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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14820-0.txt b/14820-0.txt new file mode 100644 index 0000000..33d12c2 --- /dev/null +++ b/14820-0.txt @@ -0,0 +1,10941 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14820 *** + + UNE + FEMME D'ARGENT + + PAR + HECTOR MALOT + + + +I + +Après avoir occupé une des premières places à la tête de la banque +parisienne pendant la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe, +la maison Charlemont avait vu son importance s'amoindrir assez vite +lorsque, de la direction de Hyacinthe Charlemont, elle était passée sous +celle d'Amédée Charlemont, fils de son fondateur. + +C'était toujours la même maison cependant, le même nom, mais ce n'était +plus du tout le même homme, et si le fils succédait au père en vertu du +droit d'héritage, il ne le remplaçait pas. + +Né dans une famille de pauvres gens des Ardennes, Hyacinthe Charlemont +était arrivé à Paris avec trois francs en poche pour commencer +l'apprentissage de la vie dans une boutique de la rue aux Ours, et +c'était de là qu'il était parti pour devenir successivement petit commis +dans une maison de banque, caissier, puis directeur de cette maison, +régent de la Banque de France, président de la Chambre de commerce +de Paris, député, ministre et pair de France. Et partout à sa place, +toujours au-dessus de la position qu'il avait conquise à force de +travail, de volonté, d'application, d'intelligence, de hardiesse, et +aussi, jusqu'à un certain point, par des qualités naturelles qui avaient +aidé ses efforts: un caractère facile, une humeur gaie, des manières +liantes. Mais ce qui plus que tout encore avait fait sa fortune, ç'avait +été la façon dont il avait compris le rôle que les circonstances lui +permettaient de remplir: à une époque où le crédit public existait à +peine, il avait largement mis ses capitaux, ceux de sa maison aussi bien +que les siens propres, au service de ses idées et de son parti; et si +son parti ne les lui avait pas toujours rendus, il lui en avait au moins +payé les intérêts en renommée, si bien que dix journaux, vingt journaux +dont il payait les amendes ou dont il faisait le cautionnement avaient +tous les jours célébré ses mérites et chanté sa gloire. «Notre grand +financier Charlemont, notre grand citoyen Charlemont», était une phrase +qu'on aurait pu clicher dans les imprimeries des journaux libéraux. +Comme avec cela ses rivaux ou ses ennemis étaient obligés de rendre +justice à la supériorité en même temps qu'à la droiture avec laquelle +il traitait les affaires, cette renommée avait été universellement +acceptée, et Charlemont était devenu populaire autant pour ses opinions +qui étaient celles de la partie la plus remuante du pays, que pour ses +richesses dont il faisait réellement un noble usage, secourant toutes +les infortunes, soutenant tout ce qui méritait d'être encouragé, +même chez ses adversaires, pour le plaisir de bien faire et sans +arrière-pensée d'intérêt personnel. Chose rare, le succès ne l'avait +point grisé et quand Louis-Philippe, à qui il avait rendu des services +de toutes sortes, avait voulu les lui payer économiquement en le faisant +baron, il avait refusé: «Je mets mon orgueil dans mon humble origine», +avait-il répondu à son roi. En effet, bourgeois il avait été toute +sa vie, bourgeois il voulait rester; c'était chez lui affaire de +coquetterie et de vanité; le mot «bourgeois» était celui qu'il répétait +à tout propos, il ne voyait rien au-dessus ni au delà ; ses idées, ses +opinions, ses ambitions, son existence avaient été bourgeoises, rien que +bourgeoises, et dans son vaste cabinet de travail il avait pour toute +oeuvre d'art un grand dessin, splendidement encadré, qui résumait bien +ses goûts et ses idées: c'était une copie qu'il avait fait faire par un +homme de talent du _Banquet de la garde civique_, ce tableau célèbre du +musée d'Amsterdam dans lequel Van der Helst a peint de grandeur nature +une trentaine de bourgeois à table, où les différents types du bourgeois +sont fidèlement représentés avec toute leur vigueur et aussi toute +leur vulgarité: grands, solides, bien nourris, contents de la vie et +d'eux-mêmes, au caractère énergique, laborieux, avisé, audacieux et +prudent, aventureux et timide, aussi dur à soi-même qu'à autrui. Pour +lui c'étaient là des ancêtres dans lesquels il se retrouvait avec un +sentiment non avoué qu'il leur était supérieur. + +Quand le fils avait remplacé le père à la tête de la maison de banque +en ce moment à son apogée, les choses avaient rapidement changé et +la prospérité de la maison qui, sous le père, avait été toujours en +grandissant, sous le fils avait toujours marché en diminuant. + +Le vieux Charlemont avait été un homme de travail, le jeune était un +homme de plaisir. Tout enfant, Amédée Charlemont avait eu horreur de +tout ce qui pouvait lui donner de la peine, et cette répulsion naturelle +n'avait fait que se développer avec les années. Ce n'était point défaut +d'intelligence, loin de là , car son esprit était vif et délié, apte à +tout comprendre; mais tout effort l'ennuyait, surtout toute application, +et laissé maître de soi par un père qui avait autre chose en tête que +de le surveiller, il avait pris l'habitude de ne faire que ce qui lui +plaisait. Et ce qui lui plaisait, c'était la vie facile, brillante et +bruyante. Pourquoi se fût-il donné de la peine ou de l'ennui? Puisque +son père avait assez travaillé pour plusieurs générations, lui, son +fils, n'avait qu'à marcher gaiement dans les chemins bordés de fleurs +qu'il lui avait ouverts et à cueillir, quand l'envie lui en prendrait, +les fruits mûrs qui s'offraient à sa main. Sa soeur était duchesse... +de l'Empire, il est vrai, lui serait roi du monde où l'on s'amuse; +n'était-il pas beau garçon, grand, bien fait, d'allure et de manières +distinguées, habile à tous les exercices du corps, assez riche pour +ne reculer devant aucune fantaisie, aucune folie? S'il n'avait point +conquis cette royauté visée par son ambition de vingt ans, il avait au +moins pris place parmi les quelques jeunes hommes qui menaient alors le +monde parisien et qui s'efforçaient d'échapper, n'importe comment, à la +vie calme et monotone de cette époque bourgeoise. + +Avec eux il avait été un des fondateurs du sport, en France, et +ses couleurs avaient brillé sur les hippodromes de Chantilly et +du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres labourées de la +Croix-de-Berny. Mais les succès du turf ne lui avaient pas suffi, et il +en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie où ses aventures +avaient bien des fois soulevé de retentissants tapages. + +Cette existence longtemps continuée était une assez mauvaise préparation +à la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe +Charlemont laissait en mourant à son fils; aussi l'administration de +celui-ci avait-elle été déplorable. + +Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à procéder +immédiatement à la liquidation de la maison paternelle, mais cette +liquidation eût été un désastre dans lequel eût sombré la meilleure part +de sa fortune et, bon gré, mal gré, avec un profond dégoût qu'il ne +prenait pas la peine de cacher, il avait dû continuer les affaires +commencées par son père ou plus justement les laisser aller toutes +seules. + +Elles allèrent tout d'abord à peu près comme si le chef de la maison +avait été encore de ce monde, en état de les diriger de sa main sûre; +puis, au bout d'un certain temps, elles s'étaient dévoyées ou ralenties +et, malgré la force d'impulsion qui leur avait été imprimée, elles +auraient fini par s'arrêter entièrement, si un employé, un simple +commis, nommé Fourcy, ne s'était trouvé là à point pour les remettre en +chemin et suppléer, par son zèle, son activité, son intelligence, son +dévouement, à l'incurie et à l'impuissance du chef de sa maison. + +Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appelé le petit Jacques parce qu'il +était né dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, était le +fils d'un garçon de recettes qui n'avait eu d'autres visées pour son +fils que de le voir hériter un jour de sa sacoche et de son portefeuille +à chaînette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le +père. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'école primaire que +ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu +davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler, +économisant les sous de son déjeuner pour acheter des livres, partout +où il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathématiques, +comptabilité, histoire, langues française, anglaise, allemande, tout +avait été bon pour sa soif d'apprendre; c'étaient des provisions qu'il +emmagasinait dans sa tête sans s'inquiéter de savoir à quoi il les +emploierait plus tard, convaincu seulement qu'à un moment donné elles +lui serviraient. + +Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait être +que garçon de recettes était devenu le chef de la maison Charlemont, le +continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;--et M. +Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses +anciens chefs forcés de subir sa supériorité que pour les personnages +les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en +égal. + + + +II + +Débarrassé de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son +fidèle Fourcy, M. Charlemont ne passait guère qu'une heure par jour dans +ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des séries de jours, même +des semaines, sans s'y montrer, occupé qu'il était ailleurs. + +L'âge en effet avait glissé sur lui sans modifier en rien ses habitudes, +et à soixante ans il était aussi jeune qu'à vingt, à vrai dire même plus +jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure, +plus coquet de tenue, plus insouciant de caractère, plus tendre de +complexion, plus passionné de tempérament. + +La rareté de ses visites faisait qu'elles étaient toujours une sorte +de petit événement pour beaucoup de ses employés et que, lorsqu'on +entendait son phaéton entrer dans la cour de l'hôtel du faubourg +Saint-Honoré au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait +lui-même avec autant d'élégance que de correction, plus d'une tête +curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une réflexion +s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire à raconter sur son +compte à propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le +plus parfait mépris du public, de façon à dérouter bien souvent le +_ring_, ou à le ruiner quelquefois, ou bien à propos de ses maîtresses, +ou bien à propos de ses gains et de ses pertes au jeu. + +Et pendant ce temps, il montait le bel escalier de pierre qui du +rez-de-chaussée conduisait à son cabinet, marchant allègrement, le +chapeau légèrement incliné, la tête haute relevée par une large cravate +en satin, les épaules effacées, la poitrine bombée, ne s'arrêtant point, +ne ralentissant point le pas pour respirer, laissant flotter derrière +lui les pans de sa longue redingote serrée à la taille, se balançant +légèrement tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, en faisant +résonner les marches de ses bottes vernies prises dans un pantalon à +sous-pied;--en tout pour le costume, aussi bien que pour la tenue, la +reproduction vivante d'un fashionnable de Gavarni qui aurait vieilli +de trente ans, mais bravement, sans artifices, sans cosmétiques, sans +bricoles, sans teintures, en homme convaincu qu'un vieillard vaut, un +jeune homme, s'il ne vaut pas mieux; ne le savait-il pas bien, ne le lui +disait-on pas tous les jours, et des lèvres roses charmantes qu'il ne +pouvait pas ne pas croire? + +Ce cabinet était celui que son père avait occupé pendant si longtemps et +où se trouvait la fameuse copie du Van der Helst, mais bien que rien n'y +eût été changé et que l'ameublement fût resté le même, il ne +ressemblait guère sous le fils à ce qu'il avait été sous le père; plus +d'entassement, plus d'encombrement de pièces, de livres, de plans sur +les tables, les fauteuils et le tapis; au contraire un ordre parfait qui +dans sa froide nudité faisait paraître immense cette vaste pièce; on +sentait que chaque matin le plumeau d'un domestique soigneux pouvait se +promener partout sans craindre de rien déranger, puisqu'il n'y avait +rien. + +Jamais M. Charlemont ne s'asseyait devant son bureau: «C'est +l'instrument qui me fait la plus grande peur avec la guillotine», +disait-il; mais après avoir tiré un cordon de sonnette, il prenait place +devant le feu pendant l'hiver, et en été devant une fenêtre ouverte sur +le jardin, dans un fauteuil, tout simplement en visiteur; et au garçon +qui répondait vivement à cet appel, il commandait qu'on allât prévenir +M. Fourcy qu'il était arrivé. + +Celui-ci paraissait aussitôt portant des papiers sur ses bras et suivi +d'un commis, son secrétaire, chargé d'autres liasses. + +--Bonjour, Jacques, disait M. Charlemont eu lui tendant la main, mais +sans se lever, comment vas-tu? + +--Très bien, monsieur, je vous remercie, et vous? + +--Tu vois. + +Et il levait la tête d'un air superbe pour bien se montrer, sachant +qu'il n'avait rien à craindre d'un examen en plein jour. + +--Assieds-toi donc, disait-il de nouveau. + +Et Fourcy s'asseyait, mais non pas dans un fauteuil devant la cheminée +ou la fenêtre; pendant qu'ils se serraient la main en échangeant ces +quelques mots de politesse affectueuse, le secrétaire avait déposé +sur le bureau la charge qu'il portait sur ses bras, et c'était à ce +bureau,--celui du vieux, du grand Charlemont,--que Fourcy prenait place, +le monceau de papiers, de livres, de portefeuilles devant lui et à +portée de la main. + +Alors lentement, méthodiquement, en quelques mots clairs et précis, il +expliquait ce qu'il y avait de nouveau. + +C'était un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux +hommes. + +L'un adossé commodément dans son fauteuil, une jambe jetée par-dessus +l'autre, la tête inclinée sur l'épaule, tournant ses pouces en écoutant +d'un air indifférent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le +touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance. + +L'autre, penché sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive, +tout à sa besogne corps et âme, comme si sa fortune personnelle était en +jeu et qu'une seconde de distraction dût le compromettre. + +Au reste, ces différences dans les attitudes se retrouvaient dans les +natures et les caractères des deux personnages. + +Au lieu d'être grand, élancé, dégagé comme son patron, Fourcy était de +taille moyenne, trapu et carré, ce qu'on appelle un homme solide, rien +de brillant ni d'élégant en lui, mais une charpente à supporter le +travail si pénible, si dur, si prolongé qu'il fût, et un tempérament à +défier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela +réservé et jusqu'à un certain point timide dans ses mouvements, comme +s'il se défiait de lui-même, de ses manières et de son éducation. Au +lieu de parler légèrement, rapidement avec un sourire railleur qui +se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait +posément, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne +parle que pour dire ce qui est utile. + +Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si différents l'un de +l'autre, c'était la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont +respirait un parfait contentement de soi-même et une complète +indifférence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immédiatement ou +tout au moins dans un temps rapproché à son intérêt ou à son plaisir, +sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons +sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on +manquait rarement de dire: «C'est un honnête homme»; mais lorsque, sans +le connaître, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas +penser que c'était un brave homme. + +Et de fait, il était l'un et l'autre, honnête homme et brave homme. + +Sa probité, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires, +et c'était parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un +mot qu'on lui avait répété sur tous les tons: «Je vous envie un honnête +homme comme Fourcy», qu'il s'était décidé à faire de son commis le chef +de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mérites de ce +commis; en effet, il était commode pour sa paresse de mettre à sa place +quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas +besoin de surveiller ni de contrôler. + +Sa bonté et son dévouement, il les affirmait à chaque instant dans sa +famille composée d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils +et une fille, pour lesquels il était le meilleur des pères, le plus +tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse +égoïste, pensant toujours à eux avant de penser à sa propre satisfaction +paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde était dans le bonheur +des siens, et il répétait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui +trouvait dans tout matière à raillerie, l'appelait parfois: «M. le +bonheur des siens»; puis il ajoutait en riant: «Sais-tu que si tu avais +une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: «Le +bonheur des siens»; cela vous a quelque chose de vague et de mystérieux +qui plaît à l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-être des gens +qui diraient: «Le bonheur des chiens»; mais ceux-là seraient d'infâmes +blagueurs qui ne respectent rien.» + +D'histoire, Fourcy en avait une cependant: celle de son mariage. + +Cette femme qu'il adorait après vingt ans de ménage exactement comme +s'il était encore en pleine lune de miel (et de fait pour lui il y +était toujours),--cette femme, d'une beauté et d'une intelligence +remarquables, était sa cousine. A dix ans elle s'était trouvée orpheline +de père et de mère sans autres parents que son oncle le père Fourcy, +le garçon de recettes de la maison Charlemont, et son cousin Jacques +Fourcy, qui, sans que rien en lui pût faire prévoir ce qu'il deviendrait +plus tard, était déjà mieux qu'un simple garçon de recettes. Le père +Fourcy qui n'était pas tendre, n'avait aucune envie de se charger de +l'orpheline, mais Jacques n'avait pas voulut abandonner la petite +Geneviève et il l'avait placée à ses frais dans une petite pension des +environs de Paris, à Gonesse, où les prix étaient modérés et en rapport +avec l'exiguïté de ses ressources. C'était par bonté, par devoir, qu'il +s'était imposé cette charge, car alors il la connaissait à peine, +n'ayant jamais eu de relations avec les parents de la petite, qui +étaient d'assez mauvaises gens. Mais il avait été la voir quelquefois à +son pensionnat, dans le commencement, toujours par devoir, pour qu'elle +ne fût par trop malheureuse de son isolement, et peu à peu il s'était +attaché à elle à mesure qu'elle avait grandi, qu'elle avait embelli et +qu'il l'avait mieux connue, si bien que ses visites, plus fréquentes, +n'avaient plus été inspirées par le simple devoir; mais par le plaisir, +puis enfin par l'amour, et que, quand elle avait eu seize ans, il lui +avait demandé si elle voulait devenir sa femme: il avait, lui trente-six +ans, mais il venait d'être nommé caissier en chef de la maison +Charlemont. Elle avait accepté. + + + +III + +Il y avait près d'un mois que M. Charlemont n'était venu à sa maison de +banque, lorsqu'un matin on le vit descendre de son phaéton et tous les +yeux qui pouvaient l'apercevoir se tournèrent d'un même mouvement vers +la cour. + +Il arrivait d'Angleterre, où il avait été pour voir courir ses chevaux, +disaient les uns, pour accompagner sa maîtresse la comédienne Céline +Faravel, qui donnait des représentations à Londres, disaient les autres. + +Aussi s'éleva-t-il une rumeur dans les bureaux lorsque courut ce mot, +répété de bouche en bouche: «Voilà le patron»; et plus d'un curieux se +mit-il à la fenêtre. + +--Voyons donc s'il est changé. + +--Et pourquoi voulez-vous qu'il soit changé? + +--Dame, un mois de Céline Faravel! + +--Eh bien, après? + +--A son âge. + +--Il est plus jeune que vous qui avez trente ans; et puis ce n'est pas +pour Céline Faravel qu'il a été à Londres, c'est pour ses chevaux. + +--Mettons que c'est pour ses chevaux et pour sa maîtresse. + +--Pour ses chevaux seulement, et il a joliment tiré profit de son +voyage, il a vendu une part de son écurie de course à Naïma-Effendi pour +cinq cent mille francs et il en garde la direction; si le Turc gagne +quelque chose, je connais quelqu'un qui sera bien étonné. + +--Pas maladroit, le patron, quand il veut s'en donner la peine. + +--Le malheur est qu'il ne se donne de la peine que pour ce qui n'en vaut +pas la peine; ah! s'il voulait employer son habileté au profit de la +maison! + +--Enfin, le trouvez-vous changé? + +--Pas du tout; aussi vert, aussi fringant, aussi vainqueur que toujours, +il ne changera jamais. + +Pendant ce temps, il avait monté l'escalier et, arrivé dans son cabinet, +il avait tiré un cordon de sonnette, puis, quand il avait été installé +dans un fauteuil en face de la fenêtre ouverte, il avait jeté sa jambe +droite par dessus sa jambe gauche, et au domestique qui s'était empressé +d'accourir, il avait adressé sa phrase habituelle: + +--Prévenez M. Fourcy que je suis arrivé. + +Pourcy s'était présenté presque aussitôt, suivi de son secrétaire chargé +de papiers et M. Charlemont lui avait dit, comme d'ordinaire, sans se +lever et en lui tendant la main: + +--Bonjour, Jacques, comment vas-tu? + +--C'est à vous, monsieur, qu'il faut adresser cette demande. + +--Bien, très bien, comme tu vois; quoi de nouveau? + +--Mes lettres, dit Fourcy, en s'asseyant au bureau, ont dû vous tenir au +courant. + +--Elles ont dû, cela est vrai, seulement je t'avoue que je n'ai pas +eu le temps de les lire toutes; j'ai été entraîné dans un tourbillon; +c'était la fin de la saison, à peine ai-je trouvé le temps de faire ma +toilette; sais-tu qu'à Londres, dans ce pays de la suie, il faut, pour +être à peu près propre, changer de chemise trois ou quatre fois par +jour; alors, tu comprends, n'est-ce pas? + +Fourcy comprit d'autant mieux qu'il était habitué à ces façons de son +chef, l'homme de Paris assurément qui avait la plus vive répugnance pour +la lecture manuscrite aussi bien qu'imprimée, et, tout de suite, sans +perdre son temps en plaintes ou en remontrances vaines, il se mit à +exposer, pièces en mains, ce qu'il avait déjà raconté par ses lettres, +c'est-à -dire ce qui s'était passé pendant l'absence de M. Charlemont. + +Tout d'abord celui-ci écouta assez attentivement, décidant d'un mot +les cas qui étaient soumis à son appréciation et qui exigeaient une +solution; mais bientôt il donna des signes manifestes de fatigue et +d'ennui; il s'agita sur son fauteuil, se pencha en avant, se rejeta +en arrière, alluma un cigare, le lança dans le jardin après quelques +bouffées; enfin, n'y tenant plus, il interrompit Fourcy: + +--Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit-il, autre chose si tu veux +bien. + +--Mais... + +--Autre chose que tu me pardonneras en ta qualité de père de famille, de +bon père: donne-moi des nouvelles de Robert; rentré de cette nuit, je +l'ai fait appeler ce matin, mais monsieur mon fils n'a pas couché chez +lui; comment va-t-il? + +--Très bien et les nouvelles que je vous donne sont toutes fraîches, de +ce matin même, car il a couché chez moi à Nogent; rassurez-vous donc. + +--Ce n'était pas de savoir où mon fils avait couché que j'étais +préoccupé, mon brave Jacques, je ne suis pas un père bien sévère, +d'ailleurs Robert a dix-neuf ans, et il est assez grand garçon pour +coucher où bon lui semble; ces exigences sont bonnes pour un père tel +que toi et non pour un père tel que moi, car si j'adressais cette +question à mon fils: «Où as-tu couché?» il pourrait très bien me +répondre: «Et toi?» ce qui serait quelquefois gênant. + +--Il ne se permettrait pas une pareille question. + +--Heu, heu; enfin je voulais tout simplement savoir comment il allait, +car pendant cette absence, il ne m'a pas accablé de ses lettres.... Il +est vrai que de mon côté je ne l'ai pas non plus accablé des miennes; +pour tout dire, il me semble qu'il ne m'a pas écrit. + +--Dites que vous n'avez pas reçu ses lettres. + +--C'est possible; enfin, tu l'as vu pendant cette absence? + +--Très souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que +j'ai cherché à l'attirer à Nogent, et, grâce à sa camaraderie avec +Lucien, j'ai réussi; depuis huit jours, il est à la maison et, comme +j'ai donné un congé de quinze jours à Lucien, ils restent tous les deux +à se promener aux environs, à pêcher, à faire du canotage. + +--Je suis enchanté de cela, Robert a tout à gagner avec Lucien, car ton +fils est un brave garçon, il est digne de toi. + +La figure de Fourcy s'épanouit, non pour le compliment qui lui était +adressé, mais pour celui qui était fait à son fils, dont il était fier; +mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un éclair, +son front se contracta et son regard s'obscurcit; évidemment il était +sous le coup d'une préoccupation pénible. + +--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement à +attirer Robert dans mon intérieur et à l'y retenir. + +--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes +ensemble, ils sont camarades. + +--Cette raison ne m'eût pas déterminé si je n'en avais pas eu d'autres +d'un ordre plus élevé, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert +doit vivre dans un autre monde que le nôtre. + +--Quelles raisons? Tu m'inquiètes, parle. + +Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouvé, +il prit une feuille de papier dont un des côtés était occupé par une +colonne de chiffres et il la présenta à M. Charlemont: + +--Voici le relevé des sommes qui ont été payées depuis trois mois pour +le compte de Robert; vous voyez le total. + +--Bigre! + +--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le détail +des sommes payées: Haupois-Daguillon, orfèvre, 5,400 francs; Damain, +joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en +suivant; évidemment ce ne sont pas là des dépenses excusables ou tout au +moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans. + +--D'autant mieux qu'on ne lui connaît pas de maîtresse en titre. + +--J'ai dû croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable +qu'il achète des bijoux pour lui-même, et il n'est pas probable non plus +que ce soit pour ses dépenses personnelles qu'il ait eu recours aux +usuriers et particulièrement à Carbans qui a ruiné tant de jeunes gens: +Carbans a d'autant plus facilement prêté qu'il sait que dans deux ans +Robert sera mis en possession de son héritage maternel. + +--Et que doit-il à Carbans? + +--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de +ce coquin; ce sera à voir au moment de le tirer de là ; pour le présent, +en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher à la vie de +Paris et l'attirer à Nogent. + +--Et tu dis qu'il est resté chez toi? + +--Depuis huit jours. + +--Sans venir à Paris? + +--Sans venir à Paris. + +--Voilà vraiment qui ne s'explique que si sa maîtresse est elle-même +absente de Paris en ce moment; car il est évident que c'est cette +maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant, +quelle est cette femme, voilà l'inquiétant. Il est certain que si +c'était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on +connaîtrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont, +unique héritier de la maison Charlemont, pour amant, même en second ou +en troisième, sans que cela se sache. S'il en était ainsi, il n'y aurait +pas à s'en tourmenter, même quand elle l'entraînerait à quelque folie, +c'est-à -dire à de grosses dépenses; on guérit de cette folie-là ou tout +au moins on en change, ce qui est un genre de guérison. Non, ce qui +m'inquiète, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une +femme du monde, ce qu'on appelle une honnête femme. Et ce compte +d'argent dépensé par Robert, montre comment elle entend et pratique +l'honnêteté. + +--C'est impossible. + +--Impossible à admettre pour toi, mais non pas impossible dans la +réalité; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point à chaque pas, +mais encore très souvent, crois-en l'expérience d'un homme qui connaît +le monde et la vie; c'est là la femme que je crains, car, avec une +nature comme Robert, elle peut exercer une influence désastreuse. Il ne +faut pas s'y tromper, Robert est une nature féminine, capable de grandes +choses ou de très vilaines choses, selon qu'il sera poussé dans un sens +ou dans un autre. Par certains côtés, il tient de sa mère; mais sa mère +a été la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis +que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et +mystérieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu +m'occuper de son enfance! Mais était-ce possible avec ma vie? Si j'avais +pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que +nous cherchions quelle est cette femme, sa maîtresse, et que nous ne le +laissions pas aller plus loin dans la voie où elle l'a amené et où elle +le pousse. Tu m'aideras. + +Ce n'était point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et +sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le +compte qu'il lui avait montré l'eût ému plus profondément qu'il ne se +laissait ordinairement toucher. + +Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce +qui le troublait ou l'affectait péniblement, et il cherchait toujours à +s'en débarrasser aussi vite que possible. + +--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer +le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de +Marcelle? + +--Aussi content que peut l'être le père le plus exigeant. Pour le +travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an +bientôt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche à lui +adresser; et je ne l'ai pas traité avec l'indulgence d'un père faible, +croyez-le-bien. + +--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton idée d'École +polytechnique. + +--Ce n'était pas mon idée, c'était celle de Lucien, et c'était parce +que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais +scrupule de la contrarier. + +--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du +travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-même, c'est +trop naïf; où l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? à +mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais +misérable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique, +a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon côté, +elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emporté; voilà +Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien, +et il sera pour Robert ce que tu as été pour moi: nous y trouverons tous +notre compte. Lucien ne se plaint pas? + +--Certes non. + +--Voilà ce que c'est que la vocation; à douze ans, on a la vocation +de la marine pour Robinson; à quinze ans on a celle de l'École +polytechnique pour le manteau et l'épée; mais à vingt, un peu plus tôt, +un peu plus tard, on commence à comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans +la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle +qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible. + +--Ce n'est pas à ce point de vue que Lucien se place. + +--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis +tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage? + +--Les choses en sont toujours au même point. + +--C'est étrange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus +d'empressement à épouser une belle fille telle que la tienne? + +--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mère aussi bien +que moi nous désirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte, +j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle eût atteint la vingtième +année; c'était une date que je m'étais fixée, non par égoïsme paternel, +non pour l'avoir plus longtemps à moi, bien que je l'aime tendrement, +vous le savez, et que la pensée d'une séparation me soit cruelle, mais +pour elle, dans son intérêt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis +Collio la rechercher, en même temps que j'ai vu avec regret Marcelle se +montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne +parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est +tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous +ne voyons aucun inconvénient à ce que le marquis fasse longuement sa +cour; nous apprenons ainsi à le mieux connaître; c'est un charmant +garçon; chevaleresque, plein de délicatesse, aussi noble par les +sentiments et le caractère que par la naissance. + +--Riche? + +--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevés de +dettes, c'est cette situation embarrassée qui lui a été léguée par +sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a décidé à embrasser la +carrière militaire. + +--Capitaine et attaché militaire à l'ambassade d'Italie, ce n'est +peut-être pas un moyen pratique de payer ces dettes. + +--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux +que de traîner une vie inoccupée dans un château du Milanais; on lui +reconnaît un bel avenir. + +--Enfin il vous plaît. + +--Il plaît beaucoup à ma femme, et il ne déplaît point à Marcelle; pour +moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Français qui ne serait +pas soldat, mais je ne contrarierai pas le goût de ma fille, si je vois +qu'elle doit être malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista. + +--Ah! il se nomme Evangelista? + +--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier représentant d'une +grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas là +ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le +bonheur de ma fille. + +--Le bonheur des siens, parbleu! + +--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux +qu'on aime? A ce propos, je dois vous prévenir que je ne viendrai pas +demain à Paris, de façon à ce que nous nous entendions aujourd'hui sur +les recommandations que vous pouvez avoir à me faire. + +--Moi des recommandations à te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce +serait bien drôle. + +--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande +fête de la famille; nous célébrerons demain cette fête après vingt ans +de mariage, avec autant de joie que nous l'avons célébrée après notre +première année, et même avec un bonheur plus complet encore, puisque nos +enfants s'associeront à nous. + +--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que +je n'ai jamais rencontré: pleinement heureux et digne de son bonheur; je +t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une +femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont +aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modération +de ton caractère; et cela je peux dire que je l'envie autant que je +l'admire. + +Puis tout à coup, changeant de ton, comme s'il obéissait à une pensée +qui venait de se présenter à son esprit; + +--Et en quoi consiste cette fête d'anniversaire? demanda-t-il. + +--Le matin un landau viendra nous prendre à Nogent et nous conduira au +restaurant Gillet, à l'entrée du bois de Boulogne; c'est là que s'est +fait notre dîner de noces quand je n'étais encore que caissier, et nous +allons y déjeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et +moi ce jour même de notre anniversaire; c'est par là que commence notre +fête, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois +et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage, +nous passons aux endroits où nous avons passé; c'est un pèlerinage. «Te +souviens-tu?» et nous remontons de vingt ans en arrière. + +--Si on pouvait y rester. + +--Nous n'y tenons pas; notre présent est aussi heureux que l'a été notre +passé et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait à +l'époque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand +train à la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter +leurs compliments et dîner avec nous. + +--Alors, la table est complète? + +--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis +intimes auxquels se joindront cette année votre fils puisqu'il est notre +hôte, et aussi le marquis Collio. + +--De sorte que si je te demandais une place à cette table, il serait +impossible de me la trouver. + +--Vous, monsieur Amédée! + +--Et pourquoi pas? + +Fourcy était manifestement sous le coup d'une profonde émotion, d'un +trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de répondre: + +--Parce qu'il est des faveurs qu'on désire vivement, dit-il enfin d'une +voix vibrante, mais que précisément pour cela on n'ose pas solliciter. + +--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop +cérémonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invité chez toi? Tu vas me +répondre: «Pourquoi n'êtes-vous jamais venu?» Et tu auras raison, +au moins jusqu'à un certain point. Mais comment veux-tu que dans le +tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je désire? Je +vais où la fantaisie de l'heure présente m'entraîne et jamais où j'avais +décidé la veille d'aller. Voilà comment jusqu'à présent je n'ai jamais +pu te faire ma visite à Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se +présente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai +ton convive, avec tes autres amis. + +Fourcy se leva vivement et venant à M. Charlemont, il lui prit les deux +mains qu'il serra avec effusion. + +--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu +pas agir avec moi sans cette réserve et cette discrétion que tu apportes +dans nos relations, comme si tu étais encore le petit Jacques; ne +sommes-nous pas associés? + +Puis, s'arrêtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitôt: + +--Puisque ce mot est prononcé entre nous, je te préviens que mon +intention est que désormais il soit une réalité; si cette maison a +repris un peu de son ancienne prospérité, c'est à toi qu'elle le doit, +car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que +celui qui l'a relevée et qui la soutient participe aux bénéfices qu'elle +donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans +les bénéfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous +discuterons et que nous arrêterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai +voulu que poser le principe. + +L'émotion de Fourcy était si vive qu'elle l'empêcha de trouver des +paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associé de la maison +Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garçon de bureau! + +M. Charlemont s'était levé et au moment où Fourcy allait enfin pouvoir +exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la +parole: + +--A demain, dit-il. + +--Mais, monsieur, vous me laisserez bien... + +--Rien, dit-il, à demain, je suis pressé. + +Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en +chantonnant. + + + +IV + +C'était après la guerre que Fourcy avait acheté sa maison de Nogent. + +En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants, +pour visiter les positions occupées par les armées et se rendre compte +par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les récits, ils +étaient entrés dans une propriété où l'on avait établi une batterie. + +C'était dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouvé +une allée ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en +la suivant, ils étaient arrivés sur une pelouse qui s'étalait entre des +communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir où ils +allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer +là : à leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement +arrondi, était dessiné par une double ligne d'arbres, qui, çà et là , +au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives +changeantes sur les eaux miroitantes de la rivière: à leur gauche le +viaduc du chemin de fer passant à travers les cimes des peupliers; à +leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel: +enfin en face d'eux, au delà des prairies, les coteaux qui montent +doucement pour aller finir d'un côté à Noisy et de l'autre à +Chennevières, se perdant dans des profondeurs vaporeuses. + +On était au printemps et il faisait une de ces journées de bonne chaleur +et de lumière gaie où l'on se sent heureux de vivre; après être restés +enfermés pendant huit mois privés d'air et de verdure, cette sortie dans +la campagne avec un horizon où les yeux s'enfonçaient librement, était +une griserie pour eux. + +Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les +herbes, regardaient le panorama qui se déroulait devant leurs yeux, +les enfants jouaient dans le jardin à escalader à quatre pattes les +épaulements de la batterie ou à courir à travers les gazons coupés +d'ornières, creusées par les caissons et les prolonges. + +Élevée au milieu d'une pelouse à l'un des angles de la maison, celui-là +même d'où la vue s'étendait librement sur les coteaux opposés, +cette batterie avait naturellement attiré les obus prussiens, dont +quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, éventrant la toiture et +déchirant sa façade. + +Comme il n'y avait rien à prendre dans cette maison abandonnée et pillée +plusieurs fois, elle était ouverte à tous venants sans qu'il y eût là +un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle était à +l'intérieur moins dévastée que bien d'autres, et cela précisément parce +qu'elle avait été exposée au bombardement, les obus allemands lui ayant +été plus cléments que ne l'eussent été les francs tireurs ou les mobiles +s'ils l'avaient occupée. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets +n'étaient point brûlés, les marbres des cheminées n'étaient point +tailladés à coups de sabre, les glaces n'étaient point percées de trous +de balles et les pièces où n'avaient point pénétré les éclats d'obus +étaient à peu près intactes. + +Justement ces lambris et ces cheminées étaient fort jolis, car la maison +datait de la fin du dix-huitième siècle, et tout ce qui était +décoration avait été traité dans le goût de l'époque; il y avait là des +chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui +étaient des oeuvres d'art charmantes. + +La visite de M. et madame Fourcy avait été longue, non pas que Fourcy +prêtât grande attention à ces sculptures,--il ne connaissait rien aux +oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnât la peine de les +admirer--elle ne s'intéressait ordinairement qu'aux choses qui lui +appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison +était vaste, distribuée en pièces nombreuses avec de petits cabinets, +des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils éprouvaient un certain +plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte, à se promener dans +ces appartements sonores où retentissait le bruit de leurs pas et de +leurs voix. + +Enfin, ils étaient sortis; alors l'idée leur était venue de parcourir +les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils étaient assez +étendus, ces jardins, et divisés en deux parties: l'une, la plus voisine +de la maison, dessinée en pelouse et en bosquets, avec des allées de +vieux arbres; l'autre, inclinée vers la rivière, partagée en carrés +réguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce +moment blancs de fleurs. + +Lorsqu'ils étaient arrivés à l'extrémité de ce potager ils avaient +trouvé une vieille femme à genoux dans un carré et coupant avec une +faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin +abandonné, mais pour en nourrir sa vache. + +--C'est-y que vous voudriez acheter la propriété? avait demandé la +vieille en les regardant curieusement. + +--Elle est donc à vendre? + +--Elle y est et elle n'y est pas; c'est-à -dire que la propriétaire +voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la +remettre en état; pour lors il faudra bien qu'elle la vende. + +Ils n'avaient pas continué la conversation et quittant le village ils +étaient descendus au bord de la rivière qu'ils avaient longée; Fourcy ne +parlant pas et paraîssant réfléchir. + +Tout à coup il s'était arrêté et se tournant vers sa femme: + +--Si nous l'achetions. + +--Acheter quoi? + +--La maison. + +Et montrant la façade qu'on apercevait à travers les branches: + +--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation +elle se trouve. + +--Acheter une maison à Nogent, quelle idée! + +--Et pourquoi acheter une maison à Nogent est-il une plus mauvaise idée +qu'en acheter une à Saint-Cloud? + +--Parce que Saint-Cloud est autrement habité. + +Il n'avait point répliqué, mais le lendemain soir au dîner il avait +raconté qu'il était revenu à Nogent et que décidément la maison lui +plaisait tout à fait; elle était à vendre et en pourrait l'avoir pour +un bon prix: sans doute, il y aurait des réparations, mais elles ne +seraient pas ce qu'on pouvait croire après un premier examen; il avait +amené avec lui un architecte qui lui avait donné un devis approximatif; +enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisément et qui +abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent désir. + +--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir. + +--Alors, je la verrai demain. + +Le lendemain, en effet; elle l'avait visitée de nouveau, mais cette +fois dans des dispositions autres que la première; par le fait que ces +marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil +indifférent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une +importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait +trouvé des mérites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperçus; le point +de vue aussi lui avait révélé des beautés qui lui avaient échappé, et +Nogent n'avait plus été trop inférieur à Saint-Cloud. + +Évidemment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite à une +époque où le prix des matériaux et de la main-d'oeuvre permettait des +développements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se +payer: elle avait grand air. + +En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait +impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernière +considération, mais elle avait reconnu que les objections qui s'étaient +présentées le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus: +pour les enfants il était bien certain qu'elle avait des avantages. + +--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un +vif, un très vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison +de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques années déjà nous +aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu +demeures dans une maisonnette, où tu serais à l'étroit et qui ne serait +pas un cadre convenable pour ta beauté; celle de Nogent est ce qu'il te +faut; je te vois venir au devant de moi sous l'allée de tilleuls quand +je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une +châtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras là à ta place; +tu sais bien que si j'ai jamais souhaité la fortune, ça été pour toi, +pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinité. + +--Bon Jacques! + +--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour +sa femme et ses enfants? Voilà une satisfaction dont les riches sont +privés. + +--Ils en ont d'autres. + +--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-là qui vaut bien les autres. + +--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent? + +--Je l'aurai. + +--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta +banque, tu avais voulu comme je te l'ai demandé cent fois travailler un +peu pour toi. + +--Je n'étais pas mon maître, je me devais à celui qui m'employait. + +--Tu m'as dit cela vingt fois. + +--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens. + +--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en présence d'embarras +qui ne te gêneraient pas à cette heure si tu avais voulu. + +--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal +fait celles de la banque Charlemont. + +--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espères payer +cette maison. + +--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout +lieu de l'espérer, cela me sera facile, et même je pourrai faire faire +les réparations sans lésiner; seulement nous serons pris de court pour +l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage réserve, surtout en +allant lentement, nous arriverons, nous serons à la campagne, non à +Paris; il y a de si jolies choses à bon marché. + +--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai, +et, de mon côté, je te laisse toute liberté pour l'acquisition et +les réparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup +dépenser. + +--Comment? + +--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas réuni au bon marché dans +le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les +chercher. + + + +V + +Elle les avait cherchées ces occasions. Elle les avait trouvées. + +A partir du jour où l'achat de la maison de Nogent avait été réalisé et +où les réparations avaient commencé, madame Fourcy n'avait plus été chez +elle. + +Où était-elle du matin au soir? + +A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison +de campagne avec goût et aussi avec économie. + +Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix +magasins les lui offrent avant qu'il ait parlé: il n'a qu'à choisir et à +payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit. + +Mais quand l'argent ne répond ni aux suggestions du désir ou de la +fantaisie, ni aux exigences du goût ou aux besoins du moment, c'est une +tout autre affaire. + +Il faut chercher. + +Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine. + +Fourcy n'avait donc pas été surpris des fréquentes absences de sa femme; +elle était en quête de quelque curiosité, elle travaillait pour les +siens comme il travaillait lui-même, cela était tout naturel à ses yeux. + +Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le goût de la curiosité ni +du bibelot, il aurait mieux aimé qu'au lieu de se donner tant de peine +elle se contentât de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouvées +ou commandées chez les marchands: en meubles chez les ébénistes du +faubourg Saint-Antoine, en étoffes dans les magasins de nouveautés; mais +il ne lui avait jamais fait d'observations à ce sujet; elle lui avait +cédé en consentant à habiter Nogent; n'était-il pas juste qu'il cédât +maintenant aux désirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi +l'eût-il contrariée, alors surtout que cette question d'ameublement +était pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation, +oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une étoile, cela lui +était tout à fait indifférent, le plus souvent même il ne remarquait pas +les nouvelles acquisitions de sa femme. + +Ce qui eût provoqué son attention, c'eût été le prix de ces acquisitions +s'il avait été excessif, mais au contraire il avait toujours été d'une +extrême modération et tel qu'on ne pouvait être qu'émerveillé de la +chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habileté +avec laquelle elle en avait profité; mais quoi d'étonnant à cela, ne +réussissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait? + +Elle avait si bien réussi cette affaire de l'ameublement de leur maison +de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison était devenue une sorte +de musée de choses curieuses et même précieuses. + +Ainsi, dans l'entrée on trouvait une suite de tapisseries flamandes du +dix-septième siècle à personnages mythologiques, encadrées de bordures +à médaillons représentant des oiseaux, admirables de conservation,--des +vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Sèvres;--des tables-consoles +avec dessus en mosaïque;--des chaises portugaises, à fond de cuir. + +Si les tapisseries de l'entrée étaient superbes, celles du grand salon +étaient dignes d'un palais: signées Audran et exécutées aux Gobelins, +elles représentaient des scènes tirées d'_Esther_. On sait combien sont +rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore était le tapis +étendu sur le parquet; c'était un tapis d'Orient d'une haute antiquité +sans qu'il fût possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs +bien éteintes par conséquent, à la laine bien usée et tellement que +par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vénérable +antiquité en faisait le mérite et la curiosité, c'étaient des armoiries +dessinées aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef féodal se +trouvaient-elles sur un tapis fabriqué en Orient, depuis cinq ou six +siècles? C'était là une question que ne se posaient point la plupart de +ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intéressait vivement ceux +qui étaient en état de l'étudier. + +Dans la salle à manger, ce n'étaient point des tapisseries qui +recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue à fond d'argent et à +feuillage d'or, qui formaient une noble décoration que complétaient bien +un ancien lustre hollandais en cuivre et des portières en vieux velours +de Gênes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au +premier étage continuait dignement l'entrée: au bas deux Sirènes de +grandeur naturelle, et qui semblaient avoir été sculptées et peintes +d'après un modèle de Paul Véronèse, tenaient dans leurs bras des +candélabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en +brèche africaine, tandis que des portières et des cantonnières en +brocatelle les enveloppaient à demi; de place en place en montant, des +fanaux en bois sculpté et doré provenant de quelque ancienne galère, et +sur le palier une couple de grands vase Médicis en porcelaine de Sèvres. + +Mais cet ameublement n'était pas combiné pour la seule ostentation; dans +les appartements où ne pénétraient que les intimes on retrouvait les +même choses de choix, collectionnées et disposées avec le même goût +artistique. + +Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de +soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans +celles à donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle +de billard, enfin partout c'était le même entassement de beaux meubles +et de belles étoffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles, +tables, vitrines pleines d'objets précieux, sièges, porcelaines, +faïence, lustres, lampadaires. + +Comment avait-on pu se procurer tout cela? + +C'était la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux +musée. + +Comment la femme d'un employé de banque, si gros que fussent les +appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses +artistiques? + +C'était une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la +situation et les ressources de Fourcy. + +Mais pour Fourcy lui-même, il ne se posait ni celle-ci ni celle-là : sa +femme avait autant de chance que d'habileté, voilà tout; et ce tout +était aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que +de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait +cela chaque jour autour de lui; sa femme était au nombre de ceux qui +n'en font que de bonnes; pour qu'il s'étonnât il eût fallu que c'eût +été le contraire qui se fût produit, et dans ce cas il ne l'eût très +probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en +toutes choses, allons donc! c'était impossible. + +Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question +était restée posée et bien souvent elle avait été agitée sans qu'on +arrivât jamais à se mettre d'accord sur une réponse satisfaisante. + +--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas? + +--Il a ses appointements. + +--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez, +ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face à ses dépenses: deux +maisons, une à Paris, l'autre à la campagne; les toilettes de madame qui +sans être ruineuses sont toujours élégantes et fraîches, l'éducation +et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans être +follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prélevé +que reste-il pour l'achat de ce mobilier? + +--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout usé... + +--Celui qui a des armoiries aux quatre coins? + +--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs. + +--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a coûté, c'est une autre +affaire. + +--En tous cas, c'est une idée singulière, vous en conviendrez, d'avoir +sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas à soi. + +--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache. + +--Alors, pourquoi achètent-ils des tapis armoriés? + +--Et la tapisserie des Gobelins? + +--Et la tenture en cuir de la salle à manger? + +--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un +candélabre? + +--On m'a dit qu'il y en avait du même genre chez un marchand de la rue +Bonaparte qui valent dix mille francs. + +--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands? + +--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions. + +--Croyez-vous à ces occasions? + +--Et vous? + +--J'ai entendu les mettre en doute. + +--Eh bien, alors? + +--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce +qu'on ne paye pas du tout, coûtant encore moins cher que ce qu'on paye +bon marché. + +--Est-ce possible? + +--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne +pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand +prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation. + +--C'est invraisemblable. + +--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle. + +--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la +supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnête femme, qui a +le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le métier d'une +cocotte. + +--Protestez, c'est très bien, mais alors expliquez. + +--Quel serait cet amant généreux? + +--Il y en aurait plusieurs. + +--Qui? + +--On nomme le père Ladret. + +--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que +grossier. + +--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses +fantaisies et ne pas compter. + +--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy +une honnête femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je +crois qu'elle a le respect de ses enfants. + +--Alors comment expliquez-vous ses dépenses? + +--Par des spéculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons +coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi +n'en cherche-t-on pas d'honnêtes pour expliquer son intimité avec La +Parisière qui est à la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les +affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes? + +--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas? + +--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer à la Bourse. + +--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une; +laquelle est bonne? la question reste posée. + +--Pas pour moi. + + + +VI + +Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir +à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il +partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle +allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui +était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un +jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à +épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant +que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur +officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là . + +Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son +bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le +retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures +et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de +chaque jour. + +Enfin c'était toujours une avance, c'est-à -dire une surprise. + +Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il +allait la surprendre. + +Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt +ans. + +Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant +presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la +maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un +petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur +la pointe des pieds. + +Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le +vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là +qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage. + +Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna, +car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et +ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour +se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer. + +Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut +ouverte. + +--Déjà ! s'écria madame Fourcy. + +Déjà . + +Mais il ne releva pas ce mot. + +--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait +légèrement émue. + +--Tu vois, quelquefois. + +Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte +d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention: +c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge +au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien +manifestement des mains du gainier. + +--C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il. + +--Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain. + +--Alors pourquoi t'enfermer? + +--Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je +n'avais pas peur d'être volée. + +--Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui +paraissait n'avoir pas encore été touché. + +--Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme, +regarde. + +Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin +en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière: +sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de +diamants avec, çà et là , d'autres diamants plus gros qui suivaient le +contour du bracelet. + +--Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les +diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte +quelques centaines de francs? + +--Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi +as-tu acheté cela? + +--Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les +pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce +que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant +pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec +l'illusion. Ne me gronde pas. + +Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra +fortement sur sa poitrine en l'embrassant: + +--Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un +sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté +cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des +bijoux faux. + +--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais. + +--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme +toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de +bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine +dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de +tous ceux-là . + +--Comment! + +--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part +je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les +bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais. + +Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa. + +--Mon bon Jacques! + +--Tu es contente. + +--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému +de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de +réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter +des diamants. + +--Je ne me ruinerai pas. + +--Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour +satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme? + +--Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants? + +--Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux +soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais? + +--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas +que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en +personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit. + +--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il +me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle +acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens +bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à +l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces +bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas? + +Et elle lui tendit la main. + +--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles. + +--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des +femmes? + +--Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses +librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière +et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde. + +Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion: + +--Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant. + +--Justement. + +--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur. + +--C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne +nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet +incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler +de ce que j'avais tant de hâte à te dire. + +--C'est donc sérieux? + +--Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont +me donne une part dans les bénéfices de la maison. + +Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant. + +--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice? + +Il resta un moment interdit. + +--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle +que j'étais si heureux de t'apporter! + +--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais +il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être +aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as +cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la +fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner? + +--Nos enfants en jouiront. + +--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt! + +Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent +désespéré où il y avait autant de rage que de douleur. + +--As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans? + +Elle le regarda longuement et secouant la tête: + +--J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te +voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais +la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre +existence à tous se traînerait dans la médiocrité... et si tu venais à +mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci +pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; +mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont +inutiles maintenant. + +--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire? + +--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant +ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires. + +--Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était +bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais +voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je +comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois +maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos +intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, +si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa +proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé. + +--Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et +l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il? + +--Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là +l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras +pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour +Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père; +il vient dîner demain avec nous. + +Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter +madame Fourcy dans une extase de joie. + +--Ah! dit-elle simplement. + +Et ce fut tout. + +Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais +il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais +aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait +changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait +justice; il était tranquille. + +--Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette +nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir. + +--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même. + +--Viens avec moi. + +--Il est juste de te laisser ce plaisir, va. + + + +VII + +Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent +dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui +n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une +voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la +pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y +trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient +de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains. + +Mais elle n'était pas là ; au moment où il allait se mettre à sa +recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui +apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute. + +Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au +bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur, +il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le +dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en +train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée +contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons. + +Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et +aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant: + +--C'est père, quel bonheur! + +Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux +de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe +blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et +les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras +entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement +ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans, +aussi gracieuse que jolie. + +Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur +la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros +baisers qui sonnèrent. + +--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire +cette bonne surprise; puisque te voilà , tu vas tirer quelques balles +avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien +d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui. + +Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais +lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été +aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que +Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux. + +Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués +qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait +toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis. +Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain +c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils +d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et +facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu +que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots +rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni +maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage +fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car +lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur +donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le +teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression +sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et +défiants. + +--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes +nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin. + +--Ah! il est revenu? + +--D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage. + +--J'en suis heureux. + +--Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez +pas écrit que vous étiez ici. + +Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout +d'un instant qu'il répondit: + +--Non. + +--Vous aurez le plaisir de le voir demain. + +Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention +n'était pas d'aller le lendemain à Paris. + +--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner +avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage. + +--Ah! + +--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la +première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas +la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon +dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde +une part dans les bénéfices de la maison. + +Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était +restée appuyée sur son bras: + +--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce +grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour +Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite. + +Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une +étreinte qui valait toutes les paroles. + +Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à +parler, mais ce fut lentement et à voix basse: + +--Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas, +du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice. + +Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois +debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile +entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un +débordant de joie, l'autre glacé. + +--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques +secondes de ce silence. + +Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons: + +--Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien, +le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert. + +--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus +rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main. + +--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua +Marcelle. + +--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour +dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir. + +Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison, +marchant à grands pas. + +--Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne +sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle +devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux. + +--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a +été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être +échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une +gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse, +d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père, +entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de +lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence +froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas +juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit +être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous. + +--De moi, père? + +--Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut; +viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire. + +Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un +de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et +qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil +couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur +rouge du ciel. + +Pendant quelques instants, il la regarda longuement: + +--Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune +fille que j'aie jamais vue. + +Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle +se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans +relever la tête. + +--Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en +continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on +fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que +cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, +c'est-à -dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je +n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que +les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu +comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre +chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer +cette nouvelle. + +Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, +tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua: + +--Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu +resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux +pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; +je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou +plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que +le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde +pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être +aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses +pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, +est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant +c'est assez là -dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il +n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton +frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour +nous mettre à table. + +Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; +tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion: + +--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es. + +Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine +d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père +lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se +tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de +fierté. + + + +VIII + +A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche +Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille. + +C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se +trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir +la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis +sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en +attendant qu'elle le servît. + +Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans +ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme. + +Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers +tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête +il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que +pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de +plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus. +La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà . Les joies du coeur? +Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne +vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient +tendrement. + +Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au +fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle +longuement, avec admiration. + +Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la +stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans. + +Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour, +cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se +donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était +restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son +visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût +subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille, +jolie, plus que jolie elle était femme et mère. + +Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une +transparence veloutée. + +Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à +la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient +servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus +jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En +avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été +bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas, +avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez +de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour +parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux +parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps +use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui +à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien +entendu elles ne partagent pas. + +Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que +les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner +ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant +pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation. + +Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas +s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup +il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors +le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne +rendait que plus sensible sa préoccupation. + +Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer +ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être +frappé de cette attitude. + +Mais il se l'expliqua. + +Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme. + +--Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes +gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert +est préoccupé. + +--En effet, il ne s'est pas montré très gai. + +--Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la +vérité: je sais ce qu'il a. + +--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise. + +--Histoire de femme. + +--Comment! murmura-t-elle. + +--Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu +ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de +ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour +laquelle il a fait des folies. + +--Des folies! quelles folies? + +--Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le +retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain +qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler. + +--Pourquoi te mêler de cela? + +--Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de +l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète. + +--Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse? + +--Pas du tout. + +--Il n'a pas de soupçons? + +--Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait +être cette femme. + +--Et tu lui as promis cela? + +--Parbleu. + +--Tu as eu tort. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un +père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te +mêler de rien; cela sera prudent et sage. + +--J'ai promis. + +--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et +prudent comme toi. + +--Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce +pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine. + +--Qu'en sais-tu? + +--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé. + +--Il ne la connaît pas. + +--Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils, +et un homme comme lui ne se trompe pas là -dessus: une femme honnête +qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une +courtisane. + +--Qui vous dit que c'est une femme honnête? + +--Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne +la connaît pas. + +--Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination? + +--Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire +au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la +vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos +consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable +qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on +croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait +beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux, +mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce +malheureux Robert est tombé. + +--Mais encore qu'a-t-il fait? + +--Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu +qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs. + +--Sans doute, c'est beaucoup. + +--C'est une petite fortune. + +--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage +qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut +bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de +ruine. + +--Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se +fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la +caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui +directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à +Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens. + +--Vous savez ce qu'il doit à cet usurier? + +--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu +comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que +Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus, +car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires +avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette +importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques +mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas +à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris, +auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de +lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire. + +--Ce soir? + +--Certainement. + +--Pourquoi ne pas attendre? + +--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec +son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication +s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le +père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le +fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation +délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère +violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui +l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point +entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire +quelques observations à Robert ce soir même. + +--Que veux-tu lui dire? + +--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à +son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de +coeur. + +--Je n'en ai jamais douté. + +--Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié +pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des +Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que +tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux +qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences: +bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis. +Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui +peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal. + +--Mais... + +--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je +remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de +jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons +pas dérangés. + +Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas. + +--Non, dit-il, il le faut. + + + +IX + +--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la +lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait. + +--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert. + +--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les +eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe. + +--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce +que disait sa fille. + +Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants. + +Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le +jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé +par l'odeur des fleurs rafraîchies. + +Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de +Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris +ne put pas s'en défendre. + +Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement +quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la +parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux. + +--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé +cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute, +j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je +tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un +peu, n'est-ce pas? + +Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques +paroles inintelligibles. + +--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous +aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée +écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de +choses graves... et urgentes. + +Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un +frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement. + +--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans +notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer +votre compte. + +--Ah! + +--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus +strict que ce compte est lourd, très lourd. + +--Je ne sais pas. + +Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on +pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de +réflexion, il se remit: + +--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez +péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut +donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel. + +Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que +lui-même était dans l'ombre. + +--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse. + +--Monsieur... + +--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est +que cette femme n'est pas digne de vous. + +--Mais, monsieur... + +--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit +loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble +et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de +discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le +linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent. + +--C'est qu'en vérité ce que vous me dites... + +--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est +précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au +moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous +sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour? + +--Vous ne savez pas qui elle est. + +--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule +sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son +métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même +elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai +monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine? + +Robert poussa un cri. + +--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que +cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme. + +Et il étendit la main droite avec le geste du serment. + +--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous +fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non, +Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas +cela. + +Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage +convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua +vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu. + +--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous +vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour +vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous +étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain, +préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit, +à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous +pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous +soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre +père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit +et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en +droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je +lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il +n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous... +mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces +trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent +trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact. + +--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la +fortune de ma mère? + +--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui +serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en +vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment. + +--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec +obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais +peut-être pas abusé de ma liberté. + +--Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné +par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est +donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des +remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces +dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un +mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de +votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver. +Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans +cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire +plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je +comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre +position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une +passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir +enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument +dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de +vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun +avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes +assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande. + +Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua: + +--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien; +vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est +notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre +âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il +est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui. +Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle +était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en +affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer. + +Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le +regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert +maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire +sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient. + +--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma +jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient +aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous +adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer +sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi, +ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre, +bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé, +irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait +mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire. +J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux +prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons. + +Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas +entendu: puis d'une voix qui tremblait: + +--En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas +encore. + +--Alors à bientôt, quand vous voudrez. + +Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait +de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire; +l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme, +était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de +violence qu'on ne s'expliquait pas. + +Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes +à sa femme. + +--J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai +montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le +prendre par la douceur. + +--Qu'a-t-il dit? + +--Rien; un morceau de marbre + +--Où est-il? + +--Dans le jardin à réfléchir. + +Mais au même instant Robert parut à la porte du salon. + +--Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui +vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en +lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M. +Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins +sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon. + + + +X + +Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à +l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy. + +Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres +serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde. + +--Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire, +de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle. + +Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais +sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible: + +--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement. + +--Vous êtes fou. + +--Il le faut. + +Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton +de la prière: + +--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui. + +--Non. + +--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein +visage. + +--Parce que c'est impossible. + +--Ce n'est pas une réponse. + +--Encore un coup, vous êtes fou. + +--Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien. + +Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix. + +--Parlez-donc plus bas, dit-elle. + +--Et vous, répondez-moi. + +--J'ai répondu. + +--Geneviève! + +Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle +comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui. + +De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait +touchée. + +--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève. + +Elle hésita un moment: + +--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite! + +--Comment? + +Sans répondre elle se leva. + +Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait: + +--Restez là . + +Et elle se dirigea vers son mari. + +--Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix. + +--Cela se voit. + +--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles +affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin, +qu'en penses-tu? + +--C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son +coeur bien certainement. + +Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle +l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle +disait à son mari et ce qu'elle voulait faire. + +--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue +de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de +jouir de cette belle soirée. + +Ils sortirent. + +A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut +prendre la parole, mais elle l'arrêta. + +--Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni +nous entendre ni nous surprendre. + +Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un +petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la +prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine +en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et +l'ayant repoussé elle se dégagea. + +--Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas +notre temps. + +--C'est perdre notre temps! + +Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant +seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait. + +L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il +s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par +cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en +aperçussent. + +--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui +lorsqu'elle se fut arrêtée. + +--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir; +qu'avez-vous à me dire? parlez. + +Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la +parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui +éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez +brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre. + +--Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je +voulais qu'eut lieu notre entrevue. + +--Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même? + +--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un +de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que +nous ne pourrons le faire ici. + +--Vous saviez bien que c'était impossible. + +--Et pourquoi impossible? + +Elle haussa les épaules. + +--Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais +cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous: +parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être +à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous +payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion +qu'il éprouve pour vous. + +Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière, +lancèrent deux éclairs. + +--Qui vous prend? demanda-t-elle. + +--Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire. +Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie, +moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la +passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend +rien que de vous, bonheur ou malheur. + +Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea: + +--Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela? +demanda-t-elle. + +--En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait +que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui +comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a +été à l'abri des passions. + +Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis +tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que +coûte exécuter: + +--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme. + +--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous! + +--Oui. + +--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui +payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion +qu'il ressent pour vous? + +--Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il +n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous +les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré +dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils +pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais +trompé à cet égard? + +Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant +violemment il se les enfonça dans les yeux. + +--Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait +eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il +vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre +vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur. + +--Mais cette maîtresse.... + +--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est +moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre? +Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une +autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse +qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle +n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente, +qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui +en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si +encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous +offrir? Que peut-elle pour vous? + +--Tout. + +--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le +dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il +ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un +nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un +mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler +comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même +avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est +inspirée par le sentiment et le remords de ma faute. + +Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait +pas supporter le regard qu'il attachait sur elle. + +Mais comme il allait répondre, elle le prévint: + +--Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale +qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus +intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que, +de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des +femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé +de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister +inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer +qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais +enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire +que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible +bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas +ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi, +vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant +entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un +caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux +de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de +l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis +plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut +que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A +partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais +votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais. + +Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante, +éperdue. + +Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui +l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui. + +Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute +et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la +première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari, +mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle +lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il +était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle +n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour +où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà +qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais, +plus jamais. + +--C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à +lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le +mot de celle-ci. + +Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à +Robert et l'attirant doucement: + +--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la +tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te +fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert +moi-même. + +--Si tu m'aimais... + +--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement +parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution +que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce +que je t'aimais que décidée à , cette rupture lorsque j'étais loin de +toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt +fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu, +m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et +l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton +charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien. +Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui +m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si +complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la +vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir +conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant +plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur. + +--Alors pourquoi veux-tu rompre? + +--Parce qu'il le faut. + +--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu +n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui +comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois? + +--Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si +longtemps hésitante. + +--Quelles circonstances? + +Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna. + +--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque +le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix, +17,000 fr. + +--Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon +fait; je devais payer avec un chèque et... + +Mais elle l'interrompit: + +--Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous +devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles +pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce +qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je +écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand +mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la +table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai +eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime +les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait +plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure, +et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé +qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant +pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par +sa couleur rouge. + +--Qu'as-tu dit? + +--J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est +contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais +à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi +croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant +que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette +femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne +voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile +d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari, +et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui +imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les +yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur +lui. Voulez-vous que cela arrive? + +--Cela est impossible. + +--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille +chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet; +qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne +reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus +dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table +et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu +vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela. + +Il ne répondit pas. + +--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que +la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de +mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de +cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans +tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte +serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la +mort. + +--Geneviève! + +--Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je +meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas +mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un +soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en +ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me +haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture +s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas +éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain, +après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et +je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer +vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur +et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont +entre tes mains. + +Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle +n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue, +loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son +calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle +se tut. + +--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont, +s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il +est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai, +dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent, +nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à +tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont +tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le +pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars, +je reviendrais. + +--Il faut partir cependant. + +--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je +l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la +vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance +où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si +j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu +disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers +moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si +profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il +est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous +nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour +l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant, +qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te +regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus +belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que +l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je +rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir +et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant +pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que +toi. Et tu veux que nous nous séparions! + +--C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi. + +--Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et +moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui +demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment; +moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis +seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a +jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à +espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi, +dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu +vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne +l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras +pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme +toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais. + +Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui +on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les +paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment. + +Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez +longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle. + +--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce +que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton +père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour +bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une +maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu +importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez +séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle. + +--Jamais. + +--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est +entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse. + + + +XI + +Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de +la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait +de sa chambre pour monter en voiture. + +Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse, +d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on +n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle +attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était +tendrement qu'elle s'appuyait sur lui. + +Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir. + +--Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es +jolie, comme ta toilette te va bien. + +Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa +femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui +remuait si doucement le coeur. + +--Et moi? dit Lucien + +--Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle. + +--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement. + +--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille, +continua Marcelle en riant. + +Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se +tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse: + +--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir. + +--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux; +ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous +livrer à des discours. + +Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de +s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage +souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle +venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié. + +--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à -vis de sa +mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement +frappant. + +Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé +les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert. + +--Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle. + +Et de la main elle lui envoya un signe amical. + +Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy +comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils +dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air +peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un +geste de camaraderie affectueuse. + +Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage +blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit. + +Le cocher toucha ses chevaux qui partirent. + +--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de +lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir +partir sans lui. + +--C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager +avec un étranger, dit madame Fourcy. + +--C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne +soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de +Lucien. + +--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il +avait à sortir ce matin. + +Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire +entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa +maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon, +la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre +de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être +congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle +avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces +dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des +observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans +doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait +été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait +contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui +l'aurait ruiné et perdu. + +--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses; +quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai +trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son +lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui +demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il +m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger, +discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il +avait dû passer une partie de la nuit à écrire. + +--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas +entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller +mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était +autrefois. + +--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque. + +On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela +l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et +alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait +cherché. + +Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne +vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister. + +Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui. + +Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent, +car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres. + +Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse, +la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable +pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet. + +De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de +collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il +n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la +cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait. + +Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait +bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils +allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père +aussi bien que les enfants. + +Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être +satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure +actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois. + +Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non +seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une +ère nouvelle. + +Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment +attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une +affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près +sûrement, elle se voyait riche. + +Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler +franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait +souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait: +Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur! + +Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à -dire à trente +ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne. + +«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien +certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu +d'autre but que de la préparer à ce mariage. + +Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur +servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il +y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à +leurs paroles. + +Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent +fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot +qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances. + +--L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade, +seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des +chevaux à nous. + +--Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien. + +--Moi, la livrée, dit Marcelle. + +--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme. + +--Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a +plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun +son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la +famille. + +--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes +conseils? + +--Cela, volontiers. + +Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée +entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis. + +La voiture reprit grand train le chemin de Nogent. + +--Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la +voiture franchit la grille d'entrée. + +Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils +aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard +de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant +lui sur une table, prenait là le frais en attendant. + +--M. Ladret, dit Marcelle, déjà , quel ennui! + +--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice. + +--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle. + +--J'ai besoin de toi. + +--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu +veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret. + +--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle. + +Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce +temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau, +s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec +importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut. + +Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il +ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il +avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de +Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui +manquait, c'est-à -dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse, +de l'esprit, de la bonté, de la générosité,--ce qui lui faisait dire +bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a +jamais reçu de démenti:--«Quand on a le sac, on a tout.» + +Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas +facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et +presque sans amis. + +--Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours +les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou +trois, ça vous écorche; je connais ça. + +Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à +l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter. + + + +XII + +Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il +recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci +s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de +toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait +le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa +femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte. + +Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez +elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et +comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui +qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à +Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler +du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce +furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première +fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un. + +Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long +de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret. + +--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en +s'excusant, vous permettez? + +--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que +je ne demande pas qu'on se gêne pour moi. + +Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au +fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre, +introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas +sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main +était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait +sur ses cuisses et les recouvrait. + +Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit +écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence. + +--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma +belle Geneviève. + +Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles +noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur +du velours. + +Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie: + +--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle. + +--Faut-il répondre franchement? + +--Sans doute. + +--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces +derniers temps. + +--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie? + +--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère +marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève, +ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux +Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle +aurait envie d'avoir le collier de perles. + +--Alors c'est un marché? + +--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie? + +--Pour vous, peut-être, pour moi non. + +--Tiens! + +--Et je n'accepte pas celui-là . + +Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin +ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil: + +--Et celui du collier? dit-il. + +--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc +refermer cet écrin et le remettre dans votre poche. + +Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup +plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la +première fois pour l'en sortir. + +Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se +passait en elle, mais il ne le devina pas. + +--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +--Vous ne le comprenez pas? + +--Dame! + +--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous +obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous. + +Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête: + +--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que +toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce +que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons. + +Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers +mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit: + +--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit +fini; cela et rien autre chose. + +--Mais pourquoi? + +--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur. + +De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois +encore il cligna de l'oeil d'un air fin: + +--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions +du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les +donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille; +dis que tu le seras, hein! + +Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement +elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient +fermées, alors revenant vis-à -vis de lui et restant debout: + +--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée +me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car +j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que +je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à +vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise +parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je +ne veux plus être! + +--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi? + +--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez +riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme. + +--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent. + +--Et pourquoi le voulais-je, cet argent? + +--Pour payer vos pertes à la Bourse. + +--Et comment les avais-je faites, ces pertes? + +--Que m'importe? + +--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et +que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je +pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des +renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il +est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer, +je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous +parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je +vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un +vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais +que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre +mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée. + +--Et vous êtes revenue. + +--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne +me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que +je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à +l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré +avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas +vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et +vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. +Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? +Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de +suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez. + +Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle +poursuivit: + +--Mais partez donc, partez. + +Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, +réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant +qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis +quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il +paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son +sang-froid: + +--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse +subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la +contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là , +quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez +jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune +qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais +quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. +Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. +Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une +femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne +se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de +satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle +qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là , la solide, celle qui +vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à +l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là , malgré +tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi +aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai +pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos +idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que +je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte +saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, +bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis. + +--Jamais. + +--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette +scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit +Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette +maison d'où je sors. + +--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile. + +Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas +atteint, et il continua: + +--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je +ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux +raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous +débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos +affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller +et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à +toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les +jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est +vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, +et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre. + +A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de +s'ouvrir, on annonça: + +--M. le marquis Collio + + + +XIII + +Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis +Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli +homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant +et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges +au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées +dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme +les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la +blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des +moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et +des dents nacrées. + +Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins +de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut +continuer un entretien interrompu: + +--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et +toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir? + +--Mais... + +Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans +un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à +suivre. + +Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez +aggravé votre indisposition. + +--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore +et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un +agrément. + +Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette +interrogation: + +--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous +attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin +sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement +fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme +pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien, +abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont +elle le mettait à la porte. + +--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle, +en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors. + +Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il +fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce +qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole. + +Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le +poussant du regard, des mains, de toute sa personne. + +Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours +doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude +et de sympathie, le meilleur des amis, un père. + +Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta +un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans +l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur +une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à +craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte, +pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha +vers madame Fourcy. + +--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui +soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier, +elles restent à ta disposition! + +--Mais partez donc. + +--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont +présentement à 11,500. + +Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela +suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement +son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la +somme était assez grosse. + +Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista: + +--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci. + +--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M. +Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que +c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup. + +--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au +moins en ce moment... + +Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là , il changea +de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard +s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante: + +--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un +heureux hasard nous ménage. + +Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni +effarement, ni coquetterie. + +--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin. + +--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre? + +Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un +fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en +face de lui. + +--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne +consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré +mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui +m'entendrez... + +Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement +maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans +colère: + +--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à -tête qu'un heureux +hasard nous ménage. + +--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui +m'émeut si profondément. + +--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose +la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En +m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas +été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne +serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme... + +--Oh! madame. + +--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la +quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième +anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi, +vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune, +élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de +vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part, +je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été +émue. + +Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement. + +--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien +dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que +moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au +coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis +qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui +n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je +ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur +honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on, +cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une +grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui +raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas +qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire. + +--Niez-vous donc la passion? + +--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la +comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute +c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre, +croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité +absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire +autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer +puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti +ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont +affirmées, elles ne se sont pas démenties. + +--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si... + +Elle lui coupa la parole: + +--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce +qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu, +ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est +d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête +homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie: +mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer +à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On +ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une +faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je +ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt! +Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas +entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui +n'est point passionné. + +Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous +avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un +air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras, +eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement +insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je +n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de +tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes, +encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque; +passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps... + +Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait +dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle +s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle. + +--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non +seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille. + +Evangelista la regarda surpris. + +--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y +ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre +assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la +fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont +vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous +pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont +vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences, +car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au +sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle +s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle +intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les +examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison +Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle +soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour +elle. + +Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant +dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole. + + + +XIV + +Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, +et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à +sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait +dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge +vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on +avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une +femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à -dire +qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce +qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne +les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur +d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique +n'existait pas pour lui. + +Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là , ce n'était point +une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement +habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite +bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries +qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'était l'éclat +de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire +qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme +parfaitement heureuse. + +Et de fait elle l'était pleinement. + +Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de +tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant +qui se retire des affaires après fortune faite. + +En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait +que des sujets de satisfaction: + +Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de +faire grande figure dans le monde; + +Lucien, l'héritier et le successeur de son père; + +Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien +certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait +le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas +voulu pour amant; + +Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié; + +Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la +combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné +il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se +l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait. + +Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons +n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir +ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer +fertile en naufrages! + +Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil? + +Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle +aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité +avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que +de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle +fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné +personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait +toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était +appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût +souhaiter plus qu'elle ne lui donnait. + +Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre, +car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût. + +Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il +lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son +courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine. + +Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction +attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que +sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille +argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue +qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de +Gênes. + +A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants, +et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule? + +Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre +maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise, +avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs. + +Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M. +Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure +présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé +et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et +l'authenticité de ses vins? + +Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses +précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser +la vie qui convenait à leur nouvelle position? + +Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du +bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer. + +C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle. + +Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle +voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité +parfaite. + +Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers +celui-là : maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son +humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui. + +Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était +en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait +servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun, +même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc, +semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en +vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la +regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté, +même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas +pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle +mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait. + +Et même elle mangeait. + +Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent +appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette +facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident. + +Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un +certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle: + +--Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix. + +--Vraiment, répondit-elle. + +Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle +fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être +insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont. + +--Vraiment, répéta-t-elle en le regardant. + +--Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise +adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour +que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus +elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le +plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien, +avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé. +Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en +tête-à -tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit, +on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son +verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire +sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre. +Est-ce vrai? + +--Je n'en sais rien. + +--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là -dessus, +je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me +répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien +certainement ce n'est point son cas, le brave garçon. + +Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était +celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été +le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui +se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que +cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec +madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses +spéculations et ses opérations de Bourse; + +On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva +empressé, ému. + +--Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard. + +--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi. + +--Et pourquoi donc? + +--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle? + +--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La +Parisière. + +--Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui? + +--Au bois de Boulogne seulement. + +--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris? + +--Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne. + +--Est-ce que Paris est en révolution! + +--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart +dans l'après-midi. + +Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy +ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait +depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des +affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient +les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple +banquiste, disaient les autres. + +--Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis +quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver; +eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle, +dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que +la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une +dégringolade effroyable, un vrai désastre. + +--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une +certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était +pas engagée dans ce désastre. + +--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions. + +Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le +service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile, +elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant +rien. + + + +XV + +Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après +avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du +dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste. + +Pourquoi ce brusque changement? + +Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer +chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle +devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée +de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné +cette question pour lui si cruelle. + +Qui la surexcitait ainsi? + +Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait +l'être? + +Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table? + +A qui? + +Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il, +s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors +il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop +tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence +de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent +elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que +devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le +plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant, +loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en +un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel +Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes +de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou +tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis +Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la +place qu'elle cherchait à faire libre? + +Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer +allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si +profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi, +elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa +fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était +présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle +ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore. + +Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée: +il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien +certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le +trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir... + +Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer +qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle, +s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère +pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse +auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui +veut être brillant. + +Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu +écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré; +c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista, +rien qu'un gendre. + +Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre +préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses +angoisses. + +Pourquoi ce brusque changement? + +N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si +empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa +fille? + +Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait +gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle +influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur. + +Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur +La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater +que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy; +imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop +visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour +de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se +passait autour d'eux. + +A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy +il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il +ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait, +et lui, de son côté, il lui répondait. + +Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber +à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient? + +Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame +Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée +elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre. + +Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance? + +Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires +entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la +catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même +dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations +qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et +ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait +échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien +d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé +à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il +ne la touchait pas. + +Il y avait donc autre chose. + +Quoi? + +Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt, +par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de +sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent +de l'importance. + +Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme +charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai +singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de +galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en +mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme +s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose +qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas +tant la chose eût été monstrueuse. + +Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire +grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas. + +Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner +ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente +aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut. + +Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très +jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en +partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec +un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa +mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours +le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses +parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la +famille. + +En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des +chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité +de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit +place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la +conduire. + +--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert. + +--Assurément. + +Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne +voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif +d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même. + +Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont +elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint +quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un +troisième. + +Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement +longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La +Parisière se tenait là comme par hasard. + +Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir +à lui faisait une courbe. + +Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour +surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les +attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition +toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable. +Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il +attendit. + +Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de +voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se +suspendit un moment et il écouta en regardant. + +Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et +rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants. + +C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un +mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur +quelque chose. + +Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement. + +--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous +devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul. +C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas +ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire +quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait? + +--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance. + +--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez +pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà . Mais ce n'est pas tout +ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs? + +--Je ne les ai pas. + +--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi. + +--C'est impossible. + +--Il me les faut. + +Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils +l'avaient dépassé. + +Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La +Parisière! Et il l'avait soupçonnée! + +--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu? + +Il courut du côté d'où venait cette voix. + + + +XVI + +S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La +Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour +comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été +expliquée en détail, du commencement au dénouement. + +La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus; +par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les +valeurs Heynecart. + +Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu +de çà de là , sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les +bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations +qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un +fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains +qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses +dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel? +Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne +l'enrichissait pas? + +Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été +heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui +formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un +jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et +maintenant elle devait trois cent mille francs. + +Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent +mille francs. + +Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas +s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait +engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même +malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours; +d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement, +car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au +lendemain. + +Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme! + +Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée +lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart +pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi +l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si +serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière +des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son +désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la +vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de +son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas +interrogé La Parisière? + +Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la +misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre +elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime +aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il +aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se +les faire pardonner dans un élan de tendresse. + +Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui +causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et +d'espérance. + +Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il +lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle», +n'était point une vaine parole. + +Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter +les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent, +il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui +imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque +invincibles. + +Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était +point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de +diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en +effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou +offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en +diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder +comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de +prières il était parvenu à vaincre ses refus. + +N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui +apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément, +elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme +d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais +après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de +révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et +fière de cette preuve d'amour. + +Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il +avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout +d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa +conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si +indulgente qu'elle lui pardonnerait. + +Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt +ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps; +car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même +d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa +gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on +pas faire pour lui? + +C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions +en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit, +entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait +marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse. + +Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant +que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants +l'air frais de la nuit. + +Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout +semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait +pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment +elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se +doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y +avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché +comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de +trouver le moyen de la sauver. + +Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs +n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La +Parisière. + +Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et +cela était moins simple. + +Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son +émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût +mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait. +Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront +prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement +des prêteurs. + +En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé +de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de +démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait +pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui +l'avait égorgé. + +À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais, +attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si +charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait +sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait +voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des +reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette +résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps, +jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait +été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans; +un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle +s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert +une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le +troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet, +elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il +lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant +tendrement. + +Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il +lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser +égorger bien mieux encore que la première fois. + +Que lui importait le prix dont il payerait cet argent? + +La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il +ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai +entendu ton entretien avec La Parisière.--Eh quoi!--Je sais que tu dois +lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquiète +pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voilà .» + +Quel coup de théâtre! + +La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait +le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde? + +Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait. + +Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester +tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour +arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à +cette idée trop plate. + +Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il +promettait des joies plus grandes. + +A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus +longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de +l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet +argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas +qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir? + +Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la +maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour +Paris. + + + +XVII + +A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue +Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les +boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps +fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de +légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait +là , en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la +campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées, +aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant +des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous +de lait. + +Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin +de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir +de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le +conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut +qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé +une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois +depuis lui avait fait secouer ses doigts. + +Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on +répondît à son appel. + +Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté +la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent +dans ce très modeste logement où se remuaient des millions. + +Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille, +quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être +troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu +était à la maison. + +En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle +acheva de boutonner sa camisole. + +--M. Carbans, demanda Robert. + +--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous? + +--J'ai besoin de le voir tout de suite. + +--Il dort. + +--Éveillez-le. + +--Jamais de la vie. + +Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller +dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit. + +Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée, +car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la +chaîne. + +--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle. + +--Une affaire pressante. + +--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas? + +Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il +se contint. + +--Oui, dit-il. + +--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez +pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez +pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son +heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça. + +--Mais tout retard est impossible, il le comprendra. + +--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement +pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi. + +C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car +c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où +aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse? + +--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert. + +--Pas avant neuf heures. + +--Je viendrai à huit heures trois quarts. + +--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez. + +Et cette fois elle lui poussa la porte au nez. + +Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme +une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait +d'ouvrir ses volets. + +Il était là depuis assez longtemps déjà , regardant, sans les voir, les +garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant +lui. + +Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la +main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste +cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir +jamais eu de relations suivies avec lui. + +--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du +café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé? + +--Non. + +--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure. + +--Et vous, c'est pour cela que vous venez? + +--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se +levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu +de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs +dans sa journée. + +Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour +Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver +dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre +affaire; cependant, cela lui fit passer le temps.. + +Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc. + +La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans +n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger +enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq +minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon. + +--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au +salut de Robert. + +--Vous voyez. + +--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens; +dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque +n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont +plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous +n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous. + +Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué +par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce +coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa +colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma +bonne. + +--Justement. + +--Vous avez joué, et vous avez perdu? + +--Non. + +--Alors, que voulez-vous faire de cet argent? + +--Payer une dette. + +--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des +gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une +dette. + +--Vous croyez? + +--Dame! c'est sûr. + +--Je ne pense pas comme vous. + +--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du +commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il +fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que +diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette? + +--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi. + +Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie: + +--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oà h! mais! +très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille +francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué? + +--Non. + +--Alors comment devez-vous une pareille somme? + +Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le +blessaient. + +--Je la dois, cela suffit. + +--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette +dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le +crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est +une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous +dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une +maîtresse. + +--Monsieur... + +--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite +de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs, +comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter +celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous +l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes +les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous. + +--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert +exaspéré. + +--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria +Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous +vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau +quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à -dire au total huit +cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous +n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez +me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque? + +--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce +risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper. + +--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous +êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille +francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de +chagrin. + +--Je vous fais un testament. + +--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait +pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant, +mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui +que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non, +voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable. + +--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille +francs de valeurs. + +Carbans secoua la tête. + +--Six cent mille. + +--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien +comprendre que l'affaire n'est pas faisable. + +--Tous l'avez bien faite une première fois. + +--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde; +d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la +maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je +vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera. + +Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent +n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il +n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire +n'était pas faisable. + +--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy. + +--Je n'ai pas pu le voir. + +Et il tâcha de parler d'autre chose. + +A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame +Fourcy: + +--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi. + +Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos. + +Que s'était-il donc passé? + + + +XVIII + +Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement +sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy +de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs. + +Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre +librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à +ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient +venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques +instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur +après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements. + +Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle +partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait, +sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un +chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses +soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer. + +Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le +sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir, +de chercher. + +Qu'allait-elle faire? + +Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la +jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle +avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne +pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible? + +Et machinalement elle se répétait: + +«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois +cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou +bien La Parisière les demandait à son mari. + +Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions: +si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas +d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il +fallait payer. + +Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle +se confesser à son mari? + +Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à +examiner et à résoudre. + +Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il +était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent +mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop +bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle +possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, +quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner. + +Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances +de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances +à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération +d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit +par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les +sacrifices. + +En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en +avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière +n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si +sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites +économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé +à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était +employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait +contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière +était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille. + +Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les +empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, +c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme +affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec +son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, +quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, +et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille +francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; +la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son +acquisition? + +D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher +pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu. + +De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût +facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs. + +Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, +obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner. + +Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue +et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses +forces. + +Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la +fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain +chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son +avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, +pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le +courage. + +Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles +avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison +Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais +d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur +arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. +Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle +jamais ce qu'elle aurait sacrifié? + +Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même +point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans +leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer +franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans +s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle +femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme? + +Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans +un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion +empoisonneraient sa vie. + +Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière, +ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses +bijoux. + +Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs. + +Comment? + +Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui +revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle +faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention. + +C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle +avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que +maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun, +qu'on veut oublier et qui revient quand même: + +«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je +suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me +détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.» + +Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le +reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût. + +Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à +elle? + +Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité. + +Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois. + +Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la +satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce +n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité. + +Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle +avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était +encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient +si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes +intentions. + +Ce qui était de la fatalité, c'est-à -dire en dehors et au-dessus d'elle, +c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré. + +Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa +famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre +tous également heureux? + +Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût +qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre +en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille +aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son +plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête? + +Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa +satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic] + +Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien +qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle. + +C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait +qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa +vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier +au bonheur des siens? + +Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois +cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle. + +Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli. + +Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais +non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et +qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on +pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres +entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement. + +Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle +lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret. + +--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart +va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de +liberté; alors j'enverrai Lucien. + +--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son +côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure, +très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et +non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son +âge. + +--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire. + +--Si j'y allais moi-même? + +--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante +par-dessus tout. + + + +XIX + +Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte +trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens +qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se +débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les +autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment +se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait +jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris. + +Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même +où il allait se mettre à table. + +--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient +séparés la veille dans les meilleurs termes. + +Il fut syncopé: + +--Du diable si je vous attendais! + +--Et pourquoi donc? + +--Vous me le demandez? + +--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien +venue? je viens. + +Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son +côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite +devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il +resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le +pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé. + +--Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous +reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier +et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de +change pour qu'il les vende. + +Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient +produire; mais elle ne broncha pas. + +--Qu'importé? dit-elle. + +Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir +de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour +les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre +et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se +bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte. + +--Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux. + +--Non, puisque je viens déjeuner avec vous. + +Il s'épanouit. + +--Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas, +une bonne bouteille. + +--Volontiers. + +On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille +pendant la première partie du dîner, c'est-à -dire tout à fait charmante; +elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était +parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle +avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue +sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses +et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux +indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était +écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça, +et avec plaisir encore?» + +Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât +pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus +d'une fois au Château-Yquem. + +Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le +domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader +qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire +vrai, lui paraissait tout naturel. + +Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question +qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en +tête-à -tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre. + +--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons? +demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question. + +--Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément +pourquoi, je ne m'en souviens pas. + +--Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard +à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes. + +--Cela n'est pas juste. + +--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien +ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde +humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites; +mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous +aurais ruiné, mon pauvre ami. + +Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui +venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné, +c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle +faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les +autres. + +--En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il. + +--En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois +gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par +cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle +qu'une mauvaise disposition chez moi... + +--Oh! joliment mauvaise. + +--... A poussée jusqu'à la colère folle. + +--Vous en convenez. + +--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et +vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres! + +Il resta ébahi. + +--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il. + +--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance. + +--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui... + +--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté; +mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir +dans cette circonstance? + +Il se montra de plus en plus stupéfait. + +--Mais quelle circonstance? demanda-t-il. + +--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que +Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires +venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus, +n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées +dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir +des perles d'un air triomphant? + +--Mais je ne savais-rien de tout cela. + +--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles +vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en +conviens, mais ce n'était pas généreux. + +--Me tirer de quoi? + +--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place, +moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous +offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me +serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos +perles et en quoi ce cadeau... économique pouvait-il me toucher, au +moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille +francs? + +--Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un +éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir. + +--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer +avant samedi. + +Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre +sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle +continua: + +--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre +de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent +mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment +était une dérision pour moi. + +--Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que +j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris. + +--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais +moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous +devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car +j'étais... je suis affolée. + +Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir. + +Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il +avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât. + +--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il. + +--Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là +tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant; +ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi, +c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en +sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute +seule. + +De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée +il fallait bien qu'il répondît. + +Il fut longtemps, très longtemps à se décider: + +--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si +j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir; +mais je ne les ai pas. + +Elle retira sa main. + +--Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas +parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver. + +--Mais je t'adore. + +--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure +est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver +si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien +comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux +pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus +payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le +mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir, +tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous +demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que +je vous demande. + +Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante. + +Et elle attendit. + +--Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement +longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur. + +Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit. + +--Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons +d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des +bijoux, moi du mien... + +Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte. + +--Veux-tu cinquante mille francs? + +Elle ne s'arrêta point. + +--Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je +les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous +verrons, ne t'en va pas. + +Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point, +mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant +elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son +argent. + +--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille. + +Elle ne partit point. + + + +XX + +Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus +que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour +les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de +toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il +était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises +affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus +habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il +recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors... + +Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient +que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative +de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes +complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût +gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps +elle ne pût pas lui échapper. + +Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui +manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de +le lui proposer? + +C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer +elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il +avait la générosité de la jeunesse, celui-là , et il ne comptait pas avec +sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient +toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se +contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes +dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en +rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être +tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi +qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de +petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait +été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus +mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le +tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle +s'en souviendrait. + +Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car +présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il +faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles +étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas +payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui +devaient la sauver? + +Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait, +comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais +seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui +étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion, +n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était +pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret? +Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion +pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le +connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter +pour les lui donner. + +Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un +moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux +cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière +fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair, +bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la +réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas +qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée +par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent +tranquilles. + +Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller +trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez +violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la +hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs, +elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un +sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite +n'aurait pas de suite. + +Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il +était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre, +continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien. + +A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir? + +A un élan d'amour? + +A un élan de désespoir? + +Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une; +elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps +déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les +bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la +nuit calme. + +Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume, +entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à +peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était +avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier +qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et +silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant +aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle +souffla; alors seulement, elle revint à lui. + +--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse. + +Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit: + +--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre +pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour +venir te trouver, ce qui est folie. + +Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux +mains dans les siennes, les serrant, les étreignant. + +--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à +te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait +été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure? +Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler +la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise +de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent. + +Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui +dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?» +Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle +poursuivit: + +--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me +coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et +que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même. + +Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure, +ne devait-il pas parler, et franchement tout dire? + +--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois +réellement trois cent mille? + +--Eh quoi! + +Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger. + +--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en +passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais. + +--Tu étais là ? + +--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les +signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner, +j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir; +me le pardonneras-tu jamais? + +Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le +laissa point dans cette position. + +--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou! + +--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre +maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir +confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est +pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs? + +Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver +une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise. + +--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel +plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine, +j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de +vendre les bijoux que tu m'as donnés. + +--Jamais. + +--Il le faut. + +--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation, +jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de +te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien? + +--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont +dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi. + +--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes +pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs. + +--Mais comment? + +--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai +cherchés aujourd'hui sans les trouver. + +--Toi! + +--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la +pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai +point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment, +je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je +devrais les voler! + +--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi. + +--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande +preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je +voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime. + +Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle +ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût +ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par +ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait +passé en elle. + +--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma +vie, mon honneur; tout, tout pour toi! + +Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle +retrouvait vite son calme. + +--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets, +c'est un acte de folie. + +--Tant mieux. + +--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir +comment et pour qui tu t'es procuré cette somme. + +--On ne le découvrira jamais. + +--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je +courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que +possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je +t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en +pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui +peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se +former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour +les détourner. + + + +XXI + +Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille +francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il +maintenant? + +C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre. + +Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les +promît. + +Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre +lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses +lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il +voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la +lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir? + +Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait +ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût +promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée. + +Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec +sa passion. + +Mais au réveil il fallait compter avec la réalité. + +Comment trouver ces trois cent mille francs? + +A qui les demander? + +S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à -dire s'il +s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été? + +C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de +poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour +même, qu'elle devait réussir. + +Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans +réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père. + +Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père? + +En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois +cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune +qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. +N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant +de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la +jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à -dire le +droit d'en user et d'en abuser? + +Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela. + +Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas +généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme +c'était encore le grand malheur de sa vie. + +Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez +âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse +qu'elle lui avait prodiguées. + +Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en +épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de +temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, +si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant +et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne +est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible +et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, +car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, +déjà finie à vingt ans. + +Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien +dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, +elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout +entière. + +Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré. + +Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le +soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. +Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins +jusqu'à un certain point, c'est-à -dire quand elle était jeune, jolie, et +qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou +trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on +lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il +comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir +ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines +bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes +de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour +lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle +voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le +moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: +c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation! + +Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction +ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure +mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice. + +Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand +avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les +brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en +rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui +restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec +lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit +le rythme de sa respiration. + +C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient +qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait +jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect +qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement +et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles +quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de +celle-ci, de sa bonté, de sa générosité. + +Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de +ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la +tendresse. + +Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas +été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni +l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien +qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante +modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au +moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient +pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa +rigidité. + +Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au +collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait +point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches +dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que +le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés +ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à +manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la +bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui +racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne +pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur +racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que +plus dure pour lui la triste réalité. + +Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive +avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant +être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour +s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui +avaient promise et qu'il croyait obtenir. + +--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. +Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; +pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait +endurci. + +Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient +rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont +l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de +sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.» + +En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, +avec supériorité, bon enfant mais maître. + +De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues +difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de +confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité. + +Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de +tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré +l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son +fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il +traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père. + +Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille +francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une +ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien +grave. + +Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui +semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait +l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être +gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si +peu sévère pour soi-même? + +Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche +auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son +idée. + +M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris. + +Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans +cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui +devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à +Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour +obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le +sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce +mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont. +Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de +Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée? +Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison +et sur M. Charlemont, tout était à craindre. + +Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M. +Charlemont serait libre. + + + +XXII + +Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent +avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il +ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point +visible le matin. + +Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans +son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait +compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du +matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était +même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie +ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa +toilette ou déjeunant. + +Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien +qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins +infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait +beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point +le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait +complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à +Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien, +et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux, +de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes, +depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il +donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode, +que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre +plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge +n'avait pas de prise sur lui. + +Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis +devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant +les ongles, soigneusement. + +--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu +hier. + +--Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses. + +--Enfin, c'est bon; puisque te voilà , nous avons à causer... +sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy, +mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à +retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des +reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs +dépensés et des dettes. + +Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre; +ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père. + +--L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas +là -dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet +entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est +beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de +Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé +cette femme? + +Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque +avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère +dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton. + +--C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas? +Est-elle drôle, au moins? + +C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle? +si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de +pareilles questions! + +--Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais +elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif; +c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à +qui elle avait affaire. + +Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême, +frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit: + +--Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous +parlez. + +--Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et +jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu +ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des +maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies +dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes +assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne +souffrirai pas, et je te le dis tout net. + +Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou +trois tours à pas plus lents, il parut se calmer. + +--Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant +au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable! +entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne +trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète, +mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a +assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en +croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est +toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de +laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait +ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu +aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien. + +Robert eut un geste de répulsion. + +--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie +Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là . + +--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût. + +--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes +exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses +dépens, ne m'inspirent que le mépris. + +--Mon père... + +--Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que +par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et +tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque +tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé +dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et +tout de suite. J'ai dit. + +Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait +incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il +aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser, +c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était +à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible. + +--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions? + +Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu +et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer. + +--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont +je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce +sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je +suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme +il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc, +mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison +qui est ma vie même. + +--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre +moi-même. + +--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père, +mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et +à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble, +j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution. + +--Plus que jamais. + +--C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une +grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui +soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de +ne pas me l'enlever. + +--Mais quelle est donc celle femme? + +Robert ne répondit pas. + +--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer. + +--Je ne le peux pas. + +--Parce qu'elle... + +Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta +vivement: + +--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de +parler. + +--Même à ton père? + +Il inclina la tête. + +--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait +juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent +vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son +instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de +coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est +vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il +en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale. +J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je +m'adresse, à vous. + +--Quels engagements? + +--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi. + +--Tu es fou. + +--Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver +que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me +donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me +les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour +où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que +vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas +pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si +je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui +m'aime n'est pas ce que vous croyez? + +A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme +pour le rafraîchir. + +--Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin. + +--A sauver celle que j'aime. + +--Et comment? + +--Je ne peux pas le dire. + +--Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me +demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne. + +--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce +que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma +confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur, +quand ma vie sont engagés. + +--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras +pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu +contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter +de nouvelles. + +--Mon père, vous ne ferez pas cela. + +--Et qui m'en empêchera? + +--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque +en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous +le savez bien, si elle était là ; une fois dans votre vie, mon père, +remplacez-la, je vous en conjure. + +Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et +aussitôt son valet de chambre entra. + +--Coiffez-moi, dit-il. + +Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans +un mot, sans un geste, il sortit lentement. + + + +XXIII + +Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit +bouleversé, le coeur brisé. + +Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait +point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui +avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie. + +Pourquoi son père le traitait-il ainsi? + +Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de +tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne +croyait-il donc qu'à la galanterie? + +Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et +il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc? + +Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge +où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il +avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si +indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais +une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade +en tête-à -tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans +sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature +inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du +besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable +obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à +développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on +lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même. + +Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être? + +A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse +de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui +avait pas répondu? + +Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était +la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû +lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa +demande. + +Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce +moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se +trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un +cri instinctif, un appel suprême: + +--Oh! maman. + +Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes. + +Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris: +sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur +lui-même. + +Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris. + +Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il +connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque +son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces +personnes. + +La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand +industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour +qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle. + +Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et +il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de +se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger. + +--Êtes-vous souffrant? + +--Non, pas du tout. + +--Préoccupé, alors? + +--Il est vrai. + +--Des chagrins d'amour, je parie. + +Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il +n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont +il devait profiter. + +--Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il. + +En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son +récit en présentant sa demande. + +--Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela! + +--Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que +j'aime. + +--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune. + +--Malheureusement. + +--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme? + +--Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret. + +--Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père? + +La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas +l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge. + +--Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé. + +--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que +votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai +pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui. + +--Mais... + +--Je ne ferai jamais cela. + +Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il +devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était +évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer +son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se +croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment? + +Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait +être payée sans retard. + +Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les +trois cent mille. + +Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on +lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une +grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là . + +Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de +Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou +de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout. + +Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît? + +A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency +faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à +Montmorency comme il avait échoué à Paris. + +Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus +tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir. + +Que lui dire? + +Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât +ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les +humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il +n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle +douleur! + +Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur +la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver +madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était +sombre. + +Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car +il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se +laisse effarer sans résistance. + +Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait +demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame +Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui. + +Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait +peut-être pas ce soir-là ; mais la réflexion lui dit que c'était là une +lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner. + +--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous +annoncerez que je suis rentré. + +--Je peux prévenir M. Lucien. + +--Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande, +et comme je vous le demande, vous m'obligerez. + +Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle +descendît et vînt le rejoindre. + +Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle +arriva, courant plutôt que marchant. + +--Eh bien? demanda-t-elle à voix basse. + +--Je n'ai pas réussi. + +Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que +de surprise. + +--Il faut que je vous explique, dit-il, comment... + +--A quoi bon! + +--Il le faut. + +--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le +dirai. + +Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà +eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui. + +---Parlez, dit-elle d'un ton bref. + +En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son +père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide. + +--Vous êtes naïf, dit-elle. + +--Pourquoi? + +--Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent +mille francs. + +--A qui donc pouvais-je les demander? + +--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne +prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je +vois que vous tenez au vôtre. + +--Oh! Geneviève. + +--Eh bien, quoi? + +--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire +aujourd'hui, je l'ai fait hier. + +--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à +l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous +demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune +considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est +décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je +regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez +aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos +protestations. + +--Oh! ne dites pas cela. + +--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce +pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà +que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie +d'argent. + +Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes. + +--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le +remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons. + +Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle: + +--Mais qu'allez-vous faire? dit-il + +--Me sauver moi-même. + +--Comment? + +--Cela, c'est mon secret. + +Elle fit quelques pas du côté de la maison. + +--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte +et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas +l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire, +ce que je dois faire. + +--Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais +faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me +prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous +ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour. + + + +XXIV + +Il passa une nuit affreuse. + +Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel +mépris! + +Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous +saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me +prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous +ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.» + +Qu'avait-elle voulu dire? + +Qu'allait-elle faire? + +Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle +mettait une si grande confiance? + +C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les +autres. + +Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle +n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins +jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité, +sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est +plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination, +la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être +limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie. + +Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des +amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même +voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment +expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle? +Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à +lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que +la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas +accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait +examiner au contraire. + +Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels +moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux? + +De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en +voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément +trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_. + +Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût +point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des +griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût +formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le +blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le +ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main +qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour +lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au +point de le pousser à des accès de colère folle. + +Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il +n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux. + +Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy, +sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible. + +Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui +sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle +demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce +pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait +une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et +peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas +cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait +jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter +ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle +pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne +serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre +lui-même? + +Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne +faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent? + +Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant! + +Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes? + +Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il +avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce +crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée +de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé +d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas +un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le +secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même +ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux? + +A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de +Ladret? + +Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était +rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien +grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à +la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se +défendre et se sauver. + +Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît +qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible. + +Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir +pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui +barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu +fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.» +Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme +qu'elle allait chercher. + +Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait. + +Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de +la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée, +il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un +corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon +père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai, +quand je devrais les voler.» + +Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus. + +Il les volerait. + +Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un +crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût +donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste +de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un +lâche. + +Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de +l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne +commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce +qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle +qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa +conscience. + +Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui +sacrifierait son honneur d'homme. + +Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la +mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été +difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne +suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir +les voler. + +Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les +irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était +présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse +les heures de sa nuit. + +Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père. + +Là -dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent +mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras! +D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas +éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de +sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les +intérêts. + +Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il +ne l'était pas sur la manière de le prendre. + +Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit. + +Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de +ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait +recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins +et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces +services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il +n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les +autres. + +Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse +lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois +cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne +signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la +maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces +trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy. + +Où toucherait-il cet argent? + +Là se dressait une nouvelle question. + +A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas +à faire pour s'assurer que le titre était faux. + +Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce +moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir? + +En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi +en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris +aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le +portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de +la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France? + +Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière +à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu +l'occasion d'essayer cette imitation. + +C'était ce qui lui restait maintenant à voir. + +Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite +quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle. + +Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies +pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il +s'était mis au travail. + +Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa +main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu +à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était +arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si +parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper. + +Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si +longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée. + + + +XXV + +Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il +n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin +elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle +de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant. + +A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais +outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre +surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour +son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve +d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait +entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre +d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas +possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas. + +Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il +rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à +partir pour Paris. + +--Comment va ton père? demanda Robert. + +--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui, +ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre +d'impatience. + +--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule +et sans lui? + +--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi +de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt +aujourd'hui. + +Et se frappant sur la poitrine, c'est-à -dire sur la poche de côté de son +veston, il ajouta en riant: + +--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des +gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils +savaient ce que je porte dans cette poche. + +--Et que portes-tu donc? + +--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas +grosse. + +--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune. + +--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire +aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats +blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix +de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour +faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que +j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me +prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le +remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule: +«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France +me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une +signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de +cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à +concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant. + +Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux +affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer +le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était +au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces +mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait +tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait. + +--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque. + +--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait +bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés, +et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne +le sont les sommes que le caissier a entre les mains. + +--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire, +n'est-ce pas possible? + +--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible, +n'est-ce pas? + +--Si on te les volait? + +--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela +qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine, +cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu. + +--Mais... + +--Je manquerais le train; à ce soir. + +--Lucien. + +Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son +veston bien boutonné cependant. + +A quoi bon le rappeler? + +C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop +savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa +poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour +payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas +demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il +ne pouvait pas davantage le lui prendre. + +Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était +pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans +chercher autre chose. + +Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait. + +Et il continua d'errer dans la maison en la guettant. + +Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa +chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans +le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne +devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont +elle lui avait parlé? + +Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point. + +Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre +d'une façon détournée. + +--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec +mademoiselle Marcelle. + +--Est-il donc plus mal? + +--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le +désire, je peux prévenir madame. + +Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait +pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre +l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui +parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection, +et avec tant d'instances. + +Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître. + +L'heure marchait cependant. + +Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à -dire la perdre, quand +il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait +partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest, +à quelle heure arriverait-il à Londres? + +Il fallait se décider. + +Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela +était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir +de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait +toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il +n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa +lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le +bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait +été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait +absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il +n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon +qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement +entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec +madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en +tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand +madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à +cette potiche et trouverait sa lettre. + +Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres +avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour +ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis +certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin; +j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf +et dix heures.» + +Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du +vestibule, il passa sur le balcon. + +Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les +premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à +petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux +et d'oreilles en réalité que pour la chambre. + +Aucun bruit; personne. + +Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir. + +Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son +pas qu'il faisait aussi léger que possible. + +Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux +fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à +allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche. + +Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau +était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux +yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur. + +La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait: + + _C. Fr_........ + + 30,150 + + _Paris, le_ + + _Reçu de la Banque de France la somme de + dont elle débitera le compte_. + +C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et +duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait +envoyés à Paris. + +Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de +Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille +francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il +se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes +courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait +les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le +monde depuis deux jours. + +Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr +que d'aller à Londres. + +Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de +sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans +sa poche. + +Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque +dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois +cent mille francs. + +Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il +n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta +chez lui. + +Là , sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit, +et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il +signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en +chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa +poche. + + + +XXVI + +Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il +se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants. + +En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il +acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom +anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert +Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au +contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque +danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame +Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter +celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: +James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez +bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi +occupés que les employés de la Banque. + +Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, +qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes +courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune +crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait +parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison +de son père pouvait être là , attendant son tour pour être payé; on +pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on +pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander +de justifier qu'il était James Marriott. + +On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son +nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement. + +Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, +on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il +se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait +autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de +l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des +chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et +par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des +gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle. + +Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent +de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre +allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille +francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une +pareille somme? + +--M. James Marriott, dit une voix. + +Il ne bougea pas. + +--M. James Marriott. + +Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança +lentement. + +On ne lui adressa qu'un seule question: + +--Combien? + +Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit: + +--Trois cent mille francs. + +Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille +francs. + +S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite, +mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets, +et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de +vérifier les liasses. + +--_All right_. + +Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se +mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture +qu'il respira. + +Elle était sauvée. + +Comme elle allait être heureuse! + +Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse! + +Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait +pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait +éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle. + +Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui, +un malaise. + +Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans +doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par +lesquelles il venait de passer. + +Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui +c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour +elle aussi, avaient dû être terribles. + +Il arriva à Nogent. + +Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de +ville, qui venait bien évidemment prendre le train. + +Il courut à elle. + +--Vous, dit-elle sèchement. + +Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit +aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de +la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour +elle. + +--Où allez-vous? demanda-t-il. + +--Vous voyez bien, à Paris. + +Il la regarda en souriant. + +--N'y allez pas, dit-il. + +--Etes-vous fou? + +--Oui, de joie. + +A son tour, elle le regarda surprise et interdite. + +--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq +minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être +entendus ni vus. + +Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse: + +--J'ai l'argent. + +Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui +prenant le bras et se serrant contre lui: + +--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante. + +Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers +le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la +grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de +grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande +route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à -tête. + +Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout +en longeant la route, elle lui avait posé question sur question. + +--Était-il possible qu'il eût réellement l'argent? + +--Là , dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui +a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse +de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches. + +--Et comment t'es-tu procuré cet argent? + +--Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter. + +--Tu as des secrets pour moi? + +--Je n'en ai qu'un, c'est celui-là . + +Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé +à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand +je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà +celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir +refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu +de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne +pouvoir pas le reprendre et le lui rendre. + +--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois +cent mille francs? + +--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui +m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit +n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé. + +--Mais comment? + +--Plus tard je te le dirai. + +Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être +imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista +pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était +pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il +valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât. + +--Oh! le cher enfant, dit-elle. + +Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle. + +--Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu +viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec... + +Il l'interrompit: + +--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement. + +--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de +quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux +plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre +prochainement cet emprunt de trois cent mille francs? + +--Qu'importe? + +--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre. + +--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut +l'apprendre aujourd'hui, demain. + +--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence, +car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et +si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons +puissent se porter sur moi. + +--Mais que veux-tu donc? + +--Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé. + +--C'est impossible. + +--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te +demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager. + +--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage? + +--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu +pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on +ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu +aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle? + +--Oui, comment le penser! + +Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri +désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui +expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques +jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la +maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait +manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se +seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à +son père. + +Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement +l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était +arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en +sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé +et mis brusquement sur ses jambes. + +--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici +l'argent. + +Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets +de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal. + +--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer? + +--Eh bien alors, ne nous séparons pas. + +Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là , ne +voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir +embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner. + +Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le +sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant +de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire +passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la +chaleur de la honte qui lui brûlait le visage. + + + +XXVII + +Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche +télégraphique à La Parisière: + +«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.» + +Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une +certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne +voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une +circonstance lui avait rendu service. + +Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous +sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements +voluptueux. + +Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi +toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de +plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant +elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était +cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à +envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui +épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une +très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se +séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son +repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très +galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était +certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant +avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de +la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât +si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur +la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se +reposant. + +Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps +une exclamation de surprise. + +--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle. + +--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont +la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil. + +--J'ai manqué le train tout simplement. + +--Et tu n'as pas attendu l'autre? + +--Non; cela m'aurait pris trop de temps. + +--Une demi-heure. + +--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais +donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit. + +Il lui prit la main et la lui embrassa. + +--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux. + +--Je ne suis pas bien mal. + +--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que +nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas +choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être +partie. + +Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de +lui. + +--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari +un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été +depuis vingt ans pour ton père. + +Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à +Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui +mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand +Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les +journaux. + +--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy. + +--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions +si heureux tous les quatre ensemble. + +--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait +pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai +jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là . Qu'est-ce qu'il fait ici? +Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre +le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête... +oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne! +Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais, +jamais je ne m'habituerai à lui. + +--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame +Fourcy. + +--Que veux-tu dire? demanda Fourcy. + +--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage + +--Il te l'a annoncé? + +--Pas positivement. + +--Ah! tant pis, dit Marcelle. + +--Mais c'est probable, continua madame Fourcy. + +--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je +ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est +qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage. + +Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec +sa femme. + +--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un +garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il +est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à +tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui +s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons? + +--Comment veux-tu? + +--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je +l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis +comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant +qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener. + +A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante. + +--Qu'as-tu? + +--C'est M. Evangelista qui est là , peux-tu le recevoir, maman? + +--Mais... + +--Je resterais près de papa. + +--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le +marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil. + +Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très +aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces +exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été +dans ses habitudes. + +Marcelle était radieuse. + +Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui +mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il +sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans +aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de +s'être décidé. + +Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il +reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de +la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était +que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il +n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy +se disait qu'il serait bientôt franchi. + +N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista +était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était +marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement +d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un +rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle +avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi +rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour +elle et pour les siens. + +Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre +qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière. + +--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui +n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier. + +--Volontiers. + +--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que +Marcelle fut sortie du salon. + +--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la +maladie de mon mari. + +--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que +c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le +temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir, +comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de +l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait. +Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi +s'agit-il. + +--Des fonds que je dois vous remettre. + +--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé... + +--Que je vais vous les remettre. + +La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à +cette réponse. + +--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais +aller vous les chercher. + +Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait +remis. + +--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous +voulez le vérifier. + +--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière. + +--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous? + +--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je +n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je +m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous! +Mes compliments. + +Et il la salua respectueusement. + +--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer. + +--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir +quelques-uns de ce genre. + +--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter +demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien +entendu; je vous verserai l'argent dans la journée. + +--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie. + +--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière +affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me +profitera. + +La Parisière secoua la tête d'un air incrédule. + +--Vous verrez, dit madame Fourcy. + +Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia. + +--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy +lorsqu'elle revint près de lui. + +--Il t'aurait fatigué. + +--Et que voulait-il? + +--Prendre de tes nouvelles. + +--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à +la politesse. + +Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était +passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec +la régularité ordinaire. + +Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de +Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire +un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à +Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy. + +--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage! + +--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable. + + + +XXVIII + +La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller +chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût +bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle +ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à +Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet +argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour. +Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le +gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon +impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte +que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on +pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu. + +Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que +possible. + +--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au +jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul. + +Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer +dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud, +ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air. + +Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle, +s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle +avait commencé le matin. + +Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît +un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il +s'endormit. + +Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix +progressivement, puis enfin elle se tut. + +Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre +s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui, +marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la +domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien +regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et +comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle +crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques +instants. + +A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en +même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme +assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé +de papier blanc. + +Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla. + +--Qu'est-ce que c'est? + +Le jeune homme s'avança. + +--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais +je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le +jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains +étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais +cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes +excuses. + +--Ce n'est rien. + +Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme +lui remit. + +Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de +l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez +l'air d'une boîte de bonbons. + +Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui, +tandis que le jeune homme le regardait avec surprise. + +A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison, +mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire, +elle n'avança pas. + +--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda +Fourcy. + +--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers. + +--Très bien. + +--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne +pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains +d'une domestique. + +Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise; +alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta +d'ajouter: + +--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette +domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM. +Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à +madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose. + +--Vous avez une facture? demanda Fourcy. + +--La voici. + +Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle +était simplement pliée en deux et non sous enveloppe. + +Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri. + +--Qu'est-ce que cela? + +--La facture de réparation du collier. + +--On a fait erreur. + +--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je +vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas +acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux +recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont +repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont +été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le +travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de +la maison. + +Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se +remettre et de se dominer. + +--Il suffit. + +Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy +le retint. + +--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du +doigt. + +--C'est selon. + +--Comment cela? + +--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre +celui-là ? + +--Pour en acheter un pareil. + +--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air, +monsieur doit le comprendre. + +--Parfaitement, je vous remercie. + +Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla. + +Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur +un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le +laisser seul. + +Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses +mains tremblaient. + +--Tu es plus mal, s'écria-t-elle. + +--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi. + +Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et +elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux. + +Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un +collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme! +Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que +cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la +fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en +pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses +mains ce collier. + +Alors? + +Il cherchait. + +Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui +se heurtaient dans sa tête bouleversée. + +Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais +elle n'avait jamais eu que des pierres fausses. + +Comment ce collier valait-il cinquante mille francs? + +Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir +examiner tant que sa femme n'était pas là . D'un mot bien certainement +elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre. + +L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser +entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien. + +Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait. + +Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture. + +Puis il lui dit de le laisser seul. + +Puis il la rappela encore. + +Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle; +elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé; +sa mère n'arriverait-elle point à son secours? + +Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur +commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité. + +Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets +reconnut son pas dans l'escalier: + +--Voici maman. + +--Laisse-moi avec ta mère. + +Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari +pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta: + +--Qu'as-tu? Tu es plus mal. + +Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il +avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout +pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement +angoissé. + +--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs? + +Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants +qu'elle retrouva la parole: + +--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle. + +--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te +vient-il? + +Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de +réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse. + +--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve. + +--Ce collier! + +Elle hésita. + +--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant: +explique-moi, parle. + +Elle se décida: + +--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela +soit pour moi. + +--Mon Dieu! + +--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à +M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de +l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes +mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce +collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois +avant sa mort. + +--Et tu ne m'en as rien dit! + +--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est +écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et +je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais +quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me +serais confessée, comme je me confesse en ce moment. + +Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui +il l'embrassa. + +--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je +l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on +est injuste et cruel quand on souffre! + + + +XXIX + +Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée. + +Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui +s'était passé à la maison de banque. + +--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos. + +--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur +moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en +dormirai mieux. Va, Lucien. + +Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres, +des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait +attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de +la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la +lumière de la lampe. + +Comme cela durait depuis assez longtemps déjà , madame Fourcy s'approcha +du lit. + +--Tu vas te fatiguer, dit-elle. + +--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une +plume, de l'encre, et tout de suite après je dors. + +Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le +cahier que son mari lui avait demandé. + +Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit +pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant +et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait. + +--Après? dit-il tout à coup. + +--C'est tout. + +--Comment c'est tout? + +--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait +d'appeler; je suis au bout. + +--Tu te seras trompé, recommence. + +Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy +suivait sur les souches du cahier. + +--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy. + +--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize. + +--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier. + +Et Fourcy compta les souches. + +Puis passant le cahier à son fils: + +--Compte toi-même, dit-il. + +Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept. + +--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il. + +Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix +frémissante, il dit: + +--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces +de caisse. + +Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait. + +--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro +30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les +six de ce matin. + +--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien. + +--Cela est. + +Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient +ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et +le fils. + +--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari. + +--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy. + +Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant +attentivement, le sondant. + +Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le +visage. + +--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés +toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils +ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui +constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin. + +Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne +regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son +frère. + +Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy +reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux +premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était +opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait +pas pu se tenir, il était passé à une autre. + +--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les +mandats je t'ai remis le cahier? + +--Oui. + +-Qu'en as-tu fait? + +--Je l'ai porté dans ma chambre. + +--Tout de suite? + +--Tout de suite. + +--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau? + +--Oui... c'est-à -dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à +ce moment. + +--As-tu fermé le bureau? + +--Oui... + +--Tu n'en es pas sûre? + +--Oui,... au moins je le crois. + +--Tout de suite? + +--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je +l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci. + +--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau? + +--Cela non, j'en suis certaine. + +--Et ce matin? + +--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai +remis aussitôt dans le bureau. + +--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier? + +--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement. + +--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller. + +--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de +fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu +tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque +erreur, peut-être une niaiserie. + +--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien. + +--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre +à demain. Je t'en prie, Jacques. + +Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle +s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir. + +Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien, +et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait. + +Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle +pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous +les trois de sa chambre. + +Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se +calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil. + +Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il +agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses +faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat +qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche. + +Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et +personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils. + +C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré, +les entrailles tenaillées. + +Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui +l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne +pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu. + +Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas. + +Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas +étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun +bruit, sa femme dormait. + +Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa +veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement, +il monta à la chambre de son fils qui était au second étage. + +La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton +pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui +se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme +surpris dans son premier sommeil. + +En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri: + +--Tu es plus mal. + +Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint. + +--Non, dit-il, j'ai à te parler. + +Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses +traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de +désolation. + +--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire +appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble, +tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis +pas malade. + +Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair. + +--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler. + +--Tu as une idée? + +Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse: + +--Oui, dit-il. + +--Eh bien? + +Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés +sur son fils. + +--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les +mains de ta mère... et par les tiennes. + +--Eh bien? balbutia Lucien. + +Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions +méthodiques, un élan l'entraîna: + +--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es +jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans +une position grave. + +--Père! s'écria Lucien haletant. + +--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui +trouverait dans son amour paternel... + +Mais Lucien ne le laissa pas continuer: + +--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui... + +Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux +dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser. + +Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche. + +--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû +prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant. + +Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément. + +Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la +douceur d'une caresse maternelle: + +--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé. + +Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa. + +--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce +soir laisse-moi te reconduire et te recoucher. + +Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre. + +--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous? + + + +XXX + +La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il +se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque. + +La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que +seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro +30,150 ne figurait nulle part. + +Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France +pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de +la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements +qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a +une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire +du compte courant. + +La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille +francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott. + +Le vol était manifeste. + +Par qui avait-il été commis? + +On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût +contradiction dans les réponses qu'on en put tirer. + +Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à +l'air raide et brutal. + +Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un +vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche. + +Et personne ne voulait démordre de son opinion. + +--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs. + +--Et moi qu'il les avait blonds. + +--Et moi qu'il les avait blancs. + +A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient +rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux +de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres +préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant +les guichets. + +Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la +signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque +soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des +seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy +convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas +cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait, +aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait +que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient +écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait +même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce +qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les +mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de +sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un +faussaire habile. + +Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc? +C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres. + +Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté +une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement +surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant +il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question +de la police avait été la même: + +--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait +signé et rempli? + +Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la +veille, c'est-à -dire qu'il n'y comprenait rien. + +Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait +signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de +la souche. + +--Entre quelles mains le cahier avait-il passé? + +Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils. + +Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la +rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement +succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait +avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux +encore? il leur fallait un coupable. + +--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un? + +--Je n'en ai pas. + +--Et cependant? + +--Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je +l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher. + +--Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons. + +Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant +de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il +devait annoncer ce vol. + +Il se rendit donc rue Royale. + +--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien. + +Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas +sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le +regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il +fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on +pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches +angoisses. + +Mais Fourcy n'accepta pas son secours: + +--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu +m'accompagneras. + +Justement, M. Charlemont venait de rentrer. + +--Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors? + +Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était +pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient +relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front. + +--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont. + +--Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler +trois cent mille francs. + +--Oh! oh! et comment cela? + +Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien +expliquer. + +M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes +considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit +de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le +classant méthodiquement dans sa mémoire. + +--On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de +son récit, c'est clair comme le jour. + +--Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis. + +--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains? + +--Personne autre que ma femme et que Lucien. + +--C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a +détaché un de ces mandats. + +--Évidemment. + +--Ce n'est pas non plus Lucien. + +Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement. + +--Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité +aussi bien qu'une absurdité. + +M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire, +mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les +cherchait. + +--Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le +bureau de ta femme. + +--Mais qui? + +--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu +aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on +en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque. +N'est-ce pas ton sentiment? + +Fourcy n'osa pas répondre. + +M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy: + +--Où était Robert? dit-il. + +Fourcy poussa un cri. + +--Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à +une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez +pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me +disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au +vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité. + +--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu +ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime. + +--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré. + +--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert? + +Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à +peu il se redressa. + +--Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien +de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est +de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne +s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux. + +--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible. + +--Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait +impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet +qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais. + +--Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi? + +--Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à +clef. + +--Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la +clef sur la serrure? + +--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est +en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée +ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est +avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150, +et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent. + +--Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat? + +--Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre +le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et +celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la +chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi. + +--Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il +faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme +ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je +ne peux pas hésiter. + +--Jamais je ne soupçonnerai Robert. + +--Mais cette fuite... + +--Ce voyage. + +--Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge +contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu +l'idée de prévenir la justice. + +--Mais la Banque de France l'aurait prévenue. + +--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce +vol. Mes idées là -dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se +plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment +arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle? + + + +XXXI + +Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas +faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla +à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence. + +Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance, +parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les +connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand +train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui +naturellement était la seule bonne. + +Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout +le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins +comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer. + +Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu. + +Qui l'avait pris? c'était là -dessus que couraient les commentaires. + +--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy? + +--Oh! + +--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir +détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli. + +--C'est un honnête garçon. + +--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de +jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes +garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont +jusqu'au vol pour satisfaire leur passion. + +--Ce n'est pas un garçon passionné. + +--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et +vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un +au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous +avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu +céder à la tentation d'en prendre un. + +--C'est un Anglais qui l'a touché. + +--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les +employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un +Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour +complice? + +Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins +cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne +souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le +regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui +trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un +voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en +sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait +quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question +et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails +du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les +efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté +cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer +un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une +contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son +père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner, +comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas +auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences +qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas +prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas +se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué. + +A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on +disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait +des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans +ce cas. + +--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme? + +--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et +s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche. + +--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher. + +--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il +voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et +avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un +homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent +mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde. + +--Et la mère? + +--Allons donc! + +--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu +quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son +bijoutier? + +--Non. + +--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que +d'un assassinat. + +--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait. + +--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent? +Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne +son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve +dans ses deux maisons? + +--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier. + +--L'avait-elle payé? + +Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois +s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son +salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier, +des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de +Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant: + +--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois? + +--Vous aviez peut-être raison. + +--Comment, si j'avais raison? + +--Qui aurait cru cela! + +--Moi. + +--Une honnête femme, une mère de famille! + +--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires. + +--Je ne croirai jamais cela. + +Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares +étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à +l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde. + +Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la +malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique +qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne +parlait que du vol de ces trois cent mille francs. + +Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne +s'en occupait pas moins. + +Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui +fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que +les soupçons tombaient, c'était sur Robert. + +Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille +francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire +remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative +d'emprunt et ce vol. + +--La même somme, est-ce drôle, hein! + +--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire. + +--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on +les vole à son père. + +--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à -dire +dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont. + +--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce +jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été +assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice. + +--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à +la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on +trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy +a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration. + +--Cela est caractéristique. + +--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la +vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit? +N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux +Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les +recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois, +soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont +qu'il vénère. + +--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour +même du vol. + +--Où est-il? + +--À l'étranger. + +--Où cela? + +--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il +passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui. + +--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois +cent mille francs? + +--On ne sait pas. + +--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée? + +--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment +mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et +c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans. + +--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre. + +--Ce n'est donc pas une cocotte? + +--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme, +car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà +dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus +de quatre cent mille francs. + +--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme; +elle va bien. + +--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du +tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des +folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le +plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien +que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion. + +--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce +tempérament. + +--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire +aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert +Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à +lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a +pris. + +--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les +fidèles. + +--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent +mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu +tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au +moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt +recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or. + + + +XXXII + +Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait +point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris. + +Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles +s'étaient passées. + +Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le +cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après +l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la +Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les +billets. + +Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux. + +Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son +honneur pour elle et qu'il commettrait un crime. + +Son honneur, c'était affaire à lui. + +Mais son crime c'était affaire à lui et à elle. + +Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre +souci autrement. + +Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait! + +Jamais elle n'en avait traversé de plus grave. + +On allait chercher le coupable. + +Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable. + +Et alors? + +Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit. + +C'est-à -dire qu'elle serait perdue. + +Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie +qu'elle avait toujours souhaitée. + +Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une +monstruosité et cependant cela était ainsi. + +Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas +l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au +moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les +moyens pour en sortir à son avantage. + +Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était +arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien, +puisqu'elle ne savait même pas où il était. + +Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche +de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver +son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses +nouvelles à personne. + +Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M. +Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait +complètement ce que son fils était devenu. + +Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait +avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette +disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui +était un soulagement. + +--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat; +j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le +soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la +veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette +misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y +avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle +est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces +soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller +loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en +penses-tu? + +--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la +colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils. + +--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy, +je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes +paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère +indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il +rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste +envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable. + +--Évidemment. + +Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours, +elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il +serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que +le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont. + +--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses +soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père +et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas +tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la +chance de trouver d'ici-là le vrai coupable. + +Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en +avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de +Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si +malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait +dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un +entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté +par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour +laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se +porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il +n'y avait pas de doute possible à ce sujet. + +Aussi, à quelques jours de là , Lucien, ayant enfin reçu une lettre de +Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans +un sens opposé à celui que souhaitait sa mère: + +«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que +tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois +conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les +journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de +la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le +plus malheureux du monde? + +»Depuis ton départ, c'est-à -dire pour être exact, le jour même de ton +départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France; +on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la +Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin +même,--trois cent mille francs. + +»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison +Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que +cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la +situation la plus terrible. + +»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris +ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais +assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans +un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père, +ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui +rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je +n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et +puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient +à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent +mille francs. + +»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait +pas ce que je te dis là , et comme il résulte des faits que j'ai eu ce +cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un +ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait +réellement ce que je pouvais faire. + +»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans +qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et +m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les +conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots, +pour moi terribles: «C'est lui.» + +»Qui lui? + +»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs. + +»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la +police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais +n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas? + +»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau +pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te +mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas +sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se +retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté +il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais +qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent +tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela +soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en +pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable. +Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le +penses bien, savent que je suis innocent. + +»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté +de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son +compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui. + +»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile +de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin. + +»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se +passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre +fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu, +avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon +beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras +le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de +pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te +faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à : + + »Ton ami désespéré, + + »LUCIEN FOURCY.» + +Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser +tous les mots. + +Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas +qu'il pût croire qu'on le soupçonnait. + +Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir +qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors +surtout que cet innocent était son meilleur ami. + +En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils +peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la +certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne +prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.» + +Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il +n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour +arriver à Paris et confesser la vérité. + + + +XXXIII + +Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant +la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus +vite. + +Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du +Nord. + +Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son +père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas +rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il +devait être à la campagne. + +Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour +Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son +père. + +Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec +Marcelle et Lucien. + +--Et madame? + +--Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir. + +--Volontiers. + +Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses +jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la +voir. + +Il s'assit, il se releva, il se rassit. + +Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva. + +Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et +cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors +seulement elle le regarda en venant à lui. + +--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu? + +--Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à +propos de ce mandat que j'ai pris et rempli. + +--Etes-vous fou! s'écria-t-elle. + +--Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce +serait une infamie de ne pas le faire. + +--Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau +et de vous procurer cet argent par un pareil moyen. + +--Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi! + +--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage? + +Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix +basse il murmura: + +--Et pour qui donc cet argent? + +--Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est +une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent +volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé +m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré. +Vous m'avez trompée. + +--Moi? + +--Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet +argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une +infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de +le faire.» + +--Faut-il donc laisser soupçonner un innocent? + +--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser +ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie +qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui +sont perdus si vous parlez. + +--Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne +veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien. + +--Lucien! + +--Lisez cette lettre. + +Il lui tendit la lettre de Lucien. + +Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la +regardait. + +Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la +récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était +le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait +abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses +longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il +l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi +lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il +avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures. + +Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions. + +--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle. + +--Sans doute. + +--Elle est d'un enfant. + +--Mais... + +--Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il +se l'imagine, ces propos? + +--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les +tient. + +--Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront +plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations +qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises +qu'on formulera contre des coupables. + +--Contre un coupable, moi. + +--Et la complice de ce coupable! + +--Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître? + +--Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous +auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul, +je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et +vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent +à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est +vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs, +tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous +avez employé cette somme? + +--Je ne le dirai pas. + +--Pour qui? + +--Je ne le dirai pas. + +--Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera +avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on +la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile +d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela? + +--J'ai pensé à Lucien. + +--Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué? +cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela +que vous voulez? + +--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute. + +--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous +taisez? + +--J'aurai fait mon devoir. + +--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas +que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir +ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément. + +Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient, +durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle +adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché +sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans +ses entrailles. + +--Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous +voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de +votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est +de vous. + +En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de +l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le +regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un +attendrissement. + +--Oh! Geneviève, murmura-t-il. + +--Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous +m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai +prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de +propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa +mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de +mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas +pensé à cela. + +--J'ai obéi à cette lettre. + +--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle +que vous avez aimée? + +--Que j'ai aimée! + +--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera +connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra +qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et +voulez-vous les lui imposer? + +Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la +regarder. + +--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible. + +--Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure +dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui +pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le +voulez. + +--Que faut-il faire? + +--S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres +qui se portent sur vous. + +--Ah! + +--Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de +quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le... +la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre +retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux +qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le +fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas +reconnaître qu'ils se sont trompés. + +Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris, +c'est-à -dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela. + +--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne +serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages? + +--Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une +apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait +dangereux. + +--Vous voyez... vous m'éloignez encore. + +--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse +existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur +nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux +de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie. + +De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il +retomba brusquement dans la réalité: + +--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le +ferai. + +--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit +disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en +vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes. + +--Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant. + +--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de +quelques semaines quand l'avenir est à nous? + +Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa +tomber dans ses bras: + +--Ah! Robert! + +Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait +minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne +laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas. + +Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants +étaient rentrés de leur promenade. + + + +XXXIV + +En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même +temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se +tromper,--la satisfaction et la joie. + +--Ah! voici Robert, s'écria Fourcy. + +--C'est toi! dit Lucien. + +Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que +chez le fils. + +Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons +qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait +toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne +serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits +absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder, +sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf. + +Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert +avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent +payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri +égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête +et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second +fut un serrement de coeur et un élan de compassion: + +--Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait +s'accuser, le pauvre garçon! + +Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir +que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part. + +--Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement, +de tout coeur, vous pouvez m'en croire. + +Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât +peu à cet épanchement. + +Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer. + +--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez +qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur +plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est +ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence +fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de +trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables +pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien +ne pas être étranger à ... + +Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en +parlant d'un Charlemont? + +--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez +niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si +heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous +n'aurez qu'à paraître et tout sera fini. + +Alors lui prenant le bras affectueusement: + +--Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre... +d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer +d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions +indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser: +c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique. + +A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à -tête et surtout de la +contenance embarrassée de Robert, appela son mari: + +--Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la +nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim. + +--C'est juste, dit Fourcy. + +Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot. + +--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop +loin, beaucoup trop loin. + +Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa +guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son +voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots. + +Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable. + +--Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a +pas changé. + +--Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait +Fourcy. + +--Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se +déclarer. + +Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait +pas sur la cause de cette humeur sombre: + +--Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle. + +Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa +résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver +seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut +vouloir les éviter. + +Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la +honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il +devait l'aider à parler. + +--Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment +où ils furent seuls. + +--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en +arrivant. + +Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la +reprit: + +--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu. + +L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas. + +Lucien insista: + +--Parce que si... j'ai un duel, tu seras là . + +--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là . + +--Ah! + +--Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu +n'auras pas de duel. + +Lucien crut le moment arrivé. + +--Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que +tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute +trouver le coupable. + +Lucien resta muet cherchant à comprendre. + +Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il +n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait +trouver ce coupable? + +Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement +de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable! + +Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs +reprises, au grand étonnement de celui-ci. + +Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de +vives angoisses. + +Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux? + +Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment +répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en +posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais +saurait-il, pourrait-il la suivre? + +Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta +le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le +trouver. + +M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de +commencer sa toilette. + +D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais +cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après +avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était +tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds. + +--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont. + +--Quelle confession? + +--Comment, quelle confession? celle de votre infamie. + +--Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me +retirer. + +Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à +l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait. + +Mais d'un geste son père le retint. + +--Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce +que vous fait de cet argent? + +Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots +s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là . + +--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent? + +--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un +mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille +francs à la Banque? + +Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi +l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas +cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui +avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un +certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation. + +--J'ai cette audace, dit-il. + +Mais il le dit mal, les yeux baissés. + +--Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé? + +--Je ne me suis pas sauvé. + +--Où avez-vous été? + +--Dans le pays de Galles. + +--Seul? + +--Seul. + +--Quoi faire? + +--Me promener + +--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup? + +--Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime. + +--Ah! + +C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement +pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que +la situation se détendait. + +En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que +celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point +avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au +contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En +l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un +éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent? + +--Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol? + +--Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas. + +--Pourquoi revenez-vous? + +--Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge. + +--Comment voulez-vous vous défendre? + +--Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à +Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une +lettre de Lucien m'a fait interrompre. + +--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce +qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui. + +--Demain ou après-demain. + +--Alors tu te plais dans le pays de Galles. + +Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de +l'Angleterre et de voyages. + +L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à +mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte +de son mensonge l'étouffait. + + + +XXXV + +Cependant les recherches de la justice continuaient. + +Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux +délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était +venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques +renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien. + +Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de +madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui +avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses +pièces. + +De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point +été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa +clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur +empreintes. + +Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait +remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient +entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il +entré ce voleur? + +--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer, +laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du +dehors. + +--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il +deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit +bureau et justement ce jour-là ? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul +mandat, au lieu de prendre le cahier entier? + +Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient +élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que +celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il +écoutait, il regardait, il ne disait rien. + +C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle +de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était +disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais +qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses +lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence. + +Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec +madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas, +et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde +déférence. + +--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans +votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à +adresser à vos domestiques. + +Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison +qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les +Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était +contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du +pays. + +Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait +plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait +éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que +celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il +fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela; +même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes; +de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se +mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la +façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même +volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit +commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont. + +--Quel exemple! disait-il souvent. + +Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait, +son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était +surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de +faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand +cela lui était si facile. + +Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari +témoignait à cet aimable commissaire; loin de là , car avec ses manières +douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui +inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi? +et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un +jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui +faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel +elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des +serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de +ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à +Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas +pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre +quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah! +comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se +fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et +l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans +ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre +elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le +voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les +lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait +pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son +ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe +du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas +laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle +ne le sentait que trop, devait manquer de naturel. + +Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits +positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence +par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été +folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la +prudence pouvait lui suggérer. + +Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces +précautions. + +Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et +de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle +cachât, et c'était là pour elle le difficile. + +Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux, +et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle +ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien +à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou +une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger +qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant +son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât +comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger, +n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas +dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en +elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui +tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que +cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait +pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie. + +Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre +de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait +toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait +faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la +possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la +justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses. + +Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle +éprouverait l'embarras des richesses. + +Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses? +A qui, à quoi se fier? + +D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des +explications impossibles à donner. + +Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les +diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des +justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés, +qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le +certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître. + +Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher +ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même. + +Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement +pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne +perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à +angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les +vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles +qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits +cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des +planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps +pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare +facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers. + +Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait +pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien +cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie, +comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à +secret dont le fin fond était connu d'elle seule. + +Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait +ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un +coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé +une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses +petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé +entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres +feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait +de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait +faire disparaître, titres et bijoux. + +Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de +les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne +retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le +tapis sur lequel elle avait traîné un meuble. + +Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui +faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison. + +De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était +fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait +offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son +intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de +cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de +ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé. + +Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le +commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa +vue. + + + +XXXVI + +Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable +commissaire de police. + +--Je vous dérange? + +--Pas du tout. + +--Je serais désolé. + +--Vous avez du nouveau? + +--Peut-être. + +Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrétion de ne pas +insister; malgré le violent désir qu'il avait de savoir, il portait +trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation +directe. + +--Est-ce que vous êtes bien occupé en ce moment? demanda le commissaire +de son ton le plus insinuant. + +--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner; +asseyez-vous donc, je vous prie. + +--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi à Nogent, où M. +le juge d'instruction doit se rendre de son côté pour certaines +constatations qui exigent votre présence. + +Aller à Nogent à cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy, +qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journée, mais +puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas +refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle +qu'il avait le plus à coeur, c'était la découverte de leur voleur. + +--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis à vous; et +nous partons. + +Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions; +il ne serait absent que quelques heures et sûrement il reviendrait. + +Le trajet fut très gai et le commissaire entretint la conversation d'une +façon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait +d'arrêter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il +était tout plein de son succès qu'il n'avait obtenu qu'à force de +persévérance et de ruses: au reste il était en ce moment dans une bonne +veine. + +Ils trouvèrent le juge d'instruction qui était arrivé depuis une +demi-heure déjà , et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle, +sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'était installé dans +le salon avec son greffier. + +Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction +coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps; +il avait interrogé les domestiques. + +Cela fut répondu assez sèchement; au reste le contraste était frappant +entre le juge et le commissaire: autant l'un était aimable, doux, +poli, autant l'autre était raide et rogue, d'une froideur glaciale qui +paralysait ceux qu'il daignait regarder. + +--Maintenant, dit le juge en s'adressant à Fourcy, je désire avant tout +visiter les lieux, veuillez me précéder. + +Ces manières et ce langage ne ressemblaient en rien aux façons du +commissaire, mais Fourcy ne laissa paraître aucune surprise; marchant +devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la +chambre de sa femme et dans la sienne. + +Comme le juge ne paraissait pas disposé à lui adresser des questions, il +se tint sur la réserve et il attendit. + +N'ayant rien à faire qu'à regarder, une chose le frappa; le juge +d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement +des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait dû être commis; +il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les +étoffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de +la cheminée, les coffrets orientaux, placés çà et là , et à un certain +moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les étagères pour prendre les +curiosités qui les emplissaient et les étudier. + +--C'est un curieux, un amateur de bric-à -brac, se dit-il tout bas. + +Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol, +c'est-à -dire du bureau et de la porte de communication des deux +chambres; ce n'était ni le lieu ni l'heure de se livrer à la manie de la +curiosité. + +Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut une observation ou plutôt une +exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu. + +--Mais c'est un vrai musée, il y a là des trésors. + +--Qui n'ont pas tenté le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est +entré dans cette chambre. + +--C'est que ce voleur avait mieux à prendre, dit le juge. + +Et cette observation fut faite d'un ton sévère qui parut à Fourcy n'être +guère en situation: + +--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction. + +Dans le vestibule il s'arrêta, et s'adressant à Fourcy: + +--Donnez des instructions, pour qu'on me prévienne quand madame Fourcy +rentrera de sa promenade; j'ai à l'interroger; mais avant, il importe +que nous en ayons fini ensemble. + +Cela fut dit d'un ton sec et impératif, par petites phrases hachées; en +homme qui est habitué à donner des ordres et à les voir obéis. + +Derrière eux, marchait le commissaire, qui continuait à ne pas ouvrir la +bouche. + +Le greffier était resté dans le salon, installé devant sa table avec ce +qu'il fallait pour écrire. + +--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction à Fourcy. + +Et lui-même se plaça à côté de son greffier, tandis que Fourcy prenant +une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre côté de la table, assez +surpris que ce fût ce juge qui parlât en maître dans ce salon. + +Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les +parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit +des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons +ramiers perchés dans les arbres du jardin. + +Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea +assez longtemps, très longtemps, pour Fourcy péniblement impressionné +sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgré lui. + +Enfin le juge d'instruction releva la tête et sans parler il regarda +Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tête aux pieds, surtout +à la tête, dans les yeux. + +--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans? + +--Oui, monsieur. + +--A quel âge êtes-vous entré dans la maison Charlemont? + +--A quinze ans. + +--A quels appointements? + +--Cent francs par mois. + +--Vous êtes resté longtemps à ce chiffre? + +--Un an; on m'a mis alors à cent cinquante francs; l'année suivante à +deux cents; la troisième année à quatre cents; à vingt-trois ans je +gagnais six mille francs par an; à trente-six, douze mille; à quarante, +soixante mille. + +--Jusqu'en ces derniers temps tel a été le chiffre de vos appointements, +soixante mille francs? + +--Oui, monsieur. + +--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par +an? + +--Parfaitement. + +--En dehors de ces appointements avez-vous gagné de l'argent, je veux +dire avez-vous fait des affaires, des spéculations? + +--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que +j'ai d'intelligence, mon expérience à la maison Charlemont, dont je +suis le directeur, et j'aurais cru lui dérober quelque chose si j'avais +entrepris des spéculations pour mon compte: cela n'eût point été +délicat. Au reste je dois dire que j'ai été plus que récompensé de cette +réserve, qui pour moi a été l'accomplissement d'un devoir: M. Amédée +Charlemont a bien voulu me donner un intérêt dans sa maison, et me faire +son associé; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de +dévouement; c'est plus que je n'avais jamais rêvé, et j'ose dire que +cela me touche beaucoup plus encore dans ma fierté que dans mon intérêt. + +Le juge d'instruction avait écouté ce petit discours, débité avec feu et +d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement +de visage, aucune flamme du regard manifestât au dehors son impression. + +Il s'établit un silence. + +Puis le juge d'instruction reprit ses questions. + +--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans, +avez-vous fait des économies? + +Fourcy avait déjà été surpris des premières questions qui lui avaient +été posées; celle-là redoubla son étonnement. Pourquoi, diable, ce juge +d'instruction se mêlait-il de ses affaires? Était-il là pour causer, ou +pour s'occuper du vol? Jusqu'à présent, il n'avait été question que de +lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela +avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il eût +gagné quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il eût ou n'eût +pas fait des économies? + +Cependant il répondit: + +--Très peu. + +--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer? + +--Parfaitement, mais il me semble que... + +--Expliquez, je vous prie. + +Malgré «ce je vous prie» qui finissait la phrase, c'était là un +ordre plutôt qu'une invitation; il n'y avait pas à se méprendre sur +l'intonation avec laquelle il avait été donné. + +Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce +fut de la résistance. + +Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment +en prenait bien à son aise avec lui. Posées dans une autre forme et sur +un autre ton, il eût volontiers répondu à des questions de ce genre, car +il n'avait rien à cacher dans sa vie; mais ces façons le blessaient à la +fin et il n'était pas homme à courber la tête devant qui que ce fût. + +--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois +cent mille francs. + +Le juge le regarda en face. + +--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique. + +--Cela ne regarde que moi. + +--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de +vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres à amener la +découverte de la vérité. + +Fourcy demeura interdit, cherchant à comprendre, ne pensant pas à +répondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en +arriver? + +--Mais alors? dit-il se parlant à lui-même plutôt qu'au juge. + +--Je vous ferai observer qu'au lieu de répondre vous interrogez; oui ou +non, avez-vous fait des économies sur vos appointements? + +--Je vous ai répondu: très peu. + +--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et à quoi vous avez +dépensé ces appointements. Je vous écoute, monsieur. + +Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les +interroge, alors même qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont +innocents. + +Fourcy fut décontenancé. + +Est-ce que ce juge d'instruction le soupçonnait? + +Mais de quoi? + +Un soupçon eût été une absurdité de la part de ce magistrat. + +Et ce serait folie à lui d'admettre la possibilité d'une pareille idée. + +Le mieux était donc de répondre au plus vite; puisqu'il avait commencé +à répondre, il devait continuer; c'était encore le meilleur moyen d'en +finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait à rien +qu'à traîner les choses et à en les envenimer. + +--Lorsque j'ai acheté cette maison, dit-il, j'avais quelques économies. + +--Quand l'avez-vous achetée? + +--Après la guerre. + +--Combien? + +--Cent dix mille francs. + +--Que vous avez payés? + +--Comptant. + +--Avec quoi? + +--Pour quatre-vingt mille francs avec ces économies dont je vous parle. + +--Et pour le surplus? + +--Avec une somme de trente mille francs que j'ai empruntée. + +--Vous avez eu des réparations importantes à faire; des changements, des +embellissements? Pouvez-vous me dire à combien s'en est élevé le prix? + +--A cinquante-cinq mille francs environ. + +--Ces cinquante-cinq mille francs, ajoutés aux trente mille que vous +avez empruntés, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille +francs. + +--Parfaitement. + +--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs? + +--Rien. + +--Comment les avez-vous payés? + +--Avec ce que j'ai pu économiser sur mes appointements. + +--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces économies; et si cela +vous est possible sans livres de comptes, établissez votre budget; nous +avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dépense? Pour un +homme de chiffres, cela ne doit pas être difficile à dire. + +--Cela est très facile, mais à condition de prendre des moyennes. + +--Prenez des moyennes. + +--Mes dépenses de maison s'élèvent à douze mille francs par an. + +--Écrivez, dit le juge d'instruction à son grenier qui jusque-là était +resté la plume à la main, mais sans prendre les notes. + +Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua: + +--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les +impôts, les frais de jardinage, de domestiques à Nogent sont de trois +mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix +mille francs; les toilettes de ma femme coûtent deux mille francs par +an. + +--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-là avait écouté +attentivement sans interrompre. + +--Elles sont très simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait, +car il était d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait sa +femme. + +--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas. + +--Celles de ma fille coûtent la même somme; l'éducation de ma fille +coûtait jusqu'à ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils +et son entretien la même somme; en voyages nous dépensons environ deux +mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera +environ quarante-cinq mille francs. + +--Faites, dit le juge d'instruction. + +--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier. + +--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize +mille francs? + +--Parfaitement. + +--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous +avez payé votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier +de cette maison que nous n'avons pas compté; quant à celui de Paris... + +--Il était payé avant la guerre. + +--Reste donc celui-ci; c'est-à -dire qu'après avoir prélevé +quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouvé moyen de payer +cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille +francs. + +Fourcy, bien qu'il ne fût pas disposé à la gaieté, ne put pas s'empêcher +de sourire en entendant émettre une pareille absurdité, cependant +ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple +manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrète: six +cent mille francs, son mobilier acheté de bric et de broc, c'était +vraiment trop drôle! + +--Il n'y a pas là de quoi sourire, dit le juge d'instruction sévèrement, +rien n'est plus sérieux. + +--Peut-être en effet cela serait-il sérieux, si ce mobilier avait la +valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer +comment avec cinquante mille francs, j'ai payé six cent mille francs. + +--C'est justement cette explication que je vous demande. + +--Et que je n'ai pas à vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut à +peine la dixième partie de ce que vous pensez, c'est-à -dire environ les +cinquante mille francs qui me sont restés sur mes économies, ma dette de +quatre-vingt-cinq mille francs étant prélevée. + +Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui +contractait les narines et retroussait la lèvre supérieure en découvrant +les dents, exprimait le dédain et la pitié. + +Jusque-là le commissaire aux délégations, assis à côté de Fourcy, avait +gardé le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu +donner à croire qu'il s'intéressait à cet interrogatoire; à ce moment, +il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire +le plus aimable, il intervint dans l'entretien: + +--Je demande à M. Fourcy la permission de lui faire observer que le +tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille +francs. + +Fourcy haussa doucement les épaules et se mit à rire. + +--Que cette tapisserie d'Andran, représentant des scènes d'_Esther_, ne +vaut pas moins de trente mille francs; que les sirènes de l'escalier +ont coûté plus de dix mille francs; et nous voilà déjà à soixante mille +francs. + +--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'écria Fourcy. + +--Ils sont exacts. + +--Ni exacts, ni sérieux. + +--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire, +mais vous savez qu'avant d'appartenir à la police j'ai été clerc de +commissaire-priseur et que je suis en état d'estimer un mobilier, même +quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de +votre mobilier dans ce salon, dans la salle à manger, dans le vestibule, +dans l'escalier, dans les chambres où je suis entré, vaut plus de cinq +cent mille francs. + +--C'est impossible! s'écria Fourcy. + +--Il y a marchand à ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de +son ancien métier. + +Fourcy resta atterré. + +Mais presque aussitôt il se redressa pour protester: + +--C'est impossible, s'écria-t-il avec une énergie désespérée. + +--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge +d'instruction; ce mobilier est là , nous le voyons, combien l'avez-vous +payé? + +--Mais je ne l'ai pas payé le prix que vous lui attribuez. + +--Combien l'avez-vous payé? + +--Une cinquantaine de mille francs. + +--Dire qu'on a payé cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille +n'est pas une explication. + +--Mais comment voulez-vous que j'aie dépensé cette somme puisque je ne +l'avais pas? + +--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas +gagné cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas +fait de spéculations; dites comment vous vous êtes procuré les cinq ou +six cent mille francs, prix de ce mobilier. + +--Mais ce mobilier n'a pas coûté six cent mille francs, ni cinq cent +mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible. + +Le commissaire se leva et, étendant la main par un geste énergique comme +s'il voulait prêter serment: + +--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a coûté plus de cinq cent mille +francs, je le jure. + +--Voulez-vous que nous descendions à trois cent mille francs, dit le +juge d'instruction, et même à deux cent mille? Dites alors où vous avez +pris ces deux cent mille francs. + +Depuis quelques instants Fourcy se débattait désespérément contre l'idée +qu'on le soupçonnait; cette idée qui tout d'abord lui avait paru une +absurdité ou une folie, ce mot «pris» l'enfonça violemment dans son +esprit. + +--Pris! s'écria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme? + +---Dites où et comment vous vous l'êtes procurée. + +--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misérable +somme! + +--Cette misérable somme et d'autres, moins misérables peut-être. + +Fourcy se frappa la tête à deux mains. + +--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver +à m'accuser du vol du mandat, moi, moi! + +Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne répondirent, +mais ils échangèrent un coup d'oeil plus terrible qu'une réponse +directe. + +--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont, +poursuivit Fourcy, est celui où je deviens son associé! + +--Prouvez que vous n'avez pas commencé avant; nous sommes là pour +recevoir vos explications. + +La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'à +Fourcy: + +--Madame vient de rentrer avec mademoiselle. + +--Ces explications que vous demandez, s'écria Fourcy, je vais vous les +donner. + +Puis s'adressant à la femme de chambre qui attendait en regardant autour +d'elle d'un air ahuri: + +--Dites à madame de venir, tout de suite. + +Il avait relevé la tête, et un éclair de confiance transfigurait son +visage bouleversé: sa femme arrivait à son secours: elle allait donner +les explications qu'on exigeait de lui. + +Presque aussitôt après le départ de la femme de chambre, la porte du +salon se rouvrit et madame Fourcy parut. + +Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui +l'observait se plaça entre eux. + +--Viens, Geneviève, dit Fourcy, viens à mon secours. + +--Que se passe-t-il donc? + + + +XXXVII + +Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le +passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et +le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier. + +Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de +la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée +de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient +révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils +étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner +du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire. + +--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction. + +Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée, +mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec +sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un +lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme. + +--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas +d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame. + +Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise: + +--Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours? +demanda-t-il. + +--Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction. + +Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette +explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait +absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille +francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une +somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille +francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce +total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces +cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui +garnissait cette maison? + +A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que +la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout +d'abord. + +--En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction +pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes +nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à -dire cinq ou six cent +mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de +voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler +les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces +messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent +mille francs. + +Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un +évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa +situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à +elle, mais le commissaire de police le retint. + +--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma +femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus +éloquente contre ces soupçons insensés? + +Puis s'adressant à sa femme elle-même: + +--Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas +à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu +donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons; +c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle. + +Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à +dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce +cauchemar. + +Il attendit en la regardant. + +Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux +baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était +anéantie. + +--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu. + +Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence. + +--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours +prévenant. + +Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une +idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours +gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire. + +Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta. + +--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre +d'eau. + +Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la +rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer, +cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la +voix et du regard. + +--Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant. + +Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait. + +Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe +sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces +il l'offrit à madame Fourcy. + +Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au +moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée. + +--Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction. + +--Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique +qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé. + +Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler. + +--J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle. + +--Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police, +qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement, +affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette +tapisserie des Gobelins plus de trente mille. + +Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un +sourire approbateur. + +--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne +les ai pas payés ce prix-là ; il s'en faut de beaucoup. + +--Combien les avez-vous payés? + +Elle hésita. + +--Je ne m'en souviens pas. + +Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme +ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les +chiffres. + +--Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par +l'émotion. + +Elle parut faire cet effort, mais inutilement. + +--Je ne me rappelle pas, dit-elle. + +--Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais +vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces +prix? + +--Je ne l'ai pas conservé. + +--Au moins, vous avez des factures acquittées? + +--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles +peuvent être. + +--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite. + +Et le juge d'instruction fit mine de se lever. + +--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne +sont pas ici, elles sont à Paris. + +Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy. + +--Vous voyez, dit-il. + +Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction +qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne +parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites? + +Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et +qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible +qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait. + +--Allons à Paris, dit-il en se levant vivement. + +--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes +factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites. + +De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup +d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans +l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains. +Comment ne le comprenait-elle pas? + +Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police +intervint. + +--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à +obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos +factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs +années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui +serait extraordinaire. + +Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de +soulagement: quel brave homme, ce commissaire! + +Il leur sourit à tous deux. + +--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant. +Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de +qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les +sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces +noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés. +Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs +livres de commerce. + +Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais +maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme. + +Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore, +plus défaite. + +--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de +répondre? + +Et il attendit quelques instants. + +--Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule +manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et +que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles, +c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si +vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il +vous condamnerait;--que si vous alléguez que vous n'avez plus vos +factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;--enfin, que si +vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez +acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient +d'un mot le système de défense de votre mari. + +De nouveau le commissaire de police prit la parole: + +--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms +de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands +qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant +trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis +oriental avec armoiries, ces sirènes. + +Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant +les yeux et regardant le juge d'instruction: + +--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai. + +Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de +s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari +qu'elle avait longuement regardé: + +--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à +mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la +douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que +je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les +lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant +pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux +pas le laisser accuser quand seule je suis coupable. + +Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria +avec énergie: + +--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers +lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques! + +C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi +levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la +bouche grands ouverts, le visage convulsé. + +Qu'allait-elle donc dire? + +L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait. + +Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue: + +--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être +payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui +attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille +francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon +mari sur cette valeur. + +Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une +plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté. + +--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant +rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles, +d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui +donnais. + +--Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction. + +--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non +la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion +qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son +compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter +des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement. +Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours +réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de +famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans +le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu +risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me +suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait +les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui. + +Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques +secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire. + +--Continuez, madame, dit le juge d'instruction. + +Il fallait obéir; ce qu'elle fit. + +--Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir +les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai +ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et +c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier. + +Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment +Fourcy le prévint. + +Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête +haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur +sa femme. + +--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le +bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans +achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma +femme. + +--Mais, monsieur... + +--C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire +lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la +vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez; +ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge +d'instruction. + +Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il +venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa +femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et +baissa les yeux. + +--Répondez-moi, dit-il. + +--Jacques. + +--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille, +c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds; +où avez-vous eu celle que vous avez risquée? + +Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle +adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas. + +--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait +attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il +m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et +dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un +certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy, +cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant +de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même, +l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel +sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette +influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un +diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je +ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai +risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris +une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que +j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le +reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources. + +Après un moment d'hésitation elle se tut. + +Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait +traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le +chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous +ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait +depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi +bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été +forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi +grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle +traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en +sortir. + +Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil +du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et +elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il +l'accueillait mal. + +--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il. + +--M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a +apporté la maison Charlemont. + +--Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction. + +--Oui, monsieur. + +--Mais il vient de mourir? + +--Justement. + +--Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction. + +Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque. + +--Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations +en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires? + +--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et +son aide et qui a réglé toutes mes affaires. + +--Le directeur du _Crédit Oriental_? demanda le juge d'instruction. + +--Oui, monsieur. + +--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une +bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins. + +Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme. + +Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il +s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la +sensation de la réalité. + +Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de +se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari, +que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que +c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté, +deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière: +interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent +mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et +alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était +la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot +en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce +qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût +l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la +franchise. + +Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence. + +--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de +vous entretenir un moment. + +Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande +d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à +l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient +vis-à -vis le greffier sans se parler. + +--Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la +fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent. + +--Peut-être. + +--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je +n'en dirais pas autant de la femme. + +--C'est mon sentiment. + +--Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en +perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait, +elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la +garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le +touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve +toujours un complice. + +--Qui soupçonnez-vous? + +--Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est +pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées. +L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des +pertes d'argent en ces derniers temps. + +--Et comment? + +--Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La +Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien +chauffer. + +--Alors? + +--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de +surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé. + + + +XXXVIII + +Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du +salon. + +--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il. + +Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup. + +Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le +commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas. + +Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle, +il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas. + +Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le +commissaire du côté de la porte. + +Fourcy les avait suivis. + +Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait +plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication +qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des +magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas +convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme +souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier +de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le +concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait +conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi, +elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le +charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui +de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari: +ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si +fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force. +Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas +souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient +la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient +rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter +maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler, +et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur +avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu +raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les +bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge +d'instruction. + +Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec +eux. + +--Il va revenir, se dit-elle. + +Et elle se prépara. + +Cependant il ne revint pas. + +C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur +tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui +torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et +Chabert lui avait remis le collier de diamants. + +Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M. +Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait +accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la +pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé +dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout +entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité +cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit +un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa +femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour +qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son +amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par +la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons +s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il +n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres. + +--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier? + +Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à +celui-là . + +--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé? +Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations? + +Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant, +et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui +paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi. + +Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention +d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient +difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et +l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait +vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté. + +A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une +importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre +qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie; +si elle avait menti, elle mentait encore. + +Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour +interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris. + +Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six +mille francs, prix de la réparation du collier. + +Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer +la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy. + +Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la +facture. + +--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux +pierres? + +--C'est qu'elles étaient défectueuses. + +--Alors il ne devrait y avoir rien à payer. + +--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez +nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos +confrères. + +--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui +est un cadeau qu'on... nous a fait. + +Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous». + +--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix. + +Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions +n'étaient pas les mêmes: là , il n'avait pas de facture à payer, on ne +saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait +pas. + +Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne +pouvait pas attendre. + +Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui +répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait +pas, serait déjà un indice. + +Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps +après lui, dit Marcelle. + +--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu +trembles, tu me fais peur. + +--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère. + +--C'est pour le vol, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur? + +--Peut-être. + +Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût +jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les +doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait +au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux. + +Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier +réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude +entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque +temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert +l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta +que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux +et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi +maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas. + +Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre +le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les +minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la +rue de la Paix! + +Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le +collier. + +--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier? + +--Parfaitement. + +--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans +quelles conditions. + +--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était +pas disposé à répondre. + +--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez +comprendre... + +Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines +qu'elles étaient elles se firent obséquieuses. + +--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je +vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M. +Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis +prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous +emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires +que j'ai faites avec M. Robert Charlemont. + +Robert! qu'avait à faire Robert en ceci? + +Mais le bijoutier continuait: + +--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et +je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est +exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur. + +--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier? +balbutia Fourcy. + +--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré. + +--Vous... en êtes sûr? + +--Comment? si j'en suis sûr. + +Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de +commerce. + +--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante +mille francs. + +Et il continua en lisant la description du collier. + +Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies +de feu qui couraient sur le livre. + +De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un +seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur. + +Il balbutia quelques paroles de remerciements. + +--Mais, monsieur... + +--Il suffit... + +Et chancelant il se dirigea vers la porte. + +--Vous oubliez le collier. + + + +XXXIX + +Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et +l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un +nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur +effroyablement: Robert Charlemont. + +Robert Charlemont était l'amant de sa femme! + +Sa femme avait un amant! + +Était-ce possible? + +Rêvait-il? + +N'était-il pas fou? + +Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il +se répétait: + +--Geneviève! Robert! + +Trompé par sa femme. + +Trompé par Robert. + +Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui? + +Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants! + +Et Robert! un Charlemont! + +Elle avait accepté de l'argent de cet enfant! + +Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était +Geneviève. + +Mais alors? + +Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté. + +Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible! + +Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant +lui? devait-il y regarder? + +Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa +maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et +le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas: +imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire. + +Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître, +pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette +voiture; ce serait fini; quel soulagement! + +Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la +première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour +réfléchir et voir ce qu'il devait faire. + +Car il devait faire quelque chose. + +Quoi? + +Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta +pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques +instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de +celui-ci. + +Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui +apprendre? + +Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais +répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il +était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de +Robert. + +Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour +l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra. + +Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en +retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle +humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce +moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus +vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur +et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux +délégations était survenu. + +--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont. + +--Oui, monsieur. + +--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera. + +Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé +à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci +ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se +rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait; +s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner +les recherches de la justice. + +--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et +en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns. + +--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait +dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est +vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va +frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de +vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi. + +--Quel coup? + +Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à +Nogent. + +--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle +de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se +levant indigné. + +--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances. + +Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les +ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait +éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des +bruits que la justice avait dû éclaircir. + +De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable. + +De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais +qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les +soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés. + +--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme +se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de +spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que +madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses +dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait +que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à +s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque +complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher +si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête +que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur +entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations +suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de +supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour +ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre +nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à +Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée +devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne +nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître +qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les +affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs. + +--Trois cent mille francs! + +--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais +elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois +cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à +M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme? + +Depuis assez longtemps déjà , M. Charlemont avait abandonné sa pose +nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce +récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement +involontaire. + +--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions +pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne +perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en +train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule +était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce +n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien +m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue +l'a mise en état de détention. + +--Arrêtée! + +--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée: +sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois +cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour +elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre +les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu +représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui, +rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a +payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame +Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le +mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore +le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre +les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est +probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de +quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons +mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du +tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses +acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez +difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans +nos procédés d'investigation. + +Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les +compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas +réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule +parole était sortie de ses lèvres: + +--Mon pauvre Jacques. + +--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce +qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité? + +--Elle va l'écraser. + +--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la +mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon +devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme +si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore +sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime +et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il +verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la +permission de me retirer. + +M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur +des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première +fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son +pauvre Jacques. + +--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui +portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou. + +Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont +l'avait retenu: + +--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il? + +--Cela dépend de M. le juge d'instruction. + + + +XL + +Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour +sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que +tout juste le temps de saluer. + +--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant +à Fourcy. + +Et vivement il sortit sans se retourner. + +Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait +pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence +et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas, +à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se +demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de +sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et +l'arrestation de madame Fourcy. + +Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un +effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison. + +Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son +agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer +une parole qui pouvait tuer le malheureux homme. + +Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse +déjà si violente. + +Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux +mains: + +--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu +n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai +toujours pour toi un camarade, un frère. + +Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement. + +--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter; +je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si +troublé, si ému. + +Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment, +les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit: + +--Je sais tout. + +--Ah! + +--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de +diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable! +recevoir de l'argent de votre fils! + +Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont. + +--Ah! mes enfants, mes enfants! + +Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée. + +Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il +avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme +pour leur donner un sens. + +Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse +de son fils! + +C'était bien cela que disait Fourcy, cependant. + +Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura: + +--C'est impossible! + +Fourcy ne répondit que par un sanglot. + +Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux +dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa: + +--Mon pauvre garçon! + +Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main: + +--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il. + +--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore, +sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse. + +--Tu en es sûr? + +--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le +bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à +M. Robert Charlemont. + +--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille +francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart. + +Fourcy le regarda sans comprendre. + +--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont. + +Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques +mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte +des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de +cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque +de mille francs. + +--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs; +soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui +entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat, +c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la +somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant? +Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme +expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il +faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans +un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant +partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer, +les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui? + +--Mon Dieu! murmura Fourcy. + +--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme +coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi? + +Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce +n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était +aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de +bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir +empoisonné. + +Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa +pensée, s'écria: + +--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à +cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable +rend la femme libre. + +--Libre? + +--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de +détention. + +--En prison! + +--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du +vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice, +l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but: +la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins +pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice. + +--Mais... + +--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver +encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens. + +Et il l'entraîna. + +En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de +prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans +le coin de la voiture. + +A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit +la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion. + +Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette +stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et +un soupir s'échappa de sa poitrine. + +--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas +supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui +dirais-je? + +M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que +Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il +voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans +son refus: + +--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les +laisser à leur mère? + +--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont. + +Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier +du Palais. + +Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin, +Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut +au-devant de lui: + +--Eh bien? cria-t-il de loin. + +--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa +comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge +d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté. +Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que +je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un +télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici; +entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche. + +--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au +guichet. + +--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que +cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et +que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout +au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère! + +--Veux-tu que je t'accompagne? + +--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux +que je sois seul avec eux. + +--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi. + +Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture. + +--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à +plusieurs reprises... + +--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions. + +Marcelle accourut à lui: + +--Ah! te voilà , dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es +parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman? + +Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit. + +--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris. + +--Tu me fais peur. + +--Il ne faut pas avoir peur, chère fille. + +--Elle est malade! + +--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade, +c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je +ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots +à écrire. + +Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il +s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas +résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille. + +Il était enfermé depuis assez longtemps déjà , lorsqu'on frappa à la +porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant. + +Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre: + +--Père, est-ce possible? + +Et il tendit un journal à son père. + +--Où est mère? + +--Elle ne rentrera pas ce soir. + +--Alors c'est donc vrai? + +--... Tu sens bien qu'elle est innocente. + +--Ah! père! + +Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans +paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre. + +Mais Fourcy ne put pas s'abandonner. + +--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité, +mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me +soutiendras... mon fils. + + + +XLI + +Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa +chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans +un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course +l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière +désespérément. + +Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle +de ses enfants. + +Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas +sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis +qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans +hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni +une parole. + +Mais ses enfants? + +Mais lui-même? + +Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme +perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment +vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver +plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle, +qu'avait-elle été! + +Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute +c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si +heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais +mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la +maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa +femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant, +c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête +intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services. +Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer +la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire +une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que +Robert avait volés pour elle. + +Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements +avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants. + +Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où +il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait +qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses +enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté. + +Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue: +les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces +résolutions. + +Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards +sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette +séparation puisque leur mère était innocente. + +Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait +pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte +s'accuser soi-même. + +Il n'avait pu parler que de la question d'argent: + +--Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire: +des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à -dire de ma +situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de +l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle +a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires; +peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le +savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation +d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison +Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien +impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas +des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices +personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront +à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir +conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré.... + +Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut +peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de +l'expliquer: + +--... Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est +perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je +n'accomplissais pas cette séparation... plus douloureuse pour moi que +vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque +jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère. + +Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta +d'arriver à la conclusion. + +--Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il +m'avait faite. + +--Eh quoi! s'écria Lucien. + +--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune +avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons +quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute. + +--Mon Dieu! murmura Marcelle. + +Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista +qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué. + +Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui, +son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle +de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus +malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable +de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait +qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand +il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un +soutien, qu'il les éloignât de lui. + +Doucement il la prit dans ses bras: + +--N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris, +certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille +d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de +l'associé de la maison Charlemont. + +Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne +pouvait pas le dire. + +Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir +auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ. + +Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de +Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui +simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement +en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge; +il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont, +il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à +Vincennes, où il monta en tramway. + +M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois +depuis longtemps, il avait couché chez lui. + +--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu? + +--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela. + +Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu. + +--Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont. + +--Il le faut. + +--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela +en ce moment. + +--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en +état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la +pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai +grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez +bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous. + +Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux. + +--Alors ne nous séparons pas. + +--Il le faut. + +--Mais c'est ma ruine! + +--Non la vôtre, mais la mienne. + +--N'est-ce pas la même chose? + +Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa +résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment +et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris. + +Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons: + +--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais +tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce +danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à +la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice, +et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne +reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est +pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se +réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire +aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi. + +--Je pense à mon honneur. + +--Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si +bravement tu fais tête à l'orage? + +Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont +développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne +rejaillit pas sur son mari. + +--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me +sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé? + +Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus +violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont +d'un bond: + +--Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc +pas que si je la fuis, c'est que je l'aime! + +--Comment! + +--Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous +avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en +face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie +la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour +qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et +tout de suite, au plus vite. + +M. Charlemont lui prit les deux mains. + +--Mon pauvres Jacques! + +Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un +retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer: + +--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un +crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole +d'honneur, il n'y a que ça. + + + +XLII + +Ce ne fut ni ce jour-là , ni le lendemain, ni le surlendemain que madame +Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de +Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne +l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit +que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs +père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin +du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à +leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis +comme coupables de vol. + +Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le +caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour +arracher sa mise en liberté. + +Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât +que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait +sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en +faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment +extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses +plaisirs. + +Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y +avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République +ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre +cause. + +Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions +à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission, +ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt +qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se +présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa +visite. + +Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était +difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui +avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son +pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés. + +Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler. + +Ce fut madame Fourcy qui commença: + +--Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la +vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est +offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent +mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt +que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet +emprunt. + +--Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont. + +--Et que voudriez-vous que ce fût? + +--Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette +question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier, +j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous +connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc +pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à -dire sans +intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de +la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi +que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement +formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos +enfants. + +--Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari +voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet +engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire +de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses +genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation +en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma +confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins +l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils +veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est +certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour +ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de +vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à -dire de folie, +lui fait abandonner. + +Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les +soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à +votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.» + +M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy. + +--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me +retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants +s'il le faut. + +--Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur +mère? dit M. Charlemont. + +Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement. + +--Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais, +celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes +enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses +t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère. + +--C'est là leur malheur, hélas! + +--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas +qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux. + +Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient +que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis +qu'il avait arrêté sa résolution. + +--Alors votre avis est..., demanda-t-il. + +--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais +si j'étais à ta place. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je les enverrais chez leur mère. + +--Et si elle les garde? + +--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits +enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la +comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous +partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant; +ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte. + +La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur +mère. + +Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de +larmes que tous les trois ils s'embrassèrent. + +Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la +question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida: + +--Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je +reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas +risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui +les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu +m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré +la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère +doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en +ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien, +n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard... +bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une +chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez +sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à +moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous +étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons +séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la +position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue; +l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué. +Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser +dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait. + +Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement: + +--Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien +tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je +viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans +ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il +a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère +qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde +m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il +peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que +passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie, +chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant +ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se +mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que +votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains. + +Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments? + +Aussi n'y résistèrent-ils point. + +Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas +partir avec lui. + +Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour +près de lui. + +Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la +demande d'Evangelista lui donnant une ouverture. + +--Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle, +rouge de confusion et tremblante d'anxiété. + +--Comment cela? + +--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons à +Paris... près de maman. + +Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de +dire. + +Fourcy fut anéanti. + +--Je ne pars pas ce soir, dit-il. + +Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses. + +Il les repoussa doucement: + +--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il. + +Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du +retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à +ce sujet par sa future belle-mère. + +Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été +peut-être. + +Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui: + +--J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je +n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je +pars; vous me conduirez ce soir à la gare. + +Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux +dans ses bras et fondit en larmes: + +--Oh! mes enfants! + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14820 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + + UNE + FEMME D'ARGENT + + PAR + HECTOR MALOT + + + +I + +Après avoir occupé une des premières places à la tête de la banque +parisienne pendant la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe, +la maison Charlemont avait vu son importance s'amoindrir assez vite +lorsque, de la direction de Hyacinthe Charlemont, elle était passée sous +celle d'Amédée Charlemont, fils de son fondateur. + +C'était toujours la même maison cependant, le même nom, mais ce n'était +plus du tout le même homme, et si le fils succédait au père en vertu du +droit d'héritage, il ne le remplaçait pas. + +Né dans une famille de pauvres gens des Ardennes, Hyacinthe Charlemont +était arrivé à Paris avec trois francs en poche pour commencer +l'apprentissage de la vie dans une boutique de la rue aux Ours, et +c'était de là qu'il était parti pour devenir successivement petit commis +dans une maison de banque, caissier, puis directeur de cette maison, +régent de la Banque de France, président de la Chambre de commerce +de Paris, député, ministre et pair de France. Et partout à sa place, +toujours au-dessus de la position qu'il avait conquise à force de +travail, de volonté, d'application, d'intelligence, de hardiesse, et +aussi, jusqu'à un certain point, par des qualités naturelles qui avaient +aidé ses efforts: un caractère facile, une humeur gaie, des manières +liantes. Mais ce qui plus que tout encore avait fait sa fortune, ç'avait +été la façon dont il avait compris le rôle que les circonstances lui +permettaient de remplir: à une époque où le crédit public existait à +peine, il avait largement mis ses capitaux, ceux de sa maison aussi bien +que les siens propres, au service de ses idées et de son parti; et si +son parti ne les lui avait pas toujours rendus, il lui en avait au moins +payé les intérêts en renommée, si bien que dix journaux, vingt journaux +dont il payait les amendes ou dont il faisait le cautionnement avaient +tous les jours célébré ses mérites et chanté sa gloire. «Notre grand +financier Charlemont, notre grand citoyen Charlemont», était une phrase +qu'on aurait pu clicher dans les imprimeries des journaux libéraux. +Comme avec cela ses rivaux ou ses ennemis étaient obligés de rendre +justice à la supériorité en même temps qu'à la droiture avec laquelle +il traitait les affaires, cette renommée avait été universellement +acceptée, et Charlemont était devenu populaire autant pour ses opinions +qui étaient celles de la partie la plus remuante du pays, que pour ses +richesses dont il faisait réellement un noble usage, secourant toutes +les infortunes, soutenant tout ce qui méritait d'être encouragé, +même chez ses adversaires, pour le plaisir de bien faire et sans +arrière-pensée d'intérêt personnel. Chose rare, le succès ne l'avait +point grisé et quand Louis-Philippe, à qui il avait rendu des services +de toutes sortes, avait voulu les lui payer économiquement en le faisant +baron, il avait refusé: «Je mets mon orgueil dans mon humble origine», +avait-il répondu à son roi. En effet, bourgeois il avait été toute +sa vie, bourgeois il voulait rester; c'était chez lui affaire de +coquetterie et de vanité; le mot «bourgeois» était celui qu'il répétait +à tout propos, il ne voyait rien au-dessus ni au delà; ses idées, ses +opinions, ses ambitions, son existence avaient été bourgeoises, rien que +bourgeoises, et dans son vaste cabinet de travail il avait pour toute +oeuvre d'art un grand dessin, splendidement encadré, qui résumait bien +ses goûts et ses idées: c'était une copie qu'il avait fait faire par un +homme de talent du _Banquet de la garde civique_, ce tableau célèbre du +musée d'Amsterdam dans lequel Van der Helst a peint de grandeur nature +une trentaine de bourgeois à table, où les différents types du bourgeois +sont fidèlement représentés avec toute leur vigueur et aussi toute +leur vulgarité: grands, solides, bien nourris, contents de la vie et +d'eux-mêmes, au caractère énergique, laborieux, avisé, audacieux et +prudent, aventureux et timide, aussi dur à soi-même qu'à autrui. Pour +lui c'étaient là des ancêtres dans lesquels il se retrouvait avec un +sentiment non avoué qu'il leur était supérieur. + +Quand le fils avait remplacé le père à la tête de la maison de banque +en ce moment à son apogée, les choses avaient rapidement changé et +la prospérité de la maison qui, sous le père, avait été toujours en +grandissant, sous le fils avait toujours marché en diminuant. + +Le vieux Charlemont avait été un homme de travail, le jeune était un +homme de plaisir. Tout enfant, Amédée Charlemont avait eu horreur de +tout ce qui pouvait lui donner de la peine, et cette répulsion naturelle +n'avait fait que se développer avec les années. Ce n'était point défaut +d'intelligence, loin de là, car son esprit était vif et délié, apte à +tout comprendre; mais tout effort l'ennuyait, surtout toute application, +et laissé maître de soi par un père qui avait autre chose en tête que +de le surveiller, il avait pris l'habitude de ne faire que ce qui lui +plaisait. Et ce qui lui plaisait, c'était la vie facile, brillante et +bruyante. Pourquoi se fût-il donné de la peine ou de l'ennui? Puisque +son père avait assez travaillé pour plusieurs générations, lui, son +fils, n'avait qu'à marcher gaiement dans les chemins bordés de fleurs +qu'il lui avait ouverts et à cueillir, quand l'envie lui en prendrait, +les fruits mûrs qui s'offraient à sa main. Sa soeur était duchesse... +de l'Empire, il est vrai, lui serait roi du monde où l'on s'amuse; +n'était-il pas beau garçon, grand, bien fait, d'allure et de manières +distinguées, habile à tous les exercices du corps, assez riche pour +ne reculer devant aucune fantaisie, aucune folie? S'il n'avait point +conquis cette royauté visée par son ambition de vingt ans, il avait au +moins pris place parmi les quelques jeunes hommes qui menaient alors le +monde parisien et qui s'efforçaient d'échapper, n'importe comment, à la +vie calme et monotone de cette époque bourgeoise. + +Avec eux il avait été un des fondateurs du sport, en France, et +ses couleurs avaient brillé sur les hippodromes de Chantilly et +du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres labourées de la +Croix-de-Berny. Mais les succès du turf ne lui avaient pas suffi, et il +en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie où ses aventures +avaient bien des fois soulevé de retentissants tapages. + +Cette existence longtemps continuée était une assez mauvaise préparation +à la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe +Charlemont laissait en mourant à son fils; aussi l'administration de +celui-ci avait-elle été déplorable. + +Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à procéder +immédiatement à la liquidation de la maison paternelle, mais cette +liquidation eût été un désastre dans lequel eût sombré la meilleure part +de sa fortune et, bon gré, mal gré, avec un profond dégoût qu'il ne +prenait pas la peine de cacher, il avait dû continuer les affaires +commencées par son père ou plus justement les laisser aller toutes +seules. + +Elles allèrent tout d'abord à peu près comme si le chef de la maison +avait été encore de ce monde, en état de les diriger de sa main sûre; +puis, au bout d'un certain temps, elles s'étaient dévoyées ou ralenties +et, malgré la force d'impulsion qui leur avait été imprimée, elles +auraient fini par s'arrêter entièrement, si un employé, un simple +commis, nommé Fourcy, ne s'était trouvé là à point pour les remettre en +chemin et suppléer, par son zèle, son activité, son intelligence, son +dévouement, à l'incurie et à l'impuissance du chef de sa maison. + +Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appelé le petit Jacques parce qu'il +était né dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, était le +fils d'un garçon de recettes qui n'avait eu d'autres visées pour son +fils que de le voir hériter un jour de sa sacoche et de son portefeuille +à chaînette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le +père. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'école primaire que +ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu +davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler, +économisant les sous de son déjeuner pour acheter des livres, partout +où il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathématiques, +comptabilité, histoire, langues française, anglaise, allemande, tout +avait été bon pour sa soif d'apprendre; c'étaient des provisions qu'il +emmagasinait dans sa tête sans s'inquiéter de savoir à quoi il les +emploierait plus tard, convaincu seulement qu'à un moment donné elles +lui serviraient. + +Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait être +que garçon de recettes était devenu le chef de la maison Charlemont, le +continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;--et M. +Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses +anciens chefs forcés de subir sa supériorité que pour les personnages +les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en +égal. + + + +II + +Débarrassé de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son +fidèle Fourcy, M. Charlemont ne passait guère qu'une heure par jour dans +ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des séries de jours, même +des semaines, sans s'y montrer, occupé qu'il était ailleurs. + +L'âge en effet avait glissé sur lui sans modifier en rien ses habitudes, +et à soixante ans il était aussi jeune qu'à vingt, à vrai dire même plus +jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure, +plus coquet de tenue, plus insouciant de caractère, plus tendre de +complexion, plus passionné de tempérament. + +La rareté de ses visites faisait qu'elles étaient toujours une sorte +de petit événement pour beaucoup de ses employés et que, lorsqu'on +entendait son phaéton entrer dans la cour de l'hôtel du faubourg +Saint-Honoré au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait +lui-même avec autant d'élégance que de correction, plus d'une tête +curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une réflexion +s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire à raconter sur son +compte à propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le +plus parfait mépris du public, de façon à dérouter bien souvent le +_ring_, ou à le ruiner quelquefois, ou bien à propos de ses maîtresses, +ou bien à propos de ses gains et de ses pertes au jeu. + +Et pendant ce temps, il montait le bel escalier de pierre qui du +rez-de-chaussée conduisait à son cabinet, marchant allègrement, le +chapeau légèrement incliné, la tête haute relevée par une large cravate +en satin, les épaules effacées, la poitrine bombée, ne s'arrêtant point, +ne ralentissant point le pas pour respirer, laissant flotter derrière +lui les pans de sa longue redingote serrée à la taille, se balançant +légèrement tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, en faisant +résonner les marches de ses bottes vernies prises dans un pantalon à +sous-pied;--en tout pour le costume, aussi bien que pour la tenue, la +reproduction vivante d'un fashionnable de Gavarni qui aurait vieilli +de trente ans, mais bravement, sans artifices, sans cosmétiques, sans +bricoles, sans teintures, en homme convaincu qu'un vieillard vaut, un +jeune homme, s'il ne vaut pas mieux; ne le savait-il pas bien, ne le lui +disait-on pas tous les jours, et des lèvres roses charmantes qu'il ne +pouvait pas ne pas croire? + +Ce cabinet était celui que son père avait occupé pendant si longtemps et +où se trouvait la fameuse copie du Van der Helst, mais bien que rien n'y +eût été changé et que l'ameublement fût resté le même, il ne +ressemblait guère sous le fils à ce qu'il avait été sous le père; plus +d'entassement, plus d'encombrement de pièces, de livres, de plans sur +les tables, les fauteuils et le tapis; au contraire un ordre parfait qui +dans sa froide nudité faisait paraître immense cette vaste pièce; on +sentait que chaque matin le plumeau d'un domestique soigneux pouvait se +promener partout sans craindre de rien déranger, puisqu'il n'y avait +rien. + +Jamais M. Charlemont ne s'asseyait devant son bureau: «C'est +l'instrument qui me fait la plus grande peur avec la guillotine», +disait-il; mais après avoir tiré un cordon de sonnette, il prenait place +devant le feu pendant l'hiver, et en été devant une fenêtre ouverte sur +le jardin, dans un fauteuil, tout simplement en visiteur; et au garçon +qui répondait vivement à cet appel, il commandait qu'on allât prévenir +M. Fourcy qu'il était arrivé. + +Celui-ci paraissait aussitôt portant des papiers sur ses bras et suivi +d'un commis, son secrétaire, chargé d'autres liasses. + +--Bonjour, Jacques, disait M. Charlemont eu lui tendant la main, mais +sans se lever, comment vas-tu? + +--Très bien, monsieur, je vous remercie, et vous? + +--Tu vois. + +Et il levait la tête d'un air superbe pour bien se montrer, sachant +qu'il n'avait rien à craindre d'un examen en plein jour. + +--Assieds-toi donc, disait-il de nouveau. + +Et Fourcy s'asseyait, mais non pas dans un fauteuil devant la cheminée +ou la fenêtre; pendant qu'ils se serraient la main en échangeant ces +quelques mots de politesse affectueuse, le secrétaire avait déposé +sur le bureau la charge qu'il portait sur ses bras, et c'était à ce +bureau,--celui du vieux, du grand Charlemont,--que Fourcy prenait place, +le monceau de papiers, de livres, de portefeuilles devant lui et à +portée de la main. + +Alors lentement, méthodiquement, en quelques mots clairs et précis, il +expliquait ce qu'il y avait de nouveau. + +C'était un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux +hommes. + +L'un adossé commodément dans son fauteuil, une jambe jetée par-dessus +l'autre, la tête inclinée sur l'épaule, tournant ses pouces en écoutant +d'un air indifférent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le +touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance. + +L'autre, penché sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive, +tout à sa besogne corps et âme, comme si sa fortune personnelle était en +jeu et qu'une seconde de distraction dût le compromettre. + +Au reste, ces différences dans les attitudes se retrouvaient dans les +natures et les caractères des deux personnages. + +Au lieu d'être grand, élancé, dégagé comme son patron, Fourcy était de +taille moyenne, trapu et carré, ce qu'on appelle un homme solide, rien +de brillant ni d'élégant en lui, mais une charpente à supporter le +travail si pénible, si dur, si prolongé qu'il fût, et un tempérament à +défier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela +réservé et jusqu'à un certain point timide dans ses mouvements, comme +s'il se défiait de lui-même, de ses manières et de son éducation. Au +lieu de parler légèrement, rapidement avec un sourire railleur qui +se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait +posément, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne +parle que pour dire ce qui est utile. + +Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si différents l'un de +l'autre, c'était la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont +respirait un parfait contentement de soi-même et une complète +indifférence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immédiatement ou +tout au moins dans un temps rapproché à son intérêt ou à son plaisir, +sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons +sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on +manquait rarement de dire: «C'est un honnête homme»; mais lorsque, sans +le connaître, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas +penser que c'était un brave homme. + +Et de fait, il était l'un et l'autre, honnête homme et brave homme. + +Sa probité, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires, +et c'était parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un +mot qu'on lui avait répété sur tous les tons: «Je vous envie un honnête +homme comme Fourcy», qu'il s'était décidé à faire de son commis le chef +de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mérites de ce +commis; en effet, il était commode pour sa paresse de mettre à sa place +quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas +besoin de surveiller ni de contrôler. + +Sa bonté et son dévouement, il les affirmait à chaque instant dans sa +famille composée d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils +et une fille, pour lesquels il était le meilleur des pères, le plus +tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse +égoïste, pensant toujours à eux avant de penser à sa propre satisfaction +paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde était dans le bonheur +des siens, et il répétait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui +trouvait dans tout matière à raillerie, l'appelait parfois: «M. le +bonheur des siens»; puis il ajoutait en riant: «Sais-tu que si tu avais +une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: «Le +bonheur des siens»; cela vous a quelque chose de vague et de mystérieux +qui plaît à l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-être des gens +qui diraient: «Le bonheur des chiens»; mais ceux-là seraient d'infâmes +blagueurs qui ne respectent rien.» + +D'histoire, Fourcy en avait une cependant: celle de son mariage. + +Cette femme qu'il adorait après vingt ans de ménage exactement comme +s'il était encore en pleine lune de miel (et de fait pour lui il y +était toujours),--cette femme, d'une beauté et d'une intelligence +remarquables, était sa cousine. A dix ans elle s'était trouvée orpheline +de père et de mère sans autres parents que son oncle le père Fourcy, +le garçon de recettes de la maison Charlemont, et son cousin Jacques +Fourcy, qui, sans que rien en lui pût faire prévoir ce qu'il deviendrait +plus tard, était déjà mieux qu'un simple garçon de recettes. Le père +Fourcy qui n'était pas tendre, n'avait aucune envie de se charger de +l'orpheline, mais Jacques n'avait pas voulut abandonner la petite +Geneviève et il l'avait placée à ses frais dans une petite pension des +environs de Paris, à Gonesse, où les prix étaient modérés et en rapport +avec l'exiguïté de ses ressources. C'était par bonté, par devoir, qu'il +s'était imposé cette charge, car alors il la connaissait à peine, +n'ayant jamais eu de relations avec les parents de la petite, qui +étaient d'assez mauvaises gens. Mais il avait été la voir quelquefois à +son pensionnat, dans le commencement, toujours par devoir, pour qu'elle +ne fût par trop malheureuse de son isolement, et peu à peu il s'était +attaché à elle à mesure qu'elle avait grandi, qu'elle avait embelli et +qu'il l'avait mieux connue, si bien que ses visites, plus fréquentes, +n'avaient plus été inspirées par le simple devoir; mais par le plaisir, +puis enfin par l'amour, et que, quand elle avait eu seize ans, il lui +avait demandé si elle voulait devenir sa femme: il avait, lui trente-six +ans, mais il venait d'être nommé caissier en chef de la maison +Charlemont. Elle avait accepté. + + + +III + +Il y avait près d'un mois que M. Charlemont n'était venu à sa maison de +banque, lorsqu'un matin on le vit descendre de son phaéton et tous les +yeux qui pouvaient l'apercevoir se tournèrent d'un même mouvement vers +la cour. + +Il arrivait d'Angleterre, où il avait été pour voir courir ses chevaux, +disaient les uns, pour accompagner sa maîtresse la comédienne Céline +Faravel, qui donnait des représentations à Londres, disaient les autres. + +Aussi s'éleva-t-il une rumeur dans les bureaux lorsque courut ce mot, +répété de bouche en bouche: «Voilà le patron»; et plus d'un curieux se +mit-il à la fenêtre. + +--Voyons donc s'il est changé. + +--Et pourquoi voulez-vous qu'il soit changé? + +--Dame, un mois de Céline Faravel! + +--Eh bien, après? + +--A son âge. + +--Il est plus jeune que vous qui avez trente ans; et puis ce n'est pas +pour Céline Faravel qu'il a été à Londres, c'est pour ses chevaux. + +--Mettons que c'est pour ses chevaux et pour sa maîtresse. + +--Pour ses chevaux seulement, et il a joliment tiré profit de son +voyage, il a vendu une part de son écurie de course à Naïma-Effendi pour +cinq cent mille francs et il en garde la direction; si le Turc gagne +quelque chose, je connais quelqu'un qui sera bien étonné. + +--Pas maladroit, le patron, quand il veut s'en donner la peine. + +--Le malheur est qu'il ne se donne de la peine que pour ce qui n'en vaut +pas la peine; ah! s'il voulait employer son habileté au profit de la +maison! + +--Enfin, le trouvez-vous changé? + +--Pas du tout; aussi vert, aussi fringant, aussi vainqueur que toujours, +il ne changera jamais. + +Pendant ce temps, il avait monté l'escalier et, arrivé dans son cabinet, +il avait tiré un cordon de sonnette, puis, quand il avait été installé +dans un fauteuil en face de la fenêtre ouverte, il avait jeté sa jambe +droite par dessus sa jambe gauche, et au domestique qui s'était empressé +d'accourir, il avait adressé sa phrase habituelle: + +--Prévenez M. Fourcy que je suis arrivé. + +Pourcy s'était présenté presque aussitôt, suivi de son secrétaire chargé +de papiers et M. Charlemont lui avait dit, comme d'ordinaire, sans se +lever et en lui tendant la main: + +--Bonjour, Jacques, comment vas-tu? + +--C'est à vous, monsieur, qu'il faut adresser cette demande. + +--Bien, très bien, comme tu vois; quoi de nouveau? + +--Mes lettres, dit Fourcy, en s'asseyant au bureau, ont dû vous tenir au +courant. + +--Elles ont dû, cela est vrai, seulement je t'avoue que je n'ai pas +eu le temps de les lire toutes; j'ai été entraîné dans un tourbillon; +c'était la fin de la saison, à peine ai-je trouvé le temps de faire ma +toilette; sais-tu qu'à Londres, dans ce pays de la suie, il faut, pour +être à peu près propre, changer de chemise trois ou quatre fois par +jour; alors, tu comprends, n'est-ce pas? + +Fourcy comprit d'autant mieux qu'il était habitué à ces façons de son +chef, l'homme de Paris assurément qui avait la plus vive répugnance pour +la lecture manuscrite aussi bien qu'imprimée, et, tout de suite, sans +perdre son temps en plaintes ou en remontrances vaines, il se mit à +exposer, pièces en mains, ce qu'il avait déjà raconté par ses lettres, +c'est-à-dire ce qui s'était passé pendant l'absence de M. Charlemont. + +Tout d'abord celui-ci écouta assez attentivement, décidant d'un mot +les cas qui étaient soumis à son appréciation et qui exigeaient une +solution; mais bientôt il donna des signes manifestes de fatigue et +d'ennui; il s'agita sur son fauteuil, se pencha en avant, se rejeta +en arrière, alluma un cigare, le lança dans le jardin après quelques +bouffées; enfin, n'y tenant plus, il interrompit Fourcy: + +--Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit-il, autre chose si tu veux +bien. + +--Mais... + +--Autre chose que tu me pardonneras en ta qualité de père de famille, de +bon père: donne-moi des nouvelles de Robert; rentré de cette nuit, je +l'ai fait appeler ce matin, mais monsieur mon fils n'a pas couché chez +lui; comment va-t-il? + +--Très bien et les nouvelles que je vous donne sont toutes fraîches, de +ce matin même, car il a couché chez moi à Nogent; rassurez-vous donc. + +--Ce n'était pas de savoir où mon fils avait couché que j'étais +préoccupé, mon brave Jacques, je ne suis pas un père bien sévère, +d'ailleurs Robert a dix-neuf ans, et il est assez grand garçon pour +coucher où bon lui semble; ces exigences sont bonnes pour un père tel +que toi et non pour un père tel que moi, car si j'adressais cette +question à mon fils: «Où as-tu couché?» il pourrait très bien me +répondre: «Et toi?» ce qui serait quelquefois gênant. + +--Il ne se permettrait pas une pareille question. + +--Heu, heu; enfin je voulais tout simplement savoir comment il allait, +car pendant cette absence, il ne m'a pas accablé de ses lettres.... Il +est vrai que de mon côté je ne l'ai pas non plus accablé des miennes; +pour tout dire, il me semble qu'il ne m'a pas écrit. + +--Dites que vous n'avez pas reçu ses lettres. + +--C'est possible; enfin, tu l'as vu pendant cette absence? + +--Très souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que +j'ai cherché à l'attirer à Nogent, et, grâce à sa camaraderie avec +Lucien, j'ai réussi; depuis huit jours, il est à la maison et, comme +j'ai donné un congé de quinze jours à Lucien, ils restent tous les deux +à se promener aux environs, à pêcher, à faire du canotage. + +--Je suis enchanté de cela, Robert a tout à gagner avec Lucien, car ton +fils est un brave garçon, il est digne de toi. + +La figure de Fourcy s'épanouit, non pour le compliment qui lui était +adressé, mais pour celui qui était fait à son fils, dont il était fier; +mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un éclair, +son front se contracta et son regard s'obscurcit; évidemment il était +sous le coup d'une préoccupation pénible. + +--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement à +attirer Robert dans mon intérieur et à l'y retenir. + +--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes +ensemble, ils sont camarades. + +--Cette raison ne m'eût pas déterminé si je n'en avais pas eu d'autres +d'un ordre plus élevé, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert +doit vivre dans un autre monde que le nôtre. + +--Quelles raisons? Tu m'inquiètes, parle. + +Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouvé, +il prit une feuille de papier dont un des côtés était occupé par une +colonne de chiffres et il la présenta à M. Charlemont: + +--Voici le relevé des sommes qui ont été payées depuis trois mois pour +le compte de Robert; vous voyez le total. + +--Bigre! + +--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le détail +des sommes payées: Haupois-Daguillon, orfèvre, 5,400 francs; Damain, +joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en +suivant; évidemment ce ne sont pas là des dépenses excusables ou tout au +moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans. + +--D'autant mieux qu'on ne lui connaît pas de maîtresse en titre. + +--J'ai dû croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable +qu'il achète des bijoux pour lui-même, et il n'est pas probable non plus +que ce soit pour ses dépenses personnelles qu'il ait eu recours aux +usuriers et particulièrement à Carbans qui a ruiné tant de jeunes gens: +Carbans a d'autant plus facilement prêté qu'il sait que dans deux ans +Robert sera mis en possession de son héritage maternel. + +--Et que doit-il à Carbans? + +--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de +ce coquin; ce sera à voir au moment de le tirer de là; pour le présent, +en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher à la vie de +Paris et l'attirer à Nogent. + +--Et tu dis qu'il est resté chez toi? + +--Depuis huit jours. + +--Sans venir à Paris? + +--Sans venir à Paris. + +--Voilà vraiment qui ne s'explique que si sa maîtresse est elle-même +absente de Paris en ce moment; car il est évident que c'est cette +maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant, +quelle est cette femme, voilà l'inquiétant. Il est certain que si +c'était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on +connaîtrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont, +unique héritier de la maison Charlemont, pour amant, même en second ou +en troisième, sans que cela se sache. S'il en était ainsi, il n'y aurait +pas à s'en tourmenter, même quand elle l'entraînerait à quelque folie, +c'est-à-dire à de grosses dépenses; on guérit de cette folie-là ou tout +au moins on en change, ce qui est un genre de guérison. Non, ce qui +m'inquiète, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une +femme du monde, ce qu'on appelle une honnête femme. Et ce compte +d'argent dépensé par Robert, montre comment elle entend et pratique +l'honnêteté. + +--C'est impossible. + +--Impossible à admettre pour toi, mais non pas impossible dans la +réalité; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point à chaque pas, +mais encore très souvent, crois-en l'expérience d'un homme qui connaît +le monde et la vie; c'est là la femme que je crains, car, avec une +nature comme Robert, elle peut exercer une influence désastreuse. Il ne +faut pas s'y tromper, Robert est une nature féminine, capable de grandes +choses ou de très vilaines choses, selon qu'il sera poussé dans un sens +ou dans un autre. Par certains côtés, il tient de sa mère; mais sa mère +a été la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis +que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et +mystérieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu +m'occuper de son enfance! Mais était-ce possible avec ma vie? Si j'avais +pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que +nous cherchions quelle est cette femme, sa maîtresse, et que nous ne le +laissions pas aller plus loin dans la voie où elle l'a amené et où elle +le pousse. Tu m'aideras. + +Ce n'était point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et +sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le +compte qu'il lui avait montré l'eût ému plus profondément qu'il ne se +laissait ordinairement toucher. + +Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce +qui le troublait ou l'affectait péniblement, et il cherchait toujours à +s'en débarrasser aussi vite que possible. + +--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer +le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de +Marcelle? + +--Aussi content que peut l'être le père le plus exigeant. Pour le +travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an +bientôt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche à lui +adresser; et je ne l'ai pas traité avec l'indulgence d'un père faible, +croyez-le-bien. + +--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton idée d'École +polytechnique. + +--Ce n'était pas mon idée, c'était celle de Lucien, et c'était parce +que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais +scrupule de la contrarier. + +--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du +travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-même, c'est +trop naïf; où l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? à +mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais +misérable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique, +a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon côté, +elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emporté; voilà +Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien, +et il sera pour Robert ce que tu as été pour moi: nous y trouverons tous +notre compte. Lucien ne se plaint pas? + +--Certes non. + +--Voilà ce que c'est que la vocation; à douze ans, on a la vocation +de la marine pour Robinson; à quinze ans on a celle de l'École +polytechnique pour le manteau et l'épée; mais à vingt, un peu plus tôt, +un peu plus tard, on commence à comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans +la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle +qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible. + +--Ce n'est pas à ce point de vue que Lucien se place. + +--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis +tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage? + +--Les choses en sont toujours au même point. + +--C'est étrange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus +d'empressement à épouser une belle fille telle que la tienne? + +--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mère aussi bien +que moi nous désirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte, +j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle eût atteint la vingtième +année; c'était une date que je m'étais fixée, non par égoïsme paternel, +non pour l'avoir plus longtemps à moi, bien que je l'aime tendrement, +vous le savez, et que la pensée d'une séparation me soit cruelle, mais +pour elle, dans son intérêt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis +Collio la rechercher, en même temps que j'ai vu avec regret Marcelle se +montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne +parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est +tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous +ne voyons aucun inconvénient à ce que le marquis fasse longuement sa +cour; nous apprenons ainsi à le mieux connaître; c'est un charmant +garçon; chevaleresque, plein de délicatesse, aussi noble par les +sentiments et le caractère que par la naissance. + +--Riche? + +--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevés de +dettes, c'est cette situation embarrassée qui lui a été léguée par +sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a décidé à embrasser la +carrière militaire. + +--Capitaine et attaché militaire à l'ambassade d'Italie, ce n'est +peut-être pas un moyen pratique de payer ces dettes. + +--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux +que de traîner une vie inoccupée dans un château du Milanais; on lui +reconnaît un bel avenir. + +--Enfin il vous plaît. + +--Il plaît beaucoup à ma femme, et il ne déplaît point à Marcelle; pour +moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Français qui ne serait +pas soldat, mais je ne contrarierai pas le goût de ma fille, si je vois +qu'elle doit être malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista. + +--Ah! il se nomme Evangelista? + +--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier représentant d'une +grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas là +ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le +bonheur de ma fille. + +--Le bonheur des siens, parbleu! + +--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux +qu'on aime? A ce propos, je dois vous prévenir que je ne viendrai pas +demain à Paris, de façon à ce que nous nous entendions aujourd'hui sur +les recommandations que vous pouvez avoir à me faire. + +--Moi des recommandations à te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce +serait bien drôle. + +--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande +fête de la famille; nous célébrerons demain cette fête après vingt ans +de mariage, avec autant de joie que nous l'avons célébrée après notre +première année, et même avec un bonheur plus complet encore, puisque nos +enfants s'associeront à nous. + +--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que +je n'ai jamais rencontré: pleinement heureux et digne de son bonheur; je +t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une +femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont +aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modération +de ton caractère; et cela je peux dire que je l'envie autant que je +l'admire. + +Puis tout à coup, changeant de ton, comme s'il obéissait à une pensée +qui venait de se présenter à son esprit; + +--Et en quoi consiste cette fête d'anniversaire? demanda-t-il. + +--Le matin un landau viendra nous prendre à Nogent et nous conduira au +restaurant Gillet, à l'entrée du bois de Boulogne; c'est là que s'est +fait notre dîner de noces quand je n'étais encore que caissier, et nous +allons y déjeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et +moi ce jour même de notre anniversaire; c'est par là que commence notre +fête, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois +et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage, +nous passons aux endroits où nous avons passé; c'est un pèlerinage. «Te +souviens-tu?» et nous remontons de vingt ans en arrière. + +--Si on pouvait y rester. + +--Nous n'y tenons pas; notre présent est aussi heureux que l'a été notre +passé et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait à +l'époque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand +train à la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter +leurs compliments et dîner avec nous. + +--Alors, la table est complète? + +--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis +intimes auxquels se joindront cette année votre fils puisqu'il est notre +hôte, et aussi le marquis Collio. + +--De sorte que si je te demandais une place à cette table, il serait +impossible de me la trouver. + +--Vous, monsieur Amédée! + +--Et pourquoi pas? + +Fourcy était manifestement sous le coup d'une profonde émotion, d'un +trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de répondre: + +--Parce qu'il est des faveurs qu'on désire vivement, dit-il enfin d'une +voix vibrante, mais que précisément pour cela on n'ose pas solliciter. + +--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop +cérémonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invité chez toi? Tu vas me +répondre: «Pourquoi n'êtes-vous jamais venu?» Et tu auras raison, +au moins jusqu'à un certain point. Mais comment veux-tu que dans le +tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je désire? Je +vais où la fantaisie de l'heure présente m'entraîne et jamais où j'avais +décidé la veille d'aller. Voilà comment jusqu'à présent je n'ai jamais +pu te faire ma visite à Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se +présente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai +ton convive, avec tes autres amis. + +Fourcy se leva vivement et venant à M. Charlemont, il lui prit les deux +mains qu'il serra avec effusion. + +--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu +pas agir avec moi sans cette réserve et cette discrétion que tu apportes +dans nos relations, comme si tu étais encore le petit Jacques; ne +sommes-nous pas associés? + +Puis, s'arrêtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitôt: + +--Puisque ce mot est prononcé entre nous, je te préviens que mon +intention est que désormais il soit une réalité; si cette maison a +repris un peu de son ancienne prospérité, c'est à toi qu'elle le doit, +car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que +celui qui l'a relevée et qui la soutient participe aux bénéfices qu'elle +donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans +les bénéfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous +discuterons et que nous arrêterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai +voulu que poser le principe. + +L'émotion de Fourcy était si vive qu'elle l'empêcha de trouver des +paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associé de la maison +Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garçon de bureau! + +M. Charlemont s'était levé et au moment où Fourcy allait enfin pouvoir +exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la +parole: + +--A demain, dit-il. + +--Mais, monsieur, vous me laisserez bien... + +--Rien, dit-il, à demain, je suis pressé. + +Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en +chantonnant. + + + +IV + +C'était après la guerre que Fourcy avait acheté sa maison de Nogent. + +En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants, +pour visiter les positions occupées par les armées et se rendre compte +par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les récits, ils +étaient entrés dans une propriété où l'on avait établi une batterie. + +C'était dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouvé +une allée ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en +la suivant, ils étaient arrivés sur une pelouse qui s'étalait entre des +communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir où ils +allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer +là: à leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement +arrondi, était dessiné par une double ligne d'arbres, qui, çà et là, +au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives +changeantes sur les eaux miroitantes de la rivière: à leur gauche le +viaduc du chemin de fer passant à travers les cimes des peupliers; à +leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel: +enfin en face d'eux, au delà des prairies, les coteaux qui montent +doucement pour aller finir d'un côté à Noisy et de l'autre à +Chennevières, se perdant dans des profondeurs vaporeuses. + +On était au printemps et il faisait une de ces journées de bonne chaleur +et de lumière gaie où l'on se sent heureux de vivre; après être restés +enfermés pendant huit mois privés d'air et de verdure, cette sortie dans +la campagne avec un horizon où les yeux s'enfonçaient librement, était +une griserie pour eux. + +Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les +herbes, regardaient le panorama qui se déroulait devant leurs yeux, +les enfants jouaient dans le jardin à escalader à quatre pattes les +épaulements de la batterie ou à courir à travers les gazons coupés +d'ornières, creusées par les caissons et les prolonges. + +Élevée au milieu d'une pelouse à l'un des angles de la maison, celui-là +même d'où la vue s'étendait librement sur les coteaux opposés, +cette batterie avait naturellement attiré les obus prussiens, dont +quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, éventrant la toiture et +déchirant sa façade. + +Comme il n'y avait rien à prendre dans cette maison abandonnée et pillée +plusieurs fois, elle était ouverte à tous venants sans qu'il y eût là +un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle était à +l'intérieur moins dévastée que bien d'autres, et cela précisément parce +qu'elle avait été exposée au bombardement, les obus allemands lui ayant +été plus cléments que ne l'eussent été les francs tireurs ou les mobiles +s'ils l'avaient occupée. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets +n'étaient point brûlés, les marbres des cheminées n'étaient point +tailladés à coups de sabre, les glaces n'étaient point percées de trous +de balles et les pièces où n'avaient point pénétré les éclats d'obus +étaient à peu près intactes. + +Justement ces lambris et ces cheminées étaient fort jolis, car la maison +datait de la fin du dix-huitième siècle, et tout ce qui était +décoration avait été traité dans le goût de l'époque; il y avait là des +chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui +étaient des oeuvres d'art charmantes. + +La visite de M. et madame Fourcy avait été longue, non pas que Fourcy +prêtât grande attention à ces sculptures,--il ne connaissait rien aux +oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnât la peine de les +admirer--elle ne s'intéressait ordinairement qu'aux choses qui lui +appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison +était vaste, distribuée en pièces nombreuses avec de petits cabinets, +des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils éprouvaient un certain +plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte, à se promener dans +ces appartements sonores où retentissait le bruit de leurs pas et de +leurs voix. + +Enfin, ils étaient sortis; alors l'idée leur était venue de parcourir +les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils étaient assez +étendus, ces jardins, et divisés en deux parties: l'une, la plus voisine +de la maison, dessinée en pelouse et en bosquets, avec des allées de +vieux arbres; l'autre, inclinée vers la rivière, partagée en carrés +réguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce +moment blancs de fleurs. + +Lorsqu'ils étaient arrivés à l'extrémité de ce potager ils avaient +trouvé une vieille femme à genoux dans un carré et coupant avec une +faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin +abandonné, mais pour en nourrir sa vache. + +--C'est-y que vous voudriez acheter la propriété? avait demandé la +vieille en les regardant curieusement. + +--Elle est donc à vendre? + +--Elle y est et elle n'y est pas; c'est-à-dire que la propriétaire +voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la +remettre en état; pour lors il faudra bien qu'elle la vende. + +Ils n'avaient pas continué la conversation et quittant le village ils +étaient descendus au bord de la rivière qu'ils avaient longée; Fourcy ne +parlant pas et paraîssant réfléchir. + +Tout à coup il s'était arrêté et se tournant vers sa femme: + +--Si nous l'achetions. + +--Acheter quoi? + +--La maison. + +Et montrant la façade qu'on apercevait à travers les branches: + +--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation +elle se trouve. + +--Acheter une maison à Nogent, quelle idée! + +--Et pourquoi acheter une maison à Nogent est-il une plus mauvaise idée +qu'en acheter une à Saint-Cloud? + +--Parce que Saint-Cloud est autrement habité. + +Il n'avait point répliqué, mais le lendemain soir au dîner il avait +raconté qu'il était revenu à Nogent et que décidément la maison lui +plaisait tout à fait; elle était à vendre et en pourrait l'avoir pour +un bon prix: sans doute, il y aurait des réparations, mais elles ne +seraient pas ce qu'on pouvait croire après un premier examen; il avait +amené avec lui un architecte qui lui avait donné un devis approximatif; +enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisément et qui +abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent désir. + +--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir. + +--Alors, je la verrai demain. + +Le lendemain, en effet; elle l'avait visitée de nouveau, mais cette +fois dans des dispositions autres que la première; par le fait que ces +marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil +indifférent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une +importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait +trouvé des mérites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperçus; le point +de vue aussi lui avait révélé des beautés qui lui avaient échappé, et +Nogent n'avait plus été trop inférieur à Saint-Cloud. + +Évidemment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite à une +époque où le prix des matériaux et de la main-d'oeuvre permettait des +développements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se +payer: elle avait grand air. + +En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait +impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernière +considération, mais elle avait reconnu que les objections qui s'étaient +présentées le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus: +pour les enfants il était bien certain qu'elle avait des avantages. + +--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un +vif, un très vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison +de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques années déjà nous +aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu +demeures dans une maisonnette, où tu serais à l'étroit et qui ne serait +pas un cadre convenable pour ta beauté; celle de Nogent est ce qu'il te +faut; je te vois venir au devant de moi sous l'allée de tilleuls quand +je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une +châtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras là à ta place; +tu sais bien que si j'ai jamais souhaité la fortune, ça été pour toi, +pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinité. + +--Bon Jacques! + +--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour +sa femme et ses enfants? Voilà une satisfaction dont les riches sont +privés. + +--Ils en ont d'autres. + +--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-là qui vaut bien les autres. + +--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent? + +--Je l'aurai. + +--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta +banque, tu avais voulu comme je te l'ai demandé cent fois travailler un +peu pour toi. + +--Je n'étais pas mon maître, je me devais à celui qui m'employait. + +--Tu m'as dit cela vingt fois. + +--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens. + +--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en présence d'embarras +qui ne te gêneraient pas à cette heure si tu avais voulu. + +--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal +fait celles de la banque Charlemont. + +--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espères payer +cette maison. + +--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout +lieu de l'espérer, cela me sera facile, et même je pourrai faire faire +les réparations sans lésiner; seulement nous serons pris de court pour +l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage réserve, surtout en +allant lentement, nous arriverons, nous serons à la campagne, non à +Paris; il y a de si jolies choses à bon marché. + +--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai, +et, de mon côté, je te laisse toute liberté pour l'acquisition et +les réparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup +dépenser. + +--Comment? + +--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas réuni au bon marché dans +le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les +chercher. + + + +V + +Elle les avait cherchées ces occasions. Elle les avait trouvées. + +A partir du jour où l'achat de la maison de Nogent avait été réalisé et +où les réparations avaient commencé, madame Fourcy n'avait plus été chez +elle. + +Où était-elle du matin au soir? + +A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison +de campagne avec goût et aussi avec économie. + +Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix +magasins les lui offrent avant qu'il ait parlé: il n'a qu'à choisir et à +payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit. + +Mais quand l'argent ne répond ni aux suggestions du désir ou de la +fantaisie, ni aux exigences du goût ou aux besoins du moment, c'est une +tout autre affaire. + +Il faut chercher. + +Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine. + +Fourcy n'avait donc pas été surpris des fréquentes absences de sa femme; +elle était en quête de quelque curiosité, elle travaillait pour les +siens comme il travaillait lui-même, cela était tout naturel à ses yeux. + +Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le goût de la curiosité ni +du bibelot, il aurait mieux aimé qu'au lieu de se donner tant de peine +elle se contentât de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouvées +ou commandées chez les marchands: en meubles chez les ébénistes du +faubourg Saint-Antoine, en étoffes dans les magasins de nouveautés; mais +il ne lui avait jamais fait d'observations à ce sujet; elle lui avait +cédé en consentant à habiter Nogent; n'était-il pas juste qu'il cédât +maintenant aux désirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi +l'eût-il contrariée, alors surtout que cette question d'ameublement +était pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation, +oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une étoile, cela lui +était tout à fait indifférent, le plus souvent même il ne remarquait pas +les nouvelles acquisitions de sa femme. + +Ce qui eût provoqué son attention, c'eût été le prix de ces acquisitions +s'il avait été excessif, mais au contraire il avait toujours été d'une +extrême modération et tel qu'on ne pouvait être qu'émerveillé de la +chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habileté +avec laquelle elle en avait profité; mais quoi d'étonnant à cela, ne +réussissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait? + +Elle avait si bien réussi cette affaire de l'ameublement de leur maison +de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison était devenue une sorte +de musée de choses curieuses et même précieuses. + +Ainsi, dans l'entrée on trouvait une suite de tapisseries flamandes du +dix-septième siècle à personnages mythologiques, encadrées de bordures +à médaillons représentant des oiseaux, admirables de conservation,--des +vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Sèvres;--des tables-consoles +avec dessus en mosaïque;--des chaises portugaises, à fond de cuir. + +Si les tapisseries de l'entrée étaient superbes, celles du grand salon +étaient dignes d'un palais: signées Audran et exécutées aux Gobelins, +elles représentaient des scènes tirées d'_Esther_. On sait combien sont +rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore était le tapis +étendu sur le parquet; c'était un tapis d'Orient d'une haute antiquité +sans qu'il fût possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs +bien éteintes par conséquent, à la laine bien usée et tellement que +par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vénérable +antiquité en faisait le mérite et la curiosité, c'étaient des armoiries +dessinées aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef féodal se +trouvaient-elles sur un tapis fabriqué en Orient, depuis cinq ou six +siècles? C'était là une question que ne se posaient point la plupart de +ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intéressait vivement ceux +qui étaient en état de l'étudier. + +Dans la salle à manger, ce n'étaient point des tapisseries qui +recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue à fond d'argent et à +feuillage d'or, qui formaient une noble décoration que complétaient bien +un ancien lustre hollandais en cuivre et des portières en vieux velours +de Gênes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au +premier étage continuait dignement l'entrée: au bas deux Sirènes de +grandeur naturelle, et qui semblaient avoir été sculptées et peintes +d'après un modèle de Paul Véronèse, tenaient dans leurs bras des +candélabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en +brèche africaine, tandis que des portières et des cantonnières en +brocatelle les enveloppaient à demi; de place en place en montant, des +fanaux en bois sculpté et doré provenant de quelque ancienne galère, et +sur le palier une couple de grands vase Médicis en porcelaine de Sèvres. + +Mais cet ameublement n'était pas combiné pour la seule ostentation; dans +les appartements où ne pénétraient que les intimes on retrouvait les +même choses de choix, collectionnées et disposées avec le même goût +artistique. + +Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de +soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans +celles à donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle +de billard, enfin partout c'était le même entassement de beaux meubles +et de belles étoffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles, +tables, vitrines pleines d'objets précieux, sièges, porcelaines, +faïence, lustres, lampadaires. + +Comment avait-on pu se procurer tout cela? + +C'était la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux +musée. + +Comment la femme d'un employé de banque, si gros que fussent les +appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses +artistiques? + +C'était une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la +situation et les ressources de Fourcy. + +Mais pour Fourcy lui-même, il ne se posait ni celle-ci ni celle-là: sa +femme avait autant de chance que d'habileté, voilà tout; et ce tout +était aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que +de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait +cela chaque jour autour de lui; sa femme était au nombre de ceux qui +n'en font que de bonnes; pour qu'il s'étonnât il eût fallu que c'eût +été le contraire qui se fût produit, et dans ce cas il ne l'eût très +probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en +toutes choses, allons donc! c'était impossible. + +Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question +était restée posée et bien souvent elle avait été agitée sans qu'on +arrivât jamais à se mettre d'accord sur une réponse satisfaisante. + +--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas? + +--Il a ses appointements. + +--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez, +ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face à ses dépenses: deux +maisons, une à Paris, l'autre à la campagne; les toilettes de madame qui +sans être ruineuses sont toujours élégantes et fraîches, l'éducation +et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans être +follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prélevé +que reste-il pour l'achat de ce mobilier? + +--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout usé... + +--Celui qui a des armoiries aux quatre coins? + +--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs. + +--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a coûté, c'est une autre +affaire. + +--En tous cas, c'est une idée singulière, vous en conviendrez, d'avoir +sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas à soi. + +--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache. + +--Alors, pourquoi achètent-ils des tapis armoriés? + +--Et la tapisserie des Gobelins? + +--Et la tenture en cuir de la salle à manger? + +--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un +candélabre? + +--On m'a dit qu'il y en avait du même genre chez un marchand de la rue +Bonaparte qui valent dix mille francs. + +--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands? + +--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions. + +--Croyez-vous à ces occasions? + +--Et vous? + +--J'ai entendu les mettre en doute. + +--Eh bien, alors? + +--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce +qu'on ne paye pas du tout, coûtant encore moins cher que ce qu'on paye +bon marché. + +--Est-ce possible? + +--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne +pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand +prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation. + +--C'est invraisemblable. + +--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle. + +--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la +supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnête femme, qui a +le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le métier d'une +cocotte. + +--Protestez, c'est très bien, mais alors expliquez. + +--Quel serait cet amant généreux? + +--Il y en aurait plusieurs. + +--Qui? + +--On nomme le père Ladret. + +--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que +grossier. + +--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses +fantaisies et ne pas compter. + +--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy +une honnête femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je +crois qu'elle a le respect de ses enfants. + +--Alors comment expliquez-vous ses dépenses? + +--Par des spéculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons +coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi +n'en cherche-t-on pas d'honnêtes pour expliquer son intimité avec La +Parisière qui est à la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les +affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes? + +--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas? + +--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer à la Bourse. + +--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une; +laquelle est bonne? la question reste posée. + +--Pas pour moi. + + + +VI + +Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir +à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il +partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle +allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui +était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un +jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à +épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant +que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur +officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là. + +Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son +bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le +retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures +et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de +chaque jour. + +Enfin c'était toujours une avance, c'est-à-dire une surprise. + +Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il +allait la surprendre. + +Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt +ans. + +Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant +presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la +maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un +petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur +la pointe des pieds. + +Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le +vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là +qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage. + +Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna, +car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et +ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour +se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer. + +Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut +ouverte. + +--Déjà! s'écria madame Fourcy. + +Déjà. + +Mais il ne releva pas ce mot. + +--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait +légèrement émue. + +--Tu vois, quelquefois. + +Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte +d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention: +c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge +au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien +manifestement des mains du gainier. + +--C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il. + +--Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain. + +--Alors pourquoi t'enfermer? + +--Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je +n'avais pas peur d'être volée. + +--Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui +paraissait n'avoir pas encore été touché. + +--Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme, +regarde. + +Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin +en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière: +sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de +diamants avec, çà et là, d'autres diamants plus gros qui suivaient le +contour du bracelet. + +--Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les +diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte +quelques centaines de francs? + +--Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi +as-tu acheté cela? + +--Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les +pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce +que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant +pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec +l'illusion. Ne me gronde pas. + +Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra +fortement sur sa poitrine en l'embrassant: + +--Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un +sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté +cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des +bijoux faux. + +--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais. + +--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme +toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de +bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine +dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de +tous ceux-là. + +--Comment! + +--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part +je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les +bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais. + +Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa. + +--Mon bon Jacques! + +--Tu es contente. + +--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému +de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de +réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter +des diamants. + +--Je ne me ruinerai pas. + +--Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour +satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme? + +--Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants? + +--Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux +soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais? + +--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas +que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en +personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit. + +--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il +me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle +acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens +bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à +l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces +bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas? + +Et elle lui tendit la main. + +--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles. + +--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des +femmes? + +--Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses +librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière +et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde. + +Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion: + +--Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant. + +--Justement. + +--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur. + +--C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne +nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet +incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler +de ce que j'avais tant de hâte à te dire. + +--C'est donc sérieux? + +--Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont +me donne une part dans les bénéfices de la maison. + +Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant. + +--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice? + +Il resta un moment interdit. + +--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle +que j'étais si heureux de t'apporter! + +--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais +il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être +aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as +cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la +fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner? + +--Nos enfants en jouiront. + +--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt! + +Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent +désespéré où il y avait autant de rage que de douleur. + +--As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans? + +Elle le regarda longuement et secouant la tête: + +--J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te +voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais +la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre +existence à tous se traînerait dans la médiocrité... et si tu venais à +mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci +pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; +mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont +inutiles maintenant. + +--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire? + +--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant +ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires. + +--Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était +bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais +voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je +comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois +maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos +intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, +si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa +proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé. + +--Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et +l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il? + +--Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là +l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras +pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour +Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père; +il vient dîner demain avec nous. + +Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter +madame Fourcy dans une extase de joie. + +--Ah! dit-elle simplement. + +Et ce fut tout. + +Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais +il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais +aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait +changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait +justice; il était tranquille. + +--Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette +nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir. + +--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même. + +--Viens avec moi. + +--Il est juste de te laisser ce plaisir, va. + + + +VII + +Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent +dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui +n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une +voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la +pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y +trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient +de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains. + +Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa +recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui +apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute. + +Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au +bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur, +il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le +dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en +train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée +contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons. + +Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et +aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant: + +--C'est père, quel bonheur! + +Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux +de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe +blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et +les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras +entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement +ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans, +aussi gracieuse que jolie. + +Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur +la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros +baisers qui sonnèrent. + +--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire +cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles +avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien +d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui. + +Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais +lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été +aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que +Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux. + +Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués +qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait +toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis. +Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain +c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils +d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et +facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu +que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots +rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni +maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage +fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car +lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur +donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le +teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression +sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et +défiants. + +--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes +nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin. + +--Ah! il est revenu? + +--D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage. + +--J'en suis heureux. + +--Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez +pas écrit que vous étiez ici. + +Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout +d'un instant qu'il répondit: + +--Non. + +--Vous aurez le plaisir de le voir demain. + +Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention +n'était pas d'aller le lendemain à Paris. + +--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner +avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage. + +--Ah! + +--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la +première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas +la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon +dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde +une part dans les bénéfices de la maison. + +Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était +restée appuyée sur son bras: + +--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce +grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour +Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite. + +Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une +étreinte qui valait toutes les paroles. + +Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à +parler, mais ce fut lentement et à voix basse: + +--Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas, +du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice. + +Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois +debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile +entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un +débordant de joie, l'autre glacé. + +--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques +secondes de ce silence. + +Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons: + +--Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien, +le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert. + +--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus +rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main. + +--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua +Marcelle. + +--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour +dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir. + +Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison, +marchant à grands pas. + +--Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne +sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle +devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux. + +--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a +été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être +échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une +gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse, +d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père, +entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de +lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence +froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas +juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit +être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous. + +--De moi, père? + +--Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut; +viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire. + +Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un +de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et +qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil +couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur +rouge du ciel. + +Pendant quelques instants, il la regarda longuement: + +--Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune +fille que j'aie jamais vue. + +Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle +se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans +relever la tête. + +--Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en +continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on +fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que +cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, +c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je +n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que +les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu +comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre +chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer +cette nouvelle. + +Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, +tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua: + +--Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu +resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux +pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; +je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou +plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que +le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde +pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être +aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses +pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, +est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant +c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il +n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton +frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour +nous mettre à table. + +Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; +tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion: + +--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es. + +Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine +d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père +lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se +tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de +fierté. + + + +VIII + +A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche +Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille. + +C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se +trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir +la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis +sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en +attendant qu'elle le servît. + +Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans +ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme. + +Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers +tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête +il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que +pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de +plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus. +La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur? +Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne +vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient +tendrement. + +Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au +fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle +longuement, avec admiration. + +Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la +stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans. + +Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour, +cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se +donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était +restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son +visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût +subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille, +jolie, plus que jolie elle était femme et mère. + +Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une +transparence veloutée. + +Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à +la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient +servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus +jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En +avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été +bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas, +avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez +de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour +parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux +parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps +use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui +à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien +entendu elles ne partagent pas. + +Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que +les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner +ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant +pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation. + +Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas +s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup +il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors +le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne +rendait que plus sensible sa préoccupation. + +Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer +ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être +frappé de cette attitude. + +Mais il se l'expliqua. + +Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme. + +--Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes +gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert +est préoccupé. + +--En effet, il ne s'est pas montré très gai. + +--Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la +vérité: je sais ce qu'il a. + +--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise. + +--Histoire de femme. + +--Comment! murmura-t-elle. + +--Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu +ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de +ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour +laquelle il a fait des folies. + +--Des folies! quelles folies? + +--Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le +retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain +qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler. + +--Pourquoi te mêler de cela? + +--Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de +l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète. + +--Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse? + +--Pas du tout. + +--Il n'a pas de soupçons? + +--Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait +être cette femme. + +--Et tu lui as promis cela? + +--Parbleu. + +--Tu as eu tort. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un +père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te +mêler de rien; cela sera prudent et sage. + +--J'ai promis. + +--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et +prudent comme toi. + +--Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce +pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine. + +--Qu'en sais-tu? + +--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé. + +--Il ne la connaît pas. + +--Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils, +et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête +qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une +courtisane. + +--Qui vous dit que c'est une femme honnête? + +--Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne +la connaît pas. + +--Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination? + +--Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire +au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la +vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos +consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable +qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on +croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait +beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux, +mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce +malheureux Robert est tombé. + +--Mais encore qu'a-t-il fait? + +--Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu +qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs. + +--Sans doute, c'est beaucoup. + +--C'est une petite fortune. + +--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage +qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut +bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de +ruine. + +--Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se +fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la +caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui +directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à +Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens. + +--Vous savez ce qu'il doit à cet usurier? + +--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu +comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que +Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus, +car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires +avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette +importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques +mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas +à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris, +auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de +lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire. + +--Ce soir? + +--Certainement. + +--Pourquoi ne pas attendre? + +--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec +son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication +s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le +père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le +fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation +délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère +violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui +l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point +entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire +quelques observations à Robert ce soir même. + +--Que veux-tu lui dire? + +--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à +son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de +coeur. + +--Je n'en ai jamais douté. + +--Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié +pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des +Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que +tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux +qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences: +bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis. +Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui +peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal. + +--Mais... + +--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je +remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de +jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons +pas dérangés. + +Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas. + +--Non, dit-il, il le faut. + + + +IX + +--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la +lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait. + +--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert. + +--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les +eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe. + +--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce +que disait sa fille. + +Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants. + +Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le +jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé +par l'odeur des fleurs rafraîchies. + +Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de +Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris +ne put pas s'en défendre. + +Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement +quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la +parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux. + +--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé +cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute, +j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je +tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un +peu, n'est-ce pas? + +Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques +paroles inintelligibles. + +--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous +aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée +écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de +choses graves... et urgentes. + +Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un +frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement. + +--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans +notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer +votre compte. + +--Ah! + +--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus +strict que ce compte est lourd, très lourd. + +--Je ne sais pas. + +Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on +pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de +réflexion, il se remit: + +--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez +péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut +donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel. + +Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que +lui-même était dans l'ombre. + +--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse. + +--Monsieur... + +--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est +que cette femme n'est pas digne de vous. + +--Mais, monsieur... + +--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit +loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble +et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de +discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le +linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent. + +--C'est qu'en vérité ce que vous me dites... + +--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est +précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au +moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous +sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour? + +--Vous ne savez pas qui elle est. + +--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule +sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son +métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même +elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai +monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine? + +Robert poussa un cri. + +--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que +cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme. + +Et il étendit la main droite avec le geste du serment. + +--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous +fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non, +Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas +cela. + +Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage +convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua +vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu. + +--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous +vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour +vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous +étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain, +préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit, +à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous +pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous +soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre +père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit +et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en +droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je +lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il +n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous... +mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces +trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent +trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact. + +--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la +fortune de ma mère? + +--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui +serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en +vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment. + +--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec +obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais +peut-être pas abusé de ma liberté. + +--Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné +par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est +donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des +remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces +dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un +mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de +votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver. +Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans +cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire +plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je +comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre +position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une +passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir +enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument +dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de +vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun +avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes +assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande. + +Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua: + +--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien; +vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est +notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre +âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il +est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui. +Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle +était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en +affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer. + +Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le +regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert +maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire +sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient. + +--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma +jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient +aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous +adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer +sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi, +ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre, +bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé, +irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait +mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire. +J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux +prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons. + +Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas +entendu: puis d'une voix qui tremblait: + +--En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas +encore. + +--Alors à bientôt, quand vous voudrez. + +Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait +de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire; +l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme, +était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de +violence qu'on ne s'expliquait pas. + +Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes +à sa femme. + +--J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai +montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le +prendre par la douceur. + +--Qu'a-t-il dit? + +--Rien; un morceau de marbre + +--Où est-il? + +--Dans le jardin à réfléchir. + +Mais au même instant Robert parut à la porte du salon. + +--Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui +vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en +lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M. +Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins +sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon. + + + +X + +Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à +l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy. + +Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres +serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde. + +--Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire, +de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle. + +Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais +sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible: + +--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement. + +--Vous êtes fou. + +--Il le faut. + +Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton +de la prière: + +--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui. + +--Non. + +--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein +visage. + +--Parce que c'est impossible. + +--Ce n'est pas une réponse. + +--Encore un coup, vous êtes fou. + +--Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien. + +Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix. + +--Parlez-donc plus bas, dit-elle. + +--Et vous, répondez-moi. + +--J'ai répondu. + +--Geneviève! + +Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle +comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui. + +De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait +touchée. + +--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève. + +Elle hésita un moment: + +--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite! + +--Comment? + +Sans répondre elle se leva. + +Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait: + +--Restez là. + +Et elle se dirigea vers son mari. + +--Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix. + +--Cela se voit. + +--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles +affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin, +qu'en penses-tu? + +--C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son +coeur bien certainement. + +Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle +l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle +disait à son mari et ce qu'elle voulait faire. + +--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue +de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de +jouir de cette belle soirée. + +Ils sortirent. + +A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut +prendre la parole, mais elle l'arrêta. + +--Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni +nous entendre ni nous surprendre. + +Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un +petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la +prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine +en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et +l'ayant repoussé elle se dégagea. + +--Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas +notre temps. + +--C'est perdre notre temps! + +Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant +seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait. + +L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il +s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par +cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en +aperçussent. + +--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui +lorsqu'elle se fut arrêtée. + +--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir; +qu'avez-vous à me dire? parlez. + +Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la +parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui +éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez +brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre. + +--Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je +voulais qu'eut lieu notre entrevue. + +--Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même? + +--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un +de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que +nous ne pourrons le faire ici. + +--Vous saviez bien que c'était impossible. + +--Et pourquoi impossible? + +Elle haussa les épaules. + +--Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais +cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous: +parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être +à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous +payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion +qu'il éprouve pour vous. + +Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière, +lancèrent deux éclairs. + +--Qui vous prend? demanda-t-elle. + +--Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire. +Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie, +moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la +passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend +rien que de vous, bonheur ou malheur. + +Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea: + +--Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela? +demanda-t-elle. + +--En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait +que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui +comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a +été à l'abri des passions. + +Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis +tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que +coûte exécuter: + +--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme. + +--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous! + +--Oui. + +--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui +payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion +qu'il ressent pour vous? + +--Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il +n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous +les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré +dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils +pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais +trompé à cet égard? + +Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant +violemment il se les enfonça dans les yeux. + +--Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait +eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il +vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre +vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur. + +--Mais cette maîtresse.... + +--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est +moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre? +Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une +autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse +qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle +n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente, +qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui +en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si +encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous +offrir? Que peut-elle pour vous? + +--Tout. + +--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le +dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il +ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un +nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un +mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler +comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même +avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est +inspirée par le sentiment et le remords de ma faute. + +Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait +pas supporter le regard qu'il attachait sur elle. + +Mais comme il allait répondre, elle le prévint: + +--Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale +qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus +intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que, +de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des +femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé +de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister +inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer +qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais +enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire +que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible +bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas +ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi, +vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant +entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un +caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux +de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de +l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis +plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut +que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A +partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais +votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais. + +Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante, +éperdue. + +Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui +l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui. + +Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute +et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la +première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari, +mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle +lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il +était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle +n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour +où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà +qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais, +plus jamais. + +--C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à +lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le +mot de celle-ci. + +Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à +Robert et l'attirant doucement: + +--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la +tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te +fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert +moi-même. + +--Si tu m'aimais... + +--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement +parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution +que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce +que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de +toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt +fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu, +m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et +l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton +charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien. +Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui +m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si +complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la +vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir +conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant +plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur. + +--Alors pourquoi veux-tu rompre? + +--Parce qu'il le faut. + +--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu +n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui +comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois? + +--Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si +longtemps hésitante. + +--Quelles circonstances? + +Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna. + +--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque +le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix, +17,000 fr. + +--Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon +fait; je devais payer avec un chèque et... + +Mais elle l'interrompit: + +--Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous +devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles +pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce +qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je +écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand +mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la +table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai +eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime +les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait +plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure, +et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé +qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant +pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par +sa couleur rouge. + +--Qu'as-tu dit? + +--J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est +contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais +à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi +croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant +que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette +femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne +voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile +d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari, +et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui +imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les +yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur +lui. Voulez-vous que cela arrive? + +--Cela est impossible. + +--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille +chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet; +qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne +reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus +dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table +et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu +vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela. + +Il ne répondit pas. + +--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que +la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de +mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de +cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans +tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte +serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la +mort. + +--Geneviève! + +--Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je +meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas +mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un +soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en +ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me +haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture +s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas +éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain, +après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et +je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer +vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur +et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont +entre tes mains. + +Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle +n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue, +loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son +calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle +se tut. + +--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont, +s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il +est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai, +dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent, +nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à +tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont +tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le +pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars, +je reviendrais. + +--Il faut partir cependant. + +--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je +l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la +vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance +où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si +j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu +disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers +moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si +profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il +est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous +nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour +l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant, +qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te +regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus +belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que +l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je +rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir +et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant +pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que +toi. Et tu veux que nous nous séparions! + +--C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi. + +--Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et +moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui +demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment; +moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis +seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a +jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à +espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi, +dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu +vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne +l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras +pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme +toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais. + +Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui +on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les +paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment. + +Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez +longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle. + +--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce +que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton +père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour +bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une +maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu +importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez +séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle. + +--Jamais. + +--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est +entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse. + + + +XI + +Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de +la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait +de sa chambre pour monter en voiture. + +Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse, +d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on +n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle +attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était +tendrement qu'elle s'appuyait sur lui. + +Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir. + +--Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es +jolie, comme ta toilette te va bien. + +Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa +femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui +remuait si doucement le coeur. + +--Et moi? dit Lucien + +--Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle. + +--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement. + +--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille, +continua Marcelle en riant. + +Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se +tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse: + +--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir. + +--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux; +ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous +livrer à des discours. + +Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de +s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage +souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle +venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié. + +--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa +mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement +frappant. + +Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé +les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert. + +--Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle. + +Et de la main elle lui envoya un signe amical. + +Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy +comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils +dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air +peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un +geste de camaraderie affectueuse. + +Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage +blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit. + +Le cocher toucha ses chevaux qui partirent. + +--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de +lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir +partir sans lui. + +--C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager +avec un étranger, dit madame Fourcy. + +--C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne +soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de +Lucien. + +--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il +avait à sortir ce matin. + +Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire +entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa +maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon, +la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre +de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être +congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle +avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces +dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des +observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans +doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait +été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait +contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui +l'aurait ruiné et perdu. + +--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses; +quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai +trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son +lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui +demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il +m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger, +discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il +avait dû passer une partie de la nuit à écrire. + +--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas +entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller +mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était +autrefois. + +--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque. + +On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela +l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et +alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait +cherché. + +Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne +vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister. + +Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui. + +Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent, +car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres. + +Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse, +la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable +pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet. + +De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de +collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il +n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la +cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait. + +Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait +bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils +allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père +aussi bien que les enfants. + +Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être +satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure +actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois. + +Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non +seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une +ère nouvelle. + +Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment +attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une +affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près +sûrement, elle se voyait riche. + +Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler +franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait +souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait: +Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur! + +Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente +ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne. + +«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien +certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu +d'autre but que de la préparer à ce mariage. + +Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur +servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il +y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à +leurs paroles. + +Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent +fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot +qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances. + +--L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade, +seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des +chevaux à nous. + +--Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien. + +--Moi, la livrée, dit Marcelle. + +--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme. + +--Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a +plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun +son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la +famille. + +--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes +conseils? + +--Cela, volontiers. + +Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée +entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis. + +La voiture reprit grand train le chemin de Nogent. + +--Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la +voiture franchit la grille d'entrée. + +Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils +aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard +de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant +lui sur une table, prenait là le frais en attendant. + +--M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui! + +--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice. + +--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle. + +--J'ai besoin de toi. + +--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu +veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret. + +--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle. + +Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce +temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau, +s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec +importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut. + +Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il +ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il +avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de +Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui +manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse, +de l'esprit, de la bonté, de la générosité,--ce qui lui faisait dire +bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a +jamais reçu de démenti:--«Quand on a le sac, on a tout.» + +Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas +facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et +presque sans amis. + +--Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours +les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou +trois, ça vous écorche; je connais ça. + +Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à +l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter. + + + +XII + +Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il +recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci +s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de +toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait +le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa +femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte. + +Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez +elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et +comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui +qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à +Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler +du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce +furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première +fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un. + +Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long +de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret. + +--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en +s'excusant, vous permettez? + +--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que +je ne demande pas qu'on se gêne pour moi. + +Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au +fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre, +introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas +sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main +était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait +sur ses cuisses et les recouvrait. + +Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit +écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence. + +--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma +belle Geneviève. + +Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles +noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur +du velours. + +Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie: + +--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle. + +--Faut-il répondre franchement? + +--Sans doute. + +--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces +derniers temps. + +--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie? + +--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère +marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève, +ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux +Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle +aurait envie d'avoir le collier de perles. + +--Alors c'est un marché? + +--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie? + +--Pour vous, peut-être, pour moi non. + +--Tiens! + +--Et je n'accepte pas celui-là. + +Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin +ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil: + +--Et celui du collier? dit-il. + +--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc +refermer cet écrin et le remettre dans votre poche. + +Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup +plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la +première fois pour l'en sortir. + +Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se +passait en elle, mais il ne le devina pas. + +--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il. + +--Vous ne le comprenez pas? + +--Dame! + +--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous +obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous. + +Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête: + +--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que +toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce +que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons. + +Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers +mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit: + +--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit +fini; cela et rien autre chose. + +--Mais pourquoi? + +--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur. + +De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois +encore il cligna de l'oeil d'un air fin: + +--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions +du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les +donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille; +dis que tu le seras, hein! + +Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement +elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient +fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout: + +--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée +me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car +j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que +je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à +vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise +parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je +ne veux plus être! + +--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi? + +--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez +riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme. + +--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent. + +--Et pourquoi le voulais-je, cet argent? + +--Pour payer vos pertes à la Bourse. + +--Et comment les avais-je faites, ces pertes? + +--Que m'importe? + +--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et +que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je +pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des +renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il +est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer, +je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous +parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je +vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un +vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais +que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre +mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée. + +--Et vous êtes revenue. + +--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne +me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que +je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à +l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré +avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas +vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et +vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. +Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? +Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de +suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez. + +Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle +poursuivit: + +--Mais partez donc, partez. + +Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, +réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant +qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis +quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il +paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son +sang-froid: + +--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse +subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la +contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là, +quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez +jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune +qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais +quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. +Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. +Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une +femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne +se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de +satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle +qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui +vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à +l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré +tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi +aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai +pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos +idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que +je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte +saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, +bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis. + +--Jamais. + +--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette +scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit +Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette +maison d'où je sors. + +--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile. + +Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas +atteint, et il continua: + +--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je +ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux +raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous +débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos +affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller +et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à +toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les +jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est +vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, +et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre. + +A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de +s'ouvrir, on annonça: + +--M. le marquis Collio + + + +XIII + +Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis +Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli +homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant +et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges +au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées +dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme +les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la +blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des +moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et +des dents nacrées. + +Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins +de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut +continuer un entretien interrompu: + +--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et +toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir? + +--Mais... + +Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans +un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à +suivre. + +Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez +aggravé votre indisposition. + +--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore +et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un +agrément. + +Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette +interrogation: + +--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous +attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin +sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement +fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme +pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien, +abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont +elle le mettait à la porte. + +--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle, +en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors. + +Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il +fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce +qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole. + +Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le +poussant du regard, des mains, de toute sa personne. + +Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours +doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude +et de sympathie, le meilleur des amis, un père. + +Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta +un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans +l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur +une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à +craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte, +pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha +vers madame Fourcy. + +--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui +soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier, +elles restent à ta disposition! + +--Mais partez donc. + +--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont +présentement à 11,500. + +Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela +suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement +son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la +somme était assez grosse. + +Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista: + +--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci. + +--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M. +Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que +c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup. + +--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au +moins en ce moment... + +Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea +de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard +s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante: + +--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un +heureux hasard nous ménage. + +Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni +effarement, ni coquetterie. + +--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin. + +--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre? + +Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un +fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en +face de lui. + +--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne +consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré +mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui +m'entendrez... + +Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement +maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans +colère: + +--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux +hasard nous ménage. + +--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui +m'émeut si profondément. + +--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose +la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En +m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas +été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne +serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme... + +--Oh! madame. + +--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la +quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième +anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi, +vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune, +élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de +vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part, +je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été +émue. + +Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement. + +--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien +dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que +moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au +coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis +qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui +n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je +ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur +honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on, +cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une +grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui +raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas +qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire. + +--Niez-vous donc la passion? + +--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la +comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute +c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre, +croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité +absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire +autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer +puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti +ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont +affirmées, elles ne se sont pas démenties. + +--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si... + +Elle lui coupa la parole: + +--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce +qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu, +ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est +d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête +homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie: +mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer +à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On +ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une +faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je +ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt! +Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas +entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui +n'est point passionné. + +Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous +avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un +air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras, +eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement +insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je +n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de +tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes, +encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque; +passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps... + +Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait +dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle +s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle. + +--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non +seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille. + +Evangelista la regarda surpris. + +--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y +ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre +assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la +fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont +vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous +pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont +vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences, +car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au +sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle +s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle +intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les +examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison +Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle +soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour +elle. + +Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant +dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole. + + + +XIV + +Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, +et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à +sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait +dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge +vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on +avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une +femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire +qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce +qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne +les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur +d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique +n'existait pas pour lui. + +Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point +une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement +habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite +bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries +qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'était l'éclat +de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire +qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme +parfaitement heureuse. + +Et de fait elle l'était pleinement. + +Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de +tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant +qui se retire des affaires après fortune faite. + +En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait +que des sujets de satisfaction: + +Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de +faire grande figure dans le monde; + +Lucien, l'héritier et le successeur de son père; + +Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien +certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait +le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas +voulu pour amant; + +Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié; + +Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la +combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné +il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se +l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait. + +Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons +n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir +ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer +fertile en naufrages! + +Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil? + +Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle +aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité +avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que +de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle +fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné +personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait +toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était +appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût +souhaiter plus qu'elle ne lui donnait. + +Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre, +car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût. + +Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il +lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son +courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine. + +Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction +attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que +sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille +argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue +qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de +Gênes. + +A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants, +et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule? + +Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre +maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise, +avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs. + +Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M. +Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure +présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé +et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et +l'authenticité de ses vins? + +Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses +précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser +la vie qui convenait à leur nouvelle position? + +Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du +bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer. + +C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle. + +Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle +voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité +parfaite. + +Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers +celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son +humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui. + +Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était +en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait +servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun, +même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc, +semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en +vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la +regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté, +même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas +pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle +mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait. + +Et même elle mangeait. + +Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent +appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette +facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident. + +Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un +certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle: + +--Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix. + +--Vraiment, répondit-elle. + +Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle +fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être +insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont. + +--Vraiment, répéta-t-elle en le regardant. + +--Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise +adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour +que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus +elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le +plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien, +avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé. +Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en +tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit, +on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son +verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire +sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre. +Est-ce vrai? + +--Je n'en sais rien. + +--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus, +je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me +répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien +certainement ce n'est point son cas, le brave garçon. + +Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était +celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été +le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui +se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que +cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec +madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses +spéculations et ses opérations de Bourse; + +On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva +empressé, ému. + +--Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard. + +--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi. + +--Et pourquoi donc? + +--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle? + +--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La +Parisière. + +--Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui? + +--Au bois de Boulogne seulement. + +--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris? + +--Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne. + +--Est-ce que Paris est en révolution! + +--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart +dans l'après-midi. + +Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy +ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait +depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des +affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient +les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple +banquiste, disaient les autres. + +--Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis +quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver; +eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle, +dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que +la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une +dégringolade effroyable, un vrai désastre. + +--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une +certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était +pas engagée dans ce désastre. + +--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions. + +Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le +service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile, +elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant +rien. + + + +XV + +Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après +avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du +dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste. + +Pourquoi ce brusque changement? + +Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer +chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle +devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée +de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné +cette question pour lui si cruelle. + +Qui la surexcitait ainsi? + +Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait +l'être? + +Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table? + +A qui? + +Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il, +s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors +il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop +tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence +de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent +elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que +devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le +plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant, +loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en +un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel +Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes +de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou +tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis +Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la +place qu'elle cherchait à faire libre? + +Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer +allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si +profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi, +elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa +fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était +présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle +ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore. + +Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée: +il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien +certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le +trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir... + +Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer +qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle, +s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère +pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse +auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui +veut être brillant. + +Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu +écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré; +c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista, +rien qu'un gendre. + +Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre +préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses +angoisses. + +Pourquoi ce brusque changement? + +N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si +empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa +fille? + +Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait +gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle +influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur. + +Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur +La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater +que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy; +imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop +visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour +de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se +passait autour d'eux. + +A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy +il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il +ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait, +et lui, de son côté, il lui répondait. + +Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber +à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient? + +Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame +Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée +elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre. + +Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance? + +Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires +entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la +catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même +dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations +qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et +ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait +échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien +d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé +à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il +ne la touchait pas. + +Il y avait donc autre chose. + +Quoi? + +Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt, +par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de +sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent +de l'importance. + +Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme +charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai +singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de +galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en +mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme +s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose +qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas +tant la chose eût été monstrueuse. + +Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire +grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas. + +Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner +ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente +aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut. + +Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très +jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en +partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec +un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa +mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours +le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses +parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la +famille. + +En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des +chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité +de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit +place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la +conduire. + +--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert. + +--Assurément. + +Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne +voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif +d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même. + +Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont +elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint +quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un +troisième. + +Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement +longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La +Parisière se tenait là comme par hasard. + +Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir +à lui faisait une courbe. + +Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour +surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les +attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition +toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable. +Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il +attendit. + +Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de +voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se +suspendit un moment et il écouta en regardant. + +Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et +rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants. + +C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un +mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur +quelque chose. + +Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement. + +--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous +devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul. +C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas +ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire +quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait? + +--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance. + +--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez +pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout +ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs? + +--Je ne les ai pas. + +--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi. + +--C'est impossible. + +--Il me les faut. + +Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils +l'avaient dépassé. + +Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La +Parisière! Et il l'avait soupçonnée! + +--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu? + +Il courut du côté d'où venait cette voix. + + + +XVI + +S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La +Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour +comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été +expliquée en détail, du commencement au dénouement. + +La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus; +par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les +valeurs Heynecart. + +Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu +de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les +bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations +qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un +fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains +qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses +dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel? +Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne +l'enrichissait pas? + +Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été +heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui +formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un +jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et +maintenant elle devait trois cent mille francs. + +Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent +mille francs. + +Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas +s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait +engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même +malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours; +d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement, +car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au +lendemain. + +Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme! + +Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée +lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart +pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi +l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si +serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière +des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son +désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la +vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de +son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas +interrogé La Parisière? + +Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la +misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre +elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime +aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il +aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se +les faire pardonner dans un élan de tendresse. + +Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui +causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et +d'espérance. + +Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il +lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle», +n'était point une vaine parole. + +Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter +les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent, +il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui +imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque +invincibles. + +Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était +point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de +diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en +effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou +offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en +diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder +comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de +prières il était parvenu à vaincre ses refus. + +N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui +apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément, +elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme +d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais +après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de +révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et +fière de cette preuve d'amour. + +Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il +avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout +d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa +conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si +indulgente qu'elle lui pardonnerait. + +Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt +ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps; +car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même +d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa +gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on +pas faire pour lui? + +C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions +en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit, +entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait +marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse. + +Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant +que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants +l'air frais de la nuit. + +Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout +semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait +pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment +elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se +doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y +avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché +comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de +trouver le moyen de la sauver. + +Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs +n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La +Parisière. + +Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et +cela était moins simple. + +Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son +émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût +mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait. +Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront +prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement +des prêteurs. + +En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé +de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de +démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait +pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui +l'avait égorgé. + +À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais, +attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si +charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait +sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait +voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des +reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette +résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps, +jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait +été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans; +un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle +s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert +une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le +troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet, +elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il +lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant +tendrement. + +Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il +lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser +égorger bien mieux encore que la première fois. + +Que lui importait le prix dont il payerait cet argent? + +La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il +ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai +entendu ton entretien avec La Parisière.--Eh quoi!--Je sais que tu dois +lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquiète +pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voilà.» + +Quel coup de théâtre! + +La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait +le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde? + +Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait. + +Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester +tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour +arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à +cette idée trop plate. + +Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il +promettait des joies plus grandes. + +A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus +longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de +l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet +argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas +qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir? + +Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la +maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour +Paris. + + + +XVII + +A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue +Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les +boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps +fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de +légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait +là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la +campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées, +aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant +des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous +de lait. + +Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin +de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir +de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le +conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut +qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé +une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois +depuis lui avait fait secouer ses doigts. + +Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on +répondît à son appel. + +Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté +la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent +dans ce très modeste logement où se remuaient des millions. + +Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille, +quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être +troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu +était à la maison. + +En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle +acheva de boutonner sa camisole. + +--M. Carbans, demanda Robert. + +--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous? + +--J'ai besoin de le voir tout de suite. + +--Il dort. + +--Éveillez-le. + +--Jamais de la vie. + +Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller +dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit. + +Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée, +car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la +chaîne. + +--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle. + +--Une affaire pressante. + +--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas? + +Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il +se contint. + +--Oui, dit-il. + +--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez +pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez +pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son +heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça. + +--Mais tout retard est impossible, il le comprendra. + +--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement +pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi. + +C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car +c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où +aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse? + +--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert. + +--Pas avant neuf heures. + +--Je viendrai à huit heures trois quarts. + +--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez. + +Et cette fois elle lui poussa la porte au nez. + +Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme +une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait +d'ouvrir ses volets. + +Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les +garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant +lui. + +Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la +main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste +cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir +jamais eu de relations suivies avec lui. + +--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du +café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé? + +--Non. + +--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure. + +--Et vous, c'est pour cela que vous venez? + +--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se +levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu +de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs +dans sa journée. + +Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour +Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver +dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre +affaire; cependant, cela lui fit passer le temps.. + +Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc. + +La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans +n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger +enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq +minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon. + +--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au +salut de Robert. + +--Vous voyez. + +--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens; +dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque +n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont +plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous +n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous. + +Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué +par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce +coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa +colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut. + +--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma +bonne. + +--Justement. + +--Vous avez joué, et vous avez perdu? + +--Non. + +--Alors, que voulez-vous faire de cet argent? + +--Payer une dette. + +--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des +gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une +dette. + +--Vous croyez? + +--Dame! c'est sûr. + +--Je ne pense pas comme vous. + +--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du +commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il +fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que +diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette? + +--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi. + +Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie: + +--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais! +très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille +francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué? + +--Non. + +--Alors comment devez-vous une pareille somme? + +Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le +blessaient. + +--Je la dois, cela suffit. + +--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette +dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le +crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est +une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous +dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une +maîtresse. + +--Monsieur... + +--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite +de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs, +comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter +celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous +l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes +les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous. + +--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert +exaspéré. + +--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria +Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous +vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau +quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit +cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous +n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez +me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque? + +--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce +risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper. + +--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous +êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille +francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de +chagrin. + +--Je vous fais un testament. + +--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait +pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant, +mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui +que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non, +voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable. + +--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille +francs de valeurs. + +Carbans secoua la tête. + +--Six cent mille. + +--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien +comprendre que l'affaire n'est pas faisable. + +--Tous l'avez bien faite une première fois. + +--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde; +d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la +maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je +vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera. + +Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent +n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il +n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire +n'était pas faisable. + +--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy. + +--Je n'ai pas pu le voir. + +Et il tâcha de parler d'autre chose. + +A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame +Fourcy: + +--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi. + +Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos. + +Que s'était-il donc passé? + + + +XVIII + +Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement +sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy +de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs. + +Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre +librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à +ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient +venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques +instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur +après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements. + +Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle +partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait, +sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un +chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses +soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer. + +Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le +sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir, +de chercher. + +Qu'allait-elle faire? + +Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la +jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle +avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne +pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible? + +Et machinalement elle se répétait: + +«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois +cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou +bien La Parisière les demandait à son mari. + +Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions: +si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas +d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il +fallait payer. + +Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle +se confesser à son mari? + +Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à +examiner et à résoudre. + +Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il +était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent +mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop +bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle +possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, +quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner. + +Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances +de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances +à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération +d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit +par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les +sacrifices. + +En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en +avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière +n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si +sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites +économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé +à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était +employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait +contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière +était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille. + +Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les +empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, +c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme +affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec +son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, +quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, +et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille +francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; +la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son +acquisition? + +D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher +pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu. + +De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût +facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs. + +Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, +obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner. + +Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue +et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses +forces. + +Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la +fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain +chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son +avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, +pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le +courage. + +Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles +avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison +Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais +d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur +arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. +Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle +jamais ce qu'elle aurait sacrifié? + +Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même +point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans +leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer +franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans +s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle +femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme? + +Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans +un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion +empoisonneraient sa vie. + +Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière, +ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses +bijoux. + +Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs. + +Comment? + +Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui +revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle +faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention. + +C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle +avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que +maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun, +qu'on veut oublier et qui revient quand même: + +«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je +suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me +détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.» + +Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le +reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût. + +Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à +elle? + +Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité. + +Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois. + +Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la +satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce +n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité. + +Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle +avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était +encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient +si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes +intentions. + +Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle, +c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré. + +Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa +famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre +tous également heureux? + +Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût +qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre +en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille +aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son +plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête? + +Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa +satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic] + +Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien +qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle. + +C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait +qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa +vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier +au bonheur des siens? + +Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois +cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle. + +Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli. + +Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais +non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et +qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on +pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres +entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement. + +Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle +lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret. + +--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart +va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de +liberté; alors j'enverrai Lucien. + +--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son +côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure, +très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et +non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son +âge. + +--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire. + +--Si j'y allais moi-même? + +--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante +par-dessus tout. + + + +XIX + +Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte +trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens +qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se +débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les +autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment +se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait +jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris. + +Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même +où il allait se mettre à table. + +--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient +séparés la veille dans les meilleurs termes. + +Il fut syncopé: + +--Du diable si je vous attendais! + +--Et pourquoi donc? + +--Vous me le demandez? + +--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien +venue? je viens. + +Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son +côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite +devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il +resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le +pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé. + +--Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous +reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier +et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de +change pour qu'il les vende. + +Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient +produire; mais elle ne broncha pas. + +--Qu'importé? dit-elle. + +Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir +de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour +les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre +et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se +bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte. + +--Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux. + +--Non, puisque je viens déjeuner avec vous. + +Il s'épanouit. + +--Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas, +une bonne bouteille. + +--Volontiers. + +On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille +pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante; +elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était +parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle +avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue +sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses +et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux +indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était +écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça, +et avec plaisir encore?» + +Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât +pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus +d'une fois au Château-Yquem. + +Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le +domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader +qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire +vrai, lui paraissait tout naturel. + +Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question +qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en +tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre. + +--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons? +demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question. + +--Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément +pourquoi, je ne m'en souviens pas. + +--Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard +à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes. + +--Cela n'est pas juste. + +--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien +ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde +humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites; +mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous +aurais ruiné, mon pauvre ami. + +Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui +venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné, +c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle +faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les +autres. + +--En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il. + +--En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois +gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par +cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle +qu'une mauvaise disposition chez moi... + +--Oh! joliment mauvaise. + +--... A poussée jusqu'à la colère folle. + +--Vous en convenez. + +--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et +vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres! + +Il resta ébahi. + +--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il. + +--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance. + +--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui... + +--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté; +mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir +dans cette circonstance? + +Il se montra de plus en plus stupéfait. + +--Mais quelle circonstance? demanda-t-il. + +--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que +Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires +venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus, +n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées +dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir +des perles d'un air triomphant? + +--Mais je ne savais-rien de tout cela. + +--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles +vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en +conviens, mais ce n'était pas généreux. + +--Me tirer de quoi? + +--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place, +moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous +offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me +serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos +perles et en quoi ce cadeau... économique pouvait-il me toucher, au +moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille +francs? + +--Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un +éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir. + +--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer +avant samedi. + +Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre +sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle +continua: + +--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre +de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent +mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment +était une dérision pour moi. + +--Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que +j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris. + +--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais +moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous +devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car +j'étais... je suis affolée. + +Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir. + +Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il +avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât. + +--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il. + +--Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là +tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant; +ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi, +c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en +sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute +seule. + +De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée +il fallait bien qu'il répondît. + +Il fut longtemps, très longtemps à se décider: + +--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si +j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir; +mais je ne les ai pas. + +Elle retira sa main. + +--Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas +parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver. + +--Mais je t'adore. + +--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure +est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver +si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien +comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux +pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus +payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le +mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir, +tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous +demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que +je vous demande. + +Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante. + +Et elle attendit. + +--Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement +longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur. + +Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit. + +--Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons +d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des +bijoux, moi du mien... + +Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte. + +--Veux-tu cinquante mille francs? + +Elle ne s'arrêta point. + +--Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je +les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous +verrons, ne t'en va pas. + +Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point, +mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant +elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son +argent. + +--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille. + +Elle ne partit point. + + + +XX + +Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus +que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour +les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de +toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il +était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises +affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus +habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il +recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors... + +Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient +que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative +de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes +complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût +gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps +elle ne pût pas lui échapper. + +Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui +manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de +le lui proposer? + +C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer +elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il +avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec +sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient +toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se +contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes +dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en +rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être +tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi +qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de +petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait +été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus +mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le +tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle +s'en souviendrait. + +Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car +présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il +faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles +étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas +payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui +devaient la sauver? + +Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait, +comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais +seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui +étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion, +n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était +pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret? +Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion +pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le +connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter +pour les lui donner. + +Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un +moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux +cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière +fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair, +bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la +réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas +qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée +par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent +tranquilles. + +Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller +trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez +violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la +hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs, +elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un +sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite +n'aurait pas de suite. + +Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il +était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre, +continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien. + +A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir? + +A un élan d'amour? + +A un élan de désespoir? + +Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une; +elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps +déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les +bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la +nuit calme. + +Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume, +entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à +peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était +avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier +qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et +silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant +aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle +souffla; alors seulement, elle revint à lui. + +--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse. + +Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit: + +--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre +pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour +venir te trouver, ce qui est folie. + +Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux +mains dans les siennes, les serrant, les étreignant. + +--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à +te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait +été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure? +Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler +la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise +de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent. + +Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui +dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?» +Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle +poursuivit: + +--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me +coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et +que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même. + +Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure, +ne devait-il pas parler, et franchement tout dire? + +--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois +réellement trois cent mille? + +--Eh quoi! + +Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger. + +--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en +passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais. + +--Tu étais là? + +--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les +signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner, +j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir; +me le pardonneras-tu jamais? + +Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le +laissa point dans cette position. + +--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou! + +--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre +maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir +confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est +pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs? + +Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver +une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise. + +--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel +plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine, +j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de +vendre les bijoux que tu m'as donnés. + +--Jamais. + +--Il le faut. + +--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation, +jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de +te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien? + +--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont +dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi. + +--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes +pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs. + +--Mais comment? + +--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai +cherchés aujourd'hui sans les trouver. + +--Toi! + +--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la +pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai +point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment, +je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je +devrais les voler! + +--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi. + +--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande +preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je +voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime. + +Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle +ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût +ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par +ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait +passé en elle. + +--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma +vie, mon honneur; tout, tout pour toi! + +Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle +retrouvait vite son calme. + +--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets, +c'est un acte de folie. + +--Tant mieux. + +--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir +comment et pour qui tu t'es procuré cette somme. + +--On ne le découvrira jamais. + +--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je +courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que +possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je +t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en +pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui +peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se +former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour +les détourner. + + + +XXI + +Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille +francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il +maintenant? + +C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre. + +Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les +promît. + +Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre +lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses +lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il +voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la +lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir? + +Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait +ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût +promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée. + +Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec +sa passion. + +Mais au réveil il fallait compter avec la réalité. + +Comment trouver ces trois cent mille francs? + +A qui les demander? + +S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il +s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été? + +C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de +poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour +même, qu'elle devait réussir. + +Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans +réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père. + +Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père? + +En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois +cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune +qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. +N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant +de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la +jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le +droit d'en user et d'en abuser? + +Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela. + +Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas +généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme +c'était encore le grand malheur de sa vie. + +Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez +âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse +qu'elle lui avait prodiguées. + +Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en +épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de +temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, +si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant +et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne +est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible +et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, +car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, +déjà finie à vingt ans. + +Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien +dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, +elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout +entière. + +Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré. + +Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le +soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. +Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins +jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et +qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou +trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on +lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il +comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir +ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines +bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes +de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour +lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle +voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le +moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: +c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation! + +Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction +ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure +mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice. + +Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand +avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les +brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en +rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui +restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec +lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit +le rythme de sa respiration. + +C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient +qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait +jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect +qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement +et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles +quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de +celle-ci, de sa bonté, de sa générosité. + +Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de +ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la +tendresse. + +Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas +été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni +l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien +qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante +modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au +moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient +pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa +rigidité. + +Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au +collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait +point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches +dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que +le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés +ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à +manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la +bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui +racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne +pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur +racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que +plus dure pour lui la triste réalité. + +Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive +avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant +être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour +s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui +avaient promise et qu'il croyait obtenir. + +--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. +Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; +pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait +endurci. + +Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient +rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont +l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de +sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.» + +En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, +avec supériorité, bon enfant mais maître. + +De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues +difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de +confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité. + +Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de +tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré +l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son +fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il +traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père. + +Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille +francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une +ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien +grave. + +Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui +semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait +l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être +gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si +peu sévère pour soi-même? + +Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche +auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son +idée. + +M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris. + +Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans +cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui +devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à +Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour +obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le +sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce +mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont. +Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de +Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée? +Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison +et sur M. Charlemont, tout était à craindre. + +Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M. +Charlemont serait libre. + + + +XXII + +Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent +avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il +ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point +visible le matin. + +Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans +son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait +compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du +matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était +même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie +ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa +toilette ou déjeunant. + +Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien +qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins +infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait +beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point +le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait +complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à +Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien, +et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux, +de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes, +depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il +donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode, +que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre +plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge +n'avait pas de prise sur lui. + +Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis +devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant +les ongles, soigneusement. + +--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu +hier. + +--Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses. + +--Enfin, c'est bon; puisque te voilà, nous avons à causer... +sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy, +mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à +retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des +reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs +dépensés et des dettes. + +Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre; +ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père. + +--L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas +là-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet +entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est +beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de +Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé +cette femme? + +Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque +avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère +dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton. + +--C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas? +Est-elle drôle, au moins? + +C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle? +si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de +pareilles questions! + +--Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais +elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif; +c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à +qui elle avait affaire. + +Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême, +frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit: + +--Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous +parlez. + +--Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et +jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu +ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des +maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies +dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes +assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne +souffrirai pas, et je te le dis tout net. + +Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou +trois tours à pas plus lents, il parut se calmer. + +--Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant +au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable! +entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne +trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète, +mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a +assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en +croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est +toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de +laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait +ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu +aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien. + +Robert eut un geste de répulsion. + +--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie +Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là. + +--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût. + +--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes +exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses +dépens, ne m'inspirent que le mépris. + +--Mon père... + +--Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que +par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et +tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque +tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé +dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et +tout de suite. J'ai dit. + +Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait +incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il +aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser, +c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était +à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible. + +--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions? + +Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu +et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer. + +--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont +je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce +sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je +suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme +il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc, +mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison +qui est ma vie même. + +--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre +moi-même. + +--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père, +mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et +à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble, +j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution. + +--Plus que jamais. + +--C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une +grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui +soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de +ne pas me l'enlever. + +--Mais quelle est donc celle femme? + +Robert ne répondit pas. + +--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer. + +--Je ne le peux pas. + +--Parce qu'elle... + +Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta +vivement: + +--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de +parler. + +--Même à ton père? + +Il inclina la tête. + +--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait +juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent +vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son +instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de +coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est +vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il +en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale. +J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je +m'adresse, à vous. + +--Quels engagements? + +--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi. + +--Tu es fou. + +--Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver +que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me +donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me +les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour +où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que +vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas +pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si +je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui +m'aime n'est pas ce que vous croyez? + +A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme +pour le rafraîchir. + +--Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin. + +--A sauver celle que j'aime. + +--Et comment? + +--Je ne peux pas le dire. + +--Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me +demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne. + +--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce +que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma +confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur, +quand ma vie sont engagés. + +--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras +pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu +contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter +de nouvelles. + +--Mon père, vous ne ferez pas cela. + +--Et qui m'en empêchera? + +--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque +en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous +le savez bien, si elle était là; une fois dans votre vie, mon père, +remplacez-la, je vous en conjure. + +Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et +aussitôt son valet de chambre entra. + +--Coiffez-moi, dit-il. + +Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans +un mot, sans un geste, il sortit lentement. + + + +XXIII + +Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit +bouleversé, le coeur brisé. + +Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait +point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui +avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie. + +Pourquoi son père le traitait-il ainsi? + +Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de +tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne +croyait-il donc qu'à la galanterie? + +Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et +il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc? + +Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge +où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il +avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si +indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais +une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade +en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans +sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature +inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du +besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable +obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à +développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on +lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même. + +Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être? + +A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse +de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui +avait pas répondu? + +Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était +la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû +lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa +demande. + +Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce +moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se +trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un +cri instinctif, un appel suprême: + +--Oh! maman. + +Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes. + +Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris: +sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur +lui-même. + +Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris. + +Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il +connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque +son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces +personnes. + +La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand +industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour +qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle. + +Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et +il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de +se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger. + +--Êtes-vous souffrant? + +--Non, pas du tout. + +--Préoccupé, alors? + +--Il est vrai. + +--Des chagrins d'amour, je parie. + +Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il +n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont +il devait profiter. + +--Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il. + +En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son +récit en présentant sa demande. + +--Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela! + +--Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que +j'aime. + +--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune. + +--Malheureusement. + +--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme? + +--Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret. + +--Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père? + +La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas +l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge. + +--Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé. + +--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que +votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai +pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui. + +--Mais... + +--Je ne ferai jamais cela. + +Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il +devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était +évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer +son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se +croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment? + +Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait +être payée sans retard. + +Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les +trois cent mille. + +Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on +lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une +grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là. + +Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de +Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou +de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout. + +Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît? + +A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency +faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à +Montmorency comme il avait échoué à Paris. + +Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus +tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir. + +Que lui dire? + +Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât +ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les +humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il +n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle +douleur! + +Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur +la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver +madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était +sombre. + +Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car +il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se +laisse effarer sans résistance. + +Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait +demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame +Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui. + +Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait +peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une +lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner. + +--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous +annoncerez que je suis rentré. + +--Je peux prévenir M. Lucien. + +--Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande, +et comme je vous le demande, vous m'obligerez. + +Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle +descendît et vînt le rejoindre. + +Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle +arriva, courant plutôt que marchant. + +--Eh bien? demanda-t-elle à voix basse. + +--Je n'ai pas réussi. + +Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que +de surprise. + +--Il faut que je vous explique, dit-il, comment... + +--A quoi bon! + +--Il le faut. + +--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le +dirai. + +Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà +eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui. + +---Parlez, dit-elle d'un ton bref. + +En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son +père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide. + +--Vous êtes naïf, dit-elle. + +--Pourquoi? + +--Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent +mille francs. + +--A qui donc pouvais-je les demander? + +--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne +prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je +vois que vous tenez au vôtre. + +--Oh! Geneviève. + +--Eh bien, quoi? + +--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire +aujourd'hui, je l'ai fait hier. + +--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à +l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous +demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune +considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est +décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je +regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez +aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos +protestations. + +--Oh! ne dites pas cela. + +--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce +pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà +que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie +d'argent. + +Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes. + +--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le +remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons. + +Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle: + +--Mais qu'allez-vous faire? dit-il + +--Me sauver moi-même. + +--Comment? + +--Cela, c'est mon secret. + +Elle fit quelques pas du côté de la maison. + +--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte +et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas +l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire, +ce que je dois faire. + +--Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais +faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me +prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous +ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour. + + + +XXIV + +Il passa une nuit affreuse. + +Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel +mépris! + +Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous +saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me +prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous +ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.» + +Qu'avait-elle voulu dire? + +Qu'allait-elle faire? + +Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle +mettait une si grande confiance? + +C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les +autres. + +Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle +n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins +jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité, +sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est +plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination, +la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être +limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie. + +Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des +amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même +voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment +expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle? +Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à +lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que +la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas +accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait +examiner au contraire. + +Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels +moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux? + +De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en +voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément +trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_. + +Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût +point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des +griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût +formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le +blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le +ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main +qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour +lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au +point de le pousser à des accès de colère folle. + +Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il +n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux. + +Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy, +sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible. + +Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui +sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle +demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce +pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait +une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et +peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas +cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait +jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter +ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle +pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne +serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre +lui-même? + +Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne +faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent? + +Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant! + +Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes? + +Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il +avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce +crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée +de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé +d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas +un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le +secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même +ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux? + +A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de +Ladret? + +Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était +rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien +grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à +la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se +défendre et se sauver. + +Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît +qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible. + +Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir +pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui +barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu +fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.» +Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme +qu'elle allait chercher. + +Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait. + +Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de +la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée, +il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un +corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon +père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai, +quand je devrais les voler.» + +Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus. + +Il les volerait. + +Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un +crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût +donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste +de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un +lâche. + +Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de +l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne +commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce +qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle +qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa +conscience. + +Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui +sacrifierait son honneur d'homme. + +Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la +mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été +difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne +suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir +les voler. + +Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les +irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était +présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse +les heures de sa nuit. + +Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père. + +Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent +mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras! +D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas +éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de +sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les +intérêts. + +Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il +ne l'était pas sur la manière de le prendre. + +Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit. + +Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de +ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait +recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins +et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces +services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il +n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les +autres. + +Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse +lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois +cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne +signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la +maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces +trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy. + +Où toucherait-il cet argent? + +Là se dressait une nouvelle question. + +A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas +à faire pour s'assurer que le titre était faux. + +Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce +moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir? + +En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi +en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris +aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le +portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de +la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France? + +Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière +à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu +l'occasion d'essayer cette imitation. + +C'était ce qui lui restait maintenant à voir. + +Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite +quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle. + +Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies +pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il +s'était mis au travail. + +Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa +main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu +à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était +arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si +parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper. + +Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si +longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée. + + + +XXV + +Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il +n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin +elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle +de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant. + +A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais +outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre +surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour +son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve +d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait +entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre +d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas +possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas. + +Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il +rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à +partir pour Paris. + +--Comment va ton père? demanda Robert. + +--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui, +ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre +d'impatience. + +--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule +et sans lui? + +--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi +de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt +aujourd'hui. + +Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son +veston, il ajouta en riant: + +--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des +gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils +savaient ce que je porte dans cette poche. + +--Et que portes-tu donc? + +--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas +grosse. + +--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune. + +--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire +aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats +blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix +de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour +faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que +j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me +prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le +remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule: +«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France +me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une +signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de +cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à +concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant. + +Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux +affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer +le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était +au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces +mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait +tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait. + +--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque. + +--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait +bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés, +et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne +le sont les sommes que le caissier a entre les mains. + +--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire, +n'est-ce pas possible? + +--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible, +n'est-ce pas? + +--Si on te les volait? + +--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela +qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine, +cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu. + +--Mais... + +--Je manquerais le train; à ce soir. + +--Lucien. + +Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son +veston bien boutonné cependant. + +A quoi bon le rappeler? + +C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop +savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa +poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour +payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas +demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il +ne pouvait pas davantage le lui prendre. + +Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était +pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans +chercher autre chose. + +Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait. + +Et il continua d'errer dans la maison en la guettant. + +Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa +chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans +le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne +devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont +elle lui avait parlé? + +Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point. + +Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre +d'une façon détournée. + +--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec +mademoiselle Marcelle. + +--Est-il donc plus mal? + +--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le +désire, je peux prévenir madame. + +Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait +pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre +l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui +parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection, +et avec tant d'instances. + +Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître. + +L'heure marchait cependant. + +Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand +il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait +partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest, +à quelle heure arriverait-il à Londres? + +Il fallait se décider. + +Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela +était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir +de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait +toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il +n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa +lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le +bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait +été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait +absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il +n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon +qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement +entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec +madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en +tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand +madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à +cette potiche et trouverait sa lettre. + +Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres +avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour +ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis +certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin; +j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf +et dix heures.» + +Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du +vestibule, il passa sur le balcon. + +Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les +premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à +petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux +et d'oreilles en réalité que pour la chambre. + +Aucun bruit; personne. + +Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir. + +Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son +pas qu'il faisait aussi léger que possible. + +Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux +fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à +allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche. + +Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau +était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux +yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur. + +La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait: + + _C. Fr_........ + + 30,150 + + _Paris, le_ + + _Reçu de la Banque de France la somme de + dont elle débitera le compte_. + +C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et +duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait +envoyés à Paris. + +Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de +Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille +francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il +se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes +courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait +les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le +monde depuis deux jours. + +Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr +que d'aller à Londres. + +Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de +sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans +sa poche. + +Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque +dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois +cent mille francs. + +Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il +n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta +chez lui. + +Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit, +et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il +signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en +chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa +poche. + + + +XXVI + +Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il +se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants. + +En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il +acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom +anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert +Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au +contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque +danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame +Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter +celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: +James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez +bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi +occupés que les employés de la Banque. + +Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, +qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes +courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune +crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait +parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison +de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on +pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on +pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander +de justifier qu'il était James Marriott. + +On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son +nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement. + +Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, +on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il +se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait +autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de +l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des +chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et +par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des +gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle. + +Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent +de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre +allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille +francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une +pareille somme? + +--M. James Marriott, dit une voix. + +Il ne bougea pas. + +--M. James Marriott. + +Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança +lentement. + +On ne lui adressa qu'un seule question: + +--Combien? + +Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit: + +--Trois cent mille francs. + +Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille +francs. + +S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite, +mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets, +et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de +vérifier les liasses. + +--_All right_. + +Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se +mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture +qu'il respira. + +Elle était sauvée. + +Comme elle allait être heureuse! + +Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse! + +Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait +pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait +éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle. + +Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui, +un malaise. + +Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans +doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par +lesquelles il venait de passer. + +Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui +c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour +elle aussi, avaient dû être terribles. + +Il arriva à Nogent. + +Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de +ville, qui venait bien évidemment prendre le train. + +Il courut à elle. + +--Vous, dit-elle sèchement. + +Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit +aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de +la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour +elle. + +--Où allez-vous? demanda-t-il. + +--Vous voyez bien, à Paris. + +Il la regarda en souriant. + +--N'y allez pas, dit-il. + +--Etes-vous fou? + +--Oui, de joie. + +A son tour, elle le regarda surprise et interdite. + +--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq +minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être +entendus ni vus. + +Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse: + +--J'ai l'argent. + +Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui +prenant le bras et se serrant contre lui: + +--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante. + +Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers +le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la +grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de +grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande +route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête. + +Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout +en longeant la route, elle lui avait posé question sur question. + +--Était-il possible qu'il eût réellement l'argent? + +--Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui +a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse +de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches. + +--Et comment t'es-tu procuré cet argent? + +--Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter. + +--Tu as des secrets pour moi? + +--Je n'en ai qu'un, c'est celui-là. + +Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé +à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand +je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà +celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir +refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu +de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne +pouvoir pas le reprendre et le lui rendre. + +--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois +cent mille francs? + +--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui +m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit +n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé. + +--Mais comment? + +--Plus tard je te le dirai. + +Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être +imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista +pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était +pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il +valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât. + +--Oh! le cher enfant, dit-elle. + +Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle. + +--Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu +viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec... + +Il l'interrompit: + +--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement. + +--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de +quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux +plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre +prochainement cet emprunt de trois cent mille francs? + +--Qu'importe? + +--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre. + +--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut +l'apprendre aujourd'hui, demain. + +--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence, +car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et +si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons +puissent se porter sur moi. + +--Mais que veux-tu donc? + +--Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé. + +--C'est impossible. + +--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te +demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager. + +--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage? + +--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu +pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on +ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu +aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle? + +--Oui, comment le penser! + +Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri +désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui +expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques +jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la +maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait +manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se +seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à +son père. + +Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement +l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était +arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en +sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé +et mis brusquement sur ses jambes. + +--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici +l'argent. + +Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets +de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal. + +--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer? + +--Eh bien alors, ne nous séparons pas. + +Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne +voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir +embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner. + +Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le +sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant +de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire +passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la +chaleur de la honte qui lui brûlait le visage. + + + +XXVII + +Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche +télégraphique à La Parisière: + +«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.» + +Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une +certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne +voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une +circonstance lui avait rendu service. + +Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous +sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements +voluptueux. + +Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi +toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de +plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant +elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était +cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à +envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui +épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une +très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se +séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son +repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très +galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était +certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant +avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de +la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât +si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur +la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se +reposant. + +Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps +une exclamation de surprise. + +--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle. + +--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont +la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil. + +--J'ai manqué le train tout simplement. + +--Et tu n'as pas attendu l'autre? + +--Non; cela m'aurait pris trop de temps. + +--Une demi-heure. + +--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais +donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit. + +Il lui prit la main et la lui embrassa. + +--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux. + +--Je ne suis pas bien mal. + +--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que +nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas +choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être +partie. + +Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de +lui. + +--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari +un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été +depuis vingt ans pour ton père. + +Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à +Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui +mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand +Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les +journaux. + +--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy. + +--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions +si heureux tous les quatre ensemble. + +--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait +pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai +jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici? +Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre +le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête... +oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne! +Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais, +jamais je ne m'habituerai à lui. + +--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame +Fourcy. + +--Que veux-tu dire? demanda Fourcy. + +--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage + +--Il te l'a annoncé? + +--Pas positivement. + +--Ah! tant pis, dit Marcelle. + +--Mais c'est probable, continua madame Fourcy. + +--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je +ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est +qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage. + +Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec +sa femme. + +--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un +garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il +est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à +tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui +s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons? + +--Comment veux-tu? + +--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je +l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis +comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant +qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener. + +A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante. + +--Qu'as-tu? + +--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman? + +--Mais... + +--Je resterais près de papa. + +--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le +marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil. + +Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très +aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces +exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été +dans ses habitudes. + +Marcelle était radieuse. + +Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui +mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il +sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans +aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de +s'être décidé. + +Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il +reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de +la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était +que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il +n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy +se disait qu'il serait bientôt franchi. + +N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista +était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était +marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement +d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un +rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle +avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi +rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour +elle et pour les siens. + +Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre +qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière. + +--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui +n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier. + +--Volontiers. + +--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que +Marcelle fut sortie du salon. + +--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la +maladie de mon mari. + +--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que +c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le +temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir, +comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de +l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait. +Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi +s'agit-il. + +--Des fonds que je dois vous remettre. + +--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé... + +--Que je vais vous les remettre. + +La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à +cette réponse. + +--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais +aller vous les chercher. + +Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait +remis. + +--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous +voulez le vérifier. + +--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière. + +--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous? + +--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je +n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je +m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous! +Mes compliments. + +Et il la salua respectueusement. + +--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer. + +--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir +quelques-uns de ce genre. + +--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter +demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien +entendu; je vous verserai l'argent dans la journée. + +--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie. + +--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière +affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me +profitera. + +La Parisière secoua la tête d'un air incrédule. + +--Vous verrez, dit madame Fourcy. + +Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia. + +--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy +lorsqu'elle revint près de lui. + +--Il t'aurait fatigué. + +--Et que voulait-il? + +--Prendre de tes nouvelles. + +--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à +la politesse. + +Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était +passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec +la régularité ordinaire. + +Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de +Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire +un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à +Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy. + +--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage! + +--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable. + + + +XXVIII + +La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller +chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût +bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle +ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à +Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet +argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour. +Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le +gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon +impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte +que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on +pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu. + +Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que +possible. + +--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au +jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul. + +Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer +dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud, +ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air. + +Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle, +s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle +avait commencé le matin. + +Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît +un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il +s'endormit. + +Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix +progressivement, puis enfin elle se tut. + +Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre +s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui, +marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la +domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien +regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et +comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle +crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques +instants. + +A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en +même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme +assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé +de papier blanc. + +Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla. + +--Qu'est-ce que c'est? + +Le jeune homme s'avança. + +--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais +je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le +jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains +étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais +cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes +excuses. + +--Ce n'est rien. + +Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme +lui remit. + +Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de +l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez +l'air d'une boîte de bonbons. + +Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui, +tandis que le jeune homme le regardait avec surprise. + +A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison, +mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire, +elle n'avança pas. + +--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda +Fourcy. + +--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers. + +--Très bien. + +--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne +pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains +d'une domestique. + +Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise; +alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta +d'ajouter: + +--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette +domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM. +Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à +madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose. + +--Vous avez une facture? demanda Fourcy. + +--La voici. + +Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle +était simplement pliée en deux et non sous enveloppe. + +Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri. + +--Qu'est-ce que cela? + +--La facture de réparation du collier. + +--On a fait erreur. + +--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je +vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas +acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux +recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont +repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont +été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le +travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de +la maison. + +Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se +remettre et de se dominer. + +--Il suffit. + +Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy +le retint. + +--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du +doigt. + +--C'est selon. + +--Comment cela? + +--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre +celui-là? + +--Pour en acheter un pareil. + +--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air, +monsieur doit le comprendre. + +--Parfaitement, je vous remercie. + +Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla. + +Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur +un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le +laisser seul. + +Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses +mains tremblaient. + +--Tu es plus mal, s'écria-t-elle. + +--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi. + +Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et +elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux. + +Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un +collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme! +Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que +cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la +fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en +pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses +mains ce collier. + +Alors? + +Il cherchait. + +Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui +se heurtaient dans sa tête bouleversée. + +Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais +elle n'avait jamais eu que des pierres fausses. + +Comment ce collier valait-il cinquante mille francs? + +Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir +examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement +elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre. + +L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser +entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien. + +Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait. + +Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture. + +Puis il lui dit de le laisser seul. + +Puis il la rappela encore. + +Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle; +elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé; +sa mère n'arriverait-elle point à son secours? + +Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur +commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité. + +Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets +reconnut son pas dans l'escalier: + +--Voici maman. + +--Laisse-moi avec ta mère. + +Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari +pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta: + +--Qu'as-tu? Tu es plus mal. + +Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il +avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout +pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement +angoissé. + +--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs? + +Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants +qu'elle retrouva la parole: + +--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle. + +--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te +vient-il? + +Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de +réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse. + +--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve. + +--Ce collier! + +Elle hésita. + +--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant: +explique-moi, parle. + +Elle se décida: + +--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela +soit pour moi. + +--Mon Dieu! + +--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à +M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de +l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes +mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce +collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois +avant sa mort. + +--Et tu ne m'en as rien dit! + +--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est +écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et +je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais +quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me +serais confessée, comme je me confesse en ce moment. + +Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui +il l'embrassa. + +--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je +l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on +est injuste et cruel quand on souffre! + + + +XXIX + +Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée. + +Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui +s'était passé à la maison de banque. + +--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos. + +--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur +moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en +dormirai mieux. Va, Lucien. + +Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres, +des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait +attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de +la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la +lumière de la lampe. + +Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha +du lit. + +--Tu vas te fatiguer, dit-elle. + +--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une +plume, de l'encre, et tout de suite après je dors. + +Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le +cahier que son mari lui avait demandé. + +Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit +pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant +et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait. + +--Après? dit-il tout à coup. + +--C'est tout. + +--Comment c'est tout? + +--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait +d'appeler; je suis au bout. + +--Tu te seras trompé, recommence. + +Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy +suivait sur les souches du cahier. + +--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy. + +--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize. + +--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier. + +Et Fourcy compta les souches. + +Puis passant le cahier à son fils: + +--Compte toi-même, dit-il. + +Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept. + +--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il. + +Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix +frémissante, il dit: + +--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces +de caisse. + +Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait. + +--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro +30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les +six de ce matin. + +--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien. + +--Cela est. + +Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient +ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et +le fils. + +--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari. + +--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy. + +Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant +attentivement, le sondant. + +Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le +visage. + +--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés +toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils +ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui +constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin. + +Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne +regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son +frère. + +Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy +reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux +premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était +opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait +pas pu se tenir, il était passé à une autre. + +--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les +mandats je t'ai remis le cahier? + +--Oui. + +-Qu'en as-tu fait? + +--Je l'ai porté dans ma chambre. + +--Tout de suite? + +--Tout de suite. + +--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau? + +--Oui... c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à +ce moment. + +--As-tu fermé le bureau? + +--Oui... + +--Tu n'en es pas sûre? + +--Oui,... au moins je le crois. + +--Tout de suite? + +--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je +l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci. + +--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau? + +--Cela non, j'en suis certaine. + +--Et ce matin? + +--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai +remis aussitôt dans le bureau. + +--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier? + +--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement. + +--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller. + +--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de +fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu +tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque +erreur, peut-être une niaiserie. + +--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien. + +--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre +à demain. Je t'en prie, Jacques. + +Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle +s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir. + +Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien, +et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait. + +Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle +pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous +les trois de sa chambre. + +Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se +calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil. + +Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il +agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses +faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat +qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche. + +Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et +personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils. + +C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré, +les entrailles tenaillées. + +Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui +l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne +pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu. + +Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas. + +Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas +étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun +bruit, sa femme dormait. + +Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa +veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement, +il monta à la chambre de son fils qui était au second étage. + +La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton +pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui +se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme +surpris dans son premier sommeil. + +En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri: + +--Tu es plus mal. + +Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint. + +--Non, dit-il, j'ai à te parler. + +Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses +traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de +désolation. + +--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire +appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble, +tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis +pas malade. + +Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair. + +--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler. + +--Tu as une idée? + +Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse: + +--Oui, dit-il. + +--Eh bien? + +Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés +sur son fils. + +--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les +mains de ta mère... et par les tiennes. + +--Eh bien? balbutia Lucien. + +Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions +méthodiques, un élan l'entraîna: + +--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es +jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans +une position grave. + +--Père! s'écria Lucien haletant. + +--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui +trouverait dans son amour paternel... + +Mais Lucien ne le laissa pas continuer: + +--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui... + +Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux +dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser. + +Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche. + +--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû +prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant. + +Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément. + +Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la +douceur d'une caresse maternelle: + +--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé. + +Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa. + +--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce +soir laisse-moi te reconduire et te recoucher. + +Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre. + +--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous? + + + +XXX + +La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il +se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque. + +La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que +seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro +30,150 ne figurait nulle part. + +Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France +pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de +la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements +qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a +une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire +du compte courant. + +La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille +francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott. + +Le vol était manifeste. + +Par qui avait-il été commis? + +On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût +contradiction dans les réponses qu'on en put tirer. + +Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à +l'air raide et brutal. + +Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un +vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche. + +Et personne ne voulait démordre de son opinion. + +--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs. + +--Et moi qu'il les avait blonds. + +--Et moi qu'il les avait blancs. + +A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient +rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux +de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres +préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant +les guichets. + +Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la +signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque +soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des +seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy +convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas +cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait, +aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait +que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient +écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait +même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce +qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les +mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de +sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un +faussaire habile. + +Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc? +C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres. + +Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté +une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement +surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant +il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question +de la police avait été la même: + +--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait +signé et rempli? + +Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la +veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien. + +Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait +signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de +la souche. + +--Entre quelles mains le cahier avait-il passé? + +Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils. + +Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la +rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement +succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait +avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux +encore? il leur fallait un coupable. + +--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un? + +--Je n'en ai pas. + +--Et cependant? + +--Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je +l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher. + +--Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons. + +Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant +de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il +devait annoncer ce vol. + +Il se rendit donc rue Royale. + +--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien. + +Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas +sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le +regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il +fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on +pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches +angoisses. + +Mais Fourcy n'accepta pas son secours: + +--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu +m'accompagneras. + +Justement, M. Charlemont venait de rentrer. + +--Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors? + +Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était +pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient +relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front. + +--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont. + +--Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler +trois cent mille francs. + +--Oh! oh! et comment cela? + +Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien +expliquer. + +M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes +considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit +de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le +classant méthodiquement dans sa mémoire. + +--On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de +son récit, c'est clair comme le jour. + +--Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis. + +--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains? + +--Personne autre que ma femme et que Lucien. + +--C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a +détaché un de ces mandats. + +--Évidemment. + +--Ce n'est pas non plus Lucien. + +Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement. + +--Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité +aussi bien qu'une absurdité. + +M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire, +mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les +cherchait. + +--Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le +bureau de ta femme. + +--Mais qui? + +--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu +aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on +en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque. +N'est-ce pas ton sentiment? + +Fourcy n'osa pas répondre. + +M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy: + +--Où était Robert? dit-il. + +Fourcy poussa un cri. + +--Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à +une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez +pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me +disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au +vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité. + +--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu +ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime. + +--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré. + +--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert? + +Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à +peu il se redressa. + +--Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien +de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est +de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne +s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux. + +--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible. + +--Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait +impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet +qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais. + +--Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi? + +--Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à +clef. + +--Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la +clef sur la serrure? + +--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est +en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée +ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est +avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150, +et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent. + +--Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat? + +--Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre +le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et +celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la +chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi. + +--Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il +faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme +ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je +ne peux pas hésiter. + +--Jamais je ne soupçonnerai Robert. + +--Mais cette fuite... + +--Ce voyage. + +--Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge +contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu +l'idée de prévenir la justice. + +--Mais la Banque de France l'aurait prévenue. + +--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce +vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se +plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment +arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle? + + + +XXXI + +Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas +faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla +à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence. + +Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance, +parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les +connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand +train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui +naturellement était la seule bonne. + +Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout +le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins +comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer. + +Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu. + +Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires. + +--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy? + +--Oh! + +--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir +détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli. + +--C'est un honnête garçon. + +--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de +jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes +garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont +jusqu'au vol pour satisfaire leur passion. + +--Ce n'est pas un garçon passionné. + +--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et +vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un +au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous +avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu +céder à la tentation d'en prendre un. + +--C'est un Anglais qui l'a touché. + +--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les +employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un +Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour +complice? + +Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins +cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne +souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le +regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui +trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un +voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en +sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait +quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question +et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails +du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les +efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté +cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer +un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une +contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son +père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner, +comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas +auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences +qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas +prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas +se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué. + +A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on +disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait +des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans +ce cas. + +--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme? + +--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et +s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche. + +--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher. + +--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il +voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et +avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un +homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent +mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde. + +--Et la mère? + +--Allons donc! + +--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu +quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son +bijoutier? + +--Non. + +--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que +d'un assassinat. + +--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait. + +--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent? +Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne +son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve +dans ses deux maisons? + +--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier. + +--L'avait-elle payé? + +Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois +s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son +salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier, +des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de +Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant: + +--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois? + +--Vous aviez peut-être raison. + +--Comment, si j'avais raison? + +--Qui aurait cru cela! + +--Moi. + +--Une honnête femme, une mère de famille! + +--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires. + +--Je ne croirai jamais cela. + +Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares +étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à +l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde. + +Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la +malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique +qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne +parlait que du vol de ces trois cent mille francs. + +Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne +s'en occupait pas moins. + +Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui +fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que +les soupçons tombaient, c'était sur Robert. + +Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille +francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire +remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative +d'emprunt et ce vol. + +--La même somme, est-ce drôle, hein! + +--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire. + +--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on +les vole à son père. + +--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire +dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont. + +--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce +jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été +assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice. + +--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à +la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on +trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy +a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration. + +--Cela est caractéristique. + +--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la +vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit? +N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux +Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les +recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois, +soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont +qu'il vénère. + +--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour +même du vol. + +--Où est-il? + +--À l'étranger. + +--Où cela? + +--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il +passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui. + +--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois +cent mille francs? + +--On ne sait pas. + +--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée? + +--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment +mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et +c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans. + +--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre. + +--Ce n'est donc pas une cocotte? + +--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme, +car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà +dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus +de quatre cent mille francs. + +--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme; +elle va bien. + +--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du +tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des +folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le +plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien +que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion. + +--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce +tempérament. + +--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire +aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert +Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à +lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a +pris. + +--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les +fidèles. + +--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent +mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu +tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au +moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt +recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or. + + + +XXXII + +Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait +point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris. + +Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles +s'étaient passées. + +Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le +cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après +l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la +Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les +billets. + +Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux. + +Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son +honneur pour elle et qu'il commettrait un crime. + +Son honneur, c'était affaire à lui. + +Mais son crime c'était affaire à lui et à elle. + +Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre +souci autrement. + +Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait! + +Jamais elle n'en avait traversé de plus grave. + +On allait chercher le coupable. + +Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable. + +Et alors? + +Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit. + +C'est-à-dire qu'elle serait perdue. + +Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie +qu'elle avait toujours souhaitée. + +Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une +monstruosité et cependant cela était ainsi. + +Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas +l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au +moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les +moyens pour en sortir à son avantage. + +Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était +arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien, +puisqu'elle ne savait même pas où il était. + +Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche +de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver +son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses +nouvelles à personne. + +Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M. +Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait +complètement ce que son fils était devenu. + +Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait +avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette +disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui +était un soulagement. + +--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat; +j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le +soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la +veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette +misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y +avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle +est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces +soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller +loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en +penses-tu? + +--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la +colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils. + +--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy, +je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes +paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère +indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il +rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste +envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable. + +--Évidemment. + +Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours, +elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il +serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que +le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont. + +--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses +soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père +et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas +tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la +chance de trouver d'ici-là le vrai coupable. + +Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en +avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de +Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si +malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait +dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un +entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté +par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour +laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se +porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il +n'y avait pas de doute possible à ce sujet. + +Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de +Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans +un sens opposé à celui que souhaitait sa mère: + +«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que +tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois +conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les +journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de +la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le +plus malheureux du monde? + +»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton +départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France; +on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la +Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin +même,--trois cent mille francs. + +»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison +Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que +cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la +situation la plus terrible. + +»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris +ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais +assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans +un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père, +ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui +rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je +n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et +puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient +à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent +mille francs. + +»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait +pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce +cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un +ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait +réellement ce que je pouvais faire. + +»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans +qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et +m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les +conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots, +pour moi terribles: «C'est lui.» + +»Qui lui? + +»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs. + +»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la +police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais +n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas? + +»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau +pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te +mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas +sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se +retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté +il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais +qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent +tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela +soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en +pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable. +Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le +penses bien, savent que je suis innocent. + +»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté +de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son +compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui. + +»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile +de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin. + +»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se +passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre +fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu, +avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon +beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras +le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de +pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te +faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à: + + »Ton ami désespéré, + + »LUCIEN FOURCY.» + +Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser +tous les mots. + +Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas +qu'il pût croire qu'on le soupçonnait. + +Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir +qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors +surtout que cet innocent était son meilleur ami. + +En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils +peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la +certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne +prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.» + +Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il +n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour +arriver à Paris et confesser la vérité. + + + +XXXIII + +Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant +la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus +vite. + +Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du +Nord. + +Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son +père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas +rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il +devait être à la campagne. + +Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour +Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son +père. + +Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec +Marcelle et Lucien. + +--Et madame? + +--Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir. + +--Volontiers. + +Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses +jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la +voir. + +Il s'assit, il se releva, il se rassit. + +Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva. + +Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et +cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors +seulement elle le regarda en venant à lui. + +--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu? + +--Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à +propos de ce mandat que j'ai pris et rempli. + +--Etes-vous fou! s'écria-t-elle. + +--Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce +serait une infamie de ne pas le faire. + +--Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau +et de vous procurer cet argent par un pareil moyen. + +--Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi! + +--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage? + +Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix +basse il murmura: + +--Et pour qui donc cet argent? + +--Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est +une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent +volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé +m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré. +Vous m'avez trompée. + +--Moi? + +--Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet +argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une +infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de +le faire.» + +--Faut-il donc laisser soupçonner un innocent? + +--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser +ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie +qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui +sont perdus si vous parlez. + +--Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne +veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien. + +--Lucien! + +--Lisez cette lettre. + +Il lui tendit la lettre de Lucien. + +Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la +regardait. + +Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la +récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était +le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait +abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses +longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il +l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi +lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il +avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures. + +Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions. + +--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle. + +--Sans doute. + +--Elle est d'un enfant. + +--Mais... + +--Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il +se