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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14820 ***
+
+ UNE
+ FEMME D'ARGENT
+
+ PAR
+ HECTOR MALOT
+
+
+
+I
+
+Après avoir occupé une des premières places à la tête de la banque
+parisienne pendant la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe,
+la maison Charlemont avait vu son importance s'amoindrir assez vite
+lorsque, de la direction de Hyacinthe Charlemont, elle était passée sous
+celle d'Amédée Charlemont, fils de son fondateur.
+
+C'était toujours la même maison cependant, le même nom, mais ce n'était
+plus du tout le même homme, et si le fils succédait au père en vertu du
+droit d'héritage, il ne le remplaçait pas.
+
+Né dans une famille de pauvres gens des Ardennes, Hyacinthe Charlemont
+était arrivé à Paris avec trois francs en poche pour commencer
+l'apprentissage de la vie dans une boutique de la rue aux Ours, et
+c'était de là qu'il était parti pour devenir successivement petit commis
+dans une maison de banque, caissier, puis directeur de cette maison,
+régent de la Banque de France, président de la Chambre de commerce
+de Paris, député, ministre et pair de France. Et partout à sa place,
+toujours au-dessus de la position qu'il avait conquise à force de
+travail, de volonté, d'application, d'intelligence, de hardiesse, et
+aussi, jusqu'à un certain point, par des qualités naturelles qui avaient
+aidé ses efforts: un caractère facile, une humeur gaie, des manières
+liantes. Mais ce qui plus que tout encore avait fait sa fortune, ç'avait
+été la façon dont il avait compris le rôle que les circonstances lui
+permettaient de remplir: à une époque où le crédit public existait à
+peine, il avait largement mis ses capitaux, ceux de sa maison aussi bien
+que les siens propres, au service de ses idées et de son parti; et si
+son parti ne les lui avait pas toujours rendus, il lui en avait au moins
+payé les intérêts en renommée, si bien que dix journaux, vingt journaux
+dont il payait les amendes ou dont il faisait le cautionnement avaient
+tous les jours célébré ses mérites et chanté sa gloire. «Notre grand
+financier Charlemont, notre grand citoyen Charlemont», était une phrase
+qu'on aurait pu clicher dans les imprimeries des journaux libéraux.
+Comme avec cela ses rivaux ou ses ennemis étaient obligés de rendre
+justice à la supériorité en même temps qu'à la droiture avec laquelle
+il traitait les affaires, cette renommée avait été universellement
+acceptée, et Charlemont était devenu populaire autant pour ses opinions
+qui étaient celles de la partie la plus remuante du pays, que pour ses
+richesses dont il faisait réellement un noble usage, secourant toutes
+les infortunes, soutenant tout ce qui méritait d'être encouragé,
+même chez ses adversaires, pour le plaisir de bien faire et sans
+arrière-pensée d'intérêt personnel. Chose rare, le succès ne l'avait
+point grisé et quand Louis-Philippe, à qui il avait rendu des services
+de toutes sortes, avait voulu les lui payer économiquement en le faisant
+baron, il avait refusé: «Je mets mon orgueil dans mon humble origine»,
+avait-il répondu à son roi. En effet, bourgeois il avait été toute
+sa vie, bourgeois il voulait rester; c'était chez lui affaire de
+coquetterie et de vanité; le mot «bourgeois» était celui qu'il répétait
+à tout propos, il ne voyait rien au-dessus ni au delà; ses idées, ses
+opinions, ses ambitions, son existence avaient été bourgeoises, rien que
+bourgeoises, et dans son vaste cabinet de travail il avait pour toute
+oeuvre d'art un grand dessin, splendidement encadré, qui résumait bien
+ses goûts et ses idées: c'était une copie qu'il avait fait faire par un
+homme de talent du _Banquet de la garde civique_, ce tableau célèbre du
+musée d'Amsterdam dans lequel Van der Helst a peint de grandeur nature
+une trentaine de bourgeois à table, où les différents types du bourgeois
+sont fidèlement représentés avec toute leur vigueur et aussi toute
+leur vulgarité: grands, solides, bien nourris, contents de la vie et
+d'eux-mêmes, au caractère énergique, laborieux, avisé, audacieux et
+prudent, aventureux et timide, aussi dur à soi-même qu'à autrui. Pour
+lui c'étaient là des ancêtres dans lesquels il se retrouvait avec un
+sentiment non avoué qu'il leur était supérieur.
+
+Quand le fils avait remplacé le père à la tête de la maison de banque
+en ce moment à son apogée, les choses avaient rapidement changé et
+la prospérité de la maison qui, sous le père, avait été toujours en
+grandissant, sous le fils avait toujours marché en diminuant.
+
+Le vieux Charlemont avait été un homme de travail, le jeune était un
+homme de plaisir. Tout enfant, Amédée Charlemont avait eu horreur de
+tout ce qui pouvait lui donner de la peine, et cette répulsion naturelle
+n'avait fait que se développer avec les années. Ce n'était point défaut
+d'intelligence, loin de là, car son esprit était vif et délié, apte à
+tout comprendre; mais tout effort l'ennuyait, surtout toute application,
+et laissé maître de soi par un père qui avait autre chose en tête que
+de le surveiller, il avait pris l'habitude de ne faire que ce qui lui
+plaisait. Et ce qui lui plaisait, c'était la vie facile, brillante et
+bruyante. Pourquoi se fût-il donné de la peine ou de l'ennui? Puisque
+son père avait assez travaillé pour plusieurs générations, lui, son
+fils, n'avait qu'à marcher gaiement dans les chemins bordés de fleurs
+qu'il lui avait ouverts et à cueillir, quand l'envie lui en prendrait,
+les fruits mûrs qui s'offraient à sa main. Sa soeur était duchesse...
+de l'Empire, il est vrai, lui serait roi du monde où l'on s'amuse;
+n'était-il pas beau garçon, grand, bien fait, d'allure et de manières
+distinguées, habile à tous les exercices du corps, assez riche pour
+ne reculer devant aucune fantaisie, aucune folie? S'il n'avait point
+conquis cette royauté visée par son ambition de vingt ans, il avait au
+moins pris place parmi les quelques jeunes hommes qui menaient alors le
+monde parisien et qui s'efforçaient d'échapper, n'importe comment, à la
+vie calme et monotone de cette époque bourgeoise.
+
+Avec eux il avait été un des fondateurs du sport, en France, et
+ses couleurs avaient brillé sur les hippodromes de Chantilly et
+du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres labourées de la
+Croix-de-Berny. Mais les succès du turf ne lui avaient pas suffi, et il
+en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie où ses aventures
+avaient bien des fois soulevé de retentissants tapages.
+
+Cette existence longtemps continuée était une assez mauvaise préparation
+à la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe
+Charlemont laissait en mourant à son fils; aussi l'administration de
+celui-ci avait-elle été déplorable.
+
+Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à procéder
+immédiatement à la liquidation de la maison paternelle, mais cette
+liquidation eût été un désastre dans lequel eût sombré la meilleure part
+de sa fortune et, bon gré, mal gré, avec un profond dégoût qu'il ne
+prenait pas la peine de cacher, il avait dû continuer les affaires
+commencées par son père ou plus justement les laisser aller toutes
+seules.
+
+Elles allèrent tout d'abord à peu près comme si le chef de la maison
+avait été encore de ce monde, en état de les diriger de sa main sûre;
+puis, au bout d'un certain temps, elles s'étaient dévoyées ou ralenties
+et, malgré la force d'impulsion qui leur avait été imprimée, elles
+auraient fini par s'arrêter entièrement, si un employé, un simple
+commis, nommé Fourcy, ne s'était trouvé là à point pour les remettre en
+chemin et suppléer, par son zèle, son activité, son intelligence, son
+dévouement, à l'incurie et à l'impuissance du chef de sa maison.
+
+Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appelé le petit Jacques parce qu'il
+était né dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, était le
+fils d'un garçon de recettes qui n'avait eu d'autres visées pour son
+fils que de le voir hériter un jour de sa sacoche et de son portefeuille
+à chaînette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le
+père. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'école primaire que
+ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu
+davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler,
+économisant les sous de son déjeuner pour acheter des livres, partout
+où il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathématiques,
+comptabilité, histoire, langues française, anglaise, allemande, tout
+avait été bon pour sa soif d'apprendre; c'étaient des provisions qu'il
+emmagasinait dans sa tête sans s'inquiéter de savoir à quoi il les
+emploierait plus tard, convaincu seulement qu'à un moment donné elles
+lui serviraient.
+
+Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait être
+que garçon de recettes était devenu le chef de la maison Charlemont, le
+continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;--et M.
+Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses
+anciens chefs forcés de subir sa supériorité que pour les personnages
+les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en
+égal.
+
+
+
+II
+
+Débarrassé de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son
+fidèle Fourcy, M. Charlemont ne passait guère qu'une heure par jour dans
+ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des séries de jours, même
+des semaines, sans s'y montrer, occupé qu'il était ailleurs.
+
+L'âge en effet avait glissé sur lui sans modifier en rien ses habitudes,
+et à soixante ans il était aussi jeune qu'à vingt, à vrai dire même plus
+jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure,
+plus coquet de tenue, plus insouciant de caractère, plus tendre de
+complexion, plus passionné de tempérament.
+
+La rareté de ses visites faisait qu'elles étaient toujours une sorte
+de petit événement pour beaucoup de ses employés et que, lorsqu'on
+entendait son phaéton entrer dans la cour de l'hôtel du faubourg
+Saint-Honoré au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait
+lui-même avec autant d'élégance que de correction, plus d'une tête
+curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une réflexion
+s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire à raconter sur son
+compte à propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le
+plus parfait mépris du public, de façon à dérouter bien souvent le
+_ring_, ou à le ruiner quelquefois, ou bien à propos de ses maîtresses,
+ou bien à propos de ses gains et de ses pertes au jeu.
+
+Et pendant ce temps, il montait le bel escalier de pierre qui du
+rez-de-chaussée conduisait à son cabinet, marchant allègrement, le
+chapeau légèrement incliné, la tête haute relevée par une large cravate
+en satin, les épaules effacées, la poitrine bombée, ne s'arrêtant point,
+ne ralentissant point le pas pour respirer, laissant flotter derrière
+lui les pans de sa longue redingote serrée à la taille, se balançant
+légèrement tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, en faisant
+résonner les marches de ses bottes vernies prises dans un pantalon à
+sous-pied;--en tout pour le costume, aussi bien que pour la tenue, la
+reproduction vivante d'un fashionnable de Gavarni qui aurait vieilli
+de trente ans, mais bravement, sans artifices, sans cosmétiques, sans
+bricoles, sans teintures, en homme convaincu qu'un vieillard vaut, un
+jeune homme, s'il ne vaut pas mieux; ne le savait-il pas bien, ne le lui
+disait-on pas tous les jours, et des lèvres roses charmantes qu'il ne
+pouvait pas ne pas croire?
+
+Ce cabinet était celui que son père avait occupé pendant si longtemps et
+où se trouvait la fameuse copie du Van der Helst, mais bien que rien n'y
+eût été changé et que l'ameublement fût resté le même, il ne
+ressemblait guère sous le fils à ce qu'il avait été sous le père; plus
+d'entassement, plus d'encombrement de pièces, de livres, de plans sur
+les tables, les fauteuils et le tapis; au contraire un ordre parfait qui
+dans sa froide nudité faisait paraître immense cette vaste pièce; on
+sentait que chaque matin le plumeau d'un domestique soigneux pouvait se
+promener partout sans craindre de rien déranger, puisqu'il n'y avait
+rien.
+
+Jamais M. Charlemont ne s'asseyait devant son bureau: «C'est
+l'instrument qui me fait la plus grande peur avec la guillotine»,
+disait-il; mais après avoir tiré un cordon de sonnette, il prenait place
+devant le feu pendant l'hiver, et en été devant une fenêtre ouverte sur
+le jardin, dans un fauteuil, tout simplement en visiteur; et au garçon
+qui répondait vivement à cet appel, il commandait qu'on allât prévenir
+M. Fourcy qu'il était arrivé.
+
+Celui-ci paraissait aussitôt portant des papiers sur ses bras et suivi
+d'un commis, son secrétaire, chargé d'autres liasses.
+
+--Bonjour, Jacques, disait M. Charlemont eu lui tendant la main, mais
+sans se lever, comment vas-tu?
+
+--Très bien, monsieur, je vous remercie, et vous?
+
+--Tu vois.
+
+Et il levait la tête d'un air superbe pour bien se montrer, sachant
+qu'il n'avait rien à craindre d'un examen en plein jour.
+
+--Assieds-toi donc, disait-il de nouveau.
+
+Et Fourcy s'asseyait, mais non pas dans un fauteuil devant la cheminée
+ou la fenêtre; pendant qu'ils se serraient la main en échangeant ces
+quelques mots de politesse affectueuse, le secrétaire avait déposé
+sur le bureau la charge qu'il portait sur ses bras, et c'était à ce
+bureau,--celui du vieux, du grand Charlemont,--que Fourcy prenait place,
+le monceau de papiers, de livres, de portefeuilles devant lui et à
+portée de la main.
+
+Alors lentement, méthodiquement, en quelques mots clairs et précis, il
+expliquait ce qu'il y avait de nouveau.
+
+C'était un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux
+hommes.
+
+L'un adossé commodément dans son fauteuil, une jambe jetée par-dessus
+l'autre, la tête inclinée sur l'épaule, tournant ses pouces en écoutant
+d'un air indifférent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le
+touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance.
+
+L'autre, penché sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive,
+tout à sa besogne corps et âme, comme si sa fortune personnelle était en
+jeu et qu'une seconde de distraction dût le compromettre.
+
+Au reste, ces différences dans les attitudes se retrouvaient dans les
+natures et les caractères des deux personnages.
+
+Au lieu d'être grand, élancé, dégagé comme son patron, Fourcy était de
+taille moyenne, trapu et carré, ce qu'on appelle un homme solide, rien
+de brillant ni d'élégant en lui, mais une charpente à supporter le
+travail si pénible, si dur, si prolongé qu'il fût, et un tempérament à
+défier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela
+réservé et jusqu'à un certain point timide dans ses mouvements, comme
+s'il se défiait de lui-même, de ses manières et de son éducation. Au
+lieu de parler légèrement, rapidement avec un sourire railleur qui
+se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait
+posément, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne
+parle que pour dire ce qui est utile.
+
+Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si différents l'un de
+l'autre, c'était la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont
+respirait un parfait contentement de soi-même et une complète
+indifférence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immédiatement ou
+tout au moins dans un temps rapproché à son intérêt ou à son plaisir,
+sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons
+sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on
+manquait rarement de dire: «C'est un honnête homme»; mais lorsque, sans
+le connaître, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas
+penser que c'était un brave homme.
+
+Et de fait, il était l'un et l'autre, honnête homme et brave homme.
+
+Sa probité, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires,
+et c'était parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un
+mot qu'on lui avait répété sur tous les tons: «Je vous envie un honnête
+homme comme Fourcy», qu'il s'était décidé à faire de son commis le chef
+de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mérites de ce
+commis; en effet, il était commode pour sa paresse de mettre à sa place
+quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas
+besoin de surveiller ni de contrôler.
+
+Sa bonté et son dévouement, il les affirmait à chaque instant dans sa
+famille composée d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils
+et une fille, pour lesquels il était le meilleur des pères, le plus
+tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse
+égoïste, pensant toujours à eux avant de penser à sa propre satisfaction
+paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde était dans le bonheur
+des siens, et il répétait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui
+trouvait dans tout matière à raillerie, l'appelait parfois: «M. le
+bonheur des siens»; puis il ajoutait en riant: «Sais-tu que si tu avais
+une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: «Le
+bonheur des siens»; cela vous a quelque chose de vague et de mystérieux
+qui plaît à l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-être des gens
+qui diraient: «Le bonheur des chiens»; mais ceux-là seraient d'infâmes
+blagueurs qui ne respectent rien.»
+
+D'histoire, Fourcy en avait une cependant: celle de son mariage.
+
+Cette femme qu'il adorait après vingt ans de ménage exactement comme
+s'il était encore en pleine lune de miel (et de fait pour lui il y
+était toujours),--cette femme, d'une beauté et d'une intelligence
+remarquables, était sa cousine. A dix ans elle s'était trouvée orpheline
+de père et de mère sans autres parents que son oncle le père Fourcy,
+le garçon de recettes de la maison Charlemont, et son cousin Jacques
+Fourcy, qui, sans que rien en lui pût faire prévoir ce qu'il deviendrait
+plus tard, était déjà mieux qu'un simple garçon de recettes. Le père
+Fourcy qui n'était pas tendre, n'avait aucune envie de se charger de
+l'orpheline, mais Jacques n'avait pas voulut abandonner la petite
+Geneviève et il l'avait placée à ses frais dans une petite pension des
+environs de Paris, à Gonesse, où les prix étaient modérés et en rapport
+avec l'exiguïté de ses ressources. C'était par bonté, par devoir, qu'il
+s'était imposé cette charge, car alors il la connaissait à peine,
+n'ayant jamais eu de relations avec les parents de la petite, qui
+étaient d'assez mauvaises gens. Mais il avait été la voir quelquefois à
+son pensionnat, dans le commencement, toujours par devoir, pour qu'elle
+ne fût par trop malheureuse de son isolement, et peu à peu il s'était
+attaché à elle à mesure qu'elle avait grandi, qu'elle avait embelli et
+qu'il l'avait mieux connue, si bien que ses visites, plus fréquentes,
+n'avaient plus été inspirées par le simple devoir; mais par le plaisir,
+puis enfin par l'amour, et que, quand elle avait eu seize ans, il lui
+avait demandé si elle voulait devenir sa femme: il avait, lui trente-six
+ans, mais il venait d'être nommé caissier en chef de la maison
+Charlemont. Elle avait accepté.
+
+
+
+III
+
+Il y avait près d'un mois que M. Charlemont n'était venu à sa maison de
+banque, lorsqu'un matin on le vit descendre de son phaéton et tous les
+yeux qui pouvaient l'apercevoir se tournèrent d'un même mouvement vers
+la cour.
+
+Il arrivait d'Angleterre, où il avait été pour voir courir ses chevaux,
+disaient les uns, pour accompagner sa maîtresse la comédienne Céline
+Faravel, qui donnait des représentations à Londres, disaient les autres.
+
+Aussi s'éleva-t-il une rumeur dans les bureaux lorsque courut ce mot,
+répété de bouche en bouche: «Voilà le patron»; et plus d'un curieux se
+mit-il à la fenêtre.
+
+--Voyons donc s'il est changé.
+
+--Et pourquoi voulez-vous qu'il soit changé?
+
+--Dame, un mois de Céline Faravel!
+
+--Eh bien, après?
+
+--A son âge.
+
+--Il est plus jeune que vous qui avez trente ans; et puis ce n'est pas
+pour Céline Faravel qu'il a été à Londres, c'est pour ses chevaux.
+
+--Mettons que c'est pour ses chevaux et pour sa maîtresse.
+
+--Pour ses chevaux seulement, et il a joliment tiré profit de son
+voyage, il a vendu une part de son écurie de course à Naïma-Effendi pour
+cinq cent mille francs et il en garde la direction; si le Turc gagne
+quelque chose, je connais quelqu'un qui sera bien étonné.
+
+--Pas maladroit, le patron, quand il veut s'en donner la peine.
+
+--Le malheur est qu'il ne se donne de la peine que pour ce qui n'en vaut
+pas la peine; ah! s'il voulait employer son habileté au profit de la
+maison!
+
+--Enfin, le trouvez-vous changé?
+
+--Pas du tout; aussi vert, aussi fringant, aussi vainqueur que toujours,
+il ne changera jamais.
+
+Pendant ce temps, il avait monté l'escalier et, arrivé dans son cabinet,
+il avait tiré un cordon de sonnette, puis, quand il avait été installé
+dans un fauteuil en face de la fenêtre ouverte, il avait jeté sa jambe
+droite par dessus sa jambe gauche, et au domestique qui s'était empressé
+d'accourir, il avait adressé sa phrase habituelle:
+
+--Prévenez M. Fourcy que je suis arrivé.
+
+Pourcy s'était présenté presque aussitôt, suivi de son secrétaire chargé
+de papiers et M. Charlemont lui avait dit, comme d'ordinaire, sans se
+lever et en lui tendant la main:
+
+--Bonjour, Jacques, comment vas-tu?
+
+--C'est à vous, monsieur, qu'il faut adresser cette demande.
+
+--Bien, très bien, comme tu vois; quoi de nouveau?
+
+--Mes lettres, dit Fourcy, en s'asseyant au bureau, ont dû vous tenir au
+courant.
+
+--Elles ont dû, cela est vrai, seulement je t'avoue que je n'ai pas
+eu le temps de les lire toutes; j'ai été entraîné dans un tourbillon;
+c'était la fin de la saison, à peine ai-je trouvé le temps de faire ma
+toilette; sais-tu qu'à Londres, dans ce pays de la suie, il faut, pour
+être à peu près propre, changer de chemise trois ou quatre fois par
+jour; alors, tu comprends, n'est-ce pas?
+
+Fourcy comprit d'autant mieux qu'il était habitué à ces façons de son
+chef, l'homme de Paris assurément qui avait la plus vive répugnance pour
+la lecture manuscrite aussi bien qu'imprimée, et, tout de suite, sans
+perdre son temps en plaintes ou en remontrances vaines, il se mit à
+exposer, pièces en mains, ce qu'il avait déjà raconté par ses lettres,
+c'est-à-dire ce qui s'était passé pendant l'absence de M. Charlemont.
+
+Tout d'abord celui-ci écouta assez attentivement, décidant d'un mot
+les cas qui étaient soumis à son appréciation et qui exigeaient une
+solution; mais bientôt il donna des signes manifestes de fatigue et
+d'ennui; il s'agita sur son fauteuil, se pencha en avant, se rejeta
+en arrière, alluma un cigare, le lança dans le jardin après quelques
+bouffées; enfin, n'y tenant plus, il interrompit Fourcy:
+
+--Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit-il, autre chose si tu veux
+bien.
+
+--Mais...
+
+--Autre chose que tu me pardonneras en ta qualité de père de famille, de
+bon père: donne-moi des nouvelles de Robert; rentré de cette nuit, je
+l'ai fait appeler ce matin, mais monsieur mon fils n'a pas couché chez
+lui; comment va-t-il?
+
+--Très bien et les nouvelles que je vous donne sont toutes fraîches, de
+ce matin même, car il a couché chez moi à Nogent; rassurez-vous donc.
+
+--Ce n'était pas de savoir où mon fils avait couché que j'étais
+préoccupé, mon brave Jacques, je ne suis pas un père bien sévère,
+d'ailleurs Robert a dix-neuf ans, et il est assez grand garçon pour
+coucher où bon lui semble; ces exigences sont bonnes pour un père tel
+que toi et non pour un père tel que moi, car si j'adressais cette
+question à mon fils: «Où as-tu couché?» il pourrait très bien me
+répondre: «Et toi?» ce qui serait quelquefois gênant.
+
+--Il ne se permettrait pas une pareille question.
+
+--Heu, heu; enfin je voulais tout simplement savoir comment il allait,
+car pendant cette absence, il ne m'a pas accablé de ses lettres.... Il
+est vrai que de mon côté je ne l'ai pas non plus accablé des miennes;
+pour tout dire, il me semble qu'il ne m'a pas écrit.
+
+--Dites que vous n'avez pas reçu ses lettres.
+
+--C'est possible; enfin, tu l'as vu pendant cette absence?
+
+--Très souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que
+j'ai cherché à l'attirer à Nogent, et, grâce à sa camaraderie avec
+Lucien, j'ai réussi; depuis huit jours, il est à la maison et, comme
+j'ai donné un congé de quinze jours à Lucien, ils restent tous les deux
+à se promener aux environs, à pêcher, à faire du canotage.
+
+--Je suis enchanté de cela, Robert a tout à gagner avec Lucien, car ton
+fils est un brave garçon, il est digne de toi.
+
+La figure de Fourcy s'épanouit, non pour le compliment qui lui était
+adressé, mais pour celui qui était fait à son fils, dont il était fier;
+mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un éclair,
+son front se contracta et son regard s'obscurcit; évidemment il était
+sous le coup d'une préoccupation pénible.
+
+--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement à
+attirer Robert dans mon intérieur et à l'y retenir.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes
+ensemble, ils sont camarades.
+
+--Cette raison ne m'eût pas déterminé si je n'en avais pas eu d'autres
+d'un ordre plus élevé, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert
+doit vivre dans un autre monde que le nôtre.
+
+--Quelles raisons? Tu m'inquiètes, parle.
+
+Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouvé,
+il prit une feuille de papier dont un des côtés était occupé par une
+colonne de chiffres et il la présenta à M. Charlemont:
+
+--Voici le relevé des sommes qui ont été payées depuis trois mois pour
+le compte de Robert; vous voyez le total.
+
+--Bigre!
+
+--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le détail
+des sommes payées: Haupois-Daguillon, orfèvre, 5,400 francs; Damain,
+joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en
+suivant; évidemment ce ne sont pas là des dépenses excusables ou tout au
+moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans.
+
+--D'autant mieux qu'on ne lui connaît pas de maîtresse en titre.
+
+--J'ai dû croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable
+qu'il achète des bijoux pour lui-même, et il n'est pas probable non plus
+que ce soit pour ses dépenses personnelles qu'il ait eu recours aux
+usuriers et particulièrement à Carbans qui a ruiné tant de jeunes gens:
+Carbans a d'autant plus facilement prêté qu'il sait que dans deux ans
+Robert sera mis en possession de son héritage maternel.
+
+--Et que doit-il à Carbans?
+
+--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de
+ce coquin; ce sera à voir au moment de le tirer de là; pour le présent,
+en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher à la vie de
+Paris et l'attirer à Nogent.
+
+--Et tu dis qu'il est resté chez toi?
+
+--Depuis huit jours.
+
+--Sans venir à Paris?
+
+--Sans venir à Paris.
+
+--Voilà vraiment qui ne s'explique que si sa maîtresse est elle-même
+absente de Paris en ce moment; car il est évident que c'est cette
+maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant,
+quelle est cette femme, voilà l'inquiétant. Il est certain que si
+c'était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on
+connaîtrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont,
+unique héritier de la maison Charlemont, pour amant, même en second ou
+en troisième, sans que cela se sache. S'il en était ainsi, il n'y aurait
+pas à s'en tourmenter, même quand elle l'entraînerait à quelque folie,
+c'est-à-dire à de grosses dépenses; on guérit de cette folie-là ou tout
+au moins on en change, ce qui est un genre de guérison. Non, ce qui
+m'inquiète, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une
+femme du monde, ce qu'on appelle une honnête femme. Et ce compte
+d'argent dépensé par Robert, montre comment elle entend et pratique
+l'honnêteté.
+
+--C'est impossible.
+
+--Impossible à admettre pour toi, mais non pas impossible dans la
+réalité; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point à chaque pas,
+mais encore très souvent, crois-en l'expérience d'un homme qui connaît
+le monde et la vie; c'est là la femme que je crains, car, avec une
+nature comme Robert, elle peut exercer une influence désastreuse. Il ne
+faut pas s'y tromper, Robert est une nature féminine, capable de grandes
+choses ou de très vilaines choses, selon qu'il sera poussé dans un sens
+ou dans un autre. Par certains côtés, il tient de sa mère; mais sa mère
+a été la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis
+que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et
+mystérieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu
+m'occuper de son enfance! Mais était-ce possible avec ma vie? Si j'avais
+pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que
+nous cherchions quelle est cette femme, sa maîtresse, et que nous ne le
+laissions pas aller plus loin dans la voie où elle l'a amené et où elle
+le pousse. Tu m'aideras.
+
+Ce n'était point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et
+sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le
+compte qu'il lui avait montré l'eût ému plus profondément qu'il ne se
+laissait ordinairement toucher.
+
+Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce
+qui le troublait ou l'affectait péniblement, et il cherchait toujours à
+s'en débarrasser aussi vite que possible.
+
+--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer
+le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de
+Marcelle?
+
+--Aussi content que peut l'être le père le plus exigeant. Pour le
+travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an
+bientôt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche à lui
+adresser; et je ne l'ai pas traité avec l'indulgence d'un père faible,
+croyez-le-bien.
+
+--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton idée d'École
+polytechnique.
+
+--Ce n'était pas mon idée, c'était celle de Lucien, et c'était parce
+que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais
+scrupule de la contrarier.
+
+--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du
+travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-même, c'est
+trop naïf; où l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? à
+mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais
+misérable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique,
+a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon côté,
+elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emporté; voilà
+Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien,
+et il sera pour Robert ce que tu as été pour moi: nous y trouverons tous
+notre compte. Lucien ne se plaint pas?
+
+--Certes non.
+
+--Voilà ce que c'est que la vocation; à douze ans, on a la vocation
+de la marine pour Robinson; à quinze ans on a celle de l'École
+polytechnique pour le manteau et l'épée; mais à vingt, un peu plus tôt,
+un peu plus tard, on commence à comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans
+la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle
+qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible.
+
+--Ce n'est pas à ce point de vue que Lucien se place.
+
+--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis
+tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage?
+
+--Les choses en sont toujours au même point.
+
+--C'est étrange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus
+d'empressement à épouser une belle fille telle que la tienne?
+
+--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mère aussi bien
+que moi nous désirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte,
+j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle eût atteint la vingtième
+année; c'était une date que je m'étais fixée, non par égoïsme paternel,
+non pour l'avoir plus longtemps à moi, bien que je l'aime tendrement,
+vous le savez, et que la pensée d'une séparation me soit cruelle, mais
+pour elle, dans son intérêt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis
+Collio la rechercher, en même temps que j'ai vu avec regret Marcelle se
+montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne
+parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est
+tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous
+ne voyons aucun inconvénient à ce que le marquis fasse longuement sa
+cour; nous apprenons ainsi à le mieux connaître; c'est un charmant
+garçon; chevaleresque, plein de délicatesse, aussi noble par les
+sentiments et le caractère que par la naissance.
+
+--Riche?
+
+--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevés de
+dettes, c'est cette situation embarrassée qui lui a été léguée par
+sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a décidé à embrasser la
+carrière militaire.
+
+--Capitaine et attaché militaire à l'ambassade d'Italie, ce n'est
+peut-être pas un moyen pratique de payer ces dettes.
+
+--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux
+que de traîner une vie inoccupée dans un château du Milanais; on lui
+reconnaît un bel avenir.
+
+--Enfin il vous plaît.
+
+--Il plaît beaucoup à ma femme, et il ne déplaît point à Marcelle; pour
+moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Français qui ne serait
+pas soldat, mais je ne contrarierai pas le goût de ma fille, si je vois
+qu'elle doit être malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista.
+
+--Ah! il se nomme Evangelista?
+
+--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier représentant d'une
+grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas là
+ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le
+bonheur de ma fille.
+
+--Le bonheur des siens, parbleu!
+
+--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux
+qu'on aime? A ce propos, je dois vous prévenir que je ne viendrai pas
+demain à Paris, de façon à ce que nous nous entendions aujourd'hui sur
+les recommandations que vous pouvez avoir à me faire.
+
+--Moi des recommandations à te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce
+serait bien drôle.
+
+--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande
+fête de la famille; nous célébrerons demain cette fête après vingt ans
+de mariage, avec autant de joie que nous l'avons célébrée après notre
+première année, et même avec un bonheur plus complet encore, puisque nos
+enfants s'associeront à nous.
+
+--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que
+je n'ai jamais rencontré: pleinement heureux et digne de son bonheur; je
+t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une
+femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont
+aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modération
+de ton caractère; et cela je peux dire que je l'envie autant que je
+l'admire.
+
+Puis tout à coup, changeant de ton, comme s'il obéissait à une pensée
+qui venait de se présenter à son esprit;
+
+--Et en quoi consiste cette fête d'anniversaire? demanda-t-il.
+
+--Le matin un landau viendra nous prendre à Nogent et nous conduira au
+restaurant Gillet, à l'entrée du bois de Boulogne; c'est là que s'est
+fait notre dîner de noces quand je n'étais encore que caissier, et nous
+allons y déjeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et
+moi ce jour même de notre anniversaire; c'est par là que commence notre
+fête, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois
+et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage,
+nous passons aux endroits où nous avons passé; c'est un pèlerinage. «Te
+souviens-tu?» et nous remontons de vingt ans en arrière.
+
+--Si on pouvait y rester.
+
+--Nous n'y tenons pas; notre présent est aussi heureux que l'a été notre
+passé et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait à
+l'époque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand
+train à la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter
+leurs compliments et dîner avec nous.
+
+--Alors, la table est complète?
+
+--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis
+intimes auxquels se joindront cette année votre fils puisqu'il est notre
+hôte, et aussi le marquis Collio.
+
+--De sorte que si je te demandais une place à cette table, il serait
+impossible de me la trouver.
+
+--Vous, monsieur Amédée!
+
+--Et pourquoi pas?
+
+Fourcy était manifestement sous le coup d'une profonde émotion, d'un
+trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de répondre:
+
+--Parce qu'il est des faveurs qu'on désire vivement, dit-il enfin d'une
+voix vibrante, mais que précisément pour cela on n'ose pas solliciter.
+
+--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop
+cérémonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invité chez toi? Tu vas me
+répondre: «Pourquoi n'êtes-vous jamais venu?» Et tu auras raison,
+au moins jusqu'à un certain point. Mais comment veux-tu que dans le
+tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je désire? Je
+vais où la fantaisie de l'heure présente m'entraîne et jamais où j'avais
+décidé la veille d'aller. Voilà comment jusqu'à présent je n'ai jamais
+pu te faire ma visite à Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se
+présente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai
+ton convive, avec tes autres amis.
+
+Fourcy se leva vivement et venant à M. Charlemont, il lui prit les deux
+mains qu'il serra avec effusion.
+
+--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu
+pas agir avec moi sans cette réserve et cette discrétion que tu apportes
+dans nos relations, comme si tu étais encore le petit Jacques; ne
+sommes-nous pas associés?
+
+Puis, s'arrêtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitôt:
+
+--Puisque ce mot est prononcé entre nous, je te préviens que mon
+intention est que désormais il soit une réalité; si cette maison a
+repris un peu de son ancienne prospérité, c'est à toi qu'elle le doit,
+car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que
+celui qui l'a relevée et qui la soutient participe aux bénéfices qu'elle
+donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans
+les bénéfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous
+discuterons et que nous arrêterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai
+voulu que poser le principe.
+
+L'émotion de Fourcy était si vive qu'elle l'empêcha de trouver des
+paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associé de la maison
+Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garçon de bureau!
+
+M. Charlemont s'était levé et au moment où Fourcy allait enfin pouvoir
+exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la
+parole:
+
+--A demain, dit-il.
+
+--Mais, monsieur, vous me laisserez bien...
+
+--Rien, dit-il, à demain, je suis pressé.
+
+Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en
+chantonnant.
+
+
+
+IV
+
+C'était après la guerre que Fourcy avait acheté sa maison de Nogent.
+
+En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants,
+pour visiter les positions occupées par les armées et se rendre compte
+par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les récits, ils
+étaient entrés dans une propriété où l'on avait établi une batterie.
+
+C'était dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouvé
+une allée ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en
+la suivant, ils étaient arrivés sur une pelouse qui s'étalait entre des
+communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir où ils
+allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer
+là: à leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement
+arrondi, était dessiné par une double ligne d'arbres, qui, çà et là,
+au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives
+changeantes sur les eaux miroitantes de la rivière: à leur gauche le
+viaduc du chemin de fer passant à travers les cimes des peupliers; à
+leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel:
+enfin en face d'eux, au delà des prairies, les coteaux qui montent
+doucement pour aller finir d'un côté à Noisy et de l'autre à
+Chennevières, se perdant dans des profondeurs vaporeuses.
+
+On était au printemps et il faisait une de ces journées de bonne chaleur
+et de lumière gaie où l'on se sent heureux de vivre; après être restés
+enfermés pendant huit mois privés d'air et de verdure, cette sortie dans
+la campagne avec un horizon où les yeux s'enfonçaient librement, était
+une griserie pour eux.
+
+Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les
+herbes, regardaient le panorama qui se déroulait devant leurs yeux,
+les enfants jouaient dans le jardin à escalader à quatre pattes les
+épaulements de la batterie ou à courir à travers les gazons coupés
+d'ornières, creusées par les caissons et les prolonges.
+
+Élevée au milieu d'une pelouse à l'un des angles de la maison, celui-là
+même d'où la vue s'étendait librement sur les coteaux opposés,
+cette batterie avait naturellement attiré les obus prussiens, dont
+quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, éventrant la toiture et
+déchirant sa façade.
+
+Comme il n'y avait rien à prendre dans cette maison abandonnée et pillée
+plusieurs fois, elle était ouverte à tous venants sans qu'il y eût là
+un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle était à
+l'intérieur moins dévastée que bien d'autres, et cela précisément parce
+qu'elle avait été exposée au bombardement, les obus allemands lui ayant
+été plus cléments que ne l'eussent été les francs tireurs ou les mobiles
+s'ils l'avaient occupée. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets
+n'étaient point brûlés, les marbres des cheminées n'étaient point
+tailladés à coups de sabre, les glaces n'étaient point percées de trous
+de balles et les pièces où n'avaient point pénétré les éclats d'obus
+étaient à peu près intactes.
+
+Justement ces lambris et ces cheminées étaient fort jolis, car la maison
+datait de la fin du dix-huitième siècle, et tout ce qui était
+décoration avait été traité dans le goût de l'époque; il y avait là des
+chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui
+étaient des oeuvres d'art charmantes.
+
+La visite de M. et madame Fourcy avait été longue, non pas que Fourcy
+prêtât grande attention à ces sculptures,--il ne connaissait rien aux
+oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnât la peine de les
+admirer--elle ne s'intéressait ordinairement qu'aux choses qui lui
+appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison
+était vaste, distribuée en pièces nombreuses avec de petits cabinets,
+des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils éprouvaient un certain
+plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte, à se promener dans
+ces appartements sonores où retentissait le bruit de leurs pas et de
+leurs voix.
+
+Enfin, ils étaient sortis; alors l'idée leur était venue de parcourir
+les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils étaient assez
+étendus, ces jardins, et divisés en deux parties: l'une, la plus voisine
+de la maison, dessinée en pelouse et en bosquets, avec des allées de
+vieux arbres; l'autre, inclinée vers la rivière, partagée en carrés
+réguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce
+moment blancs de fleurs.
+
+Lorsqu'ils étaient arrivés à l'extrémité de ce potager ils avaient
+trouvé une vieille femme à genoux dans un carré et coupant avec une
+faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin
+abandonné, mais pour en nourrir sa vache.
+
+--C'est-y que vous voudriez acheter la propriété? avait demandé la
+vieille en les regardant curieusement.
+
+--Elle est donc à vendre?
+
+--Elle y est et elle n'y est pas; c'est-à-dire que la propriétaire
+voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la
+remettre en état; pour lors il faudra bien qu'elle la vende.
+
+Ils n'avaient pas continué la conversation et quittant le village ils
+étaient descendus au bord de la rivière qu'ils avaient longée; Fourcy ne
+parlant pas et paraîssant réfléchir.
+
+Tout à coup il s'était arrêté et se tournant vers sa femme:
+
+--Si nous l'achetions.
+
+--Acheter quoi?
+
+--La maison.
+
+Et montrant la façade qu'on apercevait à travers les branches:
+
+--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation
+elle se trouve.
+
+--Acheter une maison à Nogent, quelle idée!
+
+--Et pourquoi acheter une maison à Nogent est-il une plus mauvaise idée
+qu'en acheter une à Saint-Cloud?
+
+--Parce que Saint-Cloud est autrement habité.
+
+Il n'avait point répliqué, mais le lendemain soir au dîner il avait
+raconté qu'il était revenu à Nogent et que décidément la maison lui
+plaisait tout à fait; elle était à vendre et en pourrait l'avoir pour
+un bon prix: sans doute, il y aurait des réparations, mais elles ne
+seraient pas ce qu'on pouvait croire après un premier examen; il avait
+amené avec lui un architecte qui lui avait donné un devis approximatif;
+enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisément et qui
+abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent désir.
+
+--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir.
+
+--Alors, je la verrai demain.
+
+Le lendemain, en effet; elle l'avait visitée de nouveau, mais cette
+fois dans des dispositions autres que la première; par le fait que ces
+marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil
+indifférent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une
+importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait
+trouvé des mérites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperçus; le point
+de vue aussi lui avait révélé des beautés qui lui avaient échappé, et
+Nogent n'avait plus été trop inférieur à Saint-Cloud.
+
+Évidemment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite à une
+époque où le prix des matériaux et de la main-d'oeuvre permettait des
+développements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se
+payer: elle avait grand air.
+
+En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait
+impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernière
+considération, mais elle avait reconnu que les objections qui s'étaient
+présentées le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus:
+pour les enfants il était bien certain qu'elle avait des avantages.
+
+--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un
+vif, un très vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison
+de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques années déjà nous
+aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu
+demeures dans une maisonnette, où tu serais à l'étroit et qui ne serait
+pas un cadre convenable pour ta beauté; celle de Nogent est ce qu'il te
+faut; je te vois venir au devant de moi sous l'allée de tilleuls quand
+je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une
+châtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras là à ta place;
+tu sais bien que si j'ai jamais souhaité la fortune, ça été pour toi,
+pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinité.
+
+--Bon Jacques!
+
+--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour
+sa femme et ses enfants? Voilà une satisfaction dont les riches sont
+privés.
+
+--Ils en ont d'autres.
+
+--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-là qui vaut bien les autres.
+
+--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent?
+
+--Je l'aurai.
+
+--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta
+banque, tu avais voulu comme je te l'ai demandé cent fois travailler un
+peu pour toi.
+
+--Je n'étais pas mon maître, je me devais à celui qui m'employait.
+
+--Tu m'as dit cela vingt fois.
+
+--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens.
+
+--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en présence d'embarras
+qui ne te gêneraient pas à cette heure si tu avais voulu.
+
+--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal
+fait celles de la banque Charlemont.
+
+--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espères payer
+cette maison.
+
+--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout
+lieu de l'espérer, cela me sera facile, et même je pourrai faire faire
+les réparations sans lésiner; seulement nous serons pris de court pour
+l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage réserve, surtout en
+allant lentement, nous arriverons, nous serons à la campagne, non à
+Paris; il y a de si jolies choses à bon marché.
+
+--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai,
+et, de mon côté, je te laisse toute liberté pour l'acquisition et
+les réparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup
+dépenser.
+
+--Comment?
+
+--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas réuni au bon marché dans
+le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les
+chercher.
+
+
+
+V
+
+Elle les avait cherchées ces occasions. Elle les avait trouvées.
+
+A partir du jour où l'achat de la maison de Nogent avait été réalisé et
+où les réparations avaient commencé, madame Fourcy n'avait plus été chez
+elle.
+
+Où était-elle du matin au soir?
+
+A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison
+de campagne avec goût et aussi avec économie.
+
+Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix
+magasins les lui offrent avant qu'il ait parlé: il n'a qu'à choisir et à
+payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit.
+
+Mais quand l'argent ne répond ni aux suggestions du désir ou de la
+fantaisie, ni aux exigences du goût ou aux besoins du moment, c'est une
+tout autre affaire.
+
+Il faut chercher.
+
+Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine.
+
+Fourcy n'avait donc pas été surpris des fréquentes absences de sa femme;
+elle était en quête de quelque curiosité, elle travaillait pour les
+siens comme il travaillait lui-même, cela était tout naturel à ses yeux.
+
+Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le goût de la curiosité ni
+du bibelot, il aurait mieux aimé qu'au lieu de se donner tant de peine
+elle se contentât de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouvées
+ou commandées chez les marchands: en meubles chez les ébénistes du
+faubourg Saint-Antoine, en étoffes dans les magasins de nouveautés; mais
+il ne lui avait jamais fait d'observations à ce sujet; elle lui avait
+cédé en consentant à habiter Nogent; n'était-il pas juste qu'il cédât
+maintenant aux désirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi
+l'eût-il contrariée, alors surtout que cette question d'ameublement
+était pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation,
+oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une étoile, cela lui
+était tout à fait indifférent, le plus souvent même il ne remarquait pas
+les nouvelles acquisitions de sa femme.
+
+Ce qui eût provoqué son attention, c'eût été le prix de ces acquisitions
+s'il avait été excessif, mais au contraire il avait toujours été d'une
+extrême modération et tel qu'on ne pouvait être qu'émerveillé de la
+chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habileté
+avec laquelle elle en avait profité; mais quoi d'étonnant à cela, ne
+réussissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait?
+
+Elle avait si bien réussi cette affaire de l'ameublement de leur maison
+de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison était devenue une sorte
+de musée de choses curieuses et même précieuses.
+
+Ainsi, dans l'entrée on trouvait une suite de tapisseries flamandes du
+dix-septième siècle à personnages mythologiques, encadrées de bordures
+à médaillons représentant des oiseaux, admirables de conservation,--des
+vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Sèvres;--des tables-consoles
+avec dessus en mosaïque;--des chaises portugaises, à fond de cuir.
+
+Si les tapisseries de l'entrée étaient superbes, celles du grand salon
+étaient dignes d'un palais: signées Audran et exécutées aux Gobelins,
+elles représentaient des scènes tirées d'_Esther_. On sait combien sont
+rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore était le tapis
+étendu sur le parquet; c'était un tapis d'Orient d'une haute antiquité
+sans qu'il fût possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs
+bien éteintes par conséquent, à la laine bien usée et tellement que
+par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vénérable
+antiquité en faisait le mérite et la curiosité, c'étaient des armoiries
+dessinées aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef féodal se
+trouvaient-elles sur un tapis fabriqué en Orient, depuis cinq ou six
+siècles? C'était là une question que ne se posaient point la plupart de
+ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intéressait vivement ceux
+qui étaient en état de l'étudier.
+
+Dans la salle à manger, ce n'étaient point des tapisseries qui
+recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue à fond d'argent et à
+feuillage d'or, qui formaient une noble décoration que complétaient bien
+un ancien lustre hollandais en cuivre et des portières en vieux velours
+de Gênes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au
+premier étage continuait dignement l'entrée: au bas deux Sirènes de
+grandeur naturelle, et qui semblaient avoir été sculptées et peintes
+d'après un modèle de Paul Véronèse, tenaient dans leurs bras des
+candélabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en
+brèche africaine, tandis que des portières et des cantonnières en
+brocatelle les enveloppaient à demi; de place en place en montant, des
+fanaux en bois sculpté et doré provenant de quelque ancienne galère, et
+sur le palier une couple de grands vase Médicis en porcelaine de Sèvres.
+
+Mais cet ameublement n'était pas combiné pour la seule ostentation; dans
+les appartements où ne pénétraient que les intimes on retrouvait les
+même choses de choix, collectionnées et disposées avec le même goût
+artistique.
+
+Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de
+soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans
+celles à donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle
+de billard, enfin partout c'était le même entassement de beaux meubles
+et de belles étoffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles,
+tables, vitrines pleines d'objets précieux, sièges, porcelaines,
+faïence, lustres, lampadaires.
+
+Comment avait-on pu se procurer tout cela?
+
+C'était la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux
+musée.
