités de temps et de lieu, si souvent +et si mal à propos fondées sur une prétendue +nécessité de satisfaire la raison en accommodant la +durée de Faction réelle à celle de la représentation +théâtrale; comme si la raison pouvait consentir à ce +que, dans l'intervalle d'un entr'acte de quelques +minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir +dormi, ou du matin au soir sans avoir mangé! comme +s'il était plus aisé de prendre trois heures pour un jour +que pour une semaine, ou même pour un mois!</p> + +<p>Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve +une certaine répugnance à voir disparaître devant lui les +intervalles de temps et de lieu sans qu'il puisse s'en +rendre compte, sans qu'il en reçoive aucune modification. +Plus ces intervalles sont considérables, plus son +mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi +à sa connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient +de disposer, et il n'aimerait pas qu'on lui répétât +trop souvent, comme Crispin à Géronte: «C'est votre +léthargie.» Mais ce ne sont point là des difficultés invincibles +aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche aisément +de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de +son allure, il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le +en vue du but vers lequel vous aurez su porter ses +désirs, et dans son élan pour l'atteindre, il ne songera +plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez de franchir. +Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée +nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre +pensée se préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, +et ne voit rien dans l'intervalle qui nous en sépare; et +comme elle nous y fait arriver sans avoir, pour ainsi +dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous +que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et +Laërtes sont convenus ensemble de l'assaut d'armes où +doit périr Hamlet, entre ce moment et celui de l'événement +on ne s'inquiète guère de savoir si deux heures +ou une semaine se sont écoulées.</p> + +<p>C'est que la chaîne des impressions n'a point été +rompue; c'est que la situation des personnages n'a point +changé; leurs projets sont demeurés les mêmes: leur +ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point +agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments +qu'ils nous inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, +dans la même disposition d'âme; et ainsi les époques +sont rapprochées par cette unité d'impression qui nous +fait dire, à la pensée d'un événement consommé depuis +longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace: +«Il me semble que c'était hier.»</p> + +<p>Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre +les actions dont Macbeth remplit sa carrière de crime? +Quand il ordonne le meurtre de Banquo, celui de Duncan +est encore présent à nos yeux; il semble que c'était hier; +et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille +de Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition +de Banquo. Aucune de ses actions ne s'est terminée sans +rendre nécessaire l'action qui la suit; elles s'annoncent +et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi l'imagination de +marcher en avant, pleine de trouble et d'attente. +Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par +la terreur même de son forfait, à tuer les chambellans +à qui il veut l'attribuer, ne nous permet pas de douter de +la facilité avec laquelle il commettra les forfaits nouveaux +dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée +de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous +laissent pas espérer qu'elles accorderont quelque relâche +à l'ambition et aux nécessités du crime. Ainsi tous les +fils de l'action sont d'abord exposés à nos yeux; nous +suivons, nous prévenons le cours des événements; aucune +hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre imagination +dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent +avec la succession des idées qui les devaient remplir; +une seule succession se marque dans notre esprit, celle +des événements dont se compose le spectacle entraînant +qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent pour +nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée; +et, quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée +vide et inaperçue comme celle du sommeil, comme +toutes celles où l'âme ne se manifeste par aucun symptôme +sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre +esprit que l'enchaînement des heures auprès de cet +enchaînement des idées? Et quel poète, soumis à l'unité +de temps, la croirait suffisante pour établir, entre les +différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant qui ne +peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est +vrai que celle-là seule est le but, tandis que les autres ne +sont que le moyen.</p> + +<p>Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité; +la rapidité d'une grande action exécutée, d'un +grand événement accompli dans l'espace de quelques +heures, saisit l'imagination et emporte l'âme d'un mouvement +auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions +comportent en réalité une action si soudaine; peu +d'événements se composent de parties si exactement +rapprochées dans le temps et l'espace; et, sans parler +des invraisemblances qu'amène leur cohésion forcée, les +surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité +d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. +Zaïre, passant tout à coup de son amour dévoué +pour Orosmane à la plus entière soumission pour la foi +et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous +rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion +qu'elle nous en a fait perdre par un si brusque changement. +Voltaire a cherché ses effets dans le contraste de +l'amour parfaitement heureux avec l'amour au désespoir; +moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant +peut-être que cette préoccupation d'une situation unique +et constante qui ne se développe que pour redoubler le +sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce n'est pas lorsque +nous nous sommes bien établis dans une affection qu'il +est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur +d'une affection contraire: Corneille n'a point montré +Rodrigue et Chimène ensemble avant la querelle de leurs +pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de leur +bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut +croire et trouble par ses pressentiments la situation trop +douce dont le poëte s'est bien gardé de nous mettre en +possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions trop de +peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en +sortir. De même nous nous sommes associés aux sentiments +de Polyeucte; nous avons tremblé pour lui avant +de connaître l'amour de Pauline et de Sévère; si notre +premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être +nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup +pour Polyeucte, dont la présence lui serait importune. +Ainsi quand Zaïre nous a émus comme amante, nous +sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien aisément +cette situation où elle nous a placés, pour entrer +dans celle de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique +que lui a donnée Voltaire dans la première +scène, pour faciliter plus tard sa conversion, rend plus +invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si +vite dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire, +dès le premier instant, Voltaire nous eût montré +Zaïre troublée de scrupules et inquiète sur son +bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à comprendre +dans toute son étendue, à sa première apparition, +le malheur qui la menace, et à la voir s'y livrer +avec un abandon peu probable, parce qu'il est trop +soudain.</p> + +<p>L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à +déguiser, sous de grands ébranlements, les transitions +trop subites que la règle de l'unité de temps peut imposer, +rend donc souvent plus saillants les inconvénients +de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les +impressions différentes qu'elle accumule dans un espace +trop étroit. C'est au contraire par une impression unique +que Shakspeare, du moins dans ses plus belles compositions, +s'empare, dès le premier instant, de la pensée, et, +par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il +a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour +altérer la seule unité dont il ait besoin. La péripétie +peut exister pour les personnages, jamais pour le +spectateur. Avant de connaître le bonheur d'Othello, +nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre +qui va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime +paraît avant lui sur la scène; et avant que nous ayons +vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé par les sorcières +nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable. +De même, dans <i>Athalie</i>, toute la pensée de la pièce se +déploie, dès la première scène, dans le caractère et les +promesses du grand prêtre; l'impression est commencée; +elle va continuer et s'accroître toujours dans la +même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle +de huit jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les +promesses de Joad et leur accomplissement, eût rompu +l'unité d'impression qui résulte de l'invariable constance +de ses projets?</p> + +<p>A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions, +appartient exclusivement cette unité morale +qui, bravant les temps et les distances, renferme toutes +les parties d'un événement dans une action compacte où +ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité matérielle. +Une passion violemment excitée ne saurait prétendre +à un tel effet; elle a ses orages momentanés dont +le cours, soumis à des causes extérieures et variables, +doit trouver en peu de temps son terme. Dès que la +jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle +quelconque séparait ce moment de celui qui amène la +mort de Desdémona, l'unité serait rompue; rien ne nous +attesterait le lien qui doit unir les premiers transports +du More à sa dernière résolution; il faut donc que Faction +marche, se précipite et le précipite lui-même à sa +perte, qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait +peut-être de consommer. De même le simple tableau des +événements, si la présence d'un grand caractère individuel +ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre +unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et +les efforts qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques, +pour s'en rapprocher ou en déguiser l'absence +sont un nouvel hommage rendu à cette unité morale +qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien +ne remplace quand elle lui manque. Dans <i>Hamlet</i>, dans +<i>Macbeth</i>, Shakspeare, inattentif au cours du temps, le +laisse passer sans y regarder. Dans ses pièces historiques, +au contraire, il le cache et le dissimule par tous +les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée; les +scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle +sorte qu'un intervalle de plusieurs années semble se +renfermer en quelques semaines ou même en quelques +jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à cette +unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement +entre des événements que ne lie point un principe uniforme. +La scène où Richard II apprend d'Aumerle le +départ de Bolingbroke pour son exil est celle où il +annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on +ne sait pas encore bien à la cour si en effet il s'est +embarqué pour ce voyage quand on y reçoit la nouvelle +du débarquement de Bolingbroke revenant avec une +armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession +de son père mort dans l'intervalle, mais, au fait, +pour s'emparer de la couronne dont on le voit presque +en possession avant que Richard, rejeté par la tempête +sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son arrivée. +Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis +l'exil de Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, +que Mowbray, exilé au même moment que lui, a fait +pendant ce temps plusieurs voyages à la terre sainte, et +est venu mourir en Italie.</p> + +<p>Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément +pas parmi les preuves du génie de Shakspeare si +elles n'attestaient l'empire qu'avait pris sur lui la grande +pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié. Soit que, +dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances +et les impossibilités pour dissimuler le cours du +temps, soit que, dans ses plus belles tragédies, il le laisse +fuir sans s'en inquiéter, c'est toujours l'unité d'impression, +source de l'effet théâtral, qu'il poursuit et veut +maintenir. Il faut voir dans <i>Macbeth</i>, véritable type de +son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés +qui en naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur, +la chaîne des lieux et des temps sans cesse brisée dans la +réalité! Macbeth, déterminé à faire périr Macduff qu'il +redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre; il +quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement +son château, d'égorger sa femme, ses enfants, +tout ce qui porte son nom. La scène se rouvre dans le +château de Macduff, par une conversation entre lady +Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le +départ de son mari et lui témoigner des craintes pour +elle-même. Les deux scènes, liées ainsi étroitement par +la pensée, semblent l'être par le temps; la distance a +disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle +dont on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le +château de Macduff du palais de Macbeth, et le temps +qu'il a fallu pour les parcourir? On est entré sans effort +dans cette nouvelle partie de la situation; elle suit son +cours; les assassins se présentent; le massacre commence. +On passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; +les terribles événements qu'il ignore ont rempli, +pour nous, l'intervalle qui doit séparer son départ de son +arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit +de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la +désolation de l'Écosse, la haine générale qui s'est soulevée +contre Macbeth. L'armée qui doit renverser le tyran +est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais, pendant +que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le +poëte rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous +nous préparons à l'approche des troupes, dont la marche +s'accomplit sans que rien nous apprenne à en mesurer +la durée, ou nous porte à nous en informer. Presque jamais, +dans Shakspeare, les personnages n'arrivent immédiatement +dans le lieu pour lequel ils viennent de +partir: un si brusque rapprochement serait contraire à +l'ordre naturel de la succession des idées. Nous avons +vu Richard II partir pour le château de Jean de Gaunt; +c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que +nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait +sans que notre esprit se puisse plaindre de n'avoir pas +été consulté sur le temps qu'il y a employé. De même, +entre deux événements évidemment séparés par un intervalle +assez long pour que nous n'aimions pas à le voir +disparaître sans y prendre quelque part, Shakspeare +place une scène qui peut appartenir également à la première +ou à la seconde époque, et il nous fait passer de +l'une à l'autre sans nous choquer par son intime connexion +avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi, +dans le <i>Roi Lear</i>, entre le moment où Lear partage son +royaume à ses filles, et celui où Gonerille, déjà lassée de +la présence de son père, se détermine à s'en débarrasser, +prennent place les scènes du château de Glocester, et le +commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet +instinct qui est la science du génie, le poëte sait que +notre imagination parcourra sans effort avec lui le temps +et l'espace, s'il lui épargne les invraisemblances morales +qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce dessein que +tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt +il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif +au but qu'il poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité +d'action ces artifices, ces moyens préparatoires qu'il +emploie pour écarter ce qui troublerait l'illusion dramatique, +et pour disposer librement de notre pensée.</p> + +<p>L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression, +ne pouvait échapper à la vue de Shakspeare. Comment +la maintenir, se demande-t-on, au milieu de tant d'événements +si mobiles et si compliqués, dans ce champ +immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, +toutes les conditions sociales et le développement de +tant de situations? Shakspeare y a réussi cependant; +dans <i>Macbeth, Hamlet, Richard III, Roméo et Juliette</i>, l'action, +pour être vaste, ne cesse pas d'être une, rapide et +complète. C'est que le poëte en a saisi la condition fondamentale, +qui consiste à placer le centre d'intérêt là où +se trouve le centre d'action. Le personnage qui fait +marcher le drame est aussi celui sur qui se porte l'agitation +morale du spectateur. On a reproché à <i>Andromaque</i> +la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche +n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les +parties de l'action ne concourent au même but, mais +l'intérêt y est épars, le centre d'action incertain. Si +Shakspeare eût eu à traiter un pareil sujet, d'ailleurs +peu conforme à la nature de son génie, il eût fait d'Andromaque +le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt. +L'amour maternel eût plané sur toute la pièce, déployant +son courage avec ses craintes, ses forces avec ses douleurs; +Shakspeare n'eût pas hésité à faire paraître +l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite +dans <i>Athalie</i>. Toutes les émotions du spectateur auraient +été attirées vers un seul point; on eût vu Andromaque, +plus active, essayant, pour sauver Astyanax, d'autres +moyens que «les pleurs de sa mère,» et ramenant toujours, +sur son fils et sur elle, une attention que Racine a +trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il +était contraint de puiser dans les vicissitudes de la +destinée d'Hermione. Selon le système imposé dans +le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione +devait être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur +un théâtre de plus, en plus soumis à l'autorité des +femmes et de la cour, l'amour semblait destiné à remplacer +la fatalité des anciens: puissance aveugle, inflexible +comme la fatalité, conduisant de même ses victimes +au but marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le +point fixe autour duquel devaient tourner toutes choses. +Dans <i>Andromaque</i>, l'amour fait d'Hermione un personnage +simple, dominé par sa passion, y rapportant tout +ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre +les événements pour la servir et la satisfaire; Hermione +seule dirige et fait avancer le drame; Andromaque ne +paraît que pour subir une situation aussi impuissante +que douloureuse. Une conception pareille peut amener +d'admirables développements des affections passives du +coeur, mais elle ne constitue pas une action tragique; et +dans les développements qui ne conduisent pas immédiatement +à l'action, l'intérêt court risque de s'égarer et +de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où +il se puisse maintenir.</p> + +<p>Quand, au contraire, le centre d'action et le centre +d'intérêt sont confondus, quand l'attention du spectateur +a été fixée sur le personnage, à la fois actif et immuable, +dont le caractère, toujours le même, fera sa +destinée toujours changeante, alors les événements qui +s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que +par rapport à lui; l'impression que nous en recevons +prend la couleur qu'il leur a lui-même imposée. +Richard III marche de complot en complot; chaque +nouveau succès redouble l'effroi que nous a causé d'abord +son infernal génie; la pitié qu'éveille successivement +chacune de ses victimes vient se perdre dans les +sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur; +aucun de ces sentiments particuliers ne détourne à son +profit nos impressions; elles se reportent sans cesse, et +toujours plus vives, vers l'auteur de tant de crimes; et +ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre +d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement +l'inquiète pitié que nous ressentons pour le malheur, +ou cette affection passionnée que nous inspire la vertu; +c'est aussi la haine, le désir de la vengeance, le besoin +de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut +de l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter +l'âme humaine, peuvent nous entraîner à leur suite +et nous saisir d'un intérêt passionné; ils n'ont pas besoin +de nous promettre le bonheur, ou de nous attacher par +la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime +mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs, +et à cette noble indignation sous laquelle succombent +les tyrans.</p> + +<p>Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un +centre unique d'où émanent et auquel se rapportent +tous les événements du drame, toutes les impressions du +spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout +ce qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, +pourvu que, dirigés vers un même point, marqués d'une +même empreinte, les faits les plus divers ne se présentent +que comme les satellites du fait principal dont ils +augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial, +insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient +plus vive ou le sentiment général plus profond. La +douleur redouble quelquefois par le spectacle de la +gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut exalter +le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce +qui la détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui +peut s'y confondre. Le babil du jeune Arthur avec +Hubert devient déchirant par l'idée de l'horrible barbarie +qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un +spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff +tendrement amusée des saillies de l'esprit naissant de +son fils, tandis qu'à sa porte arrivent les assassins qui +vont massacrer et ce fils et les autres, et ensuite elle-même. +Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre +intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais, +sans la scène, haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit +pour ce nouveau crime? Dans <i>Hamlet</i>, non-seulement la +scène des fossoyeurs, par le genre des méditations +qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais, +et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent +en présence d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront, +quand il en sera instruit, toutes les impressions +qu'ont fait naître dans son âme la vue de ces ossements +hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux restes +matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri. +Aucun détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour +le sentiment qu'ils excitent; l'insensible grossièreté des +hommes voués aux habitudes d'un pareil métier, leurs +chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et les formes, +les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans +la tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus +vives que lorsqu'on les voit près de tomber sur l'homme +déjà frappé à son insu et se jouant en présence du malheur +qu'il ignore.</p> + +<p>Sans cet emploi du comique, sans cette intervention +des classes inférieures, combien d'effets dramatiques, +qui contribuent puissamment à l'effet général, deviendraient +impossibles! Accommodez au goût de plaisanterie +de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il +n'est personne qui ne frémisse en songeant à la découverte +qui va suivre ces accès d'une joie bouffonne, au +spectacle de carnage encore caché sous ces restes de +l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis en +relation avec l'ombre de son père; que de préparations, +que d'explications seront indispensables pour nous placer +dans l'état d'esprit où doit être un prince, un homme +des classes élevées, pour croire à une apparition! Mais +l'apparition a eu lieu d'abord devant des soldats, des +hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en +étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: +«C'était ici, au moment où cette étoile qui brille là -bas +éclairait ce même point du ciel; la cloche sonnait +aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!» L'effet +de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant +que Hamlet en ait même entendu parler.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures +fournit à Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable +dans tout autre système. Le poëte qui peut +prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société et +les présenter dans toutes les situations peut aussi tout +mettre en action, c'est-à -dire demeurer constamment +dramatique. Dans <i>Jules-César</i>, la scène s'ouvre par le +tableau vivant des mouvements et des sentiments populaires: +quelle exposition, quel entretien feraient aussi +bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les +Romains le dictateur, le genre de danger que court la +liberté, et l'erreur ainsi que le péril des républicains qui +se flattent de la rétablir par la mort de César? Lorsque +Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous +informer de son projet dans la personne d'un confident +ni à se faire rendre compte de l'exécution du fait pour +nous en instruire; il fait venir les assassins et cause +avec eux; nous assistons aux artifices par lesquels un +tyran fait servir à ses desseins les passions et les malheurs +de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers +attendre leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants +demander leur récompense. Banquo peut alors +nous apparaître; la présence réelle du crime a produit +tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui +l'accompagnent.</p> + +<p>Quand on veut produire l'homme sur la scène dans +toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop d'appeler +à son aide l'homme tout entier, de le montrer sous toutes +les formes, dans toutes les situations que comporte son +existence. La représentation en est non-seulement plus +complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est +tromper l'esprit sur un événement que de lui en présenter +une partie saillante et revêtue des couleurs de la +réalité, tandis que l'autre partie est repoussée, effacée +dans une conversation ou un récit. De là résulte une +impression fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des +plus beaux ouvrages. <i>Athalie</i>, ce chef-d'oeuvre de notre +théâtre, nous trouve encore saisis d'une certaine prévention +contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne hait +pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas +assez pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. +Cependant Athalie n'a pas seulement massacré, pour +régner à leur place, les enfants de son fils; Athalie +est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats +étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle +l'insulte et le bravé par la présence et la pompe d'un +culte étranger, tandis que le culte national, sans honneurs, +sans pouvoir, pratiqué en tremblant par «un petit +nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber +sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme +de la reine et l'avidité de ses lâches courtisans. C'est +bien là la tyrannie et le malheur; c'est bien là ce qui +appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots +les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits +sont consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de +Mathan, d'Athalie même. Mais ils ne sont que dans les +discours; ce que nous voyons en action, c'est Joad qui +conspire avec les moyens que lui laisse encore son ennemie; +c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie, +et la ruse qui doit son triomphe sur la force à la pitié +méprisante qu'elle a su inspirer par une apparence de +faiblesse. La conspiration est sous nos yeux; nous +n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action +nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression; +que nous eussions vu Joad excité, poussé par +les cris des malheureux en proie aux vexations de +l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du +peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables» +fût venue légitimer à nos propres yeux la conduite +de Joad; l'action ainsi complétée ne laisserait dans +notre âme aucune incertitude; et <i>Athalie</i> nous offrirait +peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins +que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les +sentiments peu compliqués se pouvaient résumer en +quelques traits larges et simples, cet idéal ne se présentait +point aux peuples modernes sous des formes assez +générales et assez pures pour recevoir l'application des +règles tracées d'après les modèles antiques. La France, +pour les adopter, fut contrainte de se resserrer, en +quelque sorte, dans un coin de l'existence humaine. +Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à +mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur +ont été sondés dans toute leur profondeur, mais non +dans toutes leurs dimensions. L'illusion dramatique a +été cherchée à sa véritable source; mais on ne lui a pas +demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. +Shakspeare nous offre un système plus fécond et plus +vaste. Ce serait s'abuser étrangement que de supposer +qu'il en a découvert et mis au jour toutes les richesses. +Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses +aspects et la nature humaine dans toutes les conditions +de l'homme sur la terre, on entre en possession d'un +trésor inépuisable. C'est le propre d'un tel système d'échapper, +par son étendue, à la domination d'un génie +spécial. On en peut retrouver les principes dans les +ouvrages de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement +connus, ni toujours respectés. Il doit servir d'exemple, +non de modèle. Quelques hommes, même d'un talent +supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût de +Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une +chose; c'était de les faire comme lui, de les faire pour +notre temps, comme celles de Shakspeare furent faites +pour le sien. C'est là une entreprise dont personne peutêtre +n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a +vu combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare +à surmonter celles qui sont inhérentes à son système. +Elles sont bien plus grandes de nos jours, et se dévoileraient +bien plus complètement à l'esprit de critique qui +accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie. +Ce n'est pas seulement à des spectateurs d'un goût plus +difficile, d'une imagination plus distraite et plus paresseuse, +qu'aurait affaire parmi nous le poëte qui se hasarderait, +sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à +faire mouvoir des personnages embarrassés dans des +intérêts bien plus compliqués, préoccupés de sentiments +bien plus divers, livrés à des habitudes d'esprit moins +simples, à des penchants moins décidés. Ni la science, +ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les +incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros +de Shakspeare; le doute est peu à leur usage, et la violence +de leurs passions fait bientôt passer leur croyance +du côté de leurs désirs, ou leurs actions par-dessus leur +croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus d'un +esprit formé par les lumières de la société, aux prises +avec une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une +apparition surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un +événement fortuit pour accomplir son projet. Sans cesse +placés dans une situation analogue, les personnages +d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système +romantique nous offriraient la même indécision. Les +idées se pressent et se croisent maintenant dans l'esprit +de l'homme, les devoirs dans sa conscience, les obstacles +et les liens autour de sa vie. Au lieu de ces cerveaux +électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont +recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les +projets, comme ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans +leurs mains,» le monde offre maintenant au poëte des +esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans l'observation +de ces combats intérieurs que notre système classique +a puisés dans un état social déjà plus avancé que +celui du temps où vécut Shakspeare. Tant de sentiments, +tant d'intérêts, tant d'idées, conséquences nécessaires de +la civilisation moderne, pourraient devenir, même sous +leur plus simple expression, un bagage embarrassant et +difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches +hardies du système romantique.</p> + +<p>Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le +veut. Il faut que la raison soit contente en même temps +que l'imagination sera occupée. Il faut que les progrès +du goût, des lumières de la société et de l'homme, +servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances, +mais à les rendre dignes de nous-mêmes, et capables de +répondre aux besoins nouveaux que nous avons contractés. +Avancez sans règle et sans art dans le système +romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir +en passant la multitude, mais la multitude seule, +et pour quelques jours; comme, en vous traînant sans +originalité dans le système classique, vous ne satisferez +que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la +nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, +ni de plus imposant que les trois unités. Ce +n'est point là l'oeuvre du poëte appelé à la puissance et +réservé à la gloire; il agit sur une plus grande échelle et +sait parler aux intelligences supérieures comme aux facultés +générales et simples de tous les hommes. Sans +doute il faut que la foule accoure aux ouvrages dramatiques +dont vous voulez faire un spectacle national; mais +n'espérez pas devenir national si vous ne réunissez dans +vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits dont +la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute +dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine +dans tous ses développements; sa force consiste à trouver +en lui-même de quoi satisfaire toujours le public tout +entier. Une même, tâche est imposée aujourd'hui au +gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent +exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses +et à ceux des esprits les plus élevés.</p> + +<p>Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité +ne se révélera qu'au talent qui saura les remplir, l'art +dramatique, en Angleterre même, où, sous la protection +de Shakspeare, il aurait la liberté de tout entreprendre, +ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre. +Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent +au théâtre des plaisirs et des émotions que ne +peut plus donner la représentation inanimée d'un monde +qui n'est plus. Le système classique est né de la vie et des +moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste +brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. +Près des monuments des siècles écoulés, commencent +maintenant à s'élever les monuments d'un +autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le +terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse +déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et +de Racine; ce n'est pas celui de Shakspeare; c'est le +nôtre; mais le système de Shakspeare peut fournir, ce +me semble, les plans d'après lesquels le génie doit maintenant +travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces +conditions sociales, tous ces sentiments, généraux ou +divers, dont le rapprochement et l'activité simultanée +forment aujourd'hui pour nous le spectacle des choses +humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes +révolutions de la société, nous ne resserrons plus volontiers +le mouvement de notre esprit dans l'espace étroit +de quelque événement de famille, ou dans les agitations +d'une passion purement individuelle. La nature et la +destinée de l'homme nous ont apparu sous les traits les +plus énergiques comme les plus simples, dans toute leur +étendue comme avec toute leur mobilité. Il nous faut +des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme +tout entier se montre et provoque toute notre sympathie. +Les dispositions morales qui imposent à la poésie +cette nécessité ne changeront point; on les verra au +contraire se manifester et se développer de jour en jour. +Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à +toutes les classes de citoyens, leur rendront chaque jour +plus habituelles et plus puissantes ces relations auxquelles +se viennent rattacher tous les sentiments publics. +Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un +ordre d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais +la liaison des plus vulgaires intérêts de l'homme avec les +principes d'où dépendent ses plus hautes destinées n'a +été plus vivement présente à tous les esprits; et l'importance +d'un événement peut maintenant éclater dans ses +plus petits détails comme dans ses plus grands résultats. +Dans cet état de la société, un nouveau système dramatique +doit s'établir. Il sera large et libre, mais non sans +principes et sans lois. Il s'établira, comme la liberté, non +sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des +règles plus sévères et d'une observation plus difficile +peut-être que celles qu'on réclame encore pour maintenir +ce qu'on appelle l'ordre contre ce qu'on nomme la licence.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>APPENDICE</h3> + + +<p>Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de <i>Hamlet</i>, daté +de 1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un +texte différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré +l'intérêt qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il +faut se garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier +<i>Hamlet</i> et à toutes les différences qui le distinguent du second. +Parmi ces différences, il y en a qui sont évidemment du fait de +Shakspeare même, et qui prouvent un profond remaniement; il y +en a d'autres qui ne doivent pas lui être attribuées. Comme pour les +premières éditions de <i>Roméo et Juliette</i> et des <i>Joyeuses Commères de +Windsor</i>, il est plus que probable que la première édition de +<i>Hamlet</i>, celle de 1603, a été faite sans le concours ni l'aveu de +Shakspeare, d'après des notes prises pendant les représentations, +ou d'après un mauvais manuscrit soustrait aux acteurs ou à l'auteur. +Dans la préface que John Heming et Henry Condell mirent en tête +de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades de théâtre de +Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord en butte +aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués +et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux +imposteurs qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans +la même disgrâce, et ne se décida à publier les <i>Précieuses ridicules</i> +qu'après avoir vu une copie dérobée de sa pièce entre les mains des +libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise (Préface +des <i>Précieuses ridicules</i>). Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même +répudié assez explicitement la première édition de <i>Hamlet</i>, +en ajoutant au titre de la seconde que cette dernière était imprimée +d'après le texte «véritable et complet.» Qu'on se rappelle aussi que +le texte de là seconde édition, quoique daté de 1604, a été certainement +écrit en 1600, comme le démontrent les paroles de Rosencrantz, sur +les comédiens nomades, et «la récente innovation» (Voir acte II, +sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à coup sur, n'aurait pas fait +imprimer, en 1603, le <i>Hamlet</i> de 1589, quand, depuis trois ans +déjà , il en avait écrit et en faisait jouer un autre approprié +à de nouveaux faits et pleins de nouveaux développements. Le +<i>Hamlet</i>, de 1603, a donc été publié en dehors de lui: Shakspeare est +bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point garant de l'édition; ni +lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien jalousement, en 1603, +sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient plus, et la conclusion +presque forcée de ces remarques est que le premier <i>Hamlet</i>, tel que +nous l'avons, est une spéculation de quelque libraire-pirate, une +publication furtive, composée en partie d'après des fragments d'un +texte abandonné, en partie d'après des notes et des souvenirs.</p> + +<p>Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui +distinguent le second <i>Hamlet</i> du premier, comme des additions ou +des modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles +sont, parmi ces différences, celles dont il n'est point responsable +et qu'il faut attribuer à l'origine discréditée du premier texte? +C'est un choix à peu près impossible à faire, ce sont autant de points +minutieux et litigieux qui ne permettent pas, pour la plupart, de +rien affirmer. Il nous serait surtout difficile de faire sentir à travers +la traduction ce que nous sentons en lisant dans le texte certains +passages du premier <i>Hamlet</i>. Voulez-vous, par exemple, prendre la +peine de comparer au passage correspondant du second <i>Hamlet</i> +(acte Ier, sc. II, p. 146), les quelques lignes que voici? «<i>Le Roi</i>: Et +maintenant, Laërtes, quoi de nouveau de votre côté? Vous avez +parlé d'une requête. Quelle est-elle, Laërtes?—<i>Laërtes</i>: Mon +gracieux seigneur, votre permission favorable, maintenant que les +rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir congé de retourner +en France; car, encore que la faveur de votre grâce fût bien faite +pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui murmure +dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous +tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second +texte une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est +l'enterrement du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement +de Claudius, qui est donné comme cause du retour de +Laërtes en Danemark; correction nécessaire, car dans le premier +texte, même sans savoir qu'il était devant un assassin et qu'il lui +parlait des obsèques de sa victime, le jeune courtisan n'avait pas +bonne grâce à se confesser ainsi devant Claudius d'être revenu, +de France tout exprès pour rendre hommage à la mémoire du +feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de quitter +la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là , au point de vue +dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien +tenté d'en déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage +comme un de ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe +qui, pour combler les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais +le lecteur acceptera-t-il si promptement notre hypothèse? Se +contentera-t-il, pour nous croire, de se rappeler que ce genre +d'invraisemblance, ce tort de prêter aux personnages des paroles +qui ne sont pas <i>en situation</i>, comme on dit au théâtre, est +peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement tombé, +parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre? Et que +pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il +faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur, +en tête à -tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en +faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, +nous en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme +une monnaie fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi.</p> + +<p>Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé +par aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, +parmi les emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son +rôle et ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs, +est bon à entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement, +pourvu qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit +point ici de ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on +veut souvent faire passer pour les plus purs témoignages de la nature +et pour les jugements du coeur, mais qui sont seulement les sentences +de l'ignorance présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de +commun avec ces boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit +le comprendre et peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude +et de la réflexion, et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à +force d'exercer les cinq autres. Quand on a longtemps vécu en +intimité avec un écrivain, quand son langage s'est gravé dans notre +mémoire, quand ses pensées ont pénétré les nôtres, un jour vient +où le livre cesse d'être un livre; l'oeuvre écrite nous apparaît dès +lors comme une personne vivante; elle a une allure, un accent à elle; +outre ses qualités que nous pouvons nommer, elle a sa physionomie +que nous ne saurions définir, et qui est pourtant ce que nous connaissons +d'elle le plus certainement; de sorte que nous sommes poussés +à nous récrier sans preuves et à nous plaindre là où cette physionomie +manque, comme, devant le portrait d'un ami, si ses traits y sont +reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons en droit de +dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout lorsqu'il +s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus complexes, leur +art plus secret, leur originalité tout à la fois plus saisissante et plus +insaisissable que celle dès autres écrivains. Et s'il est un poëte, entre +tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer plus justement encore +qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare? n'est-ce pas celui +qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi: «Chacune de mes +paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e sonnet.) +Combien de fois, en lisant le premier <i>Hamlet</i>, nous avons été arrêté +par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous ne +saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après +l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, +dans cette même scène deuxième du premier acte, dont nous +avons déjà cité un fragment: «<i>Le Roi</i>: Et maintenant, royal fils +Hamlet, que signifient ces airs tristes et mélancoliques? Quant à +votre départ projeté pour Wittemberg, nous le regardons comme +très-inopportun et très-impropre, étant la joie de votre mère et +la moitié de son coeur. Laissez-moi donc vous exhorter à demeurer +à la cour, espoir de tout le Danemark, notre cousin et notre +fils bien-aimé!—<i>Hamlet</i>: Mon seigneur, ce n'est pas le noir +vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans +mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois +mêlé d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon +coeur. J'ai perdu celui-là que, de toute nécessité, je dois aller +chercher (??). Ce ne sont que les ornements et les vêtements +a de la douleur.—<i>Le Roi</i>: Cela montre en vous un affectueux +souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous dire que votre père +perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, et ainsi sera, jusqu'à +la fin générale. Cessez donc les lamentations, c'est une faute +contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre la nature, +et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul ne +vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.»</p> + +<p>Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce +fragment bien gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt +qu'elle ne charge les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a +un vers qui se termine par un article dont le substantif n'arrive +qu'au vers suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Et sera ainsi jusqu'à la</p> +<p>Fin générale.</p> + </div> </div> + +<p>Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? +Cela rappelle ce distique burlesque:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On croira que je suis atteint de folie ou que</p> +<p>Je veux faire ma cour à madame Panckoucke.</p> + </div> </div> + +<p>Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. +Ici c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin +ne fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les +mots seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements +et des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne +répond nullement à ce que dit le roi; en rapprochant le premier +texte et le second, on reconnaît tout de suite une lacune; les paroles +de Hamlet sont faites pour répondre à celles de la reine que le premier +texte ne donne pas. La réplique du roi à Hamlet est aussi +évidemment falsifiée dans le premier texte; au lieu de l'idée de +Shakspeare, telle que le second texte l'établit, telle que la scène et +le personnage l'amènent et la réclament, c'est-à -dire au lieu de la +distinction entre les regrets qui sont un devoir et les regrets qui sont +un excès, nous voyons là seulement quelques vers récoltés au hasard, +coupés en dépit du mètre, et rattachés en dépit de l'idée; ce n'est +pas un premier thème, c'est un abrégé infidèle du beau passage qu'on +peut relire à la page 148. Ainsi tout concourt à la même conclusion; +le <i>Hamlet</i> daté de 1603 et retrouvé en 1825 nous est rendu suspect +par les indices tirés du texte même, comme par le témoignage des +anciens éditeurs de Shakspeare, et par le propre témoignage du +poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604. Ce texte de 1603 +est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé de remplissages +maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire authentique et +pur du premier <i>Hamlet</i>, écrit par Shakspeare, en 1589.</p> + +<p>Tel qu'il est, cependant, le premier <i>Hamlet</i> a beaucoup à nous +apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare +l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, +et nous ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni +qu'on en poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément +le premier <i>Hamlet</i> tel que Shakspeare l'avait conçu; si la +forme en est altérée eu mainte place dans l'in-quarto de 1603, +l'ensemble et le fond de l'oeuvre sont demeurés. C'est un texte qui +vaut la peine d'être étudié, même s'il ne mérite pas l'honneur d'être +traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, on se confirme tout à fait +dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au premier <i>Hamlet</i> de +Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 en font la première +oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre qu'il aurait +écrite l'année même où il vint à Londres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Mais est-il vraisemblable +que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite paroisse +et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la scène ni +des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans s'être +mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au débotté +cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à se +déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance +des exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, +sur le fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, +de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres +seulement pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est +déjà dans le premier <i>Hamlet</i>. Déjà toute la séquelle royale, vieux +conseillers et jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs +du roi et qui espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière +citadine, mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui +hurlent, bouffons qui se mêlent d'improviser, tiennent leur place +dans le premier <i>Hamlet</i>, dépeints et châtiés de main de maître; +déjà la <i>Didon</i> de Greene et de Marlowe y est parodiée, la <i>Tragédie +espagnole</i> de Kid y est imitée, le personnage d'Osrick y est en +germe, ceux de Rosencrantz et de Guildenstern presque complets, +celui de Polonius tout en vie. Une ingénieuse érudition dont nous +ne combattons que les excès et les rêves a trouvé plus d'un rapport +frappant entre Polonius et le vieux ministre d'Elisabeth, Cécil, baron +de Burleigh; tous ces traits de ressemblance existent déjà entre +Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier <i>Hamlet</i>. Si c'est +sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés les conseils de +Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de Polonius +que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux +traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour +repousser l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les +comédiens que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; +si, pour expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il +faut se souvenir de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa +toute-puissante protection étendue sur Shakspeare; comme ce +commentaire va aussi bien au Corambis du premier <i>Hamlet</i> qu'au +Polonius du second, on ne saurait admettre que le premier <i>Hamlet</i> +et tout ce tissu de satires si finement croisées soient de 1584.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant +que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son +coup d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse +même de Shakspeare a d'abord enfanté <i>Périclès</i>, et le <i>Prince de +Tyr</i> fut l'aîné d'<i>Othello</i>.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après +des souvenirs qui pouvaient encore être directs, ou tout au +moins d'après des traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.</blockquote> + +<p>On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le +drame aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare +par lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur +en 1588 et fut obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par +le roi Christian IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du +matin jusqu'au soir; comment donc le premier <i>Hamlet</i>, où ces allusions +sont aussi visibles que dans le second, serait-il de 1584? Et ce +passage du premier <i>Hamlet</i> où le personnage parle évidemment pour +le poëte, où nous entendons Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà +sept ans que je le remarque, l'orteil du paysan touche le talon de +l'homme de cour d'assez près pour l'écorcher,» comment l'attribuer +à un moraliste de vingt ans? Ne sentez-vous pas que si, à cet +âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans la tête de Shakspeare, il se +serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais treize ans quand j'ai fait +cette remarque! j'étais un petit écolier de Stratford quand j'ai +commencé à instituer un parallèle entre l'esprit des paysans et +celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de lui-même +pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au contraire +soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle +nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on +sait que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir +Thomas Lucy; ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en +écrivant celle phrase? Ne serait-il pas lui-même le paysan dont +l'orteil a écorché au talon un homme de cour? Vous liriez ainsi sous +sa plume une allusion vraisemblable au lieu d'une risible absurdité. +En tout cas, quand il s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier +<i>Hamlet</i>, laissez à Shakspeare le temps de se mettre au courant, +de respirer l'air de Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du +monde et des poëtes. Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes +et à tant de choses, souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette +date de 1584 qui rend tout impossible, et ralliez-vous à celle de +1589, qui laisse la précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire +encore pour étonner ses plus fervents admirateurs.</p> +<br><br> + + +<p class="mid">FIN</p> +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14827 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Étude sur Shakspeare + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: January 28, 2005 [EBook #14827] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉTUDE SUR SHAKSPEARE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + ==================================================================== + Note du transcripteur: + + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 1 + Vie de Shakspeare + Hamlet.--La Tempête.--Coriolan. + + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + Ce document contient: Étude sur Shakspeare +==================================================================== + + + +AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS. + +Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat les oeuvres +complètes de Shakspeare traduites en français, M. Ladvocat expliqua +dans une courte préface que la modestie seule du traducteur avait fait +maintenir en tête de cette publication le nom de Letourneur, qui +le premier avait tenté de faire connaître en France le théâtre de +Shakspeare. + +C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot publiait, en 1821, +avec la collaboration de M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique +et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept notices et de +nombreuses notes accompagnaient les diverses pièces; une tragédie +entière et deux poëmes, dont Letourneur n'avait rien donné, étaient +ajoutés; tous les passages que Letourneur avait supprimés dans le corps +des pièces étaient rétablis, et cela seul rendait à Shakspeare au moins +deux volumes de ses oeuvres; mais surtout la traduction avait été +entièrement revue et corrigée d'après le texte, et si le nom de +Letourneur était maintenu sur le titre, son système d'interprétation +était détruit presque à chaque ligne. Ses infidélités déclamatoires +ou timides avaient disparu, pour faire place à une exactitude, à +une simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout au tout la +physionomie du style. Un grand pas était fait. Peut-être n'était-ce +pas encore une traduction définitive, mais c'était déjà une traduction +décisive, qui devançait les progrès de la critique et du goût, et qui +devait mettre les lecteurs français en demeure de se prononcer sur +Shakspeare tel qu'il est. + +Cette traduction vient de subir une nouvelle révision, complète, +minutieuse, et qui ôte au nom de Letourneur tout droit et même tout +prétexte de figurer sur le titre.--Nous y ajoutons la collection +complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure. + +Maintenant que l'intelligence des littératures étrangères s'est répandue +en France, maintenant que Shakspeare est familier à tous les esprits +cultivés, un traducteur peut oser davantage et serrer le texte de plus +près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions d'être aussi exactes +qu'elles pourront jamais l'être; la tentation et le péril sont plutôt +d'exagérer que d'atténuer les textes en les interprétant, et de faire +des traductions pareilles à la photographie, qui grossit les traits +saillants des visages qu'elle reproduit. On s'est efforcé d'éviter cette +infidélité d'une nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare +français plus anglais et plus shakspearien que le Shakspeare anglais +lui-même. + +DIDIER ET Cie + + + + + ÉTUDE + SUR + SHAKSPEARE + + + + +C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du génie de +Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare, le public français +trouva que Voltaire en avait trop dit. On eût cru commettre une sorte +de profanation en appliquant, à des drames qu'on jugeait informes et +grossiers, les mots de génie et de gloire. + +Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de Shakspeare qu'il +s'agit; personne ne les conteste; une plus grande question s'est élevée. +On se demande si le système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux +que celui de Voltaire. + +Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée et se débat +aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des idées. J'essayerai d'en +indiquer les causes; je n'insiste en ce moment que sur le fait même, et +pour en tirer une seule conséquence; c'est que la critique littéraire +a changé de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle se +renfermait jadis. + +La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit humain; elle +est contrainte de le suivre dans sa marche, de se transporter sous +l'horizon où il se transporte, de s'élever et de s'étendre avec les +idées qui le préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite sous +les aspects et dans les espaces nouveaux où les place le nouvel état de +la pensée et de la société. + +On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare, j'éprouve le +besoin de pénétrer un peu avant dans la nature de la poésie dramatique +et dans la civilisation des peuples modernes, surtout de l'Angleterre. +Si l'on n'aborde ces considérations générales, il est impossible le +répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives et pressantes, +qu'un tel sujet fait naître maintenant dans tous les esprits. + +Une représentation théâtrale est une fête populaire. Ainsi le veut la +nature même de la poésie dramatique. Sa puissance repose sur les effets +de la sympathie, de cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du +rire, que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en dépit de la +diversité des dispositions, des conditions, des caractères, confond dans +une même impression les hommes réunis dans un même lieu, spectateurs +d'un même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble: +les idées et les sentiments qui passeraient languissamment d'un homme à +un autre homme traversent, avec la rapidité de l'éclair, une multitude +pressée, et c'est seulement au sein des masses que se déploie cette +électricité morale dont le poëte dramatique fait éclater le pouvoir. + +La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu du peuple. Elle +fut, en naissant, destinée à ses plaisirs; il prit même d'abord une part +active à la fête; aux premiers chants de Thespis s'unissait le choeur +des assistants. + +Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les plaisirs qu'il peut +se donner lui-même ne sont ni les seuls, ni les plus vifs qu'il soit +capable de goûter: pour les classes livrées au travail, le délassement +semble la première et presque l'unique condition du plaisir; une +suspension momentanée des efforts ou des privations de la vie +habituelle, un accès de mouvement et de liberté, une abondance relative, +c'est là tout ce que cherche le peuple dans les fêtes où il agit seul; +ce sont là toutes les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces +hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et plus vives; en +eux reposent des facultés que la monotonie de leur existence laisse +s'endormir dans l'inaction: qu'une voix puissante les réveille; qu'un +récit animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations +paresseuses, ces sensibilités engourdies, et elles se livreront à une +activité qu'elles ne savaient pas se donner elles-mêmes, mais qu'elles +recevront avec transport; et alors naîtront, sans le concours de la +multitude, mais en sa présence et pour elle, de nouveaux jeux, de +nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des besoins. + +C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle le peuple +assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un divertissement que le +peuple ne connaîtrait pas sans lui. Eschyle retrace à ses concitoyens la +victoire de Salamine, et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de +Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant à des émotions, +à des idées qu'Eschyle seul peut exalter à ce point; il communique à +cette multitude des impressions qu'elle est capable de ressentir, mais +qu'Eschyle seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie +dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est au peuple qu'elle +s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour étendre et vivifier son existence +morale, pour lui révéler des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore, +pour lui procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais qu'il ne +chercherait même pas si un art sublime ne les lui apprenait en les lui +donnant. + +Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive cette oeuvre; il faut +bien qu'il élève et civilise, pour ainsi dire, la foule qu'il appelle à +ses fêtes: comment agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à +ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur nature? +C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts individuels +que l'imagination s'exalte, que l'âme s'agrandit, que les plaisirs +deviennent désintéressés et les affections généreuses, que les hommes +peuvent se rencontrer dans ces émotions communes dont les transports +font retentir le théâtre. Aussi la religion a-t-elle été partout la +source et la matière primitive de l'art dramatique; il a célébré en +naissant, chez les Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe +moderne, les mystères du Christ. C'est que, de toutes les affections +humaines, la piété est celle qui réunit le plus les hommes dans des +sentiments communs, parce qu'il n'en est aucune qui les détache autant +d'eux-mêmes; c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se +développer, les progrès de la civilisation; elle est puissante et pure +au sein de la société la moins avancée. Dès ses premiers pas, la poésie +dramatique a invoqué la piété, parce que, de tous les sentiments +auxquels elle pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le +plus universel. + +Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais appelé à l'élever +en le charmant, l'art dramatique est bientôt devenu dans tous les +siècles, dans tous les pays, et par ce caractère même de sa nature, le +plaisir favori des classes supérieures. + +C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux écueil. Plus +d'une fois, se laissant séduire à cette haute fortune, l'art dramatique +a perdu ou compromis son énergie et sa liberté. Quand les classes +supérieures peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont +ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour ainsi dire, +d'appartenir à la nature générale de l'homme, comme aux intérêts publics +de la société. Les sentiments universels, les idées naturelles, les +relations simples, qui sont le fond de l'humanité et de la vie, +s'énervent et s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception +et de privilége. Les conventions y prennent la place des réalités; les +moeurs y deviennent factices et faibles. La destinée humaine n'y est +point connue sous ses traits les plus saillants et les plus généraux. +Elle a mille aspects, elle amène une foule d'impressions et de rapports +qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint à rentrer +fréquemment dans l'atmosphère publique. L'art dramatique, en se vouant à +leurs plaisirs, voit ainsi se resserrer et s'appauvrir son domaine; une +sorte de monotonie l'envahit; événements, passions, caractères, tous les +trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus la même originalité +ni la même richesse. Son indépendance est en péril aussi bien que sa +variété et son énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs +petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien plus en mesure +de les imposer comme des lois. Elle a des goûts plutôt que des besoins; +elle porte rarement dans ses plaisirs cette disposition sérieuse et +naïve qui s'abandonne avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et +bien souvent elle traite le génie comme un serviteur tenu de lui plaire, +non comme un pouvoir capable de la dominer par les joies qu'il lui +procure. Si le poëte dramatique n'a pas, dans le suffrage d'un public +plus large et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains +d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation publique +et prendre pour point d'appui les sentiments universels qu'il aura +su remuer dans tous les coeurs, sa liberté est perdue; les caprices +auxquels il aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il ne +pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander à tous, se verra +assujetti au petit nombre, et celui qui devrait diriger le goût des +peuples deviendra l'esclave de la mode. + +Telle est donc la nature de la poésie dramatique que, pour produire ses +plus magiques effets, pour conserver en grandissant sa liberté comme sa +richesse, elle a besoin de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est +adressée d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a +pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure nationale, +qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son domaine et de charmer dans +ses fêtes toutes les classes capables de s'élever aux émotions où elle +puise son pouvoir. + +Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation ne +permettent pas également d'appeler le peuple au secours de la poésie +dramatique, et de la faire fleurir sous son influence. Ce fut l'heureux +sort de la Grèce que la nation tout entière grandit et se développa avec +les lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès et juge +compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes, qui avait entouré +le chariot de Thespis, s'empressa aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et +d'Euripide, et les plus beaux triomphes du génie furent toujours là des +fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a point présidé à la +destinée des nations modernes; leur civilisation, se déployant sur une +échelle beaucoup plus étendue, a subi bien plus de vicissitudes et +offert bien moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans notre +Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion, liberté, ordre +public, littérature, rien ne s'est développé parmi nous qu'avec effort, +au milieu de luttes sans cesse renaissantes, et sons les influences les +plus diverses. Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique n'a +pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et rapide. Il ne +lui a pas été donné de voir, presque en naissant, un public à la fois +homogène et divers, grands et petits, riches et pauvres, toutes les +classes de citoyens également avides et dignes de ses plus brillantes +solennités. Ni les époques des grands désordres sociaux, ni celles +des âpres besoins ne sont pour les masses le moment de s'adonner avec +transport aux plaisirs de la scène. La littérature ne prospère que +lorsque, intimement unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie +d'un peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un amusement +et un besoin. La poésie dramatique dépend, plus que tout autre genre, de +cette profonde et générale union des arts avec la société. Elle ne se +contente point des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il +lui faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher les +hommes dans le loisir et la retraite pour remplir des moments donnés au +repos; elle veut qu'on accoure et se précipite autour d'elle. Un certain +degré de développement et aussi de simplicité dans les esprits, une +certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses conditions +sociales, plus d'ardeur que de fixité dans les imaginations, plus de +mouvement dans les âmes que dans les existences, une activité morale +vivement excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté +dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les circonstances dont la +poésie dramatique a besoin pour briller de tout son éclat. Elles ne se +sont jamais réunies chez les peuples modernes aussi complètement ni dans +une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout où se sont +rencontrés leurs principaux caractères, le théâtre s'est élevé; et ni +les hommes de génie n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de +génie. + +Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces époques décisives, +si laborieusement atteintes par les peuples modernes, qui terminent +l'empire de la force et ouvrent celui des idées: époques originales et +fécondes où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme à une +jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans les plaisirs de la +jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer dans un âge plus mûr. + +À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur son territoire les +fortunes alternatives de la Rose rouge et de la Rose blanche, agitée, +épuisée de nouveau par la capricieuse tyrannie de Henri VIII et la +tyrannie haineuse de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth, +aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix. C'était aussi ce +qu'Elisabeth était le plus disposée à lui donner. Naturellement prudente +et réservée, bien que hautaine, elle avait appris, dans les dures +nécessités de sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône, elle +maintint son indépendance en demandant peu à ses peuples, et mit sa +politique à ne rien hasarder. La gloire militaire ne pouvait séduire une +femme méfiante. La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des +Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa prévoyante +ambition. Elle sut se résigner à ne pas recouvrer Calais, à ne pas +conserver le Havre; et tous ses désirs de grandeur, comme tous les soins +de son gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs du pays +dont elle avait à rétablir le repos et la prospérité. + +Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient avec l'ivresse +de la santé renaissante. La civilisation, détruite ou suspendue par +leurs discordes, renaissait ou grandissait de toutes parts; l'industrie +ramenait l'aisance, et, malgré les entraves qu'y apportaient les +habitudes oppressives du gouvernement, tous les écrivains, tous les +documents de cette époque attestent les rapides progrès du luxe +populaire. Le chroniqueur Harrison entendait raconter aux vieillards +que, dans leur jeunesse, ils avaient vu toutes les maisons sans +cheminées, excepté celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans +les villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte ou de +paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec une «bonne grosse +bûche[1]» pour traversin; et le fermier qui, dans les sept premières +années de son mariage, était parvenu à se donner un matelas de laine et +un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien logé que le +seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et Shakspeare nous apprend +que le plus actif emploi des follets et des fées était d'aller pincer +«jusqu'au bleu[2] les servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de +la cheminée; et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers de son +temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures, de +tapis, ou même de quelque tenture de soie, leur table bien pourvue de +linge, leur buffet plein de vaisselle de terre, où brillaient et la +salière d'argent, et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers +du même métal. + +[Note 1: _A good round log_.] + +[Note 2: _Black and blue_.] + +Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple ait épuisé les +jouissances nouvelles de ce bien-être inusité. Le règne d'Elisabeth et +celui de son successeur suffirent à peine à dépenser ce goût d'aisance +et de repos qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur +religieuse dont l'explosion vint ensuite révéler les forces nouvelles +qu'avait recouvrées la société pendant le loisir de ces deux règnes +couvait alors obscurément au sein des masses, sans donner encore +naissance à aucun mouvement général et décisif. + +La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains du continent, +avait reçu de Henri VIII un commencement d'espérance et d'appui qui +ralentit d'abord son ambition et ses progrès. Le joug de Rome était +secoué, la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction aux +premiers désirs du temps, en faisant tourner ces premiers coups de +la réforme au profit des intérêts matériels, Henri VIII avait ôté +à beaucoup d'esprits le besoin de s'enquérir plus avant des dogmes +purement théologiques du catholicisme, qui ne les choquait plus par +le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est vrai, était +chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement à des doctrines +ébranlées: aussi ces doctrines devaient-elles succomber un jour; mais +ce jour était retardé. Dans un temps où le défenseur catholique de la +présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu la suprématie du +pape, tandis qu'en rejetant la suprématie du pape le réformé montait +au bûcher s'il se refusait à reconnaître la présence réelle, beaucoup +d'esprits demeuraient nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre +des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se révèle si +abondamment dans les jours difficiles, le refuge d'un parti vainqueur. +Le dogme de l'obéissance politique était le seul auquel se pussent +rallier avec quelque zèle les consciences dociles; et, parmi les +adhérents sincères de l'une ou de l'autre foi, les espérances de +triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre retenaient +encore dans l'inaction ces courages timides que la tyrannie, pour les +forcer à la résistance, est contrainte d'aller chercher jusque dans +leurs derniers retranchements. + +Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard VI et de +Marie, l'établissement religieux de l'Angleterre, entretinrent cette +disposition. L'ardeur du martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le +temps de se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme, déjà +plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus éclatant par +le nombre et le courage de ses martyrs, marchait évidemment vers +une victoire définitive, le succès qu'il avait obtenu à l'avènement +d'Elisabeth lui donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux +combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les rendre +décisifs. + +Attachée, par situation, aux doctrines des réformés, Elisabeth avait, en +commun avec le clergé catholique, le goût de la pompe et de l'autorité. +Aussi tels furent ses premiers règlements en matière de religion que la +plupart des catholiques ne répugnaient point à assister au culte divin +dont se contentaient les réformés, et que l'établissement de l'Église +anglicane, confié aux mains du clergé existant, ne rencontra parmi les +ecclésiastiques que peu de résistance, et probablement aussi peu de +zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre d'hommes, une +affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre avec les cours de Rome et +de Madrid, quelques conspirations intérieures et les sévérités qu'elles +entraînèrent, élevaient successivement, entre les deux partis, de +nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux dominait si +peu tous les sentiments qu'en 1569 Elisabeth, l'enfant de la réforme, +mais précieuse à ses peuples comme le gage du repos et du bonheur +public, trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur +pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion du nord de +l'Angleterre. + +A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce joyeux oubli de +tout grand débat où Elisabeth aimait à les entretenir. A la vérité, au +fond des masses populaires, la réforme, flattée mais non satisfaite, +grondait sourdement; on l'entendait même élever par degrés cette voix +qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre. Mais au milieu du +mouvement de jeunesse qui emportait, pour ainsi dire, toute la nation, +la sévérité des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun, +dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient remarqué en passant; et +les accents du puritanisme, unis à ceux de la liberté, étaient réprimés +sans effort par un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la +protection pour en craindre beaucoup les envahissements. + +Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité et à +l'originalité des productions de l'esprit que ces temps où une nation +libre déjà, mais s'ignorant encore elle-même, jouit naïvement de ce +qu'elle possède sans s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins +d'ardeur, mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été définis, les +pouvoirs discutés, les restrictions convenues. Le gouvernement et le +public, marchant alors sans crainte et sans scrupule, chacun dans +sa carrière, vivent ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se +rencontrant même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est sans +limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et l'autre ignoreront +ces formes générales, ces innombrables et minutieux devoirs auxquels un +despotisme savant et même une liberté bien réglée asservissent plus ou +moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France le siècle de +Richelieu et de Louis XIV connut et posséda cette portion de liberté +qui nous a valu une littérature et un théâtre. A cette époque où, +parmi nous, le nom même des libertés publiques semblait oublié, où +le sentiment de la dignité de l'homme ne servait de base ni aux +institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité des situations +individuelles se maintenait encore là où la puissance n'avait pas +encore eu besoin de l'abaisser. A côté des formes de la servilité +se retrouvaient les formes, et quelquefois même les saillies de +l'indépendance. Le grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de +courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec hauteur qu'il +était gentilhomme. Corneille bourgeois n'avait point de termes assez +humbles pour exprimer sa reconnaissance et sa dépendance envers le +cardinal de Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait +prescrire des règles à son génie, et défendait, contre les prétentions +littéraires d'un ministre absolu, les «secrets de plaire qu'il pouvoit +avoir trouvés dans son art.» Enfin les esprits, encore vigoureux, +échappaient de mille manières au joug d'un despotisme encore incomplet +ou novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans les routes +ouvertes à son essor. + +En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier et moins +savamment organisé qu'il ne le fut en France sous Louis XIV, avait +à traiter avec des principes de liberté bien plus profonds. On se +tromperait si l'on mesurait le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses +flatteurs ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette cour jeune +encore et peu expérimentée, le langage de l'adulation dépassait de +beaucoup la servilité des caractères; et dans ce pays, où n'avaient +point péri les anciennes institutions, le gouvernement était loin de +pénétrer partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration +indépendante maintenait des habitudes et des instincts de liberté. La +reine imposait silence aux Communes qui la pressaient sur le choix +d'un successeur ou sur quelque article de liberté religieuse; mais les +Communes s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la reine, malgré +la hauteur de ses refus, prenait grand soin de ne pas donner sujet à +des plaintes qui auraient pu augmenter l'autorité de leurs paroles. Le +despotisme et la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se +chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr, avec cette +simplicité d'action qui prévient les frottements et bannit les amertumes +que font naître de part et d'autre de continuelles résistances. Un +puritain venait d'avoir la main droite coupée en punition d'un écrit +contre le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: aussitôt +après l'exécution, il élève son chapeau de la main gauche en s'écriant: +«Dieu garde la reine!» Quand la loyauté demeure si profondément +enracinée dans le coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour +la liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir beaucoup +à se plaindre. + +Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle était capable de +désirer; rien ne troubla les esprits dans cette première ivresse de +la pensée parvenue à l'âge du développement; âge des folies et des +miracles, où l'imagination se déploie dans ses plus puérils comme dans +ses plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes, de parure, +de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices à la faveur, +employaient les richesses et les loisirs des courtisans d'Elisabeth. Les +âmes plus ardentes allaient au loin chercher les aventures qui, avec +l'espoir de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards. +Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires se pressaient +sur son navire; sir Walter Raleigh annonçait une expédition lointaine, +et les jeunes gentilshommes vendaient leurs biens pour s'y associer. Les +tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient de +jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce mouvement, les esprits en +recevaient une impulsion et une vigueur nouvelles; la pensée réclamait +sa part dans les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des +passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait dans +les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le puritain, dans ses +méditations solitaires, s'enflammait d'indignation contre ces pompes de +Bélial et cet emploi sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre. +L'ardeur poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires et +les controverses théologiques, le goût des fêtes et le fanatisme des +austérités, la philosophie, la critique, les sermons, les pamphlets, les +épigrammes, se produisaient, se rencontraient, se croisaient; et dans ce +conflit naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, le +sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes à leur +première apparition et imposantes dans leurs progrès, dont les prémices +appartiennent au gouvernement habile qui les sait employer, mais dont +la maturité menace le gouvernement imprudent qui voudra les asservir. +L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir bientôt la fièvre +qui précipite les peuples dans les révolutions. Aux jours d'Elisabeth, +le mouvement de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux +fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec Shakspeare. + +Qui ne voudrait remonter à la source des premières inspirations d'un +génie original, pénétrer dans le secret des causes qui ont dirigé ses +forces naissantes, le suivre pas à pas dans ses progrès, assister enfin +à toute la vie intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays, +ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point quittée, y +marche encore le premier et presque le seul? Malheureusement, parmi +les hommes supérieurs, Shakspeare est un de ceux dont la vie, à peine +observée par ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour les +générations suivantes. Quelques registres civils où se sont conservées +les traces de l'existence de sa famille, quelques traditions attachées +à son nom dans le pays qui le vit naître, et les oeuvres mêmes de son +génie, c'est là tout ce qui nous reste pour combler les lacunes de son +histoire. + +La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, dans le comté de +Warwick. Son père, John Shakspeare, faisait, à ce qu'il paraît, son +principal état de la préparation de la laine. Peut-être y joignait-il +quelques autres branches d'industrie; car, dans des anecdotes +recueillies à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la mort +de Shakspeare, Aubrey[3] le représente comme fils d'un boucher. A une +telle distance, des souvenirs transmis par deux ou trois générations +pouvaient s'être un peu confondus dans la mémoire des concitoyens de +Shakspeare; cependant les professions n'étaient alors ni distinctes, ni +multipliées comme elles le sont de nos jours, et rien n'eût été moins +étrange à cette époque, surtout dans une petite ville, que la réunion +des différents états qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il +en soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie qui a eu +de bonne heure tant d'importance en Angleterre. Son bisaïeul avait reçu +de Henri VII, comme «récompense de ses services,» quelques propriétés +dans le comté de Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford, +la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune avait +éprouvé sans doute de tristes revers, car, en 1579, on voit sur les +registres de Stratford deux aldermen exemptes d'une taxe imposée à leurs +confrères, et John Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans +ses fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis longtemps; +d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir contribué à l'en écarter. +On a dit que Shakspeare était catholique; il paraît du moins certain que +telle fut la croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant le +toit de la maison où était né Shakspeare, trouva, entre la charpente +et les tuiles, un manuscrit déposé là sans doute dans un moment de +persécution, et contenant une profession de foi catholique, en quatorze +articles qui commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.» Le +pouvoir toujours croissant des doctrines réformées avait peut-être rendu +les devoirs d'alderman plus difficiles pour un catholique qui, avec +l'âge, pouvait aussi être devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi. + +[Note 3: Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare, +et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.] + +Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, le troisième ou +le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être même de onze enfants, qui +formèrent, à ce qu'il paraît, la famille de John. William était, il y a +lieu de le croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances +de son père. La prospérité et la considération appartenaient +certainement alors à cette famille dont, cinq ans après, on voit le chef +revêtu du premier emploi de sa ville natale. On peut donc admettre que +l'éducation, de Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce +que suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement de +fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre ses études, +il avait probablement acquis ces premières habitudes d'une éducation +libérale qui suffisent à un homme supérieur pour débarrasser son esprit +de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession des formes +convenues dont il a besoin de savoir revêtir sa pensée. C'est là +plus qu'il n'en faut pour expliquer comment Shakspeare manqua des +connaissances qui constituent une bonne éducation, en possédant les +élégances qui l'accompagnent. + +Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré des écoles pour +aider, dans son commerce, son père appauvri. C'est alors que, selon +la tradition d'Aubrey, William aurait exercé les sanglantes fonctions +attachées à l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui les +commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée par Aubrey ne +permet guère d'en douter, et révèle en même temps cette imagination déjà +incapable de s'assujettir à de vils emplois sans y joindre quelque idée, +quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un veau, dirent à +Aubrey les gens du voisinage, il le faisait avec pompe et prononçait un +discours.» Qui n'entrevoit le poëte tragique inspiré par le spectacle de +la mort, fût-ce celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou +pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou quatorze ans, la +tête remplie de ses premières connaissances littéraires, l'esprit +frappé peut-être de quelque représentation théâtrale, élevant, dans un +transport poétique, l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité +de victime, ou peut-être à celle de tyran? + +Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à Kenilworth la visite +d'Elisabeth, par des fêtes dont tous les écrits du temps attestent +l'extraordinaire magnificence. Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth +est à quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que la +famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la population de +la contrée, le plaisir et l'admiration qu'excitèrent ces pompeux +spectacles. Quel ébranlement n'en dut pas recevoir l'imagination de +Shakspeare! Cependant les premières années du poëte nous ont transmis, +pour unique trace des singularités qui peuvent annoncer le génie, +l'anecdote que je viens de raconter, et ce qu'on sait des amusements de +sa jeunesse n'a rien qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie +littéraire. + +Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance, où chaque +chose a sa place et sa règle, où la destinée de chaque individu est +déterminée par des circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se +manifestent de bonne heure. Un poëte commence par être un poëte; celui +qui doit le devenir le sait presque dès l'enfance; la poésie a été +familière à ses premiers regards; elle a pu être son premier goût, sa +première passion quand le mouvement des passions s'est éveillé dans son +sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce qu'il ne sent pas encore; et +quand le sentiment naîtra vraiment en lui, sa première pensée sera de le +mettre en vers. La poésie est devenue le but de son existence; but aussi +important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer la fortune +aussi bien que la gloire, et qui peut s'ouvrir aux idées sérieuses de +son avenir comme aux capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une +société ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher +longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette ardeur de +la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être avant de trouver la +direction qui lui convient; les forces et les passions d'où jaillira le +talent connaissent bientôt le secret de leur destinée; et, résumées de +bonne heure en discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent +sans peine dans les précoces essais du jeune homme, les illusions du +désir, les chimères de l'espérance, et quelquefois même les amertumes du +désappointement. + +Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs rudes, il en est +rarement ainsi pour le poète que forme la seule nature. Rien ne le +révèle sitôt à lui-même; il faudra qu'il ait beaucoup senti avant de +croire qu'il ait quelque chose à peindre; ses premières forces se +porteront vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la provoque +l'impatience de ses désirs, vers l'action violente si quelque obstacle +vient se placer entre lui et le succès que lui a promis sa fougueuse +imagination. En vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne +peut les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à quels +triomphes il fera servir son éloquence, dans quels projets et pour quels +avantages il déploiera les richesses de son invention, parmi quels égaux +ses talents l'élèveront au premier rang, de quelles sociétés la vivacité +de son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement +de l'homme au monde extérieur! Doué d'une puissance inutile si son +horizon est moins étendu que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui +est autour de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait +pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les lui révèlent. +C'est du malheur que sort communément cette révélation; quand le monde +manque à l'homme supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît; +quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et c'est bien +souvent pour avoir perdu la faculté de ramper sur la terre que le génie +et la vertu se sont élancés vers les cieux. + +Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie de Shakspeare, ni +les amusements et les compagnons de ses loisirs ne lui offraient +rien qui pût saisir et absorber cette imagination dont la puissance +commençait à ébranler son être. Livrée à toutes les excitations qui se +rencontraient sur son chemin, parce que rien ne pouvait la satisfaire, +la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous quelque forme qu'il +se présentât. Une tradition des bords de l'Avon, d'accord avec la +vraisemblance, donne lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix +des plus vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que la +racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux de Bidford, +village voisin, renommé, dès les siècles passés, pour l'excellence de +sa bière, et aussi, ajoute-t-on, pour l'inextinguible soif de ses +habitants. + +La population des environs de Bidford, partagée en deux sociétés, +connues sous le nom des _Francs Buveurs_ et des _Gourmets_ de +Bidford[4], était dans l'usage de défier à des combats de bouteille tous +ceux qui, dans les lieux d'alentour, se faisaient honneur de quelque +mérite dans ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée +à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare, non moins +connaisseur, assure-t-on, en fait de bière, que Falstaff en fait de +vin d'Espagne, fit partie de la bande joyeuse, dont sans doute il se +séparait rarement. Mais les forces ne répondaient pas au courage. +Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford trouvent les +_Francs Buveurs_ partis pour la foire voisine; les _Gourmets_, moins +redoutables, selon toute apparence, demeuraient seuls, et proposent +d'essayer la fortune des armes; la partie est acceptée; mais, dès les +premiers coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se voit +réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui reste de raison +à profiter de ce qui lui reste de jambes pour opérer sa retraite; +l'opération paraissait même difficile, et devient bientôt impossible; +à peine a-t-on fait un mille que tout manque à la fois, et la troupe +entière établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage, +encore debout, s'il en faut absolument croire les voyageurs, sur la +route de Stratford à Bidford, et connu sous le nom de l'arbre de +Shakspeare. Le lendemain ses camarades, réveillés par le jour et +rafraîchis par la nuit, voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses +pas pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y refusa, +et jetant les yeux autour de lui sur les villages répandus dans la +campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai assez d'avoir bu avec: + + Pebworth le flûteur, le danseur Marston, + Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton, + Exhall le brigand, le papiste Wicksford, + Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford[5]. + +[Note 4: _Toppers and Sippers_.] + +[Note 5: Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation +que Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.] + +Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la débauche avait moins +de part que la gaieté à ces excursions de la jeunesse de Shakspeare, et +que, sinon la poésie, du moins les vers étaient déjà pour lui le langage +naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques +autres impromptu du même genre, mais attachés à des anecdotes plus +insignifiantes; et tout concourt à nous représenter cette imagination +riante et facile se jouant avec complaisance au milieu des grossiers +objets de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton charmant +les rustiques riverains de l'Avon par cette grâce animée, cette joyeuse +sérénité d'humeur, cette bienveillante ouverture de caractère qui +trouvaient ou faisaient naître partout des plaisirs et des amis. + +Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement sérieux +trouve sa place, le mariage de Shakspeare. Au moment où il contracta un +engagement si grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car il +en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au monde un mois +après celui où il avait accompli sa dix-neuvième année. Quels motifs le +précipitèrent de si bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu +fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un cultivateur, et par +conséquent un peu au-dessous de lui pour la condition, avait huit ans +de plus que lui; peut-être le surpassait-elle en fortune; peut-être les +parents du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une union +avantageuse, à quelques occupations sédentaires; on ne voit pas +cependant, bien s'en faut, que le mariage de Shakspeare ait ajouté à +l'aisance de sa vie. Peut-être l'amour détermina-t-il les jeunes gens; +peut-être même contraignit-il les familles à précipiter le légitime +accomplissement de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de deux ans +après Suzanna, ce premier fruit de son mariage, naquirent à Shakspeare +deux jumeaux, un fils et une fille, dernière preuve d'une intimité +conjugale qui s'était d'abord annoncée sous des apparences si fécondes. +S'il en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses et +obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme on le verra, ou plutôt +oubliée dans son testament d'une façon étrange, ne fut, dans la suite +de sa vie, que bien rarement présente à sa pensée; et cet engagement +irrévocable, si hâtivement contracté, semble se ranger au nombre des +saillies les plus passagères de sa jeunesse. + +Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette période de la vie +de Shakspeare, se place encore la tradition rapportée par Aubrey qui lui +fait exercer quelque temps les fonctions de maître d'école, anecdote +niée par tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions tirées +de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte d'Elisabeth a essayé +les forces de son esprit dans l'étude d'un procureur; selon leurs +conjectures, les nouveaux devoirs de la paternité l'auraient engagé à +chercher cet emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son +mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme maître d'école. Mais +rien, à cet égard, n'est certain ni important. Ce qui ne parait pas +douteux, c'est la constante disposition du mari d'Anna Hatway à varier, +par des distractions de tout genre, les occupations quelconques que lui +imposait la nécessité. L'événement qui détermina Shakspeare à quitter +Stratford, et donna à l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve +que l'état de père de famille n'avait pas changé grand'chose à +l'irrégularité des habitudes du jeune homme. + +Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes qui ne font pas +la guerre, les possesseurs de parcs avaient sans cesse à les défendre +contre des invasions aussi fréquentes que faciles dans des lieux +rarement fermés. Le danger ne diminue pas toujours les tentations, et +souvent même il les fait paraître moins illégitimes. Une société de +braconniers exerçait ses déprédations dans les environs de Stratford, +et Shakspeare, éminemment sociable, ne se refusait guère à ce qui se +faisait en commun. Il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé +dans la loge du garde où il passa la nuit d'une manière probablement +désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir Thomas, auprès de +qui, selon toute apparence, il n'atténua pas sa faute par la soumission +et le repentir. Shakspeare paraît avoir conservé, de cette circonstance +de sa vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas qu'elle lui +procura plus d'un divertissement. Sir Thomas Lucy, traduit plusieurs +années après sur la scène, sous le nom du juge Shallow, s'était sans +doute fixé dans son imagination moins comme un objet d'humeur que comme +une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, Shakspeare ait exercé +la vivacité de son esprit aux dépens de son puissant adversaire, que ce +succès l'ait consolé de son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet +orgueil moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si +offensant pour celui qui le subit, une telle supposition est en soi +très-vraisemblable; et la scène où, dans la _Seconde partie de Henri +IV_, Falstaff traite avec une spirituelle insolence le juge Shallow qui +veut le poursuivre en justice pour un fait absolument pareil, nous a +évidemment conservé quelques-unes des réparties du jeune braconnier. +Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient avoir pour résultat +d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. De quelque manière qu'il l'ait +fait sentira l'offenseur alors en son pouvoir, les besoins de vengeance +devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha aux portes de +sir Thomas une ballade aussi mauvaise qu'il le fallait pour divertir +singulièrement le public auquel il demandait alors ses triomphes, et +pour porter au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait +le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques furent entamées +contre le jeune homme avec une telle violence qu'il se crut obligé de +pourvoir à sa sûreté, et quitta sa famille pour aller chercher à Londres +un asile et des moyens d'existence. + +Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé que des embarras +pécuniaires pouvaient avoir déterminé ce départ. Aubrey ne l'attribue +qu'au désir de trouver à Londres quelque occasion de faire valoir ses +talents. Mais, quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure +du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait être révoqué en +doute. Shakspeare semble avoir pris soin de le constater. De toutes les +sottises de Falstaff, la seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir +«tué le daim et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup +plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir conservée de sa +propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a donnée du vieux chevalier, +d'ordinaire plutôt battu que, battant. Tout l'avantage reste à Falstaff +dans cette affaire, et Shallow, si clairement désigné par les armes de +la famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la scène où il +exhale sa colère contre son voleur de gibier. Le poëte ne s'en occupe +même plus guère et l'abandonne, au sortir des mains de Falstaff, comme +s'il en eût tiré tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et +la complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans la pièce, à +propos des armes de Shallow, le jeu de mots qui faisait tout le sel de +sa ballade contre sir Thomas Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir; +et, à coup sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en faveur +de leur authenticité, des preuves morales aussi concluantes. + +Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments du séjour de +Shakspeare à Londres, sur les circonstances qui amenèrent son entrée au +théâtre, sur la part que put avoir la conscience de son talent dans +la résolution qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus +accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et de preuves. Ce +besoin d'étonnement, source des croyances merveilleuses, et qui entre +deux récits fera presque toujours pencher notre foi vers le plus +étrange, nous dispose en général à chercher, aux événements importants, +une cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. Nous +admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses habiletés +de ce hasard que nous supposons aveugle parce que nous le sommes +nous-mêmes, et notre imagination se réjouit à l'idée d'une force +irraisonnable présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi, selon +la tradition la plus accréditée, la misère seule aurait déterminé le +choix des premières occupations de Shakspeare à Londres, et le soin +de garder les chevaux à la porte du spectacle aurait été son premier +rapport avec le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais +l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque endroit; telle +était la grâce du nouveau venu dans ses humbles fonctions que bientôt +personne ne voulut plus confier son cheval à d'autres mains qu'à celles +de William Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son +commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même à son service +de jeunes garçons chargés de se présenter en son nom aux arrivants, +et certains d'être préférés quand ils se déclaraient les «garçons de +Shakspeare[6],» titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes +gens qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle. + +[Note 6: _Shakspeare's boys_] + +Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la tenait, dit-il, +de Pope à qui Rowe l'avait communiquée. Cependant Rowe, le premier +biographe de Shakspeare, n'en a point parlé dans son propre récit, et +l'autorité de Johnson a pour unique appui les _Vies des poëtes_ de +Cibber, ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et dont un +secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut presque le seul auteur. + +Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les comédiens, nous +représente Shakspeare comme remplissant d'abord les dernières fonctions +de la hiérarchie théâtrale, celles de _garçon appeleur_[7], chargé +d'avertir les acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle +eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le commissionnaire +de la porte aurait pu s'élever jusqu'à l'entrée des coulisses. Mais, en +tournant ses idées vers le théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare +les eût arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres, +c'est-à-dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de Black-Friars, +une protection naturelle; Greene, son compatriote et probablement son +parent, y figurait comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de +quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention positive de se +vouer au théâtre que Shakspeare se rendit à Londres; et quand le +crédit de Greene n'eût réussi qu'à le faire recevoir sous le titre de +_call-boy,_ on comprend sans peine par quels degrés un homme supérieur +franchit rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée. Mais il +serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple et la protection de +Greene, la carrière théâtrale, ou du moins le désir de s'y essayer comme +acteur, n'eût pas été la première ambition de Shakspeare. L'époque était +venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes parts; et la +poésie dramatique, depuis longtemps au rang des plaisirs nationaux, +avait enfin acquis en Angleterre cette importance qui appelle les +chefs-d'oeuvre. + +[Note 7: _Call-boy._] + +Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été aussi constant +et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. L'Allemagne a eu ses +minnesingers, la France ses trouvères et ses troubadours; mais ces +gracieuses apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement +vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent peu à +s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé toute l'histoire de leur +pays dans une condition plus ou moins brillante, mais toujours reconnue +par la société, constatée par ses actes, déterminée par ses règlements. +Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a ses affaires, son +influence, ses droits, qui pénètre dans tous les rangs, et s'associe aux +divertissements du peuple comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des +bardes bretons et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent sans +cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels de la vieille +Angleterre conservèrent assez longtemps une portion de l'autorité +de leurs devanciers. Plus tard soumise, plus tôt délaissée, la +Grande-Bretagne ne reçut point, comme la Gaule, l'empreinte universelle +et profonde de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent ou se +retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis cette époque, la +conquête des Danois sur les Saxons, des Normands sur les Saxons et les +Danois réunis, ne mêla sur ce sol que des peuples d'origine commune, +d'habitudes analogues, à peu près également barbares. Les vaincus furent +opprimés, mais ils n'eurent point à humilier leur mollesse devant +les moeurs brutales de leurs maîtres; les vainqueurs ne furent pas +contraints de subir peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de +leurs nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à travers les +vicissitudes de sa destinée, le christianisme même ne joua point le rôle +qui lui échut ailleurs. En adoptant la foi de saint Rémi, les Francs +trouvèrent dans la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut +nécessairement entreprendre de modifier les institutions, les idées, la +manière de vivre comme la croyance religieuse des conquérants. Le clergé +chrétien des Saxons fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare +comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à leurs +sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune civilisation du Nord +grandit, en Angleterre, dans la simplicité comme avec l'énergie de +sa propre nature, indépendante des formes empruntées et de la sève +étrangère qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du Midi. +Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours des institutions +politiques de l'Angleterre, ne pouvait manquer d'exercer aussi, sur le +caractère et le développement de sa poésie, une grande influence. + +Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion, et ne cesse +point de s'appartenir tout entier, jette sur lui-même des regards de +complaisance; le sentiment de la propriété s'attache pour lui à tout ce +qui le touche, la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes +animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, sont +certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui ne les entende, une +âme qui ne leur réponde; leur art est à la fois le charme des dernières +classes de la société et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus +qu'en toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire +d'Angleterre, aux événements importants: elle introduit Alfred sous les +tentes des Danois; quatre siècles auparavant, elle avait fait pénétrer +le Saxon Bardulph dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son +frère Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne Awlaf, +roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au XIIe siècle, on lui fera +honneur de la délivrance de Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et +tant d'autres, quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins +combien étaient présents à l'imagination des peuples l'art et la +profession du ménestrel. Un fait plus moderne atteste l'empire que ces +poëtes populaires exercèrent longtemps sur la multitude. Hugh, premier +comte de Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye de +Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant toute sa durée, +un lieu d'asile pour les criminels, sauf à l'égard des crimes commis +dans la foire même. En 1212, sous le règne du roi Jean et au moment de +cette foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant dans le pays +de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint de se retirer dans +son château de Rothelan où ils l'assiégèrent. Il parvint à informer +de sa situation Roger ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci +intéressa à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la foire, +et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette multitude de gens +sans aveu réunis alors à Chester sous la sauvegarde du privilège de +Saint-Werburgh, qu'elle se mit en marche, conduite par le jeune Hugh de +Dutton, intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il ne fut +pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à la vue de cette +troupe qu'ils prirent pour une armée, abandonnèrent leur entreprise; +et Ranulph reconnaissant accorda aux ménestrels du comté de Chester +plusieurs privilèges dont ils devaient jouir sous la protection de la +famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage aux Dutton et à leurs +descendants[8]. + +[Note 8: Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne +splendeur, mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait +plus les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les +ménestrels se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants +et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait +la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement leur +profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service qui les +leur avait mérités.] + +Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la popularité des +ménestrels; d'époque en époque la législation en fait foi. En 1315, sous +Édouard II, le conseil du roi, voulant réprimer le vagabondage, défend +à qui que ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes et +barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;» encore ne +pourra-t-il entrer chaque jour, dans ces maisons, «plus de trois ou +quatre ménestrels d'honneur,» à moins que le propriétaire lui-même n'en +admette un plus grand nombre. Chez les gens de moindre condition, les +ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils ne sont appelés; et ils +devront se contenter alors de «manger et de boire, et de telle +courtoisie» qu'il plaira au maître de la maison d'y ajouter. En 1316, +pendant qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la fête de +la Pentecôte, une femme «parée à la manière des ménestrels,» et montée +sur un grand cheval caparaçonné «selon la coutume des ménestrels,» entra +dans la salle du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du +roi une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en alla en +saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à qui elle reprochait +les prodigalités répandues sur ses favoris au détriment de ses fidèles +serviteurs; on réprimanda les portiers d'avoir laissé entrer cette +femme: «Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais aux +ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous Henri VI, on voit les +ménestrels, qui se chargent d'égayer les fêtes, souvent mieux payés que +les prêtres qui viennent les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix, +à Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels; les premiers +reçurent chacun «quatre pence;» les derniers, «deux schellings et quatre +pence.» En 1441, huit prêtres de Coventry, appelés au prieuré de +Maxtoke pour un service annuel, eurent chacun deux schellings; les +six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les moines réunis au +réfectoire reçurent chacun quatre schellings, et soupèrent avec le +sous-prieur dans la «chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux +de cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent. + +Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où se rassemblaient +des hommes, dans les couvents comme dans les foires, sur les places +publiques comme dans les châteaux, les ménestrels toujours présents, +répandus dans toutes les conditions de la société, charmaient, par leurs +chants et leurs récits, le peuple des campagnes et les habitants des +villes, les riches et les pauvres, les fermiers, les moines et les +grands seigneurs. Leur arrivée était à la fois un événement et une +habitude, leur intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en +aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès d'eux une foule +empressée; la faveur publique les entourait, et le Parlement s'occupait +d'eux, quelquefois pour reconnaître leurs droits, plus souvent pour +réprimer les abus qu'entraînaient leur profession errante et leur +nombre. + +Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide de tels +amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y livrer? quelles +occasions, quelles solennités rassemblaient si fréquemment les hommes, +et offraient à ces chantres populaires une multitude disposée à les +entendre? Que, sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre +une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un beau soleil, à +vivre sur les places publiques et sous les oliviers, chargeant les +esclaves des plus pénibles travaux, étrangers à l'empire des habitudes +domestiques, les Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et +plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur imagination +aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques tableaux de la poésie; +qu'aujourd'hui même, sous leur atmosphère brûlante et dans leur vie +paresseuse, les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent +leurs journées à le suivre dans les aventures où il les promène; cela +s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a point de frimas et la vie +matérielle point d'efforts qui empêchent les hommes de s'abandonner +ensemble à de tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point; +tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout provoque et +les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes, et les longs loisirs. +Mais c'est dans les climats du Nord, sous la main d'une nature froide +et sévère, dans une société en partie soumise au régime féodal, chez +un peuple menant une vie difficile et laborieuse, que les ménestrels +anglais voyaient se renouveler sans cesse l'occasion d'exercer leur art, +et la foule se réunir si souvent autour d'eux. + +C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous l'influence des mêmes +causes qui lui donnèrent ses institutions politiques, prirent de bonne +heure ce caractère de publicité et de mouvement qui appelle une poésie +populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses conditions +sociales, à isoler même les individus; là tout concourut à les +rapprocher, à les mettre en présence. Le principe de la délibération +commune sur les intérêts communs, fondement de toute liberté, prévalut +dans les institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes +du pays. Les hommes libres des campagnes et des villes ne cessèrent +jamais de faire eux-mêmes et de traiter ensemble leurs affaires. Les +cours de comté, le jury, les corporations, les élections de tout genre, +multipliaient les occasions de réunion et répandaient partout les +habitudes de la vie publique. Cette organisation hiérarchique de la +féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus petit gentilhomme au +plus puissant monarque, et de proche en proche, excitait incessamment +toutes les vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du +suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne. La +noblesse du second ordre, en se séparant des hauts barons pour se placer +à la tête des communes, rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la +nation, et s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses +terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de ses gens, que +le gentilhomme établissait son importance; il la fondait et sur la +culture de ses domaines et sur des magistratures locales qui, le mettant +en rapport avec la population tout entière, exigeaient le concours de +l'opinion et offraient à la contrée un centre autour duquel elle venait +se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs rassemblaient les égaux, +la vie rurale rapprochait le supérieur des inférieurs; et l'agriculture, +dans la communauté de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute +la population d'un lien qui, toujours descendant de classe en classe, +s'allait en quelque sorte rattacher et sceller à la terre, base immuable +de leur union. + +Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance; et là où +règne l'aisance, où la confiance s'établit, arrive bientôt le besoin +d'en jouir en commun. Des hommes accoutumés à se réunir pour leurs +affaires se rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie +sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs, il ne reste +point étranger aux joies du peuple qui les cultive ou les environne. Des +fêtes continuelles et générales animaient les campagnes de la vieille +Angleterre. Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, quelles +habitudes leur servaient de fondement? Comment les progrès de la +prospérité rustique amenèrent-ils par degrés ce joyeux mouvement de +réunions, de banquets et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le +fait même qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la +cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans ses brillants +détails. A Noël, devant la porte des châteaux, le héraut, portant les +armes de la famille, criait trois fois: «Largesse! La salle du baron +s'ouvrait toute grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le +pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement, et l'étiquette +dépouillait son orgueil. L'héritier, les rosettes aux souliers, pouvait +dans cette soirée choisir pour la danse une compagne villageoise, et le +lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de _post and pair_[9].» +Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la salle, la table mise, +le pudding, l'abondance des viandes, se trouveront dans la maison +du fermier comme dans celle du gentilhomme; la danse, quand la tête +commence à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits des +anciens temps quand les forces sont épuisées par la danse, tels sont +les plaisirs qui couvrent alors la face de l'Angleterre, «et qui, de la +cabane à la couronne, apportent la nouvelle du salut.... C'était +Noël qui perçait la plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui +racontait le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël pouvaient +réjouir le coeur du pauvre homme durant la moitié de l'année[10].» + +[Note 9: _Marmiom_, par sir Walter Scott.] + +[Note 10: _Ibid_.] + +Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de mille plaisirs, +ranimées par les souhaits et les générosités du premier jour de l'an, +terminées par la solennité des rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt +arrivait le «lundi de la charrue», jour où recommençait le travail, et +le premier jour du travail était marqué par une fête. «Bonnes ménagères +que Dieu a enrichies, dit Tusser dans ses poésies rurales, n'oubliez pas +les fêtes qui appartiennent à la charrue[11].» Le fuseau avait aussi la +sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et comme l'aveu +des besoins mutuels qui unissent les hommes. En ce jour, maîtres et +serviteurs, rassemblés à la même table, mêlés à la même conversation, ne +paraissaient point rapprochés par la complaisance du supérieur qui veut +récompenser son inférieur, mais par un droit égal aux plaisirs de la +journée: «Quiconque a travaillé à la moisson ou labouré la terre est en +ce jour convive par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle, +le moissonneur promène des regards triomphants; animé par la +reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des mains brûlées du +soleil, il remplit le gobelet pour le présenter à son honoré maître, +pour servir à la fois le maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer +ses sourires, de partager ses récits, ses noix, sa conversation et sa +bière.... Tels étaient les jours: je chante des jours depuis longtemps +passés [12].» + +[Note 11: Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort +en 1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de _Five hundred +points of good husbandry, united to as many of good huswifery._ +L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.] + +[Note 12: _Farmer's boy_ (le Garçon de ferme), par Bloomfield.] + +Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques, tous les +intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables réunions, les mêmes +banquets et d'autres jeux. Mais quel jour égalait le premier jour de +mai, brillant des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A +peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour d'allégresse +que toute la jeune population répandue dans les bois, les prés, sur +les rivages et les collines, courait, au son des instruments, faire sa +moisson de fleurs; elle revenait chargée d'aubépine, de verdure, en +ornait les portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le _mai_ +coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs destinés à le +traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse, au matin du premier de +mai, lève-toi et vois comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et +les arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et penche sa tête +vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je? c'est une profanation de +garder encore le logis, tandis qu'en ce jour, pour prendre mai, des +milliers de jeunes filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma +Corinne, viens, et vois en passant comme chaque prairie devient une rue, +chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres; vois comme la dévotion a +donné à chaque maison une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était +porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle formé d'épines +blanches élégamment entrelacées [13].» + +[Note 13: Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par +un recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre +_d'Hespérides._] + +Et cette élégance des chaumières est la même dont se pareront les +châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce que chercheront les jeunes +gentilshommes comme les garçons du village. Laissez faire la joie pour +que l'égalité s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui +ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les situations que +selon les saisons. Ici elle semble, conduite par l'abondance, parcourir +l'année à travers une série de fêtes. Comme le premier de mai étale ses +arcades de verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de fleurs, +comme les épis font la parure de la fête des moissons, de même Noël +aura ses salles tapissées d'ifs, de houx et de laurier vert. Comme les +danses, les courses, les spectacles, les combats rustiques font retentir +de leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les mascarades «où +la chemise par-dessus l'habit tient «lieu de déguisement, où un visage +charbonné sert de «masque,» perceront des cris de leur gaieté les +froides nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la bûche de +Noël sera apportée en triomphe et célébrée par des chants. + +C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets, dans +ces réunions si multipliées, au sein de cette joyeuse et habituelle +«convivialité,» pour me servir de l'expression nationale, que prenaient +place et chantaient les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet +les traditions de la contrée, les aventures des héros populaires comme +celles des ancêtres du château, les exploits de Robin Hood contre le +shériff de Nottingham comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi +les moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie naissait des +moeurs publiques et s'unissait à tous les intérêts, à toute l'existence +de cette population accoutumée à vivre, à agir, à prospérer et à se +réjouir en commun. + +Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée étrangère à un peuple +ainsi disposé, si souvent réuni et si avide de fêtes? Tout indique +qu'elle s'essaya plus d'une fois dans les jeux des ménestrels. Les +anciens écrivains leur donnent aussi les noms de _mimi, joculatores, +histriones_. Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et plusieurs +de leurs ballades, entre autres celle de «la fille aux cheveux +châtains[14],» sont évidemment des scènes dialoguées. Cependant les +ménestrels formèrent plutôt le goût national, porté ensuite au théâtre, +que le théâtre même. Les premiers essais d'une véritable représentation +théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours +d'une puissance publique, et ce n'est guère que dans des solennités +importantes et générales que l'effet du spectacle pourra répondre aux +efforts d'imagination et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre, +comme la France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses +premières représentations dramatiques; seulement elles y furent, à +ce qu'il paraît, plus précoces que partout ailleurs; les mystères y +remontent jusqu'au XIIe siècle, et peut-être au delà. Mais, en France, +le clergé, après avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer; +il en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir ou +d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet et en abandonna +l'usage. Le clergé anglais était plus intimement associé aux goûts, aux +habitudes, aux divertissements du peuple. L'Église aussi profitait des +avantages de cette «convivialité» universelle dont je viens de tracer +le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe religieuse; une paroisse +manque-t-elle de fonds: on annonce un _church-ale_[15]; les marguilliers +brassent de la bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux +riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la fête de son +argent, de sa présence, de ses provisions, de sa gaieté; la joie des +bonnes oeuvres s'augmente des plaisirs de la bonne chère, et la piété +des riches se plaît à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent +plusieurs paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le _church-ale_ +au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient ces +réunions; le ménestrel, la danse moresque, la représentation de Robin +Hood avec la belle Marianne et le _Cheval de bois_[16], ne manquaient pas +d'y figurer. Le temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient +encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions périodiques de +réjouissances communes. Ainsi, familier avec les moeurs populaires, le +clergé anglais, en leur offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à +les modifier qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel charme +trouvait le peuple aux représentations dramatiques, quel que fût le +sujet mis en scène, il n'eut garde de renoncer à ce moyen de popularité. +En 1378, les choristes de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce +que des ignorants se mêlent de représenter les histoires de l'Ancien +Testament, «au grand préjudice du clergé.» Depuis cette époque, les +mystères et les moralités ne cessent pas d'être, dans les églises et +les couvents, un des, amusements favoris de la nation, et l'une des +occupations des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un +comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit pour règle de +sa maison qu'au nombre de ses chapelains il en aura un pour composer des +intermèdes[17]. Vers la fin de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise +ces représentations qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent +au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt comme protestant. +Mais elles reparaissent après sa mort, et avec tant d'autorité que le +jeune roi Edouard VI compose lui-même, sous le titre de la _Prostituée +de Babylone_, une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie, +fait représenter dans les églises, en faveur du papisme, des drames +populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les enfants de choeur de +Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et de satin,» des pièces profanes dans +la chapelle d'Elisabeth, dans les différentes maisons royales, et si +bien exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps de +Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées de Londres. + +[Note 14: _The nut-brown maid_.] + +[Note 15: Littéralement _bière d'église_; mais la bière était si +intimement unie aux fêtes populaires que le mot _ale_ était devenu +synonyme de _fête_.] + +[Note 16: _Hobby-horse_.] + +[Note 17: _Interludes_.] + +Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer le goût du peuple pour +les représentations théâtrales, le clergé anglais s'empressa donc de le +satisfaire. Son influence donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait +en scène, un caractère plus sérieux et plus moral que n'avaient ailleurs +des compositions livrées aux fantaisies du public et aux anathèmes de +l'Église. Malgré la grossièreté des idées et du langage, le théâtre +anglais, si licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste et +pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux premiers essais +du nôtre. Mais il n'en demeurait pas moins populaire, étranger à toute +régularité scientifique, et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût +beaucoup perdu à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de +privilège; de nombreux concurrents lui disputaient la foule et le +succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de Misrule, le Cheval +de bois, n'avaient point disparu. Des comédiens ambulants, attachés au +service des grands seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les +comtés de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation +gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, le droit d'exercer +plus lucrativement leur profession dans les villes où les cours +d'auberge leur servaient de salles de spectacle. En mesure de donner +à ses solennités beaucoup plus de pompe et d'y attirer un plus grand +nombre de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses +rivaux, et conservait même une prépondérance marquée, mais toujours +sous la condition de s'adapter aux sentiments, aux habitudes, au tour +d'imagination de ce peuple formé au goût de la poésie par ses propres +fêtes et par les chants des ménestrels. + +Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique naissante +lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth un double péril parut la +menacer. De jour en jour plus accréditée, elle devint enfin un objet +d'inquiétude pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la +pédanterie littéraire. Le goût national se vit attaqué presque en même +temps par les anathèmes des réformateurs et par les prétentions des +lettrés. + +Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre le théâtre, il +aurait peut-être succombé. Mais les puritains voulaient le détruire; les +lettrés ne voulaient que s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc +quand les premiers tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois +considérables de Londres obtinrent pour un moment, d'Élisabeth, la +suppression des spectacles dans l'espace que comprenait la juridiction +de leur Cité; mais au delà, le théâtre de Blackfriars et la cour de la +reine conservèrent leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par +leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, exciter +quelques scrupules; peut-être aussi quelques conversions soudaines +privèrent-elles çà et là les jeux de mai de la représentation du _Cheval +de bois_, leur plus bel ornement et l'objet particulier de la colère des +prédicateurs. Mais le temps de la puissance des puritains n'était pas +encore venu, et, pour obtenir un succès décisif, c'était trop d'avoir à +dompter à la fois le goût national et celui de la cour. + +La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique. Les discussions +théologiques y avaient mis la science à la mode. Il entrait alors +également dans l'éducation d'une grande dame de savoir lire le grec et +distiller des eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint +les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton, visitait la +demeure de ses nobles, elle était saluée par les Pénates et conduite +dans sa chambre à coucher par Mercure.... Les pages de la maison étaient +métamorphosés en dryades qui sortaient de tous les bosquets, et les +valets de pied gambadaient sur la pelouse sous la forme de satyres.... +Lorsque Élisabeth traversa Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de +dieux sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir une flèche +d'or dont ses charmes devaient rendre le pouvoir invincible...; présent, +dit Hollinshed, que la reine, qui touchait alors à sa cinquantième +année, reçut avec beaucoup de reconnaissance[18].» + +[Note 18: _Histoire de la poésie anglaise_, par Wharton, t. III, p, +492.] + +Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que lui viennent ses +plaisirs; elle les choisit rarement, les invente encore moins, et les +reçoit en général de la main des hommes qui prennent la charge de +l'amuser. L'empire de la littérature classique, fondé en France avant +l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et des gens de +lettres, armés et fiers de la possession exclusive d'une érudition +étrangère qui les séparait de la nation. La cour de France se soumit +aux gens de lettres, et la nation disséminée, indécise, dépourvue +d'institutions qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et du +crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi dire, autour de la +cour. En Angleterre, le théâtre avait précédé la science; la mythologie +et l'antiquité trouvèrent une poésie et des croyances populaires en +possession de charmer les esprits; la connaissance des classiques, +répandue fort tard et d'abord par les seules traductions françaises, +s'introduisit comme une de ces modes étrangères par où quelques hommes +peuvent se faire remarquer, mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles +ont su s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour elle-même +affectait bien quelquefois, comme distinction, une admiration exclusive +pour la littérature ancienne; mais dès qu'il s'agissait d'amusement, +elle rentrait dans le public; et, en effet, il n'était pas aisé de +passer du spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités +classiques, même telles qu'on les concevait alors. + +Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans contestation, au goût +général; la science n'y tentait que de timides invasions. En 1561, +Thomas Sackville, lord Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth +sa tragédie de _Corboduc_ ou _Ferrex et Porrex_, que les lettrés ont +considérée comme la gloire dramatique du temps qui précéda Shakspeare. +On y vit en effet, pour la première fois, une pièce réduite en actes et +en scènes, et constamment écrite sur un ton élevé; mais elle était loin +de prétendre à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage +très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut séduire ni les +poètes ni les acteurs. Vers la même époque paraissaient sur le théâtre +des pièces plus conformes aux instincts naturels du pays, comme _le +Maître berger de Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole_, etc., +et le public leur témoignait hautement sa préférence. Lord Buckhurst +lui-même n'exerça d'influence sur le goût dominant qu'en lui demeurant +fidèle. Son _Miroir des magistrats,_ recueil d'aventures tirées de +l'histoire d'Angleterre et présentées sous une forme dramatique, passa +rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où puisèrent les +poètes: c'était là ce qui convenait à des esprits nourris des chants +des ménestrels; c'était là l'érudition où se plaisaient la plupart +des gentilshommes dont les lectures ne s'étendaient guère au delà +de quelques collections de nouvelles, des ballades et des vieilles +chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces sujets familiers +à la multitude; et les pièces historiques, sous le nom _d'histoires,_ +charmèrent les Anglais en leur retraçant le récit de leurs propres +faits, le doux son des noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et +la vie de toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique +d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires. + +Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire des autres +peuples, communement défigurés par des récits fabuleux, venaient se +placer à côté de ces histoires nationales, ni les auteurs ni le public +ne s'inquiétaient de leur origine et de leur nature. On les surchargeait +à la fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées aux +habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent si souvent aux +objets qu'ils sont obligés de se représenter parle seul secours de +l'imagination. Ainsi Tamerlan (_Tamburlaine_) paraissait traîné dans son +char par les rois qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable +allure d'un tel attelage. En revanche, le _Vice_, bouffon ordinaire +des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'_Ambidexter_, le +principal personnage d'une tragédie de Cambyse, convertie ainsi en une +moralité qui eût été d'un ennui intolérable si elle n'avait valu aux +spectateurs le plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le +théâtre, au moyen d'une _fausse peau_, comme on a soin de l'indiquer. Le +spectacle, à peu près nul quant aux décorations et aux changements de +scène, était animé par le mouvement matériel et par la représentation +des objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue en noir, +et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe de comédiens, en 1598, +on trouve des «membres de Maures, quatre têtes de Turcs et celle du +vieux Méhémet, une roue pour le siége de Londres, un grand cheval avec +ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, un rocher, une cage,» etc.; +monument singulier des moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir +besoin. + +Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare! Et avant +Shakspeare, le spectacle était non-seulement la joie de la multitude, +mais l'amusement des hommes les plus distingués! Lord Southampton y +allait tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres réguliers +avaient été établis à Londres. En 1583, peu de temps après le succès +momentané des puritains contre les théâtres de cette ville, huit troupes +de comédiens y jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592, +c'est-à-dire huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la permission +d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors repoussée par +l'inutile privilège des _Confrères de la Passion_, un pamphlétaire +anglais se plaint des gens qui ne veulent pas que le gouvernement +s'occupe de la police des spectacles, «lieux où se rassemblent +journellement les gentilshommes de la cour, les étudiants en droit, les +officiers et les soldats [19].» Enfin, en 1596, l'affluence des personnes +qui se rendaient par eau aux théâtres, situés presque tous sur le bord +de la Tamise, entraîna la nécessité d'une augmentation considérable dans +le nombre des mariniers. + +[Note 19: _Pierce pennylesse his supplication to the devil_; pamphlet +de Nash, publié en 1592.] + +Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps de +productions insipides et grossières; un plaisir où l'esprit humain se +porte avec tant d'ardeur appelle tous les efforts et toute la puissance +de l'esprit humain. Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme +de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le public vers +les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte l'ébranlement se fit-il +sentir à Shakspeare? Quelle circonstance lui révéla sa mission? Quel +jour soudain éclaira son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer. +Comme un fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser +apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare nous +apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi dire, de sa personne. À +peine dans le cours des succès du poète démêle-t-on quelques traces de +l'homme, et rien ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait +pu nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua point, à ce +qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est rarement propre à l'action; +sa force est hors du monde réel, et elle ne l'élève si haut que parce +qu'il ne l'emploie pas à soulever les fardeaux de la terre. Les +commentateurs de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser aucun +des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents conseils que +donne Hamlet aux acteurs appelés devant la cour de Danemark ont été +invoqués pour établir que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce +qu'il comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, il a +compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats, et sans doute +on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su être un Richard III ou un +Iago. Heureusement, il y a lieu de le croire, des applaudissements, +alors trop faciles à obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que +le caractère du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire; et +Rowe, son premier historien, nous apprend que ses mérites dramatiques le +firent promptement remarquer, sinon comme un acteur extraordinaire, du +moins comme un excellent écrivain. + +Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point Shakspeare se +manifester sur la scène. C'est en 1584 qu'il est arrivé à Londres, +où l'on ne lui connaît pas d'autre emploi que le théâtre; et en 1590 +seulement parait _Périclès_, le premier ouvrage que lui attribue Dryden, +et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt ses admirateurs. +Comment, au milieu des spectacles nouveaux qui l'entouraient, cet +esprit si actif, si fécond, dont la rapidité, au dire des acteurs ses +contemporains, «suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans +sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il publie son +poëme de _Vénus et Adonis_, qu'il dédie à lord Southampton comme +«le premier-né de son invention;» et pourtant, dans les deux années +précédentes, avaient réussi deux pièces de théâtre qui portent +aujourd'hui son nom. La composition du poëme d'_Adonis_ peut les avoir +précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure mais si _Adonis_ +est antérieur à toutes les pièces de théâtre, il faut donc se résoudre à +croire qu'au milieu de la vie théâtrale, le génie éminemment dramatique +de Shakspeare a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé, +et non pas pour la scène. + +Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare attacha d'abord +son travail à des ouvrages qui n'étaient pas les siens, et que son +talent, novice encore, n'a pu sauver de l'oubli. Les productions +dramatiques étaient moins alors la propriété de l'auteur qui les avait +conçues que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en +arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à s'établir; la +construction d'une salle, les frais d'une représentation sont de bien +plus grands hasards à courir que la composition d'un drame. C'est à +l'entrepreneur seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce +concours du peuple qui fonde son existence, et que sans lui le talent du +poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque Hardy fonda à Paris son théâtre, +qui est devenu le nôtre, une troupe de comédiens avait son poëte pris et +gagé pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du comte de +Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la scène anglaise, beaucoup +plus avancée, jouissait déjà de la facilité du choix et des avantages de +la concurrence; le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais +il le vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la +représentation avait été payée à l'auteur passait sinon pour un vol, du +moins pour un manque de délicatesse dont il avait soin de se défendre ou +de s'excuser. Dans cet état de la propriété dramatique, la part qu'en +pouvait réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour bien peu +de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits ne lui appartenait +plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage devenait, entre les mains des +comédiens, un bien qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations +qu'ils y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu de ce +mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient alors sur +le théâtre les moindres productions dramatiques, l'imagination de +Shakspeare vit sans doute s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que +d'intérêt, que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés +avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets à tirer de cette +parade théâtrale! La matière était là, attendant l'esprit et la vie. +Comment Shakspeare n'eût-il pas essayé de les lui communiquer? Quelque +incomplets et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était le +rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or, l'homme supérieur +a cette puissance qu'il sait faire luire à d'autres yeux la lumière qui +illumine les siens; les camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans +doute quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant ces +ouvrages informes dont se composait le capital de leur théâtre; et +quelques touches brillantes jetées sur un fond qui ne lui appartenait +pas, quelques scènes touchantes ou terribles intercalées dans une action +dont il n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan +qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence, ses +premiers travaux et les premiers présages de sa gloire. En 1592, époque +à laquelle on peut à peine assurer qu'un seul ouvrage original et +complet fût sorti de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il +avait probablement beaucoup trop amélioré les compositions, le désigne +déjà, dans le style bizarre du temps, comme un «corbeau parvenu,» paré +des plumes des auteurs, un _factotum_ universel, enclin, dans son +orgueil, à se regarder comme le seul _shake-scene_ «ébranle-scène» de +l'Angleterre[20]. + +[Note 20: _Great's worth of wit_, etc. Pamphlet publié en 1592, par +un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.] + +Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux plus conformes +à la gêne de sa situation qu'à la liberté de son génie, que Shakspeare +chercha à se délasser par la composition du poëme d'Adonis. Peut-être +même l'idée de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement +nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se rencontrent dans +un recueil de poésies publié en 1596 sous le nom de Shakspeare, et dont +le titre _(The passionate Pilgrim)_ exprime la situation d'un homme +errant, dans l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de +quelques heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du poëte +n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée incertaine ou +pénible, ces petits ouvrages sont sans doute les premières productions +que le génie poétique de Shakspeare se soit, permis d'avouer; et +quelques-uns, il faut le dire, ainsi que le poëme _d'Adonis,_ ont besoin +de trouver une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse trop +livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le reproduire sous +toutes les formes. Dans _Vénus et Adonis,_ absolument dominé par la +puissance voluptueuse de son sujet, le poëte semble en avoir ignoré les +richesses mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la divinité, +n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans succès, par les prières, +les larmes et les artifices de l'amour, les désirs paresseux d'un froid +et dédaigneux adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point la +grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails, et que redouble +la coupe du poëme en stances de cinq vers, dont les deux derniers +offrent presque constamment un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt +d'irrégularités, une cadence pleine d'harmonie, et une versification +que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient le poëte «à +la langue de miel[21];» et le poëme de _Lucrèce_ vint bientôt après +compléter les productions épiques qui suffirent quelque temps à sa +gloire. + +[Note 21: _Honey-tongued Shakespeare_.] + +Après avoir, dans _Adonis_, employé les couleurs les plus lascives à la +peinture d'un désir sans effet, c'est avec la plume la plus chaste, et +comme une sorte de réparation, que Shakspeare a décrit dans _Lucrèce_ +les progrès et le triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées, +l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification, sont +les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins brillante et plus +emphatique dans le second, abonde moins en images gracieuses qu'en +pensées élevées; mais déjà se laissent apercevoir la science des +sentiments de l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une +forme dramatique, par les plus petites circonstances de la vie. +Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après une nuit de +désespoir, appelle au jour naissant un jeune esclave, pour le charger +d'aller au camp porter à son mari la lettre qui doit le rappeler. Timide +et simple, ce jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse; mais +Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur, ne peut voir rougir +sans imaginer qu'on rougit d'elle et pour elle; elle se croit devinée +et demeure interdite et tremblante devant l'esclave que trouble sa +présence. + +Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il fut écrit. Lucrèce, +pour charmer ses douleurs, s'arrête à contempler un tableau de la ruine +de Troie; le poëte, en le décrivant, représente avec complaisance +les effets de la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs +personnages qui, presque cachés derrière les autres, semblent s'élever +au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est là l'observation d'un homme +bien récemment frappé des prestiges de l'art, et un symptôme de +cette surprise poétique qu'excite la vue d'objets inconnus dans une +imagination capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on conclure que +la composition du poëme de _Lucrèce_ appartient aux premiers temps du +séjour de Shakspeare à Londres. + +Quelle que soit au reste la date de ces deux petits poëmes, ils se +placent, parmi les ouvrages de Shakspeare, à une époque bien plus +éloignée de nous qu'aucun de ceux qui ont rempli sa carrière dramatique. +C'est dans cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son siècle +à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais annoncent déjà la force +prodigieuse qu'il déploiera dans ses derniers travaux. Au théâtre seul +appartient la véritable histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là, on +ne peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus écarté. +Ses sonnets, saillies du moment que la grâce poétique ou spirituelle +de quelques vers n'eût pas sauvées de l'oubli sans la curiosité qui +s'attache aux moindres traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là +quelques lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; mais, +sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme poëte dramatique que +nous avons à le considérer. + +Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi de son talent. +Il en devait résulter de grandes incertitudes sur l'authenticité de +quelques-uns de ses ouvrages, Shakspeare a mis la main à beaucoup de +drames; et sans doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise +n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux siècles la +critique s'est exercée à constater les limites de sa propriété +véritable; mais les faits manquent à cet examen, et les jugements +littéraires ont été communément déterminés par le désir de faire +prévaloir telle ou telle prévention. Il est donc à peu près impossible +de prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité des pièces +contestées de Shakspeare. Cependant, après les avoir lues, je ne saurais +partager l'opinion, d'ailleurs si respectable, de M. Schlegel, qui +paraît décidé à les lui attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine +dans ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de sentiments +sans cohérence, cette marche précipitée à travers des scènes sans +développements vers des événements sans intérêt, ce sont là les signes +auxquels, dans les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité +sans génie; signes tellement contraires à la nature du talent de +Shakspeare que je n'y découvre pas même les défauts qui ont pu entacher +ses premiers essais. Au nombre des pièces que, d'un commun accord, +les derniers éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses, à peine +_Locrine_, _lord Cromwell_, _le Prodigue de Londres_, _la Puritaine_ +et la tragédie d'_Yorkshire_ offrent-elles quelques touches d'une main +supérieure à celle qui a fourni le fond. _Lord John Oldcastle_, ouvrage +plus intéressant et composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans +quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière de Shakspeare. +Mais s'il est vrai que le génie, dans son plus profond abaissement, +laisse encore échapper quelques rayons lumineux qui trahissent +sa présence, si Shakspeare, en particulier, a porté cette marque +distinctive qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant de ce +qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom[22],» à coup sûr il n'a rien +à se reprocher dans cet exécrable amas d'horreurs que, sous le nom de +_Titus Andronicus,_ on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre, +et où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle de talent +ne vient déposer contre lui. + +[Note 22: Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.] + +Des pièces contestées, _Périclès_ est, à mon avis, la seule à laquelle +se rattache, avec quelque certitude, le nom de Shakspeare, la seule du +moins où se rencontrent des traces évidentes de sa coopération, surtout +dans la scène où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il +croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre homme que lui eût +su, dans la peinture des sentiments naturels, unir à ce point la force +et la vérité, l'Angleterre eût compté alors un poète de plus. Cependant, +malgré cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure mauvaise, +sans réalité, sans art, complètement étrangère au système de Shakspeare, +intéressante seulement en ce qu'elle marque le point d'où il est parti, +et elle semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier monument de +ce qu'il a renversé, comme un débris de cet échafaudage antidramatique +auquel il allait substituer la présence et le mouvement de la vie. + +Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs yeux avant de +prétendre à ébranler leur imagination par le secours de la poésie. Le +goût des Anglais pour ces représentations muettes _(pageants)_ qui, +dans le moyen âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités +publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande influence. Dans la +première moitié du XVe siècle, le moine Lydgate, chantant les malheurs +de Troie avec cette liberté d'érudition que se permettait, plus encore +que toute autre, la littérature anglaise, décrit une représentation +dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les murs d'Ilion. +Là il représente le poète chantant «avec un visage de mort, tout vide +de sang, les nobles faits qui sont les historiques de rois, princes et +dignes empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente, des hommes +«d'une contenance effrayante, le visage défiguré par des masques, +jouaient par signes, à la vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en +haut.» Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou une ballade, +à composer les vers d'une mascarade ou à dresser le plan d'une pantomime +religieuse, avait peut-être figuré dans quelque représentation de ce +genre, et sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui se +passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut pris possession du +théâtre, la pantomime y demeura comme ornement et surcroît de spectacle. +Dans la plupart des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages +presque toujours emblématiques viennent, d'acte en acte, indiquer le +sujet qu'on va représenter. Un personnage historique ou allégorique se +charge d'expliquer ces emblèmes et de _moraliser_ la pièce, c'est-à-dire +d'en faire jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans _Périclès_, +Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa _Confessio amantis_, où il a +mis en vers anglais l'aventure de Périclès, qu'il avait tirée d'ouvrages +plus anciens, vient sur la scène déclarer au public, non ce qui va se +passer, mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire à +l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est interrompue et +suppléée par la représentation muette des faits mêmes. Gower +explique ensuite ce que la scène muette n'a pas éclairci. Il parait, +non-seulement au commencement de la pièce et entre les actes, mais dans +le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient d'abréger par le +récit quelque partie moins intéressante de l'action, pour avertir le +spectateur d'un changement de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et +transporter ainsi son imagination partout où une scène nouvelle demande +sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire inutile était +devenu un moyen de développement et de clarté. Mais Shakspeare devait +bientôt rejeter comme indigne de son art ce moyen factice et maladroit; +bientôt il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se +faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la représentation +dramatique cette apparence de vie et de réalité vainement cherchée par +une machine dont les rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans +le cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que _Henri V_ et +_le Conte d'hiver_ où le choeur vienne encore soulager le poëte dans le +difficile travail de transporter les spectateurs à travers le temps et +l'espace. Le choeur de _Roméo et Juliette_, conservé peut-être comme +un reste de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger à +l'action. Après _Périclès_, les représentations muettes ont complètement +disparu; et si les trois _Henri VI_ n'attestent pas, par la force de +la composition, une étroite parenté avec le système de Shakspeare, du +moins, dans les formes matérielles, rien ne les en sépare plus. + +De ces trois pièces, la première a été absolument contestée à +Shakspeare, et il est, à mon avis, également difficile de croire qu'elle +lui appartienne en entier et que l'admirable scène de Talbot avec son +fils ne porte pas l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés +en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails de la seconde et +de la troisième partie de _Henri VI_. On a longtemps attribué à notre +poëte ces deux ouvrages originaux, comme un premier essai qu'il aurait +ensuite perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un examen +attentif; et toutes les probabilités, historiques ou littéraires, se +réunissent pour n'accorder à Shakspeare, dans les deux derniers _Henri +VI_, d'autre part que celle d'un remaniement plus étendu et plus +important, il est vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages +soumis à sa correction. De brillants développements, des images suivies +avec art et prolongées avec complaisance, un style animé, élevé, +pittoresque, tels sont les caractères qui distinguent l'oeuvre du poëte +de cette oeuvre primitive à laquelle il n'a prêté que son coloris. +Quant au plan et à la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun +changement, et, après les _Henri VI_, Shakspeare pouvait encore donner +_Adonis_ comme le premier-né de son invention. + +Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin dans sa liberté? +Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur ce théâtre où il doit faire de +si grands pas? Avant les _Henri VI_, quelques-uns de ses biographes +placent _les Méprises_ et _Peines d'amour perdues_, les deux premiers +ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur ni les +critiques. Dans cette discussion sans importance, un seul fait est +certain et devient un nouvel objet de surprise. La première oeuvre +dramatique qu'ait vraiment enfantée l'imagination de Shakspeare a été +une comédie; d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son +élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle. Corneille aussi +a commencé par la comédie; mais Corneille s'ignorait lui-même, ignorait +presque le théâtre. Les scènes familières de la vie s'étaient seules +offertes à sa pensée; sa ville natale, _la Galerie du palais, la Place +royale_, voilà où il place la scène de ses comédies; les sujets en +sont timidement empruntés à ce qui l'environne; il ne s'est pas encore +détaché de lui-même ni de sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore +pénétré jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son imagination. +Shakspeare est déjà poëte; l'imitation n'asservit plus sa marche; ce +n'est plus dans le monde de ses habitudes que se forment exclusivement +ses conceptions. Comment, dans ce monde poétique où il va les puiser, +l'esprit léger de la comédie est-il son premier guide? Comment les +émotions de la tragédie n'ont-elles pas ébranlé d'abord le poëte +éminemment tragique? Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce +singulier jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être le fruit +de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?» + +A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à Shakspeare +l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût eu lui-même le +sentiment, jamais une telle idée ne fût tombée dans son esprit. +Cependant le fait que je viens de remarquer n'est pas douteux; il mérite +d'être expliqué: il a ses causes dans la nature même de la comédie, +telle que l'a conçue et traitée Shakspeare. + +Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est pas non plus +celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les Grecs, et dans les temps +modernes, en France, la comédie est née de l'observation libre, mais +attentive, du monde réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la +scène. La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre +presque dans le berceau de l'art, et leur séparation s'est marquée +toujours plus nettement dans le cours de leurs progrès. Elle a son +principe dans les choses mêmes. La destinée comme la nature de l'homme, +ses passions et ses affaires, les caractères et les événements, tout en +nous et autour de nous a son côté sérieux et son côté plaisant, peut +être considéré et représenté sous l'un ou l'autre de ces points de vue. +Ce double aspect de l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique +deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant pour les +parcourir, l'art ne s'est point séparé des réalités, n'a point cessé de +les observer et de les reproduire. Qu'Aristophane attaque, avec la +plus fantastique liberté d'imagination, les vices ou les folies +des Athéniens; que Molière retrace les travers de la crédulité, de +l'avarice, de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours, +de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu importe la +diversité des sujets sur lesquels se sont exercés les deux poëtes; peu +importe que l'un ait livré au théâtre la vie publique et le peuple +entier, tandis que l'autre y a porté les incidents de la vie privée, +l'intérieur des familles et les ridicules des caractères individuels: +cette différence de la matière comique provient de la différence des +siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane comme pour +Molière, les réalités sont toujours le fond du tableau; les moeurs et +les idées de leur temps, les vices et les travers de leurs concitoyens, +la nature et la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque +et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi du monde qui +entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement que la tragédie, aux +faits extérieurs et réels. + +Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur +développement une marche si régulière, ne mêlèrent point les deux +genres, et la distinction qui les sépare dans la nature se maintint sans +effort dans l'art. Tout fut simple chez ce peuple; la société n'y fut +point livrée à un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne +s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des contrastes, en +proie à un malaise obscur et profond. Il grandit et brilla sur son sol +comme le soleil se levait et suivait sa carrière dans le ciel qui le +couvrait. Les périls nationaux, les discordes intestines, les guerres +civiles y agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans son +imagination, sans combattre ni déranger le cours naturel et facile de sa +pensée. Le reflet de cette harmonie générale se répandit sur les lettres +et les arts. Les genres se distinguèrent spontanément, selon les +principes auxquels ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils +aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées ou des +groupes peu nombreux, et ne prétendit point à composer avec des blocs de +marbre des scènes violentes ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle, +Euripide, entreprirent d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves +destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane se chargèrent +de le divertir par le spectacle des travers de leurs contemporains ou +de ses propres folies. Ces classifications naturelles répondaient à +l'ensemble de l'ordre social, à l'état des esprits, aux instincts du +goût public qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer +sans incertitude ni partage à une seule impression, à un seul plaisir, +qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques rapprochements dont rien +ne lui avait offert l'image ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque +art, chaque genre se développa librement, isolément, dans les limites de +sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent l'homme et +le monde, prenant chacune, dans les réalités, un domaine distinct, et +venant tour à tour offrir, à la contemplation sérieuse ou gaie d'un +peuple qui voulait partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques +effets qu'elles en savaient tirer. + +Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté un autre caractère. +L'ordre, la régularité, le développement naturel et facile en ont paru +bannis. D'immenses intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes +ont été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, des besoins +grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité, l'agitation et le +trouble ont régné dans les esprits comme dans les États. Les nations se +sont formées, non plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange +confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte et en +travail; chaos violent que la civilisation, après de si longs efforts, +n'a pas encore réussi à débrouiller complètement. Des conditions +séparées par le pouvoir, unies dans une commune barbarie de moeurs, le +germe des plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une absurde +ignorance, de grandes vertus appliquées contre toute raison, des vices +honteux soutenus avec hauteur, un honneur indocile, étranger aux plus +simples délicatesses de la probité, une servilité sans bornes, compagne +d'un orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage de tout ce que +la nature et la destinée humaine peuvent offrir de grand et de petit, +de noble et de trivial, de grave et de puéril, de fort et de misérable, +voilà ce qu'ont été dans notre Europe l'homme et la société; voilà le +spectacle qui a paru sur le théâtre du monde. + +Comment seraient nées, dans un tel état des faits et des esprits, la +distinction claire et la classification simple des genres et des arts? +Comment la tragédie et la comédie se seraient-elles présentées et +formées isolément dans la littérature, lorsque, dans la réalité, +elles étaient sans cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, +entremêlées dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois +apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du passage? Ni le principe +rationnel ni le sentiment délicat qui les séparent ne pouvaient +se développer dans des esprits que le désordre et la rapidité des +impressions diverses ou contraires empêchaient de les saisir. +S'agissait-il de transporter sur la scène ce qui remplissait le +spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas plus difficile +que les moeurs. Les représentations religieuses, origine du théâtre +européen, n'avaient pas échappé à ce mélange. Le christianisme est une +religion populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que son +divin fondateur est venu chercher les hommes pour les attirer à lui; sa +première histoire est celle des pauvres, des malades, des faibles; il +a vécu longtemps dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions, +tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les vicissitudes, à +tous les efforts d'une destinée humble et violente. Des imaginations +grossières devinaient facilement les trivialités qui avaient pu se mêler +aux incidents de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les +vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si on ne leur en eût +fait voir que le côté tragique ou les vérités rationnelles. Les premiers +Mystères amenèrent en même temps sur la scène les émotions de la terreur +et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un comique +vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la poésie dramatique, la +tragédie et la comédie contractèrent l'alliance que devait leur imposer +l'état général des peuples et des esprits. + +En France cependant cette alliance fut bientôt rompue. Par des causes +qui se lient à toute l'histoire de notre civilisation, le peuple +français a toujours pris à la moquerie un extrême plaisir. D'époque en +époque notre littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté +sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux classes inférieures, +leurs farces comiques où n'entrait rien qui ne tendit à provoquer le +rire. La comédie en France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le +domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun droit sur celui +que la comédie s'était réservé; et dans les _piteuses_ Moralités, dans +les _pompeuses_ tragédies que faisaient représenter les princes dans +leurs châteaux ou les régents dans leurs collèges, le comique trivial +conserva longtemps une place impitoyablement refusée au tragique dans +les bouffonneries dont s'amusait le peuple. On peut donc affirmer qu'en +France la comédie, informe mais distincte, fut créée avant la tragédie: +plus tard la séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions +populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de l'ordre public +plus exact et plus uniforme que partout ailleurs, les habitudes de cour, +bien d'autres causes encore disposèrent les esprits à la distinction +rigoureuse des deux genres que commandaient les autorités classiques, +souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez nous la vraie, la grande +comédie, telle que l'a conçue Molière; et comme il était dans nos +moeurs, aussi bien que dans les règles, d'en former un genre spécial, +comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle ne cessa point de +puiser, dans le monde et dans les faits qui l'entouraient, ses sujets et +ses couleurs, elle s'éleva soudain à une hauteur, à une perfection que +n'ont connues, selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se placer +dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet immense avantage +de la variété des conditions et des idées qui élargit le domaine de +l'art sans altérer la simplicité de ses effets; trouver dans l'homme des +passions assez fortes, des travers assez puissants pour dominer toute +sa destinée, et cependant en restreindre l'influence aux erreurs qui +peuvent rendre l'homme ridicule sans aborder celles qui le rendraient +misérable; pousser un caractère à cet excès de préoccupation qui, +détournant de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant +qui le possède, et en même temps n'amener sur sa route que des intérêts +assez frivoles pour qu'il les puisse compromettre sans effroi; peindre, +dans le _Tartufe_, la fourberie menaçante de l'hypocrite et la +dangereuse imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le +spectateur et en échappant aux odieux résultats d'une telle situation; +rendre comiques, dans le _Misanthrope_, les sentiments qui honorent +le plus l'espèce humaine en les contraignant de se resserrer dans les +dimensions de l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant +par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs de la nature +humaine, enfin soutenir incessamment la comédie en marchant sur le bord +de la tragédie: voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et +original qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le pense, +pouvait donner à l'art dramatique cette direction et Molière. + +Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile des moeurs comme +des libertés germaines, l'Angleterre suivit, sans obstacle, le cours +irrégulier, mais naturel, de la civilisation qu'elles devaient enfanter. +Elle en retint le désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du +XVIIe siècle, sa littérature, aussi bien que ses institutions, en fut +l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut reproduire l'image +poétique du monde, la tragédie et la comédie ne s'y séparèrent point. La +prédominance du goût populaire y poussa quelquefois la représentation +tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans les plus +grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé, en épurant la scène +comique de l'excessive immoralité qu'elle étalait ailleurs, lui fit +perdre aussi cette gaieté maligne et soutenue qui est l'essence de la +vraie comédie. Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple +les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire, même dans +les productions les plus consacrées à la joie, quelques teintes de ces +émotions que la comédie, en France, n'admet guère sans perdre son nom +pour prendre celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, la +seule pièce entièrement comique que présente le théâtre anglais avant +Shakspeare, l'_Aiguille de ma commère Gurton,_ fut composée pour un +collège et modelée selon les règles classiques. Les titres vagues donnés +aux ouvrages dramatiques, comme _play, interlude, history_ ou même +_ballad_, n'indiquent presque jamais aucune distinction de ce genre. +Aussi, entre ce qu'on appelait _tragédie_ et ce qu'on nommait +quelquefois _comédie_, la seule différence essentielle consistait-elle +dans le dénoûment, d'après le principe posé au XVe siècle par le moine +Lydgate qui veut que la comédie commence dans les plaintes et finisse +par _le contentement_, tandis que la tragédie doit commencer par la +prospérité et finir dans le malheur. + +Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée de l'homme, +matière de la poésie dramatique, ne s'étaient point divisées ni classées +entre les mains de l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène, +il les acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les contrastes +qui s'y rencontraient, et sans que le goût public fût tenté de s'en +plaindre. Le comique, cette portion des réalités humaines, avait droit +de prendre sa place partout où la vérité demandait ou souffrait sa +présence; et tel était le caractère de la civilisation que la tragédie, +en admettant le comique, ne dérogeait point à la vérité. En un tel état +du théâtre et des esprits, que pouvait être la comédie proprement dite? +Comment lui était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, +à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant hardiment de ces +réalités où son domaine naturel n'était ni respecté ni même reconnu; +elle ne s'astreignit point à peindre des moeurs déterminées ni des +caractères conséquents; elle ne se proposa point de représenter les +choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable: elle +devint une oeuvre fantastique et romanesque, le refuge de ces amusantes +invraisemblances que, dans sa paresse ou sa folie, l'imagination se +plaît à réunir par un fil léger, pour en former des combinaisons +capables de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement de la +raison. Des tableaux gracieux, des surprises, la curiosité qui s'attache +au mouvement d'une intrigue, les mécomptes, les quiproquo, les jeux +d'esprit que peut amener un travestissement, tel était le fond de ce +divertissement sans conséquence. La contexture des pièces espagnoles, +dont le goût commençait à s'introduire en Angleterre, fournissait à ces +jeux de l'imagination des cadres nombreux et de séduisants modèles; +après les chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles +françaises ou italiennes étaient, avec les romans de chevalerie, la +lecture favorite du public. Est-il étrange que cette mine féconde et ce +genre facile aient attiré d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on +s'étonner que cette imagination jeune et brillante se soit empressée +d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug des +vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons sérieuses et +fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la main marchaient, dit-on, avec une +égale rapidité, dont les manuscrits offraient à peine une rature, se +livrait sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se déployaient +sans travail ses vives et riches facultés. Il pouvait tout mettre dans +ses comédies, et il y a tout mis en effet, excepté ce que repoussait un +pareil système, c'est-à-dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque +partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur du dessein, +et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait difficilement, dans les +tragédies de Shakspeare, une conception, une situation, un acte de +passion, un degré de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également +dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses tragédies, est +approfondi, fertile en conséquences, fortement lié à la série des causes +et des effets, n'est, dans ses comédies, qu'à peine indiqué, et offert +un instant à la vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître +bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans _Mesure pour Mesure_, +Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, après avoir condamné à mort +Claudio pour crime de séduction envers une jeune fille qu'il veut +épouser, travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio, en lui +promettant la grâce de son frère; et lorsque, par l'adresse d'Isabelle +qui substitue à sa place une autre jeune fille, il croit avoir reçu +le prix de son infâme marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de +Claudio. N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait +bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth ne présente cet +excès de scélératesse; mais dans _Macbeth,_ dans _Richard III_, le +crime produit l'impression tragique qui lui appartient, parce qu'il est +vraisemblable, parce que des formes et des couleurs réelles attestent sa +présence; on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont il s'est +saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis, ce qui lui reste +à subjuguer; on le voit s'incorporer par degrés dans l'être malheureux +qu'il possède; on le voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui +vit, marche, respire, et lui communique ainsi son caractère, sa propre +individualité. Chez Angelo, le crime n'est qu'une abstraction vague, +attachée en passant à un nom propre, sans autre motif que la nécessité +de faire commettre à ce personnage telle action qui produira telle +situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets. Angelo n'est +présenté d'abord ni comme un scélérat, ni comme un hypocrite; c'est au +contraire un homme d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche +du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient; son crime +accompli, il se repentira autant que le poëte en aura besoin, et il se +trouvera en état de reprendre sans effort le cours naturel de sa vie un +moment interrompu. + +Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie humaine passera +devant les yeux du spectateur, réduite en une sorte de fantasmagorie, +reflet brillant et incertain des réalités dont sa tragédie offre le +tableau. Au moment où la vérité semble près de se laisser saisir, +l'image pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le +_Conte d'hiver_, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable comme +Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un simple caprice à +l'instant où il faut que la situation commence à se former, perdra +soudain ses fureurs et ses soupçons dès que l'action aura atteint le +point où doit naître une situation nouvelle. Dans _Cymbeline_ que, +malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies puisque la pièce est +entièrement conçue dans le même système, la conduite de Jachimo n'est ni +moins fourbe, ni moins perverse que celle d'Iago dans _Othello_; mais +son caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a point de +caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau de scélérat dont l'a +revêtu le poëte, dès que l'intrigue touchera à son terme, dès que l'aveu +du secret que lui seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser, +entre Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul a causée, il +n'attendra pas même qu'on le lui demande, et il méritera ainsi d'avoir +part à cette amnistie générale gui doit être la fin de toute comédie. + +Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils abondent +non-seulement dans les premières comédies de Shakspeare, mais encore +dans celles qui ont succédé à ses plus savantes tragédies. Partout +on verrait les caractères aussi peu tenaces que les passions, +les résolutions aussi mobiles que les caractères. Ne demandez ni +vraisemblance, ni conséquence, ni étude profonde de l'homme et de la +société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous invite à vous en +inquiéter aussi peu que lui. Intéresser par le développement des +situations, divertir par la variété des tableaux, charmer par la +richesse poétique des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs +qu'il vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne; vices, +vertus, penchants, desseins, tout change et se transforme à chaque pas. +La bêtise même n'est pas toujours un mérite assuré au personnage qu'on +en a d'abord affublé. Dans _Cymbeline_, l'imbécile Cloten devient +presque fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance d'un +prince anglais aux menaces d'un ambassadeur romain; et dans _Mesure +pour mesure_, le constable _Le Coude_, dont les balourdises ont fait le +divertissement d'une scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans +une scène postérieure, un autre que lui est chargé d'égayer le +dialogue. Tant est vagabond et négligent le vol du poëte à travers ces +capricieuses compositions! Tant sont fugitives les créations légères qui +viennent les animer! + +Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle variété de formes +et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination, de poésie, employé à +faire oublier la monotonie de ces cadres romanesques! Sans doute ce +n'est point là la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a +faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu, sur cette +comédie frivole et bizarre, de si riches trésors? Les nouvelles et les +contes où il l'a puisée ont donné naissance, avant et après lui, à des +milliers d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un juste oubli. +Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir pourquoi, d'un roi de Bohême, +se décide à faire mourir sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, +abandonnée sur un _rivage_ de la Bohême et recueillie par un berger, +devienne, au bout de seize ans, une beauté merveilleuse et la bien-aimée +de l'héritier du trône; qu'après tous les obstacles naturellement +opposés à leur union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et +des reconnaissances; voilà, certes ce que peuvent réunir de plus commun +et de plus invraisemblable les romans, nouvelles et pastorales du temps. +Mais Shakspeare s'en saisit, et la fable absurde qui ouvre le _Conte +d'hiver_ devient intéressante par la vérité brutale des transports +jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius, la patiente +vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité de Pauline; et, dans la +seconde partie, cette fête des champs, sa gaieté, ses joyeux incidents, +et au milieu de cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita, +unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance morale des +classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau le plus piquant et le +plus gracieux que la vérité puisse fournir à la poésie. Que seraient les +noces de Thésée et d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux +couples d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là qu'une +combinaison décousue, sans intérêt comme sans vérité. Mais Shakspeare +en a fait _le Songe d'une nuit d'été_; au milieu de cette fade intrigue +interviendront Oberon et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de +fleurs, courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons de la +lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient à la suite de +la nuit, mêlés aux douteuses lueurs de l'aurore. Leurs emplois, leurs +plaisirs, leurs malices occuperont la scène, participeront à tous les +incidents, enlaceront dans une même action et les destinées plaintives +des quatre amants, et les jeux grotesques d'une troupe d'artisans; et, +après s'être envolés aux approches du soleil, quand la nuit enveloppera +de nouveau la terre, ils reviendront reprendre possession du monde +fantastique où nous a transportés cette amusante et brillante folie. + +En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même et bien +ingrat envers le génie pour se refuser à le suivre un peu aveuglément +quand il nous y invite avec tant d'attrait. L'originalité, la naïveté, +la gaieté, la grâce sont-elles donc si communes que nous les traitions +si sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond léger et +de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de goûter, au milieu des +invraisemblances, ou, si l'on veut, des absurdités du roman, le charme +divin de la poésie? Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous +prêter complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus dans +l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments assez de +jeunesse pour nous livrer à un plaisir si doux, sous quelque forme qu'il +nous soit offert? + +Cinq seulement des comédies de Shakspeare, _la Tempête, les Joyeuses +Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes, Troïlus et Cressida,_ et _le +Marchand de Venise_, ont échappé, en partie du moins, à l'influence du +goût romanesque. On s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à +_la Tempête_. Comme _le Songe d'une nuit d'été, la Tempête_ est peuplée +de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous l'empire de la féerie. +Mais après avoir établi l'action dans ce monde fictif, le poëte la +conduit sans inconséquence, sans complication, sans langueur; point +de sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères sont +soutenus et simples; le pouvoir surnaturel qui dispose des événements se +charge de répondre à toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les +personnages libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise +dans cette atmosphère magique qui les environne sans altérer la vérité +de leurs impressions ou de leurs idées. Le genre est bizarre et léger; +mais, la supposition admise, rien dans l'ouvrage ne choque le jugement +et ne trouble l'imagination par l'incohérence des effets. + +Dans le système de la comédie d'intrigue, les _Joyeuses Bourgeoises de +Windsor_ offrent une composition presque sans reproches, des moeurs +réelles, un dénoûment aussi piquant que bien amené, et, à coup sûr, un +des ouvrages les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a +évidemment aspiré plus haut dans _Timon d'Athènes_. C'est un essai dans +ce genre savant où le ridicule naît du sérieux et qui constitue la +grande comédie. Les scènes où les amis de Timon s'excusent, sous divers +prétextes, de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni d'effet. +Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi furieuse que sa +confiance a été extravagante, le caractère équivoque d'Apémantus, la +brusquerie des transitions, la violence des sentiments forment un +spectacle plus triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du +vieil intendant. Bien inférieur à _Timon_, le drame de _Troïlus et +Cressida_ présente cependant une conception habile; c'est la résolution +que prennent les chefs grecs de flatter l'orgueil stupide d'Ajax et d'en +faire le héros de l'armée, pour humilier le superbe dédain d'Achille et +obtenir de sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières. Mais +l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les bouffonneries de +Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus ne suffisent pour donner à +la pièce cette physionomie plaisante sans laquelle il n'y a point de +comédie. + +Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres comédies au système +romanesque, appartiennent aussi plus complètement à l'invention de +Shakspeare. _Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ sont une création +originale; on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris le sujet +de _la Tempête_; la composition de _Timon_ ne doit rien au passage de +Plutarque sur ce misanthrope; et à peine, dans _Troïlus et Cressida_, +Shakspeare a-t-il emprunté quelques traits à Chaucer. + +La fable du _Marchand de Venise_ rentre tout à fait dans le roman, et +Shakspeare l'en a tirée comme le _Conte d'hiver, Beaucoup de bruit pour +rien, Mesure pour mesure_, et tant d'autres, pour l'orner seulement +du gracieux éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit +Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain reconnu son +domaine; il est rentré dans ce monde réel où le comique et le tragique +se confondent, et, peints avec une égale vérité, concourent par leur +rapprochement à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en ce +genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race humiliée a les +vices et les passions qui naissent d'une condition pareille; son origine +l'a fait ce qu'il est, haineux et bas, craintif et impitoyable; il +ne songe point à s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir +l'invoquer une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette soif de +vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène du jugement, après +nous avoir fait trembler pour les jours du vertueux Antonio, Shylock +voit inopinément se retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont +il triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé à la fois +sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion et la moquerie +s'élèvent presque en même temps dans l'âme du spectateur. Preuve +singulière de la disposition générale de l'esprit de Shakspeare! Il +a traité, sans mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie +romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre que là où est +Shylock, c'est-à-dire la tragédie. + +C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction du comique +et du tragique, la classification des oeuvres de Shakspeare; ce n'est +point entre ces deux genres qu'elles se divisent, mais entre le +fantastique et le réel, le roman et le monde. Dans la première classe +se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend toutes ses +tragédies, scènes immenses et vivantes où toutes choses apparaissent +sous leur forme solide, pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent +dans une civilisation orageuse et compliquée; là, le comique intervient +aussi souvent que son caractère de réalité lui donne le droit d'y entrer +et l'avantage de s'y montrer à propos. Falstaff y marche à la suite de +Henri V, Dorothée Tear-Sheet à la suite de Falstaff; le peuple y entoure +les rois, les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les +conditions de la société, toutes les faces de la destinée humaine y +paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la nature qui leur est propre +et dans la situation qui leur appartient. Le tragique et le comique se +réunissent quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le même +caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur est plaisante quand +elle l'empêche d'écouter toute autre voix que la sienne, quand elle met +ses sentiments et ses paroles à la place des choses qu'on veut lui dire, +et qu'il a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale quand +elle lui fait adopter, sans examen, un projet dangereux qui le saisit +tout à coup de l'idée de la gloire. L'opiniâtreté contrariante qui le +rend si comique dans ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower +sera la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute raison, +de tout conseil, abandonné de tout secours, il s'élancera sur le champ +de bataille, où bientôt, demeuré seul, il regardera de tous côtés et _ne +verra que la mort_. Et ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des +réalités humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie, théâtre +universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité. + +En 1595, au plus tard, avait paru _Roméo et Juliette_. À cet ouvrage +succédèrent, presque sans interruption, jusqu'en 1599, _Hamlet_, le _Roi +Jean, Richard II, Richard III_, les deux _Henri IV_ et _Henri V_. De +1599 à 1605, l'ordre chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous +offre que des comédies, et _Henri VIII_, ouvrage de cour et de fête. +A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le _Roi Lear, Macbeth, +Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Othello_. La première +période, comme on voit, appartient plutôt aux pièces historiques; la +seconde à la tragédie proprement dite, à celle dont les sujets, pris +hors de l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un champ +plus libre et lui permettaient de se déployer dans toute l'originalité +de sa nature. Les pièces historiques, communément désignées sous le nom +_d'Histoires_, étaient, depuis vingt ans environ, en possession de la +faveur populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du goût de +son siècle; toujours plus grand, toujours plus approuvé à mesure qu'il +s'abandonnait plus librement à son propre instinct, et cependant +toujours attentif à mesurer ses hardiesses sur les progrès de son +auditoire dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date +de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies sans que +quelque autre poëte eût, pour ainsi dire, tâté, sur le même sujet, les +dispositions du public; comme s'il eût senti en lui-même une supériorité +qui, pour se confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution +vulgaire. + +On ne saurait douter qu'entre les pièces historiques et la tragédie +proprement dite, le génie de Shakspeare ne se portât de préférence vers +le dernier genre. Le jugement général et constant qui a placé _Roméo et +Juliette, Hamlet_, le _Roi Lear, Macbeth_ et _Othello_ à la tête de +ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames nationaux, +_Richard III_ est le seul que l'opinion ait élevé au même rang; nouvelle +preuve de mon assertion, car c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare +ait pu conduire, à la manière de ses tragédies, par l'influence d'un +caractère ou d'une idée unique. Là réside la différence fondamentale +qui distingue les deux genres de pièces: dans les unes, les événements +suivent leur cours, et le poëte les accompagne; dans les autres, les +événements se groupent autour d'un homme et ne semblent servir qu'à le +mettre en lumière. _Jules-César_ est une vraie tragédie, et cependant la +marche de la pièce est calquée sur le récit de Plutarque, aussi bien +que le _Roi Jean, Richard II_ ou les _Henri_ sur les chroniques de +Hollinshed; mais Brutus est là qui imprime à l'ouvrage l'unité d'un +grand caractère individuel. De même l'histoire de _Richard III_ est en +entier sa propre histoire, l'oeuvre de son dessein et de sa volonté, +tandis que celle des autres rois dont Shakspeare a peuplé son théâtre +n'est qu'une partie, et souvent la moindre partie du tableau des +événements de leur temps. + +C'est que les événements ne sont pas ce qui préoccupe Shakspeare; il ne +s'inquiète que des hommes qui les font. C'est dans la vérité dramatique, +non dans la vérité historique, qu'il établit son domaine. Donnez-lui un +fait à exposer sur la scène; il n'ira pas s'informer minutieusement +des circonstances qui l'ont accompagné, ni des causes diverses et +multipliées qui ont pu y concourir; son imagination ne lui demandera pas +un tableau exact des temps, des lieux, ni une connaissance bien complète +des combinaisons infinies dont se forme le mystérieux tissu de la +destinée. Ce n'est là que la matière du drame; ce n'est pas là que +Shakspeare en cherchera la vie. Il prend le fait comme le lui livrent +les récits, et, guidé par ce fil, il descend dans les profondeurs de +l'âme humaine. C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il +interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants, de +ses idées, de ses volontés. Il lui demande, non pas:--«Qu'as-tu +fait?--Mais:--Comment es-tu fait? D'où est née la part que tu as +prise dans les événements où je te rencontre? Que cherchais-tu? Que +pouvais-tu? Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui +m'importe dans ton histoire.» + +Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare, et cette profondeur +de vérité naturelle qui s'y révèle aux yeux les moins exercés, et cette +absence assez fréquente de la vérité locale qu'il eût également su +peindre s'il en eût fait l'objet d'une étude assidue. De là aussi +la différence de conception qui se fait remarquer entre ses pièces +historiques et ses tragédies. Composées sur un plan plus national que +dramatique, écrites d'avance en quelque sorte par des événements connus +dans leurs détails, et déjà même en possession du théâtre sous des +formes déterminées, la plupart des pièces historiques ne pouvaient +s'assujettir à cette unité individuelle que Shakspeare se plaisait à +faire dominer dans ses compositions, mais qui domine si rarement dans +les récits de l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu de +chose dans les événements où il a pris place; et la situation brillante +qui sauve un nom de l'oubli n'a pas toujours préservé de la nullité +celui qui le portait. Les rois surtout, forcés de paraître sur la scène +du monde, indépendamment de leur aptitude à y jouer un rôle, apportent +souvent, dans la conduite d'une action historique, moins de secours que +d'embarras. La plupart des princes dont le règne a fourni à Shakspeare +ses drames nationaux ont sans doute exercé quelque influence sur leur +propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III, ne l'a faite +lui-même et tout entière. Shakspeare eût cherché vainement, dans leur +conduite et leur nature personnelle, ce mobile unique des faits, cette +vérité simple et féconde qu'invoquait l'instinct de son génie. Aussi, +tandis que, dans ses tragédies, une situation morale, un caractère +fortement conçu étreint et renferme l'action-dans un noeud puissant, +d'où s'échappent, pour y rentrer ensuite, les faits comme les +sentiments, ses drames historiques offrent au contraire une multitude +d'incidents et de scènes destinés moins à faire marcher l'action qu'à la +remplir. A mesure que les événements passent devant lui, Shakspeare les +arrête pour en saisir quelques détails qui déterminent leur physionomie; +et ces détails, ce n'est point dans les causes élevées ou générales des +faits, c'est dans leurs résultats pratiques et familiers qu'il va les +puiser. Un événement historique peut partir de très-haut, mais il +atteint toujours très-bas; peu importe que ses sources se cachent +dans les sommités de l'ordre social; il vient aboutir dans les masses +populaires; il y produit un effet, un sentiment répandu et manifeste. +C'est là que Shakspeare semble attendre l'événement; c'est là qu'il le +prend pour le peindre. L'intervention du peuple, qui porte une si lourde +part du poids de l'histoire, est assurément légitime, au moins dans les +représentations historiques. Elle était nécessaire à Shakspeare. Ces +tableaux partiels de l'histoire privée ou populaire, placés bien loin +derrière les grands événements, Shakspeare les attire sur le devant de +la scène, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour donner à +son oeuvre les formes et les couleurs de la réalité. L'invasion de la +France, la bataille d'Azincourt, le mariage d'une fille de France avec +le roi d'Angleterre, en faveur de qui le roi de France déshérite le +dauphin, ne lui suffisent point pour remplir le drame historique de +_Henri V_; il appelle à son aide la comique érudition du brave Gallois +Fluellen, les conversations du roi avec les soldats Pistol, Nym, +Bardolph, tout ce mouvement subalterne d'une armée, et jusqu'aux +joyeuses amours de Catherine avec Henri. Dans les _Henri IV_, le comique +se lie de plus près aux événements; cependant ce n'est pas de là qu'il +émane; Falstaff et son cortège tiendraient moins de place que les faits +principaux n'en seraient pas moins préparés et ne suivraient pas un +autre cours; mais ces faits n'ont donné à Shakspeare que les contours +extérieurs de la pièce; ce sont les incidents de la vie privée, les +détails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff et ses compagnons, qui +viennent la remplir et l'animer. + +Dans la vraie tragédie, tout prend une autre disposition, un autre +aspect; aucun incident n'est isolé ni étranger au fond même du drame; +aucun lien n'est léger ou fortuit. Les événements groupés autour du +personnage principal se présentent avec l'importance que leur donne +l'impression qu'il en reçoit; c'est à lui qu'ils s'adressent, comme +c'est de lui qu'ils proviennent; il est le commencement et la fin, +l'instrument et l'objet des décrets de Dieu qui, dans ce monde créé pour +l'homme, a voulu que tout se fît par les mains de l'homme, et rien selon +ses desseins. Dieu emploie la volonté humaine à accomplir des intentions +que l'homme n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un but +qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux événements ne tombe +point sous leur servitude; si l'impuissance est sa condition, la +liberté est sa nature; les sentiments, les idées, les volontés que lui +inspireront les choses extérieures émaneront de lui seul; en lui réside +une force indépendante et spontanée qui repousse et brave l'empire que +subira son sort. Ainsi fut fait le monde; ainsi Shakspeare a conçu la +tragédie. Donnez-lui un événement obscur, éloigné; qu'à travers une +série d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire vers +un résultat déterminé: au milieu de ces faits, il place une passion, un +caractère, et met dans la main de sa créature tous les fils de l'action. +Les événements suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il +emploie sa force à les détourner de la direction dont il ne veut pas, +à les vaincre quand ils le traversent, à les éluder quand ils +l'embarrassent; il les soumet un moment à son pouvoir pour les retrouver +bientôt, plus ennemis, dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre, +et il succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte où se brisent sa +destinée et sa vie. + +La puissance de l'homme aux prises avec la puissance du sort, tel est +le spectacle qui a saisi et inspiré le génie dramatique de Shakspeare. +L'apercevant pour la première fois dans la catastrophe de _Roméo et +Juliette_, il avait senti tout à coup la volonté glacée de terreur à +l'aspect de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme et +l'inflexibilité du destin, l'immensité de nos désirs et la nullité de +nos moyens. Dans _Hamlet_, la seconde de ses tragédies, il en reproduit +le tableau avec une sorte d'effroi. Un sentiment de devoir vient de +prescrire à Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui +permette de s'y soustraire; et, dès le premier instant, il lui sacrifie +tout, son amour, son amour-propre, ses plaisirs, les études même de sa +jeunesse. Il n'a plus qu'un but au monde, c'est de constater le crime +qui a tué son père et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein, il +faille briser le coeur de celle qu'il aime; que, dans le cours des +incidents qu'il fait naître pour y parvenir, une méprise le rende le +meurtrier de l'inoffensif Polonius; qu'il devienne lui-même un objet de +risée et de mépris; il n'y songe seulement pas; ce sont les résultats +nécessaires de sa détermination, et dans cette détermination est +concentrée toute son existence. Mais il veut l'accomplir avec certitude; +il veut être assuré que le coup sera légitime et qu'il ne le manquera +pas. Dès lors s'accumulent devant ses pas les doutes, les difficultés, +les obstacles qu'oppose toujours le cours des choses à l'homme qui +prétend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement ses +entraves, Hamlet les surmonterait plus aisément; mais l'hésitation, la +crainte qu'elles inspirent font partie de leur puissance, et Hamlet doit +la subir tout entière. Cependant rien ne l'ébranlé, rien ne le détourne; +il avance, bien que lentement, les yeux constamment fixés sur son but; +soit qu'il fasse naître une occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas +est un progrès; il semble toucher au dernier période de son dessein. +Mais le temps a fourni sa carrière; la Providence est à son terme; les +événements que Hamlet a préparés se précipitent sans son concours; ils +se consomment par lui et contre lui; et il tombe victime des décrets +dont il a assuré l'accomplissement, destiné à montrer combien l'homme +compte pour peu de chose, même dans ce qu'il a voulu. + +Déjà plus aguerri au spectacle de là vie humaine, Richard III, au début +de sa sanglante carrière, contemple, mais d'un oeil ferme, cette immense +disproportion sous laquelle succombait sans cesse la pensée du courageux +mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet que plus d'orgueil et de +plaisir à dompter cette force ennemie; il veut donner un démenti au sort +qui paraît l'avoir désigné pour l'abaissement et le mépris. En effet, on +va le voir commander en vainqueur aux chances de sa vie; les événements +naîtront de ses mains, portant l'empreinte de ses volontés; comme sa +pensée les a conçus, sa puissance les accomplit; il achève ce qu'il a +projeté, élève son existence à la hauteur de son ambition..., et s'abîme +au moment marqué par l'inflexible destin pour faire éclater, au milieu +de ses succès, le châtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan, +également actifs et aveugles dans la conduite de leur destinée, attirent +de même sur eux, avec la force d'une volonté passionnée, l'événement +qui doit les écraser. Brutus meurt de la mort de César; nul, plus que +lui-même n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est déterminé par +un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu, comme Hamlet, une +apparition qui lui vint dicter son devoir; en lui seul il a retrouvé +cette loi sévère à laquelle il a sacrifié son repos, ses affections, +ses penchants; nul homme n'est plus maître de lui-même, et comme tous, +impuissant contre le sort, il meurt; avec lui périt la liberté qu'il a +voulu sauver; l'espoir même de rendre sa mort utile ne luit point à ses +yeux; et cependant Shakspeare ne lui fait pas dire en mourant: «O vertu, +tu tu n'es qu'un vain nom!» + +C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme contre la nécessité, +plane son existence morale, indépendante, souveraine, exempte des +hasards du combat. Le génie puissant dont le regard avait embrassé la +destinée humaine n'en pouvait méconnaître le sublime secret; un instinct +sûr lui révélait cette explication dernière, sans laquelle il n'y a que +ténèbres et incertitude. Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais +dans ses mains, marche-t-il d'un pas ferme à travers les embarras des +circonstances et les perplexités des sentiments divers; rien de plus +simple, au fond, que l'action de Shakspeare; rien de moins compliqué +que l'impression qu'on en reçoit. L'intérêt ne s'y partage point et +s'y balance encore moins entre deux penchants opposés, deux affections +puissantes. Dès que les personnages sont connus, dès que la situation +est développée, on a fait son choix; on sait ce qu'on désire, ce qu'on +craint, qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent +pas plus que les intérêts; la conscience ne flotte pas plus que les +affections. Au milieu des révolutions politiques, dans ces temps où la +société en guerre avec elle-même ne peut plus diriger les individus par +ces lois qu'elle leur imposait pour le maintien de son unité, alors +seulement le jugement de Shakspeare hésite et laisse hésiter le nôtre; +lui-même ne démêle plus bien où est le droit, ce que veut le devoir, et +ne sait plus nous le faire pressentir. Le _Roi Jean, Richard II_, les +_Henri VI_, en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale +est claire, sans ambiguïté comme sans complaisance. Les personnages n'y +marchent point ou trompeurs ou trompés, entre le vice et la vertu, +la faiblesse et le crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement, +nettement; leurs actions sont dessinées à grands traits; l'oeil le plus +débile ne saurait s'y méprendre. Et cependant, science admirable de la +vérité! dans ces actions si positives, si complètes, si conséquentes, +vivent et se déploient toutes les inconséquences, tous les bizarres +mélanges de la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le +crime; aucun fil ne retient plus ses actions à la vertu; et cependant +qui peut douter que, dans le caractère de Macbeth, à côté des passions +qui poussent au crime n'existent encore les penchants qui font la vertu? +La mère de Hamlet n'a gardé, dans son incestueux amour, aucune mesure; +elle connaît son crime et le commet; sa situation est celle d'une +effrontée coupable; son âme est celle d'une femme qui pourrait aimer la +pudeur et se trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius même, +le scélérat Claudius voudrait encore pouvoir prier; il ne le peut, mais +il le voudrait. Ainsi le coup d'oeil du philosophe éclaire et dirige +l'imagination du poëte; ainsi l'homme n'apparaît à Shakspeare que muni +de tout ce qui appartient à sa nature. La vérité est toujours là, devant +les yeux du poëte: il les baisse et il écrit. + +Mais il est une vérité que Shakspeare n'observe point de la sorte, qu'il +tire de lui-même, et sans laquelle toutes celles qu'il contemple +au dehors ne seraient que des images froides et stériles: c'est le +sentiment qu'elles excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystérieux +qui nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment connaître; +quand notre pensée a considéré les réalités, notre âme s'émeut d'une +impression analogue et spontanée; sans la colère qu'inspire la vue du +crime, d'où nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux? +Nul n'a réuni, au même degré que Shakspeare, ce double caractère de +l'observateur impartial et de l'homme profondément sensible. Supérieur à +tout par la raison, accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien +qu'il ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'eût pas +détesté Iago eût-il pénétré, comme Shakspeare, dans les replis de son +exécrable caractère? À l'horreur qu'il ressent pour le criminel est due +l'effrayante énergie du langage qu'il lui prête. Qui pourrait nous faire +trembler, comme lady Macbeth elle-même, de l'action qu'elle prépare avec +si peu de crainte? Mais s'agit-il d'exprimer la pitié, la tendresse, +l'abandon de l'amour, l'égarement des terreurs maternelles, les fermes +et profondes douleurs d'une amitié virile? Alors l'observateur peut +quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare lui-même +qui s'épanche avec l'abondance de sa nature; ce sont les sentiments +familiers à son âme qui s'émeuvent au moindre contact de son +imagination. Les femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints +comme lui? Où l'ingénuité d'un amour permis a-t-elle fait naître une +fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement abandonnée, +livrée à la démence par la faiblesse de l'âge et la violence de la +douleur, se répandit-elle jamais en lamentations plus pathétiques que +dans le _Roi Lear_? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les +émotions pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en voyant la +scène où Hubert, selon sa promesse au roi Jean, veut faire brûler les +yeux du jeune Arthur? Et si ce projet barbare recevait son exécution, +qui pourrait la supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retracée: +il y a des douleurs devant lesquelles il s'arrête; il prend pitié de +lui-même et repousse des impressions trop difficiles à soutenir. A peine +permet-il quelques mots à Juliette entre la mort de Roméo et la sienne; +Macduff se taira après le massacre de sa femme et de ses enfants; et +Shakspeare a voulu que Constance fût morte avant de nous apprendre la +mort d'Arthur. Othello seul aborde sans ménagement toute sa souffrance; +mais son malheur était si horrible, quand il ne le connaissait pas, que +l'impression qu'il en reçoit, après la découverte de son erreur, devient +presque un soulagement. + +Ainsi ému de ce qui nous émeut, Shakspeare obtient notre confiance; +nous nous abandonnons avec sécurité à cette âme toujours ouverte où +nos sentiments ont déjà retenti, à cette imagination toujours prête où +s'empreint l'éclat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres +brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture des jeux d'une mère +avec son enfant, simple dans la terrible apparition qui ouvre la scène +de Hamlet, le poëte ne manquera jamais aux réalités qu'il doit nous +peindre, ni l'homme aux émotions dont il veut nous pénétrer. + +Pourquoi donc sommes-nous quelquefois péniblement contraints de nous +arrêter en le suivant? Pourquoi une sorte d'impatience et de fatigue +vient-elle assez souvent nous troubler dans l'admiration qu'il nous +inspire? Un malheur est arrivé à Shakspeare; prodigue de ses richesses, +il n'a pas toujours su les distribuer à propos ni avec art. Ce fut aussi +quelquefois le malheur de Corneille. Les idées se pressaient autour de +Corneille, confuses et tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni +l'un ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit avec une +prudente sévérité. Ils oublient la situation du personnage en faveur des +pensées qu'elle suscite dans l'âme du poëte. Dans Shakspeare surtout, +cette excessive complaisance pour lui-même arrête et interrompt +quelquefois, d'une manière fatale à l'effet dramatique, l'ébranlement +qu'a reçu le spectateur. Ce n'est pas seulement, comme dans Corneille, +l'ingénieuse loquacité d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquiète +et bizarre rêverie d'un esprit étonné de ses propres découvertes, ne +sachant comment reproduire toute l'impression qu'il en reçoit, et +forçant, entassant les idées, les images, les expressions, pour +réveiller en nous des sentiment pareils à ceux qui l'oppressent. Ces +sentiments longuement développés ne sont pas toujours ceux qui doivent +occuper le personnage; et non-seulement l'harmonie de la situation en +est altérée, mais nous nous voyons contraints à un certain travail qui +achève de nous en distraire. Toujours simples dans leurs émotions, +les héros de Shakspeare ne le sont pas également dans leurs discours; +toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont pas aussi +constamment dans les combinaisons qu'ils en forment. La vue du poëte +embrassait un champ immense, et son imagination, le parcourant avec +une rapidité merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports +éloignés ou bizarres, et passait de l'un à l'autre par une multitude +de transitions brusques et singulières qu'elle imposait ensuite aux +personnages et aux spectateurs. De là est né le vrai, le grand défaut +de Shakspeare, le seul qui vienne de lui-même, et qui se produise +quelquefois dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence +trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due au contraire +qu'à l'absence du travail. Accoutumé par le goût de son siècle à réunir +souvent les idées et les expressions par leurs relations les plus +lointaines, il en contracta l'habitude de cette subtilité savante qui +aperçoit tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien; elle a gâté +plus d'une fois la gaieté de ses comédies comme le pathétique de ses +tragédies. Si la méditation eût instruit Shakspeare à se replier +sur lui-même, à contempler sa propre force et à la concentrer en la +ménageant, il eût bientôt rejeté l'abus qu'il en a fait, et il n'eût pas +tardé à reconnaître que ni ses héros, ni ses spectateurs ne pouvaient +le suivre dans ce prodigieux mouvement d'idées, de sentiments et +d'intentions qui, à chaque occasion, au moindre prétexte, se soulevaient +et s'obstruaient dans sa propre pensée. + +Mais autant que, par les détails rares et incertains qui nous ont été +transmis sur sa personne et sa vie, on peut concevoir aujourd'hui son +caractère, tout porte à croire que Shakspeare ne prit jamais tant de +soin de ses travaux ni de sa gloire. Plus disposé à jouir de lui-même +qu'à s'en rendre compte, docile à l'inspiration plutôt que dirigé par la +conscience de son génie, peu tourmenté du besoin des succès, plus enclin +à en douter qu'attentif aux moyens de les préparer, le poëte avança sans +mesurer sa route, se découvrant lui-même, pour ainsi dire, à chaque pas, +et conservant peut-être encore, à la fin de sa carrière, quelque chose +de cette naïve ignorance des merveilleuses richesses qu'il y répandait +à pleines mains. Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent +quelques allusions à ses sentiments personnels, à la situation de son +âme ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien rarement cette idée, si +naturelle à un poëte, de l'immortalité promise à ses vers; et ce n'était +pas un homme qui comptât beaucoup sur la postérité, ou s'en souciât +guère, que celui qui s'est montré si peu soigneux de jeter quelque jour +sur les seuls monuments de son existence privée que la postérité tienne +de lui. + +Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets le furent, sans +doute, de l'aveu de Shakspeare; rien n'indique cependant qu'il ait pris +la moindre part à leur publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché +à leur donner un intérêt historique par la désignation des personnes à +qui ils furent adressés ou des occasions qui les inspirèrent. Aussi les +clartés qu'on y peut entrevoir sur quelques circonstances de sa vie +sont-elles si douteuses qu'elles servent plutôt à inquiéter son +historien qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même dans +ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, a jeté les commentateurs +de Shakspeare dans un grand embarras. De toutes les suppositions +hasardées pour l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque +vraisemblance. Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de son +inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes les formes, excepté +de la simplicité, près d'une cour où l'_euphuisme_, langage à la mode, +avait porté jusque dans la conversation familière les plus bizarres +travestissements de personnes et d'idées, il se peut que, pour +exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, dans ces +compositions légères, un rôle et un langage de convention. On sait, par +un pamphlet publié en 1598, que les _doux_ sonnets de Shakspeare, déjà +célèbres bien qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme +de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le trait qui les +termine est presque toujours répété et retourné dans plusieurs sonnets +de suite, on sera bien tenté de les considérer comme de simples +amusements d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer +une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits qu'ils +indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou moins rapprochées que +les sonnets de Shakspeare peuvent offrir quelques renseignements sur ce +qui remplit sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces trente +années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si peu d'intérêt à +conserver les détails. + +Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son caractère, contribué +à ce silence. Un sentiment de fierté autant que la modestie a pu +disposer Shakspeare à renfermer dans l'oubli une existence dont il était +peu satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, ni +consistance ni éclat. Quelque différence que mette Hamlet entre les +acteurs ambulants et ceux qui appartenaient à un théâtre établi, ces +derniers devaient porter aussi le poids de la grossièreté du public dont +ils dépendaient, et de celle des confrères avec qui ils partageaient la +charge de divertir le public. La passion du spectacle fournissait de +l'emploi à des gens de tout étage, depuis ceux qu'on dressait aux +combats de Tours jusqu'aux enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de +Black-Friars. C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces deux +extrêmes que Shakspeare nous donne une si plaisante image dans _le Songe +d'une nuit d'été._ Mais les moyens d'illusion auxquels ont recours les +artisans comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux dont +se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur crépi de plâtre, +chargé de figurer la muraille qui sépare Pyrame et Thisbé, et instruit à +écarter les doigts en guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne, +son chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, ne +demandaient pas à l'imagination des spectateurs beaucoup plus de +complaisance qu'il n'en fallait ailleurs pour se représenter la même +scène tantôt comme un jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun +changement, comme un rocher contre lequel vient se briser un vaisseau, +puis enfin comme un champ de bataille où quatre hommes, armés d'épées et +de boucliers, viennent figurer deux armées en présence[23]. Il y a lieu +de croire que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même +public; du moins est-il certain que les pièces de Shakspeare ont été +jouées à _Black-Friars_ et au _Globe_, deux théâtres différents, bien +qu'appartenant à la même Troupe. + +[Note 23: C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre +que donne sir Philippe Sidney dans sa _Defence of Poesie_, imprimée en +1595.] + +Les comédiens ambulants étaient en usage de donner leurs représentations +dans les cours d'auberge; le théâtre en occupait une partie; les +spectateurs remplissaient l'autre et demeuraient à découvert ainsi que +les acteurs; les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et +les galeries au-dessus offraient des places sans doute plus chères. Les +théâtres de Londres avaient été construits sur ce modèle; et ceux +qu'on appelait _théâtres_ _publics_, par opposition aux _salles +particulières_, avaient gardé la coutume de représenter en plein jour +et sans autre toit que le ciel. Le _Globe_ était un théâtre public +et _Black-Friars_ une salle particulière; nul doute que ces derniers +établissements ne fussent d'un rang supérieur; on vit même plus tard la +qualité de spectateurs de _Black-Friars_ regardée comme le signe d'un +goût plus élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne se +dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare monta sur la +scène, les nuances en étaient probablement très-confuses. En 1609, +Decker, dans un pamphlet intitulé _Guis Hornbook_, écrit un chapitre sur +«la manière dont un homme du bel air doit se conduire au spectacle.» +On y voit que, dans les salles _publiques_ ou _particulières_, le +gentilhomme doit d'abord aller prendre place sur le théâtre même: là il +s'assiéra à terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou non +de payer un siège. Il gardera courageusement sort poste malgré les huées +du parterre, dût même la populace qui le remplit «lui cracher au nez et +lui jeter de la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme de +supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles animaux-là.» Cependant +si la multitude se met à crier à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!» +le danger devient assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le +gentilhomme à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient apporter, +pendant le spectacle, de la bière, des pommes, et les acteurs en avaient +souvent leur part; on fournissait d'un autre côté aux gentilhommes, pour +leur argent, des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans +les règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y établir une +partie de jeu avant le commencement de la pièce. _Guls Hornbook_ leur +recommande de témoigner une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils +ensuite se rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner +plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses cartes sur le théâtre +après en avoir déchiré trois ou quatre avec les apparences de la fureur. +Parler, rire, tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur +déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession des honneurs de +la scène. Ces plaisirs des gentilhommes indiquent assez quels étaient +ceux de la populace réunie au parterre, et que les écrits contemporains +désignent ordinairement sous le nom de _puants_[24] Le sort des acteurs +voués aux divertissements d'un tel public devait avoir plus d'un dégoût, +et il est permis d'attribuer à ce que Shakspeare en avait souffert cette +aversion pour les réunions populaires qui se manifeste souvent dans ses +ouvrages avec tant d'énergie. + +[Note 24: _Stinkards_.] + +La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient pour le théâtre +ne nous donnent pas, sous ces deux rapports, une idée plus honorable des +acteurs qui les fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune, +gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère de poëte +et de comédien, il faut cette foi robuste que les commentateurs ont +vouée à leur patron. Shakspeare lui-même nous laisse peu de doute sur +des torts qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans +un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de mes mauvaises +actions,» porte seule le reproche des «moyens publics» auxquels l'a +réduit la nécessité de subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom +est diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément dans lequel +elle agit, ainsi qu'il arrive à la main du teinturier. Ayez donc pitié +de moi, et souhaitez que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et +patient, je boirai des potions de vinaigre contre la puissante contagion +où je vis[25].» Dans le sonnet suivant, s'adressant à la même personne, +toujours sur le ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse: +«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi «l'empreinte +que grave sur mon front le reproche vulgaire. + + +[Note 25: Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.] + + +Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien si vous recouvrez de +fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de +bon[26]?» Ailleurs il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies +par l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de peur que la +faute que je pleure ne te fasse rougir; et tu ne peux m'honorer d'une +faveur publique, dans la crainte de déshonorer ton nom[27].» Puis il +se plaint d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que les +fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par des censeurs encore +plus fragiles que lui[28]. On devine aisément quelle devait être +la nature des faiblesses de Shakspeare; plusieurs sonnets sur les +infidélités, et même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, +indiquent assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour objet des +personnes capables de les honorer. Cependant, comment supposer que, dans +l'état des moeurs au XVIe siècle, la sévérité publique déployât tant de +rigueur contre de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du +poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà de l'usage, ou +simplement un déshonneur particulier attaché aux désordres et à l'état +de comédien. Cette dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun +reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur un homme dont ses +contemporains n'ont jamais parlé qu'avec une affection pleine d'estime, +et que Ben-Johnson déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette +assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait honteux à sa +mémoire, quelque tort connu que l'officieux rival n'eût pas manqué de +constater en l'excusant. + +[Note 26: Sonnet 112, _ibid._] + +[Note 27: Sonnet 36, _ibid._, p. 61.] + +[Note 28: Sonnet 121, _ibid._ p. 678.] + +Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé du spectacle +d'une élégance relative de sentiments et de moeurs qu'il ne soupçonnait +pas encore, averti soudain que sa nature lui donnait droit de participer +à ces délicatesses jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare se +sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses entraves; peut-être +s'exagéra-t-il son abaissement, par cette disposition d'une âme fière, +d'autant plus accablée d'une condition inégale qu'elle se sent plus +digne de l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette +circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi bien que +la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir des distances +humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. Sa première dédicace à +lord Southampton, celle de _Vénus et Adonis_, est écrite avec une +respectueuse timidité. Celle du poëme de _Lucrèce_, publié l'année +suivante, exprime un attachement reconnaissant, mais sûr d'être +accueilli, et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» Le ton +de cette préface conforme à celui d'un grand nombre de sonnets, des +bienfaits répétés auxquels l'amitié de lord Southampton donna ce mérite +qui permet qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait inspirer au +sensible et confiant Shakspeare l'aimable et généreuse protection d'un +jeune homme brillant et considéré, toutes ces circonstances ont fait +supposer à quelques commentateurs que lord Southampton pouvait bien +avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. Sans examiner à +quel point _l'euphuisme_, l'exagération du langage poétique et le +faux goût du temps ont pu donner à lord Southampton les traits d'une +maîtresse adorée, on ne saurait méconnaître que la plupart de ces +sonnets s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour qui le +dévouement du poëte porte le caractère d'un respect soumis autant que +passionné. Plusieurs indiquent des relations littéraires, habituelles, +et intimes. Tantôt Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, +tantôt il se plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations: +«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse[29];» et cependant +la douleur d'un tel partage se reproduit sous toutes les formes de la +jalousie, tantôt résignée, tantôt poussée, par des sentiments trop +amers, à laisser échapper des reproches pressants, mais contenus +dans les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il semble, +d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop «fréquenté des esprits +inconnus,» trop livré au monde «les droits chèrement achetés» d'une +affection qui l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; mais +il revient, et réclame son pardon au nom de la confiance que lui inspire +toujours cette affection qu'il a négligée[30]. Un autre sonnet parle de +torts mutuels pardonnés, mais dont la douleur est encore présente[31]. Si +ce ne sont pas là de pures formes de langage employées peut-être dans +des occasions bien différentes de celles qu'elles paraissent indiquer, +le sentiment qui occupait ainsi la vie intérieure du poëte était aussi +orageux que passionné. + +[Note 29: Sonnet 82, _ibid._, p. 646.] + +[Note 30: Sonnet 117, _ibid._ p. 675.] + +[Note 31: Sonnet 120, _ibid._ p. 677.] + +Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi un cours +tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans aucune querelle littéraire; +et sans les malignes allusions de l'envieux Ben-Johnson, à peine une +critique s'associerait-elle aux éloges qui consacrent sa supériorité. +Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare placé comme il avait +droit de prétendre à l'être, recherché pour le charme de son caractère +autant que pour l'agrément de son esprit et l'admiration due à son +génie. Un coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi +qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, cette +régularité, cet ordre nécessaires à la considération. On le voit +achetant successivement dans son pays natal une maison et diverses +portions de terre dont il forme bientôt une propriété suffisante pour +assurer l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre, +en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux cents livres +sterling par an, somme considérable pour le temps; et si les bienfaits +de lord Southampton sont venus au secours de l'économie du poëte, on +peut juger que du moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa +vie de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth eurent +part aussi à la fortune de son poète favori. Le don d'un écusson +accordé, ou plutôt confirmé à son père en 1599, prouve en effet +l'intention d'honorer sa famille. Mais rien n'indique d'ailleurs +que Shakspeare ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de +distinction supérieures ou même égales à l'accueil que recevait de Louis +XIV Molière, comme lui comédien et poëte; ainsi que Molière, Shakspeare, +si l'on en excepte son intimité avec lord Southampton, chercha surtout +ses relations habituelles parmi les gens de lettres dont il avait +probablement contribué à relever la condition sociale. Le club de la +_Sirène_, fondé par sir Walter Raleigh et où se réunissaient Shakspeare, +Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher, etc., a été longtemps célèbre +par l'éclat des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et +Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait un +immense avantage sur la lenteur laborieuse de son rival. Les traits +qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui la peine d'être recueillis. Peu +de bons mots sont en état de fournir une carrière de deux siècles. + +Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable et douce retiendra +longtemps Shakspeare au milieu de sociétés conformes aux besoins de son +esprit et sur le théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au +plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de Jacques Ier la +direction du théâtre de Black-Friars, sans qu'on puisse entrevoir aucun +dégoût de la part du roi à qui il devait cette nouvelle faveur, ni de +la part du public auquel il venait de donner _Othello_ et la _Tempête_, +Shakspeare quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à Stratford, +dans sa maison de _Newplace_ et au milieu de ses champs. Le besoin de +la vie de famille s'est-il fait sentir à lui? Mais il pouvait attirer +à Londres sa femme et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort +tourmenté de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il faisait, +dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais on l'accusait de trouver, +même sur la route, des distractions du genre de celles qui avaient pu +le consoler, au moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant +s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa mère, la belle et +spirituelle hôtesse de _la Couronne_, à Oxford, où Shakspeare s'arrêtait +en allant à Stratford. Si les sonnets de Shakspeare devaient être +regardés comme l'expression de ses sentiments les plus habituels et les +plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer un seul mot relatif +à son pays, à ses enfants, pas même au fils qu'il perdit à l'âge +de douze ans. Cependant Shakspeare ne pouvait ignorer la tendresse +paternelle: celui qui, dans _Macbeth_, a peint la pitié sous la forme +d'un «pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait dire à +Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible comme une femme, il ne +faut pas voir le visage d'une femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien +rendu les tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait +avoir vu ses propres enfants sans ressentir les tendresses de coeur d'un +père. Mais Shakspeare, tel que son caractère se présente à notre pensée, +avait pu trouver longtemps, dans les distractions du monde, de quoi +tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était capable de donner +aux affections. Quoi qu'il en soit, il est plus difficile de démêler les +causes qui déterminèrent son départ de Londres, que d'entrevoir celles +qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être quelques infirmités +vinrent-elles l'avertir de la nécessité du repos; peut-être aussi le +désir bien naturel de montrer à son pays une existence si différente de +celle qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de renoncer à +des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement les plaisirs de la +jeunesse. + +De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à Shakspeare dans sa +retraite. Une disposition naturelle à jouir vivement de toutes choses +rendait également propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle +avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier mûrier +qui ait été introduit dans le canton de Stratford, planté des mains de +Shakspeare en un coin de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un +siècle attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient ses +journées. Une aisance suffisante, l'estime et l'amitié de ses voisins, +tout semblait lui promettre ce qui couronne si bien une vie brillante, +une vieillesse tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, le jour +même où il avait atteint sa cinquante-deuxième année, la mort vint +l'enlever à cette situation commode et calme dont peut-être il n'eût pas +toujours livré au repos seul les heureux loisirs. + +Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. Son testament est +daté du 25 mars 1616; mais la date de février, effacée pour faire place +à celle de mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un mois +auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite santé; mais cette +précaution prise si fort à propos dans un âge encore si éloigné de la +vieillesse fait présumer que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en +lui l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette supposition; et +les derniers jours de Shakspeare sont entourés d'une obscurité encore +plus profonde, s'il se peut, que celle de sa vie. + +Son testament n'offre rien de remarquable, si ce n'est une nouvelle +preuve du peu de place qu'occupait dans sa pensée la femme à qui +il s'était si précipitamment uni. Après avoir institué légataire +universelle sa fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de +Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs personnes, parmi +lesquelles il oublie sa femme, et ne s'en souvient ensuite que pour lui +léguer dans un interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais _le +second après le meilleur_[32]. Une distraction semblable, réparée de +la même manière, se fait remarquer à l'égard de Burbadge, Hemynge et +Condell, les seuls de ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il +lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six schellings +pour avoir une bague. Burbadge, le premier acteur de son temps, avait +contribué au succès des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont +donné, sept ans après sa mort, la première édition complète de ses +oeuvres dramatiques. + +[Note 32: _The second best._] + +Cette singulière omission du nom de la femme de Shakspeare, si +légèrement réparée, indique peut-être plus que de l'oubli; on est tenté +de la regarder comme le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont +l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à adoucir un peu la +manifestation. + +La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un marchand de vin, +reçut une part beaucoup moins considérable que madame Hall, sa soeur, +de l'héritage de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une +prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi avantager Susanna? +Une épitaphe gravée sur le tombeau de celle-ci, morte en 1649, la +représente comme «spirituelle au delà de la portée de son sexe,» et +ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» mais plus encore en ce +qu'elle était «sage pour le salut et pleurait avec tous ceux qui +pleuraient.» Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon qu'elle ne +savait pas écrire, fait constaté par un acte encore existant, où elle a +apposé une croix ou quelque autre signe analogue, indiqué par une note +marginale comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa trois +fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut qu'une fille, mariée +d'abord à Thomas Nash et ensuite à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne +naquit de ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération +la postérité de Shakspeare. + +Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la mort de Cervantes. + +Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où subsiste encore +son tombeau. Il est représenté de grandeur naturelle, assis dans une +niche, un coussin devant lui et une plume à la main. Cette figure avait +été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des couleurs de la +vie, les yeux d'un brun clair, la barbe et les cheveux plus foncés. Le +pourpoint était écarlate et la robe noire. Les couleurs ternies par le +temps en furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John Ward, +grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, sur les profits d'une +représentation d'_Othello_. Mais en 1793, M. Malone, l'un des principaux +commentateurs de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse couche +de blanc, conduit sans doute par cette prévention exclusive en faveur +des coutumes modernes qui l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un +voyageur indigné a, par un quatrain inscrit dans l'_Album_ de l'église +de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le profanateur qui +«badigeonne son tombeau comme il gâta ses pièces.» Sans adhérer +absolument aux dures expressions d'une légitime colère, on ne peut +s'empêcher de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc de M. +Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses commentaires, et ce +caractère général du XVIIIe siècle asservi à ses propres goûts, et +inhabile à comprendre ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses +habitudes ou de ses idées. + +Bien que cette malencontreuse réparation ait eu l'inconvénient d'altérer +la physionomie du portrait de Shakspeare, elle n'a cependant pu tout +à fait effacer, dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait +avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur la pierre +sépulcrale placée au-dessous de la niche sont gravés quatre vers dont +voici la traduction: + +«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière ici +enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et maudit soit celui +qui déplacera mes os!» + +Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par Shakspeare lui-même, +fut, dit-on, la cause qui empêcha de transporter son tombeau à +Westminster, comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années qu'il +se forma, contre le mur de l'église de Stratford, une excavation qui mit +à découvert la fosse même où avait été déposé le corps; le sacristain +qui, pour empêcher les déprédations sacrilèges de la curiosité ou de +l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à ce que la voûte +fût réparée, ayant essayé de porter la vue au dedans de la tombe, n'y +aperçut ni ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. «Il +me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, que c'était quelque +chose que d'avoir vu la poussière de Shakspeare.» + +Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des hommages qu'a +longtemps partagés avec lui le mûrier de Shakspeare. Vers le milieu +du dernier siècle, un M. Castrell, riche ecclésiastique, devint +propriétaire de Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps dans +la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs mains, et la maison +avait été rebâtie, mais le mûrier restait sur pied, objet de la +vénération des curieux. M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui +attirait, le fit couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne +se permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se targue +quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de propriété qui se +croirait compromis s'il s'asservissait à quelque respect pour un +sentiment public. Peu d'années après, ce même M. Castrell, sur un démêlé +qu'il eut avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe +qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne serait point +taxée; et en effet il la fit abattre et en vendit les matériaux. Quant +au mûrier, il fut sauvé en partie du feu auquel l'avait dévoué M. +Castrell par un horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup +d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à cure-dents et autres +petits meubles. La maison où naquit Shakspeare subsiste encore à +Stratford, toujours montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours, +et même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit l'épée du +poëte, la lanterne qui lui servit à jouer, dans _Roméo et Juliette_, le +rôle du frère Laurence, ou les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim +de sir Thomas Lucy. + +Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en Angleterre, +ce culte dont la dévotion, depuis soixante ans si fervente, semble +aujourd'hui répandre, dans quelques parties de l'Europe, un reflet de sa +chaleur. Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait perdu son +ami Fletcher, mais il conservait son talent, dont Fletcher avait plutôt +affaibli que soutenu les effets. Les besoins de la curiosité l'emportent +trop souvent sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer +Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller juger les nouvelles +productions de ses émules. Ce ne fut point à sa pédanterie dramatique +que Ben-Johnson dut alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il +n'osait prétendre à partager. Les triomphes du goût classique se +bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de lettres de son temps, +peu difficiles en fait de régularité, et toujours heureux d'avoir à +venger la science des dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies +de Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement accueillies du +public, repoussées même quelquefois avec une irrévérence dont il se +faisait ensuite justice dans ses préfaces. Mais ses _Masques_, espèce +d'opéra, obtinrent un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits +s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses, plus on +devait se rejeter sur les _Masques_. Plusieurs poëtes de l'école de +Shakspeare s'appliquaient aussi à satisfaire le goût du public pour le +genre de plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou +moins heureux, mais soutenus avec une grande activité, entretenaient ce +goût pour le théâtre qui survit aux époques de ses chefs-d'oeuvre. +Cinq cent cinquante pièces de théâtre environ, sans compter celles de +Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées avant +la restauration de Charles II; dans ce nombre, trente-huit seulement +peuvent dater des temps antérieurs à Shakspeare; on a vu que, durant sa +vie, l'usage n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la +représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent, ou à peu près, +tous les théâtres; la plupart de ces productions appartiennent donc aux +vingt-cinq années qui s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le +commencement des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé +quelque temps la popularité du premier poëte dramatique de l'Angleterre. + +Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623, Hemynge et Condell +avaient publié la première édition complète de ses pièces, dont treize +seulement avaient été imprimées de son vivant. Le respect subsistait +toujours; mais pour qu'une réputation consommée inspire un autre +sentiment que le respect, il faut peut-être que le temps vienne à son +aide, qu'il l'efface et l'assoupisse d'abord pour lui rendre un jour +l'attrait d'une gloire méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre +et la curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen, et à y +trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un grand écrivain obtient +rarement, de la génération qui le suit, les hommages que lui prodiguera +la postérité. Quelquefois même de longs espaces de temps sont +nécessaires pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur +accomplisse son cours et ramène vers lui le monde. Plusieurs causes +contribuèrent à prolonger pour Shakspeare cet intervalle de froideur et +presque d'oubli. + +Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme vinrent d'abord, +non-seulement interrompre toute représentation dramatique, mais +détruire, autant qu'il se pouvait, la trace de tout amusement de ce +genre. La Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger, que +ne partageait pas toute la nation, mais qui dominait avec la cour. La +littérature anglaise prit alors un caractère que n'effaça point, en +1688, une révolution nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur +par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle du XVIIIe, +conservèrent en Angleterre une influence de jeunesse qu'avait perdue la +vieille gloire de Shakspeare. Cinquante ans après sa mort, Dryden avait +déjà déclaré son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement du XVIIIe +siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style «grossier et barbare, de +ses tournures et de son esprit tout à fait passé de mode;» et Shakspeare +fut alors, par cette raison, rejeté de plusieurs collections de +poètes modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus Shakspeare, +grammaticalement parlant: on a plusieurs preuves de ce fait, et Dryden +a prouvé lui-même, en refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le +comprenait pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était pas compris, +bientôt même il ne fut plus connu. En 1707, un poëte nommé Tate donna +comme son ouvrage un _Roi Lear_, dont il a, dit-il, tiré le fond +d'une pièce de même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme +intéressante. Cette pièce est le _Roi Lear_ de Shakspeare. + +Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout à fait cessé +d'accorder à Shakspeare une part dans la gloire littéraire de leur pays; +mais c'était timidement et par degrés qu'ils soulevaient le joug des +préventions de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden avait +refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition qu'il en donna +en 1725, se contente d'en retrancher ce qu'il ne peut se résoudre à +regarder comme l'oeuvre du génie auquel il rend du moins cet hommage. +Quant à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé de +pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,» et d'abord sans +songer à plaire à des esprits «d'une meilleure sorte.» En 1765, Johnson +déjà plus hardi, encouragé par l'aurore d'un retour au goût national, +défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare contre les +prétentions de l'autorité classique; et s'il accorde quelque chose aux +dédains d'un siècle plus poli pour la _vulgarité_ et l'ignorance du +vieux poëte, du moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le +vulgaire c'est toute la nation. + +On réimprimait donc et on commentait Shakspeare; mais les mutilations de +ses oeuvres obtenaient seules les honneurs de la scène; le Shakspeare +amendé par Dryden, Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât +représenter-, et le _Tatler_ ayant à citer des vers de _Macbeth_, les +prenait dans le _Macbeth_ corrigé par Davenant. Ce fut Garrick qui, ne +trouvant nulle part, aussi bien que dans Shakspeare, de quoi suffire aux +besoins de son propre talent, l'arracha à ces honteuses protections, +prêta à cette vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit +le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique admiration des +Anglais. + +Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour, répandu et +redoublé cette admiration. Cependant elle demeurait stérile, et +Shakspeare régnait, dit sir Walter Scott, «comme un prince grec sur des +esclaves persans qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.» +Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens souvenirs; une +ancienne époque, pour porter de nouveaux fruits, a besoin d'être de +nouveau fécondée par un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis +sa fécondité. + +Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre aussi commence +à en éprouver l'impulsion; les romans de sir Walter Scott en sont la +preuve; Mais ce qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle +gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres genres de sa +littérature, l'Angleterre ne sera pas seule à le recevoir de lui. Dans +la secousse littéraire qui l'agite, l'Europe continentale tourne les +yeux vers Shakspeare. L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour +modèle plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu dans +leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent colorer qu'un fruit né du +sol. Cependant la voie où l'Allemagne est entrée mène à la découverte +des vraies richesses; qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité +ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit naturel de sa +civilisation, possède déjà son caractère original et distinct. L'Italie +seule et la France, patries du classique moderne, s'étonnent du premier +ébranlement donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur +de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le doute ne se +présente encore à nous que comme un ennemi dont on commence à craindre +les atteintes; il semble que la discussion porte un aspect menaçant, et +que l'examen ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, on +hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne remplacera point; on a +peur de se trouver sans loi, et de ne rien découvrir que l'insuffisance +ou l'illégitimité des principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer +sans inquiétude. + +Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question sera posée +entre la science et la barbarie, les beautés de l'ordre et les effets +du désordre, tant qu'on s'obstinera à ne voir, dans le système dont +Shakspeare a tracé les premiers contours, qu'une liberté sans frein, une +latitude indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la course +du génie. Si le système romantique a des beautés, il a nécessairement +son art et ses règles. Rien n'est beau pour l'homme qui ne doive ses +effets à certaines combinaisons dont notre jugement peut toujours nous +donner le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. La +science ou l'emploi de ces combinaisons constitue l'art. Shakspeare a +eu le sien. Il faut le découvrir dans ses ouvrages, examiner de quels +moyens il se sert, à quels résultats il aspire. Alors seulement nous +connaîtrons vraiment le système; nous saurons à quel point il peut +encore se développer, selon la nature générale de l'art dramatique +considéré dans son application à nos sociétés modernes. + +Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des temps passés +ou chez des peuples étrangers à nos moeurs, c'est parmi nous et en +nous-mêmes qu'il faut chercher les conditions et les nécessités de la +poésie dramatique. Différent en ceci des autres arts, outre les règles +absolues que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de l'homme, +l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent de l'état mobile +de la société. Dans l'imitation du style antique, les statuaires +modernes n'éprouvent d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa +perfection: le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité +n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire tout ce qu'il +admire dans une tragédie de Sophocle. Il est aisé d'en démêler la cause. +Devant une statue ou un tableau, le spectateur reçoit d'abord, du +sculpteur ou du peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est +à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête, il regarde; sa +disposition naturelle, ses souvenirs, ses pensées viennent se grouper +autour de l'idée principale qui s'offre à ses yeux, et développent en +lui par degrés l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer. +L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté de +concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement qu'elle a reçu, le +suit dans sa propre direction, l'accélère par ses propres forces, et +crée ainsi elle-même le plaisir dont elle jouit. Que devant un tableau +de martyre, l'un s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre +de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des bourreaux pénètre +celui-ci d'indignation; qu'une teinte de satisfaction courageuse +répandue dans les regards de la victime rappelle au patriote les joies +du dévouement à une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par +la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité: peu importe la +diversité de ces impressions; elles sont toutes également naturelles, +également libres; chaque spectateur choisit, pour ainsi dire, le +sentiment qui lui convient, et quand il y est entré, aucun fait +extérieur ne vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui auquel +chacun se livre selon son penchant. + +Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au contraire, tout change +à chaque pas; chaque moment produit une impression nouvelle. Il a suffi +au peintre d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier +rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique renoue sans +cesse cette relation, qu'il la maintienne à travers les vicissitudes de +situations diverses. Tous les actes où se déploie l'existence humaine, +toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui la peuvent +modifier pendant la durée d'un événement toujours compliqué, voilà les +nombreux et mobiles objets qu'il présente au public; et il ne lui est +pas permis de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un +instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment sur eux, qu'à +chaque pas il excite dans leur âme des émotions analogues à la situation +toujours changeante où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il +ne s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants, s'il ne +répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne s'adresse constamment +à des idées qui leur soient familières, et ne leur parle le langage +qu'ils ont coutume d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi +touchante si elle se manifeste d'une façon contraire à nos habitudes; la +sympathie ne s'éveillera point avec la même vivacité sur des intérêts +auxquels nous avons cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité +d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas pour nous, +aux discours de Ménélas, la force qu'elle pouvait leur donner chez les +Grecs, attachés à leur croyance; ce n'est pas la farouche chasteté +d'Hippolyte qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour +obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en attendre, a +besoin de s'attacher à des devoirs que nos moeurs nous aient appris à +respecter et à chérir. + +Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation et à celles +des arts purement poétiques, tenu, comme l'épopée dans ses récits, de +mettre la vie humaine en mouvement, appelé, comme la peinture et la +sculpture, à la présenter en personne et sous des traits individuels, le +poëte dramatique est obligé de renfermer, dans les vraisemblances d'une +action, tous les moyens dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses +personnages ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils étaient +là, réellement occupés du fait qu'ils nous représentent. Le poëte épique +fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs, les honneurs de l'édifice où il +les introduit; il les accompagne de ses propres discours, les aide de +ses explications, et par la peinture des moeurs, des temps, des lieux, +il les dispose à la scène dont il va les rendre témoins, et leur ouvre +en tout sens le monde où il veut les transporter et se transporter avec +eux. Le personnage dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est +sans tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication avec +lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il doit s'en faire suivre. +Ainsi séparés l'un de l'autre, comment parviendront-ils à se rapprocher +si une profonde et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment +ces héros, qui ne font rien pour le public que sentir, et parler +sous ses yeux, n'en seront compris et accueillis qu'autant qu'ils se +rencontreront avec lui dans leur manière de concevoir, de sentir, de +parler, et l'effet dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à +s'unir dans les mêmes impressions. + +Les impressions de l'homme communiquées à l'homme, telle est en effet +l'unique source des effets dramatiques. L'homme seul est le sujet du +drame; l'homme seul en est le théâtre. Son âme est la scène où viennent +jouer leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point par leur +propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports avec l'être moral dont +la destinée nous occupe, que les événements prennent part à l'action; +tout caractère dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à exercer +sur nous une influence directe, au lieu d'agir par l'intermédiaire d'un +personnage sensible, et par l'émotion que nous recevons, à notre tour, +de l'émotion qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène +est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au spectateur et +non à Thésée: Thésée, déjà instruit que son fils est mort, n'est plus +capable de se prêter aux impressions du récit. Si, encore incertain, +il ne devait arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les +angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques dont elle est +peut-être surchargée n'empêcheraient pas qu'elle ne fût dramatique, +car les impressions qu'elle produit seraient pour nous celles d'un +personnage intéressé au résultat; nous les sentirions dans le coeur de +Thésée. + +Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait dramatique; +l'évènement qui en est l'occasion ne le constitue point. La mort de +l'amant est rendue dramatique par la douleur de l'amante, le danger +du fils par l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du +meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que nous occupe +Astyanax. Un tremblement de terre et les bouleversements physiques qui +l'accompagnent ne fourniront qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet +d'un récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête chauve du +vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses compagnons, déchiré de la +pitié qu'il leur inspire l'apparition d'un spectre ne ferait rien à +personne dans la salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et +pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, Shakspeare a +eu soin d'en rendre témoins un médecin et une femme de chambre, chargés +de nous transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent. + +Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y déploie animée, +agrandie par les événements qui s'y rapportent, et qui doivent à ce +rapport seul leur caractère théâtral. Dans la comédie, plus petits que +la passion qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent de +cette passion une importance risible; dans la tragédie, plus puissants +que les moyens dont l'homme dispose, ils nous émeuvent du spectacle de +sa grandeur et de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement, +car son art est de faire naître, de l'homme même et de ses travers, les +événements dont l'homme s'agite. Cette invention est rarement un mérite +pour le poëte tragique, car son oeuvre est de démêler et de faire +éclater l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit. S'il +faut en général que le fond de la tragédie soit pris dans l'histoire des +grands et des puissants, c'est que les impressions fortes dont elle +veut nous saisir ne peuvent guère nous être communiquées que par des +caractères forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée +ordinaire. C'est dans le développement de la haute fortune et de ses +terribles vicissitudes que paraît l'homme tout entier, avec la richesse +et dans l'énergie de sa nature. Ainsi concentré dans l'individu, le +spectacle du monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à +travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements nous atteignent +par la sympathie, source de l'illusion dramatique. + +Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures de cire de +Curtius surpasseraient toutes les statues de l'antiquité, et un panorama +serait le dernier effort de la peinture. S'il s'agissait d'en imposer à +la raison et d'imprimer à l'imagination une secousse assez forte pour +pervertir le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale pût +être prise pour l'accomplissement d'un fait réel et actuel, il suffirait +de bien peu de scènes pour conduire les spectateurs à ce degré de folie +dont l'effet serait de troubler bientôt le spectacle par la violence de +leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des objets imités par +un art quelconque, l'âme, émue du moins de la réalité des impressions +qu'elle en reçoit, éprouvât véritablement les sentiments dont une +représentation fictive produit en elle l'image, les travaux du génie +n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les douleurs de la vie +avec le spectacle des misères humaines. Cependant ces sentiments nous +arrivent, nous pénètrent, et de leur existence dépend l'effet dont le +poëte a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour nous y +livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer une cause digne de +les exciter. Quand nos larmes coulent devant le _Portement de croix_ de +Raphaël, il faut, pour que nous les laissions couler, que nous croyions +les donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en nous le +spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si, dans les émotions +que nous inspire Tancrède mourant sur le théâtre, nous ne croyions +pas reconnaître celles que nous éprouverions pour Tancrède mourant en +réalité, nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui ne serait +pas légitimée par son application à des douleurs au moins possibles. Et +pourtant nous nous trompons; ce que nous reconnaissons alors en nous +n'est pas cette puissance qui se réveille à la vue des souffrances +de nos semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite à +l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la liberté et l'espoir +de les secourir. Ce n'est point cette puissance, c'est son ombre, c'est +l'image de nos traits répétés et frappants dans un miroir, quoique sans +vie. Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver, nous y +livrons notre imagination sans avoir rien à demander à notre volonté. +Personne n'est tourmenté du besoin impérieux de crier à Tancrède, à +Orosmane, à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de ne pouvoir +se précipiter au secours de Glocester contre l'exécrable duc de +Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable la situation des spectateurs +d'une pareille scène est écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel; +idée qui nous est présente et que nous conservons sans nous apercevoir +clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés dans la +contemplation des impressions plus vives qui assiègent notre pensée. Si +cette idée était claire dans notre esprit, elle ferait évanouir tout le +cortège des illusions qui nous environnent, et nous l'appellerions à +notre aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en une vraie +douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à l'oublier, l'art doit +éviter avec soin, ce qui pourrait lui rappeler que le spectacle qu'il +contemple n'a rien de réel. De là vient la nécessité de mettre en accord +toutes les parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement +la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse reconnaître. +C'est ce qui arriverait si, au moment où il se livre à des sentiments +qui lui sont familiers, le spectateur était dérangé, c'est-à-dire averti +par des formes de moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi +l'importance d'une certaine attention à l'égard des moyens accessoires, +non pour augmenter l'illusion, mais pour ne pas la troubler. Cette +illusion morale que veut le drame, l'acteur seul est chargé de la +produire. Où trouverait-on des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle +imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet de la nature +pourrions-nous représenter aussi bien que l'homme, quand c'est l'homme +lui-même qui le représente? Que l'art dramatique ne demande donc point +de secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de celle que +l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à l'illusion morale le +machiniste et le décorateur, c'est d'écarter ce qui pourrait lui nuire. +Peut-être même l'art aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts +pour le servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture, +employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait pas l'effet +dramatique en détournant l'attention vers les prestiges d'un autre art? + +Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, soit que +par leur perfection elles s'emparent de l'effet auquel elles devaient +simplement contribuer, ou qu'elles le détruisent par leur insuffisance. +En Angleterre, comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument +étranger à cet art des décorations, hommage récent rendu à la +vraisemblance, et réellement utile à l'illusion dramatique lorsque, sans +prétendre à l'augmenter, il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter +de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs à se +figurer plus nettement la situation où on lui demande de se transporter. +Des imaginations plus susceptibles que délicates, plus faciles à +émouvoir qu'à détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements +qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment occupée à +surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs, si peu exigeants sur la +décoration du théâtre, l'étaient beaucoup quant au mouvement matériel +de la scène; indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des +imitations théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine en +apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un homme pouvait, sans +nuire à leur émotion, leur représenter la sensible Ophélia, la délicate +Desdemona, ils pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon +qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce grand événement +ne les frappait pas avec moins de vivacité; et ils recevaient avec toute +la force de l'illusion dramatique l'impression touchante de la mort des +deux Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements de quatre +soldats. + +Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et plus nécessaire +à des imaginations moins promptement séduites, à des esprits moins +aisément amusés, l'art s'étudie à écarter ce qui pourrait y nuire; +et, en même temps que la représentation des objets matériels se +perfectionne, elle intervient plus rarement dans le spectacle de +l'action, presque exclusivement réservé à l'homme qui peut seul lui +donner les apparences de la réalité. C'est à l'homme que, malgré les +habitudes de son temps, Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce +grand effet. Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal +intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les siens un simple +accessoire que le goût de son temps ne lui permettait pas de retrancher, +dont peut-être même son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice, +mais qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que, dans ses +pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois troublée par +l'imparfaite représentation d'objets que l'illusion théâtrale ne saurait +atteindre; Shakspeare n'en démêla pas moins la véritable source de cette +illusion et n'en chercha pas ailleurs les moyens. + +Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion de ce genre, +étrangère à toute erreur des sens ou de la raison, simple résultat d'une +disposition de l'âme qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne +peut se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur à la +séduction que le poëte veut exercer sur lui, et qu'ainsi il faut le +séduire sans relâche. Quelle que soit la puissance d'une représentation +dramatique, elle ne saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous +assez complètement pour nous livrer sans défense à tous les sentiments +qui viendront nous saisir à mesure que nous avancerons dans la situation +où elle nous a placés. Il faut que l'imagination se prête par degrés à +cette situation étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire +des impressions qui en doivent naître, comme, dans un malheur ou dans un +bonheur inattendu, nous avons besoin de quelque temps pour mettre nos +sentiments au niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre +consentement à cette situation, après nous avoir émus des impressions +qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment nous faire passer à une +situation, à des impressions nouvelles, le travail est à recommencer, +et avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un travail +déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et troublée; le +spectateur se refuse à un mouvement dont on le détourne après lui avoir +demandé de s'y livrer. L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car, +ainsi que l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à des +impressions continuées et renouvelées dans une seule et même direction. + +L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, a été l'âme +des grandes conceptions de Shakspeare et l'objet instinctif de son +travail assidu, comme elle est le but de toutes les règles inventées par +tous les systèmes. Les partisans exclusifs du système classique ont cru +qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression qu'à la faveur de ce +qu'on appelle les trois unités. Shakspeare y est parvenu par d'autres +moyens. Si la légitimité de ces moyens était reconnue, elle diminuerait +fort l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à certaines +règles, évidemment revêtues d'une autorité abusive si l'art, pour +accomplir son dessein, n'a pas besoin des restrictions qu'elles lui +imposent et qui le privent souvent d'une partie de ses richesses. + +La mobilité de notre imagination, la variété de nos intérêts, +l'inconstance de nos penchants ont donné au temps, aux lieux mêmes, une +puissance que ne saurait méconnaître le poëte qui veut se servir des +affections de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. S'il +leur présente son personnage à des intervalles trop longuement séparés +dans la durée de son existence, ils lui demanderont: «Qu'est devenu +l'homme que nous connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant +un ami six mois après l'événement qui l'a plongé dans la douleur, nous +commençons par nous enquérir discrètement de l'état de cette douleur que +nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication avec son âme +avant de savoir quel sentiment nous aurons à partager. Obligé de rendre +compte des changements survenus, dans le cours de six mois ou d'un an, à +des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître de la scène, +le héros tragique ne formerait-il pas avec lui-même une étrange +disparate? Le fil de l'identité ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui +conserver le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à l'avouer pour +la même personne? + +Dans cette condition de la nature humaine a été puisé le véritable motif +des unités de temps et de lieu, si souvent et si mal à propos fondées +sur une prétendue nécessité de satisfaire la raison en accommodant la +durée de Faction réelle à celle de la représentation théâtrale; comme si +la raison pouvait consentir à ce que, dans l'intervalle d'un entr'acte +de quelques minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir dormi, +ou du matin au soir sans avoir mangé! comme s'il était plus aisé de +prendre trois heures pour un jour que pour une semaine, ou même pour un +mois! + +Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve une certaine +répugnance à voir disparaître devant lui les intervalles de temps et de +lieu sans qu'il puisse s'en rendre compte, sans qu'il en reçoive +aucune modification. Plus ces intervalles sont considérables, plus +son mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi à sa +connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient de disposer, +et il n'aimerait pas qu'on lui répétât trop souvent, comme Crispin +à Géronte: «C'est votre léthargie.» Mais ce ne sont point là des +difficultés invincibles aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche +aisément de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de son allure, +il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le en vue du but +vers lequel vous aurez su porter ses désirs, et dans son élan pour +l'atteindre, il ne songera plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez +de franchir. Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée +nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre pensée se +préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, et ne voit rien dans +l'intervalle qui nous en sépare; et comme elle nous y fait arriver sans +avoir, pour ainsi dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous +que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et Laërtes sont +convenus ensemble de l'assaut d'armes où doit périr Hamlet, entre ce +moment et celui de l'événement on ne s'inquiète guère de savoir si deux +heures ou une semaine se sont écoulées. + +C'est que la chaîne des impressions n'a point été rompue; c'est que la +situation des personnages n'a point changé; leurs projets sont demeurés +les mêmes: leur ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point +agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments qu'ils nous +inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, dans la même disposition +d'âme; et ainsi les époques sont rapprochées par cette unité +d'impression qui nous fait dire, à la pensée d'un événement consommé +depuis longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace: «Il me +semble que c'était hier.» + +Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre les actions dont +Macbeth remplit sa carrière de crime? Quand il ordonne le meurtre de +Banquo, celui de Duncan est encore présent à nos yeux; il semble que +c'était hier; et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille de +Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition de Banquo. Aucune +de ses actions ne s'est terminée sans rendre nécessaire l'action qui +la suit; elles s'annoncent et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi +l'imagination de marcher en avant, pleine de trouble et d'attente. +Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par la terreur même de +son forfait, à tuer les chambellans à qui il veut l'attribuer, ne nous +permet pas de douter de la facilité avec laquelle il commettra les +forfaits nouveaux dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée +de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous laissent pas +espérer qu'elles accorderont quelque relâche à l'ambition et aux +nécessités du crime. Ainsi tous les fils de l'action sont d'abord +exposés à nos yeux; nous suivons, nous prévenons le cours des +événements; aucune hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre +imagination dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent avec la +succession des idées qui les devaient remplir; une seule succession +se marque dans notre esprit, celle des événements dont se compose le +spectacle entraînant qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent +pour nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée; et, +quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée vide et inaperçue +comme celle du sommeil, comme toutes celles où l'âme ne se manifeste par +aucun symptôme sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre esprit +que l'enchaînement des heures auprès de cet enchaînement des idées? +Et quel poète, soumis à l'unité de temps, la croirait suffisante pour +établir, entre les différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant +qui ne peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est vrai que +celle-là seule est le but, tandis que les autres ne sont que le moyen. + +Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité; la rapidité +d'une grande action exécutée, d'un grand événement accompli dans +l'espace de quelques heures, saisit l'imagination et emporte l'âme +d'un mouvement auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions +comportent en réalité une action si soudaine; peu d'événements se +composent de parties si exactement rapprochées dans le temps et +l'espace; et, sans parler des invraisemblances qu'amène leur cohésion +forcée, les surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité +d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. Zaïre, +passant tout à coup de son amour dévoué pour Orosmane à la plus entière +soumission pour la foi et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous +rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion qu'elle nous en a +fait perdre par un si brusque changement. Voltaire a cherché ses effets +dans le contraste de l'amour parfaitement heureux avec l'amour au +désespoir; moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant peut-être +que cette préoccupation d'une situation unique et constante qui ne se +développe que pour redoubler le sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce +n'est pas lorsque nous nous sommes bien établis dans une affection +qu'il est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur d'une affection +contraire: Corneille n'a point montré Rodrigue et Chimène ensemble avant +la querelle de leurs pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de +leur bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut croire et trouble +par ses pressentiments la situation trop douce dont le poëte s'est bien +gardé de nous mettre en possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions +trop de peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en sortir. +De même nous nous sommes associés aux sentiments de Polyeucte; nous +avons tremblé pour lui avant de connaître l'amour de Pauline et de +Sévère; si notre premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être +nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup pour Polyeucte, +dont la présence lui serait importune. Ainsi quand Zaïre nous a émus +comme amante, nous sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien +aisément cette situation où elle nous a placés, pour entrer dans celle +de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique que lui a donnée +Voltaire dans la première scène, pour faciliter plus tard sa conversion, +rend plus invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si vite +dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire, dès le premier +instant, Voltaire nous eût montré Zaïre troublée de scrupules et +inquiète sur son bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à +comprendre dans toute son étendue, à sa première apparition, le malheur +qui la menace, et à la voir s'y livrer avec un abandon peu probable, +parce qu'il est trop soudain. + +L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à déguiser, sous +de grands ébranlements, les transitions trop subites que la règle de +l'unité de temps peut imposer, rend donc souvent plus saillants les +inconvénients de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les +impressions différentes qu'elle accumule dans un espace trop étroit. +C'est au contraire par une impression unique que Shakspeare, du moins +dans ses plus belles compositions, s'empare, dès le premier instant, de +la pensée, et, par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il +a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour altérer la +seule unité dont il ait besoin. La péripétie peut exister pour les +personnages, jamais pour le spectateur. Avant de connaître le bonheur +d'Othello, nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre qui +va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime paraît avant lui sur +la scène; et avant que nous ayons vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé +par les sorcières nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable. De +même, dans _Athalie_, toute la pensée de la pièce se déploie, dès la +première scène, dans le caractère et les promesses du grand prêtre; +l'impression est commencée; elle va continuer et s'accroître toujours +dans la même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle de huit +jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les promesses de Joad et +leur accomplissement, eût rompu l'unité d'impression qui résulte de +l'invariable constance de ses projets? + +A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions, appartient +exclusivement cette unité morale qui, bravant les temps et les +distances, renferme toutes les parties d'un événement dans une action +compacte où ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité +matérielle. Une passion violemment excitée ne saurait prétendre à un tel +effet; elle a ses orages momentanés dont le cours, soumis à des causes +extérieures et variables, doit trouver en peu de temps son terme. Dès +que la jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle +quelconque séparait ce moment de celui qui amène la mort de Desdémona, +l'unité serait rompue; rien ne nous attesterait le lien qui doit unir +les premiers transports du More à sa dernière résolution; il faut donc +que Faction marche, se précipite et le précipite lui-même à sa perte, +qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait peut-être de consommer. +De même le simple tableau des événements, si la présence d'un grand +caractère individuel ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre +unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et les efforts +qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques, pour s'en rapprocher +ou en déguiser l'absence sont un nouvel hommage rendu à cette unité +morale qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien +ne remplace quand elle lui manque. Dans _Hamlet_, dans _Macbeth_, +Shakspeare, inattentif au cours du temps, le laisse passer sans y +regarder. Dans ses pièces historiques, au contraire, il le cache et le +dissimule par tous les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée; +les scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle sorte qu'un +intervalle de plusieurs années semble se renfermer en quelques semaines +ou même en quelques jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à +cette unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement entre des +événements que ne lie point un principe uniforme. La scène où Richard II +apprend d'Aumerle le départ de Bolingbroke pour son exil est celle où +il annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on ne sait pas +encore bien à la cour si en effet il s'est embarqué pour ce voyage quand +on y reçoit la nouvelle du débarquement de Bolingbroke revenant avec une +armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession de son père +mort dans l'intervalle, mais, au fait, pour s'emparer de la couronne +dont on le voit presque en possession avant que Richard, rejeté par la +tempête sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son +arrivée. Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis l'exil de +Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, que Mowbray, exilé au +même moment que lui, a fait pendant ce temps plusieurs voyages à la +terre sainte, et est venu mourir en Italie. + +Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément pas parmi les +preuves du génie de Shakspeare si elles n'attestaient l'empire qu'avait +pris sur lui la grande pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié. +Soit que, dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances +et les impossibilités pour dissimuler le cours du temps, soit que, dans +ses plus belles tragédies, il le laisse fuir sans s'en inquiéter, +c'est toujours l'unité d'impression, source de l'effet théâtral, qu'il +poursuit et veut maintenir. Il faut voir dans _Macbeth_, véritable type +de son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés qui en +naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur, la chaîne des lieux et +des temps sans cesse brisée dans la réalité! Macbeth, déterminé à faire +périr Macduff qu'il redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre; +il quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement son +château, d'égorger sa femme, ses enfants, tout ce qui porte son nom. La +scène se rouvre dans le château de Macduff, par une conversation entre +lady Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le départ de +son mari et lui témoigner des craintes pour elle-même. Les deux scènes, +liées ainsi étroitement par la pensée, semblent l'être par le temps; la +distance a disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle dont +on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le château de Macduff +du palais de Macbeth, et le temps qu'il a fallu pour les parcourir? On +est entré sans effort dans cette nouvelle partie de la situation; elle +suit son cours; les assassins se présentent; le massacre commence. On +passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; les terribles événements +qu'il ignore ont rempli, pour nous, l'intervalle qui doit séparer son +départ de son arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit +de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la désolation de l'Écosse, +la haine générale qui s'est soulevée contre Macbeth. L'armée qui doit +renverser le tyran est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais, +pendant que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le poëte +rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous nous préparons à +l'approche des troupes, dont la marche s'accomplit sans que rien nous +apprenne à en mesurer la durée, ou nous porte à nous en informer. +Presque jamais, dans Shakspeare, les personnages n'arrivent +immédiatement dans le lieu pour lequel ils viennent de partir: un +si brusque rapprochement serait contraire à l'ordre naturel de la +succession des idées. Nous avons vu Richard II partir pour le château de +Jean de Gaunt; c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que +nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait sans que notre +esprit se puisse plaindre de n'avoir pas été consulté sur le temps qu'il +y a employé. De même, entre deux événements évidemment séparés par un +intervalle assez long pour que nous n'aimions pas à le voir disparaître +sans y prendre quelque part, Shakspeare place une scène qui peut +appartenir également à la première ou à la seconde époque, et il +nous fait passer de l'une à l'autre sans nous choquer par son intime +connexion avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi, dans le _Roi +Lear_, entre le moment où Lear partage son royaume à ses filles, et +celui où Gonerille, déjà lassée de la présence de son père, se détermine +à s'en débarrasser, prennent place les scènes du château de Glocester, +et le commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet instinct qui +est la science du génie, le poëte sait que notre imagination parcourra +sans effort avec lui le temps et l'espace, s'il lui épargne les +invraisemblances morales qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce +dessein que tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt +il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif au but qu'il +poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité d'action ces artifices, +ces moyens préparatoires qu'il emploie pour écarter ce qui troublerait +l'illusion dramatique, et pour disposer librement de notre pensée. + +L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression, ne pouvait +échapper à la vue de Shakspeare. Comment la maintenir, se demande-t-on, +au milieu de tant d'événements si mobiles et si compliqués, dans ce +champ immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, toutes +les conditions sociales et le développement de tant de situations? +Shakspeare y a réussi cependant; dans _Macbeth, Hamlet, Richard III, +Roméo et Juliette_, l'action, pour être vaste, ne cesse pas d'être +une, rapide et complète. C'est que le poëte en a saisi la condition +fondamentale, qui consiste à placer le centre d'intérêt là où se trouve +le centre d'action. Le personnage qui fait marcher le drame est aussi +celui sur qui se porte l'agitation morale du spectateur. On a reproché à +_Andromaque_ la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche +n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les parties de +l'action ne concourent au même but, mais l'intérêt y est épars, le +centre d'action incertain. Si Shakspeare eût eu à traiter un pareil +sujet, d'ailleurs peu conforme à la nature de son génie, il eût fait +d'Andromaque le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt. L'amour +maternel eût plané sur toute la pièce, déployant son courage avec ses +craintes, ses forces avec ses douleurs; Shakspeare n'eût pas hésité à +faire paraître l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite +dans _Athalie_. Toutes les émotions du spectateur auraient été attirées +vers un seul point; on eût vu Andromaque, plus active, essayant, pour +sauver Astyanax, d'autres moyens que «les pleurs de sa mère,» et +ramenant toujours, sur son fils et sur elle, une attention que Racine a +trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il était contraint de +puiser dans les vicissitudes de la destinée d'Hermione. Selon le système +imposé dans le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione devait +être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur un théâtre de +plus, en plus soumis à l'autorité des femmes et de la cour, l'amour +semblait destiné à remplacer la fatalité des anciens: puissance aveugle, +inflexible comme la fatalité, conduisant de même ses victimes au but +marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le point fixe autour +duquel devaient tourner toutes choses. Dans _Andromaque_, l'amour fait +d'Hermione un personnage simple, dominé par sa passion, y rapportant +tout ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre les +événements pour la servir et la satisfaire; Hermione seule dirige et +fait avancer le drame; Andromaque ne paraît que pour subir une situation +aussi impuissante que douloureuse. Une conception pareille peut amener +d'admirables développements des affections passives du coeur, mais elle +ne constitue pas une action tragique; et dans les développements qui +ne conduisent pas immédiatement à l'action, l'intérêt court risque de +s'égarer et de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où il +se puisse maintenir. + +Quand, au contraire, le centre d'action et le centre d'intérêt +sont confondus, quand l'attention du spectateur a été fixée sur le +personnage, à la fois actif et immuable, dont le caractère, toujours le +même, fera sa destinée toujours changeante, alors les événements qui +s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que par rapport à lui; +l'impression que nous en recevons prend la couleur qu'il leur a lui-même +imposée. Richard III marche de complot en complot; chaque nouveau succès +redouble l'effroi que nous a causé d'abord son infernal génie; la pitié +qu'éveille successivement chacune de ses victimes vient se perdre dans +les sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur; aucun de ces +sentiments particuliers ne détourne à son profit nos impressions; elles +se reportent sans cesse, et toujours plus vives, vers l'auteur de tant +de crimes; et ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre +d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement l'inquiète pitié +que nous ressentons pour le malheur, ou cette affection passionnée que +nous inspire la vertu; c'est aussi la haine, le désir de la vengeance, +le besoin de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut de +l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter l'âme humaine, +peuvent nous entraîner à leur suite et nous saisir d'un intérêt +passionné; ils n'ont pas besoin de nous promettre le bonheur, ou de nous +attacher par la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime +mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs, et à cette noble +indignation sous laquelle succombent les tyrans. + +Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un centre unique d'où +émanent et auquel se rapportent tous les événements du drame, toutes les +impressions du spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout ce +qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, pourvu que, +dirigés vers un même point, marqués d'une même empreinte, les faits les +plus divers ne se présentent que comme les satellites du fait principal +dont ils augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial, +insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient plus vive +ou le sentiment général plus profond. La douleur redouble quelquefois +par le spectacle de la gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut +exalter le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce qui la +détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui peut s'y confondre. +Le babil du jeune Arthur avec Hubert devient déchirant par l'idée de +l'horrible barbarie qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un +spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff tendrement amusée +des saillies de l'esprit naissant de son fils, tandis qu'à sa porte +arrivent les assassins qui vont massacrer et ce fils et les autres, et +ensuite elle-même. Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre +intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais, sans la scène, +haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit pour ce nouveau crime? Dans +_Hamlet_, non-seulement la scène des fossoyeurs, par le genre des +méditations qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais, +et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent en présence +d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront, quand il en sera +instruit, toutes les impressions qu'ont fait naître dans son âme la vue +de ces ossements hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux +restes matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri. Aucun +détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour le sentiment qu'ils +excitent; l'insensible grossièreté des hommes voués aux habitudes d'un +pareil métier, leurs chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et +les formes, les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans la +tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus vives que lorsqu'on +les voit près de tomber sur l'homme déjà frappé à son insu et se jouant +en présence du malheur qu'il ignore. + +Sans cet emploi du comique, sans cette intervention des classes +inférieures, combien d'effets dramatiques, qui contribuent puissamment +à l'effet général, deviendraient impossibles! Accommodez au goût de +plaisanterie de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il n'est +personne qui ne frémisse en songeant à la découverte qui va suivre ces +accès d'une joie bouffonne, au spectacle de carnage encore caché sous +ces restes de l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis +en relation avec l'ombre de son père; que de préparations, que +d'explications seront indispensables pour nous placer dans l'état +d'esprit où doit être un prince, un homme des classes élevées, pour +croire à une apparition! Mais l'apparition a eu lieu d'abord devant +des soldats, des hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en +étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: «C'était ici, +au moment où cette étoile qui brille là-bas éclairait ce même point du +ciel; la cloche sonnait aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!» +L'effet de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant que +Hamlet en ait même entendu parler. + +Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures fournit à +Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable dans tout autre système. +Le poëte qui peut prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société +et les présenter dans toutes les situations peut aussi tout mettre +en action, c'est-à-dire demeurer constamment dramatique. Dans +_Jules-César_, la scène s'ouvre par le tableau vivant des mouvements et +des sentiments populaires: quelle exposition, quel entretien feraient +aussi bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les Romains le +dictateur, le genre de danger que court la liberté, et l'erreur ainsi +que le péril des républicains qui se flattent de la rétablir par la mort +de César? Lorsque Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous +informer de son projet dans la personne d'un confident ni à se faire +rendre compte de l'exécution du fait pour nous en instruire; il fait +venir les assassins et cause avec eux; nous assistons aux artifices +par lesquels un tyran fait servir à ses desseins les passions et les +malheurs de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers attendre +leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants demander leur +récompense. Banquo peut alors nous apparaître; la présence réelle du +crime a produit tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui +l'accompagnent. + +Quand on veut produire l'homme sur la scène dans toute l'énergie de sa +nature, ce n'est pas trop d'appeler à son aide l'homme tout entier, +de le montrer sous toutes les formes, dans toutes les situations que +comporte son existence. La représentation en est non-seulement plus +complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est tromper l'esprit +sur un événement que de lui en présenter une partie saillante et revêtue +des couleurs de la réalité, tandis que l'autre partie est repoussée, +effacée dans une conversation ou un récit. De là résulte une impression +fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des plus beaux ouvrages. +_Athalie_, ce chef-d'oeuvre de notre théâtre, nous trouve encore saisis +d'une certaine prévention contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne +hait pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez +pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. Cependant Athalie +n'a pas seulement massacré, pour régner à leur place, les enfants de son +fils; Athalie est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats +étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle l'insulte et le +bravé par la présence et la pompe d'un culte étranger, tandis que le +culte national, sans honneurs, sans pouvoir, pratiqué en tremblant par +«un petit nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber +sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de la reine et l'avidité +de ses lâches courtisans. C'est bien là la tyrannie et le malheur; c'est +bien là ce qui appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots +les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits sont +consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie même. +Mais ils ne sont que dans les discours; ce que nous voyons en action, +c'est Joad qui conspire avec les moyens que lui laisse encore son +ennemie; c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie, et la ruse +qui doit son triomphe sur la force à la pitié méprisante qu'elle a su +inspirer par une apparence de faiblesse. La conspiration est sous nos +yeux; nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action +nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression; que nous +eussions vu Joad excité, poussé par les cris des malheureux en proie aux +vexations de l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du +peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables» fût venue +légitimer à nos propres yeux la conduite de Joad; l'action ainsi +complétée ne laisserait dans notre âme aucune incertitude; et _Athalie_ +nous offrirait peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins +que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour. + +Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les sentiments peu +compliqués se pouvaient résumer en quelques traits larges et simples, +cet idéal ne se présentait point aux peuples modernes sous des formes +assez générales et assez pures pour recevoir l'application des règles +tracées d'après les modèles antiques. La France, pour les adopter, +fut contrainte de se resserrer, en quelque sorte, dans un coin de +l'existence humaine. Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à +mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur ont été sondés +dans toute leur profondeur, mais non dans toutes leurs dimensions. +L'illusion dramatique a été cherchée à sa véritable source; mais on ne +lui a pas demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. Shakspeare +nous offre un système plus fécond et plus vaste. Ce serait s'abuser +étrangement que de supposer qu'il en a découvert et mis au jour toutes +les richesses. Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses +aspects et la nature humaine dans toutes les conditions de l'homme sur +la terre, on entre en possession d'un trésor inépuisable. C'est le +propre d'un tel système d'échapper, par son étendue, à la domination +d'un génie spécial. On en peut retrouver les principes dans les ouvrages +de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement connus, ni toujours +respectés. Il doit servir d'exemple, non de modèle. Quelques hommes, +même d'un talent supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût +de Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une chose; c'était +de les faire comme lui, de les faire pour notre temps, comme celles de +Shakspeare furent faites pour le sien. C'est là une entreprise dont +personne peutêtre n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a vu +combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare à surmonter celles +qui sont inhérentes à son système. Elles sont bien plus grandes de nos +jours, et se dévoileraient bien plus complètement à l'esprit de critique +qui accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie. Ce n'est pas +seulement à des spectateurs d'un goût plus difficile, d'une imagination +plus distraite et plus paresseuse, qu'aurait affaire parmi nous le poëte +qui se hasarderait, sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à +faire mouvoir des personnages embarrassés dans des intérêts bien plus +compliqués, préoccupés de sentiments bien plus divers, livrés à des +habitudes d'esprit moins simples, à des penchants moins décidés. Ni la +science, ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les +incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros de Shakspeare; +le doute est peu à leur usage, et la violence de leurs passions fait +bientôt passer leur croyance du côté de leurs désirs, ou leurs actions +par-dessus leur croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus +d'un esprit formé par les lumières de la société, aux prises avec +une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une apparition +surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un événement fortuit pour +accomplir son projet. Sans cesse placés dans une situation analogue, les +personnages d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système romantique +nous offriraient la même indécision. Les idées se pressent et se +croisent maintenant dans l'esprit de l'homme, les devoirs dans sa +conscience, les obstacles et les liens autour de sa vie. Au lieu de +ces cerveaux électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont +recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les projets, comme +ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans leurs mains,» le monde offre +maintenant au poëte des esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans +l'observation de ces combats intérieurs que notre système classique a +puisés dans un état social déjà plus avancé que celui du temps où +vécut Shakspeare. Tant de sentiments, tant d'intérêts, tant d'idées, +conséquences nécessaires de la civilisation moderne, pourraient devenir, +même sous leur plus simple expression, un bagage embarrassant et +difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches hardies du +système romantique. + +Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le veut. Il faut que +la raison soit contente en même temps que l'imagination sera occupée. Il +faut que les progrès du goût, des lumières de la société et de l'homme, +servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances, mais à les rendre +dignes de nous-mêmes, et capables de répondre aux besoins nouveaux que +nous avons contractés. Avancez sans règle et sans art dans le système +romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir en passant la +multitude, mais la multitude seule, et pour quelques jours; comme, +en vous traînant sans originalité dans le système classique, vous ne +satisferez que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la +nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, ni de +plus imposant que les trois unités. Ce n'est point là l'oeuvre du poëte +appelé à la puissance et réservé à la gloire; il agit sur une plus +grande échelle et sait parler aux intelligences supérieures comme aux +facultés générales et simples de tous les hommes. Sans doute il faut +que la foule accoure aux ouvrages dramatiques dont vous voulez faire +un spectacle national; mais n'espérez pas devenir national si vous ne +réunissez dans vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits +dont la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute +dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine dans tous +ses développements; sa force consiste à trouver en lui-même de quoi +satisfaire toujours le public tout entier. Une même, tâche est imposée +aujourd'hui au gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent +exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses et à ceux +des esprits les plus élevés. + +Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité ne se révélera +qu'au talent qui saura les remplir, l'art dramatique, en Angleterre +même, où, sous la protection de Shakspeare, il aurait la liberté de tout +entreprendre, ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre. +Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent au théâtre +des plaisirs et des émotions que ne peut plus donner la représentation +inanimée d'un monde qui n'est plus. Le système classique est né de la +vie et des moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste +brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. Près des +monuments des siècles écoulés, commencent maintenant à s'élever les +monuments d'un autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le +terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse déjà découvrir. +Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas +celui de Shakspeare; c'est le nôtre; mais le système de Shakspeare +peut fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit +maintenant travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces conditions +sociales, tous ces sentiments, généraux ou divers, dont le rapprochement +et l'activité simultanée forment aujourd'hui pour nous le spectacle des +choses humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes révolutions +de la société, nous ne resserrons plus volontiers le mouvement de notre +esprit dans l'espace étroit de quelque événement de famille, ou dans les +agitations d'une passion purement individuelle. La nature et la destinée +de l'homme nous ont apparu sous les traits les plus énergiques comme les +plus simples, dans toute leur étendue comme avec toute leur mobilité. Il +nous faut des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme tout +entier se montre et provoque toute notre sympathie. Les dispositions +morales qui imposent à la poésie cette nécessité ne changeront point; on +les verra au contraire se manifester et se développer de jour en jour. +Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à toutes les classes de +citoyens, leur rendront chaque jour plus habituelles et plus puissantes +ces relations auxquelles se viennent rattacher tous les sentiments +publics. Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un ordre +d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais la liaison des +plus vulgaires intérêts de l'homme avec les principes d'où dépendent ses +plus hautes destinées n'a été plus vivement présente à tous les esprits; +et l'importance d'un événement peut maintenant éclater dans ses plus +petits détails comme dans ses plus grands résultats. Dans cet état de la +société, un nouveau système dramatique doit s'établir. Il sera large et +libre, mais non sans principes et sans lois. Il s'établira, comme la +liberté, non sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des +règles plus sévères et d'une observation plus difficile peut-être que +celles qu'on réclame encore pour maintenir ce qu'on appelle l'ordre +contre ce qu'on nomme la licence. + + +APPENDICE + + +Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de _Hamlet_, daté de +1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un texte +différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré l'intérêt +qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il faut se +garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier _Hamlet_ +et à toutes les différences qui le distinguent du second. Parmi ces +différences, il y en a qui sont évidemment du fait de Shakspeare même, +et qui prouvent un profond remaniement; il y en a d'autres qui ne +doivent pas lui être attribuées. Comme pour les premières éditions de +_Roméo et Juliette_ et des _Joyeuses Commères de Windsor_, il est plus +que probable que la première édition de _Hamlet_, celle de 1603, a été +faite sans le concours ni l'aveu de Shakspeare, d'après des notes prises +pendant les représentations, ou d'après un mauvais manuscrit soustrait +aux acteurs ou à l'auteur. Dans la préface que John Heming et Henry +Condell mirent en tête de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades +de théâtre de Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord +en butte aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués +et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux imposteurs +qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans la même disgrâce, +et ne se décida à publier les _Précieuses ridicules_ qu'après avoir vu +une copie dérobée de sa pièce entre les mains des libraires, accompagnée +d'un privilège obtenu par surprise (Préface des _Précieuses ridicules_). +Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même répudié assez explicitement +la première édition de _Hamlet_, en ajoutant au titre de la seconde que +cette dernière était imprimée d'après le texte «véritable et complet.» +Qu'on se rappelle aussi que le texte de là seconde édition, quoique +daté de 1604, a été certainement écrit en 1600, comme le démontrent +les paroles de Rosencrantz, sur les comédiens nomades, et «la récente +innovation» (Voir acte II, sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à +coup sur, n'aurait pas fait imprimer, en 1603, le _Hamlet_ de 1589, +quand, depuis trois ans déjà, il en avait écrit et en faisait jouer +un autre approprié à de nouveaux faits et pleins de nouveaux +développements. Le _Hamlet_, de 1603, a donc été publié en dehors de +lui: Shakspeare est bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point +garant de l'édition; ni lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien +jalousement, en 1603, sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient +plus, et la conclusion presque forcée de ces remarques est que le +premier _Hamlet_, tel que nous l'avons, est une spéculation de quelque +libraire-pirate, une publication furtive, composée en partie d'après +des fragments d'un texte abandonné, en partie d'après des notes et des +souvenirs. + +Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui +distinguent le second _Hamlet_ du premier, comme des additions ou des +modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles sont, parmi +ces différences, celles dont il n'est point responsable et qu'il faut +attribuer à l'origine discréditée du premier texte? C'est un choix à peu +près impossible à faire, ce sont autant de points minutieux et litigieux +qui ne permettent pas, pour la plupart, de rien affirmer. Il nous serait +surtout difficile de faire sentir à travers la traduction ce que nous +sentons en lisant dans le texte certains passages du premier _Hamlet_. +Voulez-vous, par exemple, prendre la peine de comparer au passage +correspondant du second _Hamlet_ (acte Ier, sc. II, p. 146), les +quelques lignes que voici? «_Le Roi_: Et maintenant, Laërtes, quoi de +nouveau de votre côté? Vous avez parlé d'une requête. Quelle est-elle, +Laërtes?--_Laërtes_: Mon gracieux seigneur, votre permission favorable, +maintenant que les rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir +congé de retourner en France; car, encore que la faveur de votre grâce +fût bien faite pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui +murmure dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous +tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second texte +une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est l'enterrement +du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement de Claudius, +qui est donné comme cause du retour de Laërtes en Danemark; correction +nécessaire, car dans le premier texte, même sans savoir qu'il était +devant un assassin et qu'il lui parlait des obsèques de sa victime, le +jeune courtisan n'avait pas bonne grâce à se confesser ainsi devant +Claudius d'être revenu, de France tout exprès pour rendre hommage à +la mémoire du feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de +quitter la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là, au point de vue +dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien tenté d'en +déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage comme un de +ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe qui, pour combler +les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais le lecteur acceptera-t-il si +promptement notre hypothèse? Se contentera-t-il, pour nous croire, de +se rappeler que ce genre d'invraisemblance, ce tort de prêter aux +personnages des paroles qui ne sont pas _en situation_, comme on dit +au théâtre, est peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement +tombé, parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre? +Et que pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il +faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur, +en tête à-tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en +faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, nous +en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme une monnaie +fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi. + +Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé par +aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, parmi les +emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son rôle et +ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs, est bon à +entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement, pourvu +qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit point ici de +ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on veut souvent faire +passer pour les plus purs témoignages de la nature et pour les jugements +du coeur, mais qui sont seulement les sentences de l'ignorance +présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de commun avec ces +boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit le comprendre et +peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude et de la réflexion, +et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à force d'exercer les +cinq autres. Quand on a longtemps vécu en intimité avec un écrivain, +quand son langage s'est gravé dans notre mémoire, quand ses pensées ont +pénétré les nôtres, un jour vient où le livre cesse d'être un livre; +l'oeuvre écrite nous apparaît dès lors comme une personne vivante; elle +a une allure, un accent à elle; outre ses qualités que nous pouvons +nommer, elle a sa physionomie que nous ne saurions définir, et qui est +pourtant ce que nous connaissons d'elle le plus certainement; de sorte +que nous sommes poussés à nous récrier sans preuves et à nous plaindre +là où cette physionomie manque, comme, devant le portrait d'un ami, si +ses traits y sont reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons +en droit de dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout +lorsqu'il s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus +complexes, leur art plus secret, leur originalité tout à la fois plus +saisissante et plus insaisissable que celle dès autres écrivains. Et +s'il est un poëte, entre tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer +plus justement encore qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare? +n'est-ce pas celui qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi: +«Chacune de mes paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e +sonnet.) Combien de fois, en lisant le premier _Hamlet_, nous avons été +arrêté par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous +ne saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après +l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, dans +cette même scène deuxième du premier acte, dont nous avons déjà cité un +fragment: «_Le Roi_: Et maintenant, royal fils Hamlet, que signifient +ces airs tristes et mélancoliques? Quant à votre départ projeté pour +Wittemberg, nous le regardons comme très-inopportun et très-impropre, +étant la joie de votre mère et la moitié de son coeur. Laissez-moi donc +vous exhorter à demeurer à la cour, espoir de tout le Danemark, notre +cousin et notre fils bien-aimé!--_Hamlet_: Mon seigneur, ce n'est pas le +noir vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans +mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois mêlé +d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon coeur. J'ai perdu +celui-là que, de toute nécessité, je dois aller chercher (??). Ce ne +sont que les ornements et les vêtements a de la douleur.--_Le Roi_: Cela +montre en vous un affectueux souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous +dire que votre père perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, +et ainsi sera, jusqu'à la fin générale. Cessez donc les lamentations, +c'est une faute contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre +la nature, et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul +ne vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.» + +Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce fragment bien +gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt qu'elle ne charge +les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a un vers qui se +termine par un article dont le substantif n'arrive qu'au vers suivant: + + ...Et sera ainsi jusqu'à la + Fin générale. + +Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? Cela rappelle +ce distique burlesque: + + On croira que je suis atteint de folie ou que + Je veux faire ma cour à madame Panckoucke. + +Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. Ici +c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin ne +fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les mots +seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements et +des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne répond nullement +à ce que dit le roi; en rapprochant le premier texte et le second, on +reconnaît tout de suite une lacune; les paroles de Hamlet sont faites +pour répondre à celles de la reine que le premier texte ne donne pas. La +réplique du roi à Hamlet est aussi évidemment falsifiée dans le premier +texte; au lieu de l'idée de Shakspeare, telle que le second texte +l'établit, telle que la scène et le personnage l'amènent et la +réclament, c'est-à-dire au lieu de la distinction entre les regrets +qui sont un devoir et les regrets qui sont un excès, nous voyons là +seulement quelques vers récoltés au hasard, coupés en dépit du mètre, et +rattachés en dépit de l'idée; ce n'est pas un premier thème, c'est un +abrégé infidèle du beau passage qu'on peut relire à la page 148. Ainsi +tout concourt à la même conclusion; le _Hamlet_ daté de 1603 et retrouvé +en 1825 nous est rendu suspect par les indices tirés du texte même, +comme par le témoignage des anciens éditeurs de Shakspeare, et par le +propre témoignage du poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604. +Ce texte de 1603 est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé +de remplissages maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire +authentique et pur du premier _Hamlet_, écrit par Shakspeare, en 1589. + +Tel qu'il est, cependant, le premier _Hamlet_ a beaucoup à nous +apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare +l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, et nous +ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni qu'on en +poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément le premier +_Hamlet_ tel que Shakspeare l'avait conçu; si la forme en est altérée eu +mainte place dans l'in-quarto de 1603, l'ensemble et le fond de l'oeuvre +sont demeurés. C'est un texte qui vaut la peine d'être étudié, même s'il +ne mérite pas l'honneur d'être traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, +on se confirme tout à fait dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au +premier _Hamlet_ de Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 +en font la première oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre +qu'il aurait écrite l'année même où il vint à Londres[33]. Mais est-il +vraisemblable que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite +paroisse et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la +scène ni des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans +s'être mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au +débotté cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à +se déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance des +exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, sur le +fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, +de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres seulement +pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est déjà dans le +premier _Hamlet_. Déjà toute la séquelle royale, vieux conseillers et +jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs du roi et qui +espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière citadine, +mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui hurlent, bouffons qui +se mêlent d'improviser, tiennent leur place dans le premier _Hamlet_, +dépeints et châtiés de main de maître; déjà la _Didon_ de Greene et de +Marlowe y est parodiée, la _Tragédie espagnole_ de Kid y est imitée, +le personnage d'Osrick y est en germe, ceux de Rosencrantz et de +Guildenstern presque complets, celui de Polonius tout en vie. Une +ingénieuse érudition dont nous ne combattons que les excès et les rêves +a trouvé plus d'un rapport frappant entre Polonius et le vieux ministre +d'Elisabeth, Cécil, baron de Burleigh; tous ces traits de ressemblance +existent déjà entre Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier +_Hamlet_. Si c'est sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés +les conseils de Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de +Polonius que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux +traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour repousser +l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les comédiens +que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; si, pour +expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il faut se souvenir +de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa toute-puissante +protection étendue sur Shakspeare; comme ce commentaire va aussi bien +au Corambis du premier _Hamlet_ qu'au Polonius du second, on ne saurait +admettre que le premier _Hamlet_ et tout ce tissu de satires si finement +croisées soient de 1584. + +[Note 33: S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant +que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son coup +d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse même de +Shakspeare a d'abord enfanté _Périclès_, et le _Prince de Tyr_ fut +l'aîné d'_Othello_.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après des souvenirs +qui pouvaient encore être directs, ou tout au moins d'après des +traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.] + +On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le drame +aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare par +lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur en 1588 et fut +obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par le roi Christian +IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du matin jusqu'au soir; +comment donc le premier _Hamlet_, où ces allusions sont aussi visibles +que dans le second, serait-il de 1584? Et ce passage du premier _Hamlet_ +où le personnage parle évidemment pour le poëte, où nous entendons +Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà sept ans que je le remarque, +l'orteil du paysan touche le talon de l'homme de cour d'assez près +pour l'écorcher,» comment l'attribuer à un moraliste de vingt ans? Ne +sentez-vous pas que si, à cet âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans +la tête de Shakspeare, il se serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais +treize ans quand j'ai fait cette remarque! j'étais un petit écolier de +Stratford quand j'ai commencé à instituer un parallèle entre l'esprit +des paysans et celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de +lui-même pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au +contraire soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle +nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on sait +que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir Thomas Lucy; +ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en écrivant celle phrase? +Ne serait-il pas lui-même le paysan dont l'orteil a écorché au talon +un homme de cour? Vous liriez ainsi sous sa plume une allusion +vraisemblable au lieu d'une risible absurdité. En tout cas, quand il +s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier _Hamlet_, laissez +à Shakspeare le temps de se mettre au courant, de respirer l'air de +Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du monde et des poëtes. +Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes et à tant de choses, +souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette date de 1584 qui rend +tout impossible, et ralliez-vous à celle de 1589, qui laisse la +précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire encore pour +étonner ses plus fervents admirateurs. + + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Étude sur Shakspeare +by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉTUDE SUR SHAKSPEARE *** + +***** This file should be named 14827-8.txt or 14827-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/2/14827/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Étude sur Shakspeare + +Author: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: January 28, 2005 [EBook #14827] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉTUDE SUR SHAKSPEARE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + + +</pre> + + +==================================================================== + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 1</p> +<p>Vie de Shakspeare</p> +<p>Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1864</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce document contient Étude sur Shakspeare</p> + </div> </div> + +==================================================================== +<br><br><br> + + +<h4>AVERTISSEMENT<br> + +DES ÉDITEURS.</h4> +<br> + +<p>Lorsque M. Guizot, en 1821, publia chez M. Ladvocat +les oeuvres complètes de Shakspeare traduites +en français, M. Ladvocat expliqua dans une courte +préface que la modestie seule du traducteur avait +fait maintenir en tête de cette publication le nom +de Letourneur, qui le premier avait tenté de faire +connaître en France le théâtre de Shakspeare.</p> + +<p>C'était bien une traduction nouvelle que M. Guizot +publiait, en 1821, avec la collaboration de +M. Amédée Pichot. Une grande Étude biographique +et littéraire sur Shakspeare la précédait; trente-sept +notices et de nombreuses notes accompagnaient les +diverses pièces; une tragédie entière et deux poëmes, +dont Letourneur n'avait rien donné, étaient ajoutés; +tous les passages que Letourneur avait supprimés +dans le corps des pièces étaient rétablis, et cela seul +rendait à Shakspeare au moins deux volumes de ses +oeuvres; mais surtout la traduction avait été entièrement +revue et corrigée d'après le texte, et si le nom +de Letourneur était maintenu sur le titre, son système +d'interprétation était détruit presque à chaque +ligne. Ses infidélités déclamatoires ou timides avaient +disparu, pour faire place à une exactitude, à une +simplicité, à une hardiesse qui changeaient du tout +au tout la physionomie du style. Un grand pas était +fait. Peut-être n'était-ce pas encore une traduction +définitive, mais c'était déjà une traduction décisive, +qui devançait les progrès de la critique et du goût, +et qui devait mettre les lecteurs français en demeure +de se prononcer sur Shakspeare tel qu'il est.</p> + +<p>Cette traduction vient de subir une nouvelle révision, +complète, minutieuse, et qui ôte au nom de +Letourneur tout droit et même tout prétexte de +figurer sur le titre.—Nous y ajoutons la collection +complète des sonnets qui manquait à l'édition antérieure.</p> + +<p>Maintenant que l'intelligence des littératures +étrangères s'est répandue en France, maintenant que +Shakspeare est familier à tous les esprits cultivés, un +traducteur peut oser davantage et serrer le texte de +plus près. Rien n'empêche aujourd'hui les traductions +d'être aussi exactes qu'elles pourront jamais +l'être; la tentation et le péril sont plutôt d'exagérer +que d'atténuer les textes en les interprétant, et de +faire des traductions pareilles à la photographie, qui +grossit les traits saillants des visages qu'elle reproduit. +On s'est efforcé d'éviter cette infidélité d'une +nouvelle sorte, et de ne point faire un Shakspeare +français plus anglais et plus shakspearien que le +Shakspeare anglais lui-même.</p> + +<p>DIDIER ET Cie</p> +<br><br><br> + +<h2>ÉTUDE<br> + +SUR<br> + +SHAKSPEARE</h2> +<br><br> + + + +<p>C'est Voltaire qui, le premier, a parlé en France du +génie de Shakspeare, et bien qu'il le traitât de barbare, +le public français trouva que Voltaire en avait trop dit. +On eût cru commettre une sorte de profanation en appliquant, +à des drames qu'on jugeait informes et grossiers, +les mots de génie et de gloire.</p> + +<p>Maintenant ce n'est plus de la gloire ni du génie de +Shakspeare qu'il s'agit; personne ne les conteste; une +plus grande question s'est élevée. On se demande si le +système dramatique de Shakspeare ne vaut pas mieux +que celui de Voltaire.</p> + +<p>Je ne juge point cette question. Je dis qu'elle est posée +et se débat aujourd'hui. Là nous a conduits le cours des +idées. J'essayerai d'en indiquer les causes; je n'insiste +en ce moment que sur le fait même, et pour en tirer une +seule conséquence; c'est que la critique littéraire a changé +de terrain et ne saurait demeurer dans les limites où elle +se renfermait jadis.</p> + +<p>La littérature n'échappe point aux révolutions de l'esprit +humain; elle est contrainte de le suivre dans sa +marche, de se transporter sous l'horizon où il se transporte, +de s'élever et de s'étendre avec les idées qui le +préoccupent, de considérer les questions qu'elle agite +sous les aspects et dans les espaces nouveaux où les place +le nouvel état de la pensée et de la société.</p> + +<p>On ne s'étonnera donc pas si, pour connaître Shakspeare, +j'éprouve le besoin de pénétrer un peu avant dans +la nature de la poésie dramatique et dans la civilisation +des peuples modernes, surtout de l'Angleterre. Si l'on +n'aborde ces considérations générales, il est impossible +le répondre aux idées, confuses peut-être, mais actives +et pressantes, qu'un tel sujet fait naître maintenant dans +tous les esprits.</p> + +<p>Une représentation théâtrale est une fête populaire. +Ainsi le veut la nature même de la poésie dramatique. +Sa puissance repose sur les effets de la sympathie, de +cette force mystérieuse qui fait que le rire naît du rire, +que les larmes coulent à la vue des larmes, et qui, en +dépit de la diversité des dispositions, des conditions, des +caractères, confond dans une même impression les +hommes réunis dans un même lieu, spectateurs d'un +même fait. Pour de tels effets, il faut que la foule s'assemble: +les idées et les sentiments qui passeraient languissamment +d'un homme à un autre homme traversent, +avec la rapidité de l'éclair, une multitude pressée, et c'est +seulement au sein des masses que se déploie cette électricité +morale dont le poëte dramatique fait éclater le +pouvoir.</p> + +<p>La poésie dramatique n'a donc pu naître qu'au milieu +du peuple. Elle fut, en naissant, destinée à ses plaisirs; +il prit même d'abord une part active à la fête; aux premiers +chants de Thespis s'unissait le choeur des assistants.</p> + +<p>Mais le peuple ne tarde pas à s'apercevoir que les +plaisirs qu'il peut se donner lui-même ne sont ni les +seuls, ni les plus vifs qu'il soit capable de goûter: pour +les classes livrées au travail, le délassement semble la +première et presque l'unique condition du plaisir; une +suspension momentanée des efforts ou des privations de +la vie habituelle, un accès de mouvement et de liberté, +une abondance relative, c'est là tout ce que cherche le +peuple dans les fêtes où il agit seul; ce sont là toutes +les jouissances qu'il sait se procurer. Cependant ces +hommes sont nés pour sentir des joies plus nobles et +plus vives; en eux reposent des facultés que la monotonie +de leur existence laisse s'endormir dans l'inaction: +qu'une voix puissante les réveille; qu'un récit +animé, un spectacle vivant viennent provoquer ces imaginations +paresseuses, ces sensibilités engourdies, et +elles se livreront à une activité qu'elles ne savaient pas +se donner elles-mêmes, mais qu'elles recevront avec +transport; et alors naîtront, sans le concours de la multitude, +mais en sa présence et pour elle, de nouveaux +jeux, de nouveaux plaisirs qui deviendront bientôt des +besoins.</p> + +<p>C'est à de telles fêtes que le poëte dramatique appelle +le peuple assemblé. Il se charge de le divertir, mais d'un +divertissement que le peuple ne connaîtrait pas sans lui. +Eschyle retrace à ses concitoyens la victoire de Salamine, +et aussi les inquiétudes d'Atossa et la douleur de +Xerxès; il charme le peuple d'Athènes, mais en l'élevant +à des émotions, à des idées qu'Eschyle seul peut +exalter à ce point; il communique à cette multitude des +impressions qu'elle est capable de ressentir, mais qu'Eschyle +seul sait faire naître. Telle est la nature de la poésie +dramatique; c'est pour le peuple qu'elle crée, c'est +au peuple qu'elle s'adresse, mais pour l'ennoblir, pour +étendre et vivifier son existence morale, pour lui révéler +des facultés qu'il possède, mais qu'il ignore, pour lui +procurer des jouissances qu'il saisit avidement, mais +qu'il ne chercherait même pas si un art sublime ne les +lui apprenait en les lui donnant.</p> + +<p>Et il faut bien que le poëte dramatique poursuive +cette oeuvre; il faut bien qu'il élève et civilise, pour +ainsi dire, la foule qu'il appelle à ses fêtes: comment +agir sur les hommes assemblés, sinon en s'adressant à +ce qu'il y a de plus général, et de plus élevé dans leur +nature? C'est seulement en sortant de la vie et des intérêts +individuels que l'imagination s'exalte, que l'âme +s'agrandit, que les plaisirs deviennent désintéressés +et les affections généreuses, que les hommes peuvent +se rencontrer dans ces émotions communes dont les +transports font retentir le théâtre. Aussi la religion +a-t-elle été partout la source et la matière primitive de +l'art dramatique; il a célébré en naissant, chez les +Grecs, les aventures de Bacchus, dans l'Europe moderne, +les mystères du Christ. C'est que, de toutes les +affections humaines, la piété est celle qui réunit le plus +les hommes dans des sentiments communs, parce qu'il +n'en est aucune qui les détache autant d'eux-mêmes; +c'est aussi l'affection qui attend le moins, pour se développer, +les progrès de la civilisation; elle est puissante +et pure au sein de la société la moins avancée. Dès +ses premiers pas, la poésie dramatique a invoqué la +piété, parce que, de tous les sentiments auxquels elle +pouvait s'adresser, celui-là était le plus noble et le plus +universel.</p> + +<p>Né ainsi au milieu du peuple et pour le peuple, mais +appelé à l'élever en le charmant, l'art dramatique est +bientôt devenu dans tous les siècles, dans tous les pays, +et par ce caractère même de sa nature, le plaisir favori +des classes supérieures.</p> + +<p>C'était sa tendance; il y a trouvé aussi son plus dangereux +écueil. Plus d'une fois, se laissant séduire à cette +haute fortune, l'art dramatique a perdu ou compromis +son énergie et sa liberté. Quand les classes supérieures +peuvent se livrer pleinement à leur situation, elles ont +ce tort ou ce malheur qu'elles s'isolent et cessent, pour +ainsi dire, d'appartenir à la nature générale de l'homme, +comme aux intérêts publics de la société. Les sentiments +universels, les idées naturelles, les relations simples, +qui sont le fond de l'humanité et de la vie, s'énervent et +s'altèrent dans une condition sociale toute d'exception +et de privilége. Les conventions y prennent la place des +réalités; les moeurs y deviennent factices et faibles. La +destinée humaine n'y est point connue sous ses traits +les plus saillants et les plus généraux. Elle a mille aspects, +elle amène une foule d'impressions et de rapports +qu'ignorent les classes élevées si rien ne les contraint +à rentrer fréquemment dans l'atmosphère publique. +L'art dramatique, en se vouant à leurs plaisirs, voit ainsi +se resserrer et s'appauvrir son domaine; une sorte de +monotonie l'envahit; événements, passions, caractères, +tous les trésors naturels qu'il exploite ne lui offrent plus +la même originalité ni la même richesse. Son indépendance +est en péril aussi bien que sa variété et son +énergie. Les habitudes de la bonne compagnie ont leurs +petitesses comme celles de la multitude, et elle est bien +plus en mesure de les imposer comme des lois. Elle a des +goûts plutôt que des besoins; elle porte rarement dans +ses plaisirs cette disposition sérieuse et naïve qui s'abandonne +avec transport aux impressions qu'elle reçoit, et +bien souvent elle traite le génie comme un serviteur +tenu de lui plaire, non comme un pouvoir capable de la +dominer par les joies qu'il lui procure. Si le poëte dramatique +n'a pas, dans le suffrage d'un public plus large +et plus simple, de quoi se défendre contre les goûts hautains +d'une coterie d'élite, s'il ne peut s'armer de l'approbation +publique et prendre pour point d'appui les +sentiments universels qu'il aura su remuer dans tous les +coeurs, sa liberté est perdue; les caprices auxquels il +aura voulu plaire pèseront comme une chaîne dont il +ne pourra s'affranchir; le talent, fait pour commander +à tous, se verra assujetti au petit nombre, et celui qui +devrait diriger le goût des peuples deviendra l'esclave de +la mode.</p> + +<p>Telle est donc la nature de la poésie dramatique que, +pour produire ses plus magiques effets, pour conserver +en grandissant sa liberté comme sa richesse, elle a besoin +de ne pas se séparer du peuple à qui elle s'est adressée +d'abord. Elle languit si elle se détache du sol où elle a +pris racine. Populaire en naissant, il faut qu'elle demeure +nationale, qu'elle ne cesse pas de comprendre dans son +domaine et de charmer dans ses fêtes toutes les classes +capables de s'élever aux émotions où elle puise son +pouvoir.</p> + +<p>Tous les âges de la société, tous les états de la civilisation +ne permettent pas également d'appeler le peuple au +secours de la poésie dramatique, et de la faire fleurir +sous son influence. Ce fut l'heureux sort de la Grèce que +la nation tout entière grandit et se développa avec les +lettres et les arts, toujours au niveau de leurs progrès +et juge compétent de leur gloire. Ce même peuple d'Athènes, +qui avait entouré le chariot de Thespis, s'empressa +aux chefs-d'oeuvre de Sophocle et d'Euripide, et +les plus beaux triomphes du génie furent toujours là +des fêtes populaires. Une si brillante égalité morale n'a +point présidé à la destinée des nations modernes; leur +civilisation, se déployant sur une échelle beaucoup plus +étendue, a subi bien plus de vicissitudes et offert bien +moins d'unité. Pendant plus de dix siècles, rien dans +notre Europe n'a été facile, général, ni simple. Religion, +liberté, ordre public, littérature, rien ne s'est développé +parmi nous qu'avec effort, au milieu de luttes sans cesse +renaissantes, et sons les influences les plus diverses. +Dans ce chaos immense et agité, la poésie dramatique +n'a pas eu le privilège de parcourir une carrière aisée et +rapide. Il ne lui a pas été donné de voir, presque en +naissant, un public à la fois homogène et divers, grands +et petits, riches et pauvres, toutes les classes de citoyens +également avides et dignes de ses plus brillantes solennités. +Ni les époques des grands désordres sociaux, ni +celles des âpres besoins ne sont pour les masses le moment +de s'adonner avec transport aux plaisirs de la +scène. La littérature ne prospère que lorsque, intimement +unie avec les goûts, les habitudes, toute la vie d'un +peuple, elle est pour lui une occupation et une fête, un +amusement et un besoin. La poésie dramatique dépend, +plus que tout autre genre, de cette profonde et générale +union des arts avec la société. Elle ne se contente point +des tranquilles plaisirs d'une approbation éclairée; il lui +faut de vifs élans et de la passion; elle ne va pas chercher +les hommes dans le loisir et la retraite pour remplir +des moments donnés au repos; elle veut qu'on accoure +et se précipite autour d'elle. Un certain degré de développement +et aussi de simplicité dans les esprits, une +certaine communauté d'idées et de moeurs entre les diverses +conditions sociales, plus d'ardeur que de fixité +dans les imaginations, plus de mouvement dans les âmes +que dans les existences, une activité morale vivement +excitée, mais sans but impérieux et déterminé, de la liberté +dans la pensée et du repos dans la vie; voilà les +circonstances dont la poésie dramatique a besoin pour +briller de tout son éclat. Elles ne se sont jamais réunies +chez les peuples modernes aussi complètement ni dans +une aussi belle harmonie que chez les Grecs. Mais partout +où se sont rencontrés leurs principaux caractères, +le théâtre s'est élevé; et ni les hommes de génie +n'ont manqué au public, ni le public aux hommes de +génie.</p> + +<p>Le règne d'Elisabeth fut, en Angleterre, une de ces +époques décisives, si laborieusement atteintes par les +peuples modernes, qui terminent l'empire de la force et +ouvrent celui des idées: époques originales et fécondes +où les nations s'empressent aux fêtes de l'esprit comme +à une jouissance nouvelle, et où la pensée se forme, dans +les plaisirs de la jeunesse, aux fonctions qu'elle doit exercer +dans un âge plus mûr.</p> + +<p>À peine reposée des orages qu'avaient promenés sur +son territoire les fortunes alternatives de la Rose rouge +et de la Rose blanche, agitée, épuisée de nouveau par la +capricieuse tyrannie de Henri VIII et la tyrannie haineuse +de Marie, l'Angleterre ne demandait à Elisabeth, +aux jours de son avènement, que l'ordre et la paix. +C'était aussi ce qu'Elisabeth était le plus disposée à lui +donner. Naturellement prudente et réservée, bien que +hautaine, elle avait appris, dans les dures nécessités de +sa jeunesse, à ne pas se compromettre. Sur le trône, +elle maintint son indépendance en demandant peu à +ses peuples, et mit sa politique à ne rien hasarder. La +gloire militaire ne pouvait séduire une femme méfiante. +La souveraineté des Pays-Bas, malgré les efforts des +Hollandais pour la lui faire accepter, ne tenta point sa +prévoyante ambition. Elle sut se résigner à ne pas +recouvrer Calais, à ne pas conserver le Havre; et tous +ses désirs de grandeur, comme tous les soins de son +gouvernement, se concentrèrent dans les intérêts directs +du pays dont elle avait à rétablir le repos et la +prospérité.</p> + +<p>Surpris d'un état si nouveau, les peuples en jouissaient +avec l'ivresse de la santé renaissante. La civilisation, détruite +ou suspendue par leurs discordes, renaissait ou +grandissait de toutes parts; l'industrie ramenait l'aisance, +et, malgré les entraves qu'y apportaient les habitudes +oppressives du gouvernement, tous les écrivains, +tous les documents de cette époque attestent les rapides +progrès du luxe populaire. Le chroniqueur Harrison +entendait raconter aux vieillards que, dans leur jeunesse, +ils avaient vu toutes les maisons sans cheminées, excepté +celle du seigneur, et deux ou trois peut-être, dans les +villes les plus riches; les lits étaient alors faits de natte +ou de paille à peine recouverte d'une toile grossière, avec +une «bonne grosse bûche<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>» pour traversin; et le fermier +qui, dans les sept premières années de son mariage, +était parvenu à se donner un matelas de laine et +un sac de son pour reposer sa tête, «se croyait aussi bien +logé que le seigneur de la ville.» Elisabeth régna, et +Shakspeare nous apprend que le plus actif emploi des +follets et des fées était d'aller pincer «jusqu'au bleu<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> les +servantes qui négligeaient de nettoyer l'âtre de la cheminée; +et ce même Harrison décrit les maisons des fermiers +de son temps, leurs trois ou quatre lits de plume garnis +de couvertures, de tapis, ou même de quelque tenture +de soie, leur table bien pourvue de linge, leur buffet +plein de vaisselle de terre, où brillaient et la salière d'argent, +et le gobelet pour le vin, et une douzaine de cuillers +du même métal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>A good round log</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Black and blue</i>.</blockquote> + +<p>Plus d'une génération s'écoulera avant qu'un peuple +ait épuisé les jouissances nouvelles de ce bien-être inusité. +Le règne d'Elisabeth et celui de son successeur suffirent +à peine à dépenser ce goût d'aisance et de repos +qu'avaient amassé de longues agitations; et l'ardeur religieuse +dont l'explosion vint ensuite révéler les forces +nouvelles qu'avait recouvrées la société pendant le loisir +de ces deux règnes couvait alors obscurément au sein +des masses, sans donner encore naissance à aucun mouvement +général et décisif.</p> + +<p>La réforme, traitée en ennemie par les grands souverains +du continent, avait reçu de Henri VIII un commencement +d'espérance et d'appui qui ralentit d'abord son +ambition et ses progrès. Le joug de Rome était secoué, +la vie monastique abolie. En donnant ainsi satisfaction +aux premiers désirs du temps, en faisant tourner ces +premiers coups de la réforme au profit des intérêts matériels, +Henri VIII avait ôté à beaucoup d'esprits le besoin +de s'enquérir plus avant des dogmes purement théologiques +du catholicisme, qui ne les choquait plus par +le spectacle de ses abus les plus décriés. La foi, il est +vrai, était chancelante et ne pouvait plus s'attacher fermement +à des doctrines ébranlées: aussi ces doctrines +devaient-elles succomber un jour; mais ce jour était retardé. +Dans un temps où le défenseur catholique de la +présence réelle marchait au supplice pour avoir soutenu +la suprématie du pape, tandis qu'en rejetant la suprématie +du pape le réformé montait au bûcher s'il se refusait +à reconnaître la présence réelle, beaucoup d'esprits demeuraient +nécessairement en suspens. Ni l'une ni l'autre +des opinions en présence n'offrait à la lâcheté, qui se +révèle si abondamment dans les jours difficiles, le refuge +d'un parti vainqueur. Le dogme de l'obéissance politique +était le seul auquel se pussent rallier avec quelque +zèle les consciences dociles; et, parmi les adhérents sincères +de l'une ou de l'autre foi, les espérances de +triomphe que laissait à chaque parti une situation si bizarre +retenaient encore dans l'inaction ces courages timides +que la tyrannie, pour les forcer à la résistance, +est contrainte d'aller chercher jusque dans leurs derniers +retranchements.</p> + +<p>Les vicissitudes qu'éprouva, sous les règnes d'Edouard +VI et de Marie, l'établissement religieux de +l'Angleterre, entretinrent cette disposition. L'ardeur du +martyre n'eut, dans aucun des deux partis, le temps de +se nourrir ni de s'étendre; et si le parti de la réforme, +déjà plus puissant sur les esprits, plus persévérant, plus +éclatant par le nombre et le courage de ses martyrs, +marchait évidemment vers une victoire définitive, le +succès qu'il avait obtenu à l'avènement d'Elisabeth lui +donnait plutôt le loisir de se préparer à de nouveaux +combats, que le pouvoir de les engager aussitôt et de les +rendre décisifs.</p> + +<p>Attachée, par situation, aux doctrines des réformés, +Elisabeth avait, en commun avec le clergé catholique, le +goût de la pompe et de l'autorité. Aussi tels furent ses +premiers règlements en matière de religion que la plupart +des catholiques ne répugnaient point à assister au +culte divin dont se contentaient les réformés, et que l'établissement +de l'Église anglicane, confié aux mains du +clergé existant, ne rencontra parmi les ecclésiastiques +que peu de résistance, et probablement aussi peu de +zèle. La religion continua d'être, pour un grand nombre +d'hommes, une affaire politique. Les démêlés de l'Angleterre +avec les cours de Rome et de Madrid, quelques +conspirations intérieures et les sévérités qu'elles entraînèrent, +élevaient successivement, entre les deux partis, +de nouveaux motifs d'animosité; cependant l'intérêt religieux +dominait si peu tous les sentiments qu'en 1569 +Elisabeth, l'enfant de la réforme, mais précieuse à ses +peuples comme le gage du repos et du bonheur public, +trouva la plupart de ses sujets catholiques pleins d'ardeur +pour l'aider à réprimer la révolte catholique d'une portion +du nord de l'Angleterre.</p> + +<p>A plus forte raison rentraient-ils facilement dans ce +joyeux oubli de tout grand débat où Elisabeth aimait à +les entretenir. A la vérité, au fond des masses populaires, +la réforme, flattée mais non satisfaite, grondait +sourdement; on l'entendait même élever par degrés +cette voix qui devait bientôt ébranler toute l'Angleterre. +Mais au milieu du mouvement de jeunesse qui +emportait, pour ainsi dire, toute la nation, la sévérité +des réformateurs n'était encore qu'un spectacle importun, +dont se détournaient bientôt ceux qui l'avaient +remarqué en passant; et les accents du puritanisme, +unis à ceux de la liberté, étaient réprimés sans effort par +un pouvoir dont le peuple goûtait trop récemment la protection +pour en craindre beaucoup les envahissements.</p> + +<p>Nulle époque peut-être n'est plus favorable à la fécondité +et à l'originalité des productions de l'esprit que ces +temps où une nation libre déjà, mais s'ignorant encore +elle-même, jouit naïvement de ce qu'elle possède sans +s'apercevoir de ce qui lui manque: temps pleins d'ardeur, +mais peu exigeants, où les droits n'ont pas été +définis, les pouvoirs discutés, les restrictions convenues. +Le gouvernement et le public, marchant alors sans +crainte et sans scrupule, chacun dans sa carrière, vivent +ensemble sans s'observer avec méfiance, ne se rencontrant +même que rarement. Si, d'un côté, le pouvoir est +sans limites, de l'autre la liberté sera grande; l'un et +l'autre ignoreront ces formes générales, ces innombrables +et minutieux devoirs auxquels un despotisme savant +et même une liberté bien réglée asservissent plus ou +moins les actions et les esprits. C'est ainsi qu'en France +le siècle de Richelieu et de Louis XIV connut et posséda +cette portion de liberté qui nous a valu une littérature +et un théâtre. A cette époque où, parmi nous, le nom +même des libertés publiques semblait oublié, où le sentiment +de la dignité de l'homme ne servait de base ni +aux institutions, ni aux actes du gouvernement, la dignité +des situations individuelles se maintenait encore là où +la puissance n'avait pas encore eu besoin de l'abaisser. A +côté des formes de la servilité se retrouvaient les formes, +et quelquefois même les saillies de l'indépendance. Le +grand seigneur, soumis et adorateur dans son rôle de +courtisan, pouvait en certaines occasions se rappeler avec +hauteur qu'il était gentilhomme. Corneille bourgeois +n'avait point de termes assez humbles pour exprimer sa +reconnaissance et sa dépendance envers le cardinal de +Richelieu; Corneille poëte repoussait l'autorité qui voulait +prescrire des règles à son génie, et défendait, contre +les prétentions littéraires d'un ministre absolu, les «secrets +de plaire qu'il pouvoit avoir trouvés dans son art.» +Enfin les esprits, encore vigoureux, échappaient de mille +manières au joug d'un despotisme encore incomplet ou +novice, et l'imagination s'élançait de toutes parts dans +les routes ouvertes à son essor.</p> + +<p>En Angleterre, sous Elisabeth, le pouvoir, plus irrégulier +et moins savamment organisé qu'il ne le fut en +France sous Louis XIV, avait à traiter avec des principes +de liberté bien plus profonds. On se tromperait si l'on mesurait +le despotisme d'Élisabeth aux paroles de ses flatteurs +ou même aux actes de son gouvernement. Dans cette +cour jeune encore et peu expérimentée, le langage de +l'adulation dépassait de beaucoup la servilité des caractères; +et dans ce pays, où n'avaient point péri les anciennes +institutions, le gouvernement était loin de pénétrer +partout. Dans les comtés, dans les villes, une administration +indépendante maintenait des habitudes et des +instincts de liberté. La reine imposait silence aux Communes +qui la pressaient sur le choix d'un successeur ou +sur quelque article de liberté religieuse; mais les Communes +s'étaient assemblées; elles avaient parlé; et la +reine, malgré la hauteur de ses refus, prenait grand soin +de ne pas donner sujet à des plaintes qui auraient pu +augmenter l'autorité de leurs paroles. Le despotisme et +la liberté, évitant ainsi de se rencontrer au lieu de se +chercher pour se combattre, se déployaient sans se haïr, +avec cette simplicité d'action qui prévient les frottements +et bannit les amertumes que font naître de part et d'autre +de continuelles résistances. Un puritain venait d'avoir +la main droite coupée en punition d'un écrit contre +le projet de mariage d'Elisabeth avec le duc d'Anjou: +aussitôt après l'exécution, il élève son chapeau de la main +gauche en s'écriant: «Dieu garde la reine!» Quand la +loyauté demeure si profondément enracinée dans le +coeur de l'homme qui s'est exposé à de tels maux pour la +liberté, il faut qu'en général la liberté ne croie pas avoir +beaucoup à se plaindre.</p> + +<p>Rien ne manqua donc à cette époque des biens qu'elle +était capable de désirer; rien ne troubla les esprits dans +cette première ivresse de la pensée parvenue à l'âge du +développement; âge des folies et des miracles, où l'imagination +se déploie dans ses plus puérils comme dans ses +plus nobles emportements. Un luxe extravagant de fêtes, +de parure, de galanterie, la passion de la mode, les sacrifices +à la faveur, employaient les richesses et les loisirs +des courtisans d'Elisabeth. Les âmes plus ardentes +allaient au loin chercher les aventures qui, avec l'espoir +de la fortune, leur offraient le plaisir plus vif des hasards. +Sir Francis Drake partait en corsaire, et les volontaires +se pressaient sur son navire; sir Walter Raleigh +annonçait une expédition lointaine, et les jeunes gentilshommes +vendaient leurs biens pour s'y associer. Les +tentatives spontanées, les entreprises patriotiques se succédaient +de jour en jour; et loin de s'épuiser dans ce +mouvement, les esprits en recevaient une impulsion et +une vigueur nouvelles; la pensée réclamait sa part dans +les plaisirs, et devenait en même temps l'aliment des +passions les plus sérieuses. Tandis que la foule se précipitait +dans les théâtres qui s'élevaient de toutes parts, le +puritain, dans ses méditations solitaires, s'enflammait +d'indignation contre ces pompes de Bélial et cet emploi +sacrilège de l'homme, image de Dieu sur la terre. L'ardeur +poétique et l'âpreté religieuse, les querelles littéraires +et les controverses théologiques, le goût des fêtes +et le fanatisme des austérités, la philosophie, la critique, +les sermons, les pamphlets, les épigrammes, se produisaient, +se rencontraient, se croisaient; et dans ce conflit +naturel et bizarre se formaient la puissance de l'opinion, +le sentiment et l'habitude de la liberté: forces brillantes +à leur première apparition et imposantes dans leurs progrès, +dont les prémices appartiennent au gouvernement +habile qui les sait employer, mais dont la maturité +menace le gouvernement imprudent qui voudra les +asservir. L'élan qui a fait la gloire d'un règne peut devenir +bientôt la fièvre qui précipite les peuples dans +les révolutions. Aux jours d'Elisabeth, le mouvement +de l'esprit public n'appelait encore l'Angleterre qu'aux +fêtes, et la poésie dramatique naquit toute grande avec +Shakspeare.</p> + +<p>Qui ne voudrait remonter à la source des premières +inspirations d'un génie original, pénétrer dans le secret +des causes qui ont dirigé ses forces naissantes, le suivre +pas à pas dans ses progrès, assister enfin à toute la vie +intérieure d'un homme qui, après avoir, dans son pays, +ouvert à la poésie dramatique la route qu'elle n'a point +quittée, y marche encore le premier et presque le seul? +Malheureusement, parmi les hommes supérieurs, Shakspeare +est un de ceux dont la vie, à peine observée par +ses contemporains, est demeurée le plus obscure pour +les générations suivantes. Quelques registres civils où se +sont conservées les traces de l'existence de sa famille, +quelques traditions attachées à son nom dans le pays qui le +vit naître, et les oeuvres mêmes de son génie, c'est là tout ce +qui nous reste pour combler les lacunes de son histoire.</p> + +<p>La famille de Shakspeare habitait Stratford sur Avon, +dans le comté de Warwick. Son père, John Shakspeare, +faisait, à ce qu'il paraît, son principal état de la préparation +de la laine. Peut-être y joignait-il quelques autres +branches d'industrie; car, dans des anecdotes recueillies +à Stratford même, cinquante ans, à la vérité, après la +mort de Shakspeare, Aubrey<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> le représente comme fils +d'un boucher. A une telle distance, des souvenirs transmis +par deux ou trois générations pouvaient s'être un +peu confondus dans la mémoire des concitoyens de Shakspeare; +cependant les professions n'étaient alors ni distinctes, +ni multipliées comme elles le sont de nos jours, +et rien n'eût été moins étrange à cette époque, surtout +dans une petite ville, que la réunion des différents états +qui tenaient au commerce des bestiaux. Quoi qu'il en +soit, la famille Shakspeare appartenait à cette bourgeoisie +qui a eu de bonne heure tant d'importance en Angleterre. +Son bisaïeul avait reçu de Henri VII, comme «récompense +de ses services,» quelques propriétés dans le comté de +Warwick. Son père John exerçait en 1569, à Stratford, +la fonction de grand bailli; mais, dix ans après, sa fortune +avait éprouvé sans doute de tristes revers, car, en +1579, on voit sur les registres de Stratford deux aldermen +exemptes d'une taxe imposée à leurs confrères, et John +Shakspeare en est un. En 1586, il fut remplacé dans ses +fonctions d'alderman, qu'il ne remplissait plus depuis +longtemps; d'autres causes que la pauvreté peuvent avoir +contribué à l'en écarter. On a dit que Shakspeare était +catholique; il paraît du moins certain que telle fut la +croyance de son père; en 1770, un couvreur, raccommodant +le toit de la maison où était né Shakspeare, trouva, +entre la charpente et les tuiles, un manuscrit déposé là +sans doute dans un moment de persécution, et contenant +une profession de foi catholique, en quatorze articles qui +commencent tous par ces mots: «Moi, John Shakspeare.» +Le pouvoir toujours croissant des doctrines réformées +avait peut-être rendu les devoirs d'alderman plus difficiles +pour un catholique qui, avec l'âge, pouvait aussi être +devenu plus scrupuleux sur ceux de sa foi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Écrivain qui vivait environ cinquante ans après Shakspeare, +et qui a recueilli des souvenirs et des traditions de son temps.</blockquote> + +<p>Ce fut le 23 avril 1564 que naquit William Shakspeare, +le troisième ou le quatrième de neuf, de dix, ou peut-être +même de onze enfants, qui formèrent, à ce qu'il paraît, +la famille de John. William était, il y a lieu de le +croire, le premier des enfants mâles, l'aîné des espérances +de son père. La prospérité et la considération appartenaient +certainement alors à cette famille dont, cinq +ans après, on voit le chef revêtu du premier emploi de sa +ville natale. On peut donc admettre que l'éducation, de +Shakspeare, dans ses jeunes années, répondit à ce que +suppose une telle situation; et lorsque ensuite un changement +de fortune, quelle qu'en ait été la cause, vint interrompre +ses études, il avait probablement acquis ces +premières habitudes d'une éducation libérale qui suffisent +à un homme supérieur pour débarrasser son esprit +de la gaucherie de l'ignorance, et le mettre en possession +des formes convenues dont il a besoin de savoir revêtir +sa pensée. C'est là plus qu'il n'en faut pour expliquer +comment Shakspeare manqua des connaissances qui +constituent une bonne éducation, en possédant les élégances +qui l'accompagnent.</p> + +<p>Shakspeare n'avait pas quinze ans lorsqu'il fut retiré +des écoles pour aider, dans son commerce, son père appauvri. +C'est alors que, selon la tradition d'Aubrey, William +aurait exercé les sanglantes fonctions attachées à +l'état de boucher. Cette supposition révolte aujourd'hui +les commentateurs du poète; mais une circonstance rapportée +par Aubrey ne permet guère d'en douter, et révèle +en même temps cette imagination déjà incapable de s'assujettir +à de vils emplois sans y joindre quelque idée, +quelque sentiment qui les ennoblit: «Quand il tuait un +veau, dirent à Aubrey les gens du voisinage, il le faisait +avec pompe et prononçait un discours.» Qui n'entrevoit le +poëte tragique inspiré par le spectacle de la mort, fût-ce +celle d'un animal, et cherchant à le rendre imposant ou +pathétique? Qui ne se représente l'écolier de treize ou +quatorze ans, la tête remplie de ses premières connaissances +littéraires, l'esprit frappé peut-être de quelque représentation +théâtrale, élevant, dans un transport poétique, +l'animal qui va tomber sous ses coups à la dignité +de victime, ou peut-être à celle de tyran?</p> + +<p>Ce fut en 1576 que le brillant Leicester célébra à +Kenilworth la visite d'Elisabeth, par des fêtes dont tous +les écrits du temps attestent l'extraordinaire magnificence. +Shakspeare avait douze ans, et Kenilworth est à +quelques milles de Stratford. Il est difficile de douter que +la famille du jeune poëte n'ait partagé, avec toute la +population de la contrée, le plaisir et l'admiration +qu'excitèrent ces pompeux spectacles. Quel ébranlement +n'en dut pas recevoir l'imagination de Shakspeare! +Cependant les premières années du poëte nous ont +transmis, pour unique trace des singularités qui peuvent +annoncer le génie, l'anecdote que je viens de raconter, +et ce qu'on sait des amusements de sa jeunesse n'a rien +qui rappelle les goûts et les plaisirs d'une vie littéraire.</p> + +<p>Nous vivons dans des temps de civilisation et de prévoyance, +où chaque chose a sa place et sa règle, où la +destinée de chaque individu est déterminée par des +circonstances plus ou moins impérieuses, mais qui se +manifestent de bonne heure. Un poëte commence par +être un poëte; celui qui doit le devenir le sait presque +dès l'enfance; la poésie a été familière à ses premiers +regards; elle a pu être son premier goût, sa première +passion quand le mouvement des passions s'est éveillé +dans son sein. Le jeune homme a exprimé en vers ce +qu'il ne sent pas encore; et quand le sentiment naîtra +vraiment en lui, sa première pensée sera de le mettre en +vers. La poésie est devenue le but de son existence; but +aussi important qu'aucun autre, carrière où il peut rencontrer +la fortune aussi bien que la gloire, et qui peut +s'ouvrir aux idées sérieuses de son avenir comme aux +capricieuses saillies de sa jeunesse. Dans une société +ainsi avancée, l'homme n'a pas à s'ignorer, à se chercher +longtemps lui-même; une voie facile se présente à cette +ardeur de la jeunesse qui s'égarerait bien loin peut-être +avant de trouver la direction qui lui convient; les forces +et les passions d'où jaillira le talent connaissent bientôt +le secret de leur destinée; et, résumées de bonne heure en +discours, en images, en cadences harmonieuses, s'exhalent +sans peine dans les précoces essais du jeune homme, +les illusions du désir, les chimères de l'espérance, et +quelquefois même les amertumes du désappointement.</p> + +<p>Dans les temps où la vie est difficile et les moeurs +rudes, il en est rarement ainsi pour le poète que forme +la seule nature. Rien ne le révèle sitôt à lui-même; il +faudra qu'il ait beaucoup senti avant de croire qu'il ait +quelque chose à peindre; ses premières forces se porteront +vers l'action, vers l'action irrégulière telle que la +provoque l'impatience de ses désirs, vers l'action violente +si quelque obstacle vient se placer entre lui et le +succès que lui a promis sa fougueuse imagination. En +vain le sort lui a départi les plus nobles dons; il ne peut +les employer qu'au seul but qu'il connaisse. Dieu sait à +quels triomphes il fera servir son éloquence, dans quels +projets et pour quels avantages il déploiera les richesses +de son invention, parmi quels égaux ses talents l'élèveront +au premier rang, de quelles sociétés la vivacité de +son esprit le rendra l'amusement et l'idole! Triste assujettissement +de l'homme au monde extérieur! Doué +d'une puissance inutile si son horizon est moins étendu +que la portée de sa vue, il ne voit que ce qui est autour +de lui; et le ciel qui lui prodigua des trésors n'a rien fait +pour lui s'il ne le place dans des circonstances qui les +lui révèlent. C'est du malheur que sort communément +cette révélation; quand le monde manque à l'homme +supérieur, il se replie sur lui-même et se reconnaît; +quand la nécessité le presse, il recueille ses forces; et +c'est bien souvent pour avoir perdu la faculté de ramper +sur la terre que le génie et la vertu se sont élancés vers +les cieux.</p> + +<p>Ni les occupations auxquelles semblait destinée la vie +de Shakspeare, ni les amusements et les compagnons de +ses loisirs ne lui offraient rien qui pût saisir et absorber +cette imagination dont la puissance commençait à ébranler +son être. Livrée à toutes les excitations qui se rencontraient +sur son chemin, parce que rien ne pouvait +la satisfaire, la jeunesse du poëte accepta le plaisir, sous +quelque forme qu'il se présentât. Une tradition des +bords de l'Avon, d'accord avec la vraisemblance, donne +lieu de penser qu'il n'avait guère que le choix des plus +vulgaires divertissements. Voici cette anecdote, telle que +la racontent encore, dit-on, les gens de Stratford et ceux +de Bidford, village voisin, renommé, dès les siècles passés, +pour l'excellence de sa bière, et aussi, ajoute-t-on, +pour l'inextinguible soif de ses habitants.</p> + +<p>La population des environs de Bidford, partagée en +deux sociétés, connues sous le nom des <i>Francs Buveurs</i> +et des <i>Gourmets</i> de Bidford<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, était dans l'usage de défier +à des combats de bouteille tous ceux qui, dans les lieux +d'alentour, se faisaient honneur de quelque mérite dans +ce genre d'épreuves. La jeunesse de Stratford, provoquée +à son tour, accepta vaillamment le défi; et Shakspeare, +non moins connaisseur, assure-t-on, en fait de +bière, que Falstaff en fait de vin d'Espagne, fit partie de +la bande joyeuse, dont sans doute il se séparait rarement. +Mais les forces ne répondaient pas au courage. +Arrivés au lieu du rendez-vous, les braves de Stratford +trouvent les <i>Francs Buveurs</i> partis pour la foire voisine; +les <i>Gourmets</i>, moins redoutables, selon toute apparence, +demeuraient seuls, et proposent d'essayer la fortune des +armes; la partie est acceptée; mais, dès les premiers +coups, la troupe de Stratford, mise hors de combat, se +voit réduite à la triste nécessité d'employer ce qui lui +reste de raison à profiter de ce qui lui reste de jambes +pour opérer sa retraite; l'opération paraissait même difficile, +et devient bientôt impossible; à peine a-t-on fait +un mille que tout manque à la fois, et la troupe entière +établit, pour la nuit, son bivouac sous un pommier sauvage, +encore debout, s'il en faut absolument croire les +voyageurs, sur la route de Stratford à Bidford, et connu +sous le nom de l'arbre de Shakspeare. Le lendemain ses +camarades, réveillés par le jour et rafraîchis par la nuit, +voulurent l'engager à retourner avec eux sur ses pas +pour venger l'affront de la veille; mais Shakspeare s'y +refusa, et jetant les yeux autour de lui sur les villages +répandus dans la campagne: «Non, s'écria-t-il, j'en ai +assez d'avoir bu avec:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pebworth le flûteur, le danseur Marston,</p> +<p>Hillbrough aux revenants, l'affamé Grafton,</p> +<p>Exhall le brigand, le papiste Wicksford,</p> +<p>Broom où l'on mendie, et l'ivrogne Bidford<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Toppers and Sippers</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Plusieurs de ces villages conservent encore la réputation que +Shakspeare leur attribue dans ce quatrain.</blockquote> + +<p>Cette conclusion de l'aventure fait présumer que la +débauche avait moins de part que la gaieté à ces excursions +de la jeunesse de Shakspeare, et que, sinon la poésie, +du moins les vers étaient déjà pour lui le langage +naturel de la gaieté. La tradition a conservé de lui quelques +autres impromptu du même genre, mais attachés +à des anecdotes plus insignifiantes; et tout concourt à +nous représenter cette imagination riante et facile se +jouant avec complaisance au milieu des grossiers objets +de ses amusements, et l'ami futur de lord Southampton +charmant les rustiques riverains de l'Avon par cette +grâce animée, cette joyeuse sérénité d'humeur, cette +bienveillante ouverture de caractère qui trouvaient ou +faisaient naître partout des plaisirs et des amis.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ces grotesques folies, un événement +sérieux trouve sa place, le mariage de Shakspeare. +Au moment où il contracta un engagement si +grave, Shakspeare n'avait pas plus de dix-huit ans, car +il en faut croire la naissance de sa fille aînée, venue au +monde un mois après celui où il avait accompli sa dix-neuvième +année. Quels motifs le précipitèrent de si +bonne heure dans des liens qu'il semblait encore peu +fait pour porter? Anna Hatway, sa femme, fille d'un +cultivateur, et par conséquent un peu au-dessous de lui +pour la condition, avait huit ans de plus que lui; peut-être +le surpassait-elle en fortune; peut-être les parents +du poëte voulurent-ils essayer de l'attacher, par une +union avantageuse, à quelques occupations sédentaires; +on ne voit pas cependant, bien s'en faut, que le mariage +de Shakspeare ait ajouté à l'aisance de sa vie. Peut-être +l'amour détermina-t-il les jeunes gens; peut-être même +contraignit-il les familles à précipiter le légitime accomplissement +de leurs voeux. Quoi qu'il en soit, moins de +deux ans après Suzanna, ce premier fruit de son mariage, +naquirent à Shakspeare deux jumeaux, un fils et une +fille, dernière preuve d'une intimité conjugale qui s'était +d'abord annoncée sous des apparences si fécondes. S'il +en faut croire quelques indications, à la vérité douteuses +et obscures, la femme de Shakspeare rappelée, comme +on le verra, ou plutôt oubliée dans son testament d'une +façon étrange, ne fut, dans la suite de sa vie, que bien +rarement présente à sa pensée; et cet engagement irrévocable, +si hâtivement contracté, semble se ranger au +nombre des saillies les plus passagères de sa jeunesse.</p> + +<p>Parmi les faits qu'on a tâché de recueillir sur cette +période de la vie de Shakspeare, se place encore la tradition +rapportée par Aubrey qui lui fait exercer quelque +temps les fonctions de maître d'école, anecdote niée par +tous ses biographes. Quelques-uns, d'après des notions +tirées de ses ouvrages, penchent à croire que le poëte +d'Elisabeth a essayé les forces de son esprit dans l'étude +d'un procureur; selon leurs conjectures, les nouveaux +devoirs de la paternité l'auraient engagé à chercher cet +emploi de ses talents, tandis qu'Aubrey place avant son +mariage l'épreuve momentanée qu'il en fit comme +maître d'école. Mais rien, à cet égard, n'est certain ni +important. Ce qui ne parait pas douteux, c'est la constante +disposition du mari d'Anna Hatway à varier, par +des distractions de tout genre, les occupations quelconques +que lui imposait la nécessité. L'événement qui +détermina Shakspeare à quitter Stratford, et donna à +l'Angleterre le premier de ses poètes, prouve que l'état +de père de famille n'avait pas changé grand'chose à l'irrégularité +des habitudes du jeune homme.</p> + +<p>Jaloux de leur chasse, comme tous les gentilshommes +qui ne font pas la guerre, les possesseurs de parcs avaient +sans cesse à les défendre contre des invasions aussi fréquentes +que faciles dans des lieux rarement fermés. Le +danger ne diminue pas toujours les tentations, et souvent +même il les fait paraître moins illégitimes. Une société +de braconniers exerçait ses déprédations dans les environs +de Stratford, et Shakspeare, éminemment sociable, ne se +refusait guère à ce qui se faisait en commun. Il fut pris +dans le parc de sir Thomas Lucy, enfermé dans la loge +du garde où il passa la nuit d'une manière probablement +désagréable, et conduit le lendemain matin devant sir +Thomas, auprès de qui, selon toute apparence, il n'atténua +pas sa faute par la soumission et le repentir. Shakspeare +paraît avoir conservé, de cette circonstance de sa +vie, un souvenir trop gai pour qu'on ne suppose pas +qu'elle lui procura plus d'un divertissement. Sir Thomas +Lucy, traduit plusieurs années après sur la scène, sous +le nom du juge Shallow, s'était sans doute fixé dans son +imagination moins comme un objet d'humeur que +comme une plaisante caricature. Que, dans leur entrevue, +Shakspeare ait exercé la vivacité de son esprit aux dépens +de son puissant adversaire, que ce succès l'ait consolé de +son mauvais sort, et qu'il en ait joui avec cet orgueil +moqueur si amusant pour celui qui le déploie et si +offensant pour celui qui le subit, une telle supposition +est en soi très-vraisemblable; et la scène où, dans la +<i>Seconde partie de Henri IV</i>, Falstaff traite avec une spirituelle +insolence le juge Shallow qui veut le poursuivre +en justice pour un fait absolument pareil, nous a évidemment +conservé quelques-unes des réparties du jeune +braconnier. Elles n'avaient pas pour objet et ne pouvaient +avoir pour résultat d'adoucir le ressentiment de sir Thomas. +De quelque manière qu'il l'ait fait sentira l'offenseur +alors en son pouvoir, les besoins de vengeance +devinrent réciproques. Shakspeare composa et afficha +aux portes de sir Thomas une ballade aussi mauvaise +qu'il le fallait pour divertir singulièrement le public +auquel il demandait alors ses triomphes, et pour porter +au dernier degré le courroux de l'homme dont elle livrait +le nom à la risée populaire. Des poursuites juridiques +furent entamées contre le jeune homme avec une telle +violence qu'il se crut obligé de pourvoir à sa sûreté, et +quitta sa famille pour aller chercher à Londres un asile +et des moyens d'existence.