l'imagine, ces propos? + +--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les +tient. + +--Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront +plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations +qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises +qu'on formulera contre des coupables. + +--Contre un coupable, moi. + +--Et la complice de ce coupable! + +--Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître? + +--Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous +auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul, +je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et +vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent +à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est +vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs, +tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous +avez employé cette somme? + +--Je ne le dirai pas. + +--Pour qui? + +--Je ne le dirai pas. + +--Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera +avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on +la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile +d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela? + +--J'ai pensé à Lucien. + +--Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué? +cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela +que vous voulez? + +--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute. + +--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous +taisez? + +--J'aurai fait mon devoir. + +--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas +que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir +ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément. + +Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient, +durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle +adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché +sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans +ses entrailles. + +--Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous +voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de +votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est +de vous. + +En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de +l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le +regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un +attendrissement. + +--Oh! Geneviève, murmura-t-il. + +--Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous +m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai +prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de +propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa +mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de +mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas +pensé à cela. + +--J'ai obéi à cette lettre. + +--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle +que vous avez aimée? + +--Que j'ai aimée! + +--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera +connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra +qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et +voulez-vous les lui imposer? + +Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la +regarder. + +--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible. + +--Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure +dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui +pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le +voulez. + +--Que faut-il faire? + +--S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres +qui se portent sur vous. + +--Ah! + +--Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de +quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le... +la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre +retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux +qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le +fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas +reconnaître qu'ils se sont trompés. + +Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris, +c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela. + +--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne +serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages? + +--Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une +apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait +dangereux. + +--Vous voyez... vous m'éloignez encore. + +--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse +existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur +nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux +de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie. + +De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il +retomba brusquement dans la réalité: + +--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le +ferai. + +--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit +disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en +vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes. + +--Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant. + +--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de +quelques semaines quand l'avenir est à nous? + +Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa +tomber dans ses bras: + +--Ah! Robert! + +Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait +minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne +laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas. + +Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants +étaient rentrés de leur promenade. + + + +XXXIV + +En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même +temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se +tromper,--la satisfaction et la joie. + +--Ah! voici Robert, s'écria Fourcy. + +--C'est toi! dit Lucien. + +Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que +chez le fils. + +Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons +qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait +toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne +serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits +absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder, +sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf. + +Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert +avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent +payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri +égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête +et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second +fut un serrement de coeur et un élan de compassion: + +--Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait +s'accuser, le pauvre garçon! + +Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir +que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part. + +--Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement, +de tout coeur, vous pouvez m'en croire. + +Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât +peu à cet épanchement. + +Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer. + +--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez +qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur +plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est +ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence +fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de +trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables +pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien +ne pas être étranger à... + +Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en +parlant d'un Charlemont? + +--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez +niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si +heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous +n'aurez qu'à paraître et tout sera fini. + +Alors lui prenant le bras affectueusement: + +--Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre... +d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer +d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions +indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser: +c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique. + +A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à-tête et surtout de la +contenance embarrassée de Robert, appela son mari: + +--Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la +nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim. + +--C'est juste, dit Fourcy. + +Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot. + +--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop +loin, beaucoup trop loin. + +Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa +guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son +voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots. + +Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable. + +--Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a +pas changé. + +--Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait +Fourcy. + +--Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se +déclarer. + +Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait +pas sur la cause de cette humeur sombre: + +--Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle. + +Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa +résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver +seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut +vouloir les éviter. + +Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la +honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il +devait l'aider à parler. + +--Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment +où ils furent seuls. + +--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en +arrivant. + +Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la +reprit: + +--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu. + +L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas. + +Lucien insista: + +--Parce que si... j'ai un duel, tu seras là. + +--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là. + +--Ah! + +--Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu +n'auras pas de duel. + +Lucien crut le moment arrivé. + +--Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que +tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute +trouver le coupable. + +Lucien resta muet cherchant à comprendre. + +Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il +n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait +trouver ce coupable? + +Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement +de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable! + +Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs +reprises, au grand étonnement de celui-ci. + +Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de +vives angoisses. + +Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux? + +Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment +répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en +posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais +saurait-il, pourrait-il la suivre? + +Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta +le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le +trouver. + +M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de +commencer sa toilette. + +D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais +cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après +avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était +tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds. + +--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont. + +--Quelle confession? + +--Comment, quelle confession? celle de votre infamie. + +--Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me +retirer. + +Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à +l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait. + +Mais d'un geste son père le retint. + +--Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce +que vous fait de cet argent? + +Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots +s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là. + +--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent? + +--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un +mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille +francs à la Banque? + +Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi +l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas +cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui +avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un +certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation. + +--J'ai cette audace, dit-il. + +Mais il le dit mal, les yeux baissés. + +--Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé? + +--Je ne me suis pas sauvé. + +--Où avez-vous été? + +--Dans le pays de Galles. + +--Seul? + +--Seul. + +--Quoi faire? + +--Me promener + +--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup? + +--Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime. + +--Ah! + +C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement +pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que +la situation se détendait. + +En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que +celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point +avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au +contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En +l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un +éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent? + +--Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol? + +--Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas. + +--Pourquoi revenez-vous? + +--Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge. + +--Comment voulez-vous vous défendre? + +--Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à +Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une +lettre de Lucien m'a fait interrompre. + +--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce +qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui. + +--Demain ou après-demain. + +--Alors tu te plais dans le pays de Galles. + +Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de +l'Angleterre et de voyages. + +L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à +mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte +de son mensonge l'étouffait. + + + +XXXV + +Cependant les recherches de la justice continuaient. + +Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux +délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était +venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques +renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien. + +Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de +madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui +avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses +pièces. + +De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point +été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa +clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur +empreintes. + +Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait +remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient +entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il +entré ce voleur? + +--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer, +laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du +dehors. + +--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il +deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit +bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul +mandat, au lieu de prendre le cahier entier? + +Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient +élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que +celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il +écoutait, il regardait, il ne disait rien. + +C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle +de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était +disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais +qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses +lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence. + +Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec +madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas, +et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde +déférence. + +--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans +votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à +adresser à vos domestiques. + +Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison +qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les +Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était +contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du +pays. + +Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait +plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait +éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que +celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il +fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela; +même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes; +de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se +mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la +façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même +volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit +commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont. + +--Quel exemple! disait-il souvent. + +Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait, +son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était +surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de +faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand +cela lui était si facile. + +Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari +témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières +douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui +inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi? +et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un +jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui +faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel +elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des +serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de +ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à +Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas +pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre +quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah! +comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se +fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et +l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans +ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre +elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le +voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les +lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait +pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son +ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe +du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas +laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle +ne le sentait que trop, devait manquer de naturel. + +Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits +positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence +par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été +folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la +prudence pouvait lui suggérer. + +Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces +précautions. + +Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et +de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle +cachât, et c'était là pour elle le difficile. + +Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux, +et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle +ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien +à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou +une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger +qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant +son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât +comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger, +n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas +dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en +elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui +tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que +cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait +pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie. + +Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre +de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait +toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait +faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la +possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la +justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses. + +Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle +éprouverait l'embarras des richesses. + +Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses? +A qui, à quoi se fier? + +D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des +explications impossibles à donner. + +Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les +diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des +justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés, +qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le +certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître. + +Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher +ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même. + +Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement +pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne +perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à +angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les +vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles +qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits +cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des +planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps +pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare +facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers. + +Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait +pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien +cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie, +comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à +secret dont le fin fond était connu d'elle seule. + +Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait +ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un +coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé +une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses +petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé +entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres +feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait +de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait +faire disparaître, titres et bijoux. + +Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de +les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne +retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le +tapis sur lequel elle avait traîné un meuble. + +Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui +faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison. + +De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était +fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait +offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son +intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de +cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de +ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé. + +Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le +commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa +vue. + + + +XXXVI + +Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable +commissaire de police. + +--Je vous dérange? + +--Pas du tout. + +--Je serais désolé. + +--Vous avez du nouveau? + +--Peut-être. + +Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrétion de ne pas +insister; malgré le violent désir qu'il avait de savoir, il portait +trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation +directe. + +--Est-ce que vous êtes bien occupé en ce moment? demanda le commissaire +de son ton le plus insinuant. + +--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner; +asseyez-vous donc, je vous prie. + +--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi à Nogent, où M. +le juge d'instruction doit se rendre de son côté pour certaines +constatations qui exigent votre présence. + +Aller à Nogent à cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy, +qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journée, mais +puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas +refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle +qu'il avait le plus à coeur, c'était la découverte de leur voleur. + +--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis à vous; et +nous partons. + +Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions; +il ne serait absent que quelques heures et sûrement il reviendrait. + +Le trajet fut très gai et le commissaire entretint la conversation d'une +façon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait +d'arrêter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il +était tout plein de son succès qu'il n'avait obtenu qu'à force de +persévérance et de ruses: au reste il était en ce moment dans une bonne +veine. + +Ils trouvèrent le juge d'instruction qui était arrivé depuis une +demi-heure déjà, et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle, +sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'était installé dans +le salon avec son greffier. + +Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction +coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps; +il avait interrogé les domestiques. + +Cela fut répondu assez sèchement; au reste le contraste était frappant +entre le juge et le commissaire: autant l'un était aimable, doux, +poli, autant l'autre était raide et rogue, d'une froideur glaciale qui +paralysait ceux qu'il daignait regarder. + +--Maintenant, dit le juge en s'adressant à Fourcy, je désire avant tout +visiter les lieux, veuillez me précéder. + +Ces manières et ce langage ne ressemblaient en rien aux façons du +commissaire, mais Fourcy ne laissa paraître aucune surprise; marchant +devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la +chambre de sa femme et dans la sienne. + +Comme le juge ne paraissait pas disposé à lui adresser des questions, il +se tint sur la réserve et il attendit. + +N'ayant rien à faire qu'à regarder, une chose le frappa; le juge +d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement +des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait dû être commis; +il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les +étoffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de +la cheminée, les coffrets orientaux, placés çà et là, et à un certain +moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les étagères pour prendre les +curiosités qui les emplissaient et les étudier. + +--C'est un curieux, un amateur de bric-à-brac, se dit-il tout bas. + +Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol, +c'est-à-dire du bureau et de la porte de communication des deux +chambres; ce n'était ni le lieu ni l'heure de se livrer à la manie de la +curiosité. + +Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut une observation ou plutôt une +exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu. + +--Mais c'est un vrai musée, il y a là des trésors. + +--Qui n'ont pas tenté le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est +entré dans cette chambre. + +--C'est que ce voleur avait mieux à prendre, dit le juge. + +Et cette observation fut faite d'un ton sévère qui parut à Fourcy n'être +guère en situation: + +--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction. + +Dans le vestibule il s'arrêta, et s'adressant à Fourcy: + +--Donnez des instructions, pour qu'on me prévienne quand madame Fourcy +rentrera de sa promenade; j'ai à l'interroger; mais avant, il importe +que nous en ayons fini ensemble. + +Cela fut dit d'un ton sec et impératif, par petites phrases hachées; en +homme qui est habitué à donner des ordres et à les voir obéis. + +Derrière eux, marchait le commissaire, qui continuait à ne pas ouvrir la +bouche. + +Le greffier était resté dans le salon, installé devant sa table avec ce +qu'il fallait pour écrire. + +--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction à Fourcy. + +Et lui-même se plaça à côté de son greffier, tandis que Fourcy prenant +une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre côté de la table, assez +surpris que ce fût ce juge qui parlât en maître dans ce salon. + +Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les +parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit +des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons +ramiers perchés dans les arbres du jardin. + +Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea +assez longtemps, très longtemps, pour Fourcy péniblement impressionné +sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgré lui. + +Enfin le juge d'instruction releva la tête et sans parler il regarda +Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tête aux pieds, surtout +à la tête, dans les yeux. + +--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans? + +--Oui, monsieur. + +--A quel âge êtes-vous entré dans la maison Charlemont? + +--A quinze ans. + +--A quels appointements? + +--Cent francs par mois. + +--Vous êtes resté longtemps à ce chiffre? + +--Un an; on m'a mis alors à cent cinquante francs; l'année suivante à +deux cents; la troisième année à quatre cents; à vingt-trois ans je +gagnais six mille francs par an; à trente-six, douze mille; à quarante, +soixante mille. + +--Jusqu'en ces derniers temps tel a été le chiffre de vos appointements, +soixante mille francs? + +--Oui, monsieur. + +--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par +an? + +--Parfaitement. + +--En dehors de ces appointements avez-vous gagné de l'argent, je veux +dire avez-vous fait des affaires, des spéculations? + +--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que +j'ai d'intelligence, mon expérience à la maison Charlemont, dont je +suis le directeur, et j'aurais cru lui dérober quelque chose si j'avais +entrepris des spéculations pour mon compte: cela n'eût point été +délicat. Au reste je dois dire que j'ai été plus que récompensé de cette +réserve, qui pour moi a été l'accomplissement d'un devoir: M. Amédée +Charlemont a bien voulu me donner un intérêt dans sa maison, et me faire +son associé; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de +dévouement; c'est plus que je n'avais jamais rêvé, et j'ose dire que +cela me touche beaucoup plus encore dans ma fierté que dans mon intérêt. + +Le juge d'instruction avait écouté ce petit discours, débité avec feu et +d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement +de visage, aucune flamme du regard manifestât au dehors son impression. + +Il s'établit un silence. + +Puis le juge d'instruction reprit ses questions. + +--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans, +avez-vous fait des économies? + +Fourcy avait déjà été surpris des premières questions qui lui avaient +été posées; celle-là redoubla son étonnement. Pourquoi, diable, ce juge +d'instruction se mêlait-il de ses affaires? Était-il là pour causer, ou +pour s'occuper du vol? Jusqu'à présent, il n'avait été question que de +lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela +avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il eût +gagné quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il eût ou n'eût +pas fait des économies? + +Cependant il répondit: + +--Très peu. + +--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer? + +--Parfaitement, mais il me semble que... + +--Expliquez, je vous prie. + +Malgré «ce je vous prie» qui finissait la phrase, c'était là un +ordre plutôt qu'une invitation; il n'y avait pas à se méprendre sur +l'intonation avec laquelle il avait été donné. + +Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce +fut de la résistance. + +Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment +en prenait bien à son aise avec lui. Posées dans une autre forme et sur +un autre ton, il eût volontiers répondu à des questions de ce genre, car +il n'avait rien à cacher dans sa vie; mais ces façons le blessaient à la +fin et il n'était pas homme à courber la tête devant qui que ce fût. + +--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois +cent mille francs. + +Le juge le regarda en face. + +--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique. + +--Cela ne regarde que moi. + +--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de +vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres à amener la +découverte de la vérité. + +Fourcy demeura interdit, cherchant à comprendre, ne pensant pas à +répondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en +arriver? + +--Mais alors? dit-il se parlant à lui-même plutôt qu'au juge. + +--Je vous ferai observer qu'au lieu de répondre vous interrogez; oui ou +non, avez-vous fait des économies sur vos appointements? + +--Je vous ai répondu: très peu. + +--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et à quoi vous avez +dépensé ces appointements. Je vous écoute, monsieur. + +Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les +interroge, alors même qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont +innocents. + +Fourcy fut décontenancé. + +Est-ce que ce juge d'instruction le soupçonnait? + +Mais de quoi? + +Un soupçon eût été une absurdité de la part de ce magistrat. + +Et ce serait folie à lui d'admettre la possibilité d'une pareille idée. + +Le mieux était donc de répondre au plus vite; puisqu'il avait commencé +à répondre, il devait continuer; c'était encore le meilleur moyen d'en +finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait à rien +qu'à traîner les choses et à en les envenimer. + +--Lorsque j'ai acheté cette maison, dit-il, j'avais quelques économies. + +--Quand l'avez-vous achetée? + +--Après la guerre. + +--Combien? + +--Cent dix mille francs. + +--Que vous avez payés? + +--Comptant. + +--Avec quoi? + +--Pour quatre-vingt mille francs avec ces économies dont je vous parle. + +--Et pour le surplus? + +--Avec une somme de trente mille francs que j'ai empruntée. + +--Vous avez eu des réparations importantes à faire; des changements, des +embellissements? Pouvez-vous me dire à combien s'en est élevé le prix? + +--A cinquante-cinq mille francs environ. + +--Ces cinquante-cinq mille francs, ajoutés aux trente mille que vous +avez empruntés, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille +francs. + +--Parfaitement. + +--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs? + +--Rien. + +--Comment les avez-vous payés? + +--Avec ce que j'ai pu économiser sur mes appointements. + +--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces économies; et si cela +vous est possible sans livres de comptes, établissez votre budget; nous +avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dépense? Pour un +homme de chiffres, cela ne doit pas être difficile à dire. + +--Cela est très facile, mais à condition de prendre des moyennes. + +--Prenez des moyennes. + +--Mes dépenses de maison s'élèvent à douze mille francs par an. + +--Écrivez, dit le juge d'instruction à son grenier qui jusque-là était +resté la plume à la main, mais sans prendre les notes. + +Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua: + +--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les +impôts, les frais de jardinage, de domestiques à Nogent sont de trois +mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix +mille francs; les toilettes de ma femme coûtent deux mille francs par +an. + +--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-là avait écouté +attentivement sans interrompre. + +--Elles sont très simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait, +car il était d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait sa +femme. + +--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas. + +--Celles de ma fille coûtent la même somme; l'éducation de ma fille +coûtait jusqu'à ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils +et son entretien la même somme; en voyages nous dépensons environ deux +mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera +environ quarante-cinq mille francs. + +--Faites, dit le juge d'instruction. + +--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier. + +--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize +mille francs? + +--Parfaitement. + +--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous +avez payé votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier +de cette maison que nous n'avons pas compté; quant à celui de Paris... + +--Il était payé avant la guerre. + +--Reste donc celui-ci; c'est-à-dire qu'après avoir prélevé +quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouvé moyen de payer +cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille +francs. + +Fourcy, bien qu'il ne fût pas disposé à la gaieté, ne put pas s'empêcher +de sourire en entendant émettre une pareille absurdité, cependant +ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple +manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrète: six +cent mille francs, son mobilier acheté de bric et de broc, c'était +vraiment trop drôle! + +--Il n'y a pas là de quoi sourire, dit le juge d'instruction sévèrement, +rien n'est plus sérieux. + +--Peut-être en effet cela serait-il sérieux, si ce mobilier avait la +valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer +comment avec cinquante mille francs, j'ai payé six cent mille francs. + +--C'est justement cette explication que je vous demande. + +--Et que je n'ai pas à vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut à +peine la dixième partie de ce que vous pensez, c'est-à-dire environ les +cinquante mille francs qui me sont restés sur mes économies, ma dette de +quatre-vingt-cinq mille francs étant prélevée. + +Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui +contractait les narines et retroussait la lèvre supérieure en découvrant +les dents, exprimait le dédain et la pitié. + +Jusque-là le commissaire aux délégations, assis à côté de Fourcy, avait +gardé le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu +donner à croire qu'il s'intéressait à cet interrogatoire; à ce moment, +il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire +le plus aimable, il intervint dans l'entretien: + +--Je demande à M. Fourcy la permission de lui faire observer que le +tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille +francs. + +Fourcy haussa doucement les épaules et se mit à rire. + +--Que cette tapisserie d'Andran, représentant des scènes d'_Esther_, ne +vaut pas moins de trente mille francs; que les sirènes de l'escalier +ont coûté plus de dix mille francs; et nous voilà déjà à soixante mille +francs. + +--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'écria Fourcy. + +--Ils sont exacts. + +--Ni exacts, ni sérieux. + +--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire, +mais vous savez qu'avant d'appartenir à la police j'ai été clerc de +commissaire-priseur et que je suis en état d'estimer un mobilier, même +quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de +votre mobilier dans ce salon, dans la salle à manger, dans le vestibule, +dans l'escalier, dans les chambres où je suis entré, vaut plus de cinq +cent mille francs. + +--C'est impossible! s'écria Fourcy. + +--Il y a marchand à ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de +son ancien métier. + +Fourcy resta atterré. + +Mais presque aussitôt il se redressa pour protester: + +--C'est impossible, s'écria-t-il avec une énergie désespérée. + +--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge +d'instruction; ce mobilier est là, nous le voyons, combien l'avez-vous +payé? + +--Mais je ne l'ai pas payé le prix que vous lui attribuez. + +--Combien l'avez-vous payé? + +--Une cinquantaine de mille francs. + +--Dire qu'on a payé cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille +n'est pas une explication. + +--Mais comment voulez-vous que j'aie dépensé cette somme puisque je ne +l'avais pas? + +--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas +gagné cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas +fait de spéculations; dites comment vous vous êtes procuré les cinq ou +six cent mille francs, prix de ce mobilier. + +--Mais ce mobilier n'a pas coûté six cent mille francs, ni cinq cent +mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible. + +Le commissaire se leva et, étendant la main par un geste énergique comme +s'il voulait prêter serment: + +--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a coûté plus de cinq cent mille +francs, je le jure. + +--Voulez-vous que nous descendions à trois cent mille francs, dit le +juge d'instruction, et même à deux cent mille? Dites alors où vous avez +pris ces deux cent mille francs. + +Depuis quelques instants Fourcy se débattait désespérément contre l'idée +qu'on le soupçonnait; cette idée qui tout d'abord lui avait paru une +absurdité ou une folie, ce mot «pris» l'enfonça violemment dans son +esprit. + +--Pris! s'écria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme? + +---Dites où et comment vous vous l'êtes procurée. + +--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misérable +somme! + +--Cette misérable somme et d'autres, moins misérables peut-être. + +Fourcy se frappa la tête à deux mains. + +--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver +à m'accuser du vol du mandat, moi, moi! + +Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne répondirent, +mais ils échangèrent un coup d'oeil plus terrible qu'une réponse +directe. + +--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont, +poursuivit Fourcy, est celui où je deviens son associé! + +--Prouvez que vous n'avez pas commencé avant; nous sommes là pour +recevoir vos explications. + +La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'à +Fourcy: + +--Madame vient de rentrer avec mademoiselle. + +--Ces explications que vous demandez, s'écria Fourcy, je vais vous les +donner. + +Puis s'adressant à la femme de chambre qui attendait en regardant autour +d'elle d'un air ahuri: + +--Dites à madame de venir, tout de suite. + +Il avait relevé la tête, et un éclair de confiance transfigurait son +visage bouleversé: sa femme arrivait à son secours: elle allait donner +les explications qu'on exigeait de lui. + +Presque aussitôt après le départ de la femme de chambre, la porte du +salon se rouvrit et madame Fourcy parut. + +Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui +l'observait se plaça entre eux. + +--Viens, Geneviève, dit Fourcy, viens à mon secours. + +--Que se passe-t-il donc? + + + +XXXVII + +Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le +passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et +le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier. + +Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de +la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée +de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient +révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils +étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner +du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire. + +--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction. + +Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée, +mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec +sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un +lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme. + +--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas +d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame. + +Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise: + +--Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours? +demanda-t-il. + +--Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction. + +Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette +explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait +absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille +francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une +somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille +francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce +total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces +cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui +garnissait cette maison? + +A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que +la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout +d'abord. + +--En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction +pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes +nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à-dire cinq ou six cent +mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de +voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler +les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces +messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent +mille francs. + +Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un +évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa +situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à +elle, mais le commissaire de police le retint. + +--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma +femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus +éloquente contre ces soupçons insensés? + +Puis s'adressant à sa femme elle-même: + +--Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas +à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu +donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons; +c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle. + +Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à +dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce +cauchemar. + +Il attendit en la regardant. + +Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux +baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était +anéantie. + +--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu. + +Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence. + +--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours +prévenant. + +Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une +idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours +gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire. + +Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta. + +--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre +d'eau. + +Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la +rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer, +cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la +voix et du regard. + +--Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant. + +Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait. + +Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe +sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces +il l'offrit à madame Fourcy. + +Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au +moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée. + +--Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction. + +--Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique +qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé. + +Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler. + +--J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle. + +--Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police, +qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement, +affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette +tapisserie des Gobelins plus de trente mille. + +Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un +sourire approbateur. + +--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne +les ai pas payés ce prix-là; il s'en faut de beaucoup. + +--Combien les avez-vous payés? + +Elle hésita. + +--Je ne m'en souviens pas. + +Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme +ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les +chiffres. + +--Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par +l'émotion. + +Elle parut faire cet effort, mais inutilement. + +--Je ne me rappelle pas, dit-elle. + +--Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais +vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces +prix? + +--Je ne l'ai pas conservé. + +--Au moins, vous avez des factures acquittées? + +--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles +peuvent être. + +--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite. + +Et le juge d'instruction fit mine de se lever. + +--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne +sont pas ici, elles sont à Paris. + +Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy. + +--Vous voyez, dit-il. + +Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction +qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne +parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites? + +Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et +qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible +qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait. + +--Allons à Paris, dit-il en se levant vivement. + +--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes +factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites. + +De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup +d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans +l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains. +Comment ne le comprenait-elle pas? + +Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police +intervint. + +--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à +obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos +factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs +années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui +serait extraordinaire. + +Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de +soulagement: quel brave homme, ce commissaire! + +Il leur sourit à tous deux. + +--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant. +Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de +qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les +sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces +noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés. +Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs +livres de commerce. + +Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais +maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme. + +Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore, +plus défaite. + +--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de +répondre? + +Et il attendit quelques instants. + +--Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule +manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et +que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles, +c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si +vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il +vous condamnerait;--que si vous alléguez que vous n'avez plus vos +factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;--enfin, que si +vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez +acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient +d'un mot le système de défense de votre mari. + +De nouveau le commissaire de police prit la parole: + +--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms +de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands +qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant +trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis +oriental avec armoiries, ces sirènes. + +Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant +les yeux et regardant le juge d'instruction: + +--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai. + +Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de +s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari +qu'elle avait longuement regardé: + +--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à +mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la +douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que +je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les +lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant +pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux +pas le laisser accuser quand seule je suis coupable. + +Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria +avec énergie: + +--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers +lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques! + +C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi +levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la +bouche grands ouverts, le visage convulsé. + +Qu'allait-elle donc dire? + +L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait. + +Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue: + +--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être +payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui +attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille +francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon +mari sur cette valeur. + +Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une +plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté. + +--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant +rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles, +d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui +donnais. + +--Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction. + +--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non +la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion +qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son +compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter +des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement. +Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours +réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de +famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans +le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu +risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me +suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait +les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui. + +Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques +secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire. + +--Continuez, madame, dit le juge d'instruction. + +Il fallait obéir; ce qu'elle fit. + +--Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir +les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai +ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et +c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier. + +Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment +Fourcy le prévint. + +Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête +haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur +sa femme. + +--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le +bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans +achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma +femme. + +--Mais, monsieur... + +--C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire +lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la +vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez; +ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge +d'instruction. + +Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il +venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa +femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et +baissa les yeux. + +--Répondez-moi, dit-il. + +--Jacques. + +--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille, +c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds; +où avez-vous eu celle que vous avez risquée? + +Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle +adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas. + +--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait +attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il +m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et +dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un +certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy, +cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant +de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même, +l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel +sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette +influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un +diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je +ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai +risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris +une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que +j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le +reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources. + +Après un moment d'hésitation elle se tut. + +Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait +traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le +chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous +ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait +depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi +bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été +forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi +grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle +traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en +sortir. + +Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil +du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et +elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il +l'accueillait mal. + +--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il. + +--M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a +apporté la maison Charlemont. + +--Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction. + +--Oui, monsieur. + +--Mais il vient de mourir? + +--Justement. + +--Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction. + +Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque. + +--Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations +en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires? + +--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et +son aide et qui a réglé toutes mes affaires. + +--Le directeur du _Crédit Oriental_? demanda le juge d'instruction. + +--Oui, monsieur. + +--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une +bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins. + +Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme. + +Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il +s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la +sensation de la réalité. + +Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de +se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari, +que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que +c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté, +deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière: +interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent +mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et +alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était +la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot +en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce +qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût +l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la +franchise. + +Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence. + +--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de +vous entretenir un moment. + +Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande +d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à +l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient +vis-à-vis le greffier sans se parler. + +--Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la +fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent. + +--Peut-être. + +--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je +n'en dirais pas autant de la femme. + +--C'est mon sentiment. + +--Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en +perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait, +elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la +garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le +touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve +toujours un complice. + +--Qui soupçonnez-vous? + +--Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est +pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées. +L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des +pertes d'argent en ces derniers temps. + +--Et comment? + +--Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La +Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien +chauffer. + +--Alors? + +--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de +surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé. + + + +XXXVIII + +Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du +salon. + +--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il. + +Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup. + +Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le +commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas. + +Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle, +il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas. + +Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le +commissaire du côté de la porte. + +Fourcy les avait suivis. + +Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait +plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication +qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des +magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas +convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme +souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier +de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le +concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait +conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi, +elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le +charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui +de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari: +ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si +fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force. +Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas +souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient +la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient +rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter +maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler, +et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur +avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu +raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les +bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge +d'instruction. + +Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec +eux. + +--Il va revenir, se dit-elle. + +Et elle se prépara. + +Cependant il ne revint pas. + +C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur +tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui +torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et +Chabert lui avait remis le collier de diamants. + +Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M. +Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait +accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la +pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé +dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout +entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité +cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit +un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa +femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour +qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son +amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par +la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons +s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il +n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres. + +--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier? + +Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à +celui-là. + +--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé? +Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations? + +Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant, +et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui +paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi. + +Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention +d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient +difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et +l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait +vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté. + +A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une +importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre +qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie; +si elle avait menti, elle mentait encore. + +Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour +interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris. + +Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six +mille francs, prix de la réparation du collier. + +Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer +la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy. + +Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la +facture. + +--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux +pierres? + +--C'est qu'elles étaient défectueuses. + +--Alors il ne devrait y avoir rien à payer. + +--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez +nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos +confrères. + +--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui +est un cadeau qu'on... nous a fait. + +Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous». + +--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix. + +Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions +n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne +saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait +pas. + +Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne +pouvait pas attendre. + +Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui +répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait +pas, serait déjà un indice. + +Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps +après lui, dit Marcelle. + +--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu +trembles, tu me fais peur. + +--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère. + +--C'est pour le vol, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur? + +--Peut-être. + +Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût +jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les +doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait +au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux. + +Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier +réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude +entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque +temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert +l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta +que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux +et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi +maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas. + +Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre +le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les +minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la +rue de la Paix! + +Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le +collier. + +--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier? + +--Parfaitement. + +--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans +quelles conditions. + +--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était +pas disposé à répondre. + +--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez +comprendre... + +Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines +qu'elles étaient elles se firent obséquieuses. + +--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je +vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M. +Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis +prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous +emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires +que j'ai faites avec M. Robert Charlemont. + +Robert! qu'avait à faire Robert en ceci? + +Mais le bijoutier continuait: + +--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et +je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est +exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur. + +--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier? +balbutia Fourcy. + +--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré. + +--Vous... en êtes sûr? + +--Comment? si j'en suis sûr. + +Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de +commerce. + +--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante +mille francs. + +Et il continua en lisant la description du collier. + +Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies +de feu qui couraient sur le livre. + +De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un +seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur. + +Il balbutia quelques paroles de remerciements. + +--Mais, monsieur... + +--Il suffit... + +Et chancelant il se dirigea vers la porte. + +--Vous oubliez le collier. + + + +XXXIX + +Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et +l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un +nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur +effroyablement: Robert Charlemont. + +Robert Charlemont était l'amant de sa femme! + +Sa femme avait un amant! + +Était-ce possible? + +Rêvait-il? + +N'était-il pas fou? + +Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il +se répétait: + +--Geneviève! Robert! + +Trompé par sa femme. + +Trompé par Robert. + +Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui? + +Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants! + +Et Robert! un Charlemont! + +Elle avait accepté de l'argent de cet enfant! + +Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était +Geneviève. + +Mais alors? + +Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté. + +Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible! + +Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant +lui? devait-il y regarder? + +Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa +maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et +le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas: +imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire. + +Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître, +pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette +voiture; ce serait fini; quel soulagement! + +Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la +première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour +réfléchir et voir ce qu'il devait faire. + +Car il devait faire quelque chose. + +Quoi? + +Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta +pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques +instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de +celui-ci. + +Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui +apprendre? + +Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais +répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il +était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de +Robert. + +Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour +l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra. + +Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en +retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle +humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce +moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus +vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur +et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux +délégations était survenu. + +--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont. + +--Oui, monsieur. + +--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera. + +Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé +à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci +ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se +rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait; +s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner +les recherches de la justice. + +--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et +en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns. + +--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait +dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est +vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va +frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de +vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi. + +--Quel coup? + +Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à +Nogent. + +--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle +de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se +levant indigné. + +--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances. + +Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les +ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait +éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des +bruits que la justice avait dû éclaircir. + +De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable. + +De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais +qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les +soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés. + +--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme +se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de +spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que +madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses +dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait +que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à +s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque +complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher +si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête +que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur +entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations +suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de +supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour +ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre +nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à +Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée +devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne +nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître +qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les +affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs. + +--Trois cent mille francs! + +--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais +elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois +cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à +M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme? + +Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose +nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce +récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement +involontaire. + +--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions +pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne +perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en +train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule +était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce +n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien +m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue +l'a mise en état de détention. + +--Arrêtée! + +--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée: +sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois +cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour +elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre +les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu +représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui, +rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a +payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame +Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le +mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore +le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre +les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est +probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de +quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons +mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du +tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses +acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez +difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans +nos procédés d'investigation. + +Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les +compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas +réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule +parole était sortie de ses lèvres: + +--Mon pauvre Jacques. + +--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce +qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité? + +--Elle va l'écraser. + +--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la +mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon +devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme +si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore +sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime +et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il +verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la +permission de me retirer. + +M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur +des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première +fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son +pauvre Jacques. + +--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui +portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou. + +Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont +l'avait retenu: + +--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il? + +--Cela dépend de M. le juge d'instruction. + + + +XL + +Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour +sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que +tout juste le temps de saluer. + +--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant +à Fourcy. + +Et vivement il sortit sans se retourner. + +Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait +pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence +et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas, +à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se +demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de +sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et +l'arrestation de madame Fourcy. + +Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un +effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison. + +Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son +agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer +une parole qui pouvait tuer le malheureux homme. + +Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse +déjà si violente. + +Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux +mains: + +--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu +n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai +toujours pour toi un camarade, un frère. + +Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement. + +--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter; +je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si +troublé, si ému. + +Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment, +les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit: + +--Je sais tout. + +--Ah! + +--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de +diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable! +recevoir de l'argent de votre fils! + +Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont. + +--Ah! mes enfants, mes enfants! + +Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée. + +Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il +avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme +pour leur donner un sens. + +Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse +de son fils! + +C'était bien cela que disait Fourcy, cependant. + +Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura: + +--C'est impossible! + +Fourcy ne répondit que par un sanglot. + +Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux +dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa: + +--Mon pauvre garçon! + +Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main: + +--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il. + +--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore, +sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse. + +--Tu en es sûr? + +--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le +bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à +M. Robert Charlemont. + +--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille +francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart. + +Fourcy le regarda sans comprendre. + +--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont. + +Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques +mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte +des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de +cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque +de mille francs. + +--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs; +soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui +entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat, +c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la +somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant? +Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme +expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il +faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans +un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant +partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer, +les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui? + +--Mon Dieu! murmura Fourcy. + +--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme +coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi? + +Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce +n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était +aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de +bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir +empoisonné. + +Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa +pensée, s'écria: + +--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à +cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable +rend la femme libre. + +--Libre? + +--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de +détention. + +--En prison! + +--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du +vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice, +l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but: +la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins +pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice. + +--Mais... + +--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver +encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens. + +Et il l'entraîna. + +En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de +prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans +le coin de la voiture. + +A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit +la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion. + +Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette +stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et +un soupir s'échappa de sa poitrine. + +--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas +supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui +dirais-je? + +M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que +Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il +voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans +son refus: + +--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les +laisser à leur mère? + +--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont. + +Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier +du Palais. + +Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin, +Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut +au-devant de lui: + +--Eh bien? cria-t-il de loin. + +--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa +comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge +d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté. +Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que +je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un +télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici; +entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche. + +--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au +guichet. + +--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que +cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et +que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout +au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère! + +--Veux-tu que je t'accompagne? + +--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux +que je sois seul avec eux. + +--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi. + +Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture. + +--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à +plusieurs reprises... + +--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions. + +Marcelle accourut à lui: + +--Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es +parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman? + +Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit. + +--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris. + +--Tu me fais peur. + +--Il ne faut pas avoir peur, chère fille. + +--Elle est malade! + +--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade, +c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je +ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots +à écrire. + +Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il +s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas +résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille. + +Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la +porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant. + +Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre: + +--Père, est-ce possible? + +Et il tendit un journal à son père. + +--Où est mère? + +--Elle ne rentrera pas ce soir. + +--Alors c'est donc vrai? + +--... Tu sens bien qu'elle est innocente. + +--Ah! père! + +Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans +paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre. + +Mais Fourcy ne put pas s'abandonner. + +--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité, +mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me +soutiendras... mon fils. + + + +XLI + +Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa +chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans +un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course +l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière +désespérément. + +Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle +de ses enfants. + +Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas +sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis +qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans +hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni +une parole. + +Mais ses enfants? + +Mais lui-même? + +Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme +perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment +vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver +plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle, +qu'avait-elle été! + +Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute +c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si +heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais +mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la +maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa +femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant, +c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête +intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services. +Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer +la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire +une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que +Robert avait volés pour elle. + +Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements +avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants. + +Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où +il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait +qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses +enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté. + +Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue: +les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces +résolutions. + +Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards +sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette +séparation puisque leur mère était innocente. + +Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait +pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte +s'accuser soi-même. + +Il n'avait pu parler que de la question d'argent: + +--Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire: +des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma +situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de +l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle +a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires; +peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le +savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation +d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison +Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien +impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas +des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices +personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront +à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir +conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré.... + +Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut +peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de +l'expliquer: + +--... Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est +perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je +n'accomplissais pas cette séparation... plus douloureuse pour moi que +vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque +jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère. + +Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta +d'arriver à la conclusion. + +--Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il +m'avait faite. + +--Eh quoi! s'écria Lucien. + +--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune +avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons +quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute. + +--Mon Dieu! murmura Marcelle. + +Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista +qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué. + +Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui, +son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle +de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus +malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable +de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait +qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand +il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un +soutien, qu'il les éloignât de lui. + +Doucement il la prit dans ses bras: + +--N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris, +certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille +d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de +l'associé de la maison Charlemont. + +Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne +pouvait pas le dire. + +Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir +auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ. + +Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de +Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui +simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement +en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge; +il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont, +il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à +Vincennes, où il monta en tramway. + +M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois +depuis longtemps, il avait couché chez lui. + +--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu? + +--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela. + +Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu. + +--Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont. + +--Il le faut. + +--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela +en ce moment. + +--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en +état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la +pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai +grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez +bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous. + +Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux. + +--Alors ne nous séparons pas. + +--Il le faut. + +--Mais c'est ma ruine! + +--Non la vôtre, mais la mienne. + +--N'est-ce pas la même chose? + +Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa +résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment +et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris. + +Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons: + +--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais +tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce +danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à +la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice, +et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne +reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est +pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se +réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire +aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi. + +--Je pense à mon honneur. + +--Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si +bravement tu fais tête à l'orage? + +Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont +développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne +rejaillit pas sur son mari. + +--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me +sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé? + +Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus +violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont +d'un bond: + +--Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc +pas que si je la fuis, c'est que je l'aime! + +--Comment! + +--Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous +avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en +face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie +la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour +qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et +tout de suite, au plus vite. + +M. Charlemont lui prit les deux mains. + +--Mon pauvres Jacques! + +Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un +retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer: + +--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un +crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole +d'honneur, il n'y a que ça. + + + +XLII + +Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame +Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de +Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne +l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit +que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs +père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin +du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à +leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis +comme coupables de vol. + +Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le +caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour +arracher sa mise en liberté. + +Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât +que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait +sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en +faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment +extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses +plaisirs. + +Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y +avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République +ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre +cause. + +Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions +à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission, +ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt +qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se +présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa +visite. + +Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était +difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui +avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son +pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés. + +Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler. + +Ce fut madame Fourcy qui commença: + +--Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la +vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est +offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent +mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt +que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet +emprunt. + +--Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont. + +--Et que voudriez-vous que ce fût? + +--Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette +question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier, +j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous +connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc +pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à-dire sans +intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de +la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi +que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement +formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos +enfants. + +--Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari +voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet +engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire +de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses +genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation +en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma +confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins +l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils +veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est +certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour +ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de +vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à-dire de folie, +lui fait abandonner. + +Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les +soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à +votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.» + +M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy. + +--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me +retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants +s'il le faut. + +--Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur +mère? dit M. Charlemont. + +Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement. + +--Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais, +celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes +enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses +t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère. + +--C'est là leur malheur, hélas! + +--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas +qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux. + +Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient +que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis +qu'il avait arrêté sa résolution. + +--Alors votre avis est..., demanda-t-il. + +--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais +si j'étais à ta place. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je les enverrais chez leur mère. + +--Et si elle les garde? + +--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits +enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la +comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous +partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant; +ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte. + +La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur +mère. + +Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de +larmes que tous les trois ils s'embrassèrent. + +Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la +question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida: + +--Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je +reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas +risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui +les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu +m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré +la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère +doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en +ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien, +n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard... +bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une +chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez +sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à +moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous +étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons +séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la +position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue; +l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué. +Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser +dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait. + +Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement: + +--Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien +tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je +viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans +ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il +a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère +qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde +m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il +peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que +passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie, +chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant +ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se +mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que +votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains. + +Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments? + +Aussi n'y résistèrent-ils point. + +Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas +partir avec lui. + +Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour +près de lui. + +Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la +demande d'Evangelista lui donnant une ouverture. + +--Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle, +rouge de confusion et tremblante d'anxiété. + +--Comment cela? + +--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons à +Paris... près de maman. + +Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de +dire. + +Fourcy fut anéanti. + +--Je ne pars pas ce soir, dit-il. + +Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses. + +Il les repoussa doucement: + +--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il. + +Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du +retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à +ce sujet par sa future belle-mère. + +Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été +peut-être. + +Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui: + +--J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je +n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je +pars; vous me conduirez ce soir à la gare. + +Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux +dans ses bras et fondit en larmes: + +--Oh! mes enfants! + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FEMME D'ARGENT *** + +***** This file should be named 14820-8.txt or 14820-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/8/2/14820/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14820-8.zip b/old/14820-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1c3cb91 --- /dev/null +++ b/old/14820-8.zip |