+
+Comment la femme d'un employé de banque, si gros que fussent les
+appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses
+artistiques?
+
+C'était une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la
+situation et les ressources de Fourcy.
+
+Mais pour Fourcy lui-même, il ne se posait ni celle-ci ni celle-là: sa
+femme avait autant de chance que d'habileté, voilà tout; et ce tout
+était aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que
+de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait
+cela chaque jour autour de lui; sa femme était au nombre de ceux qui
+n'en font que de bonnes; pour qu'il s'étonnât il eût fallu que c'eût
+été le contraire qui se fût produit, et dans ce cas il ne l'eût très
+probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en
+toutes choses, allons donc! c'était impossible.
+
+Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question
+était restée posée et bien souvent elle avait été agitée sans qu'on
+arrivât jamais à se mettre d'accord sur une réponse satisfaisante.
+
+--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas?
+
+--Il a ses appointements.
+
+--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez,
+ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face à ses dépenses: deux
+maisons, une à Paris, l'autre à la campagne; les toilettes de madame qui
+sans être ruineuses sont toujours élégantes et fraîches, l'éducation
+et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans être
+follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prélevé
+que reste-il pour l'achat de ce mobilier?
+
+--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout usé...
+
+--Celui qui a des armoiries aux quatre coins?
+
+--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs.
+
+--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a coûté, c'est une autre
+affaire.
+
+--En tous cas, c'est une idée singulière, vous en conviendrez, d'avoir
+sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas à soi.
+
+--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache.
+
+--Alors, pourquoi achètent-ils des tapis armoriés?
+
+--Et la tapisserie des Gobelins?
+
+--Et la tenture en cuir de la salle à manger?
+
+--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un
+candélabre?
+
+--On m'a dit qu'il y en avait du même genre chez un marchand de la rue
+Bonaparte qui valent dix mille francs.
+
+--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands?
+
+--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions.
+
+--Croyez-vous à ces occasions?
+
+--Et vous?
+
+--J'ai entendu les mettre en doute.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce
+qu'on ne paye pas du tout, coûtant encore moins cher que ce qu'on paye
+bon marché.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne
+pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand
+prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation.
+
+--C'est invraisemblable.
+
+--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle.
+
+--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la
+supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnête femme, qui a
+le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le métier d'une
+cocotte.
+
+--Protestez, c'est très bien, mais alors expliquez.
+
+--Quel serait cet amant généreux?
+
+--Il y en aurait plusieurs.
+
+--Qui?
+
+--On nomme le père Ladret.
+
+--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que
+grossier.
+
+--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses
+fantaisies et ne pas compter.
+
+--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy
+une honnête femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je
+crois qu'elle a le respect de ses enfants.
+
+--Alors comment expliquez-vous ses dépenses?
+
+--Par des spéculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons
+coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi
+n'en cherche-t-on pas d'honnêtes pour expliquer son intimité avec La
+Parisière qui est à la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les
+affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes?
+
+--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas?
+
+--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer à la Bourse.
+
+--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une;
+laquelle est bonne? la question reste posée.
+
+--Pas pour moi.
+
+
+
+VI
+
+Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir
+à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il
+partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle
+allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui
+était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un
+jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à
+épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant
+que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur
+officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là.
+
+Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son
+bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le
+retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures
+et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de
+chaque jour.
+
+Enfin c'était toujours une avance, c'est-à-dire une surprise.
+
+Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il
+allait la surprendre.
+
+Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt
+ans.
+
+Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant
+presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la
+maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un
+petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur
+la pointe des pieds.
+
+Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le
+vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là
+qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage.
+
+Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna,
+car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et
+ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour
+se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer.
+
+Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut
+ouverte.
+
+--Déjà! s'écria madame Fourcy.
+
+Déjà.
+
+Mais il ne releva pas ce mot.
+
+--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait
+légèrement émue.
+
+--Tu vois, quelquefois.
+
+Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte
+d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention:
+c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge
+au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien
+manifestement des mains du gainier.
+
+--C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il.
+
+--Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain.
+
+--Alors pourquoi t'enfermer?
+
+--Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je
+n'avais pas peur d'être volée.
+
+--Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui
+paraissait n'avoir pas encore été touché.
+
+--Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme,
+regarde.
+
+Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin
+en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière:
+sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de
+diamants avec, çà et là, d'autres diamants plus gros qui suivaient le
+contour du bracelet.
+
+--Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les
+diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte
+quelques centaines de francs?
+
+--Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi
+as-tu acheté cela?
+
+--Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les
+pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce
+que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant
+pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec
+l'illusion. Ne me gronde pas.
+
+Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra
+fortement sur sa poitrine en l'embrassant:
+
+--Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un
+sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté
+cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des
+bijoux faux.
+
+--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.
+
+--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme
+toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de
+bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine
+dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de
+tous ceux-là.
+
+--Comment!
+
+--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part
+je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les
+bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.
+
+Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.
+
+--Mon bon Jacques!
+
+--Tu es contente.
+
+--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému
+de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de
+réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter
+des diamants.
+
+--Je ne me ruinerai pas.
+
+--Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour
+satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?
+
+--Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants?
+
+--Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux
+soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?
+
+--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas
+que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en
+personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.
+
+--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il
+me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle
+acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens
+bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à
+l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces
+bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?
+
+Et elle lui tendit la main.
+
+--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.
+
+--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des
+femmes?
+
+--Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses
+librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière
+et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.
+
+Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion:
+
+--Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.
+
+--Justement.
+
+--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.
+
+--C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne
+nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet
+incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler
+de ce que j'avais tant de hâte à te dire.
+
+--C'est donc sérieux?
+
+--Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont
+me donne une part dans les bénéfices de la maison.
+
+Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.
+
+--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?
+
+Il resta un moment interdit.
+
+--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle
+que j'étais si heureux de t'apporter!
+
+--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais
+il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être
+aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as
+cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la
+fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner?
+
+--Nos enfants en jouiront.
+
+--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!
+
+Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent
+désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.
+
+--As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?
+
+Elle le regarda longuement et secouant la tête:
+
+--J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te
+voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais
+la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre
+existence à tous se traînerait dans la médiocrité... et si tu venais à
+mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci
+pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée;
+mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont
+inutiles maintenant.
+
+--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?
+
+--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant
+ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.
+
+--Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était
+bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais
+voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je
+comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois
+maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos
+intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires,
+si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa
+proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.
+
+--Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et
+l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?
+
+--Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là
+l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras
+pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour
+Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père;
+il vient dîner demain avec nous.
+
+Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter
+madame Fourcy dans une extase de joie.
+
+--Ah! dit-elle simplement.
+
+Et ce fut tout.
+
+Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais
+il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais
+aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait
+changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait
+justice; il était tranquille.
+
+--Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette
+nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir.
+
+--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même.
+
+--Viens avec moi.
+
+--Il est juste de te laisser ce plaisir, va.
+
+
+
+VII
+
+Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent
+dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui
+n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une
+voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la
+pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y
+trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient
+de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains.
+
+Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa
+recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui
+apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute.
+
+Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au
+bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur,
+il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le
+dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en
+train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée
+contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons.
+
+Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et
+aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:
+
+--C'est père, quel bonheur!
+
+Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux
+de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe
+blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et
+les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras
+entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement
+ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans,
+aussi gracieuse que jolie.
+
+Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur
+la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros
+baisers qui sonnèrent.
+
+--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire
+cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles
+avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien
+d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.
+
+Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais
+lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été
+aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que
+Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.
+
+Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués
+qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait
+toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis.
+Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain
+c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils
+d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et
+facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu
+que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots
+rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni
+maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage
+fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car
+lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur
+donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le
+teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression
+sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et
+défiants.
+
+--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes
+nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin.
+
+--Ah! il est revenu?
+
+--D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage.
+
+--J'en suis heureux.
+
+--Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez
+pas écrit que vous étiez ici.
+
+Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout
+d'un instant qu'il répondit:
+
+--Non.
+
+--Vous aurez le plaisir de le voir demain.
+
+Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention
+n'était pas d'aller le lendemain à Paris.
+
+--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner
+avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage.
+
+--Ah!
+
+--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la
+première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas
+la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon
+dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde
+une part dans les bénéfices de la maison.
+
+Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était
+restée appuyée sur son bras:
+
+--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce
+grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour
+Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite.
+
+Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une
+étreinte qui valait toutes les paroles.
+
+Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à
+parler, mais ce fut lentement et à voix basse:
+
+--Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas,
+du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.
+
+Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois
+debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile
+entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un
+débordant de joie, l'autre glacé.
+
+--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques
+secondes de ce silence.
+
+Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons:
+
+--Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien,
+le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.
+
+--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus
+rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.
+
+--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua
+Marcelle.
+
+--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour
+dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.
+
+Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison,
+marchant à grands pas.
+
+--Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne
+sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle
+devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.
+
+--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a
+été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être
+échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une
+gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse,
+d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père,
+entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de
+lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence
+froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas
+juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit
+être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.
+
+--De moi, père?
+
+--Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut;
+viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.
+
+Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un
+de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et
+qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil
+couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur
+rouge du ciel.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda longuement:
+
+--Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune
+fille que j'aie jamais vue.
+
+Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle
+se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans
+relever la tête.
+
+--Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en
+continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on
+fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que
+cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites,
+c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je
+n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que
+les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu
+comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre
+chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer
+cette nouvelle.
+
+Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur,
+tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:
+
+--Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu
+resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux
+pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel;
+je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou
+plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que
+le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde
+pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être
+aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses
+pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu,
+est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant
+c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il
+n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton
+frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour
+nous mettre à table.
+
+Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés;
+tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:
+
+--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.
+
+Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine
+d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père
+lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se
+tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de
+fierté.
+
+
+
+VIII
+
+A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche
+Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.
+
+C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se
+trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir
+la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis
+sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en
+attendant qu'elle le servît.
+
+Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans
+ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme.
+
+Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers
+tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête
+il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que
+pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de
+plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus.
+La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur?
+Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne
+vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient
+tendrement.
+
+Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au
+fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle
+longuement, avec admiration.
+
+Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la
+stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans.
+
+Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour,
+cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se
+donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était
+restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son
+visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût
+subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille,
+jolie, plus que jolie elle était femme et mère.
+
+Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une
+transparence veloutée.
+
+Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à
+la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient
+servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus
+jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En
+avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été
+bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas,
+avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez
+de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour
+parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux
+parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps
+use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui
+à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien
+entendu elles ne partagent pas.
+
+Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que
+les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner
+ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant
+pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation.
+
+Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas
+s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup
+il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors
+le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne
+rendait que plus sensible sa préoccupation.
+
+Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer
+ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être
+frappé de cette attitude.
+
+Mais il se l'expliqua.
+
+Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme.
+
+--Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes
+gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert
+est préoccupé.
+
+--En effet, il ne s'est pas montré très gai.
+
+--Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la
+vérité: je sais ce qu'il a.
+
+--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.
+
+--Histoire de femme.
+
+--Comment! murmura-t-elle.
+
+--Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu
+ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de
+ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour
+laquelle il a fait des folies.
+
+--Des folies! quelles folies?
+
+--Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le
+retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain
+qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler.
+
+--Pourquoi te mêler de cela?
+
+--Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de
+l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète.
+
+--Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse?
+
+--Pas du tout.
+
+--Il n'a pas de soupçons?
+
+--Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait
+être cette femme.
+
+--Et tu lui as promis cela?
+
+--Parbleu.
+
+--Tu as eu tort.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un
+père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te
+mêler de rien; cela sera prudent et sage.
+
+--J'ai promis.
+
+--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et
+prudent comme toi.
+
+--Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce
+pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé.
+
+--Il ne la connaît pas.
+
+--Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils,
+et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête
+qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une
+courtisane.
+
+--Qui vous dit que c'est une femme honnête?
+
+--Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne
+la connaît pas.
+
+--Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination?
+
+--Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire
+au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la
+vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos
+consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable
+qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on
+croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait
+beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux,
+mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce
+malheureux Robert est tombé.
+
+--Mais encore qu'a-t-il fait?
+
+--Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu
+qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs.
+
+--Sans doute, c'est beaucoup.
+
+--C'est une petite fortune.
+
+--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage
+qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut
+bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de
+ruine.
+
+--Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se
+fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la
+caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui
+directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à
+Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens.
+
+--Vous savez ce qu'il doit à cet usurier?
+
+--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu
+comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que
+Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus,
+car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires
+avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette
+importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques
+mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas
+à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris,
+auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de
+lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.
+
+--Ce soir?
+
+--Certainement.
+
+--Pourquoi ne pas attendre?
+
+--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec
+son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication
+s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le
+père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le
+fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation
+délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère
+violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui
+l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point
+entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire
+quelques observations à Robert ce soir même.
+
+--Que veux-tu lui dire?
+
+--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à
+son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de
+coeur.
+
+--Je n'en ai jamais douté.
+
+--Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié
+pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des
+Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que
+tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux
+qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences:
+bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis.
+Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui
+peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal.
+
+--Mais...
+
+--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je
+remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de
+jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons
+pas dérangés.
+
+Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas.
+
+--Non, dit-il, il le faut.
+
+
+
+IX
+
+--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la
+lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.
+
+--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert.
+
+--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les
+eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.
+
+--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce
+que disait sa fille.
+
+Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.
+
+Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le
+jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé
+par l'odeur des fleurs rafraîchies.
+
+Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de
+Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris
+ne put pas s'en défendre.
+
+Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement
+quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la
+parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé
+cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute,
+j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je
+tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un
+peu, n'est-ce pas?
+
+Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques
+paroles inintelligibles.
+
+--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous
+aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée
+écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de
+choses graves... et urgentes.
+
+Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un
+frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.
+
+--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans
+notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer
+votre compte.
+
+--Ah!
+
+--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus
+strict que ce compte est lourd, très lourd.
+
+--Je ne sais pas.
+
+Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on
+pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de
+réflexion, il se remit:
+
+--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez
+péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut
+donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.
+
+Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que
+lui-même était dans l'ombre.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est
+que cette femme n'est pas digne de vous.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit
+loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble
+et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de
+discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le
+linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.
+
+--C'est qu'en vérité ce que vous me dites...
+
+--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est
+précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au
+moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous
+sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?
+
+--Vous ne savez pas qui elle est.
+
+--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule
+sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son
+métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même
+elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai
+monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?
+
+Robert poussa un cri.
+
+--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que
+cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.
+
+Et il étendit la main droite avec le geste du serment.
+
+--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous
+fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non,
+Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas
+cela.
+
+Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage
+convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua
+vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.
+
+--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous
+vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour
+vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous
+étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain,
+préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit,
+à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous
+pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous
+soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre
+père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit
+et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en
+droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je
+lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il
+n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous...
+mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces
+trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent
+trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.
+
+--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la
+fortune de ma mère?
+
+--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui
+serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en
+vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.
+
+--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec
+obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais
+peut-être pas abusé de ma liberté.
+
+--Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné
+par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est
+donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des
+remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces
+dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un
+mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de
+votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver.
+Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans
+cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire
+plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je
+comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre
+position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une
+passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir
+enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument
+dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de
+vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun
+avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes
+assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.
+
+Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:
+
+--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien;
+vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est
+notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre
+âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il
+est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui.
+Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle
+était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en
+affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.
+
+Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le
+regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert
+maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire
+sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.
+
+--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma
+jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient
+aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous
+adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer
+sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi,
+ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre,
+bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé,
+irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait
+mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire.
+J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux
+prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.
+
+Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas
+entendu: puis d'une voix qui tremblait:
+
+--En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas
+encore.
+
+--Alors à bientôt, quand vous voudrez.
+
+Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait
+de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire;
+l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme,
+était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de
+violence qu'on ne s'expliquait pas.
+
+Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes
+à sa femme.
+
+--J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai
+montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le
+prendre par la douceur.
+
+--Qu'a-t-il dit?
+
+--Rien; un morceau de marbre
+
+--Où est-il?
+
+--Dans le jardin à réfléchir.
+
+Mais au même instant Robert parut à la porte du salon.
+
+--Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui
+vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en
+lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M.
+Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins
+sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon.
+
+
+
+X
+
+Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à
+l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.
+
+Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres
+serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde.
+
+--Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire,
+de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.
+
+Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais
+sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible:
+
+--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.
+
+--Vous êtes fou.
+
+--Il le faut.
+
+Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton
+de la prière:
+
+--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.
+
+--Non.
+
+--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein
+visage.
+
+--Parce que c'est impossible.
+
+--Ce n'est pas une réponse.
+
+--Encore un coup, vous êtes fou.
+
+--Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.
+
+Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix.
+
+--Parlez-donc plus bas, dit-elle.
+
+--Et vous, répondez-moi.
+
+--J'ai répondu.
+
+--Geneviève!
+
+Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle
+comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.
+
+De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait
+touchée.
+
+--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève.
+
+Elle hésita un moment:
+
+--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!
+
+--Comment?
+
+Sans répondre elle se leva.
+
+Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:
+
+--Restez là.
+
+Et elle se dirigea vers son mari.
+
+--Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix.
+
+--Cela se voit.
+
+--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles
+affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin,
+qu'en penses-tu?
+
+--C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son
+coeur bien certainement.
+
+Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle
+l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle
+disait à son mari et ce qu'elle voulait faire.
+
+--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue
+de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de
+jouir de cette belle soirée.
+
+Ils sortirent.
+
+A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut
+prendre la parole, mais elle l'arrêta.
+
+--Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni
+nous entendre ni nous surprendre.
+
+Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un
+petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la
+prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine
+en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et
+l'ayant repoussé elle se dégagea.
+
+--Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas
+notre temps.
+
+--C'est perdre notre temps!
+
+Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant
+seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.
+
+L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il
+s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par
+cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en
+aperçussent.
+
+--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui
+lorsqu'elle se fut arrêtée.
+
+--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir;
+qu'avez-vous à me dire? parlez.
+
+Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la
+parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui
+éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez
+brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.
+
+--Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je
+voulais qu'eut lieu notre entrevue.
+
+--Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même?
+
+--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un
+de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que
+nous ne pourrons le faire ici.
+
+--Vous saviez bien que c'était impossible.
+
+--Et pourquoi impossible?
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais
+cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous:
+parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être
+à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous
+payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
+qu'il éprouve pour vous.
+
+Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière,
+lancèrent deux éclairs.
+
+--Qui vous prend? demanda-t-elle.
+
+--Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire.
+Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie,
+moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la
+passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend
+rien que de vous, bonheur ou malheur.
+
+Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea:
+
+--Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela?
+demanda-t-elle.
+
+--En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait
+que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui
+comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a
+été à l'abri des passions.
+
+Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis
+tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que
+coûte exécuter:
+
+--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.
+
+--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!
+
+--Oui.
+
+--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui
+payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
+qu'il ressent pour vous?
+
+--Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il
+n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous
+les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré
+dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils
+pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais
+trompé à cet égard?
+
+Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant
+violemment il se les enfonça dans les yeux.
+
+--Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait
+eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il
+vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre
+vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur.
+
+--Mais cette maîtresse....
+
+--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est
+moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre?
+Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une
+autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse
+qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle
+n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente,
+qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui
+en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si
+encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous
+offrir? Que peut-elle pour vous?
+
+--Tout.
+
+--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le
+dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il
+ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un
+nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un
+mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler
+comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même
+avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est
+inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.
+
+Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait
+pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.
+
+Mais comme il allait répondre, elle le prévint:
+
+--Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale
+qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus
+intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que,
+de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des
+femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé
+de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister
+inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer
+qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais
+enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire
+que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible
+bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas
+ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi,
+vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant
+entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un
+caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux
+de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de
+l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis
+plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut
+que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A
+partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais
+votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.
+
+Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante,
+éperdue.
+
+Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui
+l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.
+
+Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute
+et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la
+première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari,
+mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle
+lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il
+était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle
+n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour
+où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà
+qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais,
+plus jamais.
+
+--C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à
+lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le
+mot de celle-ci.
+
+Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à
+Robert et l'attirant doucement:
+
+--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la
+tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te
+fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert
+moi-même.
+
+--Si tu m'aimais...
+
+--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement
+parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution
+que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce
+que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de
+toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt
+fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu,
+m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et
+l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton
+charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien.
+Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui
+m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si
+complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la
+vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir
+conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant
+plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.
+
+--Alors pourquoi veux-tu rompre?
+
+--Parce qu'il le faut.
+
+--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu
+n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui
+comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?
+
+--Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont
+aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si
+longtemps hésitante.
+
+--Quelles circonstances?
+
+Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna.
+
+--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque
+le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix,
+17,000 fr.
+
+--Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon
+fait; je devais payer avec un chèque et...
+
+Mais elle l'interrompit:
+
+--Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous
+devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles
+pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce
+qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je
+écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand
+mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la
+table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai
+eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime
+les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait
+plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure,
+et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé
+qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant
+pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par
+sa couleur rouge.
+
+--Qu'as-tu dit?
+
+--J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est
+contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais
+à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi
+croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant
+que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette
+femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne
+voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile
+d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari,
+et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui
+imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les
+yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur
+lui. Voulez-vous que cela arrive?
+
+--Cela est impossible.
+
+--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille
+chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet;
+qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne
+reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus
+dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table
+et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu
+vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.
+
+Il ne répondit pas.
+
+--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que
+la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de
+mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de
+cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans
+tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte
+serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la
+mort.
+
+--Geneviève!
+
+--Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je
+meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas
+mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un
+soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en
+ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me
+haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture
+s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas
+éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain,
+après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et
+je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer
+vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur
+et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont
+entre tes mains.
+
+Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle
+n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue,
+loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son
+calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle
+se tut.
+
+--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont,
+s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il
+est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai,
+dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent,
+nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à
+tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont
+tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le
+pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars,
+je reviendrais.
+
+--Il faut partir cependant.
+
+--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je
+l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la
+vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance
+où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si
+j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu
+disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers
+moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si
+profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il
+est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous
+nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour
+l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant,
+qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te
+regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus
+belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que
+l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je
+rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir
+et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant
+pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que
+toi. Et tu veux que nous nous séparions!
+
+--C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.
+
+--Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et
+moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui
+demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment;
+moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis
+seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a
+jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à
+espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi,
+dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu
+vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne
+l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras
+pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme
+toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.
+
+Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui
+on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les
+paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment.
+
+Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez
+longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.
+
+--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce
+que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton
+père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour
+bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une
+maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu
+importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez
+séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.
+
+--Jamais.
+
+--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est
+entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.
+
+
+
+XI
+
+Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de
+la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait
+de sa chambre pour monter en voiture.
+
+Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse,
+d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on
+n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle
+attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était
+tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.
+
+Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir.
+
+--Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es
+jolie, comme ta toilette te va bien.
+
+Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa
+femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui
+remuait si doucement le coeur.
+
+--Et moi? dit Lucien
+
+--Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle.
+
+--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.
+
+--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille,
+continua Marcelle en riant.
+
+Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se
+tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse:
+
+--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.
+
+--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux;
+ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous
+livrer à des discours.
+
+Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de
+s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage
+souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle
+venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié.
+
+--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa
+mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement
+frappant.
+
+Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé
+les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert.
+
+--Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle.
+
+Et de la main elle lui envoya un signe amical.
+
+Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy
+comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils
+dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air
+peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un
+geste de camaraderie affectueuse.
+
+Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage
+blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.
+
+Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.
+
+--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de
+lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir
+partir sans lui.
+
+--C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager
+avec un étranger, dit madame Fourcy.
+
+--C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne
+soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de
+Lucien.
+
+--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il
+avait à sortir ce matin.
+
+Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire
+entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa
+maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon,
+la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre
+de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être
+congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle
+avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces
+dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des
+observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans
+doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait
+été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait
+contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui
+l'aurait ruiné et perdu.
+
+--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses;
+quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai
+trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son
+lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui
+demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il
+m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger,
+discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il
+avait dû passer une partie de la nuit à écrire.
+
+--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas
+entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller
+mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était
+autrefois.
+
+--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.
+
+On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela
+l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et
+alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait
+cherché.
+
+Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne
+vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.
+
+Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.
+
+Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent,
+car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.
+
+Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse,
+la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable
+pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.
+
+De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de
+collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il
+n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la
+cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.
+
+Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait
+bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils
+allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père
+aussi bien que les enfants.
+
+Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être
+satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure
+actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois.
+
+Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non
+seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une
+ère nouvelle.
+
+Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment
+attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une
+affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près
+sûrement, elle se voyait riche.
+
+Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler
+franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait
+souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait:
+Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!
+
+Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente
+ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.
+
+«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien
+certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu
+d'autre but que de la préparer à ce mariage.
+
+Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur
+servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il
+y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à
+leurs paroles.
+
+Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent
+fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot
+qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances.
+
+--L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade,
+seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des
+chevaux à nous.
+
+--Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien.
+
+--Moi, la livrée, dit Marcelle.
+
+--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme.
+
+--Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a
+plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun
+son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la
+famille.
+
+--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes
+conseils?
+
+--Cela, volontiers.
+
+Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée
+entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.
+
+La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.
+
+--Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la
+voiture franchit la grille d'entrée.
+
+Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils
+aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard
+de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant
+lui sur une table, prenait là le frais en attendant.
+
+--M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui!
+
+--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice.
+
+--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.
+
+--J'ai besoin de toi.
+
+--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu
+veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret.
+
+--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.
+
+Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce
+temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau,
+s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec
+importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.
+
+Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il
+ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il
+avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de
+Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui
+manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse,
+de l'esprit, de la bonté, de la générosité,--ce qui lui faisait dire
+bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a
+jamais reçu de démenti:--«Quand on a le sac, on a tout.»
+
+Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas
+facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et
+presque sans amis.
+
+--Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours
+les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou
+trois, ça vous écorche; je connais ça.
+
+Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à
+l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter.
+
+
+
+XII
+
+Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il
+recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci
+s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de
+toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait
+le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa
+femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.
+
+Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez
+elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et
+comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui
+qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à
+Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler
+du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce
+furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première
+fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.
+
+Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long
+de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.
+
+--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en
+s'excusant, vous permettez?
+
+--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que
+je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.
+
+Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au
+fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre,
+introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas
+sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main
+était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait
+sur ses cuisses et les recouvrait.
+
+Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit
+écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.
+
+--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma
+belle Geneviève.
+
+Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles
+noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur
+du velours.
+
+Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:
+
+--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.
+
+--Faut-il répondre franchement?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces
+derniers temps.
+
+--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?
+
+--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère
+marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève,
+ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux
+Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle
+aurait envie d'avoir le collier de perles.
+
+--Alors c'est un marché?
+
+--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?
+
+--Pour vous, peut-être, pour moi non.
+
+--Tiens!
+
+--Et je n'accepte pas celui-là.
+
+Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin
+ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:
+
+--Et celui du collier? dit-il.
+
+--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc
+refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.
+
+Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup
+plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la
+première fois pour l'en sortir.
+
+Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se
+passait en elle, mais il ne le devina pas.
+
+--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Vous ne le comprenez pas?
+
+--Dame!
+
+--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous
+obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.
+
+Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:
+
+--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que
+toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce
+que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.
+
+Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers
+mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:
+
+--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit
+fini; cela et rien autre chose.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.
+
+De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois
+encore il cligna de l'oeil d'un air fin:
+
+--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions
+du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les
+donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille;
+dis que tu le seras, hein!
+
+Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement
+elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient
+fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:
+
+--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée
+me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car
+j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que
+je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à
+vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise
+parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je
+ne veux plus être!
+
+--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?
+
+--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez
+riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.
+
+--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.
+
+--Et pourquoi le voulais-je, cet argent?
+
+--Pour payer vos pertes à la Bourse.
+
+--Et comment les avais-je faites, ces pertes?
+
+--Que m'importe?
+
+--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et
+que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je
+pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des
+renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il
+est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer,
+je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous
+parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je
+vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un
+vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais
+que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre
+mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.
+
+--Et vous êtes revenue.
+
+--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne
+me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que
+je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à
+l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré
+avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas
+vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et
+vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas.
+Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous?
+Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de
+suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.
+
+Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle
+poursuivit:
+
+--Mais partez donc, partez.
+
+Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder,
+réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant
+qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis
+quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il
+paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son
+sang-froid:
+
+--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse
+subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la
+contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là,
+quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez
+jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune
+qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais
+quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin.
+Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas.
+Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une
+femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne
+se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de
+satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle
+qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui
+vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à
+l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré
+tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi
+aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai
+pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos
+idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que
+je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte
+saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille,
+bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.
+
+--Jamais.
+
+--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette
+scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit
+Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette
+maison d'où je sors.
+
+--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.
+
+Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas
+atteint, et il continua:
+
+--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je
+ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux
+raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous
+débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos
+affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller
+et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à
+toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les
+jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est
+vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté,
+et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.
+
+A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de
+s'ouvrir, on annonça:
+
+--M. le marquis Collio
+
+
+
+XIII
+
+Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis
+Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli
+homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant
+et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges
+au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées
+dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme
+les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la
+blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des
+moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et
+des dents nacrées.
+
+Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins
+de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut
+continuer un entretien interrompu:
+
+--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et
+toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?
+
+--Mais...
+
+Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans
+un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à
+suivre.
+
+Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez
+aggravé votre indisposition.
+
+--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore
+et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un
+agrément.
+
+Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette
+interrogation:
+
+--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous
+attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin
+sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement
+fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme
+pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien,
+abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont
+elle le mettait à la porte.
+
+--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle,
+en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors.
+
+Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il
+fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce
+qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole.
+
+Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le
+poussant du regard, des mains, de toute sa personne.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours
+doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude
+et de sympathie, le meilleur des amis, un père.
+
+Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta
+un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans
+l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur
+une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à
+craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte,
+pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha
+vers madame Fourcy.
+
+--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui
+soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier,
+elles restent à ta disposition!
+
+--Mais partez donc.
+
+--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont
+présentement à 11,500.
+
+Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela
+suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement
+son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la
+somme était assez grosse.
+
+Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista:
+
+--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci.
+
+--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M.
+Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que
+c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.
+
+--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au
+moins en ce moment...
+
+Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea
+de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard
+s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:
+
+--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un
+heureux hasard nous ménage.
+
+Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni
+effarement, ni coquetterie.
+
+--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.
+
+--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?
+
+Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un
+fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en
+face de lui.
+
+--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne
+consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré
+mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui
+m'entendrez...
+
+Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement
+maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans
+colère:
+
+--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux
+hasard nous ménage.
+
+--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui
+m'émeut si profondément.
+
+--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose
+la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En
+m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas
+été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne
+serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme...
+
+--Oh! madame.
+
+--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la
+quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième
+anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi,
+vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune,
+élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de
+vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part,
+je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été
+émue.
+
+Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.
+
+--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien
+dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que
+moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au
+coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis
+qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui
+n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je
+ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur
+honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on,
+cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une
+grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui
+raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas
+qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.
+
+--Niez-vous donc la passion?
+
+--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la
+comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute
+c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre,
+croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité
+absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire
+autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer
+puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti
+ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont
+affirmées, elles ne se sont pas démenties.
+
+--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si...
+
+Elle lui coupa la parole:
+
+--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce
+qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu,
+ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est
+d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête
+homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie:
+mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer
+à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On
+ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une
+faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je
+ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt!
+Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas
+entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui
+n'est point passionné.
+
+Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous
+avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un
+air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras,
+eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement
+insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je
+n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de
+tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes,
+encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque;
+passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps...
+
+Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait
+dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle
+s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.
+
+--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non
+seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.
+
+Evangelista la regarda surpris.
+
+--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y
+ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre
+assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la
+fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont
+vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous
+pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont
+vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences,
+car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au
+sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle
+s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle
+intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les
+examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison
+Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle
+soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour
+elle.
+
+Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant
+dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.
+
+
+
+XIV
+
+Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table,
+et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à
+sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait
+dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge
+vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on
+avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une
+femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire
+qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce
+qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne
+les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur
+d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique
+n'existait pas pour lui.
+
+Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point
+une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement
+habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite
+bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries
+qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'était l'éclat
+de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire
+qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme
+parfaitement heureuse.
+
+Et de fait elle l'était pleinement.
+
+Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de
+tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant
+qui se retire des affaires après fortune faite.
+
+En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait
+que des sujets de satisfaction:
+
+Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de
+faire grande figure dans le monde;
+
+Lucien, l'héritier et le successeur de son père;
+
+Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien
+certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait
+le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas
+voulu pour amant;
+
+Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié;
+
+Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la
+combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné
+il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se
+l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait.
+
+Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons
+n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir
+ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer
+fertile en naufrages!
+
+Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?
+
+Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle
+aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité
+avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que
+de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle
+fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné
+personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait
+toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était
+appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût
+souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.
+
+Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre,
+car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût.
+
+Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il
+lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son
+courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine.
+
+Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction
+attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que
+sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille
+argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue
+qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de
+Gênes.
+
+A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants,
+et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule?
+
+Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre
+maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise,
+avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs.
+
+Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M.
+Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure
+présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé
+et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et
+l'authenticité de ses vins?
+
+Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses
+précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser
+la vie qui convenait à leur nouvelle position?
+
+Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du
+bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer.
+
+C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle.
+
+Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle
+voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité
+parfaite.
+
+Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers
+celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son
+humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.
+
+Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était
+en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait
+servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun,
+même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc,
+semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en
+vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la
+regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté,
+même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas
+pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle
+mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.
+
+Et même elle mangeait.
+
+Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent
+appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette
+facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident.
+
+Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un
+certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle:
+
+--Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix.
+
+--Vraiment, répondit-elle.
+
+Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle
+fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être
+insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.
+
+--Vraiment, répéta-t-elle en le regardant.
+
+--Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise
+adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour
+que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus
+elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le
+plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien,
+avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé.
+Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en
+tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit,
+on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son
+verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire
+sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre.
+Est-ce vrai?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus,
+je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me
+répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien
+certainement ce n'est point son cas, le brave garçon.
+
+Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était
+celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été
+le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui
+se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que
+cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec
+madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses
+spéculations et ses opérations de Bourse;
+
+On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva
+empressé, ému.
+
+--Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard.
+
+--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?
+
+--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La
+Parisière.
+
+--Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui?
+
+--Au bois de Boulogne seulement.
+
+--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?
+
+--Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne.
+
+--Est-ce que Paris est en révolution!
+
+--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart
+dans l'après-midi.
+
+Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy
+ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait
+depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des
+affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient
+les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple
+banquiste, disaient les autres.
+
+--Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis
+quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver;
+eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle,
+dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que
+la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une
+dégringolade effroyable, un vrai désastre.
+
+--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une
+certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était
+pas engagée dans ce désastre.
+
+--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions.
+
+Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le
+service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile,
+elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant
+rien.
+
+
+
+XV
+
+Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après
+avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du
+dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.
+
+Pourquoi ce brusque changement?
+
+Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer
+chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle
+devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée
+de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné
+cette question pour lui si cruelle.
+
+Qui la surexcitait ainsi?
+
+Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait
+l'être?
+
+Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?
+
+A qui?
+
+Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il,
+s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors
+il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop
+tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence
+de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent
+elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que
+devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le
+plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant,
+loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en
+un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel
+Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes
+de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou
+tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis
+Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la
+place qu'elle cherchait à faire libre?
+
+Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer
+allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si
+profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi,
+elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa
+fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était
+présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle
+ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.
+
+Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée:
+il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien
+certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le
+trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir...
+
+Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer
+qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle,
+s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère
+pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse
+auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui
+veut être brillant.
+
+Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu
+écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré;
+c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista,
+rien qu'un gendre.
+
+Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre
+préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses
+angoisses.
+
+Pourquoi ce brusque changement?
+
+N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si
+empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa
+fille?
+
+Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait
+gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle
+influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.
+
+Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur
+La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater
+que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy;
+imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop
+visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour
+de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se
+passait autour d'eux.
+
+A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy
+il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il
+ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait,
+et lui, de son côté, il lui répondait.
+
+Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber
+à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?
+
+Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame
+Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée
+elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.
+
+Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?
+
+Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires
+entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la
+catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même
+dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations
+qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et
+ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait
+échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien
+d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé
+à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il
+ne la touchait pas.
+
+Il y avait donc autre chose.
+
+Quoi?
+
+Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt,
+par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de
+sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent
+de l'importance.
+
+Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme
+charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai
+singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de
+galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en
+mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme
+s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose
+qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas
+tant la chose eût été monstrueuse.
+
+Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire
+grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.
+
+Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner
+ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente
+aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.
+
+Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très
+jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en
+partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec
+un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa
+mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours
+le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses
+parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la
+famille.
+
+En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des
+chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité
+de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit
+place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la
+conduire.
+
+--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.
+
+--Assurément.
+
+Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne
+voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif
+d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.
+
+Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont
+elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint
+quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un
+troisième.
+
+Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement
+longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La
+Parisière se tenait là comme par hasard.
+
+Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir
+à lui faisait une courbe.
+
+Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour
+surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les
+attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition
+toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable.
+Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il
+attendit.
+
+Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de
+voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se
+suspendit un moment et il écouta en regardant.
+
+Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et
+rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.
+
+C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un
+mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur
+quelque chose.
+
+Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.
+
+--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous
+devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul.
+C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas
+ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire
+quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?
+
+--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.
+
+--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez
+pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout
+ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?
+
+--Je ne les ai pas.
+
+--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.
+
+--C'est impossible.
+
+--Il me les faut.
+
+Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils
+l'avaient dépassé.
+
+Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
+Parisière! Et il l'avait soupçonnée!
+
+--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?
+
+Il courut du côté d'où venait cette voix.
+
+
+
+XVI
+
+S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La
+Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour
+comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été
+expliquée en détail, du commencement au dénouement.
+
+La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus;
+par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les
+valeurs Heynecart.
+
+Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu
+de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les
+bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations
+qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un
+fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains
+qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses
+dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel?
+Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne
+l'enrichissait pas?
+
+Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été
+heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui
+formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un
+jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et
+maintenant elle devait trois cent mille francs.
+
+Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent
+mille francs.
+
+Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas
+s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait
+engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même
+malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours;
+d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement,
+car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au
+lendemain.
+
+Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!
+
+Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée
+lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart
+pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi
+l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si
+serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière
+des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son
+désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la
+vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de
+son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas
+interrogé La Parisière?
+
+Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la
+misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre
+elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime
+aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il
+aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se
+les faire pardonner dans un élan de tendresse.
+
+Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui
+causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et
+d'espérance.
+
+Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il
+lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle»,
+n'était point une vaine parole.
+
+Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter
+les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent,
+il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui
+imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque
+invincibles.
+
+Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était
+point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de
+diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en
+effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou
+offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en
+diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder
+comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de
+prières il était parvenu à vaincre ses refus.
+
+N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui
+apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément,
+elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme
+d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais
+après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de
+révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et
+fière de cette preuve d'amour.
+
+Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il
+avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout
+d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa
+conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si
+indulgente qu'elle lui pardonnerait.
+
+Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt
+ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps;
+car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même
+d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa
+gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on
+pas faire pour lui?
+
+C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions
+en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit,
+entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait
+marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse.
+
+Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant
+que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants
+l'air frais de la nuit.
+
+Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout
+semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait
+pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment
+elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se
+doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y
+avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché
+comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de
+trouver le moyen de la sauver.
+
+Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs
+n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La
+Parisière.
+
+Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et
+cela était moins simple.
+
+Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son
+émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût
+mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait.
+Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront
+prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement
+des prêteurs.
+
+En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé
+de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de
+démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait
+pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui
+l'avait égorgé.
+
+À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais,
+attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si
+charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait
+sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait
+voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des
+reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette
+résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps,
+jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait
+été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans;
+un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle
+s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert
+une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le
+troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet,
+elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il
+lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant
+tendrement.
+
+Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il
+lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser
+égorger bien mieux encore que la première fois.
+
+Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?
+
+La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il
+ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai
+entendu ton entretien avec La Parisière.--Eh quoi!--Je sais que tu dois
+lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquiète
+pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voilà.»
+
+Quel coup de théâtre!
+
+La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait
+le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?
+
+Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait.
+
+Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester
+tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour
+arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à
+cette idée trop plate.
+
+Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il
+promettait des joies plus grandes.
+
+A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus
+longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de
+l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet
+argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas
+qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir?
+
+Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la
+maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour
+Paris.
+
+
+
+XVII
+
+A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue
+Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les
+boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps
+fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de
+légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait
+là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la
+campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées,
+aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant
+des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous
+de lait.
+
+Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin
+de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir
+de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le
+conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut
+qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé
+une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois
+depuis lui avait fait secouer ses doigts.
+
+Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on
+répondît à son appel.
+
+Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté
+la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent
+dans ce très modeste logement où se remuaient des millions.
+
+Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille,
+quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être
+troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu
+était à la maison.
+
+En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle
+acheva de boutonner sa camisole.
+
+--M. Carbans, demanda Robert.
+
+--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous?
+
+--J'ai besoin de le voir tout de suite.
+
+--Il dort.
+
+--Éveillez-le.
+
+--Jamais de la vie.
+
+Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller
+dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit.
+
+Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée,
+car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la
+chaîne.
+
+--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
+
+--Une affaire pressante.
+
+--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?
+
+Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il
+se contint.
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez
+pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez
+pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son
+heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça.
+
+--Mais tout retard est impossible, il le comprendra.
+
+--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement
+pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi.
+
+C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car
+c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où
+aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse?
+
+--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.
+
+--Pas avant neuf heures.
+
+--Je viendrai à huit heures trois quarts.
+
+--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez.
+
+Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.
+
+Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme
+une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait
+d'ouvrir ses volets.
+
+Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les
+garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant
+lui.
+
+Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la
+main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste
+cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir
+jamais eu de relations suivies avec lui.
+
+--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du
+café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé?
+
+--Non.
+
+--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure.
+
+--Et vous, c'est pour cela que vous venez?
+
+--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se
+levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu
+de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs
+dans sa journée.
+
+Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour
+Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver
+dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre
+affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..
+
+Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc.
+
+La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans
+n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger
+enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq
+minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au
+salut de Robert.
+
+--Vous voyez.
+
+--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens;
+dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque
+n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont
+plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous
+n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.
+
+Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué
+par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce
+coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa
+colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma
+bonne.
+
+--Justement.
+
+--Vous avez joué, et vous avez perdu?
+
+--Non.
+
+--Alors, que voulez-vous faire de cet argent?
+
+--Payer une dette.
+
+--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des
+gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une
+dette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Dame! c'est sûr.
+
+--Je ne pense pas comme vous.
+
+--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du
+commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il
+fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que
+diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?
+
+--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.
+
+Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:
+
+--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais!
+très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille
+francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué?
+
+--Non.
+
+--Alors comment devez-vous une pareille somme?
+
+Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le
+blessaient.
+
+--Je la dois, cela suffit.
+
+--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette
+dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le
+crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est
+une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous
+dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une
+maîtresse.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite
+de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs,
+comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter
+celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous
+l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes
+les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous.
+
+--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert
+exaspéré.
+
+--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria
+Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous
+vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau
+quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit
+cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous
+n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez
+me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?
+
+--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce
+risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper.
+
+--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous
+êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille
+francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de
+chagrin.
+
+--Je vous fais un testament.
+
+--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait
+pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant,
+mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui
+que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non,
+voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.
+
+--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille
+francs de valeurs.
+
+Carbans secoua la tête.
+
+--Six cent mille.
+
+--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien
+comprendre que l'affaire n'est pas faisable.
+
+--Tous l'avez bien faite une première fois.
+
+--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde;
+d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la
+maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je
+vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera.
+
+Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent
+n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il
+n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire
+n'était pas faisable.
+
+--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy.
+
+--Je n'ai pas pu le voir.
+
+Et il tâcha de parler d'autre chose.
+
+A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame
+Fourcy:
+
+--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi.
+
+Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+
+
+XVIII
+
+Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement
+sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy
+de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.
+
+Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre
+librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à
+ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient
+venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques
+instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur
+après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.
+
+Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle
+partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait,
+sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un
+chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses
+soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.
+
+Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le
+sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir,
+de chercher.
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la
+jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle
+avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne
+pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?
+
+Et machinalement elle se répétait:
+
+«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois
+cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou
+bien La Parisière les demandait à son mari.
+
+Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions:
+si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas
+d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il
+fallait payer.
+
+Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle
+se confesser à son mari?
+
+Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à
+examiner et à résoudre.
+
+Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il
+était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent
+mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop
+bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle
+possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît,
+quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.
+
+Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances
+de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances
+à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération
+d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit
+par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les
+sacrifices.
+
+En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en
+avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière
+n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si
+sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites
+économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé
+à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était
+employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait
+contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière
+était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.
+
+Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les
+empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait,
+c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme
+affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec
+son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas,
+quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre,
+et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille
+francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert;
+la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son
+acquisition?
+
+D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher
+pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.
+
+De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût
+facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.
+
+Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions,
+obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.
+
+Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue
+et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses
+forces.
+
+Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la
+fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain
+chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son
+avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin,
+pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le
+courage.
+
+Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles
+avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison
+Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais
+d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur
+arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M.
+Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle
+jamais ce qu'elle aurait sacrifié?
+
+Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même
+point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans
+leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer
+franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans
+s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle
+femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?
+
+Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans
+un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion
+empoisonneraient sa vie.
+
+Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière,
+ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses
+bijoux.
+
+Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.
+
+Comment?
+
+Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui
+revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle
+faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.
+
+C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle
+avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que
+maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun,
+qu'on veut oublier et qui revient quand même:
+
+«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je
+suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me
+détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»
+
+Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le
+reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.
+
+Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à
+elle?
+
+Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.
+
+Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.
+
+Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la
+satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce
+n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.
+
+Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle
+avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était
+encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient
+si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes
+intentions.
+
+Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle,
+c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.
+
+Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa
+famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre
+tous également heureux?
+
+Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût
+qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre
+en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille
+aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son
+plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?
+
+Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa
+satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]
+
+Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien
+qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.
+
+C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait
+qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa
+vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier
+au bonheur des siens?