</p> + +<p>Quelques-uns des biographes de Shakspeare ont pensé +que des embarras pécuniaires pouvaient avoir déterminé +ce départ. Aubrey ne l'attribue qu'au désir de trouver à +Londres quelque occasion de faire valoir ses talents. Mais, +quoi qu'il en soit des résultats ultérieurs de l'aventure +du poëte avec sir Thomas Lucy, le fait même ne saurait +être révoqué en doute. Shakspeare semble avoir pris +soin de le constater. De toutes les sottises de Falstaff, la +seule dont il ne soit pas puni, c'est d'avoir «tué le daim +et battu les gens» de Shallow, exploit d'ailleurs beaucoup +plus conforme à l'idée que Shakspeare pouvait avoir +conservée de sa propre jeunesse qu'à celle qu'il nous a +donnée du vieux chevalier, d'ordinaire plutôt battu que, +battant. Tout l'avantage reste à Falstaff dans cette affaire, +et Shallow, si clairement désigné par les armes de la +famille Lucy, n'est nulle part aussi ridicule que dans la +scène où il exhale sa colère contre son voleur de gibier. +Le poëte ne s'en occupe même plus guère et l'abandonne, +au sortir des mains de Falstaff, comme s'il en eût tiré +tout ce qu'il avait à lui demander. Ce soin amical et la +complaisance avec laquelle Shakspeare reproduit dans +la pièce, à propos des armes de Shallow, le jeu de mots +qui faisait tout le sel de sa ballade contre sir Thomas +Lucy, ont bien l'air d'un tendre souvenir; et, à coup +sûr, peu d'anecdotes historiques peuvent produire, en +faveur de leur authenticité, des preuves morales aussi +concluantes.</p> + +<p>Que n'en sait-on autant sur l'emploi des premiers moments +du séjour de Shakspeare à Londres, sur les circonstances +qui amenèrent son entrée au théâtre, sur la part +que put avoir la conscience de son talent dans la résolution +qui en dirigea l'essor? Mais les traditions les plus +accréditées à ce sujet manquent et de vraisemblance et +de preuves. Ce besoin d'étonnement, source des croyances +merveilleuses, et qui entre deux récits fera presque toujours +pencher notre foi vers le plus étrange, nous dispose +en général à chercher, aux événements importants, une +cause accidentelle dans ce que nous appelons le hasard. +Nous admirons alors, avec un singulier plaisir, les miraculeuses +habiletés de ce hasard que nous supposons +aveugle parce que nous le sommes nous-mêmes, et notre +imagination se réjouit à l'idée d'une force irraisonnable +présidant aux destinées d'un homme de génie. Ainsi, +selon la tradition la plus accréditée, la misère seule +aurait déterminé le choix des premières occupations de +Shakspeare à Londres, et le soin de garder les chevaux à +la porte du spectacle aurait été son premier rapport avec +le théâtre, son premier pas vers la vie dramatique. Mais +l'homme extraordinaire se décèle toujours par quelque +endroit; telle était la grâce du nouveau venu dans ses +humbles fonctions que bientôt personne ne voulut plus +confier son cheval à d'autres mains qu'à celles de William +Shakspeare ou de ses ayants cause; et alors, étendant son +commerce, ce serviteur favorisé du public prit lui-même +à son service de jeunes garçons chargés de se présenter +en son nom aux arrivants, et certains d'être préférés +quand ils se déclaraient les «garçons de Shakspeare<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>,» +titre que retinrent, dit-on, fort longtemps les jeunes gens +qui gardaient ainsi les chevaux à la porte du spectacle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Shakspeare's boys</i></blockquote> + +<p>Telle est l'anecdote rapportée par Johnson qui la +tenait, dit-il, de Pope à qui Rowe l'avait communiquée. +Cependant Rowe, le premier biographe de Shakspeare, +n'en a point parlé dans son propre récit, et l'autorité de +Johnson a pour unique appui les <i>Vies des poëtes</i> de Cibber, +ouvrage auquel Cibber n'a guère donné que son nom, et +dont un secrétaire subalterne de Johnson lui-même fut +presque le seul auteur.</p> + +<p>Une autre tradition, qui s'était conservée parmi les +comédiens, nous représente Shakspeare comme remplissant +d'abord les dernières fonctions de la hiérarchie +théâtrale, celles de <i>garçon appeleur</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, chargé d'avertir les +acteurs quand venait leur tour d'entrer en scène. Telle +eût été en effet la promotion graduelle par laquelle le +commissionnaire de la porte aurait pu s'élever jusqu'à +l'entrée des coulisses. Mais, en tournant ses idées vers le +théâtre, est-il vraisemblable que Shakspeare les eût +arrêtées à la porte? À l'époque de son arrivée à Londres, +c'est-à-dire vers 1584 ou 1585, il avait, au théâtre de +Black-Friars, une protection naturelle; Greene, son +compatriote et probablement son parent, y figurait +comme acteur assez estimé, et aussi comme auteur de +quelques comédies. Ce fut, selon Aubrey, dans l'intention +positive de se vouer au théâtre que Shakspeare se rendit +à Londres; et quand le crédit de Greene n'eût réussi qu'à +le faire recevoir sous le titre de <i>call-boy,</i> on comprend +sans peine par quels degrés un homme supérieur franchit +rapidement toute la carrière dont il a obtenu l'entrée. +Mais il serait plus difficile de concevoir qu'avec l'exemple +et la protection de Greene, la carrière théâtrale, ou du +moins le désir de s'y essayer comme acteur, n'eût pas +été la première ambition de Shakspeare. L'époque était +venue où les ambitions de l'esprit s'allumaient de toutes +parts; et la poésie dramatique, depuis longtemps au rang +des plaisirs nationaux, avait enfin acquis en Angleterre +cette importance qui appelle les chefs-d'oeuvre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Call-boy.</i></blockquote> + +<p>Nulle part sur le continent le goût de la poésie n'a été +aussi constant et aussi populaire que dans la Grande-Bretagne. +L'Allemagne a eu ses minnesingers, la France +ses trouvères et ses troubadours; mais ces gracieuses +apparitions de la poésie naissante montèrent rapidement +vers les régions supérieures de l'ordre social, et tardèrent +peu à s'évanouir. Les ménestrels anglais ont traversé +toute l'histoire de leur pays dans une condition plus ou +moins brillante, mais toujours reconnue par la société, +constatée par ses actes, déterminée par ses règlements. +Ils y paraissent comme une corporation véritable qui a +ses affaires, son influence, ses droits, qui pénètre dans +tous les rangs, et s'associe aux divertissements du peuple +comme aux fêtes de ses chefs. Héritiers des bardes bretons +et des scaldes Scandinaves, avec qui les confondent +sans cesse les écrivains anglais du moyen âge, les ménestrels +de la vieille Angleterre conservèrent assez longtemps +une portion de l'autorité de leurs devanciers. Plus tard +soumise, plus tôt délaissée, la Grande-Bretagne ne reçut +point, comme la Gaule, l'empreinte universelle et profonde +de la civilisation romaine. Les Bretons disparurent +ou se retirèrent devant les Saxons et les Angles; depuis +cette époque, la conquête des Danois sur les Saxons, des +Normands sur les Saxons et les Danois réunis, ne mêla +sur ce sol que des peuples d'origine commune, d'habitudes +analogues, à peu près également barbares. Les +vaincus furent opprimés, mais ils n'eurent point à humilier +leur mollesse devant les moeurs brutales de leurs +maîtres; les vainqueurs ne furent pas contraints de subir +peu à peu l'empire des moeurs plus savantes de leurs +nouveaux sujets. Chez une nation ainsi homogène, et à +travers les vicissitudes de sa destinée, le christianisme +même ne joua point le rôle qui lui échut ailleurs. En +adoptant la foi de saint Rémi, les Francs trouvèrent dans +la Gaule un clergé romain, riche, accrédité, et qui dut +nécessairement entreprendre de modifier les institutions, +les idées, la manière de vivre comme la croyance religieuse +des conquérants. Le clergé chrétien des Saxons +fut saxon lui-même, longtemps grossier et barbare +comme ses fidèles, jamais étranger, jamais indifférent à +leurs sentiments et à leurs souvenirs. Ainsi la jeune +civilisation du Nord grandit, en Angleterre, dans la +simplicité comme avec l'énergie de sa propre nature, +indépendante des formes empruntées et de la sève étrangère +qu'elle reçut ailleurs de la vieille civilisation du +Midi. Ce fait puissant, qui a déterminé peut-être le cours +des institutions politiques de l'Angleterre, ne pouvait +manquer d'exercer aussi, sur le caractère et le développement +de sa poésie, une grande influence.</p> + +<p>Un peuple qui marche ainsi selon sa première impulsion, +et ne cesse point de s'appartenir tout entier, jette +sur lui-même des regards de complaisance; le sentiment +de la propriété s'attache pour lui à tout ce qui le touche, +la joie de l'orgueil à tout ce qu'il produit; ses poëtes +animés à lui retracer ses propres faits, ses propres moeurs, +sont certains de ne rencontrer nulle part une oreille qui +ne les entende, une âme qui ne leur réponde; leur art +est à la fois le charme des dernières classes de la société +et l'honneur des conditions les plus élevées. Plus qu'en +toute autre contrée la poésie s'unit, dans l'ancienne histoire +d'Angleterre, aux événements importants: elle +introduit Alfred sous les tentes des Danois; quatre siècles +auparavant, elle avait fait pénétrer le Saxon Bardulph +dans la ville d'York, où les Bretons tenaient son frère +Colgrim assiégé; soixante ans plus tard, elle accompagne +Awlaf, roi des Danois, dans le camp d'Athelstan; au +XIIe siècle, on lui fera honneur de la délivrance de +Richard Coeur de lion. Ces vieux récits et tant d'autres, +quelque douteux qu'on les suppose, prouvent du moins +combien étaient présents à l'imagination des peuples +l'art et la profession du ménestrel. Un fait plus moderne +atteste l'empire que ces poëtes populaires exercèrent +longtemps sur la multitude. Hugh, premier comte de +Chester, avait statué, dans l'acte de fondation de l'abbaye +de Saint-Werburgh, que la foire de Chester serait, pendant +toute sa durée, un lieu d'asile pour les criminels, +sauf à l'égard des crimes commis dans la foire même. En +1212, sous le règne du roi Jean et au moment de cette +foire, Ranulph, dernier comte de Chester, voyageant +dans le pays de Galles, fut attaqué par les Gallois et contraint +de se retirer dans son château de Rothelan où ils +l'assiégèrent. Il parvint à informer de sa situation Roger +ou John de Lacy, constable de Chester; celui-ci intéressa +à la cause du comte les ménestrels qu'avait attirés la +foire, et ils échauffèrent si bien, par leurs chants, cette +multitude de gens sans aveu réunis alors à Chester sous +la sauvegarde du privilège de Saint-Werburgh, qu'elle se +mit en marche, conduite par le jeune Hugh de Dutton, +intendant de lord Lacy, pour aller délivrer le comte. Il +ne fut pas nécessaire d'en venir aux mains; les Gallois, à +la vue de cette troupe qu'ils prirent pour une armée, +abandonnèrent leur entreprise; et Ranulph reconnaissant +accorda aux ménestrels du comté de Chester plusieurs +privilèges dont ils devaient jouir sous la protection +de la famille Lacy, qui transféra ensuite ce patronage +aux Dutton et à leurs descendants<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Sous le règne d'Élisabeth, déchus de leur ancienne splendeur, +mais assez importants encore pour que la loi qui ne voulait plus +les protéger fût toujours obligée de s'occuper d'eux, les ménestrels +se virent, par un acte du Parlement, assimilés aux mendiants +et vagabonds; mais il y eut exception en faveur de ceux que protégeait +la famille Dutton, et ils continuèrent d'exercer librement +leur profession et leurs privilèges, souvenir honorable du service +qui les leur avait mérités.</blockquote> + +<p>Les chroniques n'attestent pas seules le nombre et la +popularité des ménestrels; d'époque en époque la législation +en fait foi. En 1315, sous Édouard II, le conseil du +roi, voulant réprimer le vagabondage, défend à qui que +ce soit de s'arrêter dans les maisons des prélats, comtes +et barons, pour y manger et boire, «si ce n'est un ménestrel;» +encore ne pourra-t-il entrer chaque jour, dans +ces maisons, «plus de trois ou quatre ménestrels d'honneur,» +à moins que le propriétaire lui-même n'en admette +un plus grand nombre. Chez les gens de moindre +condition, les ménestrels mêmes ne pourront entrer s'ils +ne sont appelés; et ils devront se contenter alors de +«manger et de boire, et de telle courtoisie» qu'il plaira +au maître de la maison d'y ajouter. En 1316, pendant +qu'Édouard célébrait à Westminster, avec ses pairs, la +fête de la Pentecôte, une femme «parée à la manière des +ménestrels,» et montée sur un grand cheval caparaçonné +«selon la coutume des ménestrels,» entra dans la salle +du banquet, fit le tour des tables, déposa sur celle du roi +une lettre, et faisant aussitôt retourner son cheval, s'en +alla en saluant la compagnie. La lettre déplut au roi, à +qui elle reprochait les prodigalités répandues sur ses favoris +au détriment de ses fidèles serviteurs; on réprimanda +les portiers d'avoir laissé entrer cette femme: +«Ce n'est pas, répondirent-ils, la coutume de refuser jamais +aux ménestrels l'entrée des maisons royales.» Sous +Henri VI, on voit les ménestrels, qui se chargent d'égayer +les fêtes, souvent mieux payés que les prêtres qui viennent +les solenniser. A la fête de la Sainte-Croix, à +Abingdon, vinrent douze prêtres et douze ménestrels; +les premiers reçurent chacun «quatre pence;» les derniers, +«deux schellings et quatre pence.» En 1441, huit +prêtres de Coventry, appelés au prieuré de Maxtoke pour +un service annuel, eurent chacun deux schellings; les +six ménestrels qui avaient eu mission d'amuser les +moines réunis au réfectoire reçurent chacun quatre +schellings, et soupèrent avec le sous-prieur dans la +«chambre peinte,» éclairés par huit gros flambeaux de +cire, dont la dépense est portée sur les comptes du couvent.</p> + +<p>Ainsi, partout où se célébraient des fêtes, partout où +se rassemblaient des hommes, dans les couvents comme +dans les foires, sur les places publiques comme dans les +châteaux, les ménestrels toujours présents, répandus +dans toutes les conditions de la société, charmaient, par +leurs chants et leurs récits, le peuple des campagnes et +les habitants des villes, les riches et les pauvres, les +fermiers, les moines et les grands seigneurs. Leur arrivée +était à la fois un événement et une habitude, leur +intervention un luxe et un besoin; en aucun temps, en +aucun lieu, ne leur manquait l'occasion de réunir auprès +d'eux une foule empressée; la faveur publique les entourait, +et le Parlement s'occupait d'eux, quelquefois pour +reconnaître leurs droits, plus souvent pour réprimer les +abus qu'entraînaient leur profession errante et leur +nombre.</p> + +<p>Quelles étaient donc les moeurs de ce peuple si avide +de tels amusements? quels loisirs lui permettaient de s'y +livrer? quelles occasions, quelles solennités rassemblaient +si fréquemment les hommes, et offraient à ces chantres +populaires une multitude disposée à les entendre? Que, +sous le ciel brillant du Midi, dispensés de lutter contre +une nature rigoureuse, invités, par un air doux et un +beau soleil, à vivre sur les places publiques et sous les +oliviers, chargeant les esclaves des plus pénibles travaux, +étrangers à l'empire des habitudes domestiques, les +Grecs se soient empressés autour de leurs rhapsodes, et +plus tard, dans leurs théâtres ouverts, pour livrer leur +imagination aux charmes des récits naïfs ou des pathétiques +tableaux de la poésie; qu'aujourd'hui même, sous +leur atmosphère brûlante et dans leur vie paresseuse, +les Arabes, accroupis autour d'un narrateur animé, passent +leurs journées à le suivre dans les aventures où il les +promène; cela s'explique, cela se conçoit: là le ciel n'a +point de frimas et la vie matérielle point d'efforts qui +empêchent les hommes de s'abandonner ensemble à de +tels plaisirs; les institutions ne les en éloignent point; +tout les leur rend au contraire naturels et faciles; tout +provoque et les réunions nombreuses, et les fêtes fréquentes, +et les longs loisirs. Mais c'est dans les climats +du Nord, sous la main d'une nature froide et sévère, +dans une société en partie soumise au régime féodal, +chez un peuple menant une vie difficile et laborieuse, +que les ménestrels anglais voyaient se renouveler sans +cesse l'occasion d'exercer leur art, et la foule se réunir si +souvent autour d'eux.</p> + +<p>C'est que les moeurs de l'Angleterre, formées sous +l'influence des mêmes causes qui lui donnèrent ses institutions +politiques, prirent de bonne heure ce caractère +de publicité et de mouvement qui appelle une poésie +populaire. Ailleurs tout tendit à séparer les diverses +conditions sociales, à isoler même les individus; là tout +concourut à les rapprocher, à les mettre en présence. Le +principe de la délibération commune sur les intérêts +communs, fondement de toute liberté, prévalut dans les +institutions de l'Angleterre et présida à toutes les coutumes +du pays. Les hommes libres des campagnes et des +villes ne cessèrent jamais de faire eux-mêmes et de traiter +ensemble leurs affaires. Les cours de comté, le jury, les +corporations, les élections de tout genre, multipliaient +les occasions de réunion et répandaient partout les habitudes +de la vie publique. Cette organisation hiérarchique +de la féodalité qui, sur le continent, s'étendait du plus +petit gentilhomme au plus puissant monarque, et de +proche en proche, excitait incessamment toutes les +vanités à sortir de leur sphère pour passer dans celle du +suzerain, ne s'établit point complètement dans la Grande-Bretagne. +La noblesse du second ordre, en se séparant +des hauts barons pour se placer à la tête des communes, +rentra, pour ainsi dire, dans le corps de la nation, et +s'unit à ses moeurs comme à ses droits. C'était dans ses +terres, au milieu de ses tenanciers, de ses fermiers, de +ses gens, que le gentilhomme établissait son importance; +il la fondait et sur la culture de ses domaines et sur des +magistratures locales qui, le mettant en rapport avec la +population tout entière, exigeaient le concours de l'opinion +et offraient à la contrée un centre autour duquel +elle venait se grouper. Ainsi, tandis que des droits actifs +rassemblaient les égaux, la vie rurale rapprochait le +supérieur des inférieurs; et l'agriculture, dans la communauté +de ses intérêts et de ses travaux, enlaçait toute +la population d'un lien qui, toujours descendant de +classe en classe, s'allait en quelque sorte rattacher et +sceller à la terre, base immuable de leur union.</p> + +<p>Un tel état de la société amène l'aisance avec la confiance; +et là où règne l'aisance, où la confiance s'établit, +arrive bientôt le besoin d'en jouir en commun. Des +hommes accoutumés à se réunir pour leurs affaires se +rassembleront aussi pour leurs plaisirs; et quand la vie +sérieuse du propriétaire se passe au milieu de ses champs, +il ne reste point étranger aux joies du peuple qui les +cultive ou les environne. Des fêtes continuelles et générales +animaient les campagnes de la vieille Angleterre. +Quelle fut d'abord leur origine? Quelles traditions, +quelles habitudes leur servaient de fondement? Comment +les progrès de la prospérité rustique amenèrent-ils par +degrés ce joyeux mouvement de réunions, de banquets +et de jeux? Il importe peu de le savoir; c'est le fait même +qui mérite d'être observé; et c'est au XVIe siècle, après la +cessation des discordes civiles, qu'on peut le suivre dans +ses brillants détails. A Noël, devant la porte des châteaux, +le héraut, portant les armes de la famille, criait trois +fois: «Largesse! La salle du baron s'ouvrait toute +grande au vassal, au tenancier, au serf, à tous. Le +pouvoir mettait de côté sa baguette de commandement, +et l'étiquette dépouillait son orgueil. L'héritier, +les rosettes aux souliers, pouvait dans cette soirée +choisir pour la danse une compagne villageoise, et le +lord, sans déroger, se mêlait au jeu vulgaire de <i>post +and pair</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.» Et la joie, l'hospitalité, le grand feu de la +salle, la table mise, le pudding, l'abondance des viandes, +se trouveront dans la maison du fermier comme dans +celle du gentilhomme; la danse, quand la tête commence +à tourner de boisson, les chants du ménestrel, les récits +des anciens temps quand les forces sont épuisées par la +danse, tels sont les plaisirs qui couvrent alors la face de +l'Angleterre, «et qui, de la cabane à la couronne, apportent +la nouvelle du salut.... C'était Noël qui perçait la +plus vigoureuse pièce de bière; c'était Noël qui racontait +le conte le plus joyeux, et les cabrioles de Noël +pouvaient réjouir le coeur du pauvre homme durant la +moitié de l'année<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> <i>Marmiom</i>, par sir Walter Scott.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Ibid</i>.</blockquote> + +<p>Ces fêtes de Noël duraient douze jours, variées de +mille plaisirs, ranimées par les souhaits et les générosités +du premier jour de l'an, terminées par la solennité des +rois, ou «douzième jour». Mais aussitôt arrivait le +«lundi de la charrue», jour où recommençait le travail, +et le premier jour du travail était marqué par une fête. +«Bonnes ménagères que Dieu a enrichies, dit Tusser +dans ses poésies rurales, n'oubliez pas les fêtes qui +appartiennent à la charrue<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.» Le fuseau avait aussi la +sienne. La fête des moissons était celle de l'égalité, et +comme l'aveu des besoins mutuels qui unissent les +hommes. En ce jour, maîtres et serviteurs, rassemblés à +la même table, mêlés à la même conversation, ne paraissaient +point rapprochés par la complaisance du supérieur +qui veut récompenser son inférieur, mais par un droit +égal aux plaisirs de la journée: «Quiconque a travaillé à +la moisson ou labouré la terre est en ce jour convive +par la loi de l'usage.... Autour de l'heureux cercle, le +moissonneur promène des regards triomphants; animé +par la reconnaissance, il quitte sa place, et, avec des +mains brûlées du soleil, il remplit le gobelet pour le +présenter à son honoré maître, pour servir à la fois le +maître et l'ami, fier qu'il est de rencontrer ses sourires, +de partager ses récits, ses noix, sa conversation +et sa bière.... Tels étaient les jours: je chante des +jours depuis longtemps passés <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Thomas Tusser, poëte du XVIe siècle, né vers 1515, et mort en +1583, auteur de Géorgiques anglaises, sous le titre de <i>Five hundred +points of good husbandry, united to as many of good huswifery.</i> +L'édition la plus complète de ces poèmes est de 1580.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Farmer's boy</i> (le Garçon de ferme), par Bloomfield.</blockquote> + +<p>Les semailles, la tonte des brebis, toutes les époques, +tous les intérêts de la vie rustique, amenaient de semblables +réunions, les mêmes banquets et d'autres jeux. +Mais quel jour égalait le premier jour de mai, brillant +des joies de la jeunesse et des espérances de l'année? A +peine le soleil naissant avait annoncé l'arrivée de ce jour +d'allégresse que toute la jeune population répandue dans +les bois, les prés, sur les rivages et les collines, courait, +au son des instruments, faire sa moisson de fleurs; elle +revenait chargée d'aubépine, de verdure, en ornait les +portes, les fenêtres des maisons, en couvrait le <i>mai</i> +coupé dans la forêt, en couronnait les cornes des boeufs +destinés à le traîner: «Lève-toi, dit Herrick à sa maîtresse, +au matin du premier de mai, lève-toi et vois +comme la rosée a couvert de paillettes l'herbe et les +arbres; depuis une heure, chaque fleur a pleuré et +penche sa tête vers l'Orient. C'est un péché, que dis-je? +c'est une profanation de garder encore le logis, tandis +qu'en ce jour, pour prendre mai, des milliers de jeunes +filles se sont levées avant l'alouette. Viens, ma Corinne, +viens, et vois en passant comme chaque prairie devient +une rue, chaque rue un parc verdoyant et orné d'arbres; +vois comme la dévotion a donné à chaque maison +une grosse branche ou un rameau; tout ce qui était +porte ou portique est devenu une arche, un tabernacle +formé d'épines blanches élégamment entrelacées <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Herrick, contemporain de Shakspeare, est connu par un +recueil de jolies poésies rurales, publiées sous le titre +<i>d'Hespérides.</i></blockquote> + +<p>Et cette élégance des chaumières est la même dont se +pareront les châteaux; les champs et des fleurs, c'est ce +que chercheront les jeunes gentilshommes comme les +garçons du village. Laissez faire la joie pour que l'égalité +s'établisse entre les plaisirs; la joie a ses symboles qui +ne varient point; elle ne les changera pas plus selon les +situations que selon les saisons. Ici elle semble, conduite +par l'abondance, parcourir l'année à travers une série de +fêtes. Comme le premier de mai étale ses arcades de +verdure, comme la tonte des brebis jonche les rues de +fleurs, comme les épis font la parure de la fête des moissons, +de même Noël aura ses salles tapissées d'ifs, de +houx et de laurier vert. Comme les danses, les courses, +les spectacles, les combats rustiques font retentir de +leurs sons joyeux le ciel du printemps, de même les +mascarades «où la chemise par-dessus l'habit tient +«lieu de déguisement, où un visage charbonné sert de +«masque,» perceront des cris de leur gaieté les froides +nuits de décembre; et, ainsi que l'arbre de mai, la +bûche de Noël sera apportée en triomphe et célébrée +par des chants.</p> + +<p>C'est au milieu de ces jeux, de ces fêtes, de ces banquets, +dans ces réunions si multipliées, au sein de cette +joyeuse et habituelle «convivialité,» pour me servir de +l'expression nationale, que prenaient place et chantaient +les ménestrels; et leurs chants avaient pour objet les +traditions de la contrée, les aventures des héros populaires +comme celles des ancêtres du château, les exploits +de Robin Hood contre le shériff de Nottingham +comme ceux des Percy contre les Douglas. Ainsi les +moeurs publiques appelaient la poésie; ainsi la poésie +naissait des moeurs publiques et s'unissait à tous les +intérêts, à toute l'existence de cette population accoutumée +à vivre, à agir, à prospérer et à se réjouir en +commun.</p> + +<p>Comment la poésie dramatique serait-elle demeurée +étrangère à un peuple ainsi disposé, si souvent réuni et +si avide de fêtes? Tout indique qu'elle s'essaya plus d'une +fois dans les jeux des ménestrels. Les anciens écrivains +leur donnent aussi les noms de <i>mimi, joculatores, histriones</i>. +Des femmes faisaient partie de leurs bandes; et +plusieurs de leurs ballades, entre autres celle de «la fille +aux cheveux châtains<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>,» sont évidemment des scènes +dialoguées. Cependant les ménestrels formèrent plutôt +le goût national, porté ensuite au théâtre, que le théâtre +même. Les premiers essais d'une véritable représentation +théâtrale sont difficiles et dispendieux; il y faut le concours +d'une puissance publique, et ce n'est guère que +dans des solennités importantes et générales que l'effet +du spectacle pourra répondre aux efforts d'imagination +et de travail qu'il aura coûté. L'Angleterre, comme la +France, l'Italie et l'Espagne, dut aux fêtes du clergé ses +premières représentations dramatiques; seulement elles +y furent, à ce qu'il paraît, plus précoces que partout +ailleurs; les mystères y remontent jusqu'au XIIe siècle, +et peut-être au delà. Mais, en France, le clergé, après +avoir élevé les théâtres, ne tarda pas à les foudroyer; il +en avait réclamé le privilège dans l'espoir d'entretenir +ou d'échauffer ainsi la foi; bientôt il en redouta l'effet +et en abandonna l'usage. Le clergé anglais était plus +intimement associé aux goûts, aux habitudes, aux divertissements +du peuple. L'Église aussi profitait des avantages +de cette «convivialité» universelle dont je viens +de tracer le tableau. Célèbre-t-on quelque grande pompe +religieuse; une paroisse manque-t-elle de fonds: on +annonce un <i>church-ale</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>; les marguilliers brassent de la +bière, la vendent au peuple à la porte de l'église, aux +riches dans l'église même; chacun vient contribuer à la +fête de son argent, de sa présence, de ses provisions, de +sa gaieté; la joie des bonnes oeuvres s'augmente des +plaisirs de la bonne chère, et la piété des riches se plaît +à dépasser, par ses dons, le prix exigé. Souvent plusieurs +paroisses se réunissent pour tenir tour à tour le <i>church-ale</i> +au profit de chacune d'elles. Les jeux ordinaires suivaient +ces réunions; le ménestrel, la danse moresque, la +représentation de Robin Hood avec la belle Marianne et +le <i>Cheval de bois</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, ne manquaient pas d'y figurer. Le +temps de la confession, la Pâque, la Pentecôte, étaient +encore, pour l'Église et le peuple, autant d'occasions +périodiques de réjouissances communes. Ainsi, familier +avec les moeurs populaires, le clergé anglais, en leur +offrant des plaisirs nouveaux, songea moins à les modifier +qu'à se les rendre favorables; et dès qu'il vit quel +charme trouvait le peuple aux représentations dramatiques, +quel que fût le sujet mis en scène, il n'eut garde +de renoncer à ce moyen de popularité. En 1378, les choristes +de Saint-Paul se plaignent à Richard Il de ce que +des ignorants se mêlent de représenter les histoires de +l'Ancien Testament, «au grand préjudice du clergé.» +Depuis cette époque, les mystères et les moralités ne +cessent pas d'être, dans les églises et les couvents, un des, +amusements favoris de la nation, et l'une des occupations +des ecclésiastiques. Au commencement du XVIe siècle, un +comte de Northumberland, protecteur des lettres, établit +pour règle de sa maison qu'au nombre de ses chapelains +il en aura un pour composer des intermèdes<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Vers la fin +de son règne, Henri VIII interdit à l'Eglise ces représentations +qui, dans l'incertitude de sa croyance, déplaisent +au roi et l'offensent tantôt comme catholique, tantôt +comme protestant. Mais elles reparaissent après sa mort, +et avec tant d'autorité que le jeune roi Edouard VI compose +lui-même, sous le titre de la <i>Prostituée de Babylone</i>, +une pièce antipapiste, et qu'à son tour la reine Marie, +fait représenter dans les églises, en faveur du papisme, +des drames populaires. Enfin, en 1569, on retrouve les +enfants de choeur de Saint-Paul jouant, «vêtus de soie et +de satin,» des pièces profanes dans la chapelle d'Elisabeth, +dans les différentes maisons royales, et si bien +exercés à leur profession qu'ils étaient devenus, du temps +de Shakspeare, une des troupes d'acteurs les plus accréditées +de Londres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>The nut-brown maid</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Littéralement <i>bière d'église</i>; mais la bière était +si intimement unie aux fêtes populaires que le mot <i>ale</i> était +devenu synonyme de <i>fête</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Hobby-horse</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Interludes</i>.</blockquote> + +<p>Loin de combattre ou même de chercher à dénaturer +le goût du peuple pour les représentations théâtrales, le +clergé anglais s'empressa donc de le satisfaire. Son influence +donna, il est vrai, aux ouvrages qu'il mettait en +scène, un caractère plus sérieux et plus moral que +n'avaient ailleurs des compositions livrées aux fantaisies +du public et aux anathèmes de l'Église. Malgré la grossièreté +des idées et du langage, le théâtre anglais, si +licencieux à dater du règne de Charles II, parait chaste +et pur au milieu du XVe siècle, quand on le compare aux +premiers essais du nôtre. Mais il n'en demeurait pas +moins populaire, étranger à toute régularité scientifique, +et fidèle à l'esprit national. Le clergé eût beaucoup perdu +à vouloir s'en affranchir. Il ne possédait point de privilège; +de nombreux concurrents lui disputaient la foule +et le succès. Robin Hood et la belle Marianne, le lord de +Misrule, le Cheval de bois, n'avaient point disparu. Des +comédiens ambulants, attachés au service des grands +seigneurs, parcouraient, sous leurs auspices, les comtés +de l'Angleterre, obtenant, à la faveur d'une représentation +gratuite devant le maire, les aldermen et leurs amis, +le droit d'exercer plus lucrativement leur profession dans +les villes où les cours d'auberge leur servaient de salles +de spectacle. En mesure de donner à ses solennités beaucoup +plus de pompe et d'y attirer un plus grand nombre +de spectateurs, le clergé luttait avec avantage contre ses +rivaux, et conservait même une prépondérance marquée, +mais toujours sous la condition de s'adapter aux sentiments, +aux habitudes, au tour d'imagination de ce peuple +formé au goût de la poésie par ses propres fêtes et par les +chants des ménestrels.</p> + +<p>Tels étaient l'état et la direction de la poésie dramatique +naissante lorsqu'au commencement du règne d'Élisabeth +un double péril parut la menacer. De jour en jour +plus accréditée, elle devint enfin un objet d'inquiétude +pour la sévérité religieuse et d'ambition pour la pédanterie +littéraire. Le goût national se vit attaqué presque +en même temps par les anathèmes des réformateurs et +par les prétentions des lettrés.</p> + +<p>Si ces deux classes d'ennemis s'étaient réunies contre +le théâtre, il aurait peut-être succombé. Mais les puritains +voulaient le détruire; les lettrés ne voulaient que +s'en emparer. Ceux-ci le défendaient donc quand les premiers +tonnaient contre son existence. Quelques bourgeois +considérables de Londres obtinrent pour un moment, +d'Élisabeth, la suppression des spectacles dans l'espace +que comprenait la juridiction de leur Cité; mais au delà, +le théâtre de Blackfriars et la cour de la reine conservèrent +leurs privilèges dramatiques. Les puritains, par +leurs sermons, purent alarmer quelques consciences, +exciter quelques scrupules; peut-être aussi quelques +conversions soudaines privèrent-elles çà et là les jeux de +mai de la représentation du <i>Cheval de bois</i>, leur plus bel +ornement et l'objet particulier de la colère des prédicateurs. +Mais le temps de la puissance des puritains n'était +pas encore venu, et, pour obtenir un succès décisif, +c'était trop d'avoir à dompter à la fois le goût national et +celui de la cour.</p> + +<p>La cour d'Elisabeth aurait bien voulu être classique. +Les discussions théologiques y avaient mis la science à +la mode. Il entrait alors également dans l'éducation +d'une grande dame de savoir lire le grec et distiller des +eaux spiritueuses. Le goût connu de la reine y avait joint +les galanteries de l'école. «Quand la reine, dit Wharton, +visitait la demeure de ses nobles, elle était saluée par +les Pénates et conduite dans sa chambre à coucher par +Mercure.... Les pages de la maison étaient métamorphosés +en dryades qui sortaient de tous les bosquets, +et les valets de pied gambadaient sur la pelouse sous +la forme de satyres.... Lorsque Élisabeth traversa +Norwich, Cupidon, se détachant d'un groupe de dieux +sur l'ordre du maire et des aldermen, vint lui offrir +une flèche d'or dont ses charmes devaient rendre le +pouvoir invincible...; présent, dit Hollinshed, que la +reine, qui touchait alors à sa cinquantième année, +reçut avec beaucoup de reconnaissance<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Histoire de la poésie anglaise</i>, +par Wharton, t. III, p, 492.</blockquote> + +<p>Mais la cour a beau faire; ce n'est pas d'elle-même que +lui viennent ses plaisirs; elle les choisit rarement, les +invente encore moins, et les reçoit en général de la main +des hommes qui prennent la charge de l'amuser. L'empire +de la littérature classique, fondé en France avant +l'établissement du théâtre, y fut l'oeuvre des savants et +des gens de lettres, armés et fiers de la possession exclusive +d'une érudition étrangère qui les séparait de la +nation. La cour de France se soumit aux gens de lettres, +et la nation disséminée, indécise, dépourvue d'institutions +qui pussent donner de l'autorité à ses habitudes et +du crédit à ses goûts, se groupa, se forma, pour ainsi +dire, autour de la cour. En Angleterre, le théâtre avait +précédé la science; la mythologie et l'antiquité trouvèrent +une poésie et des croyances populaires en possession +de charmer les esprits; la connaissance des classiques, +répandue fort tard et d'abord par les seules traductions +françaises, s'introduisit comme une de ces modes étrangères +par où quelques hommes peuvent se faire remarquer, +mais qui ne s'enracinent que lorsqu'elles ont su +s'accorder et se fondre avec le goût national. La cour +elle-même affectait bien quelquefois, comme distinction, +une admiration exclusive pour la littérature ancienne; +mais dès qu'il s'agissait d'amusement, elle rentrait dans +le public; et, en effet, il n'était pas aisé de passer du +spectacle des combats de Tours à la prétention des sévérités +classiques, même telles qu'on les concevait alors.</p> + +<p>Le théâtre demeurait donc soumis, à peu près sans +contestation, au goût général; la science n'y tentait que +de timides invasions. En 1561, Thomas Sackville, lord +Buckhurst, fit représenter devant Elisabeth sa tragédie +de <i>Corboduc</i> ou <i>Ferrex et Porrex</i>, que les lettrés ont considérée +comme la gloire dramatique du temps qui précéda +Shakspeare. On y vit en effet, pour la première fois, une +pièce réduite en actes et en scènes, et constamment +écrite sur un ton élevé; mais elle était loin de prétendre +à l'observation des unités, et l'exemple d'un ouvrage +très-ennuyeux, où tout se passe en conversations, ne dut +séduire ni les poètes ni les acteurs. Vers la même époque +paraissaient sur le théâtre des pièces plus conformes +aux instincts naturels du pays, comme <i>le Maître berger de +Wakefield, Jéronimo ou la Tragédie espagnole</i>, etc., et le +public leur témoignait hautement sa préférence. Lord +Buckhurst lui-même n'exerça d'influence sur le goût +dominant qu'en lui demeurant fidèle. Son <i>Miroir des +magistrats,</i> recueil d'aventures tirées de l'histoire d'Angleterre +et présentées sous une forme dramatique, passa +rapidement dans toutes les mains, et devint la mine où +puisèrent les poètes: c'était là ce qui convenait à des +esprits nourris des chants des ménestrels; c'était là +l'érudition où se plaisaient la plupart des gentilshommes +dont les lectures ne s'étendaient guère au delà de quelques +collections de nouvelles, des ballades et des vieilles +chroniques. Le théâtre s'empara sans crainte de ces +sujets familiers à la multitude; et les pièces historiques, +sous le nom <i>d'histoires,</i> charmèrent les Anglais en leur +retraçant le récit de leurs propres faits, le doux son des +noms nationaux, le spectacle de leurs moeurs et la vie de +toutes les classes, comprises toutes dans l'histoire politique +d'un peuple qui a toujours pris part à ses affaires.</p> + +<p>Si quelques faits de l'histoire ancienne ou de l'histoire +des autres peuples, communement défigurés par des +récits fabuleux, venaient se placer à côté de ces histoires +nationales, ni les auteurs ni le public ne s'inquiétaient +de leur origine et de leur nature. On les surchargeait à la +fois de ces détails étranges et de ces formes empruntées +aux habitudes communes de la vie, que les enfants prêtent +si souvent aux objets qu'ils sont obligés de se représenter +parle seul secours de l'imagination. Ainsi Tamerlan +(<i>Tamburlaine</i>) paraissait traîné dans son char par les rois +qu'il avait vaincus, et s'indignant de la pitoyable allure +d'un tel attelage. En revanche, le <i>Vice</i>, bouffon ordinaire +des compositions dramatiques, jouait, sous le nom d'<i>Ambidexter</i>, +le principal personnage d'une tragédie de Cambyse, +convertie ainsi en une moralité qui eût été d'un +ennui intolérable si elle n'avait valu aux spectateurs le +plaisir de voir le juge prévaricateur écorché vif sur le +théâtre, au moyen d'une <i>fausse peau</i>, comme on a soin +de l'indiquer. Le spectacle, à peu près nul quant aux +décorations et aux changements de scène, était animé +par le mouvement matériel et par la représentation des +objets sensibles. Pour les tragédies, la salle était tendue +en noir, et, dans l'inventaire des propriétés d'une troupe +de comédiens, en 1598, on trouve des «membres de +Maures, quatre têtes de Turcs et celle du vieux Méhémet, +une roue pour le siége de Londres, un grand +cheval avec ses jambes, un dragon, une bouche d'enfer, +un rocher, une cage,» etc.; monument singulier des +moyens d'intérêt dont le théâtre croyait avoir besoin.</p> + +<p>Et cette époque était celle où avait déjà paru Shakspeare! +Et avant Shakspeare, le spectacle était non-seulement +la joie de la multitude, mais l'amusement des +hommes les plus distingués! Lord Southampton y allait +tous les jours. Dès 1570, un ou même deux théâtres +réguliers avaient été établis à Londres. En 1583, peu de +temps après le succès momentané des puritains contre +les théâtres de cette ville, huit troupes de comédiens y +jouaient chacune trois fois par semaine. En 1592, c'est-à-dire +huit ans avant l'époque où Hardy obtint enfin la +permission d'ouvrir un théâtre à Paris, tentative jusqu'alors +repoussée par l'inutile privilège des <i>Confrères de +la Passion</i>, un pamphlétaire anglais se plaint des gens +qui ne veulent pas que le gouvernement s'occupe de la +police des spectacles, «lieux où se rassemblent journellement +les gentilshommes de la cour, les étudiants en +droit, les officiers et les soldats <a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.» Enfin, en 1596, +l'affluence des personnes qui se rendaient par eau aux +théâtres, situés presque tous sur le bord de la Tamise, +entraîna la nécessité d'une augmentation considérable +dans le nombre des mariniers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Pierce pennylesse his supplication to the devil</i>; +pamphlet de Nash, publié en 1592.</blockquote> + +<p>Un goût si universel et si vif ne se repaîtra pas longtemps +de productions insipides et grossières; un plaisir +où l'esprit humain se porte avec tant d'ardeur appelle +tous les efforts et toute la puissance de l'esprit humain. +Il ne manquait à ce mouvement national qu'un homme +de génie, capable de le recevoir et d'élever à son tour le +public vers les hautes régions de l'art. Par quelle atteinte +l'ébranlement se fit-il sentir à Shakspeare? Quelle circonstance +lui révéla sa mission? Quel jour soudain éclaira +son génie? Il faut se résoudre à l'ignorer. Comme un +fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser +apercevoir ce qui le soutient, de même l'esprit de Shakspeare +nous apparaît dans ses oeuvres isolé, pour ainsi +dire, de sa personne. À peine dans le cours des succès du +poète démêle-t-on quelques traces de l'homme, et rien +ne nous reste de ces premiers temps où lui seul aurait pu +nous parler de lui. Comme acteur, il ne se distingua +point, à ce qu'il paraît, parmi ses émules. Le poëte est +rarement propre à l'action; sa force est hors du monde +réel, et elle ne l'élève si haut que parce qu'il ne l'emploie +pas à soulever les fardeaux de la terre. Les commentateurs +de Shakspeare ne veulent pas consentir à lui refuser +aucun des succès auxquels il a pu prétendre, et les excellents +conseils que donne Hamlet aux acteurs appelés +devant la cour de Danemark ont été invoqués pour établir +que Shakspeare avait dû exécuter à merveille ce qu'il +comprenait si bien. Mais Shakspeare a compris les rois, +il a compris les guerriers, il a compris aussi les scélérats, +et sans doute on n'en voudrait pas conclure qu'il eût su +être un Richard III ou un Iago. Heureusement, il y a lieu +de le croire, des applaudissements, alors trop faciles à +obtenir, ne vinrent pas tenter une ambition que le caractère +du jeune poëte eût pu rendre trop facile à satisfaire; +et Rowe, son premier historien, nous apprend que ses +mérites dramatiques le firent promptement remarquer, +sinon comme un acteur extraordinaire, du moins comme +un excellent écrivain.</p> + +<p>Cependant des années s'écoulent, et l'on ne voit point +Shakspeare se manifester sur la scène. C'est en 1584 +qu'il est arrivé à Londres, où l'on ne lui connaît pas +d'autre emploi que le théâtre; et en 1590 seulement +parait <i>Périclès</i>, le premier ouvrage que lui attribue Dryden, +et que depuis lui ont contesté ses critiques, ou plutôt +ses admirateurs. Comment, au milieu des spectacles +nouveaux qui l'entouraient, cet esprit si actif, si fécond, +dont la rapidité, au dire des acteurs ses contemporains, +«suivait celle de la plume,» sera-t-il demeuré six ans +sans se sentir pressé du besoin de produire? En 1593, il +publie son poëme de <i>Vénus et Adonis</i>, qu'il dédie à lord +Southampton comme «le premier-né de son invention;» +et pourtant, dans les deux années précédentes, avaient +réussi deux pièces de théâtre qui portent aujourd'hui +son nom. La composition du poëme d'<i>Adonis</i> peut les +avoir précédées, quoique la dédicace leur soit postérieure +mais si <i>Adonis</i> est antérieur à toutes les pièces de théâtre, +il faut donc se résoudre à croire qu'au milieu de la vie +théâtrale, le génie éminemment dramatique de Shakspeare +a pu se tourner vers d'autres travaux, qu'il a travaillé, +et non pas pour la scène.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que Shakspeare +attacha d'abord son travail à des ouvrages qui n'étaient +pas les siens, et que son talent, novice encore, n'a pu +sauver de l'oubli. Les productions dramatiques étaient +moins alors la propriété de l'auteur qui les avait conçues +que celle des acteurs qui les avaient accueillies. Il en +arrive toujours ainsi quand les théâtres commencent à +s'établir; la construction d'une salle, les frais d'une +représentation sont de bien plus grands hasards à courir +que la composition d'un drame. C'est à l'entrepreneur +seul du spectacle que l'art dramatique naissant devra ce +concours du peuple qui fonde son existence, et que sans +lui le talent du poëte n'aurait jamais attiré. Lorsque +Hardy fonda à Paris son théâtre, qui est devenu le nôtre, +une troupe de comédiens avait son poëte pris et gagé +pour lui faire des pièces, comme l'était le chapelain du +comte de Northumberland. A l'arrivée de Shakspeare, la +scène anglaise, beaucoup plus avancée, jouissait déjà de +la facilité du choix et des avantages de la concurrence; +le poète n'engageait pas d'avance son travail, mais il le +vendait sans retour; et l'impression d'une pièce dont la +représentation avait été payée à l'auteur passait sinon +pour un vol, du moins pour un manque de délicatesse +dont il avait soin de se défendre ou de s'excuser. Dans +cet état de la propriété dramatique, la part qu'en pouvait +réclamer l'amour-propre du poëte était comptée pour +bien peu de chose; le succès dont il avait aliéné les fruits +ne lui appartenait plus, et le mérite littéraire d'un ouvrage +devenait, entre les mains des comédiens, un bien +qu'ils faisaient valoir par toutes les améliorations qu'ils +y savaient apporter. Transportée tout à coup au milieu +de ce mouvant tableau des vicissitudes humaines qu'accumulaient +alors sur le théâtre les moindres productions +dramatiques, l'imagination de Shakspeare vit sans doute +s'ouvrir devant elle de nouveaux espaces: que d'intérêt, +que de vérité à répandre dans cet amas de faits présentés +avec une sécheresse grossière! Quels pathétiques effets +à tirer de cette parade théâtrale! La matière était là, +attendant l'esprit et la vie. Comment Shakspeare n'eût-il +pas essayé de les lui communiquer? Quelque incomplets +et troubles que pussent être ses premiers aperçus, c'était +le rayon naissant sur le chaos prêt à se débrouiller. Or, +l'homme supérieur a cette puissance qu'il sait faire luire +à d'autres yeux la lumière qui illumine les siens; les +camarades de Shakspeare comprirent bientôt sans doute +quels succès nouveaux il leur pouvait procurer en remaniant +ces ouvrages informes dont se composait le capital +de leur théâtre; et quelques touches brillantes jetées sur +un fond qui ne lui appartenait pas, quelques scènes touchantes +ou terribles intercalées dans une action dont il +n'avait pas réglé la marche, l'art de tirer parti d'un plan +qu'il n'avait pas conçu, tels furent, selon toute apparence, +ses premiers travaux et les premiers présages de +sa gloire. En 1592, époque à laquelle on peut à peine +assurer qu'un seul ouvrage original et complet fût sorti +de sa pensée, un auteur mécontent et jaloux, dont il avait +probablement beaucoup trop amélioré les compositions, +le désigne déjà, dans le style bizarre du temps, comme +un «corbeau parvenu,» paré des plumes des auteurs, +un <i>factotum</i> universel, enclin, dans son orgueil, à se +regarder comme le seul <i>shake-scene</i> «ébranle-scène» de +l'Angleterre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Great's worth of wit</i>, etc. Pamphlet publié en 1592, +par un nommé Green, qui n'était pas le Greene, parent de Shakspeare.</blockquote> + +<p>Ce fut, on doit le croire, durant l'époque de ces travaux +plus conformes à la gêne de sa situation qu'à la liberté +de son génie, que Shakspeare chercha à se délasser par +la composition du poëme d'Adonis. Peut-être même l'idée +de cet ouvrage ne lui était-elle pas alors entièrement +nouvelle; plusieurs sonnets relatifs au même sujet se +rencontrent dans un recueil de poésies publié en 1596 +sous le nom de Shakspeare, et dont le titre <i>(The passionate +Pilgrim)</i> exprime la situation d'un homme errant, dans +l'affliction, loin de son pays natal. Amusements de quelques +heures de tristesse, dont le caractère et l'âge du +poëte n'avaient pu le préserver à l'entrée d'une destinée +incertaine ou pénible, ces petits ouvrages sont sans doute +les premières productions que le génie poétique de Shakspeare +se soit, permis d'avouer; et quelques-uns, il faut +le dire, ainsi que le poëme <i>d'Adonis,</i> ont besoin de trouver +une excuse dans cette effervescence d'une jeunesse +trop livrée aux rêves du plaisir pour ne pas chercher à le +reproduire sous toutes les formes. Dans <i>Vénus et Adonis,</i> +absolument dominé par la puissance voluptueuse de son +sujet, le poëte semble en avoir ignoré les richesses +mythologiques. Vénus, dépouillée du prestige de la +divinité, n'est qu'une belle courtisane sollicitant, sans +succès, par les prières, les larmes et les artifices de +l'amour, les désirs paresseux d'un froid et dédaigneux +adolescent. De là une monotonie que ne rachètent point +la grâce naïve ni le mérite poétique de quelques détails, +et que redouble la coupe du poëme en stances de cinq +vers, dont les deux derniers offrent presque constamment +un jeu d'esprit. Cependant un mètre exempt d'irrégularités, +une cadence pleine d'harmonie, et une versification +que ne connaissait pas encore l'Angleterre, annonçaient +le poëte «à la langue de miel<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>;» et le poëme de <i>Lucrèce</i> +vint bientôt après compléter les productions épiques qui +suffirent quelque temps à sa gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Honey-tongued Shakespeare</i>.</blockquote> + +<p>Après avoir, dans <i>Adonis</i>, employé les couleurs les plus +lascives à la peinture d'un désir sans effet, c'est avec la +plume la plus chaste, et comme une sorte de réparation, +que Shakspeare a décrit dans <i>Lucrèce</i> les progrès et le +triomphe d'un désir criminel. La recherche des idées, +l'affectation du style, et aussi le mérite de la versification, +sont les mêmes dans les deux ouvrages, la poésie, moins +brillante et plus emphatique dans le second, abonde +moins en images gracieuses qu'en pensées élevées; mais +déjà se laissent apercevoir la science des sentiments de +l'homme, et le talent de les faire ressortir sous une forme +dramatique, par les plus petites circonstances de la vie. +Ainsi Lucrèce, accablée sous le poids de sa honte, après +une nuit de désespoir, appelle au jour naissant un jeune +esclave, pour le charger d'aller au camp porter à son +mari la lettre qui doit le rappeler. Timide et simple, ce +jeune homme rougit en paraissant devant sa maîtresse; +mais Lucrèce, remplie du sentiment de son déshonneur, +ne peut voir rougir sans imaginer qu'on rougit d'elle et +pour elle; elle se croit devinée et demeure interdite et +tremblante devant l'esclave que trouble sa présence.</p> + +<p>Un détail de ce poëme semble indiquer l'époque où il +fut écrit. Lucrèce, pour charmer ses douleurs, s'arrête à +contempler un tableau de la ruine de Troie; le poëte, en +le décrivant, représente avec complaisance les effets de +la perspective «et le sommet de la tête de plusieurs personnages +qui, presque cachés derrière les autres, semblent +s'élever au-dessus pour décevoir l'esprit.» C'est +là l'observation d'un homme bien récemment frappé des +prestiges de l'art, et un symptôme de cette surprise poétique +qu'excite la vue d'objets inconnus dans une imagination +capable de s'en émouvoir. Peut-être en doit-on +conclure que la composition du poëme de <i>Lucrèce</i> appartient +aux premiers temps du séjour de Shakspeare à +Londres.</p> + +<p>Quelle que soit au reste la date de ces deux petits +poëmes, ils se placent, parmi les ouvrages de Shakspeare, +à une époque bien plus éloignée de nous qu'aucun de +ceux qui ont rempli sa carrière dramatique. C'est dans +cette carrière qu'il a marché en avant et entraîné son +siècle à sa suite; c'est là que ses plus faibles essais +annoncent déjà la force prodigieuse qu'il déploiera dans +ses derniers travaux. Au théâtre seul appartient la véritable +histoire de Shakspeare; après l'avoir vu là, on ne +peut plus le chercher ailleurs; lui-même ne sien est plus +écarté. Ses sonnets, saillies du moment que la grâce +poétique ou spirituelle de quelques vers n'eût pas sauvées +de l'oubli sans la curiosité qui s'attache aux moindres +traces d'un homme célèbre, jetteront çà et là quelques +lueurs sur les parties obscures ou douteuses de sa vie; +mais, sous le rapport littéraire, ce n'est plus que comme +poëte dramatique que nous avons à le considérer.</p> + +<p>Je viens de dire quel fut, en ce genre, le premier emploi +de son talent. Il en devait résulter de grandes incertitudes +sur l'authenticité de quelques-uns de ses ouvrages, +Shakspeare a mis la main à beaucoup de drames; et sans +doute, de son temps même, la part qu'il y avait prise +n'eût pas toujours été facile à assigner. Depuis deux +siècles la critique s'est exercée à constater les limites de +sa propriété véritable; mais les faits manquent à cet +examen, et les jugements littéraires ont été communément +déterminés par le désir de faire prévaloir telle ou +telle prévention. Il est donc à peu près impossible de +prononcer aujourd'hui avec certitude sur l'authenticité +des pièces contestées de Shakspeare. Cependant, après +les avoir lues, je ne saurais partager l'opinion, d'ailleurs +si respectable, de M. Schlegel, qui paraît décidé à les lui +attribuer. Le caractère de sécheresse qui domine dans +ces pièces, cet amas d'incidents sans explication et de +sentiments sans cohérence, cette marche précipitée à +travers des scènes sans développements vers des événements +sans intérêt, ce sont là les signes auxquels, dans +les temps encore grossiers, se reconnaît la fécondité +sans génie; signes tellement contraires à la nature du +talent de Shakspeare que je n'y découvre pas même les +défauts qui ont pu entacher ses premiers essais. Au +nombre des pièces que, d'un commun accord, les derniers +éditeurs ont rejetées au moins comme douteuses, +à peine <i>Locrine</i>, <i>lord Cromwell</i>, <i>le Prodigue de Londres</i>, <i>la +Puritaine</i> et la tragédie d'<i>Yorkshire</i> offrent-elles quelques +touches d'une main supérieure à celle qui a fourni le +fond. <i>Lord John Oldcastle</i>, ouvrage plus intéressant et +composé avec plus de bon sens, s'anime aussi, dans +quelques scènes, d'un comique plus voisin de la manière +de Shakspeare. Mais s'il est vrai que le génie, dans son +plus profond abaissement, laisse encore échapper quelques +rayons lumineux qui trahissent sa présence, si +Shakspeare, en particulier, a porté cette marque distinctive +qui, dans un de ses sonnets, lui fait dire, en parlant +de ce qu'il écrit: «Chaque mot dit presque mon nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>,» +à coup sûr il n'a rien à se reprocher dans cet exécrable +amas d'horreurs que, sous le nom de <i>Titus Andronicus,</i> +on a donné aux Anglais comme une pièce de théâtre, et +où, grâce à Dieu, aucun trait de vérité, aucune étincelle +de talent ne vient déposer contre lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Sonnet 76, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 642.</blockquote> + +<p>Des pièces contestées, <i>Périclès</i> est, à mon avis, la seule +à laquelle se rattache, avec quelque certitude, le nom de +Shakspeare, la seule du moins où se rencontrent des +traces évidentes de sa coopération, surtout dans la scène +où Périclès retrouve et reconnaît sa fille Marina qu'il +croyait morte. Si, du temps de Shakspeare, un autre +homme que lui eût su, dans la peinture des sentiments +naturels, unir à ce point la force et la vérité, l'Angleterre +eût compté alors un poète de plus. Cependant, malgré +cette scène et quelques traits épars, la pièce demeure +mauvaise, sans réalité, sans art, complètement étrangère +au système de Shakspeare, intéressante seulement +en ce qu'elle marque le point d'où il est parti, et elle +semble appartenir à ses oeuvres comme un dernier +monument de ce qu'il a renversé, comme un débris de +cet échafaudage antidramatique auquel il allait substituer +la présence et le mouvement de la vie.</p> + +<p>Les spectacles des peuples barbares s'adressent à leurs +yeux avant de prétendre à ébranler leur imagination par +le secours de la poésie. Le goût des Anglais pour ces +représentations muettes <i>(pageants)</i> qui, dans le moyen +âge, ont fait partout en Europe l'ornement des solennités +publiques, avait conservé sur leur théâtre une grande +influence. Dans la première moitié du XVe siècle, le moine +Lydgate, chantant les malheurs de Troie avec cette liberté +d'érudition que se permettait, plus encore que toute +autre, la littérature anglaise, décrit une représentation +dramatique telle qu'elles avaient lieu, dit-il, dans les +murs d'Ilion. Là il représente le poète chantant «avec +un visage de mort, tout vide de sang, les nobles faits +qui sont les historiques de rois, princes et dignes +empereurs.» Au milieu du théâtre, sous une tente, +des hommes «d'une contenance effrayante, le visage +défiguré par des masques, jouaient par signes, à la +vue du peuple, ce que le poëte avait chanté en haut.» +Lydgate, moine et poëte, prêt à rimer une légende ou +une ballade, à composer les vers d'une mascarade ou à +dresser le plan d'une pantomime religieuse, avait peut-être +figuré dans quelque représentation de ce genre, et +sa description nous donne, à coup sûr, l'idée de ce qui +se passait de son temps. Quand la poésie dialoguée eut +pris possession du théâtre, la pantomime y demeura +comme ornement et surcroît de spectacle. Dans la plupart +des pièces antérieures à Shakspeare, des personnages +presque toujours emblématiques viennent, d'acte en +acte, indiquer le sujet qu'on va représenter. Un personnage +historique ou allégorique se charge d'expliquer ces +emblèmes et de <i>moraliser</i> la pièce, c'est-à-dire d'en faire +jaillir la vérité morale qu'elle contient. Dans <i>Périclès</i>, +Gower, poëte du XIVe siècle, célèbre par sa <i>Confessio +amantis</i>, où il a mis en vers anglais l'aventure de Périclès, +qu'il avait tirée d'ouvrages plus anciens, vient sur +la scène déclarer au public, non ce qui va se passer, +mais les faits antérieurs dont l'explication est nécessaire +à l'intelligence du drame. Quelquefois sa narration est +interrompue et suppléée par la représentation muette +des faits mêmes. Gower explique ensuite ce que la scène +muette n'a pas éclairci. Il parait, non-seulement au +commencement de la pièce et entre les actes, mais dans +le cours de l'acte même, aussi souvent qu'il convient +d'abréger par le récit quelque partie moins intéressante +de l'action, pour avertir le spectateur d'un changement +de lieu ou d'un laps de temps écoulé, et transporter ainsi +son imagination partout où une scène nouvelle demande +sa présence. C'était déjà là un progrès; un accessoire +inutile était devenu un moyen de développement et de +clarté. Mais Shakspeare devait bientôt rejeter comme +indigne de son art ce moyen factice et maladroit; bientôt +il devait instruire l'action à s'expliquer d'elle-même, à se +faire comprendre en se montrant, et rendre ainsi à la +représentation dramatique cette apparence de vie et de +réalité vainement cherchée par une machine dont les +rouages s'étalaient si grossièrement à la vue. Dans le +cours des oeuvres de Shakspeare, on ne trouve plus que +<i>Henri V</i> et <i>le Conte d'hiver</i> où le choeur vienne encore +soulager le poëte dans le difficile travail de transporter +les spectateurs à travers le temps et l'espace. Le choeur +de <i>Roméo et Juliette</i>, conservé peut-être comme un reste +de l'ancien usage, n'est qu'un ornement poétique étranger +à l'action. Après <i>Périclès</i>, les représentations muettes +ont complètement disparu; et si les trois <i>Henri VI</i> n'attestent +pas, par la force de la composition, une étroite +parenté avec le système de Shakspeare, du moins, dans +les formes matérielles, rien ne les en sépare plus.</p> + +<p>De ces trois pièces, la première a été absolument contestée +à Shakspeare, et il est, à mon avis, également +difficile de croire qu'elle lui appartienne en entier et +que l'admirable scène de Talbot avec son fils ne porte pas +l'empreinte de sa main. Deux anciens drames imprimés +en 1600 renferment le plan et même de nombreux détails +de la seconde et de la troisième partie de <i>Henri VI</i>. On a +longtemps attribué à notre poëte ces deux ouvrages +originaux, comme un premier essai qu'il aurait ensuite +perfectionné. Mais cette opinion ne résiste pas à un +examen attentif; et toutes les probabilités, historiques +ou littéraires, se réunissent pour n'accorder à Shakspeare, +dans les deux derniers <i>Henri VI</i>, d'autre part que celle +d'un remaniement plus étendu et plus important, il est +vrai, que ce qu'il a pu faire sur d'autres ouvrages soumis +à sa correction. De brillants développements, des images +suivies avec art et prolongées avec complaisance, un style +animé, élevé, pittoresque, tels sont les caractères qui +distinguent l'oeuvre du poëte de cette oeuvre primitive à +laquelle il n'a prêté que son coloris. Quant au plan et à +la conduite, les pièces originales n'ont subi aucun changement, +et, après les <i>Henri VI</i>, Shakspeare pouvait encore +donner <i>Adonis</i> comme le premier-né de son invention.</p> + +<p>Quand donc cette invention se déploiera-t-elle enfin +dans sa liberté? Quand Shakspeare marchera-t-il seul sur +ce théâtre où il doit faire de si grands pas? Avant les +<i>Henri VI</i>, quelques-uns de ses biographes placent <i>les +Méprises</i> et <i>Peines d'amour perdues</i>, les deux premiers +ouvrages dont il n'ait à partager avec personne l'honneur +ni les critiques. Dans cette discussion sans importance, +un seul fait est certain et devient un nouvel objet de +surprise. La première oeuvre dramatique qu'ait vraiment +enfantée l'imagination de Shakspeare a été une comédie; +d'autres comédies suivront celle-ci: il a enfin pris son +élan, et ce n'est pas encore la tragédie qui l'appelle. +Corneille aussi a commencé par la comédie; mais Corneille +s'ignorait lui-même, ignorait presque le théâtre. +Les scènes familières de la vie s'étaient seules offertes à +sa pensée; sa ville natale, <i>la Galerie du palais, la Place +royale</i>, voilà où il place la scène de ses comédies; les +sujets en sont timidement empruntés à ce qui l'environne; +il ne s'est pas encore détaché de lui-même ni de +sa petite sphère; ses regards n'ont pas encore pénétré +jusqu'aux régions idéales que parcourra un jour son +imagination. Shakspeare est déjà poëte; l'imitation +n'asservit plus sa marche; ce n'est plus dans le monde +de ses habitudes que se forment exclusivement ses conceptions. +Comment, dans ce monde poétique où il va les +puiser, l'esprit léger de la comédie est-il son premier +guide? Comment les émotions de la tragédie n'ont-elles +pas ébranlé d'abord le poëte éminemment tragique? +Est-ce là ce qui aurait fait porter à Johnson ce singulier +jugement: «Que la tragédie de Shakspeare paraît être +le fruit de l'art, et sa comédie celui de l'instinct?»</p> + +<p>A coup sûr, rien n'est plus bizarre que de refuser à +Shakspeare l'instinct de la tragédie; et si Johnson en eût +eu lui-même le sentiment, jamais une telle idée ne fût +tombée dans son esprit. Cependant le fait que je viens de +remarquer n'est pas douteux; il mérite d'être expliqué: +il a ses causes dans la nature même de la comédie, telle +que l'a conçue et traitée Shakspeare.</p> + +<p>Ce n'est point, en effet, la comédie de Molière; ce n'est +pas non plus celle d'Aristophane ou des Latins. Chez les +Grecs, et dans les temps modernes, en France, la comédie +est née de l'observation libre, mais attentive, du monde +réel, et elle s'est proposé de le traduire sur la scène. La +distinction du genre comique et du genre tragique se +rencontre presque dans le berceau de l'art, et leur séparation +s'est marquée toujours plus nettement dans le +cours de leurs progrès. Elle a son principe dans les choses +mêmes. La destinée comme la nature de l'homme, ses +passions et ses affaires, les caractères et les événements, +tout en nous et autour de nous a son côté sérieux et son +côté plaisant, peut être considéré et représenté sous l'un +ou l'autre de ces points de vue. Ce double aspect de +l'homme et du monde a ouvert à la poésie dramatique +deux carrières naturellement distinctes; mais en se divisant +pour les parcourir, l'art ne s'est point séparé des +réalités, n'a point cessé de les observer et de les reproduire. +Qu'Aristophane attaque, avec la plus fantastique +liberté d'imagination, les vices ou les folies des Athéniens; +que Molière retrace les travers de la crédulité, de l'avarice, +de la jalousie, de la pédanterie, de la frivolité des cours, +de la vanité des bourgeois, et même ceux de la vertu; peu +importe la diversité des sujets sur lesquels se sont exercés +les deux poëtes; peu importe que l'un ait livré au théâtre +la vie publique et le peuple entier, tandis que l'autre y a +porté les incidents de la vie privée, l'intérieur des familles +et les ridicules des caractères individuels: cette +différence de la matière comique provient de la différence +des siècles, des lieux, des civilisations, mais pour Aristophane +comme pour Molière, les réalités sont toujours le +fond du tableau; les moeurs et les idées de leur temps, +les vices et les travers de leurs concitoyens, la nature et +la vie de l'homme enfin, c'est toujours là ce qui provoque +et alimente leur verve poétique. La comédie naît ainsi +du monde qui entoure le poëte, et se lie, bien plus étroitement +que la tragédie, aux faits extérieurs et réels.</p> + +<p>Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans +leur développement une marche si régulière, ne mêlèrent +point les deux genres, et la distinction qui les sépare dans +la nature se maintint sans effort dans l'art. Tout fut +simple chez ce peuple; la société n'y fut point livrée à +un état plein de lutte et d'incohérence; sa destinée ne +s'écoula point dans de longues ténèbres, au milieu des +contrastes, en proie à un malaise obscur et profond. Il +grandit et brilla sur son sol comme le soleil se levait et +suivait sa carrière dans le ciel qui le couvrait. Les périls +nationaux, les discordes intestines, les guerres civiles y +agitèrent la vie de l'homme sans porter le trouble dans +son imagination, sans combattre ni déranger le cours +naturel et facile de sa pensée. Le reflet de cette harmonie +générale se répandit sur les lettres et les arts. Les genres +se distinguèrent spontanément, selon les principes auxquels +ils se rattachaient, selon les impressions qu'ils +aspiraient à produire. Le sculpteur fit des statues isolées +ou des groupes peu nombreux, et ne prétendit point à +composer avec des blocs de marbre des scènes violentes +ou de vastes tableaux. Eschyle, Sophocle, Euripide, entreprirent +d'émouvoir le peuple en lui retraçant les graves +destinées des héros et des rois; Cratinus et Aristophane +se chargèrent de le divertir par le spectacle des travers de +leurs contemporains ou de ses propres folies. Ces classifications +naturelles répondaient à l'ensemble de l'ordre +social, à l'état des esprits, aux instincts du goût public +qui se fût choqué de les voir violées, qui voulait se livrer +sans incertitude ni partage à une seule impression, à un +seul plaisir, qui eût repoussé ces mélanges et ces brusques +rapprochements dont rien ne lui avait offert l'image +ni fait contracter l'habitude. Ainsi chaque art, chaque +genre se développa librement, isolément, dans les limites +de sa mission. Ainsi la tragédie et la comédie se partagèrent +l'homme et le monde, prenant chacune, dans les +réalités, un domaine distinct, et venant tour à tour offrir, +à la contemplation sérieuse ou gaie d'un peuple qui voulait +partout la simplicité et l'harmonie, les poétiques +effets qu'elles en savaient tirer.</p> + +<p>Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté +un autre caractère. L'ordre, la régularité, le développement +naturel et facile en ont paru bannis. D'immenses +intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes ont +été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, +des besoins grossiers, des habitudes vulgaires. L'obscurité, +l'agitation et le trouble ont régné dans les esprits +comme dans les États. Les nations se sont formées, non +plus d'hommes libres et d'esclaves, mais d'un mélange +confus de classes diverses, compliquées, toujours en lutte +et en travail; chaos violent que la civilisation, après de +si longs efforts, n'a pas encore réussi à débrouiller complètement. +Des conditions séparées par le pouvoir, unies +dans une commune barbarie de moeurs, le germe des +plus hautes vérités morales fermentant au sein d'une +absurde ignorance, de grandes vertus appliquées contre +toute raison, des vices honteux soutenus avec hauteur, +un honneur indocile, étranger aux plus simples délicatesses +de la probité, une servilité sans bornes, compagne d'un +orgueil sans mesure, enfin l'incohérent assemblage +de tout ce que la nature et la destinée humaine peuvent +offrir de grand et de petit, de noble et de trivial, de grave +et de puéril, de fort et de misérable, voilà ce qu'ont été +dans notre Europe l'homme et la société; voilà le spectacle +qui a paru sur le théâtre du monde.</p> + +<p>Comment seraient nées, dans un tel état des faits et +des esprits, la distinction claire et la classification simple +des genres et des arts? Comment la tragédie et la comédie +se seraient-elles présentées et formées isolément dans la +littérature, lorsque, dans la réalité, elles étaient sans +cesse en contact, enlacées dans les mêmes faits, entremêlées +dans les mêmes actions, si bien qu'à peine quelquefois +apercevait-on, de l'une à l'autre, le moment du +passage? Ni le principe rationnel ni le sentiment délicat +qui les séparent ne pouvaient se développer dans des +esprits que le désordre et la rapidité des impressions +diverses ou contraires empêchaient de les saisir. S'agissait-il +de transporter sur la scène ce qui remplissait le +spectacle habituel de la vie? Le goût ne se montrait pas +plus difficile que les moeurs. Les représentations religieuses, +origine du théâtre européen, n'avaient pas +échappé à ce mélange. Le christianisme est une religion +populaire; c'est dans l'abîme des misères terrestres que +son divin fondateur est venu chercher les hommes pour +les attirer à lui; sa première histoire est celle des pauvres, +des malades, des faibles; il a vécu longtemps +dans l'obscurité, ensuite au milieu des persécutions, +tour à tour méprisé et proscrit, en proie à toutes les +vicissitudes, à tous les efforts d'une destinée humble et +violente. Des imaginations grossières devinaient facilement +les trivialités qui avaient pu se mêler aux incidents +de cette histoire; l'Évangile, les actes des martyrs, les +vies des saints les eussent beaucoup moins frappées si +on ne leur en eût fait voir que le côté tragique ou les +vérités rationnelles. Les premiers Mystères amenèrent +en même temps sur la scène les émotions de la terreur +et de la tendresse religieuses et les bouffonneries d'un +comique vulgaire; et ainsi, dans le berceau même de la +poésie dramatique, la tragédie et la comédie contractèrent +l'alliance que devait leur imposer l'état général des peuples +et des esprits.</p> + +<p>En France cependant cette alliance fut bientôt rompue. +Par des causes qui se lient à toute l'histoire de notre +civilisation, le peuple français a toujours pris à la +moquerie un extrême plaisir. D'époque en époque notre +littérature en fait foi. Ce besoin de gaieté, et de gaieté +sans mélange, a donné de bonne heure chez nous, aux +classes inférieures, leurs farces comiques où n'entrait +rien qui ne tendit à provoquer le rire. La comédie en +France put bien, dans l'enfance de l'art, envahir le +domaine de la tragédie, mais la tragédie n'avait aucun +droit sur celui que la comédie s'était réservé; et dans les +<i>piteuses</i> Moralités, dans les <i>pompeuses</i> tragédies que faisaient +représenter les princes dans leurs châteaux ou +les régents dans leurs collèges, le comique trivial conserva +longtemps une place impitoyablement refusée au +tragique dans les bouffonneries dont s'amusait le peuple. +On peut donc affirmer qu'en France la comédie, informe +mais distincte, fut créée avant la tragédie: plus tard la +séparation tranchée des classes, l'absence d'institutions +populaires, la régularité du pouvoir, rétablissement de +l'ordre public plus exact et plus uniforme que partout +ailleurs, les habitudes de cour, bien d'autres causes +encore disposèrent les esprits à la distinction rigoureuse +des deux genres que commandaient les autorités classiques, +souveraines de notre théâtre. Alors naquit chez +nous la vraie, la grande comédie, telle que l'a conçue +Molière; et comme il était dans nos moeurs, aussi bien +que dans les règles, d'en former un genre spécial, +comme en s'adaptant aux préceptes de l'antiquité, elle +ne cessa point de puiser, dans le monde et dans les faits +qui l'entouraient, ses sujets et ses couleurs, elle s'éleva +soudain à une hauteur, à une perfection que n'ont connues, +selon moi, nul autre temps et nul autre pays. Se +placer dans l'intérieur des familles et ressaisir par là cet +immense avantage de la variété des conditions et des +idées qui élargit le domaine de l'art sans altérer la simplicité +de ses effets; trouver dans l'homme des passions +assez fortes, des travers assez puissants pour dominer +toute sa destinée, et cependant en restreindre l'influence +aux erreurs qui peuvent rendre l'homme ridicule sans +aborder celles qui le rendraient misérable; pousser un +caractère à cet excès de préoccupation qui, détournant +de lui toute autre pensée, le livre pleinement au penchant +qui le possède, et en même temps n'amener sur sa +route que des intérêts assez frivoles pour qu'il les puisse +compromettre sans effroi; peindre, dans le <i>Tartufe</i>, la +fourberie menaçante de l'hypocrite et la dangereuse +imbécillité de la dupe, pour en divertir seulement le spectateur +et en échappant aux odieux résultats d'une telle +situation; rendre comiques, dans le <i>Misanthrope</i>, les +sentiments qui honorent le plus l'espèce humaine en les +contraignant de se resserrer dans les dimensions de +l'existence d'un homme de cour; arriver ainsi au plaisant +par le sérieux, faire jaillir le ridicule des profondeurs +de la nature humaine, enfin soutenir incessamment +la comédie en marchant sur le bord de la tragédie: +voilà ce qu'a fait Molière, voilà le genre difficile et original +qu'il a donné à la France, qui seule peut-être, je le +pense, pouvait donner à l'art dramatique cette direction +et Molière.</p> + +<p>Rien de pareil ne s'est passé chez les Anglais. Asile +des moeurs comme des libertés germaines, l'Angleterre +suivit, sans obstacle, le cours irrégulier, mais naturel, de +la civilisation qu'elles devaient enfanter. Elle en retint le +désordre comme l'énergie, et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, +sa littérature, aussi bien que ses institutions, en +fut l'expression sincère. Quand le théâtre anglais voulut +reproduire l'image poétique du monde, la tragédie et la +comédie ne s'y séparèrent point. La prédominance du +goût populaire y poussa quelquefois la représentation +tragique à un degré d'atrocité inconnu en France, dans +les plus grossiers essais de l'art; et l'influence du clergé, +en épurant la scène comique de l'excessive immoralité +qu'elle étalait ailleurs, lui fit perdre aussi cette gaieté +maligne et soutenue qui est l'essence de la vraie comédie. +Les habitudes d'esprit qu'entretenaient dans le peuple +les ballades et les ménestrels permettaient d'introduire, +même dans les productions les plus consacrées à la joie, +quelques teintes de ces émotions que la comédie, en +France, n'admet guère sans perdre son nom pour prendre +celui de drame. Parmi les oeuvres vraiment nationales, +la seule pièce entièrement comique que présente le +théâtre anglais avant Shakspeare, l'<i>Aiguille de ma commère +Gurton,</i> fut composée pour un collège et modelée selon +les règles classiques. Les titres vagues donnés aux ouvrages +dramatiques, comme <i>play, interlude, history</i> ou +même <i>ballad</i>, n'indiquent presque jamais aucune distinction +de ce genre. Aussi, entre ce qu'on appelait +<i>tragédie</i> et ce qu'on nommait quelquefois <i>comédie</i>, la +seule différence essentielle consistait-elle dans le dénoûment, +d'après le principe posé au XVe siècle par le +moine Lydgate qui veut que la comédie commence dans +les plaintes et finisse par <i>le contentement</i>, tandis que la +tragédie doit commencer par la prospérité et finir dans +le malheur.