+
+Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois
+cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.
+
+Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.
+
+Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais
+non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et
+qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on
+pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres
+entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.
+
+Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle
+lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.
+
+--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart
+va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de
+liberté; alors j'enverrai Lucien.
+
+--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son
+côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure,
+très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et
+non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son
+âge.
+
+--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.
+
+--Si j'y allais moi-même?
+
+--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante
+par-dessus tout.
+
+
+
+XIX
+
+Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte
+trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens
+qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se
+débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les
+autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment
+se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait
+jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.
+
+Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même
+où il allait se mettre à table.
+
+--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient
+séparés la veille dans les meilleurs termes.
+
+Il fut syncopé:
+
+--Du diable si je vous attendais!
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Vous me le demandez?
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien
+venue? je viens.
+
+Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son
+côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite
+devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il
+resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le
+pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé.
+
+--Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous
+reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier
+et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de
+change pour qu'il les vende.
+
+Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient
+produire; mais elle ne broncha pas.
+
+--Qu'importé? dit-elle.
+
+Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir
+de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour
+les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre
+et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se
+bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte.
+
+--Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.
+
+--Non, puisque je viens déjeuner avec vous.
+
+Il s'épanouit.
+
+--Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas,
+une bonne bouteille.
+
+--Volontiers.
+
+On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille
+pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante;
+elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était
+parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle
+avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue
+sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses
+et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux
+indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était
+écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça,
+et avec plaisir encore?»
+
+Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât
+pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus
+d'une fois au Château-Yquem.
+
+Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le
+domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader
+qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire
+vrai, lui paraissait tout naturel.
+
+Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question
+qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en
+tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre.
+
+--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons?
+demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question.
+
+--Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément
+pourquoi, je ne m'en souviens pas.
+
+--Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard
+à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes.
+
+--Cela n'est pas juste.
+
+--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien
+ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde
+humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites;
+mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous
+aurais ruiné, mon pauvre ami.
+
+Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui
+venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné,
+c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle
+faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les
+autres.
+
+--En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il.
+
+--En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois
+gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par
+cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle
+qu'une mauvaise disposition chez moi...
+
+--Oh! joliment mauvaise.
+
+--... A poussée jusqu'à la colère folle.
+
+--Vous en convenez.
+
+--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et
+vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres!
+
+Il resta ébahi.
+
+--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.
+
+--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.
+
+--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui...
+
+--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté;
+mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir
+dans cette circonstance?
+
+Il se montra de plus en plus stupéfait.
+
+--Mais quelle circonstance? demanda-t-il.
+
+--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que
+Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires
+venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus,
+n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées
+dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir
+des perles d'un air triomphant?
+
+--Mais je ne savais-rien de tout cela.
+
+--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles
+vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en
+conviens, mais ce n'était pas généreux.
+
+--Me tirer de quoi?
+
+--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place,
+moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous
+offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me
+serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos
+perles et en quoi ce cadeau... économique pouvait-il me toucher, au
+moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille
+francs?
+
+--Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un
+éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir.
+
+--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer
+avant samedi.
+
+Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre
+sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle
+continua:
+
+--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre
+de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent
+mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment
+était une dérision pour moi.
+
+--Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que
+j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris.
+
+--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais
+moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous
+devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car
+j'étais... je suis affolée.
+
+Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir.
+
+Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il
+avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât.
+
+--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.
+
+--Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là
+tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant;
+ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi,
+c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en
+sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute
+seule.
+
+De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée
+il fallait bien qu'il répondît.
+
+Il fut longtemps, très longtemps à se décider:
+
+--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si
+j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir;
+mais je ne les ai pas.
+
+Elle retira sa main.
+
+--Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas
+parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.
+
+--Mais je t'adore.
+
+--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure
+est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver
+si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien
+comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux
+pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus
+payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le
+mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir,
+tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous
+demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que
+je vous demande.
+
+Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante.
+
+Et elle attendit.
+
+--Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement
+longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.
+
+Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.
+
+--Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons
+d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des
+bijoux, moi du mien...
+
+Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte.
+
+--Veux-tu cinquante mille francs?
+
+Elle ne s'arrêta point.
+
+--Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je
+les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous
+verrons, ne t'en va pas.
+
+Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point,
+mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant
+elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son
+argent.
+
+--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.
+
+Elle ne partit point.
+
+
+
+XX
+
+Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus
+que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour
+les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de
+toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il
+était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises
+affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus
+habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il
+recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors...
+
+Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient
+que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative
+de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes
+complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût
+gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps
+elle ne pût pas lui échapper.
+
+Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui
+manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de
+le lui proposer?
+
+C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer
+elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il
+avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec
+sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient
+toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se
+contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes
+dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en
+rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être
+tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi
+qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de
+petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait
+été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus
+mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le
+tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle
+s'en souviendrait.
+
+Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car
+présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il
+faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles
+étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas
+payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui
+devaient la sauver?
+
+Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait,
+comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais
+seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui
+étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion,
+n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était
+pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret?
+Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion
+pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le
+connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter
+pour les lui donner.
+
+Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un
+moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux
+cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière
+fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair,
+bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la
+réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas
+qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée
+par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent
+tranquilles.
+
+Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller
+trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez
+violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la
+hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs,
+elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un
+sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite
+n'aurait pas de suite.
+
+Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il
+était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre,
+continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien.
+
+A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir?
+
+A un élan d'amour?
+
+A un élan de désespoir?
+
+Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une;
+elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps
+déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les
+bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la
+nuit calme.
+
+Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume,
+entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à
+peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était
+avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier
+qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et
+silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant
+aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle
+souffla; alors seulement, elle revint à lui.
+
+--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.
+
+Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit:
+
+--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre
+pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour
+venir te trouver, ce qui est folie.
+
+Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux
+mains dans les siennes, les serrant, les étreignant.
+
+--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à
+te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait
+été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure?
+Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler
+la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise
+de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent.
+
+Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui
+dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?»
+Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle
+poursuivit:
+
+--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me
+coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et
+que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même.
+
+Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure,
+ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?
+
+--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois
+réellement trois cent mille?
+
+--Eh quoi!
+
+Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.
+
+--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en
+passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais.
+
+--Tu étais là?
+
+--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les
+signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner,
+j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir;
+me le pardonneras-tu jamais?
+
+Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le
+laissa point dans cette position.
+
+--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!
+
+--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre
+maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir
+confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?
+
+Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver
+une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.
+
+--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel
+plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine,
+j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de
+vendre les bijoux que tu m'as donnés.
+
+--Jamais.
+
+--Il le faut.
+
+--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation,
+jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de
+te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?
+
+--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont
+dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi.
+
+--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes
+pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs.
+
+--Mais comment?
+
+--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai
+cherchés aujourd'hui sans les trouver.
+
+--Toi!
+
+--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la
+pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai
+point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment,
+je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je
+devrais les voler!
+
+--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.
+
+--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande
+preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je
+voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime.
+
+Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle
+ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût
+ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par
+ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait
+passé en elle.
+
+--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma
+vie, mon honneur; tout, tout pour toi!
+
+Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle
+retrouvait vite son calme.
+
+--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets,
+c'est un acte de folie.
+
+--Tant mieux.
+
+--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir
+comment et pour qui tu t'es procuré cette somme.
+
+--On ne le découvrira jamais.
+
+--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je
+courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que
+possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je
+t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en
+pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui
+peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se
+former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour
+les détourner.
+
+
+
+XXI
+
+Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille
+francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il
+maintenant?
+
+C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.
+
+Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les
+promît.
+
+Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre
+lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses
+lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il
+voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la
+lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?
+
+Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait
+ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût
+promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.
+
+Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec
+sa passion.
+
+Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.
+
+Comment trouver ces trois cent mille francs?
+
+A qui les demander?
+
+S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il
+s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?
+
+C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de
+poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour
+même, qu'elle devait réussir.
+
+Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans
+réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.
+
+Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?
+
+En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois
+cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune
+qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne.
+N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant
+de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la
+jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le
+droit d'en user et d'en abuser?
+
+Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.
+
+Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas
+généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme
+c'était encore le grand malheur de sa vie.
+
+Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez
+âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse
+qu'elle lui avait prodiguées.
+
+Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en
+épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de
+temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari,
+si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant
+et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne
+est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible
+et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur,
+car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé,
+déjà finie à vingt ans.
+
+Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien
+dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari,
+elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout
+entière.
+
+Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.
+
+Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le
+soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie.
+Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins
+jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et
+qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou
+trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on
+lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il
+comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir
+ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines
+bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes
+de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour
+lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle
+voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le
+moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable:
+c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!
+
+Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction
+ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure
+mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.
+
+Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand
+avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les
+brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en
+rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui
+restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec
+lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit
+le rythme de sa respiration.
+
+C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient
+qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait
+jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect
+qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement
+et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles
+quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de
+celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.
+
+Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de
+ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la
+tendresse.
+
+Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas
+été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni
+l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien
+qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante
+modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au
+moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient
+pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa
+rigidité.
+
+Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au
+collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait
+point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches
+dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que
+le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés
+ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à
+manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la
+bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui
+racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne
+pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur
+racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que
+plus dure pour lui la triste réalité.
+
+Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive
+avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant
+être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour
+s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui
+avaient promise et qu'il croyait obtenir.
+
+--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M.
+Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises;
+pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait
+endurci.
+
+Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient
+rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont
+l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de
+sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»
+
+En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut,
+avec supériorité, bon enfant mais maître.
+
+De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues
+difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de
+confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.
+
+Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de
+tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré
+l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son
+fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il
+traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.
+
+Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille
+francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une
+ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien
+grave.
+
+Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui
+semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait
+l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être
+gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si
+peu sévère pour soi-même?
+
+Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche
+auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son
+idée.
+
+M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris.
+
+Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans
+cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui
+devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à
+Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour
+obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le
+sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce
+mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont.
+Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de
+Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée?
+Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison
+et sur M. Charlemont, tout était à craindre.
+
+Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M.
+Charlemont serait libre.
+
+
+
+XXII
+
+Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent
+avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il
+ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point
+visible le matin.
+
+Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans
+son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait
+compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du
+matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était
+même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie
+ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa
+toilette ou déjeunant.
+
+Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien
+qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins
+infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait
+beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point
+le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait
+complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à
+Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien,
+et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux,
+de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes,
+depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il
+donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode,
+que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre
+plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge
+n'avait pas de prise sur lui.
+
+Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis
+devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant
+les ongles, soigneusement.
+
+--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu
+hier.
+
+--Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses.
+
+--Enfin, c'est bon; puisque te voilà, nous avons à causer...
+sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy,
+mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à
+retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des
+reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs
+dépensés et des dettes.
+
+Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre;
+ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père.
+
+--L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas
+là-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet
+entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est
+beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de
+Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé
+cette femme?
+
+Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque
+avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère
+dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton.
+
+--C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas?
+Est-elle drôle, au moins?
+
+C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle?
+si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de
+pareilles questions!
+
+--Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais
+elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif;
+c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à
+qui elle avait affaire.
+
+Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême,
+frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit:
+
+--Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous
+parlez.
+
+--Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et
+jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu
+ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des
+maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies
+dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes
+assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne
+souffrirai pas, et je te le dis tout net.
+
+Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou
+trois tours à pas plus lents, il parut se calmer.
+
+--Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant
+au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable!
+entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne
+trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète,
+mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a
+assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en
+croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est
+toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de
+laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait
+ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu
+aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien.
+
+Robert eut un geste de répulsion.
+
+--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie
+Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là.
+
+--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût.
+
+--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes
+exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses
+dépens, ne m'inspirent que le mépris.
+
+--Mon père...
+
+--Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que
+par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et
+tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque
+tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé
+dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et
+tout de suite. J'ai dit.
+
+Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait
+incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il
+aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser,
+c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était
+à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible.
+
+--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?
+
+Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu
+et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.
+
+--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont
+je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce
+sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je
+suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme
+il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc,
+mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison
+qui est ma vie même.
+
+--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre
+moi-même.
+
+--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père,
+mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et
+à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble,
+j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution.
+
+--Plus que jamais.
+
+--C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une
+grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui
+soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de
+ne pas me l'enlever.
+
+--Mais quelle est donc celle femme?
+
+Robert ne répondit pas.
+
+--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer.
+
+--Je ne le peux pas.
+
+--Parce qu'elle...
+
+Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta
+vivement:
+
+--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de
+parler.
+
+--Même à ton père?
+
+Il inclina la tête.
+
+--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait
+juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent
+vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son
+instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de
+coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est
+vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il
+en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale.
+J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je
+m'adresse, à vous.
+
+--Quels engagements?
+
+--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi.
+
+--Tu es fou.
+
+--Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver
+que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me
+donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me
+les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour
+où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que
+vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas
+pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si
+je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui
+m'aime n'est pas ce que vous croyez?
+
+A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme
+pour le rafraîchir.
+
+--Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin.
+
+--A sauver celle que j'aime.
+
+--Et comment?
+
+--Je ne peux pas le dire.
+
+--Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me
+demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne.
+
+--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce
+que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma
+confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur,
+quand ma vie sont engagés.
+
+--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras
+pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu
+contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter
+de nouvelles.
+
+--Mon père, vous ne ferez pas cela.
+
+--Et qui m'en empêchera?
+
+--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque
+en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous
+le savez bien, si elle était là; une fois dans votre vie, mon père,
+remplacez-la, je vous en conjure.
+
+Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et
+aussitôt son valet de chambre entra.
+
+--Coiffez-moi, dit-il.
+
+Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans
+un mot, sans un geste, il sortit lentement.
+
+
+
+XXIII
+
+Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit
+bouleversé, le coeur brisé.
+
+Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait
+point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui
+avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.
+
+Pourquoi son père le traitait-il ainsi?
+
+Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de
+tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne
+croyait-il donc qu'à la galanterie?
+
+Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et
+il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?
+
+Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge
+où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il
+avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si
+indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais
+une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade
+en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans
+sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature
+inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du
+besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable
+obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à
+développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on
+lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.
+
+Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?
+
+A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse
+de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui
+avait pas répondu?
+
+Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était
+la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû
+lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa
+demande.
+
+Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce
+moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se
+trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un
+cri instinctif, un appel suprême:
+
+--Oh! maman.
+
+Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes.
+
+Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris:
+sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur
+lui-même.
+
+Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.
+
+Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il
+connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque
+son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces
+personnes.
+
+La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand
+industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour
+qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle.
+
+Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et
+il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de
+se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.
+
+--Êtes-vous souffrant?
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Préoccupé, alors?
+
+--Il est vrai.
+
+--Des chagrins d'amour, je parie.
+
+Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il
+n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont
+il devait profiter.
+
+--Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il.
+
+En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son
+récit en présentant sa demande.
+
+--Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela!
+
+--Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que
+j'aime.
+
+--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.
+
+--Malheureusement.
+
+--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?
+
+--Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret.
+
+--Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père?
+
+La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas
+l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge.
+
+--Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé.
+
+--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que
+votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai
+pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.
+
+--Mais...
+
+--Je ne ferai jamais cela.
+
+Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il
+devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était
+évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer
+son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se
+croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment?
+
+Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait
+être payée sans retard.
+
+Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les
+trois cent mille.
+
+Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on
+lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une
+grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là.
+
+Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de
+Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou
+de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout.
+
+Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît?
+
+A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency
+faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à
+Montmorency comme il avait échoué à Paris.
+
+Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus
+tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.
+
+Que lui dire?
+
+Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât
+ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les
+humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il
+n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle
+douleur!
+
+Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur
+la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver
+madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était
+sombre.
+
+Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car
+il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se
+laisse effarer sans résistance.
+
+Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait
+demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame
+Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui.
+
+Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait
+peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une
+lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner.
+
+--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous
+annoncerez que je suis rentré.
+
+--Je peux prévenir M. Lucien.
+
+--Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande,
+et comme je vous le demande, vous m'obligerez.
+
+Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle
+descendît et vînt le rejoindre.
+
+Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle
+arriva, courant plutôt que marchant.
+
+--Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.
+
+--Je n'ai pas réussi.
+
+Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que
+de surprise.
+
+--Il faut que je vous explique, dit-il, comment...
+
+--A quoi bon!
+
+--Il le faut.
+
+--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le
+dirai.
+
+Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà
+eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.
+
+---Parlez, dit-elle d'un ton bref.
+
+En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son
+père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide.
+
+--Vous êtes naïf, dit-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent
+mille francs.
+
+--A qui donc pouvais-je les demander?
+
+--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne
+prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je
+vois que vous tenez au vôtre.
+
+--Oh! Geneviève.
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire
+aujourd'hui, je l'ai fait hier.
+
+--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à
+l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous
+demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune
+considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est
+décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je
+regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez
+aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos
+protestations.
+
+--Oh! ne dites pas cela.
+
+--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce
+pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà
+que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie
+d'argent.
+
+Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes.
+
+--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le
+remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons.
+
+Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle:
+
+--Mais qu'allez-vous faire? dit-il
+
+--Me sauver moi-même.
+
+--Comment?
+
+--Cela, c'est mon secret.
+
+Elle fit quelques pas du côté de la maison.
+
+--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte
+et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas
+l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire,
+ce que je dois faire.
+
+--Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais
+faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me
+prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous
+ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.
+
+
+
+XXIV
+
+Il passa une nuit affreuse.
+
+Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel
+mépris!
+
+Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous
+saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me
+prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous
+ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.»
+
+Qu'avait-elle voulu dire?
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle
+mettait une si grande confiance?
+
+C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les
+autres.
+
+Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle
+n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins
+jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité,
+sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est
+plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination,
+la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être
+limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie.
+
+Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des
+amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même
+voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment
+expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle?
+Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à
+lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que
+la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas
+accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait
+examiner au contraire.
+
+Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels
+moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux?
+
+De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en
+voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément
+trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_.
+
+Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût
+point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des
+griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût
+formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le
+blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le
+ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main
+qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour
+lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au
+point de le pousser à des accès de colère folle.
+
+Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il
+n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux.
+
+Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy,
+sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible.
+
+Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui
+sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle
+demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce
+pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait
+une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et
+peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas
+cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait
+jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter
+ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle
+pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne
+serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre
+lui-même?
+
+Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne
+faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent?
+
+Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!
+
+Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes?
+
+Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il
+avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce
+crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée
+de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé
+d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas
+un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le
+secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même
+ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?
+
+A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de
+Ladret?
+
+Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était
+rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien
+grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à
+la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se
+défendre et se sauver.
+
+Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît
+qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible.
+
+Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir
+pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui
+barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu
+fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.»
+Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme
+qu'elle allait chercher.
+
+Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait.
+
+Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de
+la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée,
+il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un
+corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon
+père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai,
+quand je devrais les voler.»
+
+Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus.
+
+Il les volerait.
+
+Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un
+crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût
+donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste
+de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un
+lâche.
+
+Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de
+l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne
+commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce
+qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle
+qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa
+conscience.
+
+Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui
+sacrifierait son honneur d'homme.
+
+Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la
+mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été
+difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne
+suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir
+les voler.
+
+Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les
+irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était
+présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse
+les heures de sa nuit.
+
+Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père.
+
+Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent
+mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras!
+D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas
+éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de
+sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les
+intérêts.
+
+Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il
+ne l'était pas sur la manière de le prendre.
+
+Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit.
+
+Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de
+ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait
+recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins
+et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces
+services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il
+n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les
+autres.
+
+Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse
+lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois
+cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne
+signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la
+maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces
+trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.
+
+Où toucherait-il cet argent?
+
+Là se dressait une nouvelle question.
+
+A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas
+à faire pour s'assurer que le titre était faux.
+
+Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce
+moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir?
+
+En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi
+en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris
+aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le
+portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de
+la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?
+
+Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière
+à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu
+l'occasion d'essayer cette imitation.
+
+C'était ce qui lui restait maintenant à voir.
+
+Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite
+quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle.
+
+Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies
+pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il
+s'était mis au travail.
+
+Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa
+main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu
+à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était
+arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si
+parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper.
+
+Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si
+longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée.
+
+
+
+XXV
+
+Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il
+n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin
+elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle
+de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.
+
+A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais
+outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre
+surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour
+son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve
+d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait
+entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre
+d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas
+possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.
+
+Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il
+rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à
+partir pour Paris.
+
+--Comment va ton père? demanda Robert.
+
+--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui,
+ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre
+d'impatience.
+
+--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule
+et sans lui?
+
+--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi
+de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt
+aujourd'hui.
+
+Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son
+veston, il ajouta en riant:
+
+--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des
+gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils
+savaient ce que je porte dans cette poche.
+
+--Et que portes-tu donc?
+
+--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas
+grosse.
+
+--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.
+
+--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire
+aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats
+blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix
+de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour
+faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que
+j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me
+prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le
+remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule:
+«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France
+me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une
+signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de
+cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à
+concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.
+
+Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux
+affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer
+le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était
+au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces
+mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait
+tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.
+
+--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.
+
+--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait
+bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés,
+et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne
+le sont les sommes que le caissier a entre les mains.
+
+--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire,
+n'est-ce pas possible?
+
+--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible,
+n'est-ce pas?
+
+--Si on te les volait?
+
+--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela
+qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine,
+cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.
+
+--Mais...
+
+--Je manquerais le train; à ce soir.
+
+--Lucien.
+
+Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son
+veston bien boutonné cependant.
+
+A quoi bon le rappeler?
+
+C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop
+savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa
+poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour
+payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas
+demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il
+ne pouvait pas davantage le lui prendre.
+
+Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était
+pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans
+chercher autre chose.
+
+Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.
+
+Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.
+
+Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa
+chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans
+le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne
+devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont
+elle lui avait parlé?
+
+Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.
+
+Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre
+d'une façon détournée.
+
+--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec
+mademoiselle Marcelle.
+
+--Est-il donc plus mal?
+
+--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le
+désire, je peux prévenir madame.
+
+Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait
+pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre
+l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui
+parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection,
+et avec tant d'instances.
+
+Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.
+
+L'heure marchait cependant.
+
+Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand
+il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait
+partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest,
+à quelle heure arriverait-il à Londres?
+
+Il fallait se décider.
+
+Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela
+était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir
+de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait
+toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il
+n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa
+lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le
+bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait
+été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait
+absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il
+n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon
+qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement
+entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec
+madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en
+tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand
+madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à
+cette potiche et trouverait sa lettre.
+
+Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres
+avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour
+ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis
+certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin;
+j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf
+et dix heures.»
+
+Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du
+vestibule, il passa sur le balcon.
+
+Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les
+premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à
+petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux
+et d'oreilles en réalité que pour la chambre.
+
+Aucun bruit; personne.
+
+Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.
+
+Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son
+pas qu'il faisait aussi léger que possible.
+
+Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux
+fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à
+allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.
+
+Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau
+était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux
+yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.
+
+La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:
+
+ _C. Fr_........
+
+ 30,150
+
+ _Paris, le_
+
+ _Reçu de la Banque de France la somme de
+ dont elle débitera le compte_.
+
+C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et
+duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait
+envoyés à Paris.
+
+Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de
+Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille
+francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il
+se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes
+courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait
+les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le
+monde depuis deux jours.
+
+Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr
+que d'aller à Londres.
+
+Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de
+sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans
+sa poche.
+
+Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque
+dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois
+cent mille francs.
+
+Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il
+n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta
+chez lui.
+
+Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit,
+et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il
+signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en
+chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa
+poche.
+
+
+
+XXVI
+
+Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il
+se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.
+
+En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il
+acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom
+anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert
+Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au
+contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque
+danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame
+Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter
+celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais:
+James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez
+bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi
+occupés que les employés de la Banque.
+
+Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement,
+qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes
+courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune
+crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait
+parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison
+de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on
+pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on
+pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander
+de justifier qu'il était James Marriott.
+
+On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son
+nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.
+
+Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main,
+on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il
+se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait
+autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de
+l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des
+chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et
+par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des
+gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.
+
+Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent
+de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre
+allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille
+francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une
+pareille somme?
+
+--M. James Marriott, dit une voix.
+
+Il ne bougea pas.
+
+--M. James Marriott.
+
+Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança
+lentement.
+
+On ne lui adressa qu'un seule question:
+
+--Combien?
+
+Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit:
+
+--Trois cent mille francs.
+
+Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille
+francs.
+
+S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite,
+mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets,
+et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de
+vérifier les liasses.
+
+--_All right_.
+
+Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se
+mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture
+qu'il respira.
+
+Elle était sauvée.
+
+Comme elle allait être heureuse!
+
+Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse!
+
+Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait
+pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait
+éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.
+
+Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui,
+un malaise.
+
+Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans
+doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par
+lesquelles il venait de passer.
+
+Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui
+c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour
+elle aussi, avaient dû être terribles.
+
+Il arriva à Nogent.
+
+Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de
+ville, qui venait bien évidemment prendre le train.
+
+Il courut à elle.
+
+--Vous, dit-elle sèchement.
+
+Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit
+aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de
+la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour
+elle.
+
+--Où allez-vous? demanda-t-il.
+
+--Vous voyez bien, à Paris.
+
+Il la regarda en souriant.
+
+--N'y allez pas, dit-il.
+
+--Etes-vous fou?
+
+--Oui, de joie.
+
+A son tour, elle le regarda surprise et interdite.
+
+--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq
+minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être
+entendus ni vus.
+
+Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse:
+
+--J'ai l'argent.
+
+Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui
+prenant le bras et se serrant contre lui:
+
+--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.
+
+Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers
+le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la
+grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de
+grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande
+route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête.
+
+Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout
+en longeant la route, elle lui avait posé question sur question.
+
+--Était-il possible qu'il eût réellement l'argent?
+
+--Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui
+a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse
+de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.
+
+--Et comment t'es-tu procuré cet argent?
+
+--Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.
+
+--Tu as des secrets pour moi?
+
+--Je n'en ai qu'un, c'est celui-là.
+
+Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé
+à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand
+je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà
+celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir
+refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu
+de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne
+pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.
+
+--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois
+cent mille francs?
+
+--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui
+m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit
+n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé.
+
+--Mais comment?
+
+--Plus tard je te le dirai.
+
+Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être
+imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista
+pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était
+pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il
+valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât.
+
+--Oh! le cher enfant, dit-elle.
+
+Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.
+
+--Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu
+viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec...
+
+Il l'interrompit:
+
+--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.
+
+--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de
+quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux
+plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre
+prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?
+
+--Qu'importe?
+
+--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre.
+
+--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut
+l'apprendre aujourd'hui, demain.
+
+--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence,
+car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et
+si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons
+puissent se porter sur moi.
+
+--Mais que veux-tu donc?
+
+--Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé.
+
+--C'est impossible.
+
+--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te
+demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager.
+
+--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?
+
+--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu
+pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on
+ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu
+aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle?
+
+--Oui, comment le penser!
+
+Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri
+désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui
+expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques
+jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la
+maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait
+manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se
+seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à
+son père.
+
+Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement
+l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était
+arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en
+sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé
+et mis brusquement sur ses jambes.
+
+--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici
+l'argent.
+
+Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets
+de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal.
+
+--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer?
+
+--Eh bien alors, ne nous séparons pas.
+
+Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne
+voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir
+embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner.
+
+Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le
+sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant
+de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire
+passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la
+chaleur de la honte qui lui brûlait le visage.
+
+
+
+XXVII
+
+Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche
+télégraphique à La Parisière:
+
+«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»
+
+Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une
+certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne
+voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une
+circonstance lui avait rendu service.
+
+Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous
+sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements
+voluptueux.
+
+Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi
+toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de
+plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant
+elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était
+cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à
+envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui
+épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une
+très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se
+séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son
+repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très
+galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était
+certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant
+avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de
+la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât
+si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur
+la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se
+reposant.
+
+Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps
+une exclamation de surprise.
+
+--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.
+
+--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont
+la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.
+
+--J'ai manqué le train tout simplement.
+
+--Et tu n'as pas attendu l'autre?
+
+--Non; cela m'aurait pris trop de temps.
+
+--Une demi-heure.
+
+--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais
+donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.
+
+Il lui prit la main et la lui embrassa.
+
+--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.
+
+--Je ne suis pas bien mal.
+
+--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que
+nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas
+choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être
+partie.
+
+Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de
+lui.
+
+--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari
+un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été
+depuis vingt ans pour ton père.
+
+Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à
+Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui
+mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand
+Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les
+journaux.
+
+--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.
+
+--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions
+si heureux tous les quatre ensemble.
+
+--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait
+pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai
+jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici?
+Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre
+le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête...
+oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne!
+Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais,
+jamais je ne m'habituerai à lui.
+
+--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame
+Fourcy.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.
+
+--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage
+
+--Il te l'a annoncé?
+
+--Pas positivement.
+
+--Ah! tant pis, dit Marcelle.
+
+--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.
+
+--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je
+ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est
+qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.
+
+Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec
+sa femme.
+
+--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un
+garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il
+est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à
+tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui
+s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?
+
+--Comment veux-tu?
+
+--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je
+l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis
+comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant
+qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.
+
+A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?
+
+--Mais...
+
+--Je resterais près de papa.
+
+--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le
+marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.
+
+Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très
+aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces
+exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été
+dans ses habitudes.
+
+Marcelle était radieuse.
+
+Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui
+mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il
+sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans
+aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de
+s'être décidé.
+
+Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il
+reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de
+la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était
+que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il
+n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy
+se disait qu'il serait bientôt franchi.
+
+N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista
+était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était
+marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement
+d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un
+rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle
+avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi
+rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour
+elle et pour les siens.
+
+Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre
+qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.
+
+--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui
+n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.
+
+--Volontiers.
+
+--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que
+Marcelle fut sortie du salon.
+
+--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la
+maladie de mon mari.
+
+--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que
+c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le
+temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir,
+comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de
+l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait.
+Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi
+s'agit-il.
+
+--Des fonds que je dois vous remettre.
+
+--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé...
+
+--Que je vais vous les remettre.
+
+La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à
+cette réponse.
+
+--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais
+aller vous les chercher.
+
+Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait
+remis.
+
+--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous
+voulez le vérifier.
+
+--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.
+
+--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?
+
+--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je
+n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je
+m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous!
+Mes compliments.
+
+Et il la salua respectueusement.
+
+--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.
+
+--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir
+quelques-uns de ce genre.
+
+--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter
+demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien
+entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.
+
+--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.
+
+--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière
+affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me
+profitera.
+
+La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.
+
+--Vous verrez, dit madame Fourcy.
+
+Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.
+
+--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy
+lorsqu'elle revint près de lui.
+
+--Il t'aurait fatigué.
+
+--Et que voulait-il?
+
+--Prendre de tes nouvelles.
+
+--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à
+la politesse.
+
+Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était
+passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec
+la régularité ordinaire.
+
+Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de
+Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire
+un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à
+Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.
+
+--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!
+
+--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.
+
+
+
+XXVIII
+
+La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller
+chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût
+bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle
+ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à
+Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet
+argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour.
+Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le
+gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon
+impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte
+que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on
+pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.
+
+Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que
+possible.
+
+--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au
+jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.
+
+Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer
+dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud,
+ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.
+
+Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle,
+s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle
+avait commencé le matin.
+
+Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît
+un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il
+s'endormit.
+
+Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix
+progressivement, puis enfin elle se tut.
+
+Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre
+s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui,
+marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la
+domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien
+regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et
+comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle
+crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques
+instants.
+
+A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en
+même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme
+assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé
+de papier blanc.
+
+Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+Le jeune homme s'avança.
+
+--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais
+je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le
+jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains
+étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais
+cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes
+excuses.
+
+--Ce n'est rien.
+
+Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme
+lui remit.
+
+Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de
+l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez
+l'air d'une boîte de bonbons.
+
+Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui,
+tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.
+
+A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison,
+mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire,
+elle n'avança pas.
+
+--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda
+Fourcy.
+
+--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.
+
+--Très bien.
+
+--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne
+pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains
+d'une domestique.
+
+Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise;
+alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta
+d'ajouter:
+
+--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette
+domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM.
+Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à
+madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.
+
+--Vous avez une facture? demanda Fourcy.
+
+--La voici.
+
+Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle
+était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.
+
+Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--La facture de réparation du collier.
+
+--On a fait erreur.
+
+--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je
+vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas
+acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux
+recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont
+repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont
+été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le
+travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de
+la maison.
+
+Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se
+remettre et de se dominer.
+
+--Il suffit.
+
+Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy
+le retint.
+
+--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du
+doigt.
+
+--C'est selon.
+
+--Comment cela?
+
+--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre
+celui-là?
+
+--Pour en acheter un pareil.
+
+--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air,
+monsieur doit le comprendre.
+
+--Parfaitement, je vous remercie.
+
+Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.
+
+Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur
+un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le
+laisser seul.
+
+Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses
+mains tremblaient.
+
+--Tu es plus mal, s'écria-t-elle.
+
+--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.
+
+Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et
+elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.
+
+Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un
+collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme!
+Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que
+cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la
+fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en
+pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses
+mains ce collier.
+
+Alors?
+
+Il cherchait.
+
+Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui
+se heurtaient dans sa tête bouleversée.
+
+Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais
+elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.
+
+Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?
+
+Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir
+examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement
+elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.
+
+L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser
+entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.
+
+Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.
+
+Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.
+
+Puis il lui dit de le laisser seul.
+
+Puis il la rappela encore.
+
+Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle;
+elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé;
+sa mère n'arriverait-elle point à son secours?
+
+Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur
+commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.
+
+Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets
+reconnut son pas dans l'escalier:
+
+--Voici maman.
+
+--Laisse-moi avec ta mère.
+
+Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari
+pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:
+
+--Qu'as-tu? Tu es plus mal.
+
+Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il
+avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout
+pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement
+angoissé.
+
+--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?
+
+Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants
+qu'elle retrouva la parole:
+
+--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.
+
+--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te
+vient-il?
+
+Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de
+réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.
+
+--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.
+
+--Ce collier!
+
+Elle hésita.
+
+--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant:
+explique-moi, parle.
+
+Elle se décida:
+
+--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela
+soit pour moi.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à
+M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de
+l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes
+mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce
+collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois
+avant sa mort.
+
+--Et tu ne m'en as rien dit!
+
+--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est
+écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et
+je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais
+quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me
+serais confessée, comme je me confesse en ce moment.
+
+Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui
+il l'embrassa.
+
+--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je
+l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on
+est injuste et cruel quand on souffre!
+
+
+
+XXIX
+
+Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée.
+
+Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui
+s'était passé à la maison de banque.
+
+--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.
+
+--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur
+moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en
+dormirai mieux. Va, Lucien.
+
+Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres,
+des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait
+attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de
+la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la
+lumière de la lampe.
+
+Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha
+du lit.
+
+--Tu vas te fatiguer, dit-elle.
+
+--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une
+plume, de l'encre, et tout de suite après je dors.
+
+Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le
+cahier que son mari lui avait demandé.
+
+Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit
+pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant
+et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait.
+
+--Après? dit-il tout à coup.
+
+--C'est tout.
+
+--Comment c'est tout?
+
+--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait
+d'appeler; je suis au bout.
+
+--Tu te seras trompé, recommence.
+
+Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy
+suivait sur les souches du cahier.
+
+--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.
+
+--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize.
+
+--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier.
+
+Et Fourcy compta les souches.
+
+Puis passant le cahier à son fils:
+
+--Compte toi-même, dit-il.
+
+Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept.
+
+--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.
+
+Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix
+frémissante, il dit:
+
+--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces
+de caisse.
+
+Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait.
+
+--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro
+30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les
+six de ce matin.
+
+--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien.
+
+--Cela est.
+
+Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient
+ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et
+le fils.
+
+--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari.
+
+--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy.
+
+Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant
+attentivement, le sondant.
+
+Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le
+visage.
+
+--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés
+toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils
+ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui
+constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.
+
+Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne
+regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son
+frère.
+
+Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy
+reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux
+premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était
+opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait
+pas pu se tenir, il était passé à une autre.
+
+--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les
+mandats je t'ai remis le cahier?
+
+--Oui.
+
+-Qu'en as-tu fait?
+
+--Je l'ai porté dans ma chambre.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau?
+
+--Oui... c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à
+ce moment.
+
+--As-tu fermé le bureau?
+
+--Oui...
+
+--Tu n'en es pas sûre?
+
+--Oui,... au moins je le crois.
+
+--Tout de suite?
+
+--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je
+l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci.
+
+--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau?
+
+--Cela non, j'en suis certaine.
+
+--Et ce matin?
+
+--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai
+remis aussitôt dans le bureau.
+
+--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier?
+
+--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement.
+
+--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.
+
+--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de
+fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu
+tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque
+erreur, peut-être une niaiserie.
+
+--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien.
+
+--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre
+à demain. Je t'en prie, Jacques.
+
+Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle
+s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.
+
+Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien,
+et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.
+
+Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle
+pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous
+les trois de sa chambre.
+
+Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se
+calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.
+
+Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il
+agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses
+faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat
+qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche.
+
+Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et
+personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils.
+
+C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré,
+les entrailles tenaillées.
+
+Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui
+l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne
+pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu.
+
+Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas.
+
+Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas
+étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun
+bruit, sa femme dormait.
+
+Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa
+veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement,
+il monta à la chambre de son fils qui était au second étage.
+
+La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton
+pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui
+se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme
+surpris dans son premier sommeil.
+
+En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri:
+
+--Tu es plus mal.
+
+Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint.
+
+--Non, dit-il, j'ai à te parler.
+
+Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses
+traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de
+désolation.
+
+--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire
+appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble,
+tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis
+pas malade.
+
+Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair.
+
+--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler.
+
+--Tu as une idée?
+
+Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse:
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Eh bien?
+
+Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés
+sur son fils.
+
+--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les
+mains de ta mère... et par les tiennes.
+
+--Eh bien? balbutia Lucien.
+
+Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions
+méthodiques, un élan l'entraîna:
+
+--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es
+jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans
+une position grave.
+
+--Père! s'écria Lucien haletant.
+
+--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui
+trouverait dans son amour paternel...
+
+Mais Lucien ne le laissa pas continuer:
+
+--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui...
+
+Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux
+dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.
+
+Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.
+
+--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû
+prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.
+
+Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément.
+
+Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la
+douceur d'une caresse maternelle:
+
+--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé.
+
+Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.
+
+--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce
+soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.
+
+Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.
+
+--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous?
+
+
+
+XXX
+
+La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il
+se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque.
+
+La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que
+seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro
+30,150 ne figurait nulle part.
+
+Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France
+pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de
+la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements
+qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a
+une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire
+du compte courant.
+
+La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille
+francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott.
+
+Le vol était manifeste.
+
+Par qui avait-il été commis?
+
+On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût
+contradiction dans les réponses qu'on en put tirer.
+
+Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à
+l'air raide et brutal.
+
+Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un
+vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.
+
+Et personne ne voulait démordre de son opinion.
+
+--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.
+
+--Et moi qu'il les avait blonds.
+
+--Et moi qu'il les avait blancs.
+
+A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient
+rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux
+de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres
+préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant
+les guichets.
+
+Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la
+signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque
+soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des
+seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy
+convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas
+cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait,
+aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait
+que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient
+écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait
+même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce
+qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les
+mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de
+sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un
+faussaire habile.
+
+Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc?
+C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.
+
+Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté
+une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement
+surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant
+il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question
+de la police avait été la même:
+
+--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait
+signé et rempli?
+
+Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la
+veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien.
+
+Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait
+signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de
+la souche.
+
+--Entre quelles mains le cahier avait-il passé?
+
+Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.
+
+Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la
+rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement
+succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait
+avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux
+encore? il leur fallait un coupable.
+
+--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Et cependant?
+
+--Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je
+l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.
+
+--Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons.
+
+Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant
+de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il
+devait annoncer ce vol.
+
+Il se rendit donc rue Royale.
+
+--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.
+
+Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas
+sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le
+regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il
+fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on
+pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches
+angoisses.
+
+Mais Fourcy n'accepta pas son secours:
+
+--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu
+m'accompagneras.
+
+Justement, M. Charlemont venait de rentrer.
+
+--Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?
+
+Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était
+pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient
+relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.
+
+--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.
+
+--Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler
+trois cent mille francs.
+
+--Oh! oh! et comment cela?
+
+Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien
+expliquer.
+
+M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes
+considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit
+de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le
+classant méthodiquement dans sa mémoire.
+
+--On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de
+son récit, c'est clair comme le jour.
+
+--Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis.
+
+--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?
+
+--Personne autre que ma femme et que Lucien.
+
+--C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a
+détaché un de ces mandats.
+
+--Évidemment.
+
+--Ce n'est pas non plus Lucien.
+
+Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement.
+
+--Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité
+aussi bien qu'une absurdité.
+
+M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire,
+mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les
+cherchait.
+
+--Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le
+bureau de ta femme.
+
+--Mais qui?
+
+--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu
+aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on
+en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque.
+N'est-ce pas ton sentiment?
+
+Fourcy n'osa pas répondre.
+
+M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:
+
+--Où était Robert? dit-il.
+
+Fourcy poussa un cri.
+
+--Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à
+une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez
+pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me
+disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au
+vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité.
+
+--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu
+ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.
+
+--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré.
+
+--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert?
+
+Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à
+peu il se redressa.
+
+--Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien
+de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est
+de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne
+s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.
+
+--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.
+
+--Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait
+impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet
+qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.
+
+--Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi?
+
+--Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à
+clef.
+
+--Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la
+clef sur la serrure?
+
+--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est
+en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée
+ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est
+avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150,
+et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent.
+
+--Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat?
+
+--Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre
+le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et
+celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la
+chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.
+
+--Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il
+faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme
+ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je
+ne peux pas hésiter.
+
+--Jamais je ne soupçonnerai Robert.
+
+--Mais cette fuite...
+
+--Ce voyage.
+
+--Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge
+contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu
+l'idée de prévenir la justice.
+
+--Mais la Banque de France l'aurait prévenue.
+
+--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce
+vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se
+plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment
+arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle?
+
+
+
+XXXI
+
+Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas
+faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla
+à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.
+
+Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance,
+parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les
+connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand
+train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui
+naturellement était la seule bonne.
+
+Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout
+le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins
+comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.
+
+Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.
+
+Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?
+
+--Oh!
+
+--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir
+détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.
+
+--C'est un honnête garçon.
+
+--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de
+jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes
+garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont
+jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.
+
+--Ce n'est pas un garçon passionné.
+
+--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et
+vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un
+au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous
+avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu
+céder à la tentation d'en prendre un.
+
+--C'est un Anglais qui l'a touché.
+
+--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les
+employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un
+Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour
+complice?
+
+Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins
+cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne
+souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le
+regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui
+trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un
+voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en
+sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait
+quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question
+et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails
+du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les
+efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté
+cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer
+un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une
+contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son
+père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner,
+comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas
+auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences
+qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas
+prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas
+se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.
+
+A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on
+disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait
+des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans
+ce cas.
+
+--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?
+
+--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et
+s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.
+
+--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.
+
+--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il
+voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et
+avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un
+homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent
+mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.
+
+--Et la mère?
+
+--Allons donc!
+
+--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu
+quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son
+bijoutier?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que
+d'un assassinat.
+
+--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.
+
+--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent?
+Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne
+son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve
+dans ses deux maisons?
+
+--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.
+
+--L'avait-elle payé?
+
+Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois
+s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son
+salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier,
+des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de
+Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?
+
+--Vous aviez peut-être raison.
+
+--Comment, si j'avais raison?
+
+--Qui aurait cru cela!
+
+--Moi.
+
+--Une honnête femme, une mère de famille!
+
+--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.
+
+--Je ne croirai jamais cela.
+
+Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares
+étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à
+l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.
+
+Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la
+malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique
+qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne
+parlait que du vol de ces trois cent mille francs.
+
+Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne
+s'en occupait pas moins.
+
+Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui
+fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que
+les soupçons tombaient, c'était sur Robert.
+
+Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille
+francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire
+remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative
+d'emprunt et ce vol.
+
+--La même somme, est-ce drôle, hein!
+
+--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.
+
+--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on
+les vole à son père.
+
+--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire
+dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.
+
+--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce
+jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été
+assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.
+
+--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à
+la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on
+trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy
+a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.
+
+--Cela est caractéristique.
+
+--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la
+vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit?
+N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux
+Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les
+recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois,
+soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont
+qu'il vénère.
+
+--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour
+même du vol.
+
+--Où est-il?
+
+--À l'étranger.
+
+--Où cela?
+
+--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il
+passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.
+
+--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois
+cent mille francs?
+
+--On ne sait pas.
+
+--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?
+
+--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment
+mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et
+c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.
+
+--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.
+
+--Ce n'est donc pas une cocotte?
+
+--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme,
+car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà
+dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus
+de quatre cent mille francs.
+
+--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme;
+elle va bien.
+
+--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du
+tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des
+folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le
+plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien
+que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.
+
+--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce
+tempérament.
+
+--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire
+aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert
+Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à
+lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a
+pris.
+
+--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les
+fidèles.
+
+--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent
+mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu
+tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au
+moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt
+recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.
+
+
+
+XXXII
+
+Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait
+point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris.
+
+Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles
+s'étaient passées.
+
+Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le
+cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après
+l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la
+Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les
+billets.
+
+Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.
+
+Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son
+honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.
+
+Son honneur, c'était affaire à lui.
+
+Mais son crime c'était affaire à lui et à elle.
+
+Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre
+souci autrement.
+
+Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait!
+
+Jamais elle n'en avait traversé de plus grave.
+
+On allait chercher le coupable.
+
+Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable.
+
+Et alors?
+
+Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit.
+
+C'est-à-dire qu'elle serait perdue.
+
+Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie
+qu'elle avait toujours souhaitée.
+
+Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une
+monstruosité et cependant cela était ainsi.
+
+Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas
+l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au
+moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les
+moyens pour en sortir à son avantage.
+
+Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était
+arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien,
+puisqu'elle ne savait même pas où il était.
+
+Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche
+de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver
+son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses
+nouvelles à personne.
+
+Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M.
+Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait
+complètement ce que son fils était devenu.
+
+Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait
+avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette
+disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui
+était un soulagement.
+
+--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat;
+j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le
+soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la
+veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette
+misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y
+avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle
+est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces
+soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller
+loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en
+penses-tu?
+
+--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la
+colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils.
+
+--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy,
+je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes
+paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère
+indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il
+rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste
+envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.
+
+--Évidemment.
+
+Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours,
+elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il
+serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que
+le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses
+soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père
+et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas
+tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la
+chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.
+
+Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en
+avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de
+Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si
+malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait
+dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un
+entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté
+par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour
+laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se
+porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il
+n'y avait pas de doute possible à ce sujet.
+
+Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de
+Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans
+un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:
+
+«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que
+tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois
+conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les
+journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de
+la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le
+plus malheureux du monde?
+
+»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton
+départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France;
+on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la
+Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin
+même,--trois cent mille francs.
+
+»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison
+Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que
+cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la
+situation la plus terrible.
+
+»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris
+ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais
+assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans
+un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père,
+ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui
+rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je
+n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et
+puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient
+à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent
+mille francs.
+
+»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait
+pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce
+cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un
+ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait
+réellement ce que je pouvais faire.
+
+»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans
+qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et
+m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les
+conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots,
+pour moi terribles: «C'est lui.»
+
+»Qui lui?
+
+»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs.
+
+»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la
+police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais
+n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?
+
+»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau
+pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te
+mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas
+sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se
+retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté
+il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais
+qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent
+tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela
+soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en
+pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable.
+Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le
+penses bien, savent que je suis innocent.
+
+»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté
+de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son
+compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui.
+
+»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile
+de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin.
+
+»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se
+passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre
+fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu,
+avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon
+beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras
+le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de
+pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te
+faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à:
+
+ »Ton ami désespéré,
+
+ »LUCIEN FOURCY.»
+
+Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser
+tous les mots.
+
+Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas
+qu'il pût croire qu'on le soupçonnait.
+
+Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir
+qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors
+surtout que cet innocent était son meilleur ami.
+
+En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils
+peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la
+certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne
+prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.»
+
+Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il
+n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour
+arriver à Paris et confesser la vérité.
+
+
+
+XXXIII
+
+Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant
+la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus
+vite.
+
+Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du
+Nord.
+
+Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son
+père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas
+rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il
+devait être à la campagne.
+
+Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour
+Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son
+père.
+
+Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec
+Marcelle et Lucien.
+
+--Et madame?
+
+--Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir.
+
+--Volontiers.
+
+Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses
+jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la
+voir.
+
+Il s'assit, il se releva, il se rassit.
+
+Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva.
+
+Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et
+cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors
+seulement elle le regarda en venant à lui.
+
+--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu?
+
+--Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à
+propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.
+
+--Etes-vous fou! s'écria-t-elle.
+
+--Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce
+serait une infamie de ne pas le faire.
+
+--Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau
+et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.
+
+--Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!
+
+--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?
+
+Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix
+basse il murmura:
+
+--Et pour qui donc cet argent?
+
+--Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est
+une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent
+volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé
+m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré.
+Vous m'avez trompée.
+
+--Moi?
+
+--Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet
+argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une
+infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de
+le faire.»
+
+--Faut-il donc laisser soupçonner un innocent?
+
+--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser
+ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie
+qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui
+sont perdus si vous parlez.
+
+--Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne
+veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien.
+
+--Lucien!
+
+--Lisez cette lettre.
+
+Il lui tendit la lettre de Lucien.
+
+Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la
+regardait.
+
+Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la
+récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était
+le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait
+abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses
+longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il
+l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi
+lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il
+avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.
+
+Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions.
+
+--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.
+
+--Sans doute.
+
+--Elle est d'un enfant.
+
+--Mais...
+
+--Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il
+se l'imagine, ces propos?
+
+--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les
+tient.
+
+--Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront
+plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations
+qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises
+qu'on formulera contre des coupables.
+
+--Contre un coupable, moi.
+
+--Et la complice de ce coupable!
+
+--Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître?
+
+--Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous
+auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul,
+je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et
+vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent
+à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est
+vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs,
+tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous
+avez employé cette somme?
+
+--Je ne le dirai pas.
+
+--Pour qui?
+
+--Je ne le dirai pas.
+
+--Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera
+avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on
+la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile
+d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela?
+
+--J'ai pensé à Lucien.
+
+--Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué?
+cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela
+que vous voulez?
+
+--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.
+
+--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous
+taisez?
+
+--J'aurai fait mon devoir.
+
+--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas
+que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir
+ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément.
+
+Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient,
+durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle
+adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché
+sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans
+ses entrailles.
+
+--Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous
+voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de
+votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est
+de vous.
+
+En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de
+l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le
+regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un
+attendrissement.
+
+--Oh! Geneviève, murmura-t-il.
+
+--Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous
+m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai
+prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de
+propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa
+mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de
+mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas
+pensé à cela.
+
+--J'ai obéi à cette lettre.
+
+--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle
+que vous avez aimée?
+
+--Que j'ai aimée!
+
+--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera
+connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra
+qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et
+voulez-vous les lui imposer?
+
+Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la
+regarder.
+
+--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.
+
+--Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure
+dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui
+pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le
+voulez.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres
+qui se portent sur vous.
+
+--Ah!
+
+--Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de
+quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le...
+la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre
+retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux
+qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le
+fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas
+reconnaître qu'ils se sont trompés.
+
+Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris,
+c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela.
+
+--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne
+serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?
+
+--Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une
+apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait
+dangereux.
+
+--Vous voyez... vous m'éloignez encore.
+
+--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse
+existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur
+nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux
+de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie.
+
+De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il
+retomba brusquement dans la réalité:
+
+--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le
+ferai.
+
+--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit
+disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en
+vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes.
+
+--Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant.
+
+--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de
+quelques semaines quand l'avenir est à nous?
+
+Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa
+tomber dans ses bras:
+
+--Ah! Robert!
+
+Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait
+minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne
+laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas.
+
+Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants
+étaient rentrés de leur promenade.
+
+
+
+XXXIV
+
+En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même
+temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se
+tromper,--la satisfaction et la joie.
+
+--Ah! voici Robert, s'écria Fourcy.
+
+--C'est toi! dit Lucien.
+
+Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que
+chez le fils.
+
+Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons
+qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait
+toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne
+serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits
+absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder,
+sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf.
+
+Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert
+avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent
+payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri
+égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête
+et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second
+fut un serrement de coeur et un élan de compassion:
+
+--Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait
+s'accuser, le pauvre garçon!
+
+Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir
+que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part.
+
+--Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement,
+de tout coeur, vous pouvez m'en croire.
+
+Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât
+peu à cet épanchement.
+
+Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer.
+
+--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez
+qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur
+plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est
+ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence
+fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de
+trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables
+pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien
+ne pas être étranger à...
+
+Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en
+parlant d'un Charlemont?
+
+--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez
+niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si
+heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous
+n'aurez qu'à paraître et tout sera fini.
+
+Alors lui prenant le bras affectueusement:
+
+--Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre...
+d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer
+d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions
+indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser:
+c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique.
+
+A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à-tête et surtout de la
+contenance embarrassée de Robert, appela son mari:
+
+--Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la
+nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim.
+
+--C'est juste, dit Fourcy.
+
+Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot.
+
+--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop
+loin, beaucoup trop loin.
+
+Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa
+guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son
+voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots.
+
+Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable.
+
+--Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a
+pas changé.
+
+--Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait
+Fourcy.
+
+--Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se
+déclarer.
+
+Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait
+pas sur la cause de cette humeur sombre:
+
+--Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle.
+
+Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa
+résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver
+seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut
+vouloir les éviter.
+
+Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la
+honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il
+devait l'aider à parler.
+
+--Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment
+où ils furent seuls.
+
+--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en
+arrivant.
+
+Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la
+reprit:
+
+--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu.
+
+L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas.
+
+Lucien insista:
+
+--Parce que si... j'ai un duel, tu seras là.
+
+--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là.
+
+--Ah!
+
+--Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu
+n'auras pas de duel.
+
+Lucien crut le moment arrivé.
+
+--Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que
+tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute
+trouver le coupable.
+
+Lucien resta muet cherchant à comprendre.
+
+Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il
+n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait
+trouver ce coupable?
+
+Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement
+de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable!
+
+Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs
+reprises, au grand étonnement de celui-ci.
+
+Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de
+vives angoisses.
+
+Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux?
+
+Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment
+répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en
+posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais
+saurait-il, pourrait-il la suivre?
+
+Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta
+le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le
+trouver.
+
+M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de
+commencer sa toilette.
+
+D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais
+cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après
+avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était
+tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds.
+
+--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont.
+
+--Quelle confession?
+
+--Comment, quelle confession? celle de votre infamie.
+
+--Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me
+retirer.
+
+Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à
+l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait.
+
+Mais d'un geste son père le retint.
+
+--Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce
+que vous fait de cet argent?
+
+Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots
+s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là.
+
+--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent?
+
+--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un
+mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille
+francs à la Banque?
+
+Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi
+l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas
+cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui
+avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un
+certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation.
+
+--J'ai cette audace, dit-il.
+
+Mais il le dit mal, les yeux baissés.
+
+--Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé?
+
+--Je ne me suis pas sauvé.
+
+--Où avez-vous été?
+
+--Dans le pays de Galles.
+
+--Seul?
+
+--Seul.
+
+--Quoi faire?
+
+--Me promener
+
+--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup?
+
+--Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime.
+
+--Ah!
+
+C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement
+pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que
+la situation se détendait.
+
+En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que
+celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point
+avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au
+contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En
+l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un
+éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent?
+
+--Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol?
+
+--Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas.
+
+--Pourquoi revenez-vous?
+
+--Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge.
+
+--Comment voulez-vous vous défendre?
+
+--Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à
+Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une
+lettre de Lucien m'a fait interrompre.
+
+--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce
+qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui.
+
+--Demain ou après-demain.
+
+--Alors tu te plais dans le pays de Galles.
+
+Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de
+l'Angleterre et de voyages.
+
+L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à
+mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte
+de son mensonge l'étouffait.
+
+
+
+XXXV
+
+Cependant les recherches de la justice continuaient.
+
+Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux
+délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était
+venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques
+renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien.
+
+Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de
+madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui
+avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses
+pièces.
+
+De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point
+été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa
+clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur
+empreintes.
+
+Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait
+remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient
+entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il
+entré ce voleur?
+
+--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer,
+laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du
+dehors.
+
+--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il
+deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit
+bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul
+mandat, au lieu de prendre le cahier entier?
+
+Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient
+élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que
+celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il
+écoutait, il regardait, il ne disait rien.
+
+C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle
+de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était
+disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais
+qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses
+lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence.
+
+Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec
+madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas,
+et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde
+déférence.
+
+--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans
+votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à
+adresser à vos domestiques.
+
+Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison
+qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les
+Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était
+contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du
+pays.
+
+Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait
+plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait
+éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que
+celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il
+fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela;
+même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes;
+de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se
+mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la
+façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même
+volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit
+commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont.
+
+--Quel exemple! disait-il souvent.
+
+Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait,
+son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était
+surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de
+faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand
+cela lui était si facile.
+
+Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari
+témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières
+douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui
+inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi?
+et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un
+jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui
+faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel
+elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des
+serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de
+ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à
+Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas
+pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre
+quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah!
+comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se
+fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et
+l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans
+ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre
+elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le
+voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les
+lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait
+pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son
+ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe
+du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas
+laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle
+ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.
+
+Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits
+positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence
+par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été
+folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la
+prudence pouvait lui suggérer.
+
+Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces
+précautions.
+
+Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et
+de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle
+cachât, et c'était là pour elle le difficile.
+
+Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux,
+et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle
+ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien
+à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou
+une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger
+qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant
+son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât
+comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger,
+n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas
+dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en
+elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui
+tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que
+cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait
+pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.
+
+Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre
+de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait
+toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait
+faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la
+possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la
+justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.
+
+Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle
+éprouverait l'embarras des richesses.
+
+Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses?
+A qui, à quoi se fier?
+
+D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des
+explications impossibles à donner.
+
+Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les
+diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des
+justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés,
+qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le
+certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.
+
+Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher
+ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.
+
+Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement
+pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne
+perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à
+angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les
+vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles
+qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits
+cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des
+planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps
+pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare
+facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.
+
+Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait
+pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien
+cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie,
+comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à
+secret dont le fin fond était connu d'elle seule.
+
+Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait
+ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un
+coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé
+une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses
+petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé
+entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres
+feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait
+de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait
+faire disparaître, titres et bijoux.
+
+Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de
+les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne
+retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le
+tapis sur lequel elle avait traîné un meuble.
+
+Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui
+faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison.
+
+De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était
+fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait
+offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son
+intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de
+cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de
+ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé.
+
+Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le
+commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa
+vue.
+
+
+
+XXXVI
+
+Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable
+commissaire de police.
+
+--Je vous dérange?
+
+--Pas du tout.
+
+--Je serais désolé.
+
+--Vous avez du nouveau?
+
+--Peut-être.
+
+Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrétion de ne pas
+insister; malgré le violent désir qu'il avait de savoir, il portait
+trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation
+directe.
+
+--Est-ce que vous êtes bien occupé en ce moment? demanda le commissaire
+de son ton le plus insinuant.
+
+--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner;
+asseyez-vous donc, je vous prie.
+
+--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi à Nogent, où M.
+le juge d'instruction doit se rendre de son côté pour certaines
+constatations qui exigent votre présence.
+
+Aller à Nogent à cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy,
+qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journée, mais
+puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas
+refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle
+qu'il avait le plus à coeur, c'était la découverte de leur voleur.
+
+--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis à vous; et
+nous partons.
+
+Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions;
+il ne serait absent que quelques heures et sûrement il reviendrait.
+
+Le trajet fut très gai et le commissaire entretint la conversation d'une
+façon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait
+d'arrêter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il
+était tout plein de son succès qu'il n'avait obtenu qu'à force de
+persévérance et de ruses: au reste il était en ce moment dans une bonne
+veine.
+
+Ils trouvèrent le juge d'instruction qui était arrivé depuis une
+demi-heure déjà, et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle,
+sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'était installé dans
+le salon avec son greffier.
+
+Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction
+coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps;
+il avait interrogé les domestiques.
+
+Cela fut répondu assez sèchement; au reste le contraste était frappant
+entre le juge et le commissaire: autant l'un était aimable, doux,
+poli, autant l'autre était raide et rogue, d'une froideur glaciale qui
+paralysait ceux qu'il daignait regarder.
+
+--Maintenant, dit le juge en s'adressant à Fourcy, je désire avant tout
+visiter les lieux, veuillez me précéder.
+
+Ces manières et ce langage ne ressemblaient en rien aux façons du
+commissaire, mais Fourcy ne laissa paraître aucune surprise; marchant
+devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la
+chambre de sa femme et dans la sienne.
+
+Comme le juge ne paraissait pas disposé à lui adresser des questions, il
+se tint sur la réserve et il attendit.
+
+N'ayant rien à faire qu'à regarder, une chose le frappa; le juge
+d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement
+des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait dû être commis;
+il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les
+étoffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de
+la cheminée, les coffrets orientaux, placés çà et là, et à un certain
+moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les étagères pour prendre les
+curiosités qui les emplissaient et les étudier.
+
+--C'est un curieux, un amateur de bric-à-brac, se dit-il tout bas.
+
+Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol,
+c'est-à-dire du bureau et de la porte de communication des deux
+chambres; ce n'était ni le lieu ni l'heure de se livrer à la manie de la
+curiosité.
+
+Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut une observation ou plutôt une
+exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu.
+
+--Mais c'est un vrai musée, il y a là des trésors.
+
+--Qui n'ont pas tenté le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est
+entré dans cette chambre.
+
+--C'est que ce voleur avait mieux à prendre, dit le juge.
+
+Et cette observation fut faite d'un ton sévère qui parut à Fourcy n'être
+guère en situation:
+
+--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction.
+
+Dans le vestibule il s'arrêta, et s'adressant à Fourcy:
+
+--Donnez des instructions, pour qu'on me prévienne quand madame Fourcy
+rentrera de sa promenade; j'ai à l'interroger; mais avant, il importe
+que nous en ayons fini ensemble.
+
+Cela fut dit d'un ton sec et impératif, par petites phrases hachées; en
+homme qui est habitué à donner des ordres et à les voir obéis.
+
+Derrière eux, marchait le commissaire, qui continuait à ne pas ouvrir la
+bouche.
+
+Le greffier était resté dans le salon, installé devant sa table avec ce
+qu'il fallait pour écrire.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction à Fourcy.
+
+Et lui-même se plaça à côté de son greffier, tandis que Fourcy prenant
+une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre côté de la table, assez
+surpris que ce fût ce juge qui parlât en maître dans ce salon.
+
+Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les
+parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit
+des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons
+ramiers perchés dans les arbres du jardin.
+
+Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea
+assez longtemps, très longtemps, pour Fourcy péniblement impressionné
+sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgré lui.
+
+Enfin le juge d'instruction releva la tête et sans parler il regarda
+Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tête aux pieds, surtout
+à la tête, dans les yeux.
+
+--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--A quel âge êtes-vous entré dans la maison Charlemont?
+
+--A quinze ans.
+
+--A quels appointements?
+
+--Cent francs par mois.
+
+--Vous êtes resté longtemps à ce chiffre?
+
+--Un an; on m'a mis alors à cent cinquante francs; l'année suivante à
+deux cents; la troisième année à quatre cents; à vingt-trois ans je
+gagnais six mille francs par an; à trente-six, douze mille; à quarante,
+soixante mille.
+
+--Jusqu'en ces derniers temps tel a été le chiffre de vos appointements,
+soixante mille francs?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par
+an?
+
+--Parfaitement.
+
+--En dehors de ces appointements avez-vous gagné de l'argent, je veux
+dire avez-vous fait des affaires, des spéculations?
+
+--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que
+j'ai d'intelligence, mon expérience à la maison Charlemont, dont je
+suis le directeur, et j'aurais cru lui dérober quelque chose si j'avais
+entrepris des spéculations pour mon compte: cela n'eût point été
+délicat. Au reste je dois dire que j'ai été plus que récompensé de cette
+réserve, qui pour moi a été l'accomplissement d'un devoir: M. Amédée
+Charlemont a bien voulu me donner un intérêt dans sa maison, et me faire
+son associé; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de
+dévouement; c'est plus que je n'avais jamais rêvé, et j'ose dire que
+cela me touche beaucoup plus encore dans ma fierté que dans mon intérêt.
+
+Le juge d'instruction avait écouté ce petit discours, débité avec feu et
+d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement
+de visage, aucune flamme du regard manifestât au dehors son impression.
+
+Il s'établit un silence.
+
+Puis le juge d'instruction reprit ses questions.
+
+--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans,
+avez-vous fait des économies?
+
+Fourcy avait déjà été surpris des premières questions qui lui avaient
+été posées; celle-là redoubla son étonnement. Pourquoi, diable, ce juge
+d'instruction se mêlait-il de ses affaires? Était-il là pour causer, ou
+pour s'occuper du vol? Jusqu'à présent, il n'avait été question que de
+lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela
+avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il eût
+gagné quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il eût ou n'eût
+pas fait des économies?
+
+Cependant il répondit:
+
+--Très peu.
+
+--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer?
+
+--Parfaitement, mais il me semble que...
+
+--Expliquez, je vous prie.
+
+Malgré «ce je vous prie» qui finissait la phrase, c'était là un
+ordre plutôt qu'une invitation; il n'y avait pas à se méprendre sur
+l'intonation avec laquelle il avait été donné.
+
+Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce
+fut de la résistance.
+
+Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment
+en prenait bien à son aise avec lui. Posées dans une autre forme et sur
+un autre ton, il eût volontiers répondu à des questions de ce genre, car
+il n'avait rien à cacher dans sa vie; mais ces façons le blessaient à la
+fin et il n'était pas homme à courber la tête devant qui que ce fût.
+
+--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois
+cent mille francs.
+
+Le juge le regarda en face.
+
+--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique.
+
+--Cela ne regarde que moi.
+
+--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de
+vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres à amener la
+découverte de la vérité.
+
+Fourcy demeura interdit, cherchant à comprendre, ne pensant pas à
+répondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en
+arriver?
+
+--Mais alors? dit-il se parlant à lui-même plutôt qu'au juge.
+
+--Je vous ferai observer qu'au lieu de répondre vous interrogez; oui ou
+non, avez-vous fait des économies sur vos appointements?
+
+--Je vous ai répondu: très peu.
+
+--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et à quoi vous avez
+dépensé ces appointements. Je vous écoute, monsieur.
+
+Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les
+interroge, alors même qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont
+innocents.
+
+Fourcy fut décontenancé.
+
+Est-ce que ce juge d'instruction le soupçonnait?
+
+Mais de quoi?
+
+Un soupçon eût été une absurdité de la part de ce magistrat.
+
+Et ce serait folie à lui d'admettre la possibilité d'une pareille idée.
+
+Le mieux était donc de répondre au plus vite; puisqu'il avait commencé
+à répondre, il devait continuer; c'était encore le meilleur moyen d'en
+finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait à rien
+qu'à traîner les choses et à en les envenimer.
+
+--Lorsque j'ai acheté cette maison, dit-il, j'avais quelques économies.
+
+--Quand l'avez-vous achetée?
+
+--Après la guerre.
+
+--Combien?
+
+--Cent dix mille francs.
+
+--Que vous avez payés?
+
+--Comptant.
+
+--Avec quoi?
+
+--Pour quatre-vingt mille francs avec ces économies dont je vous parle.
+
+--Et pour le surplus?
+
+--Avec une somme de trente mille francs que j'ai empruntée.
+
+--Vous avez eu des réparations importantes à faire; des changements, des
+embellissements? Pouvez-vous me dire à combien s'en est élevé le prix?
+
+--A cinquante-cinq mille francs environ.
+
+--Ces cinquante-cinq mille francs, ajoutés aux trente mille que vous
+avez empruntés, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille
+francs.
+
+--Parfaitement.
+
+--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs?
+
+--Rien.
+
+--Comment les avez-vous payés?
+
+--Avec ce que j'ai pu économiser sur mes appointements.
+
+--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces économies; et si cela
+vous est possible sans livres de comptes, établissez votre budget; nous
+avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dépense? Pour un
+homme de chiffres, cela ne doit pas être difficile à dire.
+
+--Cela est très facile, mais à condition de prendre des moyennes.
+
+--Prenez des moyennes.
+
+--Mes dépenses de maison s'élèvent à douze mille francs par an.
+
+--Écrivez, dit le juge d'instruction à son grenier qui jusque-là était
+resté la plume à la main, mais sans prendre les notes.
+
+Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua:
+
+--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les
+impôts, les frais de jardinage, de domestiques à Nogent sont de trois
+mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix
+mille francs; les toilettes de ma femme coûtent deux mille francs par
+an.
+
+--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-là avait écouté
+attentivement sans interrompre.
+
+--Elles sont très simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait,
+car il était d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait sa
+femme.
+
+--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas.
+
+--Celles de ma fille coûtent la même somme; l'éducation de ma fille
+coûtait jusqu'à ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils
+et son entretien la même somme; en voyages nous dépensons environ deux
+mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera
+environ quarante-cinq mille francs.
+
+--Faites, dit le juge d'instruction.
+
+--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier.
+
+--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize
+mille francs?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous
+avez payé votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier
+de cette maison que nous n'avons pas compté; quant à celui de Paris...
+
+--Il était payé avant la guerre.
+
+--Reste donc celui-ci; c'est-à-dire qu'après avoir prélevé
+quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouvé moyen de payer
+cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille
+francs.
+
+Fourcy, bien qu'il ne fût pas disposé à la gaieté, ne put pas s'empêcher
+de sourire en entendant émettre une pareille absurdité, cependant
+ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple
+manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrète: six
+cent mille francs, son mobilier acheté de bric et de broc, c'était
+vraiment trop drôle!
+
+--Il n'y a pas là de quoi sourire, dit le juge d'instruction sévèrement,
+rien n'est plus sérieux.
+
+--Peut-être en effet cela serait-il sérieux, si ce mobilier avait la
+valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer
+comment avec cinquante mille francs, j'ai payé six cent mille francs.
+
+--C'est justement cette explication que je vous demande.
+
+--Et que je n'ai pas à vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut à
+peine la dixième partie de ce que vous pensez, c'est-à-dire environ les
+cinquante mille francs qui me sont restés sur mes économies, ma dette de
+quatre-vingt-cinq mille francs étant prélevée.
+
+Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui
+contractait les narines et retroussait la lèvre supérieure en découvrant
+les dents, exprimait le dédain et la pitié.
+
+Jusque-là le commissaire aux délégations, assis à côté de Fourcy, avait
+gardé le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu
+donner à croire qu'il s'intéressait à cet interrogatoire; à ce moment,
+il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire
+le plus aimable, il intervint dans l'entretien:
+
+--Je demande à M. Fourcy la permission de lui faire observer que le
+tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille
+francs.
+
+Fourcy haussa doucement les épaules et se mit à rire.
+
+--Que cette tapisserie d'Andran, représentant des scènes d'_Esther_, ne
+vaut pas moins de trente mille francs; que les sirènes de l'escalier
+ont coûté plus de dix mille francs; et nous voilà déjà à soixante mille
+francs.
+
+--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'écria Fourcy.
+
+--Ils sont exacts.
+
+--Ni exacts, ni sérieux.
+
+--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire,
+mais vous savez qu'avant d'appartenir à la police j'ai été clerc de
+commissaire-priseur et que je suis en état d'estimer un mobilier, même
+quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de
+votre mobilier dans ce salon, dans la salle à manger, dans le vestibule,
+dans l'escalier, dans les chambres où je suis entré, vaut plus de cinq
+cent mille francs.
+
+--C'est impossible! s'écria Fourcy.
+
+--Il y a marchand à ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de
+son ancien métier.
+
+Fourcy resta atterré.
+
+Mais presque aussitôt il se redressa pour protester:
+
+--C'est impossible, s'écria-t-il avec une énergie désespérée.
+
+--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge
+d'instruction; ce mobilier est là, nous le voyons, combien l'avez-vous
+payé?
+
+--Mais je ne l'ai pas payé le prix que vous lui attribuez.
+
+--Combien l'avez-vous payé?
+
+--Une cinquantaine de mille francs.
+
+--Dire qu'on a payé cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille
+n'est pas une explication.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'aie dépensé cette somme puisque je ne
+l'avais pas?
+
+--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas
+gagné cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas
+fait de spéculations; dites comment vous vous êtes procuré les cinq ou
+six cent mille francs, prix de ce mobilier.
+
+--Mais ce mobilier n'a pas coûté six cent mille francs, ni cinq cent
+mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible.
+
+Le commissaire se leva et, étendant la main par un geste énergique comme
+s'il voulait prêter serment:
+
+--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a coûté plus de cinq cent mille
+francs, je le jure.
+
+--Voulez-vous que nous descendions à trois cent mille francs, dit le
+juge d'instruction, et même à deux cent mille? Dites alors où vous avez
+pris ces deux cent mille francs.
+
+Depuis quelques instants Fourcy se débattait désespérément contre l'idée
+qu'on le soupçonnait; cette idée qui tout d'abord lui avait paru une
+absurdité ou une folie, ce mot «pris» l'enfonça violemment dans son
+esprit.
+
+--Pris! s'écria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme?
+
+---Dites où et comment vous vous l'êtes procurée.
+
+--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misérable
+somme!
+
+--Cette misérable somme et d'autres, moins misérables peut-être.
+
+Fourcy se frappa la tête à deux mains.
+
+--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver
+à m'accuser du vol du mandat, moi, moi!
+
+Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne répondirent,
+mais ils échangèrent un coup d'oeil plus terrible qu'une réponse
+directe.
+
+--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont,
+poursuivit Fourcy, est celui où je deviens son associé!
+
+--Prouvez que vous n'avez pas commencé avant; nous sommes là pour
+recevoir vos explications.
+
+La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'à
+Fourcy:
+
+--Madame vient de rentrer avec mademoiselle.
+
+--Ces explications que vous demandez, s'écria Fourcy, je vais vous les
+donner.
+
+Puis s'adressant à la femme de chambre qui attendait en regardant autour
+d'elle d'un air ahuri:
+
+--Dites à madame de venir, tout de suite.
+
+Il avait relevé la tête, et un éclair de confiance transfigurait son
+visage bouleversé: sa femme arrivait à son secours: elle allait donner
+les explications qu'on exigeait de lui.
+
+Presque aussitôt après le départ de la femme de chambre, la porte du
+salon se rouvrit et madame Fourcy parut.
+
+Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui
+l'observait se plaça entre eux.
+
+--Viens, Geneviève, dit Fourcy, viens à mon secours.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+
+
+XXXVII
+
+Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le
+passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et
+le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier.
+
+Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de
+la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée
+de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient
+révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils
+étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner
+du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire.
+
+--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction.
+
+Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée,
+mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec
+sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un
+lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme.
+
+--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas
+d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame.
+
+Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise:
+
+--Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours?
+demanda-t-il.
+
+--Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction.
+
+Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette
+explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait
+absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille
+francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une
+somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille
+francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce
+total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces
+cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui
+garnissait cette maison?
+
+A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que
+la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout
+d'abord.
+
+--En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction
+pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes
+nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à-dire cinq ou six cent
+mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de
+voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler
+les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces
+messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent
+mille francs.
+
+Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un
+évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa
+situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à
+elle, mais le commissaire de police le retint.
+
+--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma
+femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus
+éloquente contre ces soupçons insensés?
+
+Puis s'adressant à sa femme elle-même:
+
+--Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas
+à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu
+donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons;
+c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle.
+
+Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à
+dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce
+cauchemar.
+
+Il attendit en la regardant.
+
+Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux
+baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était
+anéantie.
+
+--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu.
+
+Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence.
+
+--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours
+prévenant.
+
+Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une
+idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours
+gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire.
+
+Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta.
+
+--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre
+d'eau.
+
+Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la
+rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer,
+cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la
+voix et du regard.
+
+--Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant.
+
+Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait.
+
+Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe
+sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces
+il l'offrit à madame Fourcy.
+
+Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au
+moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée.
+
+--Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction.
+
+--Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique
+qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé.
+
+Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler.
+
+--J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle.
+
+--Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police,
+qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement,
+affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette
+tapisserie des Gobelins plus de trente mille.
+
+Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un
+sourire approbateur.
+
+--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne
+les ai pas payés ce prix-là; il s'en faut de beaucoup.
+
+--Combien les avez-vous payés?
+
+Elle hésita.
+
+--Je ne m'en souviens pas.
+
+Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme
+ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les
+chiffres.
+
+--Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par
+l'émotion.
+
+Elle parut faire cet effort, mais inutilement.
+
+--Je ne me rappelle pas, dit-elle.
+
+--Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais
+vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces
+prix?
+
+--Je ne l'ai pas conservé.
+
+--Au moins, vous avez des factures acquittées?
+
+--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles
+peuvent être.
+
+--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite.
+
+Et le juge d'instruction fit mine de se lever.
+
+--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne
+sont pas ici, elles sont à Paris.
+
+Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy.
+
+--Vous voyez, dit-il.
+
+Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction
+qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne
+parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites?
+
+Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et
+qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible
+qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait.
+
+--Allons à Paris, dit-il en se levant vivement.
+
+--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes
+factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites.
+
+De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup
+d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans
+l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains.
+Comment ne le comprenait-elle pas?
+
+Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police
+intervint.
+
+--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à
+obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos
+factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs
+années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui
+serait extraordinaire.
+
+Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de
+soulagement: quel brave homme, ce commissaire!
+
+Il leur sourit à tous deux.
+
+--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant.
+Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de
+qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les
+sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces
+noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés.
+Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs
+livres de commerce.
+
+Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais
+maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme.
+
+Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore,
+plus défaite.
+
+--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de
+répondre?
+
+Et il attendit quelques instants.
+
+--Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule
+manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et
+que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles,
+c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si
+vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il
+vous condamnerait;--que si vous alléguez que vous n'avez plus vos
+factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;--enfin, que si
+vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez
+acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient
+d'un mot le système de défense de votre mari.
+
+De nouveau le commissaire de police prit la parole:
+
+--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms
+de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands
+qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant
+trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis
+oriental avec armoiries, ces sirènes.
+
+Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant
+les yeux et regardant le juge d'instruction:
+
+--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai.
+
+Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de
+s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari
+qu'elle avait longuement regardé:
+
+--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à
+mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la
+douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que
+je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les
+lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant
+pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux
+pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.
+
+Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria
+avec énergie:
+
+--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers
+lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques!
+
+C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi
+levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la
+bouche grands ouverts, le visage convulsé.
+
+Qu'allait-elle donc dire?
+
+L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait.
+
+Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue:
+
+--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être
+payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui
+attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille
+francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon
+mari sur cette valeur.
+
+Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une
+plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté.
+
+--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant
+rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles,
+d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui
+donnais.
+
+--Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction.
+
+--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non
+la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion
+qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son
+compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter
+des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement.
+Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours
+réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de
+famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans
+le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu
+risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me
+suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait
+les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui.
+
+Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques
+secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire.
+
+--Continuez, madame, dit le juge d'instruction.
+
+Il fallait obéir; ce qu'elle fit.
+
+--Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir
+les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai
+ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et
+c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier.
+
+Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment
+Fourcy le prévint.
+
+Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête
+haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur
+sa femme.
+
+--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le
+bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans
+achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma
+femme.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire
+lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la
+vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez;
+ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge
+d'instruction.
+
+Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il
+venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa
+femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et
+baissa les yeux.
+
+--Répondez-moi, dit-il.
+
+--Jacques.
+
+--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille,
+c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds;
+où avez-vous eu celle que vous avez risquée?
+
+Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle
+adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas.
+
+--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait
+attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il
+m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et
+dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un
+certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy,
+cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant
+de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même,
+l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel
+sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette
+influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un
+diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je
+ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai
+risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris
+une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que
+j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le
+reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources.
+
+Après un moment d'hésitation elle se tut.
+
+Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait
+traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le
+chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous
+ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait
+depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi
+bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été
+forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi
+grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle
+traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en
+sortir.
+
+Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil
+du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et
+elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il
+l'accueillait mal.
+
+--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.
+
+--M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a
+apporté la maison Charlemont.
+
+--Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Mais il vient de mourir?
+
+--Justement.
+
+--Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction.
+
+Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque.
+
+--Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations
+en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires?
+
+--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et
+son aide et qui a réglé toutes mes affaires.
+
+--Le directeur du _Crédit Oriental_? demanda le juge d'instruction.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une
+bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins.
+
+Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.
+
+Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il
+s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la
+sensation de la réalité.
+
+Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de
+se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari,
+que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que
+c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté,
+deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière:
+interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent
+mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et
+alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était
+la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot
+en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce
+qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût
+l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la
+franchise.
+
+Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.
+
+--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de
+vous entretenir un moment.
+
+Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande
+d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à
+l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient
+vis-à-vis le greffier sans se parler.
+
+--Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la
+fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent.
+
+--Peut-être.
+
+--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je
+n'en dirais pas autant de la femme.
+
+--C'est mon sentiment.
+
+--Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en
+perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait,
+elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la
+garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le
+touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve
+toujours un complice.
+
+--Qui soupçonnez-vous?
+
+--Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est
+pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées.
+L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des
+pertes d'argent en ces derniers temps.
+
+--Et comment?
+
+--Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La
+Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien
+chauffer.
+
+--Alors?
+
+--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de
+surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du
+salon.
+
+--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il.
+
+Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup.
+
+Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le
+commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.
+
+Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle,
+il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.
+
+Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le
+commissaire du côté de la porte.
+
+Fourcy les avait suivis.
+
+Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait
+plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication
+qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des
+magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas
+convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme
+souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier
+de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le
+concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait
+conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi,
+elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le
+charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui
+de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari:
+ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si
+fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force.
+Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas
+souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient
+la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient
+rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter
+maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler,
+et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur
+avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu
+raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les
+bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge
+d'instruction.
+
+Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec
+eux.
+
+--Il va revenir, se dit-elle.
+
+Et elle se prépara.
+
+Cependant il ne revint pas.
+
+C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur
+tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui
+torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et
+Chabert lui avait remis le collier de diamants.
+
+Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M.
+Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait
+accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la
+pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé
+dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout
+entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité
+cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit
+un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa
+femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour
+qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son
+amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par
+la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons
+s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il
+n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres.
+
+--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier?
+
+Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à
+celui-là.
+
+--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé?
+Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations?
+
+Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant,
+et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui
+paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.
+
+Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention
+d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient
+difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et
+l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait
+vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté.
+
+A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une
+importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre
+qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie;
+si elle avait menti, elle mentait encore.
+
+Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour
+interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris.
+
+Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six
+mille francs, prix de la réparation du collier.
+
+Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer
+la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy.
+
+Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la
+facture.
+
+--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux
+pierres?
+
+--C'est qu'elles étaient défectueuses.
+
+--Alors il ne devrait y avoir rien à payer.
+
+--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez
+nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos
+confrères.
+
+--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui
+est un cadeau qu'on... nous a fait.
+
+Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous».
+
+--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix.
+
+Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions
+n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne
+saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait
+pas.
+
+Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne
+pouvait pas attendre.
+
+Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui
+répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait
+pas, serait déjà un indice.
+
+Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps
+après lui, dit Marcelle.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu
+trembles, tu me fais peur.
+
+--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère.
+
+--C'est pour le vol, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur?
+
+--Peut-être.
+
+Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût
+jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les
+doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait
+au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.
+
+Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier
+réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude
+entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque
+temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert
+l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta
+que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux
+et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi
+maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas.
+
+Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre
+le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les
+minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la
+rue de la Paix!
+
+Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le
+collier.
+
+--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans
+quelles conditions.
+
+--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était
+pas disposé à répondre.
+
+--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez
+comprendre...
+
+Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines
+qu'elles étaient elles se firent obséquieuses.
+
+--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je
+vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M.
+Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis
+prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous
+emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires
+que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.
+
+Robert! qu'avait à faire Robert en ceci?
+
+Mais le bijoutier continuait:
+
+--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et
+je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est
+exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur.
+
+--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier?
+balbutia Fourcy.
+
+--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré.
+
+--Vous... en êtes sûr?
+
+--Comment? si j'en suis sûr.
+
+Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de
+commerce.
+
+--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante
+mille francs.
+
+Et il continua en lisant la description du collier.
+
+Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies
+de feu qui couraient sur le livre.
+
+De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un
+seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur.
+
+Il balbutia quelques paroles de remerciements.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Il suffit...
+
+Et chancelant il se dirigea vers la porte.
+
+--Vous oubliez le collier.
+
+
+
+XXXIX
+
+Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et
+l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un
+nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur
+effroyablement: Robert Charlemont.
+
+Robert Charlemont était l'amant de sa femme!
+
+Sa femme avait un amant!
+
+Était-ce possible?
+
+Rêvait-il?
+
+N'était-il pas fou?
+
+Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il
+se répétait:
+
+--Geneviève! Robert!
+
+Trompé par sa femme.
+
+Trompé par Robert.
+
+Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?
+
+Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!
+
+Et Robert! un Charlemont!
+
+Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!
+
+Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était
+Geneviève.
+
+Mais alors?
+
+Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.
+
+Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!
+
+Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant
+lui? devait-il y regarder?
+
+Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa
+maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et
+le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas:
+imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.
+
+Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître,
+pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette
+voiture; ce serait fini; quel soulagement!
+
+Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la
+première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour
+réfléchir et voir ce qu'il devait faire.
+
+Car il devait faire quelque chose.
+
+Quoi?
+
+Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta
+pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques
+instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de
+celui-ci.
+
+Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui
+apprendre?
+
+Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais
+répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il
+était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de
+Robert.
+
+Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour
+l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.
+
+Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en
+retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle
+humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce
+moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus
+vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur
+et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux
+délégations était survenu.
+
+--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.
+
+Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé
+à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci
+ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se
+rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait;
+s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner
+les recherches de la justice.
+
+--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et
+en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.
+
+--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait
+dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est
+vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va
+frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de
+vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.
+
+--Quel coup?
+
+Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à
+Nogent.
+
+--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle
+de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se
+levant indigné.
+
+--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.
+
+Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les
+ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait
+éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des
+bruits que la justice avait dû éclaircir.
+
+De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.
+
+De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais
+qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les
+soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.
+
+--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme
+se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de
+spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que
+madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses
+dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait
+que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à
+s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque
+complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher
+si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête
+que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur
+entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations
+suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de
+supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour
+ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre
+nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à
+Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée
+devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne
+nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître
+qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les
+affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.
+
+--Trois cent mille francs!
+
+--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais
+elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois
+cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à
+M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?
+
+Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose
+nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce
+récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement
+involontaire.
+
+--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions
+pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne
+perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en
+train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule
+était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce
+n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien
+m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue
+l'a mise en état de détention.
+
+--Arrêtée!
+
+--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée:
+sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois
+cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour
+elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre
+les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu
+représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui,
+rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a
+payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame
+Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le
+mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore
+le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre
+les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est
+probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de
+quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons
+mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du
+tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses
+acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez
+difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans
+nos procédés d'investigation.
+
+Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les
+compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas
+réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule
+parole était sortie de ses lèvres:
+
+--Mon pauvre Jacques.
+
+--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce
+qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?
+
+--Elle va l'écraser.
+
+--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la
+mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon
+devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme
+si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore
+sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime
+et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il
+verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la
+permission de me retirer.
+
+M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur
+des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première
+fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son
+pauvre Jacques.
+
+--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui
+portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.
+
+Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont
+l'avait retenu:
+
+--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?
+
+--Cela dépend de M. le juge d'instruction.
+
+
+
+XL
+
+Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour
+sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que
+tout juste le temps de saluer.
+
+--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant
+à Fourcy.
+
+Et vivement il sortit sans se retourner.
+
+Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait
+pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence
+et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas,
+à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se
+demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de
+sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et
+l'arrestation de madame Fourcy.
+
+Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un
+effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison.
+
+Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son
+agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer
+une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.
+
+Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse
+déjà si violente.
+
+Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux
+mains:
+
+--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu
+n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai
+toujours pour toi un camarade, un frère.
+
+Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement.
+
+--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter;
+je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si
+troublé, si ému.
+
+Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment,
+les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit:
+
+--Je sais tout.
+
+--Ah!
+
+--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de
+diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable!
+recevoir de l'argent de votre fils!
+
+Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.
+
+--Ah! mes enfants, mes enfants!
+
+Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée.
+
+Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il
+avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme
+pour leur donner un sens.
+
+Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse
+de son fils!
+
+C'était bien cela que disait Fourcy, cependant.
+
+Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:
+
+--C'est impossible!
+
+Fourcy ne répondit que par un sanglot.
+
+Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux
+dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa:
+
+--Mon pauvre garçon!
+
+Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main:
+
+--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il.
+
+--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore,
+sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le
+bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à
+M. Robert Charlemont.
+
+--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille
+francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.
+
+Fourcy le regarda sans comprendre.
+
+--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont.
+
+Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques
+mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte
+des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de
+cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque
+de mille francs.
+
+--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs;
+soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui
+entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat,
+c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la
+somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant?
+Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme
+expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il
+faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans
+un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant
+partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer,
+les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui?
+
+--Mon Dieu! murmura Fourcy.
+
+--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme
+coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?
+
+Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce
+n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était
+aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de
+bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir
+empoisonné.
+
+Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa
+pensée, s'écria:
+
+--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à
+cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable
+rend la femme libre.
+
+--Libre?
+
+--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de
+détention.
+
+--En prison!
+
+--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du
+vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice,
+l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but:
+la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins
+pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.
+
+--Mais...
+
+--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver
+encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens.
+
+Et il l'entraîna.
+
+En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de
+prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans
+le coin de la voiture.
+
+A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit
+la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion.
+
+Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette
+stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et
+un soupir s'échappa de sa poitrine.
+
+--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas
+supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui
+dirais-je?
+
+M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que
+Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il
+voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans
+son refus:
+
+--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les
+laisser à leur mère?
+
+--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.
+
+Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier
+du Palais.
+
+Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin,
+Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut
+au-devant de lui:
+
+--Eh bien? cria-t-il de loin.
+
+--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa
+comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge
+d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté.
+Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que
+je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un
+télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici;
+entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche.
+
+--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au
+guichet.
+
+--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que
+cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et
+que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout
+au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère!
+
+--Veux-tu que je t'accompagne?
+
+--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux
+que je sois seul avec eux.
+
+--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.
+
+Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture.
+
+--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à
+plusieurs reprises...
+
+--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions.
+
+Marcelle accourut à lui:
+
+--Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es
+parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman?
+
+Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.
+
+--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris.
+
+--Tu me fais peur.
+
+--Il ne faut pas avoir peur, chère fille.
+
+--Elle est malade!
+
+--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade,
+c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je
+ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots
+à écrire.
+
+Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il
+s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas
+résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille.
+
+Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la
+porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.
+
+Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre:
+
+--Père, est-ce possible?
+
+Et il tendit un journal à son père.
+
+--Où est mère?
+
+--Elle ne rentrera pas ce soir.
+
+--Alors c'est donc vrai?
+
+--... Tu sens bien qu'elle est innocente.
+
+--Ah! père!
+
+Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans
+paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre.
+
+Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.
+
+--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité,
+mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me
+soutiendras... mon fils.
+
+
+
+XLI
+
+Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa
+chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans
+un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course
+l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière
+désespérément.
+
+Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle
+de ses enfants.
+
+Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas
+sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis
+qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans
+hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni
+une parole.
+
+Mais ses enfants?
+
+Mais lui-même?
+
+Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme
+perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment
+vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver
+plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle,
+qu'avait-elle été!
+
+Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute
+c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si
+heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais
+mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la
+maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa
+femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant,
+c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête
+intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services.
+Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer
+la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire
+une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que
+Robert avait volés pour elle.
+
+Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements
+avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants.
+
+Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où
+il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait
+qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses
+enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté.
+
+Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue:
+les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces
+résolutions.
+
+Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards
+sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette
+séparation puisque leur mère était innocente.
+
+Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait
+pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte
+s'accuser soi-même.
+
+Il n'avait pu parler que de la question d'argent:
+
+--Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire:
+des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma
+situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de
+l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle
+a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires;
+peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le
+savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation
+d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison
+Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien
+impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas
+des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices
+personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront
+à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir
+conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré....
+
+Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut
+peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de
+l'expliquer:
+
+--... Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est
+perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je
+n'accomplissais pas cette séparation... plus douloureuse pour moi que
+vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque
+jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère.
+
+Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta
+d'arriver à la conclusion.
+
+--Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il
+m'avait faite.