</p> + +<p>Ainsi, à l'arrivée de Shakspeare, la nature et la destinée +de l'homme, matière de la poésie dramatique, ne +s'étaient point divisées ni classées entre les mains de +l'art. Quand l'art voulait les porter sur la scène, il les +acceptait dans leur ensemble, avec les mélanges et les +contrastes qui s'y rencontraient, et sans que le goût +public fût tenté de s'en plaindre. Le comique, cette +portion des réalités humaines, avait droit de prendre sa +place partout où la vérité demandait ou souffrait sa présence; +et tel était le caractère de la civilisation que la +tragédie, en admettant le comique, ne dérogeait point à +la vérité. En un tel état du théâtre et des esprits, que +pouvait être la comédie proprement dite? Comment lui +était-il permis de prétendre à porter un nom particulier, +à former un genre distinct? Elle y réussit en sortant +hardiment de ces réalités où son domaine naturel n'était +ni respecté ni même reconnu; elle ne s'astreignit point +à peindre des moeurs déterminées ni des caractères conséquents; +elle ne se proposa point de représenter les +choses et les hommes sous un aspect ridicule, mais véritable: +elle devint une oeuvre fantastique et romanesque, +le refuge de ces amusantes invraisemblances que, dans +sa paresse ou sa folie, l'imagination se plaît à réunir +par un fil léger, pour en former des combinaisons capables +de divertir ou d'intéresser sans provoquer le jugement +de la raison. Des tableaux gracieux, des surprises, +la curiosité qui s'attache au mouvement d'une intrigue, +les mécomptes, les quiproquo, les jeux d'esprit que peut +amener un travestissement, tel était le fond de ce divertissement +sans conséquence. La contexture des pièces +espagnoles, dont le goût commençait à s'introduire en +Angleterre, fournissait à ces jeux de l'imagination des +cadres nombreux et de séduisants modèles; après les +chroniques et les ballades, les recueils de nouvelles +françaises ou italiennes étaient, avec les romans de +chevalerie, la lecture favorite du public. Est-il étrange +que cette mine féconde et ce genre facile aient attiré +d'abord les regards de Shakspeare? Doit-on s'étonner +que cette imagination jeune et brillante se soit empressée +d'errer à son plaisir dans de tels sujets, libre du joug +des vraisemblances, dispensée de chercher des combinaisons +sérieuses et fortes? Ce poëte, dont l'esprit et la +main marchaient, dit-on, avec une égale rapidité, dont +les manuscrits offraient à peine une rature, se livrait +sans doute avec délices à ces jeux vagabonds où se +déployaient sans travail ses vives et riches facultés. Il +pouvait tout mettre dans ses comédies, et il y a tout mis +en effet, excepté ce que repoussait un pareil système, +c'est-à-dire l'ensemble qui, faisant concourir chaque +partie à un même but, révèle à chaque pas et la profondeur +du dessein, et la grandeur de l'ouvrage. On trouverait +difficilement, dans les tragédies de Shakspeare, une +conception, une situation, un acte de passion, un degré +de vice ou de vertu, qui ne se rencontrent également +dans quelqu'une de ses comédies; mais ce qui, dans ses +tragédies, est approfondi, fertile en conséquences, fortement +lié à la série des causes et des effets, n'est, dans ses +comédies, qu'à peine indiqué, et offert un instant à la +vue pour la frapper d'un effet passager, et disparaître +bientôt dans une nouvelle combinaison. Dans <i>Mesure +pour Mesure</i>, Angelo, cet indigne gouverneur de Vienne, +après avoir condamné à mort Claudio pour crime de +séduction envers une jeune fille qu'il veut épouser, +travaille lui-même à séduire Isabelle, soeur de Claudio, +en lui promettant la grâce de son frère; et lorsque, par +l'adresse d'Isabelle qui substitue à sa place une autre +jeune fille, il croit avoir reçu le prix de son infâme +marché, il donne ordre d'avancer l'exécution de Claudio. +N'est-ce pas là de la tragédie? Un fait pareil se placerait +bien dans la vie de Richard III; aucun crime de Macbeth +ne présente cet excès de scélératesse; mais dans <i>Macbeth,</i> +dans <i>Richard III</i>, le crime produit l'impression tragique +qui lui appartient, parce qu'il est vraisemblable, parce +que des formes et des couleurs réelles attestent sa présence; +on démêle la place qu'il occupe dans le coeur dont +il s'est saisi; on sait par où il est entré, ce qu'il a conquis, +ce qui lui reste à subjuguer; on le voit s'incorporer +par degrés dans l'être malheureux qu'il possède; on le +voit vivre, marcher, respirer avec un homme qui vit, +marche, respire, et lui communique ainsi son caractère, +sa propre individualité. Chez Angelo, le crime n'est +qu'une abstraction vague, attachée en passant à un nom +propre, sans autre motif que la nécessité de faire commettre +à ce personnage telle action qui produira telle +situation dont le poëte veut tirer tels et tels effets. +Angelo n'est présenté d'abord ni comme un scélérat, ni +comme un hypocrite; c'est au contraire un homme +d'une vertu exagérée dans sa sévérité. Mais la marche +du poëme veut qu'il devienne criminel, et il le devient; +son crime accompli, il se repentira autant que le poëte +en aura besoin, et il se trouvera en état de reprendre sans +effort le cours naturel de sa vie un moment interrompu.</p> + +<p>Ainsi, dans la comédie de Shakspeare, toute la vie +humaine passera devant les yeux du spectateur, réduite +en une sorte de fantasmagorie, reflet brillant et incertain +des réalités dont sa tragédie offre le tableau. Au moment +où la vérité semble près de se laisser saisir, l'image +pâlit, s'efface, son rôle est fini, elle disparaît. Dans le +<i>Conte d'hiver</i>, Léontès est jaloux, sanguinaire, impitoyable +comme Othello; mais sa jalousie, née tout à coup et d'un +simple caprice à l'instant où il faut que la situation +commence à se former, perdra soudain ses fureurs et +ses soupçons dès que l'action aura atteint le point où +doit naître une situation nouvelle. Dans <i>Cymbeline</i> que, +malgré son titre, on doit ranger parmi les comédies +puisque la pièce est entièrement conçue dans le même +système, la conduite de Jachimo n'est ni moins fourbe, +ni moins perverse que celle d'Iago dans <i>Othello</i>; mais son +caractère n'a point expliqué sa conduite, ou plutôt il n'a +point de caractère; et toujours prêta dépouiller le manteau +de scélérat dont l'a revêtu le poëte, dès que l'intrigue +touchera à son terme, dès que l'aveu du secret que lui +seul peut révéler sera nécessaire pour faire cesser, entre +Posthumus et Imogène, la mésintelligence que lui seul +a causée, il n'attendra pas même qu'on le lui demande, +et il méritera ainsi d'avoir part à cette amnistie générale +gui doit être la fin de toute comédie.</p> + +<p>Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; ils +abondent non-seulement dans les premières comédies de +Shakspeare, mais encore dans celles qui ont succédé à ses +plus savantes tragédies. Partout on verrait les caractères +aussi peu tenaces que les passions, les résolutions aussi +mobiles que les caractères. Ne demandez ni vraisemblance, +ni conséquence, ni étude profonde de l'homme +et de la société; le poëte ne s'en inquiète guère et vous +invite à vous en inquiéter aussi peu que lui. Intéresser +par le développement des situations, divertir par la +variété des tableaux, charmer par la richesse poétique +des détails, voilà ce qu'il veut; voilà les plaisirs qu'il +vous offre. Du reste rien ne tient, rien ne s'enchaîne; +vices, vertus, penchants, desseins, tout change et se +transforme à chaque pas. La bêtise même n'est pas toujours +un mérite assuré au personnage qu'on en a d'abord +affublé. Dans <i>Cymbeline</i>, l'imbécile Cloten devient presque +fier et spirituel quand il s'agit d'opposer l'indépendance +d'un prince anglais aux menaces d'un ambassadeur +romain; et dans <i>Mesure pour mesure</i>, le constable <i>Le Coude</i>, +dont les balourdises ont fait le divertissement d'une +scène, parle presque en homme de sens lorsque, dans +une scène postérieure, un autre que lui est chargé +d'égayer le dialogue. Tant est vagabond et négligent le +vol du poëte à travers ces capricieuses compositions! +Tant sont fugitives les créations légères qui viennent les +animer!</p> + +<p>Mais aussi quel mouvement gracieux et rapide! Quelle +variété de formes et d'effets! Quel éclat d'esprit, d'imagination, +de poésie, employé à faire oublier la monotonie +de ces cadres romanesques! Sans doute ce n'est point là +la comédie telle que nous la concevons et que nous l'a +faite Molière; mais quel autre que Shakspeare eût répandu, +sur cette comédie frivole et bizarre, de si riches +trésors? Les nouvelles et les contes où il l'a puisée ont +donné naissance, avant et après lui, à des milliers +d'ouvrages dramatiques plongés maintenant dans un +juste oubli. Qu'un roi de Sicile, jaloux, sans savoir +pourquoi, d'un roi de Bohême, se décide à faire mourir +sa femme et exposer sa fille; que cette enfant, abandonnée +sur un <i>rivage</i> de la Bohême et recueillie par un +berger, devienne, au bout de seize ans, une beauté +merveilleuse et la bien-aimée de l'héritier du trône; +qu'après tous les obstacles naturellement opposés à leur +union, arrive le dénoûment ordinaire des explications et +des reconnaissances; voilà, certes ce que peuvent réunir +de plus commun et de plus invraisemblable les romans, +nouvelles et pastorales du temps. Mais Shakspeare s'en +saisit, et la fable absurde qui ouvre le <i>Conte d'hiver</i> +devient intéressante par la vérité brutale des transports +jaloux de Léontès, l'aimable caractère du petit Mamilius, +la patiente vertu d'Hermione, la généreuse inflexibilité +de Pauline; et, dans la seconde partie, cette fête des +champs, sa gaieté, ses joyeux incidents, et au milieu de +cette scène rustique, la ravissante figure de Perdita, +unissant à la modestie d'une humble bergère l'élégance +morale des classes élevées, offrent, à coup sûr, le tableau +le plus piquant et le plus gracieux que la vérité puisse +fournir à la poésie. Que seraient les noces de Thésée et +d'Hippolyte, et la situation rebattue de deux couples +d'amants malheureux les uns par les autres? Il n'y a là +qu'une combinaison décousue, sans intérêt comme sans +vérité. Mais Shakspeare en a fait <i>le Songe d'une nuit d'été</i>; +au milieu de cette fade intrigue interviendront Oberon +et son peuple de fées et d'esprits qui vivent de fleurs, +courent sur la pointe dès herbes, dansent dans les rayons +de la lune, se jouent avec la lumière du matin, et s'enfuient +à la suite de la nuit, mêlés aux douteuses lueurs +de l'aurore. Leurs emplois, leurs plaisirs, leurs malices +occuperont la scène, participeront à tous les incidents, +enlaceront dans une même action et les destinées plaintives +des quatre amants, et les jeux grotesques d'une +troupe d'artisans; et, après s'être envolés aux approches +du soleil, quand la nuit enveloppera de nouveau la terre, +ils reviendront reprendre possession du monde fantastique +où nous a transportés cette amusante et brillante +folie.</p> + +<p>En vérité, il faudrait être bien rigoureux envers soi-même +et bien ingrat envers le génie pour se refuser à le +suivre un peu aveuglément quand il nous y invite avec +tant d'attrait. L'originalité, la naïveté, la gaieté, la grâce +sont-elles donc si communes que nous les traitions si +sévèrement parce qu'elles se sont prodiguées sur un fond +léger et de peu de valeur? N'est-ce donc rien que de +goûter, au milieu des invraisemblances, ou, si l'on veut, +des absurdités du roman, le charme divin de la poésie? +Avons-nous donc perdu l'heureux pouvoir de nous prêter +complaisamment à ses caprices, et n'aurions-nous plus +dans l'imagination assez de vivacité, et dans les sentiments +assez de jeunesse pour nous livrer à un plaisir si +doux, sous quelque forme qu'il nous soit offert?</p> + +<p>Cinq seulement des comédies de Shakspeare, <i>la Tempête, +les Joyeuses Bourgeoises de Windsor, Timon d'Athènes, +Troïlus et Cressida,</i> et <i>le Marchand de Venise</i>, ont échappé, en +partie du moins, à l'influence du goût romanesque. On +s'étonnera peut-être de voir ce mérite attribué à <i>la +Tempête</i>. Comme <i>le Songe d'une nuit d'été, la Tempête</i> est +peuplée de sylphes, d'esprits, et tout s'y passe sous +l'empire de la féerie. Mais après avoir établi l'action +dans ce monde fictif, le poëte la conduit sans inconséquence, +sans complication, sans langueur; point de +sentiments forcés ou sans cesse interrompus; les caractères +sont soutenus et simples; le pouvoir surnaturel +qui dispose des événements se charge de répondre à +toutes les nécessités de l'intrigue, et laisse les personnages +libres de se montrer tels qu'ils sont, de nager à l'aise +dans cette atmosphère magique qui les environne sans +altérer la vérité de leurs impressions ou de leurs idées. +Le genre est bizarre et léger; mais, la supposition admise, +rien dans l'ouvrage ne choque le jugement et ne trouble +l'imagination par l'incohérence des effets.</p> + +<p>Dans le système de la comédie d'intrigue, les <i>Joyeuses +Bourgeoises de Windsor</i> offrent une composition presque +sans reproches, des moeurs réelles, un dénoûment aussi +piquant que bien amené, et, à coup sûr, un des ouvrages +les plus gais de tout le répertoire comique. Shakspeare a +évidemment aspiré plus haut dans <i>Timon d'Athènes</i>. C'est +un essai dans ce genre savant où le ridicule naît du +sérieux et qui constitue la grande comédie. Les scènes +où les amis de Timon s'excusent, sous divers prétextes, +de venir à son secours, ne manquent ni de vérité ni +d'effet. Mais, d'ailleurs, la misanthropie de Timon aussi +furieuse que sa confiance a été extravagante, le caractère +équivoque d'Apémantus, la brusquerie des transitions, +la violence des sentiments forment un spectacle plus +triste que vrai, et trop peu adouci par la fidélité du vieil +intendant. Bien inférieur à <i>Timon</i>, le drame de <i>Troïlus et +Cressida</i> présente cependant une conception habile; c'est +la résolution que prennent les chefs grecs de flatter +l'orgueil stupide d'Ajax et d'en faire le héros de l'armée, +pour humilier le superbe dédain d'Achille et obtenir de +sa jalousie les secours qu'il a refusés à leurs prières. +Mais l'idée en est plus comique que l'exécution; et ni les +bouffonneries de Thersite, ni la vérité du rôle de Pandarus +ne suffisent pour donner à la pièce cette physionomie +plaisante sans laquelle il n'y a point de comédie.</p> + +<p>Ces quatre ouvrages, plus étrangers que les autres +comédies au système romanesque, appartiennent aussi +plus complètement à l'invention de Shakspeare. <i>Les +Joyeuses Bourgeoises de Windsor</i> sont une création originale; +on n'a découvert aucun récit où Shakspeare ait pris +le sujet de <i>la Tempête</i>; la composition de <i>Timon</i> ne doit +rien au passage de Plutarque sur ce misanthrope; et à +peine, dans <i>Troïlus et Cressida</i>, Shakspeare a-t-il emprunté +quelques traits à Chaucer.</p> + +<p>La fable du <i>Marchand de Venise</i> rentre tout à fait dans +le roman, et Shakspeare l'en a tirée comme le <i>Conte +d'hiver, Beaucoup de bruit pour rien, Mesure pour mesure</i>, +et tant d'autres, pour l'orner seulement du gracieux +éclat de sa poésie. Mais un incident du sujet a conduit +Shakspeare sur les limites de la tragédie, et il a soudain +reconnu son domaine; il est rentré dans ce monde réel +où le comique et le tragique se confondent, et, peints +avec une égale vérité, concourent par leur rapprochement +à la puissance de l'effet. Quoi de plus frappant, en +ce genre, que le rôle de Shylock? Cet enfant d'une race +humiliée a les vices et les passions qui naissent d'une +condition pareille; son origine l'a fait ce qu'il est, haineux +et bas, craintif et impitoyable; il ne songe point à +s'affranchir de la loi, mais il est ravi de pouvoir l'invoquer +une fois, dans toute sa rigueur, pour assouvir cette +soif de vengeance qui le dévore; et lorsque, dans la scène +du jugement, après nous avoir fait trembler pour les +jours du vertueux Antonio, Shylock voit inopinément se +retourner contre lui l'exactitude de cette loi dont il +triomphait avec tant de barbarie, lorsqu'il se sent accablé +à la fois sous le péril et le ridicule de sa position, l'émotion +et la moquerie s'élèvent presque en même temps +dans l'âme du spectateur. Preuve singulière de la disposition +générale de l'esprit de Shakspeare! Il a traité, sans +mélange de comique ou même de gaieté, toute la partie +romanesque du drame, et la vraie comédie ne se rencontre +que là où est Shylock, c'est-à-dire la tragédie.</p> + +<p>C'est qu'il est vain de prétendre fonder, sur la distinction +du comique et du tragique, la classification des +oeuvres de Shakspeare; ce n'est point entre ces deux +genres qu'elles se divisent, mais entre le fantastique et +le réel, le roman et le monde. Dans la première classe +se rangent la plupart de ses comédies; la seconde comprend +toutes ses tragédies, scènes immenses et vivantes +où toutes choses apparaissent sous leur forme solide, +pour ainsi dire, et à la place qu'elles occupent dans une +civilisation orageuse et compliquée; là, le comique intervient +aussi souvent que son caractère de réalité lui donne +le droit d'y entrer et l'avantage de s'y montrer à propos. +Falstaff y marche à la suite de Henri V, Dorothée Tear-Sheet +à la suite de Falstaff; le peuple y entoure les rois, +les soldats s'y pressent auprès des généraux; toutes les +conditions de la société, toutes les faces de la destinée +humaine y paraissent pêle-mêle et tour à tour, avec la +nature qui leur est propre et dans la situation qui leur +appartient. Le tragique et le comique se réunissent +quelquefois dans un seul individu, et éclatent dans le +même caractère. L'impétueuse préoccupation de Hotspur +est plaisante quand elle l'empêche d'écouter toute autre +voix que la sienne, quand elle met ses sentiments et ses +paroles à la place des choses qu'on veut lui dire, et qu'il +a dessein d'apprendre; elle devient sérieuse et fatale +quand elle lui fait adopter, sans examen, un projet +dangereux qui le saisit tout à coup de l'idée de la gloire. +L'opiniâtreté contrariante qui le rend si comique dans +ses relations avec le hâbleur et glorieux Glendower sera +la cause tragique de sa perte, lorsque, en dépit de toute +raison, de tout conseil, abandonné de tout secours, il +s'élancera sur le champ de bataille, où bientôt, demeuré +seul, il regardera de tous côtés et <i>ne verra que la mort</i>. Et +ainsi c'est le monde entier, c'est l'ensemble des réalités +humaines que Shakspeare reproduit dans la tragédie, +théâtre universel, à ses yeux, de la vie et de la vérité.</p> + +<p>En 1595, au plus tard, avait paru <i>Roméo et Juliette</i>. À +cet ouvrage succédèrent, presque sans interruption, +jusqu'en 1599, <i>Hamlet</i>, le <i>Roi Jean, Richard II, Richard III</i>, +les deux <i>Henri IV</i> et <i>Henri V</i>. De 1599 à 1605, l'ordre +chronologique des oeuvres de Shakspeare ne nous offre +que des comédies, et <i>Henri VIII</i>, ouvrage de cour et de +fête. A dater de 1605, la tragédie y reparaît avec le <i>Roi +Lear, Macbeth, Jules-César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, +Othello</i>. La première période, comme on voit, appartient +plutôt aux pièces historiques; la seconde à la tragédie +proprement dite, à celle dont les sujets, pris hors de +l'histoire positive de l'Angleterre, ouvraient au poëte un +champ plus libre et lui permettaient de se déployer dans +toute l'originalité de sa nature. Les pièces historiques, +communément désignées sous le nom <i>d'Histoires</i>, étaient, +depuis vingt ans environ, en possession de la faveur +populaire; Shakspeare ne se dégagea que lentement du +goût de son siècle; toujours plus grand, toujours plus +approuvé à mesure qu'il s'abandonnait plus librement à +son propre instinct, et cependant toujours attentif à +mesurer ses hardiesses sur les progrès de son auditoire +dans le sentiment de l'art. Il parait constant, par la date +de ses pièces, qu'il n'a jamais composé une de ses tragédies +sans que quelque autre poëte eût, pour ainsi dire, +tâté, sur le même sujet, les dispositions du public; comme +s'il eût senti en lui-même une supériorité qui, pour se +confier au goût de la multitude, avait besoin d'une caution +vulgaire.</p> + +<p>On ne saurait douter qu'entre les pièces historiques +et la tragédie proprement dite, le génie de Shakspeare +ne se portât de préférence vers le dernier genre. Le +jugement général et constant qui a placé <i>Roméo et Juliette, +Hamlet</i>, le <i>Roi Lear, Macbeth</i> et <i>Othello</i> à la tête de +ses ouvrages, suffirait pour le prouver. Parmi les drames +nationaux, <i>Richard III</i> est le seul que l'opinion ait élevé +au même rang; nouvelle preuve de mon assertion, car +c'est aussi le seul ouvrage que Shakspeare ait pu conduire, +à la manière de ses tragédies, par l'influence d'un +caractère ou d'une idée unique. Là réside la différence +fondamentale qui distingue les deux genres de pièces: +dans les unes, les événements suivent leur cours, et le +poëte les accompagne; dans les autres, les événements +se groupent autour d'un homme et ne semblent servir +qu'à le mettre en lumière. <i>Jules-César</i> est une vraie tragédie, +et cependant la marche de la pièce est calquée +sur le récit de Plutarque, aussi bien que le <i>Roi Jean, +Richard II</i> ou les <i>Henri</i> sur les chroniques de Hollinshed; +mais Brutus est là qui imprime à l'ouvrage l'unité d'un +grand caractère individuel. De même l'histoire de <i>Richard III</i> +est en entier sa propre histoire, l'oeuvre de son +dessein et de sa volonté, tandis que celle des autres rois +dont Shakspeare a peuplé son théâtre n'est qu'une +partie, et souvent la moindre partie du tableau des événements +de leur temps.</p> + +<p>C'est que les événements ne sont pas ce qui préoccupe +Shakspeare; il ne s'inquiète que des hommes qui les +font. C'est dans la vérité dramatique, non dans la vérité +historique, qu'il établit son domaine. Donnez-lui un fait +à exposer sur la scène; il n'ira pas s'informer minutieusement +des circonstances qui l'ont accompagné, ni +des causes diverses et multipliées qui ont pu y concourir; +son imagination ne lui demandera pas un tableau exact +des temps, des lieux, ni une connaissance bien complète +des combinaisons infinies dont se forme le mystérieux +tissu de la destinée. Ce n'est là que la matière du drame; +ce n'est pas là que Shakspeare en cherchera la vie. Il +prend le fait comme le lui livrent les récits, et, guidé par +ce fil, il descend dans les profondeurs de l'âme humaine. +C'est l'homme qu'il veut ressusciter; c'est l'homme qu'il +interroge sur le secret de ses impressions, de ses penchants, +de ses idées, de ses volontés. Il lui demande, non +pas:—«Qu'as-tu fait?—Mais:—Comment es-tu fait? +D'où est née la part que tu as prise dans les événements +où je te rencontre? Que cherchais-tu? Que pouvais-tu? +Qui es-tu? Que je te connaisse, je saurai tout ce qui +m'importe dans ton histoire.»</p> + +<p>Ainsi s'expliquent, dans les oeuvres de Shakspeare, +et cette profondeur de vérité naturelle qui s'y révèle aux +yeux les moins exercés, et cette absence assez fréquente +de la vérité locale qu'il eût également su peindre s'il en +eût fait l'objet d'une étude assidue. De là aussi la différence +de conception qui se fait remarquer entre ses +pièces historiques et ses tragédies. Composées sur un +plan plus national que dramatique, écrites d'avance en +quelque sorte par des événements connus dans leurs +détails, et déjà même en possession du théâtre sous des +formes déterminées, la plupart des pièces historiques +ne pouvaient s'assujettir à cette unité individuelle que +Shakspeare se plaisait à faire dominer dans ses compositions, +mais qui domine si rarement dans les récits de +l'histoire. Chaque homme est d'ordinaire pour bien peu +de chose dans les événements où il a pris place; et la +situation brillante qui sauve un nom de l'oubli n'a pas +toujours préservé de la nullité celui qui le portait. Les +rois surtout, forcés de paraître sur la scène du monde, +indépendamment de leur aptitude à y jouer un rôle, +apportent souvent, dans la conduite d'une action historique, +moins de secours que d'embarras. La plupart des +princes dont le règne a fourni à Shakspeare ses drames +nationaux ont sans doute exercé quelque influence sur +leur propre histoire; mais aucun, si ce n'est Richard III, +ne l'a faite lui-même et tout entière. Shakspeare eût +cherché vainement, dans leur conduite et leur nature +personnelle, ce mobile unique des faits, cette vérité +simple et féconde qu'invoquait l'instinct de son génie. +Aussi, tandis que, dans ses tragédies, une situation +morale, un caractère fortement conçu étreint et renferme +l'action-dans un noeud puissant, d'où s'échappent, pour +y rentrer ensuite, les faits comme les sentiments, ses +drames historiques offrent au contraire une multitude +d'incidents et de scènes destinés moins à faire marcher +l'action qu'à la remplir. A mesure que les événements +passent devant lui, Shakspeare les arrête pour en saisir +quelques détails qui déterminent leur physionomie; et ces +détails, ce n'est point dans les causes élevées ou générales +des faits, c'est dans leurs résultats pratiques et familiers +qu'il va les puiser. Un événement historique peut partir +de très-haut, mais il atteint toujours très-bas; peu importe +que ses sources se cachent dans les sommités de +l'ordre social; il vient aboutir dans les masses populaires; +il y produit un effet, un sentiment répandu et +manifeste. C'est là que Shakspeare semble attendre l'événement; +c'est là qu'il le prend pour le peindre. L'intervention +du peuple, qui porte une si lourde part du +poids de l'histoire, est assurément légitime, au moins +dans les représentations historiques. Elle était nécessaire +à Shakspeare. Ces tableaux partiels de l'histoire +privée ou populaire, placés bien loin derrière les grands +événements, Shakspeare les attire sur le devant de la +scène, les met en saillie; on sent qu'il y compte pour +donner à son oeuvre les formes et les couleurs de la +réalité. L'invasion de la France, la bataille d'Azincourt, +le mariage d'une fille de France avec le roi d'Angleterre, +en faveur de qui le roi de France déshérite le dauphin, +ne lui suffisent point pour remplir le drame historique +de <i>Henri V</i>; il appelle à son aide la comique érudition du +brave Gallois Fluellen, les conversations du roi avec les +soldats Pistol, Nym, Bardolph, tout ce mouvement subalterne +d'une armée, et jusqu'aux joyeuses amours de +Catherine avec Henri. Dans les <i>Henri IV</i>, le comique se +lie de plus près aux événements; cependant ce n'est pas +de là qu'il émane; Falstaff et son cortège tiendraient +moins de place que les faits principaux n'en seraient pas +moins préparés et ne suivraient pas un autre cours; +mais ces faits n'ont donné à Shakspeare que les contours +extérieurs de la pièce; ce sont les incidents de la vie +privée, les détails comiques, Hotspur et sa femme, Falstaff +et ses compagnons, qui viennent la remplir et l'animer.</p> + +<p>Dans la vraie tragédie, tout prend une autre disposition, +un autre aspect; aucun incident n'est isolé ni +étranger au fond même du drame; aucun lien n'est +léger ou fortuit. Les événements groupés autour du personnage +principal se présentent avec l'importance que +leur donne l'impression qu'il en reçoit; c'est à lui qu'ils +s'adressent, comme c'est de lui qu'ils proviennent; il +est le commencement et la fin, l'instrument et l'objet +des décrets de Dieu qui, dans ce monde créé pour +l'homme, a voulu que tout se fît par les mains de +l'homme, et rien selon ses desseins. Dieu emploie la +volonté humaine à accomplir des intentions que l'homme +n'a point eues, et le laisse marcher librement vers un +but qu'il n'a pas choisi. Mais l'homme en butte aux +événements ne tombe point sous leur servitude; si l'impuissance +est sa condition, la liberté est sa nature; les +sentiments, les idées, les volontés que lui inspireront les +choses extérieures émaneront de lui seul; en lui réside +une force indépendante et spontanée qui repousse et +brave l'empire que subira son sort. Ainsi fut fait le +monde; ainsi Shakspeare a conçu la tragédie. Donnez-lui +un événement obscur, éloigné; qu'à travers une série +d'incidents plus ou moins connus, il soit tenu de le conduire +vers un résultat déterminé: au milieu de ces faits, +il place une passion, un caractère, et met dans la main +de sa créature tous les fils de l'action. Les événements +suivent leur route, l'homme entre dans la sienne; il +emploie sa force à les détourner de la direction dont il +ne veut pas, à les vaincre quand ils le traversent, à les +éluder quand ils l'embarrassent; il les soumet un moment +à son pouvoir pour les retrouver bientôt, plus ennemis, +dans le cours nouveau qu'il leur a fait prendre, et il +succombe enfin, mais tout entier, dans la lutte où se +brisent sa destinée et sa vie.</p> + +<p>La puissance de l'homme aux prises avec la puissance +du sort, tel est le spectacle qui a saisi et inspiré le génie +dramatique de Shakspeare. L'apercevant pour la première +fois dans la catastrophe de <i>Roméo et Juliette</i>, il avait +senti tout à coup la volonté glacée de terreur à l'aspect +de cette vaste disproportion entre les efforts de l'homme +et l'inflexibilité du destin, l'immensité de nos désirs et +la nullité de nos moyens. Dans <i>Hamlet</i>, la seconde de +ses tragédies, il en reproduit le tableau avec une sorte +d'effroi. Un sentiment de devoir vient de prescrire à +Hamlet un projet terrible; il ne croit pas que rien lui +permette de s'y soustraire; et, dès le premier instant, il +lui sacrifie tout, son amour, son amour-propre, ses +plaisirs, les études même de sa jeunesse. Il n'a plus +qu'un but au monde, c'est de constater le crime qui a +tué son père et de le punir. Que, pour accomplir ce dessein, +il faille briser le coeur de celle qu'il aime; que, +dans le cours des incidents qu'il fait naître pour y parvenir, +une méprise le rende le meurtrier de l'inoffensif +Polonius; qu'il devienne lui-même un objet de risée et +de mépris; il n'y songe seulement pas; ce sont les résultats +nécessaires de sa détermination, et dans cette détermination +est concentrée toute son existence. Mais il veut +l'accomplir avec certitude; il veut être assuré que le coup +sera légitime et qu'il ne le manquera pas. Dès lors s'accumulent +devant ses pas les doutes, les difficultés, les obstacles +qu'oppose toujours le cours des choses à l'homme +qui prétend se l'assujettir. En observant moins philosophiquement +ses entraves, Hamlet les surmonterait plus +aisément; mais l'hésitation, la crainte qu'elles inspirent +font partie de leur puissance, et Hamlet doit la subir +tout entière. Cependant rien ne l'ébranlé, rien ne le +détourne; il avance, bien que lentement, les yeux constamment +fixés sur son but; soit qu'il fasse naître une +occasion, soit qu'il la saisisse, chaque pas est un progrès; +il semble toucher au dernier période de son dessein. +Mais le temps a fourni sa carrière; la Providence +est à son terme; les événements que Hamlet a préparés +se précipitent sans son concours; ils se consomment par +lui et contre lui; et il tombe victime des décrets dont il a +assuré l'accomplissement, destiné à montrer combien +l'homme compte pour peu de chose, même dans ce qu'il +a voulu.</p> + +<p>Déjà plus aguerri au spectacle de là vie humaine, +Richard III, au début de sa sanglante carrière, contemple, +mais d'un oeil ferme, cette immense disproportion +sous laquelle succombait sans cesse la pensée du +courageux mais novice Hamlet; Richard ne s'en promet +que plus d'orgueil et de plaisir à dompter cette force +ennemie; il veut donner un démenti au sort qui paraît +l'avoir désigné pour l'abaissement et le mépris. En effet, +on va le voir commander en vainqueur aux chances de +sa vie; les événements naîtront de ses mains, portant +l'empreinte de ses volontés; comme sa pensée les a +conçus, sa puissance les accomplit; il achève ce qu'il a +projeté, élève son existence à la hauteur de son ambition..., +et s'abîme au moment marqué par l'inflexible +destin pour faire éclater, au milieu de ses succès, le +châtiment de ses crimes. Macbeth, Othello, Coriolan, +également actifs et aveugles dans la conduite de leur +destinée, attirent de même sur eux, avec la force d'une +volonté passionnée, l'événement qui doit les écraser. +Brutus meurt de la mort de César; nul, plus que lui-même +n'a voulu le coup qui le tue; nul ne s'y est déterminé +par un choix plus libre de sa raison; il n'a pas eu, +comme Hamlet, une apparition qui lui vint dicter son +devoir; en lui seul il a retrouvé cette loi sévère à laquelle +il a sacrifié son repos, ses affections, ses penchants; nul +homme n'est plus maître de lui-même, et comme tous, +impuissant contre le sort, il meurt; avec lui périt la +liberté qu'il a voulu sauver; l'espoir même de rendre sa +mort utile ne luit point à ses yeux; et cependant Shakspeare +ne lui fait pas dire en mourant: «O vertu, tu +tu n'es qu'un vain nom!»</p> + +<p>C'est qu'au-dessus de ce jeu terrible de l'homme +contre la nécessité, plane son existence morale, indépendante, +souveraine, exempte des hasards du combat. +Le génie puissant dont le regard avait embrassé la destinée +humaine n'en pouvait méconnaître le sublime +secret; un instinct sûr lui révélait cette explication dernière, +sans laquelle il n'y a que ténèbres et incertitude. +Aussi, muni du fil moral qui ne se rompt jamais dans +ses mains, marche-t-il d'un pas ferme à travers les +embarras des circonstances et les perplexités des sentiments +divers; rien de plus simple, au fond, que l'action +de Shakspeare; rien de moins compliqué que l'impression +qu'on en reçoit. L'intérêt ne s'y partage point et s'y +balance encore moins entre deux penchants opposés, +deux affections puissantes. Dès que les personnages +sont connus, dès que la situation est développée, on a +fait son choix; on sait ce qu'on désire, ce qu'on craint, +qui l'on hait et qui l'on aime. Les devoirs ne se combattent +pas plus que les intérêts; la conscience ne flotte +pas plus que les affections. Au milieu des révolutions +politiques, dans ces temps où la société en guerre avec +elle-même ne peut plus diriger les individus par ces lois +qu'elle leur imposait pour le maintien de son unité, +alors seulement le jugement de Shakspeare hésite et +laisse hésiter le nôtre; lui-même ne démêle plus bien +où est le droit, ce que veut le devoir, et ne sait plus nous +le faire pressentir. Le <i>Roi Jean, Richard II</i>, les <i>Henri VI</i>, +en offrent l'exemple. Partout ailleurs, la situation morale +est claire, sans ambiguïté comme sans complaisance. +Les personnages n'y marchent point ou trompeurs ou +trompés, entre le vice et la vertu, la faiblesse et le +crime; ce qu'ils sont, ils le sont franchement, nettement; +leurs actions sont dessinées à grands traits; l'oeil +le plus débile ne saurait s'y méprendre. Et cependant, +science admirable de la vérité! dans ces actions si positives, +si complètes, si conséquentes, vivent et se déploient +toutes les inconséquences, tous les bizarres mélanges de +la nature humaine. Macbeth a bien pris son parti sur le +crime; aucun fil ne retient plus ses actions à la vertu; +et cependant qui peut douter que, dans le caractère de +Macbeth, à côté des passions qui poussent au crime +n'existent encore les penchants qui font la vertu? La +mère de Hamlet n'a gardé, dans son incestueux amour, +aucune mesure; elle connaît son crime et le commet; sa +situation est celle d'une effrontée coupable; son âme est +celle d'une femme qui pourrait aimer la pudeur et se +trouver heureuse dans les liens du devoir. Claudius +même, le scélérat Claudius voudrait encore pouvoir +prier; il ne le peut, mais il le voudrait. Ainsi le coup +d'oeil du philosophe éclaire et dirige l'imagination du +poëte; ainsi l'homme n'apparaît à Shakspeare que muni +de tout ce qui appartient à sa nature. La vérité est toujours +là, devant les yeux du poëte: il les baisse et il +écrit.</p> + +<p>Mais il est une vérité que Shakspeare n'observe point +de la sorte, qu'il tire de lui-même, et sans laquelle toutes +celles qu'il contemple au dehors ne seraient que des +images froides et stériles: c'est le sentiment qu'elles +excitent en lui. Ce sentiment est le lien mystérieux qui +nous unit au monde extérieur et nous le fait vraiment +connaître; quand notre pensée a considéré les réalités, +notre âme s'émeut d'une impression analogue et spontanée; +sans la colère qu'inspire la vue du crime, d'où +nous viendrait la révélation de ce qui le rend odieux? +Nul n'a réuni, au même degré que Shakspeare, ce double +caractère de l'observateur impartial et de l'homme profondément +sensible. Supérieur à tout par la raison, +accessible à tout par la sympathie, il ne voit rien qu'il +ne le juge, et il le juge parce qu'il le sent. Celui qui n'eût +pas détesté Iago eût-il pénétré, comme Shakspeare, +dans les replis de son exécrable caractère? À l'horreur +qu'il ressent pour le criminel est due l'effrayante énergie +du langage qu'il lui prête. Qui pourrait nous faire +trembler, comme lady Macbeth elle-même, de l'action +qu'elle prépare avec si peu de crainte? Mais s'agit-il +d'exprimer la pitié, la tendresse, l'abandon de l'amour, +l'égarement des terreurs maternelles, les fermes et profondes +douleurs d'une amitié virile? Alors l'observateur +peut quitter son poste, le juge son tribunal; c'est Shakspeare +lui-même qui s'épanche avec l'abondance de sa +nature; ce sont les sentiments familiers à son âme qui +s'émeuvent au moindre contact de son imagination. Les +femmes, les enfants, les vieillards, qui les a peints comme +lui? Où l'ingénuité d'un amour permis a-t-elle fait naître +une fleur plus pure que Desdemona? La vieillesse indignement +abandonnée, livrée à la démence par la faiblesse +de l'âge et la violence de la douleur, se répandit-elle +jamais en lamentations plus pathétiques que dans le <i>Roi +Lear</i>? Qui ne se sentira le coeur assailli de toutes les émotions +pleines d'angoisse que peut inspirer l'enfance, en +voyant la scène où Hubert, selon sa promesse au roi +Jean, veut faire brûler les yeux du jeune Arthur? Et si +ce projet barbare recevait son exécution, qui pourrait la +supporter? Mais Shakspeare alors ne l'eut pas retracée: il +y a des douleurs devant lesquelles il s'arrête; il prend pitié +de lui-même et repousse des impressions trop difficiles à +soutenir. A peine permet-il quelques mots à Juliette +entre la mort de Roméo et la sienne; Macduff se taira +après le massacre de sa femme et de ses enfants; et Shakspeare +a voulu que Constance fût morte avant de nous +apprendre la mort d'Arthur. Othello seul aborde sans +ménagement toute sa souffrance; mais son malheur était +si horrible, quand il ne le connaissait pas, que l'impression +qu'il en reçoit, après la découverte de son erreur, +devient presque un soulagement.</p> + +<p>Ainsi ému de ce qui nous émeut, Shakspeare obtient +notre confiance; nous nous abandonnons avec sécurité +à cette âme toujours ouverte où nos sentiments ont déjà +retenti, à cette imagination toujours prête où s'empreint +l'éclat du soleil d'Italie et qu'obscurciront les sombres +brouillards du Danemark. Dramatique dans la peinture +des jeux d'une mère avec son enfant, simple dans la terrible +apparition qui ouvre la scène de Hamlet, le poëte +ne manquera jamais aux réalités qu'il doit nous peindre, +ni l'homme aux émotions dont il veut nous pénétrer.</p> + +<p>Pourquoi donc sommes-nous quelquefois péniblement +contraints de nous arrêter en le suivant? Pourquoi une +sorte d'impatience et de fatigue vient-elle assez souvent +nous troubler dans l'admiration qu'il nous inspire? Un +malheur est arrivé à Shakspeare; prodigue de ses richesses, +il n'a pas toujours su les distribuer à propos ni avec +art. Ce fut aussi quelquefois le malheur de Corneille. Les +idées se pressaient autour de Corneille, confuses et +tumultueuses, comme autour de Shakspeare, et ni l'un +ni l'autre n'a eu le courage de traiter son propre esprit +avec une prudente sévérité. Ils oublient la situation du +personnage en faveur des pensées qu'elle suscite dans +l'âme du poëte. Dans Shakspeare surtout, cette excessive +complaisance pour lui-même arrête et interrompt quelquefois, +d'une manière fatale à l'effet dramatique, +l'ébranlement qu'a reçu le spectateur. Ce n'est pas +seulement, comme dans Corneille, l'ingénieuse loquacité +d'un esprit un peu bavard; c'est l'inquiète et bizarre +rêverie d'un esprit étonné de ses propres découvertes, +ne sachant comment reproduire toute l'impression qu'il +en reçoit, et forçant, entassant les idées, les images, les +expressions, pour réveiller en nous des sentiment pareils +à ceux qui l'oppressent. Ces sentiments longuement +développés ne sont pas toujours ceux qui doivent occuper +le personnage; et non-seulement l'harmonie de la +situation en est altérée, mais nous nous voyons contraints +à un certain travail qui achève de nous en distraire. +Toujours simples dans leurs émotions, les héros de +Shakspeare ne le sont pas également dans leurs discours; +toujours vrais et naturels dans leurs idées, ils ne le sont +pas aussi constamment dans les combinaisons qu'ils en +forment. La vue du poëte embrassait un champ immense, +et son imagination, le parcourant avec une rapidité +merveilleuse, saisissait entre les objets mille rapports +éloignés ou bizarres, et passait de l'un à l'autre par une +multitude de transitions brusques et singulières qu'elle +imposait ensuite aux personnages et aux spectateurs. +De là est né le vrai, le grand défaut de Shakspeare, le +seul qui vienne de lui-même, et qui se produise quelquefois +dans ses plus belles compositions; c'est l'apparence +trompeuse d'une recherche pleine d'effort qui n'est due +au contraire qu'à l'absence du travail. Accoutumé par +le goût de son siècle à réunir souvent les idées et les +expressions par leurs relations les plus lointaines, il en +contracta l'habitude de cette subtilité savante qui aperçoit +tout, rapproche tout et ne fait grâce de rien; elle a +gâté plus d'une fois la gaieté de ses comédies comme le +pathétique de ses tragédies. Si la méditation eût instruit +Shakspeare à se replier sur lui-même, à contempler sa +propre force et à la concentrer en la ménageant, il eût +bientôt rejeté l'abus qu'il en a fait, et il n'eût pas tardé à +reconnaître que ni ses héros, ni ses spectateurs ne pouvaient +le suivre dans ce prodigieux mouvement d'idées, +de sentiments et d'intentions qui, à chaque occasion, au +moindre prétexte, se soulevaient et s'obstruaient dans +sa propre pensée.</p> + +<p>Mais autant que, par les détails rares et incertains +qui nous ont été transmis sur sa personne et sa vie, on +peut concevoir aujourd'hui son caractère, tout porte à +croire que Shakspeare ne prit jamais tant de soin de ses +travaux ni de sa gloire. Plus disposé à jouir de lui-même +qu'à s'en rendre compte, docile à l'inspiration plutôt que +dirigé par la conscience de son génie, peu tourmenté du +besoin des succès, plus enclin à en douter qu'attentif aux +moyens de les préparer, le poëte avança sans mesurer +sa route, se découvrant lui-même, pour ainsi dire, à chaque +pas, et conservant peut-être encore, à la fin de sa +carrière, quelque chose de cette naïve ignorance des +merveilleuses richesses qu'il y répandait à pleines mains. +Ses sonnets, seuls entre ses oeuvres, contiennent quelques +allusions à ses sentiments personnels, à la situation de +son âme ou de sa vie; mais on n'y rencontre que bien +rarement cette idée, si naturelle à un poëte, de l'immortalité +promise à ses vers; et ce n'était pas un homme qui +comptât beaucoup sur la postérité, ou s'en souciât guère, +que celui qui s'est montré si peu soigneux de jeter quelque +jour sur les seuls monuments de son existence privée +que la postérité tienne de lui.</p> + +<p>Imprimés pour la première fois en 1609, ces sonnets +le furent, sans doute, de l'aveu de Shakspeare; rien +n'indique cependant qu'il ait pris la moindre part à leur +publication. Ni lui ni son éditeur n'ont cherché à leur +donner un intérêt historique par la désignation des +personnes à qui ils furent adressés ou des occasions qui +les inspirèrent. Aussi les clartés qu'on y peut entrevoir +sur quelques circonstances de sa vie sont-elles si douteuses +qu'elles servent plutôt à inquiéter son historien +qu'à le conduire. Le style passionné qui y règne, même +dans ceux qui évidemment ne s'adressent qu'à un ami, +a jeté les commentateurs de Shakspeare dans un grand +embarras. De toutes les suppositions hasardées pour +l'expliquer, une seule, à mon avis, a quelque vraisemblance. +Dans un temps où l'esprit, comme tourmenté de +son inexpérience et de sa jeunesse, essayait de toutes +les formes, excepté de la simplicité, près d'une cour où +l'<i>euphuisme</i>, langage à la mode, avait porté jusque dans +la conversation familière les plus bizarres travestissements +de personnes et d'idées, il se peut que, pour +exprimer des sentiments réels, le poëte ait pris quelquefois, +dans ces compositions légères, un rôle et un langage +de convention. On sait, par un pamphlet publié en 1598, +que les <i>doux</i> sonnets de Shakspeare, déjà célèbres bien +qu'il ne fussent pas encore imprimés, faisaient le charme +de ses sociétés particulières; et si l'on remarque que le +trait qui les termine est presque toujours répété et +retourné dans plusieurs sonnets de suite, on sera bien +tenté de les considérer comme de simples amusements +d'un esprit que séduisait toujours l'occasion d'exprimer +une idée ingénieuse. Insuffisants donc à éclaircir les faits +qu'ils indiquent, ce n'est que par des inductions plus ou +moins rapprochées que les sonnets de Shakspeare peuvent +offrir quelques renseignements sur ce qui remplit +sa vie pendant son séjour à Londres, et pendant ces +trente années, maintenant si glorieuses, dont il a mis si +peu d'intérêt à conserver les détails.</p> + +<p>Peut-être sa situation a-t-elle, aussi bien que son +caractère, contribué à ce silence. Un sentiment de fierté +autant que la modestie a pu disposer Shakspeare à +renfermer dans l'oubli une existence dont il était peu +satisfait. L'état de comédien n'avait alors, en Angleterre, +ni consistance ni éclat. Quelque différence que mette +Hamlet entre les acteurs ambulants et ceux qui appartenaient +à un théâtre établi, ces derniers devaient porter +aussi le poids de la grossièreté du public dont ils dépendaient, +et de celle des confrères avec qui ils partageaient +la charge de divertir le public. La passion du spectacle +fournissait de l'emploi à des gens de tout étage, depuis +ceux qu'on dressait aux combats de Tours jusqu'aux +enfants de Saint-Paul et aux sociétaires de Black-Friars. +C'est probablement de quelque théâtre placé entre ces +deux extrêmes que Shakspeare nous donne une si +plaisante image dans <i>le Songe d'une nuit d'été.</i> Mais les +moyens d'illusion auxquels ont recours les artisans +comédiens de ce drame ne sont guère inférieurs à ceux +dont se servaient les théâtres les plus relevés. L'acteur +crépi de plâtre, chargé de figurer la muraille qui sépare +Pyrame et Thisbé, et instruit à écarter les doigts en +guise de crevasse, cet homme qui avec sa lanterne, son +chien et son buisson, doit signifier le clair de la lune, +ne demandaient pas à l'imagination des spectateurs +beaucoup plus de complaisance qu'il n'en fallait ailleurs +pour se représenter la même scène tantôt comme un +jardin rempli de fleurs, puis aussitôt, sans aucun changement, +comme un rocher contre lequel vient se briser +un vaisseau, puis enfin comme un champ de bataille où +quatre hommes, armés d'épées et de boucliers, viennent +figurer deux armées en présence<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il y a lieu de croire +que tous ces spectacles rassemblaient à peu près le même +public; du moins est-il certain que les pièces de +Shakspeare ont été jouées à <i>Black-Friars</i> et au <i>Globe</i>, +deux théâtres différents, bien qu'appartenant à la même +Troupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> C'est la description ironique de l'état grossier du théâtre que +donne sir Philippe Sidney dans sa <i>Defence of Poesie</i>, imprimée en +1595.</blockquote> + +<p>Les comédiens ambulants étaient en usage de donner +leurs représentations dans les cours d'auberge; le théâtre +en occupait une partie; les spectateurs remplissaient +l'autre et demeuraient à découvert ainsi que les acteurs; +les chambres basses qui formaient le circuit de la cour et +les galeries au-dessus offraient des places sans doute +plus chères. Les théâtres de Londres avaient été construits +sur ce modèle; et ceux qu'on appelait <i>théâtres</i> +<i>publics</i>, par opposition aux <i>salles particulières</i>, avaient +gardé la coutume de représenter en plein jour et sans +autre toit que le ciel. Le <i>Globe</i> était un théâtre public et +<i>Black-Friars</i> une salle particulière; nul doute que ces +derniers établissements ne fussent d'un rang supérieur; +on vit même plus tard la qualité de spectateurs de +<i>Black-Friars</i> regardée comme le signe d'un goût plus +élégant et plus dédaigneux. Mais de telles distinctions ne +se dessinent nettement qu'à la longue, et quand Shakspeare +monta sur la scène, les nuances en étaient probablement +très-confuses. En 1609, Decker, dans un +pamphlet intitulé <i>Guis Hornbook</i>, écrit un chapitre sur +«la manière dont un homme du bel air doit se conduire +au spectacle.» On y voit que, dans les salles +<i>publiques</i> ou <i>particulières</i>, le gentilhomme doit d'abord +aller prendre place sur le théâtre même: là il s'assiéra à +terre ou sur un tabouret, selon qu'il lui conviendra ou +non de payer un siège. Il gardera courageusement sort +poste malgré les huées du parterre, dût même la populace +qui le remplit «lui cracher au nez et lui jeter de +la boue au visage;» ce qu'il convient au gentilhomme +de supporter patiemment, en riant «de ces imbéciles +animaux-là.» Cependant si la multitude se met à crier +à pleine gorge: «Hors d'ici le sot!» le danger devient +assez sérieux pour que le bon goût n'oblige pas le gentilhomme +à s'y exposer. Les gens du peuple se faisaient +apporter, pendant le spectacle, de la bière, des pommes, +et les acteurs en avaient souvent leur part; on fournissait +d'un autre côté aux gentilhommes, pour leur argent, +des pipes à fumer, des cartes à jouer; et il était dans les +règles de conduite des élégants habitués du théâtre d'y +établir une partie de jeu avant le commencement de la +pièce. <i>Guls Hornbook</i> leur recommande de témoigner +une grande ardeur à leur jeu, dussent-ils ensuite se +rendre l'argent à souper; rien ne saurait, dit-il, donner +plus de relief à un gentilhomme que de lancer ses +cartes sur le théâtre après en avoir déchiré trois ou +quatre avec les apparences de la fureur. Parler, rire, +tourner le dos aux acteurs quand la pièce ou l'auteur +déplaît, ce sont les devoirs du spectateur en possession +des honneurs de la scène. Ces plaisirs des gentilhommes +indiquent assez quels étaient ceux de la populace réunie +au parterre, et que les écrits contemporains désignent +ordinairement sous le nom de <i>puants</i><a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a> Le sort des +acteurs voués aux divertissements d'un tel public devait +avoir plus d'un dégoût, et il est permis d'attribuer à ce +que Shakspeare en avait souffert cette aversion pour +les réunions populaires qui se manifeste souvent +dans ses ouvrages avec tant d'énergie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>Stinkards</i>.</blockquote> + +<p>La condition et les moeurs des poëtes qui travaillaient +pour le théâtre ne nous donnent pas, sous ces deux +rapports, une idée plus honorable des acteurs qui les +fréquentaient; et, pour supposer que Shakspeare jeune, +gai, facile, ait échappé à l'influence de ce double caractère +de poëte et de comédien, il faut cette foi robuste +que les commentateurs ont vouée à leur patron. Shakspeare +lui-même nous laisse peu de doute sur des torts +qu'il a du moins le mérite de regretter. Il demande, dans +un sonnet, que sa fortune «coupable déesse, dit-il de +mes mauvaises actions,» porte seule le reproche des +«moyens publics» auxquels l'a réduit la nécessité de +subsister: «De là vient, ajoute-t-il, que mon nom est +diffamé et ma nature presque abaissée jusqu'à l'élément +dans lequel elle agit, ainsi qu'il arrive à la main +du teinturier. Ayez donc pitié de moi, et souhaitez +que je puisse être renouvelé, tandis que, soumis et +patient, je boirai des potions de vinaigre contre la +puissante contagion où je vis<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» Dans le sonnet suivant, +s'adressant à la même personne, toujours sur le +ton d'une affection confiante à la fois et respectueuse: +«Votre tendresse et votre pitié, dit-il, effacent pour moi +«l'empreinte que grave sur mon front le reproche vulgaire.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Sonnet 111, édition de Steevens, 1780, t. XI, p. 670.</blockquote> + + +<p>Que m'importera qu'on me qualifie mal ou bien +si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de +mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?» Ailleurs +il s'afflige de cette tache qui sépare deux vies unies par +l'affection: «Je ne puis, dit-il, toujours t'avouer, de +peur que la faute que je pleure ne te fasse rougir; et +tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, dans la +crainte de déshonorer ton nom<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.» Puis il se plaint +d'être, sinon calomnié, du moins mal jugé, et de ce que +les fragilités de sa «folâtre jeunesse» sont épiées par +des censeurs encore plus fragiles que lui<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. On devine +aisément quelle devait être la nature des faiblesses de +Shakspeare; plusieurs sonnets sur les infidélités, et +même sur les vices de la maîtresse qu'il célèbre, indiquent +assez que ses écarts n'avaient pas toujours pour +objet des personnes capables de les honorer. Cependant, +comment supposer que, dans l'état des moeurs au XVIe siècle, +la sévérité publique déployât tant de rigueur contre +de pareils égarements? Pour expliquer l'humiliation du +poëte, il faut supposer ou quelque scandale fort au delà +de l'usage, ou simplement un déshonneur particulier +attaché aux désordres et à l'état de comédien. Cette +dernière hypothèse me paraît la plus probable. Aucun +reproche grave ne peut, en aucun temps, avoir pesé sur +un homme dont ses contemporains n'ont jamais parlé +qu'avec une affection pleine d'estime, et que Ben-Johnson +déclare «véritablement honnête», sans tirer de cette +assertion l'occasion ni le droit de rapporter quelque trait +honteux à sa mémoire, quelque tort connu que l'officieux +rival n'eût pas manqué de constater en l'excusant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Sonnet 112, <i>ibid.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Sonnet 36, <i>ibid.</i>, p. 61.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Sonnet 121, <i>ibid.</i> p. 678.</blockquote> + +<p>Peut-être en se rapprochant des classes élevées, frappé +du spectacle d'une élégance relative de sentiments et de +moeurs qu'il ne soupçonnait pas encore, averti soudain +que sa nature lui donnait droit de participer à ces délicatesses +jusque-là étrangères à ses habitudes, Shakspeare +se sentit-il chargé, par sa situation, de douloureuses +entraves; peut-être s'exagéra-t-il son abaissement, par +cette disposition d'une âme fière, d'autant plus accablée +d'une condition inégale qu'elle se sent plus digne de +l'égalité. Du moins n'est-il pas douteux qu'avec cette +circonspection mesurée qui accompagne la fierté aussi +bien que la modestie, Shakspeare n'ait travaillé à franchir +des distances humiliantes, et qu'il n'y soit parvenu. +Sa première dédicace à lord Southampton, celle de <i>Vénus +et Adonis</i>, est écrite avec une respectueuse timidité. Celle +du poëme de <i>Lucrèce</i>, publié l'année suivante, exprime +un attachement reconnaissant, mais sûr d'être accueilli, +et il voue à son protecteur «un amour sans mesure.» +Le ton de cette préface conforme à celui d'un grand +nombre de sonnets, des bienfaits répétés auxquels +l'amitié de lord Southampton donna ce mérite qui permet +qu'on s'en honore, la vive tendresse que devait +inspirer au sensible et confiant Shakspeare l'aimable et +généreuse protection d'un jeune homme brillant et +considéré, toutes ces circonstances ont fait supposer à +quelques commentateurs que lord Southampton pouvait +bien avoir été l'objet des inexplicables sonnets du poète. +Sans examiner à quel point <i>l'euphuisme</i>, l'exagération du +langage poétique et le faux goût du temps ont pu donner +à lord Southampton les traits d'une maîtresse adorée, on +ne saurait méconnaître que la plupart de ces sonnets +s'adressent à une personne d'un rang supérieur, pour +qui le dévouement du poëte porte le caractère d'un +respect soumis autant que passionné. Plusieurs indiquent +des relations littéraires, habituelles, et intimes. Tantôt +Shakspeare se félicite d'être guidé et inspiré, tantôt il se +plaint de n'être plus seul à recevoir ces inspirations: +«J'avoue, dit-il, que tu n'étais pas marié à ma muse<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>;» +et cependant la douleur d'un tel partage se reproduit +sous toutes les formes de la jalousie, tantôt résignée, +tantôt poussée, par des sentiments trop amers, à laisser +échapper des reproches pressants, mais contenus dans +les bornes du respect. Ailleurs il s'accuse, à ce qu'il +semble, d'infidélité envers «un ancien ami;» il a trop +«fréquenté des esprits inconnus,» trop livré au monde +«les droits chèrement achetés» d'une affection qui +l'enchaîne chaque jour par de nouvelles obligations; +mais il revient, et réclame son pardon au nom de la +confiance que lui inspire toujours cette affection qu'il a +négligée<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. Un autre sonnet parle de torts mutuels pardonnés, +mais dont la douleur est encore présente<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Si +ce ne sont pas là de pures formes de langage employées +peut-être dans des occasions bien différentes de celles +qu'elles paraissent indiquer, le sentiment qui occupait +ainsi la vie intérieure du poëte était aussi orageux que +passionné.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Sonnet 82, <i>ibid.</i>, p. 646.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Sonnet 117, <i>ibid.</i> p. 675.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sonnet 120, <i>ibid.</i> p. 677.</blockquote> + +<p>Au dehors, cependant, son existence paraît avoir suivi +un cours tranquille. Son nom ne se trouve mêlé dans +aucune querelle littéraire; et sans les malignes allusions +de l'envieux Ben-Johnson, à peine une critique s'associerait-elle +aux éloges qui consacrent sa supériorité. +Tous les documents nous montrent enfin Shakspeare +placé comme il avait droit de prétendre à l'être, recherché +pour le charme de son caractère autant que pour l'agrément +de son esprit et l'admiration due à son génie. Un +coup d'oeil jeté sur les affaires du poëte prouve aussi +qu'il commençait à porter, dans les détails de son existence, +cette régularité, cet ordre nécessaires à la considération. +On le voit achetant successivement dans son +pays natal une maison et diverses portions de terre dont +il forme bientôt une propriété suffisante pour assurer +l'aisance de sa vie. Les profits qu'il retirait du théâtre, +en qualité d'auteur et d'acteur, ont été évalués à deux +cents livres sterling par an, somme considérable pour le +temps; et si les bienfaits de lord Southampton sont venus +au secours de l'économie du poëte, on peut juger que du +moins ils n'ont pas été mal employés. Rowe, dans sa vie +de Shakspeare, semble croire que les libéralités d'Élizabeth +eurent part aussi à la fortune de son poète favori. +Le don d'un écusson accordé, ou plutôt confirmé à son +père en 1599, prouve en effet l'intention d'honorer sa +famille. Mais rien n'indique d'ailleurs que Shakspeare +ait obtenu, d'Élizabeth et à sa cour, des marques de +distinction supérieures ou même égales à l'accueil que +recevait de Louis XIV Molière, comme lui comédien et +poëte; ainsi que Molière, Shakspeare, si l'on en excepte +son intimité avec lord Southampton, chercha surtout ses +relations habituelles parmi les gens de lettres dont il +avait probablement contribué à relever la condition +sociale. Le club de la <i>Sirène</i>, fondé par sir Walter Raleigh +et où se réunissaient Shakspeare, Ben-Johnson, Beaumont, +Fletcher, etc., a été longtemps célèbre par l'éclat +des combats d'esprit que s'y livraient Ben-Johnson et +Shakspeare, jeu frivole où la vivacité de celui-ci lui donnait +un immense avantage sur la lenteur laborieuse de +son rival. Les traits qu'on en cite ne valent plus aujourd'hui +la peine d'être recueillis. Peu de bons mots sont +en état de fournir une carrière de deux siècles.</p> + +<p>Qui ne croirait qu'une vie ainsi devenue honorable +et douce retiendra longtemps Shakspeare au milieu de +sociétés conformes aux besoins de son esprit et sur le +théâtre de sa gloire? Cependant, en 1613 ou 1614 au +plus tard, trois ou quatre ans après avoir obtenu de +Jacques Ier la direction du théâtre de Black-Friars, sans +qu'on puisse entrevoir aucun dégoût de la part du roi à +qui il devait cette nouvelle faveur, ni de la part du public +auquel il venait de donner <i>Othello</i> et la <i>Tempête</i>, Shakspeare +quitte Londres et le théâtre pour aller vivre à +Stratford, dans sa maison de <i>Newplace</i> et au milieu de +ses champs. Le besoin de la vie de famille s'est-il fait +sentir à lui? Mais il pouvait attirer à Londres sa femme +et ses enfants. Rien n'indique qu'il eût été fort tourmenté +de cette séparation. Pendant son séjour à Londres, il +faisait, dit-on, de fréquents voyages à Stratford; mais +on l'accusait de trouver, même sur la route, des distractions +du genre de celles qui avaient pu le consoler, au +moins de l'absence de sa femme; et sir William Davenant +s'est vanté hautement de l'intimité du poëte avec sa +mère, la belle et spirituelle hôtesse de <i>la Couronne</i>, à +Oxford, où Shakspeare s'arrêtait en allant à Stratford. +Si les sonnets de Shakspeare devaient être regardés +comme l'expression de ses sentiments les plus habituels +et les plus chers, on s'étonnerait de n'y jamais rencontrer +un seul mot relatif à son pays, à ses enfants, pas même +au fils qu'il perdit à l'âge de douze ans. Cependant Shakspeare +ne pouvait ignorer la tendresse paternelle: celui +qui, dans <i>Macbeth</i>, a peint la pitié sous la forme d'un +«pauvre petit nouveau-né tout nu;» celui qui a fait +dire à Coriolan: «Pour ne pas devenir faible et sensible +comme une femme, il ne faut pas voir le visage d'une +femme ou d'un enfant;» celui qui a si bien rendu les +tendres puérilités de l'amour maternel, celui-là ne pouvait +avoir vu ses propres enfants sans ressentir les +tendresses de coeur d'un père. Mais Shakspeare, tel que +son caractère se présente à notre pensée, avait pu +trouver longtemps, dans les distractions du monde, de +quoi tenir, dans son âme et sa vie, la place qu'il était +capable de donner aux affections. Quoi qu'il en soit, +il est plus difficile de démêler les causes qui déterminèrent +son départ de Londres, que d'entrevoir celles +qui avaient pu y prolonger son séjour. Peut-être +quelques infirmités vinrent-elles l'avertir de la nécessité +du repos; peut-être aussi le désir bien naturel de +montrer à son pays une existence si différente de celle +qu'il en avait emportée lui fit-il hâter le moment de +renoncer à des travaux qui n'avaient plus pour dédommagement +les plaisirs de la jeunesse.</p> + +<p>De nouveaux plaisirs ne devaient pas manquer à +Shakspeare dans sa retraite. Une disposition naturelle +à jouir vivement de toutes choses rendait également +propre au bonheur d'une vie paisible celui qu'elle +avait distrait des vicissitudes d'une vie agitée. Le premier +mûrier qui ait été introduit dans le canton de +Stratford, planté des mains de Shakspeare en un coin +de son jardin, de Newplace, a durant plus d'un siècle +attesté la douce simplicité des occupations qui remplissaient +ses journées. Une aisance suffisante, l'estime +et l'amitié de ses voisins, tout semblait lui promettre +ce qui couronne si bien une vie brillante, une vieillesse +tranquille et honorée, lorsque le 23 avril 1616, +le jour même où il avait atteint sa cinquante-deuxième +année, la mort vint l'enlever à cette situation commode +et calme dont peut-être il n'eût pas toujours +livré au repos seul les heureux loisirs.</p> + +<p>Rien n'indique le genre de maladie auquel il succomba. +Son testament est daté du 25 mars 1616; mais +la date de février, effacée pour faire place à celle de +mars, donne lieu de croire qu'il l'avait commencé un +mois auparavant. Il déclare l'avoir écrit en parfaite +santé; mais cette précaution prise si fort à propos dans +un âge encore si éloigné de la vieillesse fait présumer +que quelque fâcheux symptôme avait éveillé en lui +l'idée du danger. Rien n'écarte ou ne confirme cette +supposition; et les derniers jours de Shakspeare sont +entourés d'une obscurité encore plus profonde, s'il se +peut, que celle de sa vie.</p> + +<p>Son testament n'offre rien de remarquable, si ce +n'est une nouvelle preuve du peu de place qu'occupait +dans sa pensée la femme à qui il s'était si précipitamment +uni. Après avoir institué légataire universelle sa +fille aînée Susanna, mariée à M. Hall, médecin de +Stratford, il laisse des marques d'amitié à plusieurs +personnes, parmi lesquelles il oublie sa femme, et ne +s'en souvient ensuite que pour lui léguer dans un +interligne, non pas le meilleur de ses lits, mais <i>le +second après le meilleur</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. Une distraction semblable, +réparée de la même manière, se fait remarquer à +l'égard de Burbadge, Hemynge et Condell, les seuls de +ses camarades de théâtre dont il fasse mention; il +lègue à chacun d'eux, aussi dans un interligne, trente-six +schellings pour avoir une bague. Burbadge, le premier +acteur de son temps, avait contribué au succès +des pièces de Shakspeare; Hemynge et Condell ont +donné, sept ans après sa mort, la première édition +complète de ses oeuvres dramatiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>The second best.</i></blockquote> + +<p>Cette singulière omission du nom de la femme de +Shakspeare, si légèrement réparée, indique peut-être +plus que de l'oubli; on est tenté de la regarder comme +le signe d'un éloignement ou d'un ressentiment dont +l'approche seule de la mort a pu engager le poëte à +adoucir un peu la manifestation.</p> + +<p>La seconde fille de Shakspeare, Judith, mariée à un +marchand de vin, reçut une part beaucoup moins +considérable que madame Hall, sa soeur, de l'héritage +de leur père. Fut-ce en qualité d'aînée, ou par une +prédilection particulière que Shakspeare voulut ainsi +avantager Susanna? Une épitaphe gravée sur le +tombeau de celle-ci, morte en 1649, la représente +comme «spirituelle au delà de la portée de son +sexe,» et ayant en cela «quelque chose de Shakspeare,» +mais plus encore en ce qu'elle était «sage +pour le salut et pleurait avec tous ceux qui pleuraient.» +Rien ne nous est parvenu sur Judith, sinon +qu'elle ne savait pas écrire, fait constaté par un acte +encore existant, où elle a apposé une croix ou quelque +autre signe analogue, indiqué par une note marginale +comme «le signe de Judith Shakspeare.» Judith laissa +trois fils qui moururent sans enfants. Susanna n'eut +qu'une fille, mariée d'abord à Thomas Nash et ensuite +à sir Bernard Abingdon. Aucun enfant ne naquit de +ces deux mariages, et ainsi s'éteignit à la seconde génération +la postérité de Shakspeare.</p> + +<p>Le jour de sa mort avait été, en Espagne, celui de la +mort de Cervantes.</p> + +<p>Shakspeare fut enterré dans l'église de Stratford, où +subsiste encore son tombeau. Il est représenté de grandeur +naturelle, assis dans une niche, un coussin +devant lui et une plume à la main. Cette figure avait +été dans l'origine, selon l'usage du temps, peinte des +couleurs de la vie, les yeux d'un brun clair, la barbe +et les cheveux plus foncés. Le pourpoint était écarlate +et la robe noire. Les couleurs ternies par le temps en +furent rafraîchies en 1748, par les soins de M. John +Ward, grand-père de mistriss Siddons et de M. Kemble, +sur les profits d'une représentation d'<i>Othello</i>. Mais en +1793, M. Malone, l'un des principaux commentateurs +de Shakspeare, fit enduire la statue d'une épaisse +couche de blanc, conduit sans doute par cette prévention +exclusive en faveur des coutumes modernes qui +l'a souvent égaré dans ses commentaires. Un voyageur +indigné a, par un quatrain inscrit dans l'<i>Album</i> de l'église +de Stratford, appelé la malédiction du poëte sur le +profanateur qui «badigeonne son tombeau comme il +gâta ses pièces.» Sans adhérer absolument aux dures +expressions d'une légitime colère, on ne peut s'empêcher +de sourire en retrouvant, dans la couche de blanc +de M. Malone, un symbole de l'esprit qui a dicté ses +commentaires, et ce caractère général du XVIIIe siècle +asservi à ses propres goûts, et inhabile à comprendre +ce qui n'entrait pas dans la sphère de ses habitudes +ou de ses idées.</p> + +<p>Bien que cette malencontreuse réparation ait eu +l'inconvénient d'altérer la physionomie du portrait de +Shakspeare, elle n'a cependant pu tout à fait effacer, +dit-on, cette expression de douce sérénité qui parait +avoir caractérisé la figure comme l'âme du poëte. Sur +la pierre sépulcrale placée au-dessous de la niche sont +gravés quatre vers dont voici la traduction:</p> + +<p>«Ami, pour l'amour de Jésus, abstiens-toi de fouiller la poussière +ici enclose. Béni soit celui qui épargnera ces pierres, et +maudit soit celui qui déplacera mes os!»</p> + +<p>Cette inscription, composée, à ce qu'on croit, par +Shakspeare lui-même, fut, dit-on, la cause qui empêcha +de transporter son tombeau à Westminster, +comme on en avait eu le projet. Il y a peu d'années +qu'il se forma, contre le mur de l'église de Stratford, +une excavation qui mit à découvert la fosse même où +avait été déposé le corps; le sacristain qui, pour empêcher +les déprédations sacrilèges de la curiosité ou +de l'admiration, fit la garde près de l'ouverture jusqu'à +ce que la voûte fût réparée, ayant essayé de porter +la vue au dedans de la tombe, n'y aperçut ni +ossement ni cercueil, mais seulement de la poussière. +«Il me sembla, ajoute le voyageur qui raconte le fait, +que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière +de Shakspeare.»</p> + +<p>Ce tombeau est aujourd'hui seul en possession des +hommages qu'a longtemps partagés avec lui le mûrier +de Shakspeare. Vers le milieu du dernier siècle, un +M. Castrell, riche ecclésiastique, devint propriétaire de +Newplace. Cette habitation, demeurée quelque temps +dans la famille Nash, avait depuis passé dans plusieurs +mains, et la maison avait été rebâtie, mais le mûrier +restait sur pied, objet de la vénération des curieux. +M. Castrell, ennuyé des visites qu'il lui attirait, le fit +couper, dans l'accès d'une brutalité sauvage que ne se +permettrait peut-être pas l'indifférence, mais dont se +targue quelquefois cet orgueil furieux de liberté et de +propriété qui se croirait compromis s'il s'asservissait à +quelque respect pour un sentiment public. Peu d'années +après, ce même M. Castrell, sur un démêlé qu'il eut +avec la ville de Stratford, à l'occasion d'une légère taxe +qu'on exigeait de lui pour sa maison, jura qu'elle ne +serait point taxée; et en effet il la fit abattre et en +vendit les matériaux. Quant au mûrier, il fut sauvé en +partie du feu auquel l'avait dévoué M. Castrell par un +horloger de Stratford, homme de sens, qui gagna beaucoup +d'argent à en faire des tabatières, des boîtes à +cure-dents et autres petits meubles. La maison où naquit +Shakspeare subsiste encore à Stratford, toujours +montrée aux voyageurs, qui peuvent y voir toujours, et +même, dit-on, y acheter constamment soit la chaise, soit +l'épée du poëte, la lanterne qui lui servit à jouer, +dans <i>Roméo et Juliette</i>, le rôle du frère Laurence, ou +les morceaux de l'arquebuse qui tua le daim de sir +Thomas Lucy.</p> + +<p>Ce n'est point de la mort de Shakspeare que date, en +Angleterre, ce culte dont la dévotion, depuis soixante +ans si fervente, semble aujourd'hui répandre, dans +quelques parties de l'Europe, un reflet de sa chaleur. +Shakspeare mort, Ben-Johnson vivait. Beaumont avait +perdu son ami Fletcher, mais il conservait son talent, +dont Fletcher avait plutôt affaibli que soutenu les +effets. Les besoins de la curiosité l'emportent trop souvent +sur ceux du goût, et le plaisir d'aller encore admirer +Shakspeare devait céder à l'intérêt plus vif d'aller +juger les nouvelles productions de ses émules. Ce ne fut +point à sa pédanterie dramatique que Ben-Johnson dut +alors l'empire que, du temps de Shakspeare, il n'osait +prétendre à partager. Les triomphes du goût classique +se bornèrent pour lui aux éloges unanimes des gens de +lettres de son temps, peu difficiles en fait de régularité, +et toujours heureux d'avoir à venger la science des +dédains du vulgaire; les tragédies et les comédies de +Ben-Johnson n'en furent pas moins assez froidement +accueillies du public, repoussées même quelquefois avec +une irrévérence dont il se faisait ensuite justice dans +ses préfaces. Mais ses <i>Masques</i>, espèce d'opéra, obtinrent +un succès général; et plus Ben-Johnson et les érudits +s'efforçaient de rendre la comédie et la tragédie ennuyeuses, +plus on devait se rejeter sur les <i>Masques</i>. Plusieurs +poëtes de l'école de Shakspeare s'appliquaient +aussi à satisfaire le goût du public pour le genre de +plaisir auquel il l'avait accoutumé. Leurs efforts plus ou +moins heureux, mais soutenus avec une grande activité, +entretenaient ce goût pour le théâtre qui survit aux époques +de ses chefs-d'oeuvre. Cinq cent cinquante pièces de +théâtre environ, sans compter celles de Shakspeare, +Ben-Johnson, Beaumont et Fletcher, furent imprimées +avant la restauration de Charles II; dans ce nombre, +trente-huit seulement peuvent dater des temps antérieurs +à Shakspeare; on a vu que, durant sa vie, l'usage +n'était pas de faire imprimer les pièces destinées à la +représentation: de 1640 à 1660, les puritains fermèrent, +ou à peu près, tous les théâtres; la plupart de ces productions +appartiennent donc aux vingt-cinq années qui +s'écoulèrent entre la mort de Shakspeare et le commencement +des guerres civiles. Voilà sous quel poids a succombé +quelque temps la popularité du premier poëte +dramatique de l'Angleterre.</p> + +<p>Cependant sa mémoire ne périssait point. En 1623, +Hemynge et Condell avaient publié la première édition +complète de ses pièces, dont treize seulement avaient +été imprimées de son vivant. Le respect subsistait toujours; +mais pour qu'une réputation consommée inspire +un autre sentiment que le respect, il faut peut-être que +le temps vienne à son aide, qu'il l'efface et l'assoupisse +d'abord pour lui rendre un jour l'attrait d'une gloire +méconnue, pour exciter un jour l'amour-propre et la +curiosité des esprits à la rajeunir par un nouvel examen, +et à y trouver le charme d'une découverte nouvelle. Un +grand écrivain obtient rarement, de la génération qui le +suit, les hommages que lui prodiguera la postérité. Quelquefois +même de longs espaces de temps sont nécessaires +pour que la révolution qu'a commencée un homme supérieur +accomplisse son cours et ramène vers lui le monde. +Plusieurs causes contribuèrent à prolonger pour Shakspeare +cet intervalle de froideur et presque d'oubli.</p> + +<p>Les guerres civiles et le triomphe du puritanisme +vinrent d'abord, non-seulement interrompre toute représentation +dramatique, mais détruire, autant qu'il se +pouvait, la trace de tout amusement de ce genre. La +Restauration amena ensuite en Angleterre un goût étranger, +que ne partageait pas toute la nation, mais qui +dominait avec la cour. La littérature anglaise prit alors +un caractère que n'effaça point, en 1688, une révolution +nouvelle; et les idées françaises, mises en honneur +par la gloire littéraire du XVIIe siècle, soutenues par celle +du XVIIIe, conservèrent en Angleterre une influence de +jeunesse qu'avait perdue la vieille gloire de Shakspeare. +Cinquante ans après sa mort, Dryden avait déjà déclaré +son idiome un peu «hors d'usage.» Au commencement +du XVIIIe siècle, lord Shaftesbury se plaint de son style +«grossier et barbare, de ses tournures et de son esprit +tout à fait passé de mode;» et Shakspeare fut alors, +par cette raison, rejeté de plusieurs collections de poètes +modernes. En effet Dryden ne comprenait déjà plus +Shakspeare, grammaticalement parlant: on a plusieurs +preuves de ce fait, et Dryden a prouvé lui-même, en +refaisant ses pièces, que poétiquement il ne le comprenait +pas davantage. Non-seulement Shakspeare n'était +pas compris, bientôt même il ne fut plus connu. En 1707, +un poëte nommé Tate donna comme son ouvrage un +<i>Roi Lear</i>, dont il a, dit-il, tiré le fond d'une pièce de +même nom, qu'un de ses amis l'a engagé à lire comme +intéressante. Cette pièce est le <i>Roi Lear</i> de Shakspeare.</p> + +<p>Cependant les écrivains distingués n'avaient pas tout +à fait cessé d'accorder à Shakspeare une part dans la +gloire littéraire de leur pays; mais c'était timidement +et par degrés qu'ils soulevaient le joug des préventions +de leur temps. Si, de concert avec Davenant, Dryden +avait refait les ouvrages de Shakspeare, Pope, dans l'édition +qu'il en donna en 1725, se contente d'en retrancher +ce qu'il ne peut se résoudre à regarder comme l'oeuvre +du génie auquel il rend du moins cet hommage. Quant +à ce qu'il faut bien lui laisser, Shakspeare, dit Pope, forcé +de pourvoir à sa subsistance, a écrit «pour le peuple,» +et d'abord sans songer à plaire à des esprits «d'une +meilleure sorte.» En 1765, Johnson déjà plus hardi, +encouragé par l'aurore d'un retour au goût national, +défend vigoureusement les libertés romantiques de Shakspeare +contre les prétentions de l'autorité classique; et +s'il accorde quelque chose aux dédains d'un siècle plus +poli pour la <i>vulgarité</i> et l'ignorance du vieux poëte, du +moins fait-il remarquer qu'à certaines époques le vulgaire +c'est toute la nation.</p> + +<p>On réimprimait donc et on commentait Shakspeare; +mais les mutilations de ses oeuvres obtenaient seules les +honneurs de la scène; le Shakspeare amendé par Dryden, +Davenant et tant d'autres, était le seul qu'on osât représenter-, +et le <i>Tatler</i> ayant à citer des vers de <i>Macbeth</i>, les +prenait dans le <i>Macbeth</i> corrigé par Davenant. Ce fut +Garrick qui, ne trouvant nulle part, aussi bien que dans +Shakspeare, de quoi suffire aux besoins de son propre +talent, l'arracha à ces honteuses protections, prêta à cette +vieille gloire la fraîcheur de sa jeune renommée, et remit +le poëte en possession du théâtre comme de la patriotique +admiration des Anglais.</p> + +<p>Depuis cette époque, l'orgueil national a, chaque jour, +répandu et redoublé cette admiration. Cependant elle +demeurait stérile, et Shakspeare régnait, dit sir Walter +Scott, «comme un prince grec sur des esclaves persans +qui l'adorent, mais sans oser imiter son langage.» +Un nouvel élan ne peut être uniquement dû à d'anciens +souvenirs; une ancienne époque, pour porter de nouveaux +fruits, a besoin d'être de nouveau fécondée par +un mouvement analogue à celui qui lui valut jadis sa +fécondité.</p> + +<p>Ce mouvement s'est fait sentir en Europe, et l'Angleterre +aussi commence à en éprouver l'impulsion; les +romans de sir Walter Scott en sont la preuve; Mais ce +qu'elle devra à Shakspeare dans la direction nouvelle +gui se manifeste sur son théâtre, comme dans les autres +genres de sa littérature, l'Angleterre ne sera pas seule +à le recevoir de lui. Dans la secousse littéraire qui l'agite, +l'Europe continentale tourne les yeux vers Shakspeare. +L'Allemagne l'a depuis longtemps adopté pour modèle +plutôt que pour guide; et par là elle a peut-être suspendu +dans leur cours les sucs vivifiants qui ne viennent +colorer qu'un fruit né du sol. Cependant la voie où l'Allemagne +est entrée mène à la découverte des vraies richesses; +qu'elle exploite les siennes propres, la fécondité +ne lui manquera point. La littérature de l'Espagne, fruit +naturel de sa civilisation, possède déjà son caractère original +et distinct. L'Italie seule et la France, patries du +classique moderne, s'étonnent du premier ébranlement +donné à ces opinions qu'elles ont établies avec la rigueur +de la nécessité, et soutenues avec l'orgueil de la foi. Le +doute ne se présente encore à nous que comme un ennemi +dont on commence à craindre les atteintes; il semble que +la discussion porte un aspect menaçant, et que l'examen +ne puisse sonder sans renverser. Dans cette situation, +on hésite, comme au moment de détruire ce qu'on ne +remplacera point; on a peur de se trouver sans loi, et de +ne rien découvrir que l'insuffisance ou l'illégitimité des +principes sur lesquels on se plaisait à s'appuyer sans +inquiétude.