+
+--Eh quoi! s'écria Lucien.
+
+--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune
+avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons
+quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute.
+
+--Mon Dieu! murmura Marcelle.
+
+Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista
+qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué.
+
+Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui,
+son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle
+de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus
+malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable
+de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait
+qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand
+il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un
+soutien, qu'il les éloignât de lui.
+
+Doucement il la prit dans ses bras:
+
+--N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris,
+certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille
+d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de
+l'associé de la maison Charlemont.
+
+Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne
+pouvait pas le dire.
+
+Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir
+auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ.
+
+Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de
+Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui
+simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement
+en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge;
+il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont,
+il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à
+Vincennes, où il monta en tramway.
+
+M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois
+depuis longtemps, il avait couché chez lui.
+
+--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?
+
+--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.
+
+Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu.
+
+--Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont.
+
+--Il le faut.
+
+--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela
+en ce moment.
+
+--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en
+état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la
+pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai
+grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez
+bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous.
+
+Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.
+
+--Alors ne nous séparons pas.
+
+--Il le faut.
+
+--Mais c'est ma ruine!
+
+--Non la vôtre, mais la mienne.
+
+--N'est-ce pas la même chose?
+
+Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa
+résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment
+et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris.
+
+Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons:
+
+--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais
+tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce
+danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à
+la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice,
+et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne
+reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est
+pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se
+réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire
+aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi.
+
+--Je pense à mon honneur.
+
+--Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si
+bravement tu fais tête à l'orage?
+
+Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont
+développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne
+rejaillit pas sur son mari.
+
+--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me
+sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé?
+
+Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus
+violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont
+d'un bond:
+
+--Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc
+pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!
+
+--Comment!
+
+--Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous
+avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en
+face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie
+la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour
+qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et
+tout de suite, au plus vite.
+
+M. Charlemont lui prit les deux mains.
+
+--Mon pauvres Jacques!
+
+Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un
+retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer:
+
+--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un
+crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole
+d'honneur, il n'y a que ça.
+
+
+
+XLII
+
+Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame
+Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de
+Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne
+l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit
+que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs
+père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin
+du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à
+leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis
+comme coupables de vol.
+
+Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le
+caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour
+arracher sa mise en liberté.
+
+Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât
+que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait
+sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en
+faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment
+extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses
+plaisirs.
+
+Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y
+avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République
+ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre
+cause.
+
+Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions
+à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission,
+ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt
+qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se
+présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa
+visite.
+
+Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était
+difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui
+avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son
+pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés.
+
+Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler.
+
+Ce fut madame Fourcy qui commença:
+
+--Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la
+vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est
+offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent
+mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt
+que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet
+emprunt.
+
+--Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont.
+
+--Et que voudriez-vous que ce fût?
+
+--Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette
+question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier,
+j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous
+connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc
+pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à-dire sans
+intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de
+la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi
+que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement
+formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos
+enfants.
+
+--Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari
+voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet
+engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire
+de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses
+genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation
+en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma
+confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins
+l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils
+veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est
+certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour
+ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de
+vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à-dire de folie,
+lui fait abandonner.
+
+Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les
+soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à
+votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.»
+
+M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy.
+
+--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me
+retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants
+s'il le faut.
+
+--Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur
+mère? dit M. Charlemont.
+
+Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement.
+
+--Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais,
+celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes
+enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses
+t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère.
+
+--C'est là leur malheur, hélas!
+
+--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas
+qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux.
+
+Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient
+que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis
+qu'il avait arrêté sa résolution.
+
+--Alors votre avis est..., demanda-t-il.
+
+--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais
+si j'étais à ta place.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je les enverrais chez leur mère.
+
+--Et si elle les garde?
+
+--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits
+enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la
+comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous
+partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant;
+ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte.
+
+La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur
+mère.
+
+Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de
+larmes que tous les trois ils s'embrassèrent.
+
+Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la
+question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida:
+
+--Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je
+reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas
+risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui
+les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu
+m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré
+la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère
+doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en
+ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien,
+n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard...
+bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une
+chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez
+sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à
+moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous
+étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons
+séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la
+position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue;
+l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué.
+Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser
+dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.
+
+Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement:
+
+--Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien
+tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je
+viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans
+ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il
+a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère
+qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde
+m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il
+peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que
+passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie,
+chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant
+ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se
+mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que
+votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains.
+
+Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments?
+
+Aussi n'y résistèrent-ils point.
+
+Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas
+partir avec lui.
+
+Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour
+près de lui.
+
+Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la
+demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.
+
+--Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle,
+rouge de confusion et tremblante d'anxiété.
+
+--Comment cela?
+
+--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons à
+Paris... près de maman.
+
+Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de
+dire.
+
+Fourcy fut anéanti.
+
+--Je ne pars pas ce soir, dit-il.
+
+Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses.
+
+Il les repoussa doucement:
+
+--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.
+
+Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du
+retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à
+ce sujet par sa future belle-mère.
+
+Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été
+peut-être.
+
+Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:
+
+--J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je
+n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je
+pars; vous me conduirez ce soir à la gare.
+
+Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux
+dans ses bras et fondit en larmes:
+
+--Oh! mes enfants!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14820 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Une femme d'argent
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: January 27, 2005 [EBook #14820]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FEMME D'ARGENT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ UNE
+ FEMME D'ARGENT
+
+ PAR
+ HECTOR MALOT
+
+
+
+I
+
+Après avoir occupé une des premières places à la tête de la banque
+parisienne pendant la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe,
+la maison Charlemont avait vu son importance s'amoindrir assez vite
+lorsque, de la direction de Hyacinthe Charlemont, elle était passée sous
+celle d'Amédée Charlemont, fils de son fondateur.
+
+C'était toujours la même maison cependant, le même nom, mais ce n'était
+plus du tout le même homme, et si le fils succédait au père en vertu du
+droit d'héritage, il ne le remplaçait pas.
+
+Né dans une famille de pauvres gens des Ardennes, Hyacinthe Charlemont
+était arrivé à Paris avec trois francs en poche pour commencer
+l'apprentissage de la vie dans une boutique de la rue aux Ours, et
+c'était de là qu'il était parti pour devenir successivement petit commis
+dans une maison de banque, caissier, puis directeur de cette maison,
+régent de la Banque de France, président de la Chambre de commerce
+de Paris, député, ministre et pair de France. Et partout à sa place,
+toujours au-dessus de la position qu'il avait conquise à force de
+travail, de volonté, d'application, d'intelligence, de hardiesse, et
+aussi, jusqu'à un certain point, par des qualités naturelles qui avaient
+aidé ses efforts: un caractère facile, une humeur gaie, des manières
+liantes. Mais ce qui plus que tout encore avait fait sa fortune, ç'avait
+été la façon dont il avait compris le rôle que les circonstances lui
+permettaient de remplir: à une époque où le crédit public existait à
+peine, il avait largement mis ses capitaux, ceux de sa maison aussi bien
+que les siens propres, au service de ses idées et de son parti; et si
+son parti ne les lui avait pas toujours rendus, il lui en avait au moins
+payé les intérêts en renommée, si bien que dix journaux, vingt journaux
+dont il payait les amendes ou dont il faisait le cautionnement avaient
+tous les jours célébré ses mérites et chanté sa gloire. «Notre grand
+financier Charlemont, notre grand citoyen Charlemont», était une phrase
+qu'on aurait pu clicher dans les imprimeries des journaux libéraux.
+Comme avec cela ses rivaux ou ses ennemis étaient obligés de rendre
+justice à la supériorité en même temps qu'à la droiture avec laquelle
+il traitait les affaires, cette renommée avait été universellement
+acceptée, et Charlemont était devenu populaire autant pour ses opinions
+qui étaient celles de la partie la plus remuante du pays, que pour ses
+richesses dont il faisait réellement un noble usage, secourant toutes
+les infortunes, soutenant tout ce qui méritait d'être encouragé,
+même chez ses adversaires, pour le plaisir de bien faire et sans
+arrière-pensée d'intérêt personnel. Chose rare, le succès ne l'avait
+point grisé et quand Louis-Philippe, à qui il avait rendu des services
+de toutes sortes, avait voulu les lui payer économiquement en le faisant
+baron, il avait refusé: «Je mets mon orgueil dans mon humble origine»,
+avait-il répondu à son roi. En effet, bourgeois il avait été toute
+sa vie, bourgeois il voulait rester; c'était chez lui affaire de
+coquetterie et de vanité; le mot «bourgeois» était celui qu'il répétait
+à tout propos, il ne voyait rien au-dessus ni au delà; ses idées, ses
+opinions, ses ambitions, son existence avaient été bourgeoises, rien que
+bourgeoises, et dans son vaste cabinet de travail il avait pour toute
+oeuvre d'art un grand dessin, splendidement encadré, qui résumait bien
+ses goûts et ses idées: c'était une copie qu'il avait fait faire par un
+homme de talent du _Banquet de la garde civique_, ce tableau célèbre du
+musée d'Amsterdam dans lequel Van der Helst a peint de grandeur nature
+une trentaine de bourgeois à table, où les différents types du bourgeois
+sont fidèlement représentés avec toute leur vigueur et aussi toute
+leur vulgarité: grands, solides, bien nourris, contents de la vie et
+d'eux-mêmes, au caractère énergique, laborieux, avisé, audacieux et
+prudent, aventureux et timide, aussi dur à soi-même qu'à autrui. Pour
+lui c'étaient là des ancêtres dans lesquels il se retrouvait avec un
+sentiment non avoué qu'il leur était supérieur.
+
+Quand le fils avait remplacé le père à la tête de la maison de banque
+en ce moment à son apogée, les choses avaient rapidement changé et
+la prospérité de la maison qui, sous le père, avait été toujours en
+grandissant, sous le fils avait toujours marché en diminuant.
+
+Le vieux Charlemont avait été un homme de travail, le jeune était un
+homme de plaisir. Tout enfant, Amédée Charlemont avait eu horreur de
+tout ce qui pouvait lui donner de la peine, et cette répulsion naturelle
+n'avait fait que se développer avec les années. Ce n'était point défaut
+d'intelligence, loin de là, car son esprit était vif et délié, apte à
+tout comprendre; mais tout effort l'ennuyait, surtout toute application,
+et laissé maître de soi par un père qui avait autre chose en tête que
+de le surveiller, il avait pris l'habitude de ne faire que ce qui lui
+plaisait. Et ce qui lui plaisait, c'était la vie facile, brillante et
+bruyante. Pourquoi se fût-il donné de la peine ou de l'ennui? Puisque
+son père avait assez travaillé pour plusieurs générations, lui, son
+fils, n'avait qu'à marcher gaiement dans les chemins bordés de fleurs
+qu'il lui avait ouverts et à cueillir, quand l'envie lui en prendrait,
+les fruits mûrs qui s'offraient à sa main. Sa soeur était duchesse...
+de l'Empire, il est vrai, lui serait roi du monde où l'on s'amuse;
+n'était-il pas beau garçon, grand, bien fait, d'allure et de manières
+distinguées, habile à tous les exercices du corps, assez riche pour
+ne reculer devant aucune fantaisie, aucune folie? S'il n'avait point
+conquis cette royauté visée par son ambition de vingt ans, il avait au
+moins pris place parmi les quelques jeunes hommes qui menaient alors le
+monde parisien et qui s'efforçaient d'échapper, n'importe comment, à la
+vie calme et monotone de cette époque bourgeoise.
+
+Avec eux il avait été un des fondateurs du sport, en France, et
+ses couleurs avaient brillé sur les hippodromes de Chantilly et
+du Champ-de-Mars, aussi bien que dans les terres labourées de la
+Croix-de-Berny. Mais les succès du turf ne lui avaient pas suffi, et il
+en avait obtenu d'autres dans le monde de la galanterie où ses aventures
+avaient bien des fois soulevé de retentissants tapages.
+
+Cette existence longtemps continuée était une assez mauvaise préparation
+à la direction d'une maison de l'importance de celle que Hyacinthe
+Charlemont laissait en mourant à son fils; aussi l'administration de
+celui-ci avait-elle été déplorable.
+
+Libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à procéder
+immédiatement à la liquidation de la maison paternelle, mais cette
+liquidation eût été un désastre dans lequel eût sombré la meilleure part
+de sa fortune et, bon gré, mal gré, avec un profond dégoût qu'il ne
+prenait pas la peine de cacher, il avait dû continuer les affaires
+commencées par son père ou plus justement les laisser aller toutes
+seules.
+
+Elles allèrent tout d'abord à peu près comme si le chef de la maison
+avait été encore de ce monde, en état de les diriger de sa main sûre;
+puis, au bout d'un certain temps, elles s'étaient dévoyées ou ralenties
+et, malgré la force d'impulsion qui leur avait été imprimée, elles
+auraient fini par s'arrêter entièrement, si un employé, un simple
+commis, nommé Fourcy, ne s'était trouvé là à point pour les remettre en
+chemin et suppléer, par son zèle, son activité, son intelligence, son
+dévouement, à l'incurie et à l'impuissance du chef de sa maison.
+
+Ce Fourcy, qu'on avait longtemps appelé le petit Jacques parce qu'il
+était né dans la maison Charlemont et qu'il y avait grandi, était le
+fils d'un garçon de recettes qui n'avait eu d'autres visées pour son
+fils que de le voir hériter un jour de sa sacoche et de son portefeuille
+à chaînette de cuivre. Mais le fils avait eu plus d'ambition que le
+père. Au lieu de se contenter de l'instruction de l'école primaire que
+ses parents trouvaient plus que suffisante pour lui, il avait voulu
+davantage, et prenant sur ses heures de sommeil pour travailler,
+économisant les sous de son déjeuner pour acheter des livres, partout
+où il y avait des cours gratuits il les avait suivis: mathématiques,
+comptabilité, histoire, langues française, anglaise, allemande, tout
+avait été bon pour sa soif d'apprendre; c'étaient des provisions qu'il
+emmagasinait dans sa tête sans s'inquiéter de savoir à quoi il les
+emploierait plus tard, convaincu seulement qu'à un moment donné elles
+lui serviraient.
+
+Et de fait elles lui avaient si bien servi que celui qui ne devait être
+que garçon de recettes était devenu le chef de la maison Charlemont, le
+continuateur du grand Charlemont, le petit Jacques, M. Fourcy;--et M.
+Fourcy, pour tout le monde, aussi bien pour ses anciens camarades ou ses
+anciens chefs forcés de subir sa supériorité que pour les personnages
+les plus importants de la finance et du commerce qui le traitaient en
+égal.
+
+
+
+II
+
+Débarrassé de tout souci d'affaires et ayant pleine confiance dans son
+fidèle Fourcy, M. Charlemont ne passait guère qu'une heure par jour dans
+ses bureaux, et encore restait-il quelquefois des séries de jours, même
+des semaines, sans s'y montrer, occupé qu'il était ailleurs.
+
+L'âge en effet avait glissé sur lui sans modifier en rien ses habitudes,
+et à soixante ans il était aussi jeune qu'à vingt, à vrai dire même plus
+jeune, plus brillant encore, plus gai d'humeur, plus fringant d'allure,
+plus coquet de tenue, plus insouciant de caractère, plus tendre de
+complexion, plus passionné de tempérament.
+
+La rareté de ses visites faisait qu'elles étaient toujours une sorte
+de petit événement pour beaucoup de ses employés et que, lorsqu'on
+entendait son phaéton entrer dans la cour de l'hôtel du faubourg
+Saint-Honoré au trot rapide des deux chevaux superbes qu'il conduisait
+lui-même avec autant d'élégance que de correction, plus d'une tête
+curieuse se levait pour le suivre des yeux et plus d'une réflexion
+s'engageait, car il y avait toujours quelque histoire à raconter sur son
+compte à propos de ses chevaux de course qu'il faisait courir avec le
+plus parfait mépris du public, de façon à dérouter bien souvent le
+_ring_, ou à le ruiner quelquefois, ou bien à propos de ses maîtresses,
+ou bien à propos de ses gains et de ses pertes au jeu.
+
+Et pendant ce temps, il montait le bel escalier de pierre qui du
+rez-de-chaussée conduisait à son cabinet, marchant allègrement, le
+chapeau légèrement incliné, la tête haute relevée par une large cravate
+en satin, les épaules effacées, la poitrine bombée, ne s'arrêtant point,
+ne ralentissant point le pas pour respirer, laissant flotter derrière
+lui les pans de sa longue redingote serrée à la taille, se balançant
+légèrement tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, en faisant
+résonner les marches de ses bottes vernies prises dans un pantalon à
+sous-pied;--en tout pour le costume, aussi bien que pour la tenue, la
+reproduction vivante d'un fashionnable de Gavarni qui aurait vieilli
+de trente ans, mais bravement, sans artifices, sans cosmétiques, sans
+bricoles, sans teintures, en homme convaincu qu'un vieillard vaut, un
+jeune homme, s'il ne vaut pas mieux; ne le savait-il pas bien, ne le lui
+disait-on pas tous les jours, et des lèvres roses charmantes qu'il ne
+pouvait pas ne pas croire?
+
+Ce cabinet était celui que son père avait occupé pendant si longtemps et
+où se trouvait la fameuse copie du Van der Helst, mais bien que rien n'y
+eût été changé et que l'ameublement fût resté le même, il ne
+ressemblait guère sous le fils à ce qu'il avait été sous le père; plus
+d'entassement, plus d'encombrement de pièces, de livres, de plans sur
+les tables, les fauteuils et le tapis; au contraire un ordre parfait qui
+dans sa froide nudité faisait paraître immense cette vaste pièce; on
+sentait que chaque matin le plumeau d'un domestique soigneux pouvait se
+promener partout sans craindre de rien déranger, puisqu'il n'y avait
+rien.
+
+Jamais M. Charlemont ne s'asseyait devant son bureau: «C'est
+l'instrument qui me fait la plus grande peur avec la guillotine»,
+disait-il; mais après avoir tiré un cordon de sonnette, il prenait place
+devant le feu pendant l'hiver, et en été devant une fenêtre ouverte sur
+le jardin, dans un fauteuil, tout simplement en visiteur; et au garçon
+qui répondait vivement à cet appel, il commandait qu'on allât prévenir
+M. Fourcy qu'il était arrivé.
+
+Celui-ci paraissait aussitôt portant des papiers sur ses bras et suivi
+d'un commis, son secrétaire, chargé d'autres liasses.
+
+--Bonjour, Jacques, disait M. Charlemont eu lui tendant la main, mais
+sans se lever, comment vas-tu?
+
+--Très bien, monsieur, je vous remercie, et vous?
+
+--Tu vois.
+
+Et il levait la tête d'un air superbe pour bien se montrer, sachant
+qu'il n'avait rien à craindre d'un examen en plein jour.
+
+--Assieds-toi donc, disait-il de nouveau.
+
+Et Fourcy s'asseyait, mais non pas dans un fauteuil devant la cheminée
+ou la fenêtre; pendant qu'ils se serraient la main en échangeant ces
+quelques mots de politesse affectueuse, le secrétaire avait déposé
+sur le bureau la charge qu'il portait sur ses bras, et c'était à ce
+bureau,--celui du vieux, du grand Charlemont,--que Fourcy prenait place,
+le monceau de papiers, de livres, de portefeuilles devant lui et à
+portée de la main.
+
+Alors lentement, méthodiquement, en quelques mots clairs et précis, il
+expliquait ce qu'il y avait de nouveau.
+
+C'était un curieux contraste que celui qu'offraient alors ces deux
+hommes.
+
+L'un adossé commodément dans son fauteuil, une jambe jetée par-dessus
+l'autre, la tête inclinée sur l'épaule, tournant ses pouces en écoutant
+d'un air indifférent comme s'il s'agissait d'affaires qui ne le
+touchaient pas, ou en tous cas de peu d'importance.
+
+L'autre, penché sur les papiers qu'il feuilletait d'une main attentive,
+tout à sa besogne corps et âme, comme si sa fortune personnelle était en
+jeu et qu'une seconde de distraction dût le compromettre.
+
+Au reste, ces différences dans les attitudes se retrouvaient dans les
+natures et les caractères des deux personnages.
+
+Au lieu d'être grand, élancé, dégagé comme son patron, Fourcy était de
+taille moyenne, trapu et carré, ce qu'on appelle un homme solide, rien
+de brillant ni d'élégant en lui, mais une charpente à supporter le
+travail si pénible, si dur, si prolongé qu'il fût, et un tempérament à
+défier toute fatigue, celle du corps et celle de l'esprit; avec cela
+réservé et jusqu'à un certain point timide dans ses mouvements, comme
+s'il se défiait de lui-même, de ses manières et de son éducation. Au
+lieu de parler légèrement, rapidement avec un sourire railleur qui
+se moquait toujours de quelque chose ou de quelqu'un, il s'exprimait
+posément, en pesant ses mots, d'un accent convaincu, en homme qui ne
+parle que pour dire ce qui est utile.
+
+Mais ce qui, plus que tout encore, les rendait si différents l'un de
+l'autre, c'était la physionomie; tandis que celle de M. Charlemont
+respirait un parfait contentement de soi-même et une complète
+indifférence pour tout ce qui ne devait pas s'appliquer immédiatement ou
+tout au moins dans un temps rapproché à son intérêt ou à son plaisir,
+sur celle de Fourcy, au contraire, se montraient tous les bons
+sentiments; lorsqu'on le connaissait et qu'on parlait de lui, on
+manquait rarement de dire: «C'est un honnête homme»; mais lorsque, sans
+le connaître, on se trouvait en face de lui, on ne pouvait pas ne pas
+penser que c'était un brave homme.
+
+Et de fait, il était l'un et l'autre, honnête homme et brave homme.
+
+Sa probité, sa droiture, il les prouvait chaque jour dans les affaires,
+et c'était parce que M. Charlemont avait eu les oreilles rebattues d'un
+mot qu'on lui avait répété sur tous les tons: «Je vous envie un honnête
+homme comme Fourcy», qu'il s'était décidé à faire de son commis le chef
+de sa maison, pour cela bien plus que pour les autres mérites de ce
+commis; en effet, il était commode pour sa paresse de mettre à sa place
+quelqu'un en qui il pouvait avoir pleine confiance et qu'il n'avait pas
+besoin de surveiller ni de contrôler.
+
+Sa bonté et son dévouement, il les affirmait à chaque instant dans sa
+famille composée d'une femme qu'il adorait et de deux enfants, un fils
+et une fille, pour lesquels il était le meilleur des pères, le plus
+tendre, mais cependant sans mauvaise sensiblerie et sans faiblesse
+égoïste, pensant toujours à eux avant de penser à sa propre satisfaction
+paternelle; pour lui, toute la joie en ce monde était dans le bonheur
+des siens, et il répétait ce mot si souvent que M. Charlemont, qui
+trouvait dans tout matière à raillerie, l'appelait parfois: «M. le
+bonheur des siens»; puis il ajoutait en riant: «Sais-tu que si tu avais
+une histoire, mon brave Jacques, cela lui ferait un titre excellent: «Le
+bonheur des siens»; cela vous a quelque chose de vague et de mystérieux
+qui plaît à l'imagination; il est vrai qu'il y aurait peut-être des gens
+qui diraient: «Le bonheur des chiens»; mais ceux-là seraient d'infâmes
+blagueurs qui ne respectent rien.»
+
+D'histoire, Fourcy en avait une cependant: celle de son mariage.
+
+Cette femme qu'il adorait après vingt ans de ménage exactement comme
+s'il était encore en pleine lune de miel (et de fait pour lui il y
+était toujours),--cette femme, d'une beauté et d'une intelligence
+remarquables, était sa cousine. A dix ans elle s'était trouvée orpheline
+de père et de mère sans autres parents que son oncle le père Fourcy,
+le garçon de recettes de la maison Charlemont, et son cousin Jacques
+Fourcy, qui, sans que rien en lui pût faire prévoir ce qu'il deviendrait
+plus tard, était déjà mieux qu'un simple garçon de recettes. Le père
+Fourcy qui n'était pas tendre, n'avait aucune envie de se charger de
+l'orpheline, mais Jacques n'avait pas voulut abandonner la petite
+Geneviève et il l'avait placée à ses frais dans une petite pension des
+environs de Paris, à Gonesse, où les prix étaient modérés et en rapport
+avec l'exiguïté de ses ressources. C'était par bonté, par devoir, qu'il
+s'était imposé cette charge, car alors il la connaissait à peine,
+n'ayant jamais eu de relations avec les parents de la petite, qui
+étaient d'assez mauvaises gens. Mais il avait été la voir quelquefois à
+son pensionnat, dans le commencement, toujours par devoir, pour qu'elle
+ne fût par trop malheureuse de son isolement, et peu à peu il s'était
+attaché à elle à mesure qu'elle avait grandi, qu'elle avait embelli et
+qu'il l'avait mieux connue, si bien que ses visites, plus fréquentes,
+n'avaient plus été inspirées par le simple devoir; mais par le plaisir,
+puis enfin par l'amour, et que, quand elle avait eu seize ans, il lui
+avait demandé si elle voulait devenir sa femme: il avait, lui trente-six
+ans, mais il venait d'être nommé caissier en chef de la maison
+Charlemont. Elle avait accepté.
+
+
+
+III
+
+Il y avait près d'un mois que M. Charlemont n'était venu à sa maison de
+banque, lorsqu'un matin on le vit descendre de son phaéton et tous les
+yeux qui pouvaient l'apercevoir se tournèrent d'un même mouvement vers
+la cour.
+
+Il arrivait d'Angleterre, où il avait été pour voir courir ses chevaux,
+disaient les uns, pour accompagner sa maîtresse la comédienne Céline
+Faravel, qui donnait des représentations à Londres, disaient les autres.
+
+Aussi s'éleva-t-il une rumeur dans les bureaux lorsque courut ce mot,
+répété de bouche en bouche: «Voilà le patron»; et plus d'un curieux se
+mit-il à la fenêtre.
+
+--Voyons donc s'il est changé.
+
+--Et pourquoi voulez-vous qu'il soit changé?
+
+--Dame, un mois de Céline Faravel!
+
+--Eh bien, après?
+
+--A son âge.
+
+--Il est plus jeune que vous qui avez trente ans; et puis ce n'est pas
+pour Céline Faravel qu'il a été à Londres, c'est pour ses chevaux.
+
+--Mettons que c'est pour ses chevaux et pour sa maîtresse.
+
+--Pour ses chevaux seulement, et il a joliment tiré profit de son
+voyage, il a vendu une part de son écurie de course à Naïma-Effendi pour
+cinq cent mille francs et il en garde la direction; si le Turc gagne
+quelque chose, je connais quelqu'un qui sera bien étonné.
+
+--Pas maladroit, le patron, quand il veut s'en donner la peine.
+
+--Le malheur est qu'il ne se donne de la peine que pour ce qui n'en vaut
+pas la peine; ah! s'il voulait employer son habileté au profit de la
+maison!
+
+--Enfin, le trouvez-vous changé?
+
+--Pas du tout; aussi vert, aussi fringant, aussi vainqueur que toujours,
+il ne changera jamais.
+
+Pendant ce temps, il avait monté l'escalier et, arrivé dans son cabinet,
+il avait tiré un cordon de sonnette, puis, quand il avait été installé
+dans un fauteuil en face de la fenêtre ouverte, il avait jeté sa jambe
+droite par dessus sa jambe gauche, et au domestique qui s'était empressé
+d'accourir, il avait adressé sa phrase habituelle:
+
+--Prévenez M. Fourcy que je suis arrivé.
+
+Pourcy s'était présenté presque aussitôt, suivi de son secrétaire chargé
+de papiers et M. Charlemont lui avait dit, comme d'ordinaire, sans se
+lever et en lui tendant la main:
+
+--Bonjour, Jacques, comment vas-tu?
+
+--C'est à vous, monsieur, qu'il faut adresser cette demande.
+
+--Bien, très bien, comme tu vois; quoi de nouveau?
+
+--Mes lettres, dit Fourcy, en s'asseyant au bureau, ont dû vous tenir au
+courant.
+
+--Elles ont dû, cela est vrai, seulement je t'avoue que je n'ai pas
+eu le temps de les lire toutes; j'ai été entraîné dans un tourbillon;
+c'était la fin de la saison, à peine ai-je trouvé le temps de faire ma
+toilette; sais-tu qu'à Londres, dans ce pays de la suie, il faut, pour
+être à peu près propre, changer de chemise trois ou quatre fois par
+jour; alors, tu comprends, n'est-ce pas?
+
+Fourcy comprit d'autant mieux qu'il était habitué à ces façons de son
+chef, l'homme de Paris assurément qui avait la plus vive répugnance pour
+la lecture manuscrite aussi bien qu'imprimée, et, tout de suite, sans
+perdre son temps en plaintes ou en remontrances vaines, il se mit à
+exposer, pièces en mains, ce qu'il avait déjà raconté par ses lettres,
+c'est-à-dire ce qui s'était passé pendant l'absence de M. Charlemont.
+
+Tout d'abord celui-ci écouta assez attentivement, décidant d'un mot
+les cas qui étaient soumis à son appréciation et qui exigeaient une
+solution; mais bientôt il donna des signes manifestes de fatigue et
+d'ennui; il s'agita sur son fauteuil, se pencha en avant, se rejeta
+en arrière, alluma un cigare, le lança dans le jardin après quelques
+bouffées; enfin, n'y tenant plus, il interrompit Fourcy:
+
+--Assez d'affaires pour aujourd'hui, dit-il, autre chose si tu veux
+bien.
+
+--Mais...
+
+--Autre chose que tu me pardonneras en ta qualité de père de famille, de
+bon père: donne-moi des nouvelles de Robert; rentré de cette nuit, je
+l'ai fait appeler ce matin, mais monsieur mon fils n'a pas couché chez
+lui; comment va-t-il?
+
+--Très bien et les nouvelles que je vous donne sont toutes fraîches, de
+ce matin même, car il a couché chez moi à Nogent; rassurez-vous donc.
+
+--Ce n'était pas de savoir où mon fils avait couché que j'étais
+préoccupé, mon brave Jacques, je ne suis pas un père bien sévère,
+d'ailleurs Robert a dix-neuf ans, et il est assez grand garçon pour
+coucher où bon lui semble; ces exigences sont bonnes pour un père tel
+que toi et non pour un père tel que moi, car si j'adressais cette
+question à mon fils: «Où as-tu couché?» il pourrait très bien me
+répondre: «Et toi?» ce qui serait quelquefois gênant.
+
+--Il ne se permettrait pas une pareille question.
+
+--Heu, heu; enfin je voulais tout simplement savoir comment il allait,
+car pendant cette absence, il ne m'a pas accablé de ses lettres.... Il
+est vrai que de mon côté je ne l'ai pas non plus accablé des miennes;
+pour tout dire, il me semble qu'il ne m'a pas écrit.
+
+--Dites que vous n'avez pas reçu ses lettres.
+
+--C'est possible; enfin, tu l'as vu pendant cette absence?
+
+--Très souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que
+j'ai cherché à l'attirer à Nogent, et, grâce à sa camaraderie avec
+Lucien, j'ai réussi; depuis huit jours, il est à la maison et, comme
+j'ai donné un congé de quinze jours à Lucien, ils restent tous les deux
+à se promener aux environs, à pêcher, à faire du canotage.
+
+--Je suis enchanté de cela, Robert a tout à gagner avec Lucien, car ton
+fils est un brave garçon, il est digne de toi.
+
+La figure de Fourcy s'épanouit, non pour le compliment qui lui était
+adressé, mais pour celui qui était fait à son fils, dont il était fier;
+mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un éclair,
+son front se contracta et son regard s'obscurcit; évidemment il était
+sous le coup d'une préoccupation pénible.
+
+--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement à
+attirer Robert dans mon intérieur et à l'y retenir.
+
+--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes
+ensemble, ils sont camarades.
+
+--Cette raison ne m'eût pas déterminé si je n'en avais pas eu d'autres
+d'un ordre plus élevé, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert
+doit vivre dans un autre monde que le nôtre.
+
+--Quelles raisons? Tu m'inquiètes, parle.
+
+Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouvé,
+il prit une feuille de papier dont un des côtés était occupé par une
+colonne de chiffres et il la présenta à M. Charlemont:
+
+--Voici le relevé des sommes qui ont été payées depuis trois mois pour
+le compte de Robert; vous voyez le total.
+
+--Bigre!
+
+--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le détail
+des sommes payées: Haupois-Daguillon, orfèvre, 5,400 francs; Damain,
+joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en
+suivant; évidemment ce ne sont pas là des dépenses excusables ou tout au
+moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans.
+
+--D'autant mieux qu'on ne lui connaît pas de maîtresse en titre.
+
+--J'ai dû croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable
+qu'il achète des bijoux pour lui-même, et il n'est pas probable non plus
+que ce soit pour ses dépenses personnelles qu'il ait eu recours aux
+usuriers et particulièrement à Carbans qui a ruiné tant de jeunes gens:
+Carbans a d'autant plus facilement prêté qu'il sait que dans deux ans
+Robert sera mis en possession de son héritage maternel.
+
+--Et que doit-il à Carbans?
+
+--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de
+ce coquin; ce sera à voir au moment de le tirer de là; pour le présent,
+en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher à la vie de
+Paris et l'attirer à Nogent.
+
+--Et tu dis qu'il est resté chez toi?
+
+--Depuis huit jours.
+
+--Sans venir à Paris?
+
+--Sans venir à Paris.
+
+--Voilà vraiment qui ne s'explique que si sa maîtresse est elle-même
+absente de Paris en ce moment; car il est évident que c'est cette
+maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant,
+quelle est cette femme, voilà l'inquiétant. Il est certain que si
+c'était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on
+connaîtrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont,
+unique héritier de la maison Charlemont, pour amant, même en second ou
+en troisième, sans que cela se sache. S'il en était ainsi, il n'y aurait
+pas à s'en tourmenter, même quand elle l'entraînerait à quelque folie,
+c'est-à-dire à de grosses dépenses; on guérit de cette folie-là ou tout
+au moins on en change, ce qui est un genre de guérison. Non, ce qui
+m'inquiète, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une
+femme du monde, ce qu'on appelle une honnête femme. Et ce compte
+d'argent dépensé par Robert, montre comment elle entend et pratique
+l'honnêteté.
+
+--C'est impossible.
+
+--Impossible à admettre pour toi, mais non pas impossible dans la
+réalité; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point à chaque pas,
+mais encore très souvent, crois-en l'expérience d'un homme qui connaît
+le monde et la vie; c'est là la femme que je crains, car, avec une
+nature comme Robert, elle peut exercer une influence désastreuse. Il ne
+faut pas s'y tromper, Robert est une nature féminine, capable de grandes
+choses ou de très vilaines choses, selon qu'il sera poussé dans un sens
+ou dans un autre. Par certains côtés, il tient de sa mère; mais sa mère
+a été la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis
+que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et
+mystérieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu
+m'occuper de son enfance! Mais était-ce possible avec ma vie? Si j'avais
+pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que
+nous cherchions quelle est cette femme, sa maîtresse, et que nous ne le
+laissions pas aller plus loin dans la voie où elle l'a amené et où elle
+le pousse. Tu m'aideras.
+
+Ce n'était point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et
+sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le
+compte qu'il lui avait montré l'eût ému plus profondément qu'il ne se
+laissait ordinairement toucher.
+
+Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce
+qui le troublait ou l'affectait péniblement, et il cherchait toujours à
+s'en débarrasser aussi vite que possible.
+
+--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer
+le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de
+Marcelle?
+
+--Aussi content que peut l'être le père le plus exigeant. Pour le
+travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an
+bientôt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche à lui
+adresser; et je ne l'ai pas traité avec l'indulgence d'un père faible,
+croyez-le-bien.
+
+--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton idée d'École
+polytechnique.
+
+--Ce n'était pas mon idée, c'était celle de Lucien, et c'était parce
+que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais
+scrupule de la contrarier.
+
+--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du
+travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-même, c'est
+trop naïf; où l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? à
+mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais
+misérable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique,
+a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon côté,
+elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emporté; voilà
+Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien,
+et il sera pour Robert ce que tu as été pour moi: nous y trouverons tous
+notre compte. Lucien ne se plaint pas?
+
+--Certes non.
+
+--Voilà ce que c'est que la vocation; à douze ans, on a la vocation
+de la marine pour Robinson; à quinze ans on a celle de l'École
+polytechnique pour le manteau et l'épée; mais à vingt, un peu plus tôt,
+un peu plus tard, on commence à comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans
+la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle
+qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible.
+
+--Ce n'est pas à ce point de vue que Lucien se place.
+
+--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis
+tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage?
+
+--Les choses en sont toujours au même point.
+
+--C'est étrange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus
+d'empressement à épouser une belle fille telle que la tienne?
+
+--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mère aussi bien
+que moi nous désirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte,
+j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle eût atteint la vingtième
+année; c'était une date que je m'étais fixée, non par égoïsme paternel,
+non pour l'avoir plus longtemps à moi, bien que je l'aime tendrement,
+vous le savez, et que la pensée d'une séparation me soit cruelle, mais
+pour elle, dans son intérêt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis
+Collio la rechercher, en même temps que j'ai vu avec regret Marcelle se
+montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne
+parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est
+tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous
+ne voyons aucun inconvénient à ce que le marquis fasse longuement sa
+cour; nous apprenons ainsi à le mieux connaître; c'est un charmant
+garçon; chevaleresque, plein de délicatesse, aussi noble par les
+sentiments et le caractère que par la naissance.
+
+--Riche?
+
+--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevés de
+dettes, c'est cette situation embarrassée qui lui a été léguée par
+sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a décidé à embrasser la
+carrière militaire.
+
+--Capitaine et attaché militaire à l'ambassade d'Italie, ce n'est
+peut-être pas un moyen pratique de payer ces dettes.
+
+--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux
+que de traîner une vie inoccupée dans un château du Milanais; on lui
+reconnaît un bel avenir.
+
+--Enfin il vous plaît.
+
+--Il plaît beaucoup à ma femme, et il ne déplaît point à Marcelle; pour
+moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Français qui ne serait
+pas soldat, mais je ne contrarierai pas le goût de ma fille, si je vois
+qu'elle doit être malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista.
+
+--Ah! il se nomme Evangelista?
+
+--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier représentant d'une
+grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas là
+ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le
+bonheur de ma fille.
+
+--Le bonheur des siens, parbleu!
+
+--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux
+qu'on aime? A ce propos, je dois vous prévenir que je ne viendrai pas
+demain à Paris, de façon à ce que nous nous entendions aujourd'hui sur
+les recommandations que vous pouvez avoir à me faire.
+
+--Moi des recommandations à te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce
+serait bien drôle.
+
+--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande
+fête de la famille; nous célébrerons demain cette fête après vingt ans
+de mariage, avec autant de joie que nous l'avons célébrée après notre
+première année, et même avec un bonheur plus complet encore, puisque nos
+enfants s'associeront à nous.
+
+--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que
+je n'ai jamais rencontré: pleinement heureux et digne de son bonheur; je
+t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une
+femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont
+aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modération
+de ton caractère; et cela je peux dire que je l'envie autant que je
+l'admire.
+
+Puis tout à coup, changeant de ton, comme s'il obéissait à une pensée
+qui venait de se présenter à son esprit;
+
+--Et en quoi consiste cette fête d'anniversaire? demanda-t-il.
+
+--Le matin un landau viendra nous prendre à Nogent et nous conduira au
+restaurant Gillet, à l'entrée du bois de Boulogne; c'est là que s'est
+fait notre dîner de noces quand je n'étais encore que caissier, et nous
+allons y déjeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et
+moi ce jour même de notre anniversaire; c'est par là que commence notre
+fête, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois
+et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage,
+nous passons aux endroits où nous avons passé; c'est un pèlerinage. «Te
+souviens-tu?» et nous remontons de vingt ans en arrière.
+
+--Si on pouvait y rester.
+
+--Nous n'y tenons pas; notre présent est aussi heureux que l'a été notre
+passé et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait à
+l'époque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand
+train à la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter
+leurs compliments et dîner avec nous.
+
+--Alors, la table est complète?
+
+--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis
+intimes auxquels se joindront cette année votre fils puisqu'il est notre
+hôte, et aussi le marquis Collio.
+
+--De sorte que si je te demandais une place à cette table, il serait
+impossible de me la trouver.
+
+--Vous, monsieur Amédée!
+
+--Et pourquoi pas?
+
+Fourcy était manifestement sous le coup d'une profonde émotion, d'un
+trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de répondre:
+
+--Parce qu'il est des faveurs qu'on désire vivement, dit-il enfin d'une
+voix vibrante, mais que précisément pour cela on n'ose pas solliciter.
+
+--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop
+cérémonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invité chez toi? Tu vas me
+répondre: «Pourquoi n'êtes-vous jamais venu?» Et tu auras raison,
+au moins jusqu'à un certain point. Mais comment veux-tu que dans le
+tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je désire? Je
+vais où la fantaisie de l'heure présente m'entraîne et jamais où j'avais
+décidé la veille d'aller. Voilà comment jusqu'à présent je n'ai jamais
+pu te faire ma visite à Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se
+présente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai
+ton convive, avec tes autres amis.
+
+Fourcy se leva vivement et venant à M. Charlemont, il lui prit les deux
+mains qu'il serra avec effusion.
+
+--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu
+pas agir avec moi sans cette réserve et cette discrétion que tu apportes
+dans nos relations, comme si tu étais encore le petit Jacques; ne
+sommes-nous pas associés?
+
+Puis, s'arrêtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitôt:
+
+--Puisque ce mot est prononcé entre nous, je te préviens que mon
+intention est que désormais il soit une réalité; si cette maison a
+repris un peu de son ancienne prospérité, c'est à toi qu'elle le doit,
+car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que
+celui qui l'a relevée et qui la soutient participe aux bénéfices qu'elle
+donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans
+les bénéfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous
+discuterons et que nous arrêterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai
+voulu que poser le principe.
+
+L'émotion de Fourcy était si vive qu'elle l'empêcha de trouver des
+paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associé de la maison
+Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garçon de bureau!
+
+M. Charlemont s'était levé et au moment où Fourcy allait enfin pouvoir
+exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la
+parole:
+
+--A demain, dit-il.
+
+--Mais, monsieur, vous me laisserez bien...
+
+--Rien, dit-il, à demain, je suis pressé.
+
+Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en
+chantonnant.
+
+
+
+IV
+
+C'était après la guerre que Fourcy avait acheté sa maison de Nogent.
+
+En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants,
+pour visiter les positions occupées par les armées et se rendre compte
+par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les récits, ils
+étaient entrés dans une propriété où l'on avait établi une batterie.
+
+C'était dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouvé
+une allée ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en
+la suivant, ils étaient arrivés sur une pelouse qui s'étalait entre des
+communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir où ils
+allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer
+là: à leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement
+arrondi, était dessiné par une double ligne d'arbres, qui, çà et là,
+au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives
+changeantes sur les eaux miroitantes de la rivière: à leur gauche le
+viaduc du chemin de fer passant à travers les cimes des peupliers; à
+leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel:
+enfin en face d'eux, au delà des prairies, les coteaux qui montent
+doucement pour aller finir d'un côté à Noisy et de l'autre à
+Chennevières, se perdant dans des profondeurs vaporeuses.
+
+On était au printemps et il faisait une de ces journées de bonne chaleur
+et de lumière gaie où l'on se sent heureux de vivre; après être restés
+enfermés pendant huit mois privés d'air et de verdure, cette sortie dans
+la campagne avec un horizon où les yeux s'enfonçaient librement, était
+une griserie pour eux.
+
+Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les
+herbes, regardaient le panorama qui se déroulait devant leurs yeux,
+les enfants jouaient dans le jardin à escalader à quatre pattes les
+épaulements de la batterie ou à courir à travers les gazons coupés
+d'ornières, creusées par les caissons et les prolonges.
+
+Élevée au milieu d'une pelouse à l'un des angles de la maison, celui-là
+même d'où la vue s'étendait librement sur les coteaux opposés,
+cette batterie avait naturellement attiré les obus prussiens, dont
+quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, éventrant la toiture et
+déchirant sa façade.
+
+Comme il n'y avait rien à prendre dans cette maison abandonnée et pillée
+plusieurs fois, elle était ouverte à tous venants sans qu'il y eût là
+un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle était à
+l'intérieur moins dévastée que bien d'autres, et cela précisément parce
+qu'elle avait été exposée au bombardement, les obus allemands lui ayant
+été plus cléments que ne l'eussent été les francs tireurs ou les mobiles
+s'ils l'avaient occupée. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets
+n'étaient point brûlés, les marbres des cheminées n'étaient point
+tailladés à coups de sabre, les glaces n'étaient point percées de trous
+de balles et les pièces où n'avaient point pénétré les éclats d'obus
+étaient à peu près intactes.
+
+Justement ces lambris et ces cheminées étaient fort jolis, car la maison
+datait de la fin du dix-huitième siècle, et tout ce qui était
+décoration avait été traité dans le goût de l'époque; il y avait là des
+chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui
+étaient des oeuvres d'art charmantes.
+
+La visite de M. et madame Fourcy avait été longue, non pas que Fourcy
+prêtât grande attention à ces sculptures,--il ne connaissait rien aux
+oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnât la peine de les
+admirer--elle ne s'intéressait ordinairement qu'aux choses qui lui
+appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison
+était vaste, distribuée en pièces nombreuses avec de petits cabinets,
+des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils éprouvaient un certain
+plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte, à se promener dans
+ces appartements sonores où retentissait le bruit de leurs pas et de
+leurs voix.
+
+Enfin, ils étaient sortis; alors l'idée leur était venue de parcourir
+les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils étaient assez
+étendus, ces jardins, et divisés en deux parties: l'une, la plus voisine
+de la maison, dessinée en pelouse et en bosquets, avec des allées de
+vieux arbres; l'autre, inclinée vers la rivière, partagée en carrés
+réguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce
+moment blancs de fleurs.
+
+Lorsqu'ils étaient arrivés à l'extrémité de ce potager ils avaient
+trouvé une vieille femme à genoux dans un carré et coupant avec une
+faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin
+abandonné, mais pour en nourrir sa vache.
+
+--C'est-y que vous voudriez acheter la propriété? avait demandé la
+vieille en les regardant curieusement.
+
+--Elle est donc à vendre?
+
+--Elle y est et elle n'y est pas; c'est-à-dire que la propriétaire
+voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la
+remettre en état; pour lors il faudra bien qu'elle la vende.
+
+Ils n'avaient pas continué la conversation et quittant le village ils
+étaient descendus au bord de la rivière qu'ils avaient longée; Fourcy ne
+parlant pas et paraîssant réfléchir.
+
+Tout à coup il s'était arrêté et se tournant vers sa femme:
+
+--Si nous l'achetions.
+
+--Acheter quoi?
+
+--La maison.
+
+Et montrant la façade qu'on apercevait à travers les branches:
+
+--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation
+elle se trouve.
+
+--Acheter une maison à Nogent, quelle idée!
+
+--Et pourquoi acheter une maison à Nogent est-il une plus mauvaise idée
+qu'en acheter une à Saint-Cloud?
+
+--Parce que Saint-Cloud est autrement habité.
+
+Il n'avait point répliqué, mais le lendemain soir au dîner il avait
+raconté qu'il était revenu à Nogent et que décidément la maison lui
+plaisait tout à fait; elle était à vendre et en pourrait l'avoir pour
+un bon prix: sans doute, il y aurait des réparations, mais elles ne
+seraient pas ce qu'on pouvait croire après un premier examen; il avait
+amené avec lui un architecte qui lui avait donné un devis approximatif;
+enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisément et qui
+abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent désir.
+
+--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir.
+
+--Alors, je la verrai demain.
+
+Le lendemain, en effet; elle l'avait visitée de nouveau, mais cette
+fois dans des dispositions autres que la première; par le fait que ces
+marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil
+indifférent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une
+importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait
+trouvé des mérites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperçus; le point
+de vue aussi lui avait révélé des beautés qui lui avaient échappé, et
+Nogent n'avait plus été trop inférieur à Saint-Cloud.
+
+Évidemment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite à une
+époque où le prix des matériaux et de la main-d'oeuvre permettait des
+développements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se
+payer: elle avait grand air.
+
+En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait
+impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernière
+considération, mais elle avait reconnu que les objections qui s'étaient
+présentées le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus:
+pour les enfants il était bien certain qu'elle avait des avantages.
+
+--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un
+vif, un très vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison
+de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques années déjà nous
+aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu
+demeures dans une maisonnette, où tu serais à l'étroit et qui ne serait
+pas un cadre convenable pour ta beauté; celle de Nogent est ce qu'il te
+faut; je te vois venir au devant de moi sous l'allée de tilleuls quand
+je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une
+châtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras là à ta place;
+tu sais bien que si j'ai jamais souhaité la fortune, ça été pour toi,
+pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinité.
+
+--Bon Jacques!
+
+--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour
+sa femme et ses enfants? Voilà une satisfaction dont les riches sont
+privés.
+
+--Ils en ont d'autres.
+
+--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-là qui vaut bien les autres.
+
+--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent?
+
+--Je l'aurai.
+
+--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta
+banque, tu avais voulu comme je te l'ai demandé cent fois travailler un
+peu pour toi.
+
+--Je n'étais pas mon maître, je me devais à celui qui m'employait.
+
+--Tu m'as dit cela vingt fois.
+
+--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens.
+
+--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en présence d'embarras
+qui ne te gêneraient pas à cette heure si tu avais voulu.
+
+--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal
+fait celles de la banque Charlemont.
+
+--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espères payer
+cette maison.
+
+--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout
+lieu de l'espérer, cela me sera facile, et même je pourrai faire faire
+les réparations sans lésiner; seulement nous serons pris de court pour
+l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage réserve, surtout en
+allant lentement, nous arriverons, nous serons à la campagne, non à
+Paris; il y a de si jolies choses à bon marché.
+
+--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai,
+et, de mon côté, je te laisse toute liberté pour l'acquisition et
+les réparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup
+dépenser.
+
+--Comment?
+
+--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas réuni au bon marché dans
+le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les
+chercher.
+
+
+
+V
+
+Elle les avait cherchées ces occasions. Elle les avait trouvées.
+
+A partir du jour où l'achat de la maison de Nogent avait été réalisé et
+où les réparations avaient commencé, madame Fourcy n'avait plus été chez
+elle.
+
+Où était-elle du matin au soir?
+
+A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison
+de campagne avec goût et aussi avec économie.
+
+Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix
+magasins les lui offrent avant qu'il ait parlé: il n'a qu'à choisir et à
+payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit.
+
+Mais quand l'argent ne répond ni aux suggestions du désir ou de la
+fantaisie, ni aux exigences du goût ou aux besoins du moment, c'est une
+tout autre affaire.
+
+Il faut chercher.
+
+Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine.
+
+Fourcy n'avait donc pas été surpris des fréquentes absences de sa femme;
+elle était en quête de quelque curiosité, elle travaillait pour les
+siens comme il travaillait lui-même, cela était tout naturel à ses yeux.
+
+Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le goût de la curiosité ni
+du bibelot, il aurait mieux aimé qu'au lieu de se donner tant de peine
+elle se contentât de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouvées
+ou commandées chez les marchands: en meubles chez les ébénistes du
+faubourg Saint-Antoine, en étoffes dans les magasins de nouveautés; mais
+il ne lui avait jamais fait d'observations à ce sujet; elle lui avait
+cédé en consentant à habiter Nogent; n'était-il pas juste qu'il cédât
+maintenant aux désirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi
+l'eût-il contrariée, alors surtout que cette question d'ameublement
+était pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation,
+oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une étoile, cela lui
+était tout à fait indifférent, le plus souvent même il ne remarquait pas
+les nouvelles acquisitions de sa femme.
+
+Ce qui eût provoqué son attention, c'eût été le prix de ces acquisitions
+s'il avait été excessif, mais au contraire il avait toujours été d'une
+extrême modération et tel qu'on ne pouvait être qu'émerveillé de la
+chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habileté
+avec laquelle elle en avait profité; mais quoi d'étonnant à cela, ne
+réussissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait?
+
+Elle avait si bien réussi cette affaire de l'ameublement de leur maison
+de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison était devenue une sorte
+de musée de choses curieuses et même précieuses.
+
+Ainsi, dans l'entrée on trouvait une suite de tapisseries flamandes du
+dix-septième siècle à personnages mythologiques, encadrées de bordures
+à médaillons représentant des oiseaux, admirables de conservation,--des
+vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Sèvres;--des tables-consoles
+avec dessus en mosaïque;--des chaises portugaises, à fond de cuir.
+
+Si les tapisseries de l'entrée étaient superbes, celles du grand salon
+étaient dignes d'un palais: signées Audran et exécutées aux Gobelins,
+elles représentaient des scènes tirées d'_Esther_. On sait combien sont
+rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore était le tapis
+étendu sur le parquet; c'était un tapis d'Orient d'une haute antiquité
+sans qu'il fût possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs
+bien éteintes par conséquent, à la laine bien usée et tellement que
+par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vénérable
+antiquité en faisait le mérite et la curiosité, c'étaient des armoiries
+dessinées aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef féodal se
+trouvaient-elles sur un tapis fabriqué en Orient, depuis cinq ou six
+siècles? C'était là une question que ne se posaient point la plupart de
+ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intéressait vivement ceux
+qui étaient en état de l'étudier.
+
+Dans la salle à manger, ce n'étaient point des tapisseries qui
+recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue à fond d'argent et à
+feuillage d'or, qui formaient une noble décoration que complétaient bien
+un ancien lustre hollandais en cuivre et des portières en vieux velours
+de Gênes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au
+premier étage continuait dignement l'entrée: au bas deux Sirènes de
+grandeur naturelle, et qui semblaient avoir été sculptées et peintes
+d'après un modèle de Paul Véronèse, tenaient dans leurs bras des
+candélabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en
+brèche africaine, tandis que des portières et des cantonnières en
+brocatelle les enveloppaient à demi; de place en place en montant, des
+fanaux en bois sculpté et doré provenant de quelque ancienne galère, et
+sur le palier une couple de grands vase Médicis en porcelaine de Sèvres.
+
+Mais cet ameublement n'était pas combiné pour la seule ostentation; dans
+les appartements où ne pénétraient que les intimes on retrouvait les
+même choses de choix, collectionnées et disposées avec le même goût
+artistique.
+
+Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de
+soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans
+celles à donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle
+de billard, enfin partout c'était le même entassement de beaux meubles
+et de belles étoffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles,
+tables, vitrines pleines d'objets précieux, sièges, porcelaines,
+faïence, lustres, lampadaires.
+
+Comment avait-on pu se procurer tout cela?
+
+C'était la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux
+musée.
+
+Comment la femme d'un employé de banque, si gros que fussent les
+appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses
+artistiques?
+
+C'était une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la
+situation et les ressources de Fourcy.
+
+Mais pour Fourcy lui-même, il ne se posait ni celle-ci ni celle-là: sa
+femme avait autant de chance que d'habileté, voilà tout; et ce tout
+était aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que
+de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait
+cela chaque jour autour de lui; sa femme était au nombre de ceux qui
+n'en font que de bonnes; pour qu'il s'étonnât il eût fallu que c'eût
+été le contraire qui se fût produit, et dans ce cas il ne l'eût très
+probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en
+toutes choses, allons donc! c'était impossible.
+
+Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question
+était restée posée et bien souvent elle avait été agitée sans qu'on
+arrivât jamais à se mettre d'accord sur une réponse satisfaisante.
+
+--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas?
+
+--Il a ses appointements.
+
+--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez,
+ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face à ses dépenses: deux
+maisons, une à Paris, l'autre à la campagne; les toilettes de madame qui
+sans être ruineuses sont toujours élégantes et fraîches, l'éducation
+et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans être
+follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prélevé
+que reste-il pour l'achat de ce mobilier?
+
+--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout usé...
+
+--Celui qui a des armoiries aux quatre coins?
+
+--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs.
+
+--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a coûté, c'est une autre
+affaire.
+
+--En tous cas, c'est une idée singulière, vous en conviendrez, d'avoir
+sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas à soi.
+
+--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache.
+
+--Alors, pourquoi achètent-ils des tapis armoriés?
+
+--Et la tapisserie des Gobelins?
+
+--Et la tenture en cuir de la salle à manger?
+
+--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un
+candélabre?
+
+--On m'a dit qu'il y en avait du même genre chez un marchand de la rue
+Bonaparte qui valent dix mille francs.
+
+--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands?
+
+--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions.
+
+--Croyez-vous à ces occasions?
+
+--Et vous?
+
+--J'ai entendu les mettre en doute.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce
+qu'on ne paye pas du tout, coûtant encore moins cher que ce qu'on paye
+bon marché.
+
+--Est-ce possible?
+
+--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne
+pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand
+prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation.
+
+--C'est invraisemblable.
+
+--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle.
+
+--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la
+supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnête femme, qui a
+le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le métier d'une
+cocotte.
+
+--Protestez, c'est très bien, mais alors expliquez.
+
+--Quel serait cet amant généreux?
+
+--Il y en aurait plusieurs.
+
+--Qui?
+
+--On nomme le père Ladret.
+
+--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que
+grossier.
+
+--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses
+fantaisies et ne pas compter.
+
+--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy
+une honnête femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je
+crois qu'elle a le respect de ses enfants.
+
+--Alors comment expliquez-vous ses dépenses?
+
+--Par des spéculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons
+coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi
+n'en cherche-t-on pas d'honnêtes pour expliquer son intimité avec La
+Parisière qui est à la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les
+affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes?
+
+--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas?
+
+--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer à la Bourse.
+
+--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une;
+laquelle est bonne? la question reste posée.
+
+--Pas pour moi.
+
+
+
+VI
+
+Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir
+à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il
+partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle
+allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui
+était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un
+jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à
+épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant
+que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur
+officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là.
+
+Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son
+bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le
+retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures
+et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de
+chaque jour.
+
+Enfin c'était toujours une avance, c'est-à-dire une surprise.
+
+Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il
+allait la surprendre.
+
+Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt
+ans.
+
+Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant
+presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la
+maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un
+petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur
+la pointe des pieds.
+
+Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le
+vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là
+qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage.
+
+Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna,
+car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et
+ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour
+se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer.
+
+Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut
+ouverte.
+
+--Déjà! s'écria madame Fourcy.
+
+Déjà.
+
+Mais il ne releva pas ce mot.
+
+--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait
+légèrement émue.
+
+--Tu vois, quelquefois.
+
+Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte
+d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention:
+c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge
+au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien
+manifestement des mains du gainier.
+
+--C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il.
+
+--Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain.
+
+--Alors pourquoi t'enfermer?
+
+--Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je
+n'avais pas peur d'être volée.
+
+--Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui
+paraissait n'avoir pas encore été touché.
+
+--Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme,
+regarde.
+
+Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin
+en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière:
+sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de
+diamants avec, çà et là, d'autres diamants plus gros qui suivaient le
+contour du bracelet.
+
+--Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les
+diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte
+quelques centaines de francs?
+
+--Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi
+as-tu acheté cela?
+
+--Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les
+pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce
+que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant
+pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec
+l'illusion. Ne me gronde pas.
+
+Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra
+fortement sur sa poitrine en l'embrassant:
+
+--Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un
+sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté
+cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des
+bijoux faux.
+
+--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.
+
+--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme
+toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de
+bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine
+dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de
+tous ceux-là.
+
+--Comment!
+
+--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part
+je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les
+bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.
+
+Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.
+
+--Mon bon Jacques!
+
+--Tu es contente.
+
+--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému
+de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de
+réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter
+des diamants.
+
+--Je ne me ruinerai pas.
+
+--Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour
+satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?
+
+--Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants?
+
+--Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux
+soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?
+
+--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas
+que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en
+personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.
+
+--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il
+me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle
+acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens
+bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à
+l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces
+bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?
+
+Et elle lui tendit la main.
+
+--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.
+
+--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des
+femmes?
+
+--Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses
+librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière
+et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.
+
+Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion:
+
+--Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.
+
+--Justement.
+
+--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.
+
+--C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne
+nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet
+incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler
+de ce que j'avais tant de hâte à te dire.
+
+--C'est donc sérieux?
+
+--Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont
+me donne une part dans les bénéfices de la maison.
+
+Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.
+
+--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?
+
+Il resta un moment interdit.
+
+--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle
+que j'étais si heureux de t'apporter!
+
+--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais
+il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être
+aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as
+cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la
+fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner?
+
+--Nos enfants en jouiront.
+
+--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!
+
+Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent
+désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.
+
+--As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?
+
+Elle le regarda longuement et secouant la tête:
+
+--J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te
+voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais
+la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre
+existence à tous se traînerait dans la médiocrité... et si tu venais à
+mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci
+pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée;
+mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont
+inutiles maintenant.
+
+--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?
+
+--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant
+ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.
+
+--Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était
+bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais
+voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je
+comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois
+maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos
+intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires,
+si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa
+proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.
+
+--Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et
+l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?
+
+--Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là
+l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras
+pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour
+Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père;
+il vient dîner demain avec nous.
+
+Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter
+madame Fourcy dans une extase de joie.
+
+--Ah! dit-elle simplement.
+
+Et ce fut tout.
+
+Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais
+il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais
+aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait
+changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait
+justice; il était tranquille.
+
+--Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette
+nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir.
+
+--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même.
+
+--Viens avec moi.
+
+--Il est juste de te laisser ce plaisir, va.
+
+
+
+VII
+
+Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent
+dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui
+n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une
+voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la
+pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y
+trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient
+de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains.
+
+Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa
+recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui
+apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute.
+
+Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au
+bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur,
+il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le
+dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en
+train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée
+contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons.
+
+Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et
+aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:
+
+--C'est père, quel bonheur!
+
+Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux
+de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe
+blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et
+les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras
+entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement
+ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans,
+aussi gracieuse que jolie.
+
+Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur
+la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros
+baisers qui sonnèrent.
+
+--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire
+cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles
+avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien
+d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.
+
+Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais
+lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été
+aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que
+Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.
+
+Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués
+qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait
+toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis.
+Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain
+c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils
+d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et
+facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu
+que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots
+rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni
+maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage
+fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car
+lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur
+donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le
+teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression
+sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et
+défiants.
+
+--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes
+nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin.
+
+--Ah! il est revenu?
+
+--D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage.
+
+--J'en suis heureux.
+
+--Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez
+pas écrit que vous étiez ici.
+
+Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout
+d'un instant qu'il répondit:
+
+--Non.
+
+--Vous aurez le plaisir de le voir demain.
+
+Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention
+n'était pas d'aller le lendemain à Paris.
+
+--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner
+avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage.
+
+--Ah!
+
+--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la
+première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas
+la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon
+dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde
+une part dans les bénéfices de la maison.
+
+Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était
+restée appuyée sur son bras:
+
+--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce
+grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour
+Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite.
+
+Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une
+étreinte qui valait toutes les paroles.
+
+Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à
+parler, mais ce fut lentement et à voix basse:
+
+--Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas,
+du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.
+
+Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois
+debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile
+entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un
+débordant de joie, l'autre glacé.
+
+--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques
+secondes de ce silence.
+
+Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons:
+
+--Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien,
+le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.
+
+--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus
+rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.
+
+--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua
+Marcelle.
+
+--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour
+dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.
+
+Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison,
+marchant à grands pas.
+
+--Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne
+sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle
+devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.
+
+--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a
+été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être
+échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une
+gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse,
+d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père,
+entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de
+lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence
+froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas
+juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit
+être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.
+
+--De moi, père?
+
+--Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut;
+viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.
+
+Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un
+de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et
+qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil
+couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur
+rouge du ciel.
+
+Pendant quelques instants, il la regarda longuement:
+
+--Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune
+fille que j'aie jamais vue.
+
+Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle
+se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans
+relever la tête.
+
+--Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en
+continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on
+fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que
+cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites,
+c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je
+n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que
+les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu
+comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre
+chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer
+cette nouvelle.
+
+Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur,
+tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:
+
+--Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu
+resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux
+pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel;
+je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou
+plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que
+le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde
+pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être
+aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses
+pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu,
+est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant
+c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il
+n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton
+frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour
+nous mettre à table.
+
+Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés;
+tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:
+
+--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.
+
+Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine
+d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père
+lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se
+tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de
+fierté.
+
+
+
+VIII
+
+A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche
+Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.
+
+C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se
+trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir
+la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis
+sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en
+attendant qu'elle le servît.
+
+Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans
+ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme.
+
+Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers
+tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête
+il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que
+pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de
+plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus.
+La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur?
+Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne
+vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient
+tendrement.
+
+Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au
+fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle
+longuement, avec admiration.
+
+Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la
+stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans.
+
+Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour,
+cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se
+donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était
+restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son
+visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût
+subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille,
+jolie, plus que jolie elle était femme et mère.
+
+Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une
+transparence veloutée.
+
+Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à
+la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient
+servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus
+jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En
+avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été
+bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas,
+avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez
+de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour
+parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux
+parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps
+use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui
+à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien
+entendu elles ne partagent pas.
+
+Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que
+les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner
+ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant
+pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation.
+
+Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas
+s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup
+il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors
+le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne
+rendait que plus sensible sa préoccupation.
+
+Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer
+ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être
+frappé de cette attitude.
+
+Mais il se l'expliqua.
+
+Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme.
+
+--Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes
+gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert
+est préoccupé.
+
+--En effet, il ne s'est pas montré très gai.
+
+--Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la
+vérité: je sais ce qu'il a.
+
+--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.
+
+--Histoire de femme.
+
+--Comment! murmura-t-elle.
+
+--Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu
+ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de
+ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour
+laquelle il a fait des folies.
+
+--Des folies! quelles folies?
+
+--Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le
+retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain
+qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler.
+
+--Pourquoi te mêler de cela?
+
+--Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de
+l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète.
+
+--Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse?
+
+--Pas du tout.
+
+--Il n'a pas de soupçons?
+
+--Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait
+être cette femme.
+
+--Et tu lui as promis cela?
+
+--Parbleu.
+
+--Tu as eu tort.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un
+père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te
+mêler de rien; cela sera prudent et sage.
+
+--J'ai promis.
+
+--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et
+prudent comme toi.
+
+--Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce
+pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé.
+
+--Il ne la connaît pas.
+
+--Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils,
+et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête
+qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une
+courtisane.
+
+--Qui vous dit que c'est une femme honnête?
+
+--Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne
+la connaît pas.
+
+--Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination?
+
+--Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire
+au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la
+vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos
+consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable
+qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on
+croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait
+beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux,
+mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce
+malheureux Robert est tombé.
+
+--Mais encore qu'a-t-il fait?
+
+--Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu
+qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs.
+
+--Sans doute, c'est beaucoup.
+
+--C'est une petite fortune.
+
+--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage
+qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut
+bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de
+ruine.
+
+--Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se
+fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la
+caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui
+directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à
+Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens.
+
+--Vous savez ce qu'il doit à cet usurier?
+
+--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu
+comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que
+Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus,
+car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires
+avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette
+importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques
+mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas
+à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris,
+auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de
+lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.
+
+--Ce soir?
+
+--Certainement.
+
+--Pourquoi ne pas attendre?
+
+--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec
+son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication
+s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le
+père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le
+fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation
+délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère
+violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui
+l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point
+entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire
+quelques observations à Robert ce soir même.
+
+--Que veux-tu lui dire?
+
+--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à
+son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de
+coeur.
+
+--Je n'en ai jamais douté.
+
+--Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié
+pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des
+Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que
+tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux
+qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences:
+bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis.
+Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui
+peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal.
+
+--Mais...
+
+--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je
+remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de
+jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons
+pas dérangés.
+
+Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas.
+
+--Non, dit-il, il le faut.
+
+
+
+IX
+
+--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la
+lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.
+
+--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert.
+
+--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les
+eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.
+
+--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce
+que disait sa fille.
+
+Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.
+
+Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le
+jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé
+par l'odeur des fleurs rafraîchies.
+
+Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de
+Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris
+ne put pas s'en défendre.
+
+Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement
+quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la
+parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.
+
+--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé
+cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute,
+j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je
+tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un
+peu, n'est-ce pas?
+
+Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques
+paroles inintelligibles.
+
+--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous
+aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée
+écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de
+choses graves... et urgentes.
+
+Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un
+frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.
+
+--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans
+notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer
+votre compte.
+
+--Ah!
+
+--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus
+strict que ce compte est lourd, très lourd.
+
+--Je ne sais pas.
+
+Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on
+pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de
+réflexion, il se remit:
+
+--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez
+péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut
+donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.
+
+Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que
+lui-même était dans l'ombre.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est
+que cette femme n'est pas digne de vous.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit
+loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble
+et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de
+discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le
+linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.
+
+--C'est qu'en vérité ce que vous me dites...
+
+--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est
+précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au
+moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous
+sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?
+
+--Vous ne savez pas qui elle est.
+
+--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule
+sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son
+métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même
+elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai
+monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?
+
+Robert poussa un cri.
+
+--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que
+cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.
+
+Et il étendit la main droite avec le geste du serment.
+
+--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous
+fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non,
+Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas
+cela.
+
+Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage
+convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua
+vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.
+
+--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous
+vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour
+vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous
+étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain,
+préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit,
+à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous
+pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous
+soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre
+père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit
+et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en
+droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je
+lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il
+n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous...
+mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces
+trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent
+trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.
+
+--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la
+fortune de ma mère?
+
+--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui
+serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en
+vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.
+
+--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec
+obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais
+peut-être pas abusé de ma liberté.
+
+--Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné
+par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est
+donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des
+remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces
+dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un
+mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de
+votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver.
+Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans
+cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire
+plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je
+comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre
+position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une
+passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir
+enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument
+dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de
+vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun
+avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes
+assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.
+
+Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:
+
+--Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien;
+vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est
+notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre
+âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il
+est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui.
+Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle
+était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en
+affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.
+
+Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le
+regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert
+maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire
+sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.
+
+--Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma
+jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient
+aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous
+adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer
+sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi,
+ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre,
+bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé,
+irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait
+mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire.
+J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux
+prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.
+
+Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas
+entendu: puis d'une voix qui tremblait:
+
+--En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas
+encore.
+
+--Alors à bientôt, quand vous voudrez.
+
+Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait
+de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire;
+l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme,
+était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de
+violence qu'on ne s'expliquait pas.
+
+Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes
+à sa femme.
+
+--J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai
+montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le
+prendre par la douceur.
+
+--Qu'a-t-il dit?
+
+--Rien; un morceau de marbre
+
+--Où est-il?
+
+--Dans le jardin à réfléchir.
+
+Mais au même instant Robert parut à la porte du salon.
+
+--Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui
+vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en
+lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M.
+Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins
+sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon.
+
+
+
+X
+
+Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à
+l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.
+
+Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres
+serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde.
+
+--Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire,
+de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.
+
+Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais
+sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible:
+
+--Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.
+
+--Vous êtes fou.
+
+--Il le faut.
+
+Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton
+de la prière:
+
+--Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.
+
+--Non.
+
+--Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein
+visage.
+
+--Parce que c'est impossible.
+
+--Ce n'est pas une réponse.
+
+--Encore un coup, vous êtes fou.
+
+--Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.
+
+Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix.
+
+--Parlez-donc plus bas, dit-elle.
+
+--Et vous, répondez-moi.
+
+--J'ai répondu.
+
+--Geneviève!
+
+Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle
+comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.
+
+De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait
+touchée.
+
+--Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève.
+
+Elle hésita un moment:
+
+--Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!
+
+--Comment?
+
+Sans répondre elle se leva.
+
+Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:
+
+--Restez là.
+
+Et elle se dirigea vers son mari.
+
+--Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix.
+
+--Cela se voit.
+
+--Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles
+affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin,
+qu'en penses-tu?
+
+--C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son
+coeur bien certainement.
+
+Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle
+l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle
+disait à son mari et ce qu'elle voulait faire.
+
+--Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue
+de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de
+jouir de cette belle soirée.
+
+Ils sortirent.
+
+A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut
+prendre la parole, mais elle l'arrêta.
+
+--Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni
+nous entendre ni nous surprendre.
+
+Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un
+petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la
+prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine
+en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et
+l'ayant repoussé elle se dégagea.
+
+--Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas
+notre temps.
+
+--C'est perdre notre temps!
+
+Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant
+seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.
+
+L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il
+s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par
+cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en
+aperçussent.
+
+--Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui
+lorsqu'elle se fut arrêtée.
+
+--C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir;
+qu'avez-vous à me dire? parlez.
+
+Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la
+parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui
+éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez
+brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.
+
+--Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je
+voulais qu'eut lieu notre entrevue.
+
+--Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même?
+
+--Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un
+de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que
+nous ne pourrons le faire ici.
+
+--Vous saviez bien que c'était impossible.
+
+--Et pourquoi impossible?
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais
+cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous:
+parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être
+à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous
+payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
+qu'il éprouve pour vous.
+
+Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière,
+lancèrent deux éclairs.
+
+--Qui vous prend? demanda-t-elle.
+
+--Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire.
+Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie,
+moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la
+passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend
+rien que de vous, bonheur ou malheur.
+
+Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea:
+
+--Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela?
+demanda-t-elle.
+
+--En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait
+que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui
+comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a
+été à l'abri des passions.
+
+Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis
+tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que
+coûte exécuter:
+
+--Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.
+
+--Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!
+
+--Oui.
+
+--Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui
+payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion
+qu'il ressent pour vous?
+
+--Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il
+n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous
+les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré
+dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils
+pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais
+trompé à cet égard?
+
+Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant
+violemment il se les enfonça dans les yeux.
+
+--Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait
+eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il
+vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre
+vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur.
+
+--Mais cette maîtresse....
+
+--C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est
+moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre?
+Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une
+autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse
+qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle
+n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente,
+qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui
+en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si
+encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous
+offrir? Que peut-elle pour vous?
+
+--Tout.
+
+--Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le
+dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il
+ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un
+nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un
+mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler
+comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même
+avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est
+inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.
+
+Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait
+pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.
+
+Mais comme il allait répondre, elle le prévint:
+
+--Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale
+qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus
+intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que,
+de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des
+femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé
+de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister
+inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer
+qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais
+enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire
+que dans cette liaison... dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible
+bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas
+ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi,
+vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant
+entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un
+caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux
+de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de
+l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis
+plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut
+que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A
+partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais
+votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.
+
+Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante,
+éperdue.
+
+Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui
+l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.
+
+Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute
+et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la
+première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari,
+mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle
+lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il
+était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle
+n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour
+où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà
+qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais,
+plus jamais.
+
+--C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à
+lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le
+mot de celle-ci.
+
+Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à
+Robert et l'attirant doucement:
+
+--Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la
+tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te
+fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert
+moi-même.
+
+--Si tu m'aimais...
+
+--Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement
+parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution
+que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce
+que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de
+toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt
+fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu,
+m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et
+l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton
+charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien.
+Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui
+m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si
+complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la
+vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir
+conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant
+plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.
+
+--Alors pourquoi veux-tu rompre?
+
+--Parce qu'il le faut.
+
+--Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu
+n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui
+comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?
+
+--Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont
+aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si
+longtemps hésitante.
+
+--Quelles circonstances?
+
+Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna.
+
+--Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque
+le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix,
+17,000 fr.
+
+--Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon
+fait; je devais payer avec un chèque et...
+
+Mais elle l'interrompit:
+
+--Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous
+devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles
+pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce
+qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je
+écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand
+mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la
+table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai
+eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime
+les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait
+plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure,
+et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé
+qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant
+pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par
+sa couleur rouge.
+
+--Qu'as-tu dit?
+
+--J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est
+contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais
+à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi
+croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant
+que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette
+femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne
+voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile
+d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari,
+et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui
+imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les
+yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur
+lui. Voulez-vous que cela arrive?
+
+--Cela est impossible.
+
+--Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille
+chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet;
+qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne
+reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus
+dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table
+et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu
+vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.
+
+Il ne répondit pas.
+
+--Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que
+la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de
+mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de
+cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans
+tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte
+serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la
+mort.
+
+--Geneviève!
+
+--Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je
+meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas
+mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un
+soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en
+ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me
+haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture
+s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas
+éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain,
+après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et
+je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer
+vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur
+et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont
+entre tes mains.
+
+Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle
+n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue,
+loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son
+calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle
+se tut.
+
+--Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont,
+s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il
+est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai,
+dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent,
+nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à
+tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont
+tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le
+pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars,
+je reviendrais.
+
+--Il faut partir cependant.
+
+--Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je
+l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la
+vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance
+où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si
+j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu
+disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers
+moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si
+profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il
+est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous
+nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour
+l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant,
+qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te
+regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus
+belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que
+l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je
+rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir
+et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant
+pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que
+toi. Et tu veux que nous nous séparions!
+
+--C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.
+
+--Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et
+moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui
+demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment;
+moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis
+seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a
+jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à
+espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi,
+dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu
+vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne
+l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras
+pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme
+toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.
+
+Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui
+on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les
+paroles seraient impuissantes,--au moins pour le moment.
+
+Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez
+longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.
+
+--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce
+que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton
+père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour
+bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une
+maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu
+importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez
+séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.
+
+--Jamais.
+
+--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est
+entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.
+
+
+
+XI
+
+Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de
+la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait
+de sa chambre pour monter en voiture.
+
+Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse,
+d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on
+n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle
+attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était
+tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.
+
+Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir.
+
+--Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es
+jolie, comme ta toilette te va bien.
+
+Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa
+femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui
+remuait si doucement le coeur.
+
+--Et moi? dit Lucien
+
+--Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle.
+
+--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.
+
+--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille,
+continua Marcelle en riant.
+
+Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se
+tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse:
+
+--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.
+
+--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux;
+ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous
+livrer à des discours.
+
+Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de
+s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage
+souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle
+venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié.
+
+--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa
+mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement
+frappant.
+
+Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé
+les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert.
+
+--Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle.
+
+Et de la main elle lui envoya un signe amical.
+
+Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy
+comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils
+dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air
+peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un
+geste de camaraderie affectueuse.
+
+Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage
+blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.
+
+Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.
+
+--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de
+lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir
+partir sans lui.
+
+--C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager
+avec un étranger, dit madame Fourcy.
+
+--C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne
+soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de
+Lucien.
+
+--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il
+avait à sortir ce matin.
+
+Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire
+entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa
+maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon,
+la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre
+de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être
+congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle
+avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces
+dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des
+observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans
+doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait
+été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait
+contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui
+l'aurait ruiné et perdu.
+
+--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses;
+quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai
+trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son
+lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui
+demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il
+m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger,
+discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il
+avait dû passer une partie de la nuit à écrire.
+
+--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas
+entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller
+mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était
+autrefois.
+
+--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.
+
+On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela
+l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et
+alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait
+cherché.
+
+Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne
+vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.
+
+Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.
+
+Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent,
+car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.
+
+Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse,
+la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable
+pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.
+
+De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de
+collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il
+n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la
+cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.
+
+Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait
+bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils
+allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père
+aussi bien que les enfants.
+
+Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être
+satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure
+actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois.
+
+Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non
+seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une
+ère nouvelle.
+
+Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment
+attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une
+affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près
+sûrement, elle se voyait riche.
+
+Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler
+franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait
+souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait:
+Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!
+
+Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente
+ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.
+
+«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien
+certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu
+d'autre but que de la préparer à ce mariage.
+
+Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur
+servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il
+y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à
+leurs paroles.
+
+Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent
+fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot
+qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances.
+
+--L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade,
+seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des
+chevaux à nous.
+
+--Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien.
+
+--Moi, la livrée, dit Marcelle.
+
+--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme.
+
+--Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a
+plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun
+son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la
+famille.
+
+--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes
+conseils?
+
+--Cela, volontiers.
+
+Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée
+entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.
+
+La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.
+
+--Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la
+voiture franchit la grille d'entrée.
+
+Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils
+aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard
+de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant
+lui sur une table, prenait là le frais en attendant.
+
+--M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui!
+
+--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice.
+
+--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.
+
+--J'ai besoin de toi.
+
+--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu
+veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret.
+
+--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.
+
+Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce
+temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau,
+s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec
+importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.
+
+Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il
+ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il
+avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de
+Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui
+manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse,
+de l'esprit, de la bonté, de la générosité,--ce qui lui faisait dire
+bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a
+jamais reçu de démenti:--«Quand on a le sac, on a tout.»
+
+Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas
+facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et
+presque sans amis.
+
+--Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours
+les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou
+trois, ça vous écorche; je connais ça.
+
+Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à
+l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter.
+
+
+
+XII
+
+Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il
+recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci
+s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de
+toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait
+le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa
+femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.
+
+Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez
+elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et
+comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui
+qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à
+Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler
+du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce
+furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première
+fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.
+
+Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long
+de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.
+
+--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en
+s'excusant, vous permettez?
+
+--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que
+je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.
+
+Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au
+fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre,
+introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas
+sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main
+était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait
+sur ses cuisses et les recouvrait.
+
+Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit
+écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.
+
+--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma
+belle Geneviève.
+
+Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles
+noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur
+du velours.
+
+Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:
+
+--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.
+
+--Faut-il répondre franchement?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces
+derniers temps.
+
+--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?
+
+--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère
+marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève,
+ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux
+Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle
+aurait envie d'avoir le collier de perles.
+
+--Alors c'est un marché?
+
+--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?
+
+--Pour vous, peut-être, pour moi non.
+
+--Tiens!
+
+--Et je n'accepte pas celui-là.
+
+Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin
+ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:
+
+--Et celui du collier? dit-il.
+
+--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc
+refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.
+
+Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup
+plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la
+première fois pour l'en sortir.
+
+Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se
+passait en elle, mais il ne le devina pas.
+
+--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
+
+--Vous ne le comprenez pas?
+
+--Dame!
+
+--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous
+obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.
+
+Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:
+
+--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que
+toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce
+que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.
+
+Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers
+mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:
+
+--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit
+fini; cela et rien autre chose.
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.
+
+De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois
+encore il cligna de l'oeil d'un air fin:
+
+--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions
+du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les
+donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille;
+dis que tu le seras, hein!
+
+Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement
+elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient
+fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:
+
+--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée
+me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car
+j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que
+je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à
+vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise
+parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je
+ne veux plus être!
+
+--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?
+
+--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez
+riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.
+
+--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.
+
+--Et pourquoi le voulais-je, cet argent?
+
+--Pour payer vos pertes à la Bourse.
+
+--Et comment les avais-je faites, ces pertes?
+
+--Que m'importe?
+
+--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et
+que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je
+pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des
+renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il
+est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer,
+je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous
+parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je
+vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un
+vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais
+que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre
+mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.
+
+--Et vous êtes revenue.
+
+--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne
+me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que
+je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à
+l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré
+avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas
+vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et
+vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas.
+Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous?
+Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de
+suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.
+
+Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle
+poursuivit:
+
+--Mais partez donc, partez.
+
+Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder,
+réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant
+qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis
+quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il
+paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son
+sang-froid:
+
+--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse
+subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la
+contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là,
+quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez
+jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune
+qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais
+quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin.
+Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas.
+Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une
+femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne
+se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de
+satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle
+qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui
+vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à
+l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré
+tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi
+aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai
+pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos
+idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que
+je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte
+saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille,
+bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.
+
+--Jamais.
+
+--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette
+scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit
+Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette
+maison d'où je sors.
+
+--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.
+
+Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas
+atteint, et il continua:
+
+--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je
+ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux
+raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous
+débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos
+affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller
+et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à
+toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les
+jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est
+vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté,
+et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.
+
+A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de
+s'ouvrir, on annonça:
+
+--M. le marquis Collio
+
+
+
+XIII
+
+Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis
+Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli
+homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant
+et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges
+au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées
+dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme
+les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la
+blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des
+moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et
+des dents nacrées.
+
+Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins
+de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut
+continuer un entretien interrompu:
+
+--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et
+toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?
+
+--Mais...
+
+Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans
+un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à
+suivre.
+
+Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez
+aggravé votre indisposition.
+
+--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore
+et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un
+agrément.
+
+Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette
+interrogation:
+
+--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous
+attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin
+sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement
+fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme
+pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien,
+abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont
+elle le mettait à la porte.
+
+--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle,
+en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors.
+
+Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il
+fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce
+qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole.
+
+Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le
+poussant du regard, des mains, de toute sa personne.
+
+Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours
+doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude
+et de sympathie, le meilleur des amis, un père.
+
+Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta
+un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans
+l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur
+une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à
+craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte,
+pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha
+vers madame Fourcy.
+
+--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui
+soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier,
+elles restent à ta disposition!
+
+--Mais partez donc.
+
+--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont
+présentement à 11,500.
+
+Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela
+suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement
+son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la
+somme était assez grosse.
+
+Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista:
+
+--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci.
+
+--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M.
+Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que
+c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.
+
+--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au
+moins en ce moment...
+
+Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea
+de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard
+s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:
+
+--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un
+heureux hasard nous ménage.
+
+Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni
+effarement, ni coquetterie.
+
+--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.
+
+--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?
+
+Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un
+fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en
+face de lui.
+
+--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne
+consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré
+mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui
+m'entendrez...
+
+Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement
+maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans
+colère:
+
+--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux
+hasard nous ménage.
+
+--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui
+m'émeut si profondément.
+
+--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose
+la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En
+m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas
+été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne
+serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme...
+
+--Oh! madame.
+
+--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la
+quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième
+anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi,
+vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune,
+élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de
+vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part,
+je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été
+émue.
+
+Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.
+
+--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien
+dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que
+moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au
+coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis
+qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui
+n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je
+ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur
+honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on,
+cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une
+grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui
+raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas
+qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.
+
+--Niez-vous donc la passion?
+
+--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la
+comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute
+c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre,
+croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité
+absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire
+autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer
+puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti
+ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont
+affirmées, elles ne se sont pas démenties.
+
+--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si...
+
+Elle lui coupa la parole:
+
+--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce
+qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu,
+ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est
+d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête
+homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie:
+mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer
+à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On
+ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une
+faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je
+ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt!
+Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas
+entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui
+n'est point passionné.
+
+Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous
+avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un
+air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras,
+eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement
+insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je
+n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de
+tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes,
+encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque;
+passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps...
+
+Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait
+dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle
+s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.
+
+--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non
+seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.
+
+Evangelista la regarda surpris.
+
+--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y
+ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre
+assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la
+fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont
+vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous
+pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont
+vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences,
+car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au
+sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle
+s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle
+intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les
+examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison
+Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle
+soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour
+elle.
+
+Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant
+dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.
+
+
+
+XIV
+
+Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table,
+et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à
+sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait
+dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge
+vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on
+avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une
+femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire
+qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce
+qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne
+les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur
+d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique
+n'existait pas pour lui.
+
+Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point
+une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement
+habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite
+bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries
+qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'était l'éclat
+de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire
+qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme
+parfaitement heureuse.
+
+Et de fait elle l'était pleinement.
+
+Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de
+tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant
+qui se retire des affaires après fortune faite.
+
+En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait
+que des sujets de satisfaction:
+
+Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de
+faire grande figure dans le monde;
+
+Lucien, l'héritier et le successeur de son père;
+
+Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien
+certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait
+le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas
+voulu pour amant;
+
+Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié;
+
+Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la
+combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné
+il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se
+l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait.
+
+Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons
+n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir
+ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer
+fertile en naufrages!
+
+Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?
+
+Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle
+aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité
+avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que
+de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle
+fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné
+personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait
+toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était
+appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût
+souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.
+
+Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre,
+car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût.
+
+Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il
+lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son
+courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine.
+
+Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction
+attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que
+sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille
+argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue
+qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de
+Gênes.
+
+A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants,
+et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule?
+
+Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre
+maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise,
+avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs.
+
+Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M.
+Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure
+présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé
+et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et
+l'authenticité de ses vins?
+
+Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses
+précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser
+la vie qui convenait à leur nouvelle position?
+
+Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du
+bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer.
+
+C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle.
+
+Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle
+voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité
+parfaite.
+
+Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers
+celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son
+humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.
+
+Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était
+en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait
+servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun,
+même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc,
+semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en
+vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la
+regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté,
+même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas
+pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle
+mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.
+
+Et même elle mangeait.
+
+Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent
+appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette
+facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident.
+
+Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un
+certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle:
+
+--Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix.
+
+--Vraiment, répondit-elle.
+
+Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle
+fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être
+insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.
+
+--Vraiment, répéta-t-elle en le regardant.
+
+--Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise
+adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour
+que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus
+elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le
+plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien,
+avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé.
+Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en
+tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit,
+on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son
+verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire
+sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre.
+Est-ce vrai?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus,
+je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me
+répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien
+certainement ce n'est point son cas, le brave garçon.
+
+Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était
+celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été
+le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui
+se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que
+cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec
+madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses
+spéculations et ses opérations de Bourse;
+
+On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva
+empressé, ému.
+
+--Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard.
+
+--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?
+
+--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La
+Parisière.
+
+--Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui?
+
+--Au bois de Boulogne seulement.
+
+--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?
+
+--Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne.
+
+--Est-ce que Paris est en révolution!
+
+--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart
+dans l'après-midi.
+
+Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy
+ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait
+depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des
+affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient
+les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple
+banquiste, disaient les autres.
+
+--Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis
+quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver;
+eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle,
+dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que
+la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une
+dégringolade effroyable, un vrai désastre.
+
+--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une
+certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était
+pas engagée dans ce désastre.
+
+--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions.
+
+Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le
+service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile,
+elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant
+rien.
+
+
+
+XV
+
+Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après
+avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du
+dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.
+
+Pourquoi ce brusque changement?
+
+Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer
+chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle
+devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée
+de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné
+cette question pour lui si cruelle.
+
+Qui la surexcitait ainsi?
+
+Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait
+l'être?
+
+Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?
+
+A qui?
+
+Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il,
+s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors
+il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop
+tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence
+de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent
+elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que
+devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le
+plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant,
+loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en
+un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel
+Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes
+de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou
+tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis
+Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la
+place qu'elle cherchait à faire libre?
+
+Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer
+allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si
+profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi,
+elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa
+fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était
+présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle
+ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.
+
+Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée:
+il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien
+certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le
+trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir...
+
+Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer
+qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle,
+s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère
+pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse
+auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui
+veut être brillant.
+
+Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu
+écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré;
+c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista,
+rien qu'un gendre.
+
+Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre
+préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses
+angoisses.
+
+Pourquoi ce brusque changement?
+
+N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si
+empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa
+fille?
+
+Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait
+gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle
+influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.
+
+Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur
+La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater
+que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy;
+imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop
+visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour
+de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se
+passait autour d'eux.
+
+A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy
+il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il
+ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait,
+et lui, de son côté, il lui répondait.
+
+Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber
+à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?
+
+Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame
+Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée
+elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.
+
+Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?
+
+Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires
+entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la
+catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même
+dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations
+qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et
+ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait
+échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien
+d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé
+à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il
+ne la touchait pas.
+
+Il y avait donc autre chose.
+
+Quoi?
+
+Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt,
+par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de
+sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent
+de l'importance.
+
+Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme
+charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai
+singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de
+galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en
+mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme
+s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose
+qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas
+tant la chose eût été monstrueuse.
+
+Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire
+grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.
+
+Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner
+ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente
+aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.
+
+Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très
+jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en
+partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec
+un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa
+mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours
+le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses
+parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la
+famille.
+
+En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des
+chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité
+de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit
+place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la
+conduire.
+
+--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.
+
+--Assurément.
+
+Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne
+voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif
+d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.
+
+Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont
+elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint
+quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un
+troisième.
+
+Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement
+longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La
+Parisière se tenait là comme par hasard.
+
+Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir
+à lui faisait une courbe.
+
+Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour
+surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les
+attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition
+toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable.
+Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il
+attendit.
+
+Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de
+voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se
+suspendit un moment et il écouta en regardant.
+
+Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et
+rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.
+
+C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un
+mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur
+quelque chose.
+
+Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.
+
+--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous
+devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul.
+C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas
+ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire
+quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?
+
+--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.
+
+--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez
+pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout
+ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?
+
+--Je ne les ai pas.
+
+--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.
+
+--C'est impossible.
+
+--Il me les faut.
+
+Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils
+l'avaient dépassé.
+
+Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
+Parisière! Et il l'avait soupçonnée!
+
+--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?
+
+Il courut du côté d'où venait cette voix.
+
+
+
+XVI
+
+S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La
+Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour
+comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été
+expliquée en détail, du commencement au dénouement.
+
+La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus;
+par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les
+valeurs Heynecart.
+
+Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu
+de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les
+bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations
+qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un
+fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains
+qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses
+dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel?
+Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne
+l'enrichissait pas?
+
+Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été
+heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui
+formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un
+jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et
+maintenant elle devait trois cent mille francs.
+
+Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent
+mille francs.
+
+Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas
+s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait
+engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même
+malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours;
+d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement,
+car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au
+lendemain.
+
+Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!
+
+Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée
+lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart
+pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi
+l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si
+serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière
+des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son
+désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la
+vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de
+son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas
+interrogé La Parisière?
+
+Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la
+misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre
+elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime
+aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il
+aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se
+les faire pardonner dans un élan de tendresse.
+
+Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui
+causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et
+d'espérance.
+
+Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il
+lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle»,
+n'était point une vaine parole.
+
+Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter
+les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent,
+il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui
+imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque
+invincibles.