</p> + +<p>Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question +sera posée entre la science et la barbarie, les beautés +de l'ordre et les effets du désordre, tant qu'on s'obstinera +à ne voir, dans le système dont Shakspeare a tracé les +premiers contours, qu'une liberté sans frein, une latitude +indéfinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la +course du génie. Si le système romantique a des beautés, +il a nécessairement son art et ses règles. Rien n'est beau +pour l'homme qui ne doive ses effets à certaines combinaisons +dont notre jugement peut toujours nous donner +le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. +La science ou l'emploi de ces combinaisons constitue +l'art. Shakspeare a eu le sien. Il faut le découvrir dans +ses ouvrages, examiner de quels moyens il se sert, à +quels résultats il aspire. Alors seulement nous connaîtrons +vraiment le système; nous saurons à quel point il +peut encore se développer, selon la nature générale de +l'art dramatique considéré dans son application à nos +sociétés modernes.</p> + +<p>Ce n'est point ailleurs, en effet, ce n'est point dans des +temps passés ou chez des peuples étrangers à nos moeurs, +c'est parmi nous et en nous-mêmes qu'il faut chercher +les conditions et les nécessités de la poésie dramatique. +Différent en ceci des autres arts, outre les règles absolues +que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de +l'homme, l'art du théâtre a des règles relatives qui découlent +de l'état mobile de la société. Dans l'imitation +du style antique, les statuaires modernes n'éprouvent +d'autre gêne que la difficulté d'atteindre à sa perfection: +le plus fervent et le plus puissant adorateur de l'antiquité +n'oserait, sur le théâtre le plus soumis, reproduire +tout ce qu'il admire dans une tragédie de Sophocle. Il est +aisé d'en démêler la cause. Devant une statue ou un +tableau, le spectateur reçoit d'abord, du sculpteur ou du +peintre, l'impression première qui le saisit; mais c'est +à lui-même à continuer ensuite l'ouvrage. Il s'arrête, +il regarde; sa disposition naturelle, ses souvenirs, ses +pensées viennent se grouper autour de l'idée principale +qui s'offre à ses yeux, et développent en lui par degrés +l'émotion toujours croissante qui va bientôt le dominer. +L'artiste n'a fait qu'ébranler, dans le spectateur, la faculté +de concevoir et de sentir; elle s'empare du mouvement +qu'elle a reçu, le suit dans sa propre direction, l'accélère +par ses propres forces, et crée ainsi elle-même le plaisir +dont elle jouit. Que devant un tableau de martyre, l'un +s'émeuve de l'expression d'une piété fervente, l'autre +de l'aspect d'une douleur résignée; que la cruauté des +bourreaux pénètre celui-ci d'indignation; qu'une teinte +de satisfaction courageuse répandue dans les regards de +la victime rappelle au patriote les joies du dévouement à +une cause sacrée; que l'âme du philosophe s'élève par +la contemplation de l'homme se sacrifiant à la vérité: +peu importe la diversité de ces impressions; elles sont +toutes également naturelles, également libres; chaque +spectateur choisit, pour ainsi dire, le sentiment qui lui +convient, et quand il y est entré, aucun fait extérieur ne +vient l'y troubler; nul mouvement n'interrompt celui +auquel chacun se livre selon son penchant.</p> + +<p>Dans le cours prolongé de l'action dramatique, au +contraire, tout change à chaque pas; chaque moment +produit une impression nouvelle. Il a suffi au peintre +d'établir, entre le personnage et le spectateur, un premier +rapport qui ne varie plus. Il faut que le poëte dramatique +renoue sans cesse cette relation, qu'il la +maintienne à travers les vicissitudes de situations diverses. +Tous les actes où se déploie l'existence humaine, +toutes les formes quelle revêt, tous les sentiments qui +la peuvent modifier pendant la durée d'un événement +toujours compliqué, voilà les nombreux et mobiles +objets qu'il présente au public; et il ne lui est pas permis +de se séparer jamais de ses spectateurs, de les laisser un +instant seuls et libres; il faut qu'il agisse incessamment +sur eux, qu'à chaque pas il excite dans leur âme des +émotions analogues à la situation toujours changeante +où il les a placés. Comment y parviendra-t-il s'il ne +s'adapte avec soin à leurs dispositions, à leurs penchants, +s'il ne répond aux besoins actuels de leur esprit, s'il ne +s'adresse constamment à des idées qui leur soient familières, +et ne leur parle le langage qu'ils ont coutume +d'entendre? La passion ne nous paraîtra plus aussi touchante +si elle se manifeste d'une façon contraire à nos +habitudes; la sympathie ne s'éveillera point avec la +même vivacité sur des intérêts auxquels nous avons +cessé d'être personnellement sensibles. La nécessité +d'apaiser les dieux par un sacrifice humain ne prête pas +pour nous, aux discours de Ménélas, la force qu'elle +pouvait leur donner chez les Grecs, attachés à leur +croyance; ce n'est pas la farouche chasteté d'Hippolyte +qui nous intéresse à son sort; et la vertu même, pour +obtenir de nous le culte affectueux qu'elle a droit d'en +attendre, a besoin de s'attacher à des devoirs que nos +moeurs nous aient appris à respecter et à chérir.</p> + +<p>Soumis donc à la fois aux conditions des arts d'imitation +et à celles des arts purement poétiques, tenu, +comme l'épopée dans ses récits, de mettre la vie humaine +en mouvement, appelé, comme la peinture et la sculpture, +à la présenter en personne et sous des traits individuels, +le poëte dramatique est obligé de renfermer, +dans les vraisemblances d'une action, tous les moyens +dont il a besoin pour la faire comprendre. Ses personnages +ne peuvent nous dire que ce qu'ils diraient s'ils +étaient là, réellement occupés du fait qu'ils nous représentent. +Le poëte épique fait, pour ainsi dire, à ses lecteurs, +les honneurs de l'édifice où il les introduit; il les +accompagne de ses propres discours, les aide de ses +explications, et par la peinture des moeurs, des temps, +des lieux, il les dispose à la scène dont il va les rendre +témoins, et leur ouvre en tout sens le monde où il veut +les transporter et se transporter avec eux. Le personnage +dramatique arrive seul, occupé de lui-même; c'est sans +tenir compte du spectateur qu'il va se mettre en communication +avec lui; c'est sans l'appeler ni le guider qu'il +doit s'en faire suivre. Ainsi séparés l'un de l'autre, +comment parviendront-ils à se rapprocher si une profonde +et générale analogie n'existe déjà entre eux? Évidemment +ces héros, qui ne font rien pour le public que +sentir, et parler sous ses yeux, n'en seront compris et +accueillis qu'autant qu'ils se rencontreront avec lui dans +leur manière de concevoir, de sentir, de parler, et l'effet +dramatique ne peut résulter que de leur aptitude à s'unir +dans les mêmes impressions.</p> + +<p>Les impressions de l'homme communiquées à l'homme, +telle est en effet l'unique source des effets dramatiques. +L'homme seul est le sujet du drame; l'homme seul en +est le théâtre. Son âme est la scène où viennent jouer +leur rôle les événements de ce monde; ce n'est point +par leur propre vertu, c'est uniquement par leurs rapports +avec l'être moral dont la destinée nous occupe, +que les événements prennent part à l'action; tout caractère +dramatique les abandonne des qu'ils prétendent à +exercer sur nous une influence directe, au lieu d'agir +par l'intermédiaire d'un personnage sensible, et par +l'émotion que nous recevons, à notre tour, de l'émotion +qu'ils ont excitée en lui. Pourquoi le récit de Théramène +est-il épique et non dramatique? C'est qu'il s'adresse au +spectateur et non à Thésée: Thésée, déjà instruit que +son fils est mort, n'est plus capable de se prêter aux +impressions du récit. Si, encore incertain, il ne devait +arriver à la connaissance de son malheur qu'à travers les +angoisses d'une telle relation, les ornements poétiques +dont elle est peut-être surchargée n'empêcheraient pas +qu'elle ne fût dramatique, car les impressions qu'elle +produit seraient pour nous celles d'un personnage intéressé +au résultat; nous les sentirions dans le coeur de +Thésée.</p> + +<p>Dans le coeur seul de l'homme peut se passer le fait +dramatique; l'évènement qui en est l'occasion ne le +constitue point. La mort de l'amant est rendue dramatique +par la douleur de l'amante, le danger du fils par +l'effroi de sa mère; quelque horrible que soit l'idée du +meurtre d'un enfant, c'est d'Andromaque seule que +nous occupe Astyanax. Un tremblement de terre et les +bouleversements physiques qui l'accompagnent ne fourniront +qu'un spectacle pour les yeux ou le sujet d'un +récit épique; mais la pluie est dramatique sur la tête +chauve du vieux Lear, et surtout dans le coeur de ses +compagnons, déchiré de la pitié qu'il leur inspire l'apparition +d'un spectre ne ferait rien à personne dans la +salle si quelqu'un ne s'en effrayait sur le théâtre; et +pour l'effet dramatique du somnambulisme de lady Macbeth, +Shakspeare a eu soin d'en rendre témoins un +médecin et une femme de chambre, chargés de nous +transmettre les terribles impressions qu'ils en reçoivent.</p> + +<p>Ainsi l'homme seul occupe la scène; son existence s'y +déploie animée, agrandie par les événements qui s'y +rapportent, et qui doivent à ce rapport seul leur caractère +théâtral. Dans la comédie, plus petits que la passion +qu'ils excitent dans l'homme, les événements empruntent +de cette passion une importance risible; dans la tragédie, +plus puissants que les moyens dont l'homme dispose, +ils nous émeuvent du spectacle de sa grandeur et +de sa faiblesse. Le poëte comique les invente librement, +car son art est de faire naître, de l'homme même et de +ses travers, les événements dont l'homme s'agite. Cette +invention est rarement un mérite pour le poëte tragique, +car son oeuvre est de démêler et de faire éclater +l'homme et son âme au milieu des événements qu'il subit. +S'il faut en général que le fond de la tragédie soit pris +dans l'histoire des grands et des puissants, c'est que les +impressions fortes dont elle veut nous saisir ne peuvent +guère nous être communiquées que par des caractères +forts, incapables de succomber sous les coups d'une destinée +ordinaire. C'est dans le développement de la haute +fortune et de ses terribles vicissitudes que paraît l'homme +tout entier, avec la richesse et dans l'énergie de sa nature. +Ainsi concentré dans l'individu, le spectacle du +monde se révèle à nous sur la scène du théâtre; ainsi, à +travers l'âme qui en reçoit l'impression, les événements +nous atteignent par la sympathie, source de l'illusion +dramatique.</p> + +<p>Si l'illusion matérielle était le but des arts, les figures +de cire de Curtius surpasseraient toutes les statues de +l'antiquité, et un panorama serait le dernier effort de la +peinture. S'il s'agissait d'en imposer à la raison et d'imprimer +à l'imagination une secousse assez forte pour pervertir +le jugement à tel point qu'une représentation théâtrale +pût être prise pour l'accomplissement d'un fait réel +et actuel, il suffirait de bien peu de scènes pour conduire +les spectateurs à ce degré de folie dont l'effet serait +de troubler bientôt le spectacle par la violence de +leurs émotions. Si même on voulait qu'en présence des +objets imités par un art quelconque, l'âme, émue du +moins de la réalité des impressions qu'elle en reçoit, +éprouvât véritablement les sentiments dont une représentation +fictive produit en elle l'image, les travaux du +génie n'auraient réussi qu'à multiplier en ce monde les +douleurs de la vie avec le spectacle des misères humaines. +Cependant ces sentiments nous arrivent, nous pénètrent, +et de leur existence dépend l'effet dont le poëte +a voulu nous saisir. Nous avons besoin d'y croire pour +nous y livrer, et nous n'y croirions pas sans leur attribuer +une cause digne de les exciter. Quand nos larmes +coulent devant le <i>Portement de croix</i> de Raphaël, il faut, +pour que nous les laissions couler, que nous croyions les +donner à cette compassion douloureuse qu'élèverait en +nous le spectacle réel de ces déchirantes souffrances. Si, +dans les émotions que nous inspire Tancrède mourant +sur le théâtre, nous ne croyions pas reconnaître celles +que nous éprouverions pour Tancrède mourant en réalité, +nous nous saurions mauvais gré de cette pitié qui +ne serait pas légitimée par son application à des douleurs +au moins possibles. Et pourtant nous nous trompons; ce +que nous reconnaissons alors en nous n'est pas cette +puissance qui se réveille à la vue des souffrances de nos +semblables, puissance pleine d'amertume si elle est réduite +à l'inaction, pleine d'activité si elle conserve la +liberté et l'espoir de les secourir. Ce n'est point cette +puissance, c'est son ombre, c'est l'image de nos traits +répétés et frappants dans un miroir, quoique sans vie. +Émus à l'aspect de ce que nous serions capables d'éprouver, +nous y livrons notre imagination sans avoir +rien à demander à notre volonté. Personne n'est tourmenté +du besoin impérieux de crier à Tancrède, à Orosmane, +à Othello qu'ils s'abusent; personne ne souffre de +ne pouvoir se précipiter au secours de Glocester contre +l'exécrable duc de Cornouailles. Ce qu'aurait d'insupportable +la situation des spectateurs d'une pareille scène est +écarté par l'idée qu'elle n'a rien de réel; idée qui nous +est présente et que nous conservons sans nous apercevoir +clairement de sa présence, parce que nous sommes absorbés +dans la contemplation des impressions plus vives +qui assiègent notre pensée. Si cette idée était claire dans +notre esprit, elle ferait évanouir tout le cortège des illusions +qui nous environnent, et nous l'appellerions à notre +aide pour en amortir l'effet s'il venait à se changer en +une vraie douleur. Mais, tant que le spectateur se plaît à +l'oublier, l'art doit éviter avec soin, ce qui pourrait lui +rappeler que le spectacle qu'il contemple n'a rien de réel. +De là vient la nécessité de mettre en accord toutes les +parties de la représentation, de ne pas répandre inégalement +la force de l'illusion, affaiblie dès qu'elle se laisse +reconnaître. C'est ce qui arriverait si, au moment où il +se livre à des sentiments qui lui sont familiers, le spectateur +était dérangé, c'est-à-dire averti par des formes de +moeurs qui lui fussent trop étrangères. De là aussi l'importance +d'une certaine attention à l'égard des moyens +accessoires, non pour augmenter l'illusion, mais pour +ne pas la troubler. Cette illusion morale que veut le +drame, l'acteur seul est chargé de la produire. Où trouverait-on +des moyens égaux à ceux qu'il possède? Quelle +imitation se soutiendrait à côté de la sienne? Quel objet +de la nature pourrions-nous représenter aussi bien que +l'homme, quand c'est l'homme lui-même qui le représente? +Que l'art dramatique ne demande donc point de +secours à d'autres imitations qui sont fort au-dessous de +celle que l'homme lui peut offrir; tout ce que doivent à +l'illusion morale le machiniste et le décorateur, c'est d'écarter +ce qui pourrait lui nuire. Peut-être même l'art +aurait-il à redouter de leur part trop d'efforts pour le +servir; qui sait si une trop brillante magie de peinture, +employée à rehausser l'effet des décorations, n'affaiblirait +pas l'effet dramatique en détournant l'attention vers +les prestiges d'un autre art?</p> + +<p>Ces imitations accessoires sont des auxiliaires dangereux, +soit que par leur perfection elles s'emparent de +l'effet auquel elles devaient simplement contribuer, ou +qu'elles le détruisent par leur insuffisance. En Angleterre, +comme on l'a vu, le théâtre naissant fut absolument +étranger à cet art des décorations, hommage récent +rendu à la vraisemblance, et réellement utile à +l'illusion dramatique lorsque, sans prétendre à l'augmenter, +il empêche seulement qu'elle n'ait à surmonter +de trop grossiers obstacles, et prépare l'esprit des spectateurs +à se figurer plus nettement la situation où on lui +demande de se transporter. Des imaginations plus susceptibles +que délicates, plus faciles à émouvoir qu'à +détromper, n'avaient pas besoin de ces ménagements +qu'exige aujourd'hui une raison inquiète, incessamment +occupée à surveiller même nos plaisirs. Ces spectateurs, +si peu exigeants sur la décoration du théâtre, l'étaient +beaucoup quant au mouvement matériel de la scène; +indulgents pour l'insuffisance et la grossièreté des imitations +théâtrales, ils en aimaient la variété, et à peine +en apercevaient-ils les inconvenances. De même qu'un +homme pouvait, sans nuire à leur émotion, leur représenter +la sensible Ophélia, la délicate Desdemona, ils +pouvaient voir pointer, à un coin du théâtre, le canon +qui devait tuer au côté opposé le duc de Bedford, et ce +grand événement ne les frappait pas avec moins de vivacité; +et ils recevaient avec toute la force de l'illusion +dramatique l'impression touchante de la mort des deux +Talbot, sur un champ de bataille animé par les mouvements +de quatre soldats.</p> + +<p>Quand cette illusion devient à la fois plus difficile et +plus nécessaire à des imaginations moins promptement +séduites, à des esprits moins aisément amusés, l'art s'étudie +à écarter ce qui pourrait y nuire; et, en même +temps que la représentation des objets matériels se perfectionne, +elle intervient plus rarement dans le spectacle +de l'action, presque exclusivement réservé à l'homme +qui peut seul lui donner les apparences de la réalité. +C'est à l'homme que, malgré les habitudes de son temps, +Shakspeare sentit qu'il fallait demander ce grand effet. +Le mouvement du théâtre, qui faisait avant lui le principal +intérêt des ouvrages dramatiques, devint dans les +siens un simple accessoire que le goût de son temps ne +lui permettait pas de retrancher, dont peut-être même +son propre goût ne lui demandait pas le sacrifice, mais +qu'il réduisit à sa juste valeur. Peu importe donc que, +dans ses pièces, l'illusion morale puisse encore être quelquefois +troublée par l'imparfaite représentation d'objets +que l'illusion théâtrale ne saurait atteindre; Shakspeare +n'en démêla pas moins la véritable source de cette illusion +et n'en chercha pas ailleurs les moyens.</p> + +<p>Il en connut également la nature; il sentit qu'une illusion +de ce genre, étrangère à toute erreur des sens ou +de la raison, simple résultat d'une disposition de l'âme +qui oublie tout pour se contempler elle-même, ne peut +se soutenir que par le consentement perpétuel du spectateur +à la séduction que le poëte veut exercer sur lui, +et qu'ainsi il faut le séduire sans relâche. Quelle que soit +la puissance d'une représentation dramatique, elle ne +saurait, dès les premiers pas, s'emparer de nous assez +complètement pour nous livrer sans défense à tous les +sentiments qui viendront nous saisir à mesure que nous +avancerons dans la situation où elle nous a placés. Il faut +que l'imagination se prête par degrés à cette situation +étrangère, que l'âme s'y accoutume et accepte l'empire +des impressions qui en doivent naître, comme, dans un +malheur ou dans un bonheur inattendu, nous avons besoin +de quelque temps pour mettre nos sentiments au +niveau de notre sort. Que si, après avoir obtenu notre +consentement à cette situation, après nous avoir émus +des impressions qui l'accompagnent, le poëte veut imprudemment +nous faire passer à une situation, à des impressions +nouvelles, le travail est à recommencer, et +avec d'autant plus d'effort qu'il faut effacer la trace d'un +travail déjà affaibli. Alors l'imagination est refroidie et +troublée; le spectateur se refuse à un mouvement dont +on le détourne après lui avoir demandé de s'y livrer. +L'illusion s'enfuit, et avec elle l'intérêt; car, ainsi que +l'illusion dramatique, l'intérêt ne peut s'attacher qu'à +des impressions continuées et renouvelées dans une +seule et même direction.</p> + +<p>L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, +a été l'âme des grandes conceptions de Shakspeare +et l'objet instinctif de son travail assidu, comme +elle est le but de toutes les règles inventées par tous les +systèmes. Les partisans exclusifs du système classique +ont cru qu'on ne pouvait arriver à l'unité d'impression +qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités. Shakspeare +y est parvenu par d'autres moyens. Si la légitimité +de ces moyens était reconnue, elle diminuerait fort +l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à +certaines règles, évidemment revêtues d'une autorité +abusive si l'art, pour accomplir son dessein, n'a pas besoin +des restrictions qu'elles lui imposent et qui le privent +souvent d'une partie de ses richesses.</p> + +<p>La mobilité de notre imagination, la variété de nos +intérêts, l'inconstance de nos penchants ont donné au +temps, aux lieux mêmes, une puissance que ne saurait +méconnaître le poëte qui veut se servir des affections +de l'homme pour exciter la sympathie de ses semblables. +S'il leur présente son personnage à des intervalles trop +longuement séparés dans la durée de son existence, ils +lui demanderont: «Qu'est devenu l'homme que nous +connaissions il y a six mois?» de même que, rencontrant +un ami six mois après l'événement qui l'a +plongé dans la douleur, nous commençons par nous +enquérir discrètement de l'état de cette douleur que +nous avons vue si vive, de peur d'entrer en communication +avec son âme avant de savoir quel sentiment nous +aurons à partager. Obligé de rendre compte des changements +survenus, dans le cours de six mois ou d'un +an, à des spectateurs qui, tout à l'heure, l'ont vu disparaître +de la scène, le héros tragique ne formerait-il pas +avec lui-même une étrange disparate? Le fil de l'identité +ne serait-il pas rompu? Et, loin de lui conserver +le même intérêt, n'aurait-on pas quelque peine à +l'avouer pour la même personne?</p> + +<p>Dans cette condition de la nature humaine a été puisé +le véritable motif des unités de temps et de lieu, si souvent +et si mal à propos fondées sur une prétendue +nécessité de satisfaire la raison en accommodant la +durée de Faction réelle à celle de la représentation +théâtrale; comme si la raison pouvait consentir à ce +que, dans l'intervalle d'un entr'acte de quelques +minutes, on crût passer du soir au matin sans avoir +dormi, ou du matin au soir sans avoir mangé! comme +s'il était plus aisé de prendre trois heures pour un jour +que pour une semaine, ou même pour un mois!</p> + +<p>Cependant, on ne saurait le nier: l'esprit éprouve +une certaine répugnance à voir disparaître devant lui les +intervalles de temps et de lieu sans qu'il puisse s'en +rendre compte, sans qu'il en reçoive aucune modification. +Plus ces intervalles sont considérables, plus son +mécontentement s'accroît, car il sent qu'on dérobe ainsi +à sa connaissance beaucoup de choses dont il lui appartient +de disposer, et il n'aimerait pas qu'on lui répétât +trop souvent, comme Crispin à Géronte: «C'est votre +léthargie.» Mais ce ne sont point là des difficultés invincibles +aux adresses de l'art; si l'esprit s'effarouche aisément +de ce qui trouble, sans son aveu, les habitudes de +son allure, il est facile de les lui faire oublier. Mettez-le +en vue du but vers lequel vous aurez su porter ses +désirs, et dans son élan pour l'atteindre, il ne songera +plus à mesurer l'espace que vous l'obligerez de franchir. +Dans une lecture intéressante, l'attente fortement excitée +nous transporte, sans peine d'un temps à un autre; notre +pensée se préoccupe de l'événement qu'on nous a promis, +et ne voit rien dans l'intervalle qui nous en sépare; et +comme elle nous y fait arriver sans avoir, pour ainsi +dire, changé de place, à peine nous apercevons-nous +que nous ayons dû changer de jour. Quand Claudius et +Laërtes sont convenus ensemble de l'assaut d'armes où +doit périr Hamlet, entre ce moment et celui de l'événement +on ne s'inquiète guère de savoir si deux heures +ou une semaine se sont écoulées.</p> + +<p>C'est que la chaîne des impressions n'a point été +rompue; c'est que la situation des personnages n'a point +changé; leurs projets sont demeurés les mêmes: leur +ardeur n'est pas moins énergique; le temps n'a point +agi sur eux; il ne compte pour rien dans les sentiments +qu'ils nous inspirent; il les retrouve, et nous avec eux, +dans la même disposition d'âme; et ainsi les époques +sont rapprochées par cette unité d'impression qui nous +fait dire, à la pensée d'un événement consommé depuis +longtemps, mais dont rien encore n'a effacé la trace: +«Il me semble que c'était hier.»</p> + +<p>Que nous importe en effet le temps qui s'écoule entre +les actions dont Macbeth remplit sa carrière de crime? +Quand il ordonne le meurtre de Banquo, celui de Duncan +est encore présent à nos yeux; il semble que c'était hier; +et quand Macbeth se détermine au massacre de la famille +de Macduff, on croit le voir pâle encore de l'apparition +de Banquo. Aucune de ses actions ne s'est terminée sans +rendre nécessaire l'action qui la suit; elles s'annoncent +et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi l'imagination de +marcher en avant, pleine de trouble et d'attente. +Macbeth, qui, après avoir tué Duncan, est poussé, par +la terreur même de son forfait, à tuer les chambellans +à qui il veut l'attribuer, ne nous permet pas de douter de +la facilité avec laquelle il commettra les forfaits nouveaux +dont il aura besoin. Les sorcières qui, dès l'entrée +de la scène, se sont emparées de sa destinée, ne nous +laissent pas espérer qu'elles accorderont quelque relâche +à l'ambition et aux nécessités du crime. Ainsi tous les +fils de l'action sont d'abord exposés à nos yeux; nous +suivons, nous prévenons le cours des événements; aucune +hâte ne nous coûte pour arriver à ce que notre imagination +dévore d'avance; les intervalles s'évanouissent +avec la succession des idées qui les devaient remplir; +une seule succession se marque dans notre esprit, celle +des événements dont se compose le spectacle entraînant +qui nous emporte dans sa rapidité; ils se touchent pour +nous dans le temps comme ils se tiennent dans la pensée; +et, quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée +vide et inaperçue comme celle du sommeil, comme +toutes celles où l'âme ne se manifeste par aucun symptôme +sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre +esprit que l'enchaînement des heures auprès de cet +enchaînement des idées? Et quel poète, soumis à l'unité +de temps, la croirait suffisante pour établir, entre les +différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant qui ne +peut résulter que de l'unité d'impression? Tant il est +vrai que celle-là seule est le but, tandis que les autres ne +sont que le moyen.</p> + +<p>Sans doute ce moyen peut avoir quelquefois son efficacité; +la rapidité d'une grande action exécutée, d'un +grand événement accompli dans l'espace de quelques +heures, saisit l'imagination et emporte l'âme d'un mouvement +auquel elle se livre avec ardeur. Mais peu d'actions +comportent en réalité une action si soudaine; peu +d'événements se composent de parties si exactement +rapprochées dans le temps et l'espace; et, sans parler +des invraisemblances qu'amène leur cohésion forcée, les +surprises qui en résultent troublent bien souvent l'unité +d'impression, condition rigoureuse de l'illusion dramatique. +Zaïre, passant tout à coup de son amour dévoué +pour Orosmane à la plus entière soumission pour la foi +et la volonté de Lusignan, a quelque peine à nous +rendre, dans sa situation nouvelle, autant d'illusion +qu'elle nous en a fait perdre par un si brusque changement. +Voltaire a cherché ses effets dans le contraste de +l'amour parfaitement heureux avec l'amour au désespoir; +moyen puissant, il est vrai, mais moins puissant +peut-être que cette préoccupation d'une situation unique +et constante qui ne se développe que pour redoubler le +sentiment qu'elle a d'abord inspiré. Ce n'est pas lorsque +nous nous sommes bien établis dans une affection qu'il +est prudent de chercher à nous émouvoir en faveur +d'une affection contraire: Corneille n'a point montré +Rodrigue et Chimène ensemble avant la querelle de leurs +pères; il a si peu voulu nous pénétrer de l'idée de leur +bonheur que Chimène, à qui on l'annonce, n'y peut +croire et trouble par ses pressentiments la situation trop +douce dont le poëte s'est bien gardé de nous mettre en +possession, de peur qu'ensuite nous n'eussions trop de +peine à la sacrifier au devoir qui nous ordonnera d'en +sortir. De même nous nous sommes associés aux sentiments +de Polyeucte; nous avons tremblé pour lui avant +de connaître l'amour de Pauline et de Sévère; si notre +premier intérêt se fût attaché à cet amour, peut-être +nous serait-il difficile d'en ressentir ensuite beaucoup +pour Polyeucte, dont la présence lui serait importune. +Ainsi quand Zaïre nous a émus comme amante, nous +sommes enclins à trouver qu'elle abandonne bien aisément +cette situation où elle nous a placés, pour entrer +dans celle de fille et de chrétienne. L'indifférence philosophique +que lui a donnée Voltaire dans la première +scène, pour faciliter plus tard sa conversion, rend plus +invraisemblable encore le dévouement qu'elle porte si +vite dans un devoir si récemment découvert. Si au contraire, +dès le premier instant, Voltaire nous eût montré +Zaïre troublée de scrupules et inquiète sur son +bonheur, la crainte nous eût préparés d'avance à comprendre +dans toute son étendue, à sa première apparition, +le malheur qui la menace, et à la voir s'y livrer +avec un abandon peu probable, parce qu'il est trop +soudain.</p> + +<p>L'emploi des péripéties par lesquelles on cherche à +déguiser, sous de grands ébranlements, les transitions +trop subites que la règle de l'unité de temps peut imposer, +rend donc souvent plus saillants les inconvénients +de cette règle, en ôtant les moyens de préparer les +impressions différentes qu'elle accumule dans un espace +trop étroit. C'est au contraire par une impression unique +que Shakspeare, du moins dans ses plus belles compositions, +s'empare, dès le premier instant, de la pensée, et, +par la pensée, de l'espace. Hors du cercle magique qu'il +a tracé, il ne laisse rien qui soit assez puissant pour +altérer la seule unité dont il ait besoin. La péripétie +peut exister pour les personnages, jamais pour le +spectateur. Avant de connaître le bonheur d'Othello, +nous savons qu'Iago s'apprête à le détruire; le spectre +qui va dévouer la vie de Hamlet à la punition du crime +paraît avant lui sur la scène; et avant que nous ayons +vu Macbeth, vertueux, son nom prononcé par les sorcières +nous apprend qu'il est destiné à devenir coupable. +De même, dans <i>Athalie</i>, toute la pensée de la pièce se +déploie, dès la première scène, dans le caractère et les +promesses du grand prêtre; l'impression est commencée; +elle va continuer et s'accroître toujours dans la +même direction. Aussi qui pourrait dire qu'un intervalle +de huit jours, placé, s'il eût été nécessaire, entre les +promesses de Joad et leur accomplissement, eût rompu +l'unité d'impression qui résulte de l'invariable constance +de ses projets?</p> + +<p>A la constance du caractère, des sentiments, des résolutions, +appartient exclusivement cette unité morale +qui, bravant les temps et les distances, renferme toutes +les parties d'un événement dans une action compacte où +ne se laissent plus apercevoir les lacunes de l'unité matérielle. +Une passion violemment excitée ne saurait prétendre +à un tel effet; elle a ses orages momentanés dont +le cours, soumis à des causes extérieures et variables, +doit trouver en peu de temps son terme. Dès que la +jalousie s'est emparée du coeur d'Othello, si un intervalle +quelconque séparait ce moment de celui qui amène la +mort de Desdémona, l'unité serait rompue; rien ne nous +attesterait le lien qui doit unir les premiers transports +du More à sa dernière résolution; il faut donc que Faction +marche, se précipite et le précipite lui-même à sa +perte, qu'un jour donné à la réflexion l'empêcherait +peut-être de consommer. De même le simple tableau des +événements, si la présence d'un grand caractère individuel +ne vient, en les dominant, leur imprimer sa propre +unité, laissera sentir le besoin des unités matérielles; et +les efforts qu'a faits Shakspeare, dans ses pièces historiques, +pour s'en rapprocher ou en déguiser l'absence +sont un nouvel hommage rendu à cette unité morale +qui suffit à tout quand le poëte la possède, et que rien +ne remplace quand elle lui manque. Dans <i>Hamlet</i>, dans +<i>Macbeth</i>, Shakspeare, inattentif au cours du temps, le +laisse passer sans y regarder. Dans ses pièces historiques, +au contraire, il le cache et le dissimule par tous +les artifices qui peuvent nous abuser sur sa durée; les +scènes se suivent et s'annoncent l'une l'autre de telle +sorte qu'un intervalle de plusieurs années semble se +renfermer en quelques semaines ou même en quelques +jours. Toutes les vraisemblances sont sacrifiées à cette +unité théâtrale, que le temps romprait trop facilement +entre des événements que ne lie point un principe uniforme. +La scène où Richard II apprend d'Aumerle le +départ de Bolingbroke pour son exil est celle où il +annonce qu'il va partir lui-même pour l'Irlande; et l'on +ne sait pas encore bien à la cour si en effet il s'est +embarqué pour ce voyage quand on y reçoit la nouvelle +du débarquement de Bolingbroke revenant avec une +armée, sous prétexte de réclamer ses droits à la succession +de son père mort dans l'intervalle, mais, au fait, +pour s'emparer de la couronne dont on le voit presque +en possession avant que Richard, rejeté par la tempête +sur les côtes d'Angleterre, ait pu être instruit de son arrivée. +Et l'on entend dire à la fin de la pièce qui, depuis +l'exil de Bolingbroke, n'a pu durer plus de quinze jours, +que Mowbray, exilé au même moment que lui, a fait +pendant ce temps plusieurs voyages à la terre sainte, et +est venu mourir en Italie.</p> + +<p>Ces monstrueuses bizarreries ne compteraient assurément +pas parmi les preuves du génie de Shakspeare si +elles n'attestaient l'empire qu'avait pris sur lui la grande +pensée dramatique à laquelle il a tout sacrifié. Soit que, +dans ses pièces historiques, il multiplie les invraisemblances +et les impossibilités pour dissimuler le cours du +temps, soit que, dans ses plus belles tragédies, il le laisse +fuir sans s'en inquiéter, c'est toujours l'unité d'impression, +source de l'effet théâtral, qu'il poursuit et veut +maintenir. Il faut voir dans <i>Macbeth</i>, véritable type de +son système, avec quel art il sait vaincre les difficultés +qui en naissent, et renouer, dans l'âme du spectateur, +la chaîne des lieux et des temps sans cesse brisée dans la +réalité! Macbeth, déterminé à faire périr Macduff qu'il +redoute, vient d'apprendre sa fuite en Angleterre; il +quitte la scène, annonçant le projet d'attaquer immédiatement +son château, d'égorger sa femme, ses enfants, +tout ce qui porte son nom. La scène se rouvre dans le +château de Macduff, par une conversation entre lady +Macduff et Ross, son parent, qui vient lui apprendre le +départ de son mari et lui témoigner des craintes pour +elle-même. Les deux scènes, liées ainsi étroitement par +la pensée, semblent l'être par le temps; la distance a +disparu: qui songerait à réclamer, comme un intervalle +dont on doit lui rendre compte, les lieues qui séparent le +château de Macduff du palais de Macbeth, et le temps +qu'il a fallu pour les parcourir? On est entré sans effort +dans cette nouvelle partie de la situation; elle suit son +cours; les assassins se présentent; le massacre commence. +On passe en Angleterre; on y voit arriver Macduff; +les terribles événements qu'il ignore ont rempli, +pour nous, l'intervalle qui doit séparer son départ de son +arrivée; Ross survient quelque temps après et l'instruit +de son malheur. Tous deux peignent à Malcolm la +désolation de l'Écosse, la haine générale qui s'est soulevée +contre Macbeth. L'armée qui doit renverser le tyran +est assemblée; on donne l'ordre du départ. Mais, pendant +que l'armée est en route, c'est vers Macbeth que le +poëte rappelle notre imagination; c'est avec lui que nous +nous préparons à l'approche des troupes, dont la marche +s'accomplit sans que rien nous apprenne à en mesurer +la durée, ou nous porte à nous en informer. Presque jamais, +dans Shakspeare, les personnages n'arrivent immédiatement +dans le lieu pour lequel ils viennent de +partir: un si brusque rapprochement serait contraire à +l'ordre naturel de la succession des idées. Nous avons +vu Richard II partir pour le château de Jean de Gaunt; +c'est chez Jean de Gaunt, et en nous occupant de lui, que +nous attendons ensuite Richard, dont le voyage s'est fait +sans que notre esprit se puisse plaindre de n'avoir pas +été consulté sur le temps qu'il y a employé. De même, +entre deux événements évidemment séparés par un intervalle +assez long pour que nous n'aimions pas à le voir +disparaître sans y prendre quelque part, Shakspeare +place une scène qui peut appartenir également à la première +ou à la seconde époque, et il nous fait passer de +l'une à l'autre sans nous choquer par son intime connexion +avec ce qui la précède ou ce qui la suit. Ainsi, +dans le <i>Roi Lear</i>, entre le moment où Lear partage son +royaume à ses filles, et celui où Gonerille, déjà lassée de +la présence de son père, se détermine à s'en débarrasser, +prennent place les scènes du château de Glocester, et le +commencement de l'intrigue d'Edmond. Guidé par cet +instinct qui est la science du génie, le poëte sait que +notre imagination parcourra sans effort avec lui le temps +et l'espace, s'il lui épargne les invraisemblances morales +qui pourraient seules l'arrêter; c'est dans ce dessein que +tantôt il accumule les invraisemblances matérielles, tantôt +il épuise les habiletés de son art, et, toujours attentif +au but qu'il poursuit, il sait faire rentrer dans l'unité +d'action ces artifices, ces moyens préparatoires qu'il +emploie pour écarter ce qui troublerait l'illusion dramatique, +et pour disposer librement de notre pensée.</p> + +<p>L'unité d'action, indispensable à l'unité d'impression, +ne pouvait échapper à la vue de Shakspeare. Comment +la maintenir, se demande-t-on, au milieu de tant d'événements +si mobiles et si compliqués, dans ce champ +immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, +toutes les conditions sociales et le développement de +tant de situations? Shakspeare y a réussi cependant; +dans <i>Macbeth, Hamlet, Richard III, Roméo et Juliette</i>, l'action, +pour être vaste, ne cesse pas d'être une, rapide et +complète. C'est que le poëte en a saisi la condition fondamentale, +qui consiste à placer le centre d'intérêt là où +se trouve le centre d'action. Le personnage qui fait +marcher le drame est aussi celui sur qui se porte l'agitation +morale du spectateur. On a reproché à <i>Andromaque</i> +la duplicité d'action ou du moins d'intérêt, et le reproche +n'est pas sans fondement; ce n'est pas que toutes les +parties de l'action ne concourent au même but, mais +l'intérêt y est épars, le centre d'action incertain. Si +Shakspeare eût eu à traiter un pareil sujet, d'ailleurs +peu conforme à la nature de son génie, il eût fait d'Andromaque +le centre de l'action aussi bien que de l'intérêt. +L'amour maternel eût plané sur toute la pièce, déployant +son courage avec ses craintes, ses forces avec ses douleurs; +Shakspeare n'eût pas hésité à faire paraître +l'enfant, comme Racine devenu plus hardi l'a fait ensuite +dans <i>Athalie</i>. Toutes les émotions du spectateur auraient +été attirées vers un seul point; on eût vu Andromaque, +plus active, essayant, pour sauver Astyanax, d'autres +moyens que «les pleurs de sa mère,» et ramenant toujours, +sur son fils et sur elle, une attention que Racine a +trop souvent détournée sur les moyens d'action qu'il +était contraint de puiser dans les vicissitudes de la +destinée d'Hermione. Selon le système imposé dans +le XVIIe siècle à nos poètes dramatiques, Hermione +devait être le centre de l'action, et elle l'est en effet. Sur +un théâtre de plus, en plus soumis à l'autorité des +femmes et de la cour, l'amour semblait destiné à remplacer +la fatalité des anciens: puissance aveugle, inflexible +comme la fatalité, conduisant de même ses victimes +au but marqué dès les premiers pas, l'amour devenait le +point fixe autour duquel devaient tourner toutes choses. +Dans <i>Andromaque</i>, l'amour fait d'Hermione un personnage +simple, dominé par sa passion, y rapportant tout +ce qui se passe sous ses yeux, attentif à se soumettre +les événements pour la servir et la satisfaire; Hermione +seule dirige et fait avancer le drame; Andromaque ne +paraît que pour subir une situation aussi impuissante +que douloureuse. Une conception pareille peut amener +d'admirables développements des affections passives du +coeur, mais elle ne constitue pas une action tragique; et +dans les développements qui ne conduisent pas immédiatement +à l'action, l'intérêt court risque de s'égarer et +de rentrer ensuite avec peine dans la seule direction où +il se puisse maintenir.</p> + +<p>Quand, au contraire, le centre d'action et le centre +d'intérêt sont confondus, quand l'attention du spectateur +a été fixée sur le personnage, à la fois actif et immuable, +dont le caractère, toujours le même, fera sa +destinée toujours changeante, alors les événements qui +s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que +par rapport à lui; l'impression que nous en recevons +prend la couleur qu'il leur a lui-même imposée. +Richard III marche de complot en complot; chaque +nouveau succès redouble l'effroi que nous a causé d'abord +son infernal génie; la pitié qu'éveille successivement +chacune de ses victimes vient se perdre dans les +sentiments de haine qui s'amassent sur le persécuteur; +aucun de ces sentiments particuliers ne détourne à son +profit nos impressions; elles se reportent sans cesse, et +toujours plus vives, vers l'auteur de tant de crimes; et +ainsi Richard, centre d'action, est en même temps centre +d'intérêt; car l'intérêt dramatique n'est pas seulement +l'inquiète pitié que nous ressentons pour le malheur, +ou cette affection passionnée que nous inspire la vertu; +c'est aussi la haine, le désir de la vengeance, le besoin +de la justice du ciel sur le coupable, comme celui du salut +de l'innocent. Tous les sentiments forts, capables d'exalter +l'âme humaine, peuvent nous entraîner à leur suite +et nous saisir d'un intérêt passionné; ils n'ont pas besoin +de nous promettre le bonheur, ou de nous attacher par +la tendresse; nous pouvons aussi nous élever à ce sublime +mépris de la vie qui fait les héros et les martyrs, +et à cette noble indignation sous laquelle succombent +les tyrans.</p> + +<p>Tout peut rentrer dans une action ainsi ramenée à un +centre unique d'où émanent et auquel se rapportent +tous les événements du drame, toutes les impressions du +spectateur. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout +ce qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, +pourvu que, dirigés vers un même point, marqués d'une +même empreinte, les faits les plus divers ne se présentent +que comme les satellites du fait principal dont ils +augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial, +insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient +plus vive ou le sentiment général plus profond. La +douleur redouble quelquefois par le spectacle de la +gaieté; au milieu du danger une plaisanterie peut exalter +le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce +qui la détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui +peut s'y confondre. Le babil du jeune Arthur avec +Hubert devient déchirant par l'idée de l'horrible barbarie +qu'Hubert se prépare à exercer sur lui. C'est un +spectacle plein d'émotion que celui de lady Macduff +tendrement amusée des saillies de l'esprit naissant de +son fils, tandis qu'à sa porte arrivent les assassins qui +vont massacrer et ce fils et les autres, et ensuite elle-même. +Qui pourrait, sans de telles circonstances, prendre +intérêt à cette scène d'enfantillages maternels? Mais, +sans la scène, haïrait-on Macbeth autant qu'on le doit +pour ce nouveau crime? Dans <i>Hamlet</i>, non-seulement la +scène des fossoyeurs, par le genre des méditations +qu'elle inspire, se lie à l'idée générale de la pièce; mais, +et nous le savons, c'est la fosse d'Ophélia qu'ils creusent +en présence d'Hamlet, c'est à Ophélia que se rapporteront, +quand il en sera instruit, toutes les impressions +qu'ont fait naître dans son âme la vue de ces ossements +hideux et méprisés, et l'indifférence attachée aux restes +matériels de ce qui fut beau et puissant, honoré ou chéri. +Aucun détail de ces tristes préparatifs n'est perdu pour +le sentiment qu'ils excitent; l'insensible grossièreté des +hommes voués aux habitudes d'un pareil métier, leurs +chansons, leurs quolibets, tout porte coup; et les formes, +les moyens du comique rentrent ainsi sans effort dans +la tragédie, dont les impressions ne sont jamais plus +vives que lorsqu'on les voit près de tomber sur l'homme +déjà frappé à son insu et se jouant en présence du malheur +qu'il ignore.</p> + +<p>Sans cet emploi du comique, sans cette intervention +des classes inférieures, combien d'effets dramatiques, +qui contribuent puissamment à l'effet général, deviendraient +impossibles! Accommodez au goût de plaisanterie +de notre temps la scène du portier de Macbeth, et il +n'est personne qui ne frémisse en songeant à la découverte +qui va suivre ces accès d'une joie bouffonne, au +spectacle de carnage encore caché sous ces restes de +l'ivresse d'une fête. Que Hamlet soit le premier mis en +relation avec l'ombre de son père; que de préparations, +que d'explications seront indispensables pour nous placer +dans l'état d'esprit où doit être un prince, un homme +des classes élevées, pour croire à une apparition! Mais +l'apparition a eu lieu d'abord devant des soldats, des +hommes simples, plus prêts à s'en effrayer qu'à s'en +étonner; ils se la racontent pendant la veille de la nuit: +«C'était ici, au moment où cette étoile qui brille là-bas +éclairait ce même point du ciel; la cloche sonnait +aussi une heure... Paix, le voilà qui revient!» L'effet +de terreur est produit, et nous croyons au spectre avant +que Hamlet en ait même entendu parler.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: l'intervention des classes inférieures +fournit à Shakspeare un autre moyen d'effet, impraticable +dans tout autre système. Le poëte qui peut +prendre ses acteurs dans tous les rangs de la société et +les présenter dans toutes les situations peut aussi tout +mettre en action, c'est-à-dire demeurer constamment +dramatique. Dans <i>Jules-César</i>, la scène s'ouvre par le +tableau vivant des mouvements et des sentiments populaires: +quelle exposition, quel entretien feraient aussi +bien connaître le genre de séduction qu'exerce sur les +Romains le dictateur, le genre de danger que court la +liberté, et l'erreur ainsi que le péril des républicains qui +se flattent de la rétablir par la mort de César? Lorsque +Macbeth veut se défaire de Banquo, il n'a point à nous +informer de son projet dans la personne d'un confident +ni à se faire rendre compte de l'exécution du fait pour +nous en instruire; il fait venir les assassins et cause +avec eux; nous assistons aux artifices par lesquels un +tyran fait servir à ses desseins les passions et les malheurs +de l'homme; nous voyons ensuite les meurtriers +attendre leur victime, porter le coup, revenir tout sanglants +demander leur récompense. Banquo peut alors +nous apparaître; la présence réelle du crime a produit +tout son effet; nous ne refusons aucune des terreurs qui +l'accompagnent.</p> + +<p>Quand on veut produire l'homme sur la scène dans +toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop d'appeler +à son aide l'homme tout entier, de le montrer sous toutes +les formes, dans toutes les situations que comporte son +existence. La représentation en est non-seulement plus +complète et plus vive, mais aussi plus véridique. C'est +tromper l'esprit sur un événement que de lui en présenter +une partie saillante et revêtue des couleurs de la +réalité, tandis que l'autre partie est repoussée, effacée +dans une conversation ou un récit. De là résulte une +impression fausse qui, plus d'une fois, a nui à l'effet des +plus beaux ouvrages. <i>Athalie</i>, ce chef-d'oeuvre de notre +théâtre, nous trouve encore saisis d'une certaine prévention +contre Joad et en faveur d'Athalie qu'on ne hait +pas assez pour se réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas +assez pour approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. +Cependant Athalie n'a pas seulement massacré, pour +régner à leur place, les enfants de son fils; Athalie +est une étrangère, soutenue sur le trône par des soldats +étrangers; ennemie du Dieu qu'adore son peuple, elle +l'insulte et le bravé par la présence et la pompe d'un +culte étranger, tandis que le culte national, sans honneurs, +sans pouvoir, pratiqué en tremblant par «un petit +nombre d'adorateurs zélés,» s'attend chaque jour à succomber +sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme +de la reine et l'avidité de ses lâches courtisans. C'est +bien là la tyrannie et le malheur; c'est bien là ce qui +appelle les révoltes des peuples et pousse aux complots +les derniers défenseurs de leurs libertés. Et tous ces faits +sont consignés dans les discours de Joad, d'Abner, de +Mathan, d'Athalie même. Mais ils ne sont que dans les +discours; ce que nous voyons en action, c'est Joad qui +conspire avec les moyens que lui laisse encore son ennemie; +c'est la grandeur imposante du caractère d'Athalie, +et la ruse qui doit son triomphe sur la force à la pitié +méprisante qu'elle a su inspirer par une apparence de +faiblesse. La conspiration est sous nos yeux; nous +n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. Que l'action +nous eût révélé les maux que traîne avec soi l'oppression; +que nous eussions vu Joad excité, poussé par +les cris des malheureux en proie aux vexations de +l'étranger; que l'indignation patriotique et religieuse du +peuple contre un pouvoir «prodigue du sang des misérables» +fût venue légitimer à nos propres yeux la conduite +de Joad; l'action ainsi complétée ne laisserait dans +notre âme aucune incertitude; et <i>Athalie</i> nous offrirait +peut-être l'idéal de la poésie dramatique, tel du moins +que nous ayons pu le concevoir jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Facilement atteint chez les Grecs, dont la vie et les +sentiments peu compliqués se pouvaient résumer en +quelques traits larges et simples, cet idéal ne se présentait +point aux peuples modernes sous des formes assez +générales et assez pures pour recevoir l'application des +règles tracées d'après les modèles antiques. La France, +pour les adopter, fut contrainte de se resserrer, en +quelque sorte, dans un coin de l'existence humaine. +Nos poëtes ont employé toutes les forces du génie à +mettre en valeur cet étroit espace; les abîmes du coeur +ont été sondés dans toute leur profondeur, mais non +dans toutes leurs dimensions. L'illusion dramatique a +été cherchée à sa véritable source; mais on ne lui a pas +demandé tous les effets qu'on en pouvait obtenir. +Shakspeare nous offre un système plus fécond et plus +vaste. Ce serait s'abuser étrangement que de supposer +qu'il en a découvert et mis au jour toutes les richesses. +Quand on embrasse la destinée humaine sous tous ses +aspects et la nature humaine dans toutes les conditions +de l'homme sur la terre, on entre en possession d'un +trésor inépuisable. C'est le propre d'un tel système d'échapper, +par son étendue, à la domination d'un génie +spécial. On en peut retrouver les principes dans les +ouvrages de Shakspeare; mais-il ne les a ni pleinement +connus, ni toujours respectés. Il doit servir d'exemple, +non de modèle. Quelques hommes, même d'un talent +supérieur, ont essayé de faire des pièces dans le goût de +Shakspeare, sans s'apercevoir qu'il leur manquait une +chose; c'était de les faire comme lui, de les faire pour +notre temps, comme celles de Shakspeare furent faites +pour le sien. C'est là une entreprise dont personne peutêtre +n'a encore mûrement considéré les difficultés. On a +vu combien d'art et d'efforts avait employés Shakspeare +à surmonter celles qui sont inhérentes à son système. +Elles sont bien plus grandes de nos jours, et se dévoileraient +bien plus complètement à l'esprit de critique qui +accompagne aujourd'hui les plus hardis essais du génie. +Ce n'est pas seulement à des spectateurs d'un goût plus +difficile, d'une imagination plus distraite et plus paresseuse, +qu'aurait affaire parmi nous le poëte qui se hasarderait, +sur les traces de Shakspeare: il serait appelé à +faire mouvoir des personnages embarrassés dans des +intérêts bien plus compliqués, préoccupés de sentiments +bien plus divers, livrés à des habitudes d'esprit moins +simples, à des penchants moins décidés. Ni la science, +ni la réflexion, ni les scrupules de la conscience, ni les +incertitudes de la pensée n'entravent souvent les héros +de Shakspeare; le doute est peu à leur usage, et la violence +de leurs passions fait bientôt passer leur croyance +du côté de leurs désirs, ou leurs actions par-dessus leur +croyance. Hamlet seul présente ce spectacle confus d'un +esprit formé par les lumières de la société, aux prises +avec une situation contraire à ses lois; et il a besoin d'une +apparition surnaturelle pour se déterminer à agir, d'un +événement fortuit pour accomplir son projet. Sans cesse +placés dans une situation analogue, les personnages +d'une tragédie conçue aujourd'hui dans le système +romantique nous offriraient la même indécision. Les +idées se pressent et se croisent maintenant dans l'esprit +de l'homme, les devoirs dans sa conscience, les obstacles +et les liens autour de sa vie. Au lieu de ces cerveaux +électriques, prompts à communiquer l'étincelle qu'ils ont +recue, au lieu de ces hommes ardents et simples dont les +projets, comme ceux de Macbeth, «passent aussitôt dans +leurs mains,» le monde offre maintenant au poëte des +esprits pareils à celui de Hamlet, profonds dans l'observation +de ces combats intérieurs que notre système classique +a puisés dans un état social déjà plus avancé que +celui du temps où vécut Shakspeare. Tant de sentiments, +tant d'intérêts, tant d'idées, conséquences nécessaires de +la civilisation moderne, pourraient devenir, même sous +leur plus simple expression, un bagage embarrassant et +difficile à porter dans les évolutions rapides et les marches +hardies du système romantique.</p> + +<p>Cependant il faut satisfaire à tout; le succès même le +veut. Il faut que la raison soit contente en même temps +que l'imagination sera occupée. Il faut que les progrès +du goût, des lumières de la société et de l'homme, +servent, non à diminuer ou à troubler nos jouissances, +mais à les rendre dignes de nous-mêmes, et capables de +répondre aux besoins nouveaux que nous avons contractés. +Avancez sans règle et sans art dans le système +romantique; vous ferez des mélodrames propres à émouvoir +en passant la multitude, mais la multitude seule, +et pour quelques jours; comme, en vous traînant sans +originalité dans le système classique, vous ne satisferez +que cette froide nation littéraire qui ne connaît, dans la +nature, rien de plus sérieux que les intérêts de la versification, +ni de plus imposant que les trois unités. Ce +n'est point là l'oeuvre du poëte appelé à la puissance et +réservé à la gloire; il agit sur une plus grande échelle et +sait parler aux intelligences supérieures comme aux facultés +générales et simples de tous les hommes. Sans +doute il faut que la foule accoure aux ouvrages dramatiques +dont vous voulez faire un spectacle national; mais +n'espérez pas devenir national si vous ne réunissez dans +vos fêtes toutes ces classes de personnes et d'esprits dont +la hiérarchie bien liée élève une nation à sa plus haute +dignité. Le génie est tenu de suivre la nature humaine +dans tous ses développements; sa force consiste à trouver +en lui-même de quoi satisfaire toujours le public tout +entier. Une même, tâche est imposée aujourd'hui au +gouvernement et à la poésie; l'un et l'autre doivent +exister pour tous, suffire à la fois aux besoins des masses +et à ceux des esprits les plus élevés.</p> + +<p>Arrêté sans doute par ces conditions dont la sévérité +ne se révélera qu'au talent qui saura les remplir, l'art +dramatique, en Angleterre même, où, sous la protection +de Shakspeare, il aurait la liberté de tout entreprendre, +ose à peine aujourd'hui s'essayer timidement à le suivre. +Cependant l'Angleterre, la France, l'Europe entière demandent +au théâtre des plaisirs et des émotions que ne +peut plus donner la représentation inanimée d'un monde +qui n'est plus. Le système classique est né de la vie et des +moeurs de son temps; ce temps est passé: son image subsiste +brillante dans ses oeuvres, mais ne peut plus se reproduire. +Près des monuments des siècles écoulés, commencent +maintenant à s'élever les monuments d'un +autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le +terrain où peuvent s'asseoir leurs fondements se laisse +déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et +de Racine; ce n'est pas celui de Shakspeare; c'est le +nôtre; mais le système de Shakspeare peut fournir, ce +me semble, les plans d'après lesquels le génie doit maintenant +travailler. Seul, ce système embrasse toutes ces +conditions sociales, tous ces sentiments, généraux ou +divers, dont le rapprochement et l'activité simultanée +forment aujourd'hui pour nous le spectacle des choses +humaines. Témoins depuis trente ans des plus grandes +révolutions de la société, nous ne resserrons plus volontiers +le mouvement de notre esprit dans l'espace étroit +de quelque événement de famille, ou dans les agitations +d'une passion purement individuelle. La nature et la +destinée de l'homme nous ont apparu sous les traits les +plus énergiques comme les plus simples, dans toute leur +étendue comme avec toute leur mobilité. Il nous faut +des tableaux où se renouvelle ce spectacle, où l'homme +tout entier se montre et provoque toute notre sympathie. +Les dispositions morales qui imposent à la poésie +cette nécessité ne changeront point; on les verra au +contraire se manifester et se développer de jour en jour. +Des intérêts des devoirs, un mouvement communs à +toutes les classes de citoyens, leur rendront chaque jour +plus habituelles et plus puissantes ces relations auxquelles +se viennent rattacher tous les sentiments publics. +Jamais l'art dramatique n'a pu prendre ses sujets dans un +ordre d'idées à la fois plus populaire et plus élevé; jamais +la liaison des plus vulgaires intérêts de l'homme avec les +principes d'où dépendent ses plus hautes destinées n'a +été plus vivement présente à tous les esprits; et l'importance +d'un événement peut maintenant éclater dans ses +plus petits détails comme dans ses plus grands résultats. +Dans cet état de la société, un nouveau système dramatique +doit s'établir. Il sera large et libre, mais non sans +principes et sans lois. Il s'établira, comme la liberté, non +sur le désordre et l'oubli de tout frein, mais sur des +règles plus sévères et d'une observation plus difficile +peut-être que celles qu'on réclame encore pour maintenir +ce qu'on appelle l'ordre contre ce qu'on nomme la licence.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>APPENDICE</h3> + + +<p>Nous avons déjà parlé (p. 284) de l'exemplaire de <i>Hamlet</i>, daté +de 1603, et retrouvé en 1825; nous avons dit qu'il contenait un +texte différent de ceux qu'on avait connus jusqu'alors. Mais malgré +l'intérêt qui fut fort naturellement attaché à une telle découverte, il +faut se garder, selon nous, d'attribuer trop d'importance au premier +<i>Hamlet</i> et à toutes les différences qui le distinguent du second. +Parmi ces différences, il y en a qui sont évidemment du fait de +Shakspeare même, et qui prouvent un profond remaniement; il y +en a d'autres qui ne doivent pas lui être attribuées. Comme pour les +premières éditions de <i>Roméo et Juliette</i> et des <i>Joyeuses Commères de +Windsor</i>, il est plus que probable que la première édition de +<i>Hamlet</i>, celle de 1603, a été faite sans le concours ni l'aveu de +Shakspeare, d'après des notes prises pendant les représentations, +ou d'après un mauvais manuscrit soustrait aux acteurs ou à l'auteur. +Dans la préface que John Heming et Henry Condell mirent en tête +de l'édition in-folio de 1623, ces deux camarades de théâtre de +Shakspeare disaient aux lecteurs: «Vous avez été d'abord en butte +aux déceptions de divers textes dérobés et frauduleux, tronqués +et déformés par les entreprises et les fraudes des outrageux +imposteurs qui les ont publiés.» On sait que Molière tomba dans +la même disgrâce, et ne se décida à publier les <i>Précieuses ridicules</i> +qu'après avoir vu une copie dérobée de sa pièce entre les mains des +libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise (Préface +des <i>Précieuses ridicules</i>). Quant à Shakspeare, il semble avoir lui-même +répudié assez explicitement la première édition de <i>Hamlet</i>, +en ajoutant au titre de la seconde que cette dernière était imprimée +d'après le texte «véritable et complet.» Qu'on se rappelle aussi que +le texte de là seconde édition, quoique daté de 1604, a été certainement +écrit en 1600, comme le démontrent les paroles de Rosencrantz, sur +les comédiens nomades, et «la récente innovation» (Voir acte II, +sc. II, et la note, p. 283); Shakspeare, à coup sur, n'aurait pas fait +imprimer, en 1603, le <i>Hamlet</i> de 1589, quand, depuis trois ans +déjà, il en avait écrit et en faisait jouer un autre approprié +à de nouveaux faits et pleins de nouveaux développements. Le +<i>Hamlet</i>, de 1603, a donc été publié en dehors de lui: Shakspeare est +bien l'auteur de la pièce, mais il n'est point garant de l'édition; ni +lui ni sa troupe ne devaient plus veiller bien jalousement, en 1603, +sur les manuscrits d'un texte qu'ils ne jouaient plus, et la conclusion +presque forcée de ces remarques est que le premier <i>Hamlet</i>, tel que +nous l'avons, est une spéculation de quelque libraire-pirate, une +publication furtive, composée en partie d'après des fragments d'un +texte abandonné, en partie d'après des notes et des souvenirs.</p> + +<p>Ainsi, il est imprudent de considérer toutes les différences qui +distinguent le second <i>Hamlet</i> du premier, comme des additions ou +des modifications que Shakspeare lui-même ait voulues. Quelles +sont, parmi ces différences, celles dont il n'est point responsable +et qu'il faut attribuer à l'origine discréditée du premier texte? +C'est un choix à peu près impossible à faire, ce sont autant de points +minutieux et litigieux qui ne permettent pas, pour la plupart, de +rien affirmer. Il nous serait surtout difficile de faire sentir à travers +la traduction ce que nous sentons en lisant dans le texte certains +passages du premier <i>Hamlet</i>. Voulez-vous, par exemple, prendre la +peine de comparer au passage correspondant du second <i>Hamlet</i> +(acte Ier, sc. II, p. 146), les quelques lignes que voici? «<i>Le Roi</i>: Et +maintenant, Laërtes, quoi de nouveau de votre côté? Vous avez +parlé d'une requête. Quelle est-elle, Laërtes?—<i>Laërtes</i>: Mon +gracieux seigneur, votre permission favorable, maintenant que les +rites funéraires sont tous accomplis, pour avoir congé de retourner +en France; car, encore que la faveur de votre grâce fût bien faite +pour m'arrêter, il y a quelque chose cependant qui murmure +dans mou coeur, et par quoi mon esprit et mes désirs sont tous +tendus vers la France.» Il y a ici, entre le premier et le second +texte une différence qui saute aux yeux: dans le premier, c'est +l'enterrement du père de Hamlet, dans le second, c'est le couronnement +de Claudius, qui est donné comme cause du retour de +Laërtes en Danemark; correction nécessaire, car dans le premier +texte, même sans savoir qu'il était devant un assassin et qu'il lui +parlait des obsèques de sa victime, le jeune courtisan n'avait pas +bonne grâce à se confesser ainsi devant Claudius d'être revenu, +de France tout exprès pour rendre hommage à la mémoire du +feu roi, et à se montrer en même temps si impatient de quitter +la nouvelle cour à peine inaugurée. C'était là, au point de vue +dramatique, une maladresse si palpable, que nous sommes bien +tenté d'en déclarer Shakspeare innocent, et de signaler ce passage +comme un de ceux qui doivent avoir été suppléés par n'importe +qui, pour combler les lacunes d'un manuscrit dérobé. Mais +le lecteur acceptera-t-il si promptement notre hypothèse? Se +contentera-t-il, pour nous croire, de se rappeler que ce genre +d'invraisemblance, ce tort de prêter aux personnages des paroles +qui ne sont pas <i>en situation</i>, comme on dit au théâtre, est +peut-être la faute où Shakspeare est le plus rarement tombé, +parce que le tact naturel du dramaturge suffit à en défendre? Et que +pourrions-nous faire de plus pour appuyer notre dire? Ce qu'il +faudrait faire, nous le savons bien. Il faudrait être à côté du lecteur, +en tête à-tête avec lui, et lui mettre le texte sous les yeux, et lui en +faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chaque mot: il sentirait, +nous en sommes convaincu, que tout le passage sonne creux comme +une monnaie fausse et n'est pas du Shakspeare de bon aloi.</p> + +<p>Voilà ce qui ne peut être rendu par aucune traduction, ni formulé +par aucun raisonnement. Mais la critique littéraire serait-elle, +parmi les emplois de l'intelligence, le seul où l'instinct n'ait pas son +rôle et ses droits? Tout au contraire, l'instinct, là comme ailleurs, +est bon à entendre et digne de foi, pourvu qu'on l'interroge sérieusement, +pourvu qu'on le force à se fixer et à se rasseoir. Il ne s'agit +point ici de ces premières vues de hasard ou d'emprunt, qu'on +veut souvent faire passer pour les plus purs témoignages de la nature +et pour les jugements du coeur, mais qui sont seulement les sentences +de l'ignorance présomptueuse et précipitée. Loin d'avoir rien de +commun avec ces boutades, l'instinct, tel qu'un critique attentif doit +le comprendre et peut l'invoquer, est l'essence dernière de l'étude +et de la réflexion, et une sorte de sixième sens qu'on aurait acquis à +force d'exercer les cinq autres. Quand on a longtemps vécu en +intimité avec un écrivain, quand son langage s'est gravé dans notre +mémoire, quand ses pensées ont pénétré les nôtres, un jour vient +où le livre cesse d'être un livre; l'oeuvre écrite nous apparaît dès +lors comme une personne vivante; elle a une allure, un accent à elle; +outre ses qualités que nous pouvons nommer, elle a sa physionomie +que nous ne saurions définir, et qui est pourtant ce que nous connaissons +d'elle le plus certainement; de sorte que nous sommes poussés +à nous récrier sans preuves et à nous plaindre là où cette physionomie +manque, comme, devant le portrait d'un ami, si ses traits y sont +reproduits, et non sa ressemblance, nous nous sentons en droit de +dire: «Non, ce n'est pas lui.» Cet instinct parle surtout lorsqu'il +s'agit des poëtes, parce que leurs procédés sont plus complexes, leur +art plus secret, leur originalité tout à la fois plus saisissante et plus +insaisissable que celle dès autres écrivains. Et s'il est un poëte, entre +tous, à qui ces remarques puissent s'appliquer plus justement encore +qu'aux autres poëtes, n'est-ce pas Shakspeare? n'est-ce pas celui +qui, jugeant son propre style, s'est exprimé ainsi: «Chacune de mes +paroles décèle son origine et dit presque mon nom?» (76e sonnet.) +Combien de fois, en lisant le premier <i>Hamlet</i>, nous avons été arrêté +par des paroles qui ne disent point le nom de Shakspeare, nous ne +saurions en faire ici le compte. Mais traduisons encore, d'après +l'in-quarto de 1603, le dialogue du roi, de la reine et de Hamlet, +dans cette même scène deuxième du premier acte, dont nous +avons déjà cité un fragment: «<i>Le Roi</i>: Et maintenant, royal fils +Hamlet, que signifient ces airs tristes et mélancoliques? Quant à +votre départ projeté pour Wittemberg, nous le regardons comme +très-inopportun et très-impropre, étant la joie de votre mère et +la moitié de son coeur. Laissez-moi donc vous exhorter à demeurer +à la cour, espoir de tout le Danemark, notre cousin et notre +fils bien-aimé!—<i>Hamlet</i>: Mon seigneur, ce n'est pas le noir +vêtement que je porte, non, ni les larmes qui restent encore dans +mes yeux, ni l'air bouleversé sur le visage, ni tout cela à la fois +mêlé d'apparences extérieures n'est égal au chagrin de mon +coeur. J'ai perdu celui-là que, de toute nécessité, je dois aller +chercher (??). Ce ne sont que les ornements et les vêtements +a de la douleur.—<i>Le Roi</i>: Cela montre en vous un affectueux +souci, fils Hamlet. Mais vous devez vous dire que votre père +perdit un père, ce père défunt avait perdu le sien, et ainsi sera, jusqu'à +la fin générale. Cessez donc les lamentations, c'est une faute +contre le ciel, faute contre les morts, une faute contre la nature, +et selon la très-certaine marche ordinaire de la raison, nul ne +vit sur la terre qui ne soit né pour mourir.»</p> + +<p>Nous espérons que le lecteur trouvera la traduction de ce +fragment bien gauche et bien lourde; elle atténue pourtant plutôt +qu'elle ne charge les défauts du texte. Ainsi, dans le texte, il y a +un vers qui se termine par un article dont le substantif n'arrive +qu'au vers suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Et sera ainsi jusqu'à la</p> +<p>Fin générale.</p> + </div> </div> + +<p>Ne dirait-on pas une parodie des enjambements romantiques? +Cela rappelle ce distique burlesque:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On croira que je suis atteint de folie ou que</p> +<p>Je veux faire ma cour à madame Panckoucke.</p> + </div> </div> + +<p>Il y a, presque à chaque ligne, une impossibilité de même force. +Ici c'est un vers qui n'a point de sens, là une phrase dont la fin +ne fait pas suite au commencement; ailleurs, ce n'est pas entre les +mots seulement, mais entre les pensées, que l'on trouve des enjambements +et des hiatus plus choquants encore. Ce que dit Hamlet ne +répond nullement à ce que dit le roi; en rapprochant le premier +texte et le second, on reconnaît tout de suite une lacune; les paroles +de Hamlet sont faites pour répondre à celles de la reine que le premier +texte ne donne pas. La réplique du roi à Hamlet est aussi +évidemment falsifiée dans le premier texte; au lieu de l'idée de +Shakspeare, telle que le second texte l'établit, telle que la scène et +le personnage l'amènent et la réclament, c'est-à-dire au lieu de la +distinction entre les regrets qui sont un devoir et les regrets qui sont +un excès, nous voyons là seulement quelques vers récoltés au hasard, +coupés en dépit du mètre, et rattachés en dépit de l'idée; ce n'est +pas un premier thème, c'est un abrégé infidèle du beau passage qu'on +peut relire à la page 148. Ainsi tout concourt à la même conclusion; +le <i>Hamlet</i> daté de 1603 et retrouvé en 1825 nous est rendu suspect +par les indices tirés du texte même, comme par le témoignage des +anciens éditeurs de Shakspeare, et par le propre témoignage du +poëte, consigné dans le titre de l'édition de 1604. Ce texte de 1603 +est tronqué par une mémoire inintelligente et mêlé de remplissages +maladroits. Nous manquons encore d'un exemplaire authentique et +pur du premier <i>Hamlet</i>, écrit par Shakspeare, en 1589.</p> + +<p>Tel qu'il est, cependant, le premier <i>Hamlet</i> a beaucoup à nous +apprendre. Nous ne le possédons pas, de tout point, tel que Shakspeare +l'avait écrit. Mais là se borne la portée de nos remarques, +et nous ne voudrions pas qu'elles fussent autrement interprétées ni +qu'on en poussât plus loin les conclusions. Nous possédons assurément +le premier <i>Hamlet</i> tel que Shakspeare l'avait conçu; si la +forme en est altérée eu mainte place dans l'in-quarto de 1603, +l'ensemble et le fond de l'oeuvre sont demeurés. C'est un texte qui +vaut la peine d'être étudié, même s'il ne mérite pas l'honneur d'être +traduit. Et tout d'abord, en l'étudiant, on se confirme tout à fait +dans l'opinion qui assigne la date de 1589 au premier <i>Hamlet</i> de +Shakspeare. Ceux qui lui assignent la date de 1584 en font la première +oeuvre dramatique de Shakspeare, et une oeuvre qu'il aurait +écrite l'année même où il vint à Londres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Mais est-il vraisemblable +que Shakspeare, même Shakspeare, au sortir de sa petite paroisse +et d'une pauvre boutique de boucher, sans expérience de la scène ni +des coulisses, sans avoir vu la ville ni entrevu la cour, sans s'être +mêlé aux écrivains de son temps, ait écrit pour ainsi dire au débotté +cette pièce où la plus puissante imagination n'est pas seule à se +déployer, mais où se montre aussi une très-familière connaissance +des exigences et des procédés dramatiques, et surtout où se reflète, +sur le fond légendaire du sujet, tout le spectacle de la vie contemporaine, +de la vie mondaine, théâtrale, littéraire, telle que Londres +seulement pouvait enseigner à la peindre? Tout cela, pourtant, est +déjà dans le premier <i>Hamlet</i>. Déjà toute la séquelle royale, vieux +conseillers et jeunes fats, bons amis de cour qui pompent les faveurs +du roi et qui espionnent l'héritier présomptif, déjà toute la fourmilière +citadine, mauvais auteurs, mauvais acteurs, tragédiens qui +hurlent, bouffons qui se mêlent d'improviser, tiennent leur place +dans le premier <i>Hamlet</i>, dépeints et châtiés de main de maître; +déjà la <i>Didon</i> de Greene et de Marlowe y est parodiée, la <i>Tragédie +espagnole</i> de Kid y est imitée, le personnage d'Osrick y est en +germe, ceux de Rosencrantz et de Guildenstern presque complets, +celui de Polonius tout en vie. Une ingénieuse érudition dont nous +ne combattons que les excès et les rêves a trouvé plus d'un rapport +frappant entre Polonius et le vieux ministre d'Elisabeth, Cécil, baron +de Burleigh; tous ces traits de ressemblance existent déjà entre +Cécil et Corambis qui est le Polonius du premier <i>Hamlet</i>. Si c'est +sur les conseils de Cécil à son fils que sont copiés les conseils de +Polonius à Laërte; si c'est à Cécil, en la personne de Polonius +que Shakspeare recommande par la bouche de Hamlet de mieux +traiter les comédiens et même de les craindre; si c'est pour +repousser l'assimilation établie par Cécil entre les vagabonds et les +comédiens que Hamlet se refuse à entendre son ami s'appeler vagabond; +si, pour expliquer la témérité de ces brûlantes allusions, il +faut se souvenir de l'inimitié de lord Leicester contre Cécil et de sa +toute-puissante protection étendue sur Shakspeare; comme ce +commentaire va aussi bien au Corambis du premier <i>Hamlet</i> qu'au +Polonius du second, on ne saurait admettre que le premier <i>Hamlet</i> +et tout ce tissu de satires si finement croisées soient de 1584.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> S'il en était ainsi, d'ailleurs, pourquoi Dryden, soutenant +que jamais auteur tragique n'a fait un coup de maître pour son +coup d'essai, aurait-il dit, du ton le plus affirmatif: «La muse +même de Shakspeare a d'abord enfanté <i>Périclès</i>, et le <i>Prince de +Tyr</i> fut l'aîné d'<i>Othello</i>.» Dryden écrivait cela en 1677, d'après +des souvenirs qui pouvaient encore être directs, ou tout au +moins d'après des traditions préférables aux conjectures d'aujourd'hui.</blockquote> + +<p>On croit aussi, et avec raison, que les allusions faites dans le +drame aux habitudes d'ivrognerie danoise ont été fournies à Shakspeare +par lord Leicester, qui alla en Danemark comme ambassadeur +en 1588 et fut obligé là de tenir tête à trente-cinq santés bues par +le roi Christian IV, dans un festin qui dura depuis onze heures du +matin jusqu'au soir; comment donc le premier <i>Hamlet</i>, où ces allusions +sont aussi visibles que dans le second, serait-il de 1584? Et ce +passage du premier <i>Hamlet</i> où le personnage parle évidemment pour +le poëte, où nous entendons Shakspeare s'écrier: «Par le ciel! voilà +sept ans que je le remarque, l'orteil du paysan touche le talon de +l'homme de cour d'assez près pour l'écorcher,» comment l'attribuer +à un moraliste de vingt ans? Ne sentez-vous pas que si, à cet +âge, cette idée s'était ainsi rédigée dans la tête de Shakspeare, il se +serait dit tout de suite: «Quoi! j'avais treize ans quand j'ai fait +cette remarque! j'étais un petit écolier de Stratford quand j'ai +commencé à instituer un parallèle entre l'esprit des paysans et +celui des hommes de cour?» et il aurait trop ri de lui-même +pour écrire la phrase telle qu'elle est. Que cette phrase au contraire +soit datée de 1589, et les sept années dont elle nous parle +nous reportent à 1582, à la date du mariage de Shakspeare; or, on +sait que son mariage fut suivi de près par ses démêlés avec sir +Thomas Lucy; ne serait-ce pas à ces démêlés qu'il pensait en +écrivant celle phrase? Ne serait-il pas lui-même le paysan dont +l'orteil a écorché au talon un homme de cour? Vous liriez ainsi sous +sa plume une allusion vraisemblable au lieu d'une risible absurdité. +En tout cas, quand il s'agit de fixer l'époque où fut composé le premier +<i>Hamlet</i>, laissez à Shakspeare le temps de se mettre au courant, +de respirer l'air de Londres, avant de se poser en juge du théâtre, du +monde et des poëtes. Avant qu'il fasse allusion à tant de personnes +et à tant de choses, souffrez qu'il les connaisse; renoncez à cette +date de 1584 qui rend tout impossible, et ralliez-vous à celle de +1589, qui laisse la précocité du génie de Shakspeare assez extraordinaire +encore pour étonner ses plus fervents admirateurs.</p> +<br><br> + + +<p class="mid">FIN</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Étude sur Shakspeare +by François Pierre Guillaume Guizot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉTUDE SUR SHAKSPEARE *** + +***** This file should be named 14827-h.htm or 14827-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/2/14827/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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