+
+Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était
+point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de
+diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en
+effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou
+offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en
+diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder
+comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de
+prières il était parvenu à vaincre ses refus.
+
+N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui
+apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément,
+elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme
+d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais
+après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de
+révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et
+fière de cette preuve d'amour.
+
+Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il
+avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout
+d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa
+conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si
+indulgente qu'elle lui pardonnerait.
+
+Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt
+ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps;
+car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même
+d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa
+gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on
+pas faire pour lui?
+
+C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions
+en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit,
+entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait
+marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse.
+
+Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant
+que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants
+l'air frais de la nuit.
+
+Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout
+semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait
+pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment
+elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se
+doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y
+avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché
+comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de
+trouver le moyen de la sauver.
+
+Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs
+n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La
+Parisière.
+
+Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et
+cela était moins simple.
+
+Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son
+émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût
+mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait.
+Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront
+prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement
+des prêteurs.
+
+En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé
+de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de
+démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait
+pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui
+l'avait égorgé.
+
+À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais,
+attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si
+charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait
+sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait
+voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des
+reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette
+résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps,
+jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait
+été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans;
+un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle
+s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert
+une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le
+troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet,
+elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il
+lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant
+tendrement.
+
+Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il
+lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser
+égorger bien mieux encore que la première fois.
+
+Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?
+
+La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il
+ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai
+entendu ton entretien avec La Parisière.--Eh quoi!--Je sais que tu dois
+lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquiète
+pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voilà.»
+
+Quel coup de théâtre!
+
+La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait
+le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?
+
+Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait.
+
+Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester
+tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour
+arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à
+cette idée trop plate.
+
+Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il
+promettait des joies plus grandes.
+
+A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus
+longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de
+l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet
+argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas
+qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir?
+
+Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la
+maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour
+Paris.
+
+
+
+XVII
+
+A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue
+Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les
+boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps
+fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de
+légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait
+là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la
+campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées,
+aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant
+des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous
+de lait.
+
+Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin
+de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir
+de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le
+conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut
+qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé
+une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois
+depuis lui avait fait secouer ses doigts.
+
+Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on
+répondît à son appel.
+
+Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté
+la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent
+dans ce très modeste logement où se remuaient des millions.
+
+Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille,
+quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être
+troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu
+était à la maison.
+
+En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle
+acheva de boutonner sa camisole.
+
+--M. Carbans, demanda Robert.
+
+--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous?
+
+--J'ai besoin de le voir tout de suite.
+
+--Il dort.
+
+--Éveillez-le.
+
+--Jamais de la vie.
+
+Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller
+dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit.
+
+Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée,
+car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la
+chaîne.
+
+--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
+
+--Une affaire pressante.
+
+--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?
+
+Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il
+se contint.
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez
+pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez
+pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son
+heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça.
+
+--Mais tout retard est impossible, il le comprendra.
+
+--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement
+pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi.
+
+C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car
+c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où
+aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse?
+
+--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.
+
+--Pas avant neuf heures.
+
+--Je viendrai à huit heures trois quarts.
+
+--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez.
+
+Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.
+
+Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme
+une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait
+d'ouvrir ses volets.
+
+Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les
+garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant
+lui.
+
+Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la
+main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste
+cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir
+jamais eu de relations suivies avec lui.
+
+--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du
+café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé?
+
+--Non.
+
+--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure.
+
+--Et vous, c'est pour cela que vous venez?
+
+--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se
+levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu
+de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs
+dans sa journée.
+
+Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour
+Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver
+dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre
+affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..
+
+Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc.
+
+La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans
+n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger
+enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq
+minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon.
+
+--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au
+salut de Robert.
+
+--Vous voyez.
+
+--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens;
+dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque
+n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont
+plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous
+n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.
+
+Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué
+par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce
+coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa
+colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma
+bonne.
+
+--Justement.
+
+--Vous avez joué, et vous avez perdu?
+
+--Non.
+
+--Alors, que voulez-vous faire de cet argent?
+
+--Payer une dette.
+
+--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des
+gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une
+dette.
+
+--Vous croyez?
+
+--Dame! c'est sûr.
+
+--Je ne pense pas comme vous.
+
+--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du
+commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il
+fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que
+diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?
+
+--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.
+
+Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:
+
+--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais!
+très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille
+francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué?
+
+--Non.
+
+--Alors comment devez-vous une pareille somme?
+
+Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le
+blessaient.
+
+--Je la dois, cela suffit.
+
+--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette
+dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le
+crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est
+une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous
+dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une
+maîtresse.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite
+de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs,
+comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter
+celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous
+l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes
+les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous.
+
+--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert
+exaspéré.
+
+--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria
+Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous
+vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau
+quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit
+cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous
+n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez
+me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?
+
+--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce
+risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper.
+
+--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous
+êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille
+francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de
+chagrin.
+
+--Je vous fais un testament.
+
+--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait
+pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant,
+mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui
+que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non,
+voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.
+
+--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille
+francs de valeurs.
+
+Carbans secoua la tête.
+
+--Six cent mille.
+
+--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien
+comprendre que l'affaire n'est pas faisable.
+
+--Tous l'avez bien faite une première fois.
+
+--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde;
+d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la
+maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je
+vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera.
+
+Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent
+n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il
+n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire
+n'était pas faisable.
+
+--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy.
+
+--Je n'ai pas pu le voir.
+
+Et il tâcha de parler d'autre chose.
+
+A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame
+Fourcy:
+
+--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi.
+
+Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+
+
+XVIII
+
+Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement
+sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy
+de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.
+
+Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre
+librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à
+ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient
+venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques
+instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur
+après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.
+
+Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle
+partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait,
+sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un
+chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses
+soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.
+
+Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le
+sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir,
+de chercher.
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la
+jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle
+avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne
+pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?
+
+Et machinalement elle se répétait:
+
+«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois
+cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou
+bien La Parisière les demandait à son mari.
+
+Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions:
+si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas
+d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il
+fallait payer.
+
+Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle
+se confesser à son mari?
+
+Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à
+examiner et à résoudre.
+
+Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il
+était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent
+mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop
+bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle
+possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît,
+quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.
+
+Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances
+de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances
+à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération
+d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit
+par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les
+sacrifices.
+
+En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en
+avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière
+n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si
+sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites
+économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé
+à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était
+employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait
+contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière
+était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.
+
+Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les
+empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait,
+c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme
+affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec
+son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas,
+quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre,
+et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille
+francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert;
+la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son
+acquisition?
+
+D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher
+pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.
+
+De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût
+facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.
+
+Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions,
+obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.
+
+Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue
+et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses
+forces.
+
+Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la
+fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain
+chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son
+avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin,
+pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le
+courage.
+
+Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles
+avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison
+Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais
+d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur
+arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M.
+Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle
+jamais ce qu'elle aurait sacrifié?
+
+Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même
+point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans
+leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer
+franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans
+s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle
+femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?
+
+Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans
+un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion
+empoisonneraient sa vie.
+
+Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière,
+ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses
+bijoux.
+
+Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.
+
+Comment?
+
+Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui
+revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle
+faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.
+
+C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle
+avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que
+maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun,
+qu'on veut oublier et qui revient quand même:
+
+«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je
+suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me
+détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»
+
+Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le
+reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.
+
+Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à
+elle?
+
+Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.
+
+Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.
+
+Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la
+satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce
+n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.
+
+Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle
+avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était
+encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient
+si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes
+intentions.
+
+Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle,
+c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.
+
+Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa
+famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre
+tous également heureux?
+
+Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût
+qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre
+en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille
+aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son
+plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?
+
+Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa
+satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]
+
+Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien
+qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.
+
+C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait
+qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa
+vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier
+au bonheur des siens?
+
+Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois
+cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.
+
+Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.
+
+Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais
+non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et
+qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on
+pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres
+entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.
+
+Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle
+lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.
+
+--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart
+va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de
+liberté; alors j'enverrai Lucien.
+
+--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son
+côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure,
+très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et
+non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son
+âge.
+
+--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.
+
+--Si j'y allais moi-même?
+
+--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante
+par-dessus tout.
+
+
+
+XIX
+
+Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte
+trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens
+qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se
+débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les
+autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment
+se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait
+jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.
+
+Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même
+où il allait se mettre à table.
+
+--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient
+séparés la veille dans les meilleurs termes.
+
+Il fut syncopé:
+
+--Du diable si je vous attendais!
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Vous me le demandez?
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien
+venue? je viens.
+
+Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son
+côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite
+devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il
+resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le
+pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé.
+
+--Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous
+reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier
+et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de
+change pour qu'il les vende.
+
+Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient
+produire; mais elle ne broncha pas.
+
+--Qu'importé? dit-elle.
+
+Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir
+de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour
+les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre
+et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se
+bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte.
+
+--Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.
+
+--Non, puisque je viens déjeuner avec vous.
+
+Il s'épanouit.
+
+--Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas,
+une bonne bouteille.
+
+--Volontiers.
+
+On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille
+pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante;
+elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était
+parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle
+avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue
+sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses
+et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux
+indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était
+écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça,
+et avec plaisir encore?»
+
+Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât
+pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus
+d'une fois au Château-Yquem.
+
+Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le
+domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader
+qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire
+vrai, lui paraissait tout naturel.
+
+Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question
+qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en
+tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre.
+
+--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons?
+demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question.
+
+--Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément
+pourquoi, je ne m'en souviens pas.
+
+--Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard
+à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes.
+
+--Cela n'est pas juste.
+
+--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien
+ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde
+humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites;
+mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous
+aurais ruiné, mon pauvre ami.
+
+Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui
+venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné,
+c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle
+faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les
+autres.
+
+--En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il.
+
+--En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois
+gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par
+cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle
+qu'une mauvaise disposition chez moi...
+
+--Oh! joliment mauvaise.
+
+--... A poussée jusqu'à la colère folle.
+
+--Vous en convenez.
+
+--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et
+vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres!
+
+Il resta ébahi.
+
+--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.
+
+--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.
+
+--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui...
+
+--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté;
+mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir
+dans cette circonstance?
+
+Il se montra de plus en plus stupéfait.
+
+--Mais quelle circonstance? demanda-t-il.
+
+--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que
+Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires
+venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus,
+n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées
+dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir
+des perles d'un air triomphant?
+
+--Mais je ne savais-rien de tout cela.
+
+--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles
+vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en
+conviens, mais ce n'était pas généreux.
+
+--Me tirer de quoi?
+
+--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place,
+moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous
+offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me
+serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos
+perles et en quoi ce cadeau... économique pouvait-il me toucher, au
+moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille
+francs?
+
+--Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un
+éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir.
+
+--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer
+avant samedi.
+
+Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre
+sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle
+continua:
+
+--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre
+de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent
+mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment
+était une dérision pour moi.
+
+--Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que
+j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris.
+
+--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais
+moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous
+devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car
+j'étais... je suis affolée.
+
+Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir.
+
+Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il
+avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât.
+
+--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.
+
+--Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là
+tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant;
+ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi,
+c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en
+sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute
+seule.
+
+De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée
+il fallait bien qu'il répondît.
+
+Il fut longtemps, très longtemps à se décider:
+
+--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si
+j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir;
+mais je ne les ai pas.
+
+Elle retira sa main.
+
+--Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas
+parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.
+
+--Mais je t'adore.
+
+--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure
+est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver
+si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien
+comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux
+pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus
+payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le
+mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir,
+tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous
+demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que
+je vous demande.
+
+Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante.
+
+Et elle attendit.
+
+--Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement
+longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.
+
+Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.
+
+--Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons
+d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des
+bijoux, moi du mien...
+
+Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte.
+
+--Veux-tu cinquante mille francs?
+
+Elle ne s'arrêta point.
+
+--Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je
+les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous
+verrons, ne t'en va pas.
+
+Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point,
+mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant
+elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son
+argent.
+
+--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.
+
+Elle ne partit point.
+
+
+
+XX
+
+Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus
+que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour
+les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de
+toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il
+était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises
+affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus
+habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il
+recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors...
+
+Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient
+que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative
+de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes
+complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût
+gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps
+elle ne pût pas lui échapper.
+
+Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui
+manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de
+le lui proposer?
+
+C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer
+elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il
+avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec
+sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient
+toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se
+contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes
+dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en
+rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être
+tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi
+qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de
+petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait
+été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus
+mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le
+tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle
+s'en souviendrait.
+
+Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car
+présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il
+faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles
+étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas
+payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui
+devaient la sauver?
+
+Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait,
+comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais
+seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui
+étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion,
+n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était
+pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret?
+Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion
+pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le
+connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter
+pour les lui donner.
+
+Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un
+moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux
+cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière
+fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair,
+bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la
+réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas
+qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée
+par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent
+tranquilles.
+
+Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller
+trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez
+violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la
+hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs,
+elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un
+sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite
+n'aurait pas de suite.
+
+Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il
+était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre,
+continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien.
+
+A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir?
+
+A un élan d'amour?
+
+A un élan de désespoir?
+
+Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une;
+elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps
+déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les
+bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la
+nuit calme.
+
+Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume,
+entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à
+peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était
+avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier
+qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et
+silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant
+aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle
+souffla; alors seulement, elle revint à lui.
+
+--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.
+
+Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit:
+
+--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre
+pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour
+venir te trouver, ce qui est folie.
+
+Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux
+mains dans les siennes, les serrant, les étreignant.
+
+--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à
+te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait
+été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure?
+Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler
+la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise
+de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent.
+
+Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui
+dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?»
+Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle
+poursuivit:
+
+--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me
+coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et
+que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même.
+
+Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure,
+ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?
+
+--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois
+réellement trois cent mille?
+
+--Eh quoi!
+
+Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.
+
+--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en
+passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais.
+
+--Tu étais là?
+
+--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les
+signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner,
+j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir;
+me le pardonneras-tu jamais?
+
+Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le
+laissa point dans cette position.
+
+--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!
+
+--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre
+maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir
+confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?
+
+Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver
+une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.
+
+--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel
+plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine,
+j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de
+vendre les bijoux que tu m'as donnés.
+
+--Jamais.
+
+--Il le faut.
+
+--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation,
+jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de
+te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?
+
+--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont
+dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi.
+
+--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes
+pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs.
+
+--Mais comment?
+
+--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai
+cherchés aujourd'hui sans les trouver.
+
+--Toi!
+
+--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la
+pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai
+point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment,
+je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je
+devrais les voler!
+
+--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.
+
+--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande
+preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je
+voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime.
+
+Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle
+ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût
+ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par
+ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait
+passé en elle.
+
+--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma
+vie, mon honneur; tout, tout pour toi!
+
+Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle
+retrouvait vite son calme.
+
+--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets,
+c'est un acte de folie.
+
+--Tant mieux.
+
+--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir
+comment et pour qui tu t'es procuré cette somme.
+
+--On ne le découvrira jamais.
+
+--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je
+courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que
+possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je
+t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en
+pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui
+peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se
+former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour
+les détourner.
+
+
+
+XXI
+
+Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille
+francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il
+maintenant?
+
+C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.
+
+Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les
+promît.
+
+Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre
+lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses
+lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il
+voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la
+lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?
+
+Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait
+ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût
+promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.
+
+Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec
+sa passion.
+
+Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.
+
+Comment trouver ces trois cent mille francs?
+
+A qui les demander?
+
+S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il
+s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?
+
+C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de
+poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour
+même, qu'elle devait réussir.
+
+Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans
+réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.
+
+Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?
+
+En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois
+cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune
+qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne.
+N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant
+de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la
+jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le
+droit d'en user et d'en abuser?
+
+Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.
+
+Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas
+généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme
+c'était encore le grand malheur de sa vie.
+
+Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez
+âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse
+qu'elle lui avait prodiguées.
+
+Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en
+épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de
+temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari,
+si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant
+et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne
+est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible
+et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur,
+car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé,
+déjà finie à vingt ans.
+
+Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien
+dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari,
+elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout
+entière.
+
+Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.
+
+Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le
+soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie.
+Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins
+jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et
+qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou
+trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on
+lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il
+comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir
+ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines
+bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes
+de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour
+lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle
+voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le
+moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable:
+c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!
+
+Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction
+ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure
+mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.
+
+Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand
+avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les
+brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en
+rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui
+restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec
+lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit
+le rythme de sa respiration.
+
+C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient
+qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait
+jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect
+qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement
+et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles
+quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de
+celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.
+
+Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de
+ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la
+tendresse.
+
+Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas
+été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni
+l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien
+qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante
+modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au
+moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient
+pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa
+rigidité.
+
+Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au
+collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait
+point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches
+dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que
+le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés
+ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à
+manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la
+bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui
+racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne
+pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur
+racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que
+plus dure pour lui la triste réalité.
+
+Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive
+avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant
+être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour
+s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui
+avaient promise et qu'il croyait obtenir.
+
+--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M.
+Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises;
+pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait
+endurci.
+
+Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient
+rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont
+l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de
+sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»
+
+En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut,
+avec supériorité, bon enfant mais maître.
+
+De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues
+difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de
+confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.
+
+Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de
+tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré
+l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son
+fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il
+traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.
+
+Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille
+francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une
+ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien
+grave.
+
+Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui
+semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait
+l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être
+gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si
+peu sévère pour soi-même?
+
+Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche
+auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son
+idée.
+
+M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris.
+
+Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans
+cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui
+devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à
+Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour
+obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le
+sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce
+mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont.
+Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de
+Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée?
+Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison
+et sur M. Charlemont, tout était à craindre.
+
+Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M.
+Charlemont serait libre.
+
+
+
+XXII
+
+Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent
+avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il
+ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point
+visible le matin.
+
+Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans
+son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait
+compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du
+matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était
+même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie
+ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa
+toilette ou déjeunant.
+
+Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien
+qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins
+infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait
+beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point
+le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait
+complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à
+Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien,
+et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux,
+de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes,
+depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il
+donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode,
+que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre
+plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge
+n'avait pas de prise sur lui.
+
+Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis
+devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant
+les ongles, soigneusement.
+
+--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu
+hier.
+
+--Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses.
+
+--Enfin, c'est bon; puisque te voilà, nous avons à causer...
+sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy,
+mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à
+retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des
+reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs
+dépensés et des dettes.
+
+Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre;
+ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père.
+
+--L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas
+là-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet
+entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est
+beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de
+Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé
+cette femme?
+
+Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque
+avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère
+dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton.
+
+--C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas?
+Est-elle drôle, au moins?
+
+C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle?
+si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de
+pareilles questions!
+
+--Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais
+elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif;
+c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à
+qui elle avait affaire.
+
+Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême,
+frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit:
+
+--Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous
+parlez.
+
+--Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et
+jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu
+ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des
+maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies
+dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes
+assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne
+souffrirai pas, et je te le dis tout net.
+
+Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou
+trois tours à pas plus lents, il parut se calmer.
+
+--Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant
+au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable!
+entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne
+trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète,
+mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a
+assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en
+croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est
+toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de
+laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait
+ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu
+aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien.
+
+Robert eut un geste de répulsion.
+
+--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie
+Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là.
+
+--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût.
+
+--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes
+exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses
+dépens, ne m'inspirent que le mépris.
+
+--Mon père...
+
+--Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que
+par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et
+tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque
+tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé
+dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et
+tout de suite. J'ai dit.
+
+Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait
+incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il
+aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser,
+c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était
+à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible.
+
+--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?
+
+Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu
+et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.
+
+--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont
+je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce
+sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je
+suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme
+il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc,
+mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison
+qui est ma vie même.
+
+--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre
+moi-même.
+
+--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père,
+mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et
+à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble,
+j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution.
+
+--Plus que jamais.
+
+--C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une
+grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui
+soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de
+ne pas me l'enlever.
+
+--Mais quelle est donc celle femme?
+
+Robert ne répondit pas.
+
+--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer.
+
+--Je ne le peux pas.
+
+--Parce qu'elle...
+
+Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta
+vivement:
+
+--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de
+parler.
+
+--Même à ton père?
+
+Il inclina la tête.
+
+--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait
+juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent
+vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son
+instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de
+coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est
+vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il
+en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale.
+J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je
+m'adresse, à vous.
+
+--Quels engagements?
+
+--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi.
+
+--Tu es fou.
+
+--Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver
+que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me
+donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me
+les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour
+où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que
+vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas
+pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si
+je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui
+m'aime n'est pas ce que vous croyez?
+
+A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme
+pour le rafraîchir.
+
+--Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin.
+
+--A sauver celle que j'aime.
+
+--Et comment?
+
+--Je ne peux pas le dire.
+
+--Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me
+demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne.
+
+--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce
+que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma
+confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur,
+quand ma vie sont engagés.
+
+--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras
+pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu
+contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter
+de nouvelles.
+
+--Mon père, vous ne ferez pas cela.
+
+--Et qui m'en empêchera?
+
+--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque
+en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous
+le savez bien, si elle était là; une fois dans votre vie, mon père,
+remplacez-la, je vous en conjure.
+
+Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et
+aussitôt son valet de chambre entra.
+
+--Coiffez-moi, dit-il.
+
+Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans
+un mot, sans un geste, il sortit lentement.
+
+
+
+XXIII
+
+Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit
+bouleversé, le coeur brisé.
+
+Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait
+point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui
+avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.
+
+Pourquoi son père le traitait-il ainsi?
+
+Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de
+tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne
+croyait-il donc qu'à la galanterie?
+
+Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et
+il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?
+
+Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge
+où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il
+avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si
+indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais
+une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade
+en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans
+sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature
+inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du
+besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable
+obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à
+développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on
+lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.
+
+Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?
+
+A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse
+de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui
+avait pas répondu?
+
+Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était
+la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû
+lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa
+demande.
+
+Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce
+moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se
+trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un
+cri instinctif, un appel suprême:
+
+--Oh! maman.
+
+Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes.
+
+Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris:
+sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur
+lui-même.
+
+Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.
+
+Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il
+connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque
+son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces
+personnes.
+
+La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand
+industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour
+qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle.
+
+Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et
+il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de
+se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.
+
+--Êtes-vous souffrant?
+
+--Non, pas du tout.
+
+--Préoccupé, alors?
+
+--Il est vrai.
+
+--Des chagrins d'amour, je parie.
+
+Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il
+n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont
+il devait profiter.
+
+--Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il.
+
+En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son
+récit en présentant sa demande.
+
+--Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela!
+
+--Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que
+j'aime.
+
+--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.
+
+--Malheureusement.
+
+--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?
+
+--Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret.
+
+--Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père?
+
+La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas
+l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge.
+
+--Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé.
+
+--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que
+votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai
+pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.
+
+--Mais...
+
+--Je ne ferai jamais cela.
+
+Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il
+devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était
+évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer
+son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se
+croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment?
+
+Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait
+être payée sans retard.
+
+Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les
+trois cent mille.
+
+Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on
+lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une
+grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là.
+
+Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de
+Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou
+de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout.
+
+Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît?
+
+A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency
+faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à
+Montmorency comme il avait échoué à Paris.
+
+Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus
+tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.
+
+Que lui dire?
+
+Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât
+ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les
+humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il
+n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle
+douleur!
+
+Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur
+la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver
+madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était
+sombre.
+
+Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car
+il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se
+laisse effarer sans résistance.
+
+Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait
+demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame
+Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui.
+
+Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait
+peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une
+lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner.
+
+--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous
+annoncerez que je suis rentré.
+
+--Je peux prévenir M. Lucien.
+
+--Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande,
+et comme je vous le demande, vous m'obligerez.
+
+Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle
+descendît et vînt le rejoindre.
+
+Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle
+arriva, courant plutôt que marchant.
+
+--Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.
+
+--Je n'ai pas réussi.
+
+Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que
+de surprise.
+
+--Il faut que je vous explique, dit-il, comment...
+
+--A quoi bon!
+
+--Il le faut.
+
+--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le
+dirai.
+
+Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà
+eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.
+
+---Parlez, dit-elle d'un ton bref.
+
+En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son
+père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide.
+
+--Vous êtes naïf, dit-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+--Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent
+mille francs.
+
+--A qui donc pouvais-je les demander?
+
+--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne
+prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je
+vois que vous tenez au vôtre.
+
+--Oh! Geneviève.
+
+--Eh bien, quoi?
+
+--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire
+aujourd'hui, je l'ai fait hier.
+
+--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à
+l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous
+demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune
+considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est
+décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je
+regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez
+aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos
+protestations.
+
+--Oh! ne dites pas cela.
+
+--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce
+pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà
+que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie
+d'argent.
+
+Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes.
+
+--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le
+remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons.
+
+Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle:
+
+--Mais qu'allez-vous faire? dit-il
+
+--Me sauver moi-même.
+
+--Comment?
+
+--Cela, c'est mon secret.
+
+Elle fit quelques pas du côté de la maison.
+
+--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte
+et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas
+l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire,
+ce que je dois faire.
+
+--Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais
+faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me
+prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous
+ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.
+
+
+
+XXIV
+
+Il passa une nuit affreuse.
+
+Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel
+mépris!
+
+Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous
+saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me
+prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous
+ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.»
+
+Qu'avait-elle voulu dire?
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle
+mettait une si grande confiance?
+
+C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les
+autres.
+
+Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle
+n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins
+jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité,
+sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est
+plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination,
+la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être
+limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie.
+
+Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des
+amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même
+voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment
+expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle?
+Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à
+lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que
+la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas
+accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait
+examiner au contraire.
+
+Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels
+moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux?
+
+De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en
+voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément
+trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_.
+
+Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût
+point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des
+griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût
+formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le
+blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le
+ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main
+qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour
+lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au
+point de le pousser à des accès de colère folle.
+
+Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il
+n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux.
+
+Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy,
+sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible.
+
+Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui
+sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle
+demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce
+pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait
+une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et
+peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas
+cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait
+jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter
+ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle
+pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne
+serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre
+lui-même?
+
+Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne
+faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent?
+
+Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!
+
+Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes?
+
+Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il
+avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce
+crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée
+de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé
+d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas
+un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le
+secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même
+ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?
+
+A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de
+Ladret?
+
+Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était
+rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien
+grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à
+la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se
+défendre et se sauver.
+
+Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît
+qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible.
+
+Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir
+pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui
+barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu
+fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.»
+Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme
+qu'elle allait chercher.
+
+Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait.
+
+Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de
+la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée,
+il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un
+corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon
+père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai,
+quand je devrais les voler.»
+
+Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus.
+
+Il les volerait.
+
+Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un
+crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût
+donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste
+de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un
+lâche.
+
+Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de
+l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne
+commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce
+qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle
+qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa
+conscience.
+
+Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui
+sacrifierait son honneur d'homme.
+
+Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la
+mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été
+difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne
+suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir
+les voler.
+
+Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les
+irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était
+présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse
+les heures de sa nuit.
+
+Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père.
+
+Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent
+mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras!
+D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas
+éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de
+sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les
+intérêts.
+
+Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il
+ne l'était pas sur la manière de le prendre.
+
+Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit.
+
+Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de
+ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait
+recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins
+et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces
+services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il
+n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les
+autres.
+
+Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse
+lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois
+cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne
+signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la
+maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces
+trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.
+
+Où toucherait-il cet argent?
+
+Là se dressait une nouvelle question.
+
+A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas
+à faire pour s'assurer que le titre était faux.
+
+Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce
+moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir?
+
+En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi
+en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris
+aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le
+portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de
+la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?
+
+Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière
+à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu
+l'occasion d'essayer cette imitation.
+
+C'était ce qui lui restait maintenant à voir.
+
+Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite
+quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle.
+
+Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies
+pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il
+s'était mis au travail.
+
+Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa
+main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu
+à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était
+arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si
+parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper.
+
+Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si
+longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée.
+
+
+
+XXV
+
+Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il
+n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin
+elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle
+de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.
+
+A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais
+outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre
+surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour
+son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve
+d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait
+entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre
+d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas
+possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.
+
+Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il
+rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à
+partir pour Paris.
+
+--Comment va ton père? demanda Robert.
+
+--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui,
+ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre
+d'impatience.
+
+--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule
+et sans lui?
+
+--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi
+de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt
+aujourd'hui.
+
+Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son
+veston, il ajouta en riant:
+
+--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des
+gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils
+savaient ce que je porte dans cette poche.
+
+--Et que portes-tu donc?
+
+--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas
+grosse.
+
+--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.
+
+--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire
+aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats
+blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix
+de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour
+faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que
+j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me
+prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le
+remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule:
+«Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France
+me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une
+signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de
+cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à
+concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.
+
+Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux
+affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer
+le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était
+au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces
+mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait
+tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.
+
+--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.
+
+--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait
+bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés,
+et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne
+le sont les sommes que le caissier a entre les mains.
+
+--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire,
+n'est-ce pas possible?
+
+--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible,
+n'est-ce pas?
+
+--Si on te les volait?
+
+--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela
+qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine,
+cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.
+
+--Mais...
+
+--Je manquerais le train; à ce soir.
+
+--Lucien.
+
+Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son
+veston bien boutonné cependant.
+
+A quoi bon le rappeler?
+
+C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop
+savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa
+poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour
+payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas
+demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il
+ne pouvait pas davantage le lui prendre.
+
+Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était
+pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans
+chercher autre chose.
+
+Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.
+
+Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.
+
+Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa
+chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans
+le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne
+devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont
+elle lui avait parlé?
+
+Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.
+
+Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre
+d'une façon détournée.
+
+--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec
+mademoiselle Marcelle.
+
+--Est-il donc plus mal?
+
+--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le
+désire, je peux prévenir madame.
+
+Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait
+pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre
+l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui
+parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection,
+et avec tant d'instances.
+
+Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.
+
+L'heure marchait cependant.
+
+Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand
+il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait
+partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest,
+à quelle heure arriverait-il à Londres?
+
+Il fallait se décider.
+
+Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela
+était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir
+de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait
+toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il
+n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa
+lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le
+bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait
+été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait
+absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il
+n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon
+qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement
+entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec
+madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en
+tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand
+madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à
+cette potiche et trouverait sa lettre.
+
+Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres
+avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour
+ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis
+certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin;
+j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf
+et dix heures.»
+
+Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du
+vestibule, il passa sur le balcon.
+
+Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les
+premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à
+petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux
+et d'oreilles en réalité que pour la chambre.
+
+Aucun bruit; personne.
+
+Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.
+
+Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son
+pas qu'il faisait aussi léger que possible.
+
+Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux
+fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à
+allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.
+
+Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau
+était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux
+yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.
+
+La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:
+
+ _C. Fr_........
+
+ 30,150
+
+ _Paris, le_
+
+ _Reçu de la Banque de France la somme de
+ dont elle débitera le compte_.
+
+C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et
+duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait
+envoyés à Paris.
+
+Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de
+Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille
+francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il
+se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes
+courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait
+les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le
+monde depuis deux jours.
+
+Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr
+que d'aller à Londres.
+
+Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de
+sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans
+sa poche.
+
+Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque
+dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois
+cent mille francs.
+
+Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il
+n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta
+chez lui.
+
+Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit,
+et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il
+signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en
+chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa
+poche.
+
+
+
+XXVI
+
+Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il
+se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.
+
+En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il
+acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom
+anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert
+Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au
+contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque
+danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame
+Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter
+celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais:
+James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez
+bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi
+occupés que les employés de la Banque.
+
+Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement,
+qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes
+courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune
+crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait
+parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison
+de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on
+pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on
+pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander
+de justifier qu'il était James Marriott.
+
+On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son
+nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.
+
+Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main,
+on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il
+se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait
+autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de
+l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des
+chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et
+par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des
+gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.
+
+Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent
+de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre
+allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille
+francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une
+pareille somme?
+
+--M. James Marriott, dit une voix.
+
+Il ne bougea pas.
+
+--M. James Marriott.
+
+Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança
+lentement.
+
+On ne lui adressa qu'un seule question:
+
+--Combien?
+
+Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit:
+
+--Trois cent mille francs.
+
+Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille
+francs.
+
+S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite,
+mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets,
+et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de
+vérifier les liasses.
+
+--_All right_.
+
+Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se
+mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture
+qu'il respira.
+
+Elle était sauvée.
+
+Comme elle allait être heureuse!
+
+Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse!
+
+Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait
+pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait
+éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.
+
+Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui,
+un malaise.
+
+Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans
+doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par
+lesquelles il venait de passer.
+
+Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui
+c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour
+elle aussi, avaient dû être terribles.
+
+Il arriva à Nogent.
+
+Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de
+ville, qui venait bien évidemment prendre le train.
+
+Il courut à elle.
+
+--Vous, dit-elle sèchement.
+
+Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit
+aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de
+la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour
+elle.
+
+--Où allez-vous? demanda-t-il.
+
+--Vous voyez bien, à Paris.
+
+Il la regarda en souriant.
+
+--N'y allez pas, dit-il.
+
+--Etes-vous fou?
+
+--Oui, de joie.
+
+A son tour, elle le regarda surprise et interdite.
+
+--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq
+minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être
+entendus ni vus.
+
+Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse:
+
+--J'ai l'argent.
+
+Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui
+prenant le bras et se serrant contre lui:
+
+--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.
+
+Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers
+le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la
+grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de
+grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande
+route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête.
+
+Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout
+en longeant la route, elle lui avait posé question sur question.
+
+--Était-il possible qu'il eût réellement l'argent?
+
+--Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui
+a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse
+de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.
+
+--Et comment t'es-tu procuré cet argent?
+
+--Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.
+
+--Tu as des secrets pour moi?
+
+--Je n'en ai qu'un, c'est celui-là.
+
+Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé
+à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand
+je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà
+celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir
+refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu
+de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne
+pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.
+
+--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois
+cent mille francs?
+
+--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui
+m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit
+n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé.
+
+--Mais comment?
+
+--Plus tard je te le dirai.
+
+Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être
+imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista
+pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était
+pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il
+valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât.
+
+--Oh! le cher enfant, dit-elle.
+
+Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.
+
+--Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu
+viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec...
+
+Il l'interrompit:
+
+--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.
+
+--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de
+quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux
+plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre
+prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?
+
+--Qu'importe?
+
+--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre.
+
+--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut
+l'apprendre aujourd'hui, demain.
+
+--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence,
+car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et
+si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons
+puissent se porter sur moi.
+
+--Mais que veux-tu donc?
+
+--Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé.
+
+--C'est impossible.
+
+--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te
+demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager.
+
+--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?
+
+--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu
+pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on
+ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu
+aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle?
+
+--Oui, comment le penser!
+
+Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri
+désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui
+expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques
+jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la
+maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait
+manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se
+seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à
+son père.
+
+Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement
+l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était
+arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en
+sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé
+et mis brusquement sur ses jambes.
+
+--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici
+l'argent.
+
+Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets
+de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal.
+
+--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer?
+
+--Eh bien alors, ne nous séparons pas.
+
+Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne
+voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir
+embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner.
+
+Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le
+sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant
+de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire
+passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la
+chaleur de la honte qui lui brûlait le visage.
+
+
+
+XXVII
+
+Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche
+télégraphique à La Parisière:
+
+«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»
+
+Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une
+certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne
+voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une
+circonstance lui avait rendu service.
+
+Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous
+sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements
+voluptueux.
+
+Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi
+toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de
+plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant
+elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était
+cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à
+envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui
+épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une
+très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se
+séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son
+repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très
+galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était
+certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant
+avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de
+la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât
+si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur
+la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se
+reposant.
+
+Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps
+une exclamation de surprise.
+
+--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.
+
+--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont
+la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.
+
+--J'ai manqué le train tout simplement.
+
+--Et tu n'as pas attendu l'autre?
+
+--Non; cela m'aurait pris trop de temps.
+
+--Une demi-heure.
+
+--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais
+donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.
+
+Il lui prit la main et la lui embrassa.
+
+--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.
+
+--Je ne suis pas bien mal.
+
+--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que
+nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas
+choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être
+partie.
+
+Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de
+lui.
+
+--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari
+un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été
+depuis vingt ans pour ton père.
+
+Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à
+Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui
+mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand
+Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les
+journaux.
+
+--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.
+
+--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions
+si heureux tous les quatre ensemble.
+
+--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait
+pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai
+jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici?
+Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre
+le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête...
+oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne!
+Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais,
+jamais je ne m'habituerai à lui.
+
+--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame
+Fourcy.
+
+--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.
+
+--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage
+
+--Il te l'a annoncé?
+
+--Pas positivement.
+
+--Ah! tant pis, dit Marcelle.
+
+--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.
+
+--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je
+ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est
+qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.
+
+Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec
+sa femme.
+
+--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un
+garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il
+est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à
+tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui
+s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?
+
+--Comment veux-tu?
+
+--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je
+l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis
+comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant
+qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.
+
+A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?
+
+--Mais...
+
+--Je resterais près de papa.
+
+--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le
+marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.
+
+Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très
+aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces
+exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été
+dans ses habitudes.
+
+Marcelle était radieuse.
+
+Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui
+mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il
+sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans
+aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de
+s'être décidé.
+
+Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il
+reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de
+la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était
+que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il
+n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy
+se disait qu'il serait bientôt franchi.
+
+N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista
+était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était
+marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement
+d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un
+rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle
+avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi
+rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour
+elle et pour les siens.
+
+Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre
+qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.
+
+--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui
+n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.
+
+--Volontiers.
+
+--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que
+Marcelle fut sortie du salon.
+
+--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la
+maladie de mon mari.
+
+--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que
+c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le
+temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir,
+comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de
+l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait.
+Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi
+s'agit-il.
+
+--Des fonds que je dois vous remettre.
+
+--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé...
+
+--Que je vais vous les remettre.
+
+La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à
+cette réponse.
+
+--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais
+aller vous les chercher.
+
+Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait
+remis.
+
+--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous
+voulez le vérifier.
+
+--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.
+
+--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?
+
+--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je
+n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je
+m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous!
+Mes compliments.
+
+Et il la salua respectueusement.
+
+--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.
+
+--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir
+quelques-uns de ce genre.
+
+--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter
+demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien
+entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.
+
+--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.
+
+--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière
+affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me
+profitera.
+
+La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.
+
+--Vous verrez, dit madame Fourcy.
+
+Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.
+
+--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy
+lorsqu'elle revint près de lui.
+
+--Il t'aurait fatigué.
+
+--Et que voulait-il?
+
+--Prendre de tes nouvelles.
+
+--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à
+la politesse.
+
+Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était
+passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec
+la régularité ordinaire.
+
+Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de
+Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire
+un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à
+Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.
+
+--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!
+
+--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.
+
+
+
+XXVIII
+
+La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller
+chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût
+bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle
+ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à
+Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet
+argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour.
+Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le
+gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon
+impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte
+que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on
+pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.
+
+Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que
+possible.
+
+--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au
+jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.
+
+Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer
+dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud,
+ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.
+
+Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle,
+s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle
+avait commencé le matin.
+
+Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît
+un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il
+s'endormit.
+
+Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix
+progressivement, puis enfin elle se tut.
+
+Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre
+s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui,
+marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la
+domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien
+regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et
+comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle
+crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques
+instants.
+
+A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en
+même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme
+assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé
+de papier blanc.
+
+Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+Le jeune homme s'avança.
+
+--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais
+je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le
+jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains
+étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais
+cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes
+excuses.
+
+--Ce n'est rien.
+
+Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme
+lui remit.
+
+Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de
+l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez
+l'air d'une boîte de bonbons.
+
+Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui,
+tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.
+
+A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison,
+mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire,
+elle n'avança pas.
+
+--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda
+Fourcy.
+
+--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.
+
+--Très bien.
+
+--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne
+pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains
+d'une domestique.
+
+Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise;
+alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta
+d'ajouter:
+
+--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette
+domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM.
+Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à
+madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.
+
+--Vous avez une facture? demanda Fourcy.
+
+--La voici.
+
+Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle
+était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.
+
+Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--La facture de réparation du collier.
+
+--On a fait erreur.
+
+--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je
+vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas
+acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux
+recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont
+repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont
+été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le
+travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de
+la maison.
+
+Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se
+remettre et de se dominer.
+
+--Il suffit.
+
+Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy
+le retint.
+
+--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du
+doigt.
+
+--C'est selon.
+
+--Comment cela?
+
+--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre
+celui-là?
+
+--Pour en acheter un pareil.
+
+--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air,
+monsieur doit le comprendre.
+
+--Parfaitement, je vous remercie.
+
+Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.
+
+Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur
+un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le
+laisser seul.
+
+Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses
+mains tremblaient.
+
+--Tu es plus mal, s'écria-t-elle.
+
+--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.
+
+Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et
+elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.
+
+Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un
+collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme!
+Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que
+cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la
+fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en
+pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses
+mains ce collier.
+
+Alors?
+
+Il cherchait.
+
+Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui
+se heurtaient dans sa tête bouleversée.
+
+Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais
+elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.
+
+Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?
+
+Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir
+examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement
+elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.
+
+L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser
+entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.
+
+Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.
+
+Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.
+
+Puis il lui dit de le laisser seul.
+
+Puis il la rappela encore.
+
+Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle;
+elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé;
+sa mère n'arriverait-elle point à son secours?
+
+Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur
+commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.
+
+Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets
+reconnut son pas dans l'escalier:
+
+--Voici maman.
+
+--Laisse-moi avec ta mère.
+
+Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari
+pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:
+
+--Qu'as-tu? Tu es plus mal.
+
+Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il
+avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout
+pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement
+angoissé.
+
+--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?
+
+Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants
+qu'elle retrouva la parole:
+
+--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.
+
+--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te
+vient-il?
+
+Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de
+réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.
+
+--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.
+
+--Ce collier!
+
+Elle hésita.
+
+--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant:
+explique-moi, parle.
+
+Elle se décida:
+
+--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela
+soit pour moi.
+
+--Mon Dieu!
+
+--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à
+M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de
+l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes
+mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce
+collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois
+avant sa mort.
+
+--Et tu ne m'en as rien dit!
+
+--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est
+écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et
+je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais
+quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me
+serais confessée, comme je me confesse en ce moment.
+
+Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui
+il l'embrassa.
+
+--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je
+l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on
+est injuste et cruel quand on souffre!
+
+
+
+XXIX
+
+Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée.
+
+Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui
+s'était passé à la maison de banque.
+
+--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.
+
+--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur
+moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en
+dormirai mieux. Va, Lucien.
+
+Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres,
+des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait
+attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de
+la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la
+lumière de la lampe.
+
+Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha
+du lit.
+
+--Tu vas te fatiguer, dit-elle.
+
+--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une
+plume, de l'encre, et tout de suite après je dors.
+
+Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le
+cahier que son mari lui avait demandé.
+
+Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit
+pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant
+et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait.
+
+--Après? dit-il tout à coup.
+
+--C'est tout.
+
+--Comment c'est tout?
+
+--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait
+d'appeler; je suis au bout.
+
+--Tu te seras trompé, recommence.
+
+Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy
+suivait sur les souches du cahier.
+
+--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.
+
+--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize.
+
+--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier.
+
+Et Fourcy compta les souches.
+
+Puis passant le cahier à son fils:
+
+--Compte toi-même, dit-il.
+
+Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept.
+
+--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.
+
+Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix
+frémissante, il dit:
+
+--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces
+de caisse.
+
+Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait.
+
+--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro
+30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les
+six de ce matin.
+
+--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien.
+
+--Cela est.
+
+Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient
+ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et
+le fils.
+
+--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari.
+
+--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy.
+
+Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant
+attentivement, le sondant.
+
+Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le
+visage.
+
+--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés
+toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils
+ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui
+constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.
+
+Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne
+regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son
+frère.
+
+Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy
+reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux
+premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était
+opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait
+pas pu se tenir, il était passé à une autre.
+
+--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les
+mandats je t'ai remis le cahier?
+
+--Oui.
+
+-Qu'en as-tu fait?
+
+--Je l'ai porté dans ma chambre.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite.
+
+--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau?
+
+--Oui... c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à
+ce moment.
+
+--As-tu fermé le bureau?
+
+--Oui...
+
+--Tu n'en es pas sûre?
+
+--Oui,... au moins je le crois.
+
+--Tout de suite?
+
+--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je
+l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci.
+
+--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau?
+
+--Cela non, j'en suis certaine.
+
+--Et ce matin?
+
+--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai
+remis aussitôt dans le bureau.
+
+--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier?
+
+--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement.
+
+--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.
+
+--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de
+fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu
+tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque
+erreur, peut-être une niaiserie.
+
+--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien.
+
+--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre
+à demain. Je t'en prie, Jacques.
+
+Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle
+s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.
+
+Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien,
+et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.
+
+Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle
+pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous
+les trois de sa chambre.
+
+Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se
+calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.
+
+Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il
+agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses
+faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat
+qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche.
+
+Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et
+personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils.
+
+C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré,
+les entrailles tenaillées.
+
+Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui
+l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne
+pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu.
+
+Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas.
+
+Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas
+étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun
+bruit, sa femme dormait.
+
+Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa
+veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement,
+il monta à la chambre de son fils qui était au second étage.
+
+La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton
+pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui
+se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme
+surpris dans son premier sommeil.
+
+En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri:
+
+--Tu es plus mal.
+
+Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint.
+
+--Non, dit-il, j'ai à te parler.
+
+Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses
+traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de
+désolation.
+
+--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire
+appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble,
+tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis
+pas malade.
+
+Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair.
+
+--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler.
+
+--Tu as une idée?
+
+Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse:
+
+--Oui, dit-il.
+
+--Eh bien?
+
+Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés
+sur son fils.
+
+--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les
+mains de ta mère... et par les tiennes.
+
+--Eh bien? balbutia Lucien.
+
+Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions
+méthodiques, un élan l'entraîna:
+
+--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es
+jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans
+une position grave.
+
+--Père! s'écria Lucien haletant.
+
+--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui
+trouverait dans son amour paternel...
+
+Mais Lucien ne le laissa pas continuer:
+
+--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui...
+
+Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux
+dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.
+
+Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.
+
+--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû
+prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.
+
+Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément.
+
+Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la
+douceur d'une caresse maternelle:
+
+--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé.
+
+Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.
+
+--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce
+soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.
+
+Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.
+
+--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous?
+
+
+
+XXX
+
+La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il
+se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque.
+
+La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que
+seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro
+30,150 ne figurait nulle part.
+
+Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France
+pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de
+la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements
+qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a
+une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire
+du compte courant.
+
+La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille
+francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott.
+
+Le vol était manifeste.
+
+Par qui avait-il été commis?
+
+On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût
+contradiction dans les réponses qu'on en put tirer.
+
+Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à
+l'air raide et brutal.
+
+Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un
+vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.
+
+Et personne ne voulait démordre de son opinion.
+
+--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.
+
+--Et moi qu'il les avait blonds.
+
+--Et moi qu'il les avait blancs.
+
+A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient
+rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux
+de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres
+préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant
+les guichets.
+
+Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la
+signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque
+soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des
+seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy
+convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas
+cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait,
+aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait
+que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient
+écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait
+même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce
+qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les
+mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de
+sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un
+faussaire habile.
+
+Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc?
+C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.
+
+Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté
+une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement
+surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant
+il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question
+de la police avait été la même:
+
+--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait
+signé et rempli?
+
+Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la
+veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien.
+
+Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait
+signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de
+la souche.
+
+--Entre quelles mains le cahier avait-il passé?
+
+Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.
+
+Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la
+rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement
+succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait
+avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux
+encore? il leur fallait un coupable.
+
+--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Et cependant?
+
+--Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je
+l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.
+
+--Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons.
+
+Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant
+de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il
+devait annoncer ce vol.
+
+Il se rendit donc rue Royale.
+
+--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.
+
+Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas
+sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le
+regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il
+fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on
+pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches
+angoisses.
+
+Mais Fourcy n'accepta pas son secours:
+
+--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu
+m'accompagneras.
+
+Justement, M. Charlemont venait de rentrer.
+
+--Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?
+
+Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était
+pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient
+relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.
+
+--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.
+
+--Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler
+trois cent mille francs.
+
+--Oh! oh! et comment cela?
+
+Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien
+expliquer.
+
+M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes
+considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit
+de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le
+classant méthodiquement dans sa mémoire.
+
+--On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de
+son récit, c'est clair comme le jour.
+
+--Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis.
+
+--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?
+
+--Personne autre que ma femme et que Lucien.
+
+--C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a
+détaché un de ces mandats.
+
+--Évidemment.
+
+--Ce n'est pas non plus Lucien.
+
+Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement.
+
+--Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité
+aussi bien qu'une absurdité.
+
+M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire,
+mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les
+cherchait.
+
+--Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le
+bureau de ta femme.
+
+--Mais qui?
+
+--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu
+aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on
+en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque.
+N'est-ce pas ton sentiment?
+
+Fourcy n'osa pas répondre.
+
+M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:
+
+--Où était Robert? dit-il.
+
+Fourcy poussa un cri.
+
+--Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à
+une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez
+pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me
+disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au
+vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité.
+
+--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu
+ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.
+
+--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré.
+
+--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert?
+
+Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à
+peu il se redressa.
+
+--Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien
+de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est
+de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne
+s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.
+
+--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.
+
+--Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait
+impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet
+qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.
+
+--Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi?
+
+--Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à
+clef.
+
+--Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la
+clef sur la serrure?
+
+--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est
+en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée
+ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est
+avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150,
+et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent.
+
+--Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat?
+
+--Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre
+le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et
+celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la
+chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.
+
+--Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il
+faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme
+ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je
+ne peux pas hésiter.
+
+--Jamais je ne soupçonnerai Robert.
+
+--Mais cette fuite...
+
+--Ce voyage.
+
+--Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge
+contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu
+l'idée de prévenir la justice.
+
+--Mais la Banque de France l'aurait prévenue.
+
+--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce
+vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se
+plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment
+arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle?
+
+
+
+XXXI
+
+Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas
+faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla
+à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.
+
+Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance,
+parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les
+connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand
+train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui
+naturellement était la seule bonne.
+
+Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout
+le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins
+comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.
+
+Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.
+
+Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.
+
+--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?
+
+--Oh!
+
+--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir
+détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.
+
+--C'est un honnête garçon.
+
+--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de
+jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes
+garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont
+jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.
+
+--Ce n'est pas un garçon passionné.
+
+--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et
+vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un
+au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous
+avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu
+céder à la tentation d'en prendre un.
+
+--C'est un Anglais qui l'a touché.
+
+--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les
+employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un
+Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour
+complice?
+
+Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins
+cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne
+souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le
+regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui
+trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un
+voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en
+sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait
+quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question
+et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails
+du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les
+efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté
+cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer
+un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une
+contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son
+père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner,
+comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas
+auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences
+qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas
+prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas
+se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.
+
+A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on
+disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait
+des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans
+ce cas.
+
+--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?
+
+--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et
+s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.
+
+--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.
+
+--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il
+voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et
+avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un
+homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent
+mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.
+
+--Et la mère?
+
+--Allons donc!
+
+--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu
+quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son
+bijoutier?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que
+d'un assassinat.
+
+--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.
+
+--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent?
+Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne
+son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve
+dans ses deux maisons?
+
+--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.
+
+--L'avait-elle payé?
+
+Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois
+s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son
+salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier,
+des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de
+Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:
+
+--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?
+
+--Vous aviez peut-être raison.
+
+--Comment, si j'avais raison?
+
+--Qui aurait cru cela!
+
+--Moi.
+
+--Une honnête femme, une mère de famille!
+
+--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.
+
+--Je ne croirai jamais cela.
+
+Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares
+étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à
+l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.
+
+Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la
+malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique
+qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne
+parlait que du vol de ces trois cent mille francs.
+
+Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne
+s'en occupait pas moins.
+
+Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui
+fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que
+les soupçons tombaient, c'était sur Robert.
+
+Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille
+francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire
+remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative
+d'emprunt et ce vol.
+
+--La même somme, est-ce drôle, hein!
+
+--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.
+
+--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on
+les vole à son père.
+
+--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire
+dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.
+
+--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce
+jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été
+assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.
+
+--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à
+la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on
+trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy
+a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.
+
+--Cela est caractéristique.
+
+--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la
+vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit?
+N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux
+Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les
+recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois,
+soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont
+qu'il vénère.
+
+--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour
+même du vol.
+
+--Où est-il?
+
+--À l'étranger.
+
+--Où cela?
+
+--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il
+passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.
+
+--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois
+cent mille francs?
+
+--On ne sait pas.
+
+--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?
+
+--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment
+mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et
+c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.
+
+--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.
+
+--Ce n'est donc pas une cocotte?
+
+--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme,
+car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà
+dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus
+de quatre cent mille francs.
+
+--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme;
+elle va bien.
+
+--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du
+tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des
+folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le
+plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien
+que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.
+
+--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce
+tempérament.
+
+--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire
+aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert
+Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à
+lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a
+pris.
+
+--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les
+fidèles.
+
+--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent
+mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu
+tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au
+moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt
+recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.
+
+
+
+XXXII
+
+Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait
+point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris.
+
+Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles
+s'étaient passées.
+
+Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le
+cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après
+l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la
+Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les
+billets.
+
+Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.
+
+Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son
+honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.
+
+Son honneur, c'était affaire à lui.
+
+Mais son crime c'était affaire à lui et à elle.
+
+Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre
+souci autrement.
+
+Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait!
+
+Jamais elle n'en avait traversé de plus grave.
+
+On allait chercher le coupable.
+
+Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable.
+
+Et alors?
+
+Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit.
+
+C'est-à-dire qu'elle serait perdue.
+
+Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie
+qu'elle avait toujours souhaitée.
+
+Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une
+monstruosité et cependant cela était ainsi.
+
+Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas
+l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au
+moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les
+moyens pour en sortir à son avantage.
+
+Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était
+arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien,
+puisqu'elle ne savait même pas où il était.
+
+Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche
+de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver
+son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses
+nouvelles à personne.
+
+Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M.
+Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait
+complètement ce que son fils était devenu.
+
+Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait
+avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette
+disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui
+était un soulagement.
+
+--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat;
+j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le
+soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la
+veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette
+misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y
+avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle
+est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces
+soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller
+loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en
+penses-tu?
+
+--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la
+colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils.
+
+--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy,
+je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes
+paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère
+indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il
+rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste
+envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.
+
+--Évidemment.
+
+Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours,
+elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il
+serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que
+le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.
+
+--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses
+soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père
+et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas
+tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la
+chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.
+
+Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en
+avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de
+Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si
+malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait
+dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un
+entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté
+par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour
+laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se
+porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il
+n'y avait pas de doute possible à ce sujet.
+
+Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de
+Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans
+un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:
+
+«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que
+tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois
+conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les
+journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de
+la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le
+plus malheureux du monde?
+
+»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton
+départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France;
+on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la
+Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin
+même,--trois cent mille francs.
+
+»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison
+Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que
+cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la
+situation la plus terrible.
+
+»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris
+ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais
+assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans
+un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père,
+ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui
+rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je
+n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et
+puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient
+à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent
+mille francs.
+
+»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait
+pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce
+cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un
+ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait
+réellement ce que je pouvais faire.
+
+»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans
+qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et
+m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les
+conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots,
+pour moi terribles: «C'est lui.»
+
+»Qui lui?
+
+»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs.
+
+»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la
+police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais
+n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?
+
+»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau
+pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te
+mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas
+sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se
+retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté
+il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais
+qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent
+tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela
+soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en
+pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable.
+Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le
+penses bien, savent que je suis innocent.
+
+»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté
+de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son
+compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui.
+
+»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile
+de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin.
+
+»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se
+passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre
+fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu,
+avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon
+beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras
+le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de
+pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te
+faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à:
+
+ »Ton ami désespéré,
+
+ »LUCIEN FOURCY.»
+
+Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser
+tous les mots.
+
+Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas
+qu'il pût croire qu'on le soupçonnait.
+
+Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir
+qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors
+surtout que cet innocent était son meilleur ami.
+
+En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils
+peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la
+certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne
+prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.»
+
+Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il
+n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour
+arriver à Paris et confesser la vérité.
+
+
+
+XXXIII
+
+Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant
+la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus
+vite.
+
+Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du
+Nord.
+
+Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son
+père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas
+rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il
+devait être à la campagne.
+
+Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour
+Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son
+père.
+
+Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec
+Marcelle et Lucien.
+
+--Et madame?
+
+--Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir.
+
+--Volontiers.
+
+Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses
+jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la
+voir.
+
+Il s'assit, il se releva, il se rassit.
+
+Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva.
+
+Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et
+cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors
+seulement elle le regarda en venant à lui.
+
+--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu?
+
+--Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à
+propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.
+
+--Etes-vous fou! s'écria-t-elle.
+
+--Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce
+serait une infamie de ne pas le faire.
+
+--Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau
+et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.
+
+--Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!
+
+--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?
+
+Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix
+basse il murmura:
+
+--Et pour qui donc cet argent?
+
+--Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est
+une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent
+volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé
+m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré.
+Vous m'avez trompée.
+
+--Moi?
+
+--Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet
+argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une
+infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de
+le faire.»
+
+--Faut-il donc laisser soupçonner un innocent?
+
+--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser
+ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie
+qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui
+sont perdus si vous parlez.
+
+--Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne
+veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien.
+
+--Lucien!
+
+--Lisez cette lettre.
+
+Il lui tendit la lettre de Lucien.
+
+Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la
+regardait.
+
+Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la
+récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était
+le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait
+abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses
+longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il
+l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi
+lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il
+avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.
+
+Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions.
+
+--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.
+
+--Sans doute.
+
+--Elle est d'un enfant.
+
+--Mais...
+
+--Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il
+se l'imagine, ces propos?
+
+--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les
+tient.
+
+--Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront
+plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations
+qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises
+qu'on formulera contre des coupables.
+
+--Contre un coupable, moi.
+
+--Et la complice de ce coupable!
+
+--Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître?
+
+--Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous
+auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul,
+je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et
+vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent
+à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est
+vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs,
+tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous
+avez employé cette somme?
+
+--Je ne le dirai pas.
+
+--Pour qui?
+
+--Je ne le dirai pas.
+
+--Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera
+avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on
+la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile
+d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela?
+
+--J'ai pensé à Lucien.
+
+--Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué?
+cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela
+que vous voulez?
+
+--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.
+
+--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous
+taisez?
+
+--J'aurai fait mon devoir.
+
+--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas
+que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir
+ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément.
+
+Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient,
+durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle
+adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché
+sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans
+ses entrailles.
+
+--Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous
+voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de
+votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est
+de vous.
+
+En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de
+l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le
+regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un
+attendrissement.
+
+--Oh! Geneviève, murmura-t-il.
+
+--Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous
+m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai
+prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de
+propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa
+mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de
+mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas
+pensé à cela.
+
+--J'ai obéi à cette lettre.
+
+--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle
+que vous avez aimée?
+
+--Que j'ai aimée!
+
+--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera
+connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra
+qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et
+voulez-vous les lui imposer?
+
+Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la
+regarder.
+
+--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.
+
+--Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure
+dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui
+pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le
+voulez.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres
+qui se portent sur vous.
+
+--Ah!
+
+--Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de
+quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le...
+la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre
+retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux
+qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le
+fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas
+reconnaître qu'ils se sont trompés.
+
+Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris,
+c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela.
+
+--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne
+serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?
+
+--Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une
+apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait
+dangereux.
+
+--Vous voyez... vous m'éloignez encore.
+
+--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse
+existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur
+nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux
+de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie.
+
+De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il
+retomba brusquement dans la réalité:
+
+--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le
+ferai.
+
+--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit
+disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en
+vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes.
+
+--Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant.
+
+--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de
+quelques semaines quand l'avenir est à nous?
+
+Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa
+tomber dans ses bras:
+
+--Ah! Robert!
+
+Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait
+minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne
+laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas.
+
+Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants
+étaient rentrés de leur promenade.
+
+
+
+XXXIV
+
+En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même
+temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se
+tromper,--la satisfaction et la joie.
+
+--Ah! voici Robert, s'écria Fourcy.
+
+--C'est toi! dit Lucien.
+
+Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que
+chez le fils.
+
+Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons
+qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait
+toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne
+serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits
+absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder,
+sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf.
+
+Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert
+avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent
+payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri
+égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête
+et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second
+fut un serrement de coeur et un élan de compassion:
+
+--Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait
+s'accuser, le pauvre garçon!
+
+Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir
+que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part.
+
+--Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement,
+de tout coeur, vous pouvez m'en croire.
+
+Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât
+peu à cet épanchement.
+
+Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer.
+
+--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez
+qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur
+plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est
+ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence
+fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de
+trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables
+pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien
+ne pas être étranger à...
+
+Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en
+parlant d'un Charlemont?
+
+--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez
+niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si
+heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous
+n'aurez qu'à paraître et tout sera fini.
+
+Alors lui prenant le bras affectueusement:
+
+--Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre...
+d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer
+d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions
+indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser:
+c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique.
+
+A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à-tête et surtout de la
+contenance embarrassée de Robert, appela son mari:
+
+--Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la
+nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim.
+
+--C'est juste, dit Fourcy.
+
+Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot.
+
+--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop
+loin, beaucoup trop loin.
+
+Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa
+guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son
+voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots.
+
+Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable.
+
+--Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a
+pas changé.
+
+--Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait
+Fourcy.
+
+--Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se
+déclarer.
+
+Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait
+pas sur la cause de cette humeur sombre:
+
+--Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle.
+
+Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa
+résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver
+seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut
+vouloir les éviter.
+
+Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la
+honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il
+devait l'aider à parler.
+
+--Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment
+où ils furent seuls.
+
+--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en
+arrivant.
+
+Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la
+reprit:
+
+--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu.
+
+L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas.
+
+Lucien insista:
+
+--Parce que si... j'ai un duel, tu seras là.
+
+--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là.
+
+--Ah!
+
+--Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu
+n'auras pas de duel.
+
+Lucien crut le moment arrivé.
+
+--Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que
+tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute
+trouver le coupable.
+
+Lucien resta muet cherchant à comprendre.
+
+Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il
+n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait
+trouver ce coupable?
+
+Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement
+de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable!
+
+Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs
+reprises, au grand étonnement de celui-ci.
+
+Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de
+vives angoisses.
+
+Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux?
+
+Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment
+répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en
+posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais
+saurait-il, pourrait-il la suivre?
+
+Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta
+le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le
+trouver.
+
+M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de
+commencer sa toilette.
+
+D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais
+cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après
+avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était
+tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds.
+
+--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont.
+
+--Quelle confession?
+
+--Comment, quelle confession? celle de votre infamie.
+
+--Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me
+retirer.
+
+Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à
+l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait.
+
+Mais d'un geste son père le retint.
+
+--Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce
+que vous fait de cet argent?
+
+Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots
+s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là.
+
+--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent?
+
+--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un
+mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille
+francs à la Banque?
+
+Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi
+l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas
+cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui
+avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un
+certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation.
+
+--J'ai cette audace, dit-il.
+
+Mais il le dit mal, les yeux baissés.
+
+--Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé?
+
+--Je ne me suis pas sauvé.
+
+--Où avez-vous été?
+
+--Dans le pays de Galles.
+
+--Seul?
+
+--Seul.
+
+--Quoi faire?
+
+--Me promener
+
+--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup?
+
+--Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime.
+
+--Ah!
+
+C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement
+pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que
+la situation se détendait.
+
+En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que
+celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point
+avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au
+contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En
+l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un
+éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent?
+
+--Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol?
+
+--Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas.
+
+--Pourquoi revenez-vous?
+
+--Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge.
+
+--Comment voulez-vous vous défendre?
+
+--Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à
+Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une
+lettre de Lucien m'a fait interrompre.
+
+--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce
+qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui.
+
+--Demain ou après-demain.
+
+--Alors tu te plais dans le pays de Galles.
+
+Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de
+l'Angleterre et de voyages.
+
+L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à
+mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte
+de son mensonge l'étouffait.
+
+
+
+XXXV
+
+Cependant les recherches de la justice continuaient.
+
+Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux
+délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était
+venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques
+renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien.
+
+Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de
+madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui
+avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses
+pièces.
+
+De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point
+été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa
+clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur
+empreintes.
+
+Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait
+remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient
+entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il
+entré ce voleur?
+
+--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer,
+laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du
+dehors.
+
+--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il
+deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit
+bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul
+mandat, au lieu de prendre le cahier entier?
+
+Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient
+élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que
+celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il
+écoutait, il regardait, il ne disait rien.
+
+C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle
+de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était
+disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais
+qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses
+lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence.
+
+Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec
+madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas,
+et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde
+déférence.
+
+--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans
+votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à
+adresser à vos domestiques.
+
+Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison
+qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les
+Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était
+contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du
+pays.
+
+Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait
+plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait
+éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que
+celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il
+fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela;
+même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes;
+de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se
+mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la
+façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même
+volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit
+commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont.
+
+--Quel exemple! disait-il souvent.
+
+Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait,
+son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était
+surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de
+faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand
+cela lui était si facile.
+
+Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari
+témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières
+douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui
+inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi?
+et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un
+jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui
+faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel
+elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des
+serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de
+ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à
+Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas
+pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre
+quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah!
+comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se
+fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et
+l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans
+ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre
+elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le
+voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les
+lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait
+pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son
+ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe
+du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas
+laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle
+ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.
+
+Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits
+positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence
+par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été
+folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la
+prudence pouvait lui suggérer.
+
+Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces
+précautions.
+
+Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et
+de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle
+cachât, et c'était là pour elle le difficile.
+
+Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux,
+et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle
+ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien
+à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou
+une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger
+qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant
+son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât
+comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger,
+n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas
+dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en
+elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui
+tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que
+cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait
+pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.
+
+Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre
+de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait
+toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait
+faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la
+possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la
+justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.
+
+Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle
+éprouverait l'embarras des richesses.
+
+Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses?
+A qui, à quoi se fier?
+
+D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des
+explications impossibles à donner.
+
+Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les
+diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des
+justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés,
+qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le
+certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.
+
+Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher
+ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.
+
+Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement
+pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne
+perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à
+angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les
+vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles
+qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits
+cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des
+planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps
+pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare
+facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.
+
+Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait
+pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien
+cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie,
+comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à
+secret dont le fin fond était connu d'elle seule.
+
+Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait
+ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un
+coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé
+une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses
+petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé
+entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres
+feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait
+de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait
+faire disparaître, titres et bijoux.
+
+Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de
+les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne
+retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le
+tapis sur lequel elle avait traîné un meuble.
+
+Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui
+faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison.
+
+De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était
+fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait
+offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son
+intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de
+cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de
+ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé.
+
+Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le
+commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa
+vue.
+
+
+
+XXXVI
+
+Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable
+commissaire de police.
+
+--Je vous dérange?
+
+--Pas du tout.
+
+--Je serais désolé.
+
+--Vous avez du nouveau?
+
+--Peut-être.
+
+Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrétion de ne pas
+insister; malgré le violent désir qu'il avait de savoir, il portait
+trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation
+directe.
+
+--Est-ce que vous êtes bien occupé en ce moment? demanda le commissaire
+de son ton le plus insinuant.
+
+--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner;
+asseyez-vous donc, je vous prie.
+
+--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi à Nogent, où M.
+le juge d'instruction doit se rendre de son côté pour certaines
+constatations qui exigent votre présence.
+
+Aller à Nogent à cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy,
+qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journée, mais
+puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas
+refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle
+qu'il avait le plus à coeur, c'était la découverte de leur voleur.
+
+--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis à vous; et
+nous partons.
+
+Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions;
+il ne serait absent que quelques heures et sûrement il reviendrait.
+
+Le trajet fut très gai et le commissaire entretint la conversation d'une
+façon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait
+d'arrêter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il
+était tout plein de son succès qu'il n'avait obtenu qu'à force de
+persévérance et de ruses: au reste il était en ce moment dans une bonne
+veine.
+
+Ils trouvèrent le juge d'instruction qui était arrivé depuis une
+demi-heure déjà, et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle,
+sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'était installé dans
+le salon avec son greffier.
+
+Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction
+coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps;
+il avait interrogé les domestiques.
+
+Cela fut répondu assez sèchement; au reste le contraste était frappant
+entre le juge et le commissaire: autant l'un était aimable, doux,
+poli, autant l'autre était raide et rogue, d'une froideur glaciale qui
+paralysait ceux qu'il daignait regarder.
+
+--Maintenant, dit le juge en s'adressant à Fourcy, je désire avant tout
+visiter les lieux, veuillez me précéder.
+
+Ces manières et ce langage ne ressemblaient en rien aux façons du
+commissaire, mais Fourcy ne laissa paraître aucune surprise; marchant
+devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la
+chambre de sa femme et dans la sienne.
+
+Comme le juge ne paraissait pas disposé à lui adresser des questions, il
+se tint sur la réserve et il attendit.
+
+N'ayant rien à faire qu'à regarder, une chose le frappa; le juge
+d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement
+des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait dû être commis;
+il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les
+étoffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de
+la cheminée, les coffrets orientaux, placés çà et là, et à un certain
+moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les étagères pour prendre les
+curiosités qui les emplissaient et les étudier.
+
+--C'est un curieux, un amateur de bric-à-brac, se dit-il tout bas.
+
+Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol,
+c'est-à-dire du bureau et de la porte de communication des deux
+chambres; ce n'était ni le lieu ni l'heure de se livrer à la manie de la
+curiosité.
+
+Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut une observation ou plutôt une
+exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu.
+
+--Mais c'est un vrai musée, il y a là des trésors.
+
+--Qui n'ont pas tenté le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est
+entré dans cette chambre.
+
+--C'est que ce voleur avait mieux à prendre, dit le juge.
+
+Et cette observation fut faite d'un ton sévère qui parut à Fourcy n'être
+guère en situation:
+
+--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction.
+
+Dans le vestibule il s'arrêta, et s'adressant à Fourcy:
+
+--Donnez des instructions, pour qu'on me prévienne quand madame Fourcy
+rentrera de sa promenade; j'ai à l'interroger; mais avant, il importe
+que nous en ayons fini ensemble.
+
+Cela fut dit d'un ton sec et impératif, par petites phrases hachées; en
+homme qui est habitué à donner des ordres et à les voir obéis.
+
+Derrière eux, marchait le commissaire, qui continuait à ne pas ouvrir la
+bouche.
+
+Le greffier était resté dans le salon, installé devant sa table avec ce
+qu'il fallait pour écrire.
+
+--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction à Fourcy.
+
+Et lui-même se plaça à côté de son greffier, tandis que Fourcy prenant
+une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre côté de la table, assez
+surpris que ce fût ce juge qui parlât en maître dans ce salon.
+
+Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les
+parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit
+des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons
+ramiers perchés dans les arbres du jardin.
+
+Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea
+assez longtemps, très longtemps, pour Fourcy péniblement impressionné
+sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgré lui.
+
+Enfin le juge d'instruction releva la tête et sans parler il regarda
+Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tête aux pieds, surtout
+à la tête, dans les yeux.
+
+--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--A quel âge êtes-vous entré dans la maison Charlemont?
+
+--A quinze ans.
+
+--A quels appointements?
+
+--Cent francs par mois.
+
+--Vous êtes resté longtemps à ce chiffre?
+
+--Un an; on m'a mis alors à cent cinquante francs; l'année suivante à
+deux cents; la troisième année à quatre cents; à vingt-trois ans je
+gagnais six mille francs par an; à trente-six, douze mille; à quarante,
+soixante mille.
+
+--Jusqu'en ces derniers temps tel a été le chiffre de vos appointements,
+soixante mille francs?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par
+an?
+
+--Parfaitement.
+
+--En dehors de ces appointements avez-vous gagné de l'argent, je veux
+dire avez-vous fait des affaires, des spéculations?
+
+--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que
+j'ai d'intelligence, mon expérience à la maison Charlemont, dont je
+suis le directeur, et j'aurais cru lui dérober quelque chose si j'avais
+entrepris des spéculations pour mon compte: cela n'eût point été
+délicat. Au reste je dois dire que j'ai été plus que récompensé de cette
+réserve, qui pour moi a été l'accomplissement d'un devoir: M. Amédée
+Charlemont a bien voulu me donner un intérêt dans sa maison, et me faire
+son associé; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de
+dévouement; c'est plus que je n'avais jamais rêvé, et j'ose dire que
+cela me touche beaucoup plus encore dans ma fierté que dans mon intérêt.
+
+Le juge d'instruction avait écouté ce petit discours, débité avec feu et
+d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement
+de visage, aucune flamme du regard manifestât au dehors son impression.
+
+Il s'établit un silence.
+
+Puis le juge d'instruction reprit ses questions.
+
+--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans,
+avez-vous fait des économies?
+
+Fourcy avait déjà été surpris des premières questions qui lui avaient
+été posées; celle-là redoubla son étonnement. Pourquoi, diable, ce juge
+d'instruction se mêlait-il de ses affaires? Était-il là pour causer, ou
+pour s'occuper du vol? Jusqu'à présent, il n'avait été question que de
+lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela
+avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il eût
+gagné quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il eût ou n'eût
+pas fait des économies?
+
+Cependant il répondit:
+
+--Très peu.
+
+--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer?
+
+--Parfaitement, mais il me semble que...
+
+--Expliquez, je vous prie.
+
+Malgré «ce je vous prie» qui finissait la phrase, c'était là un
+ordre plutôt qu'une invitation; il n'y avait pas à se méprendre sur
+l'intonation avec laquelle il avait été donné.
+
+Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce
+fut de la résistance.
+
+Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment
+en prenait bien à son aise avec lui. Posées dans une autre forme et sur
+un autre ton, il eût volontiers répondu à des questions de ce genre, car
+il n'avait rien à cacher dans sa vie; mais ces façons le blessaient à la
+fin et il n'était pas homme à courber la tête devant qui que ce fût.
+
+--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois
+cent mille francs.
+
+Le juge le regarda en face.
+
+--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique.
+
+--Cela ne regarde que moi.
+
+--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de
+vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres à amener la
+découverte de la vérité.
+
+Fourcy demeura interdit, cherchant à comprendre, ne pensant pas à
+répondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en
+arriver?
+
+--Mais alors? dit-il se parlant à lui-même plutôt qu'au juge.
+
+--Je vous ferai observer qu'au lieu de répondre vous interrogez; oui ou
+non, avez-vous fait des économies sur vos appointements?
+
+--Je vous ai répondu: très peu.
+
+--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et à quoi vous avez
+dépensé ces appointements. Je vous écoute, monsieur.
+
+Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les
+interroge, alors même qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont
+innocents.
+
+Fourcy fut décontenancé.
+
+Est-ce que ce juge d'instruction le soupçonnait?
+
+Mais de quoi?
+
+Un soupçon eût été une absurdité de la part de ce magistrat.
+
+Et ce serait folie à lui d'admettre la possibilité d'une pareille idée.
+
+Le mieux était donc de répondre au plus vite; puisqu'il avait commencé
+à répondre, il devait continuer; c'était encore le meilleur moyen d'en
+finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait à rien
+qu'à traîner les choses et à en les envenimer.
+
+--Lorsque j'ai acheté cette maison, dit-il, j'avais quelques économies.
+
+--Quand l'avez-vous achetée?
+
+--Après la guerre.
+
+--Combien?
+
+--Cent dix mille francs.
+
+--Que vous avez payés?
+
+--Comptant.
+
+--Avec quoi?
+
+--Pour quatre-vingt mille francs avec ces économies dont je vous parle.
+
+--Et pour le surplus?
+
+--Avec une somme de trente mille francs que j'ai empruntée.
+
+--Vous avez eu des réparations importantes à faire; des changements, des
+embellissements? Pouvez-vous me dire à combien s'en est élevé le prix?
+
+--A cinquante-cinq mille francs environ.
+
+--Ces cinquante-cinq mille francs, ajoutés aux trente mille que vous
+avez empruntés, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille
+francs.
+
+--Parfaitement.
+
+--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs?
+
+--Rien.
+
+--Comment les avez-vous payés?
+
+--Avec ce que j'ai pu économiser sur mes appointements.
+
+--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces économies; et si cela
+vous est possible sans livres de comptes, établissez votre budget; nous
+avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dépense? Pour un
+homme de chiffres, cela ne doit pas être difficile à dire.
+
+--Cela est très facile, mais à condition de prendre des moyennes.
+
+--Prenez des moyennes.
+
+--Mes dépenses de maison s'élèvent à douze mille francs par an.
+
+--Écrivez, dit le juge d'instruction à son grenier qui jusque-là était
+resté la plume à la main, mais sans prendre les notes.
+
+Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua:
+
+--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les
+impôts, les frais de jardinage, de domestiques à Nogent sont de trois
+mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix
+mille francs; les toilettes de ma femme coûtent deux mille francs par
+an.
+
+--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-là avait écouté
+attentivement sans interrompre.
+
+--Elles sont très simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait,
+car il était d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait sa
+femme.
+
+--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas.
+
+--Celles de ma fille coûtent la même somme; l'éducation de ma fille
+coûtait jusqu'à ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils
+et son entretien la même somme; en voyages nous dépensons environ deux
+mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera
+environ quarante-cinq mille francs.
+
+--Faites, dit le juge d'instruction.
+
+--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier.
+
+--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize
+mille francs?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous
+avez payé votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier
+de cette maison que nous n'avons pas compté; quant à celui de Paris...
+
+--Il était payé avant la guerre.
+
+--Reste donc celui-ci; c'est-à-dire qu'après avoir prélevé
+quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouvé moyen de payer
+cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille
+francs.
+
+Fourcy, bien qu'il ne fût pas disposé à la gaieté, ne put pas s'empêcher
+de sourire en entendant émettre une pareille absurdité, cependant
+ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple
+manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrète: six
+cent mille francs, son mobilier acheté de bric et de broc, c'était
+vraiment trop drôle!
+
+--Il n'y a pas là de quoi sourire, dit le juge d'instruction sévèrement,
+rien n'est plus sérieux.
+
+--Peut-être en effet cela serait-il sérieux, si ce mobilier avait la
+valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer
+comment avec cinquante mille francs, j'ai payé six cent mille francs.
+
+--C'est justement cette explication que je vous demande.
+
+--Et que je n'ai pas à vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut à
+peine la dixième partie de ce que vous pensez, c'est-à-dire environ les
+cinquante mille francs qui me sont restés sur mes économies, ma dette de
+quatre-vingt-cinq mille francs étant prélevée.
+
+Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui
+contractait les narines et retroussait la lèvre supérieure en découvrant
+les dents, exprimait le dédain et la pitié.
+
+Jusque-là le commissaire aux délégations, assis à côté de Fourcy, avait
+gardé le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu
+donner à croire qu'il s'intéressait à cet interrogatoire; à ce moment,
+il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire
+le plus aimable, il intervint dans l'entretien:
+
+--Je demande à M. Fourcy la permission de lui faire observer que le
+tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille
+francs.
+
+Fourcy haussa doucement les épaules et se mit à rire.
+
+--Que cette tapisserie d'Andran, représentant des scènes d'_Esther_, ne
+vaut pas moins de trente mille francs; que les sirènes de l'escalier
+ont coûté plus de dix mille francs; et nous voilà déjà à soixante mille
+francs.
+
+--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'écria Fourcy.
+
+--Ils sont exacts.
+
+--Ni exacts, ni sérieux.
+
+--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire,
+mais vous savez qu'avant d'appartenir à la police j'ai été clerc de
+commissaire-priseur et que je suis en état d'estimer un mobilier, même
+quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de
+votre mobilier dans ce salon, dans la salle à manger, dans le vestibule,
+dans l'escalier, dans les chambres où je suis entré, vaut plus de cinq
+cent mille francs.
+
+--C'est impossible! s'écria Fourcy.
+
+--Il y a marchand à ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de
+son ancien métier.
+
+Fourcy resta atterré.
+
+Mais presque aussitôt il se redressa pour protester:
+
+--C'est impossible, s'écria-t-il avec une énergie désespérée.
+
+--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge
+d'instruction; ce mobilier est là, nous le voyons, combien l'avez-vous
+payé?
+
+--Mais je ne l'ai pas payé le prix que vous lui attribuez.
+
+--Combien l'avez-vous payé?
+
+--Une cinquantaine de mille francs.
+
+--Dire qu'on a payé cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille
+n'est pas une explication.
+
+--Mais comment voulez-vous que j'aie dépensé cette somme puisque je ne
+l'avais pas?
+
+--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas
+gagné cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas
+fait de spéculations; dites comment vous vous êtes procuré les cinq ou
+six cent mille francs, prix de ce mobilier.
+
+--Mais ce mobilier n'a pas coûté six cent mille francs, ni cinq cent
+mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible.
+
+Le commissaire se leva et, étendant la main par un geste énergique comme
+s'il voulait prêter serment:
+
+--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a coûté plus de cinq cent mille
+francs, je le jure.
+
+--Voulez-vous que nous descendions à trois cent mille francs, dit le
+juge d'instruction, et même à deux cent mille? Dites alors où vous avez
+pris ces deux cent mille francs.
+
+Depuis quelques instants Fourcy se débattait désespérément contre l'idée
+qu'on le soupçonnait; cette idée qui tout d'abord lui avait paru une
+absurdité ou une folie, ce mot «pris» l'enfonça violemment dans son
+esprit.
+
+--Pris! s'écria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme?
+
+---Dites où et comment vous vous l'êtes procurée.
+
+--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misérable
+somme!
+
+--Cette misérable somme et d'autres, moins misérables peut-être.
+
+Fourcy se frappa la tête à deux mains.
+
+--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver
+à m'accuser du vol du mandat, moi, moi!
+
+Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne répondirent,
+mais ils échangèrent un coup d'oeil plus terrible qu'une réponse
+directe.
+
+--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont,
+poursuivit Fourcy, est celui où je deviens son associé!
+
+--Prouvez que vous n'avez pas commencé avant; nous sommes là pour
+recevoir vos explications.
+
+La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'à
+Fourcy:
+
+--Madame vient de rentrer avec mademoiselle.
+
+--Ces explications que vous demandez, s'écria Fourcy, je vais vous les
+donner.
+
+Puis s'adressant à la femme de chambre qui attendait en regardant autour
+d'elle d'un air ahuri:
+
+--Dites à madame de venir, tout de suite.
+
+Il avait relevé la tête, et un éclair de confiance transfigurait son
+visage bouleversé: sa femme arrivait à son secours: elle allait donner
+les explications qu'on exigeait de lui.
+
+Presque aussitôt après le départ de la femme de chambre, la porte du
+salon se rouvrit et madame Fourcy parut.
+
+Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui
+l'observait se plaça entre eux.
+
+--Viens, Geneviève, dit Fourcy, viens à mon secours.
+
+--Que se passe-t-il donc?
+
+
+
+XXXVII
+
+Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le
+passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et
+le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier.
+
+Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de
+la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée
+de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient
+révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils
+étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner
+du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire.
+
+--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction.
+
+Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée,
+mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec
+sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un
+lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme.
+
+--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas
+d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame.
+
+Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise:
+
+--Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours?
+demanda-t-il.
+
+--Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction.
+
+Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette
+explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait
+absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille
+francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une
+somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille
+francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce
+total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces
+cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui
+garnissait cette maison?
+
+A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que
+la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout
+d'abord.
+
+--En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction
+pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes
+nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à-dire cinq ou six cent
+mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de
+voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler
+les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces
+messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent
+mille francs.
+
+Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un
+évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa
+situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à
+elle, mais le commissaire de police le retint.
+
+--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma
+femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus
+éloquente contre ces soupçons insensés?
+
+Puis s'adressant à sa femme elle-même:
+
+--Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas
+à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu
+donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons;
+c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle.
+
+Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à
+dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce
+cauchemar.
+
+Il attendit en la regardant.
+
+Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux
+baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était
+anéantie.
+
+--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu.
+
+Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence.
+
+--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours
+prévenant.
+
+Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une
+idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours
+gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire.
+
+Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta.
+
+--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre
+d'eau.
+
+Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la
+rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer,
+cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la
+voix et du regard.
+
+--Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant.
+
+Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait.
+
+Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe
+sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces
+il l'offrit à madame Fourcy.
+
+Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au
+moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée.
+
+--Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction.
+
+--Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique
+qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé.
+
+Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler.
+
+--J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle.
+
+--Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police,
+qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement,
+affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette
+tapisserie des Gobelins plus de trente mille.
+
+Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un
+sourire approbateur.
+
+--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne
+les ai pas payés ce prix-là; il s'en faut de beaucoup.
+
+--Combien les avez-vous payés?
+
+Elle hésita.
+
+--Je ne m'en souviens pas.
+
+Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme
+ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les
+chiffres.
+
+--Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par
+l'émotion.
+
+Elle parut faire cet effort, mais inutilement.
+
+--Je ne me rappelle pas, dit-elle.
+
+--Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais
+vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces
+prix?
+
+--Je ne l'ai pas conservé.
+
+--Au moins, vous avez des factures acquittées?
+
+--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles
+peuvent être.
+
+--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite.
+
+Et le juge d'instruction fit mine de se lever.
+
+--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne
+sont pas ici, elles sont à Paris.
+
+Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy.
+
+--Vous voyez, dit-il.
+
+Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction
+qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne
+parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites?
+
+Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et
+qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible
+qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait.
+
+--Allons à Paris, dit-il en se levant vivement.
+
+--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes
+factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites.
+
+De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup
+d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans
+l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains.
+Comment ne le comprenait-elle pas?
+
+Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police
+intervint.
+
+--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à
+obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos
+factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs
+années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui
+serait extraordinaire.
+
+Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de
+soulagement: quel brave homme, ce commissaire!
+
+Il leur sourit à tous deux.
+
+--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant.
+Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de
+qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les
+sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces
+noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés.
+Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs
+livres de commerce.
+
+Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais
+maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme.
+
+Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore,
+plus défaite.
+
+--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de
+répondre?
+
+Et il attendit quelques instants.
+
+--Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule
+manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et
+que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles,
+c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si
+vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il
+vous condamnerait;--que si vous alléguez que vous n'avez plus vos
+factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;--enfin, que si
+vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez
+acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient
+d'un mot le système de défense de votre mari.
+
+De nouveau le commissaire de police prit la parole:
+
+--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms
+de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands
+qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant
+trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis
+oriental avec armoiries, ces sirènes.
+
+Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant
+les yeux et regardant le juge d'instruction:
+
+--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai.
+
+Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de
+s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari
+qu'elle avait longuement regardé:
+
+--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à
+mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la
+douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que
+je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les
+lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant
+pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux
+pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.
+
+Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria
+avec énergie:
+
+--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers
+lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques!
+
+C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi
+levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la
+bouche grands ouverts, le visage convulsé.
+
+Qu'allait-elle donc dire?
+
+L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait.
+
+Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue:
+
+--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être
+payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui
+attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille
+francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon
+mari sur cette valeur.
+
+Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une
+plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté.
+
+--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant
+rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles,
+d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui
+donnais.
+
+--Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction.
+
+--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non
+la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion
+qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son
+compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter
+des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement.
+Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours
+réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de
+famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans
+le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu
+risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me
+suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait
+les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui.
+
+Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques
+secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire.
+
+--Continuez, madame, dit le juge d'instruction.
+
+Il fallait obéir; ce qu'elle fit.
+
+--Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir
+les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai
+ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et
+c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier.
+
+Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment
+Fourcy le prévint.
+
+Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête
+haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur
+sa femme.
+
+--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le
+bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans
+achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma
+femme.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire
+lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la
+vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez;
+ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge
+d'instruction.
+
+Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il
+venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa
+femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et
+baissa les yeux.
+
+--Répondez-moi, dit-il.
+
+--Jacques.
+
+--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille,
+c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds;
+où avez-vous eu celle que vous avez risquée?
+
+Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle
+adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas.
+
+--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait
+attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il
+m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et
+dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un
+certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy,
+cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant
+de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même,
+l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel
+sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette
+influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un
+diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je
+ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai
+risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris
+une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que
+j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le
+reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources.
+
+Après un moment d'hésitation elle se tut.
+
+Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait
+traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le
+chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous
+ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait
+depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi
+bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été
+forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi
+grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle
+traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en
+sortir.
+
+Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil
+du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et
+elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il
+l'accueillait mal.
+
+--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.
+
+--M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a
+apporté la maison Charlemont.
+
+--Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Mais il vient de mourir?
+
+--Justement.
+
+--Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction.
+
+Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque.
+
+--Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations
+en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires?
+
+--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et
+son aide et qui a réglé toutes mes affaires.
+
+--Le directeur du _Crédit Oriental_? demanda le juge d'instruction.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une
+bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins.
+
+Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.
+
+Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il
+s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la
+sensation de la réalité.
+
+Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de
+se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari,
+que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que
+c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté,
+deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière:
+interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent
+mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et
+alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était
+la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot
+en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce
+qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût
+l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la
+franchise.
+
+Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.
+
+--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de
+vous entretenir un moment.
+
+Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande
+d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à
+l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient
+vis-à-vis le greffier sans se parler.
+
+--Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la
+fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent.
+
+--Peut-être.
+
+--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je
+n'en dirais pas autant de la femme.
+
+--C'est mon sentiment.
+
+--Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en
+perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait,
+elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la
+garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le
+touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve
+toujours un complice.
+
+--Qui soupçonnez-vous?
+
+--Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est
+pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées.
+L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des
+pertes d'argent en ces derniers temps.
+
+--Et comment?
+
+--Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La
+Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien
+chauffer.
+
+--Alors?
+
+--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de
+surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du
+salon.
+
+--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il.
+
+Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup.
+
+Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le
+commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.
+
+Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle,
+il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.
+
+Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le
+commissaire du côté de la porte.
+
+Fourcy les avait suivis.
+
+Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait
+plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication
+qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des
+magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas
+convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme
+souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier
+de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le
+concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait
+conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi,
+elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le
+charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui
+de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari:
+ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si
+fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force.
+Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas
+souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient
+la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient
+rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter
+maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler,
+et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur
+avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu
+raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les
+bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge
+d'instruction.
+
+Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec
+eux.
+
+--Il va revenir, se dit-elle.
+
+Et elle se prépara.
+
+Cependant il ne revint pas.
+
+C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur
+tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui
+torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et
+Chabert lui avait remis le collier de diamants.
+
+Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M.
+Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait
+accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la
+pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé
+dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout
+entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité
+cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit
+un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa
+femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour
+qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son
+amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par
+la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons
+s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il
+n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres.
+
+--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier?
+
+Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à
+celui-là.
+
+--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé?
+Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations?
+
+Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant,
+et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui
+paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.
+
+Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention
+d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient
+difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et
+l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait
+vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté.
+
+A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une
+importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre
+qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie;
+si elle avait menti, elle mentait encore.
+
+Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour
+interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris.
+
+Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six
+mille francs, prix de la réparation du collier.
+
+Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer
+la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy.
+
+Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la
+facture.
+
+--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux
+pierres?
+
+--C'est qu'elles étaient défectueuses.
+
+--Alors il ne devrait y avoir rien à payer.
+
+--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez
+nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos
+confrères.
+
+--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui
+est un cadeau qu'on... nous a fait.
+
+Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous».
+
+--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix.
+
+Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions
+n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne
+saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait
+pas.
+
+Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne
+pouvait pas attendre.
+
+Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui
+répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait
+pas, serait déjà un indice.
+
+Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps
+après lui, dit Marcelle.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu
+trembles, tu me fais peur.
+
+--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère.
+
+--C'est pour le vol, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur?
+
+--Peut-être.
+
+Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût
+jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les
+doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait
+au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.
+
+Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier
+réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude
+entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque
+temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert
+l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta
+que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux
+et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi
+maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas.
+
+Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre
+le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les
+minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la
+rue de la Paix!
+
+Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le
+collier.
+
+--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans
+quelles conditions.
+
+--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était
+pas disposé à répondre.
+
+--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez
+comprendre...
+
+Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines
+qu'elles étaient elles se firent obséquieuses.
+
+--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je
+vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M.
+Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis
+prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous
+emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires
+que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.
+
+Robert! qu'avait à faire Robert en ceci?
+
+Mais le bijoutier continuait:
+
+--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et
+je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est
+exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur.
+
+--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier?
+balbutia Fourcy.
+
+--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré.
+
+--Vous... en êtes sûr?
+
+--Comment? si j'en suis sûr.
+
+Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de
+commerce.
+
+--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante
+mille francs.
+
+Et il continua en lisant la description du collier.
+
+Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies
+de feu qui couraient sur le livre.
+
+De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un
+seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur.
+
+Il balbutia quelques paroles de remerciements.
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Il suffit...
+
+Et chancelant il se dirigea vers la porte.
+
+--Vous oubliez le collier.
+
+
+
+XXXIX
+
+Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et
+l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un
+nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur
+effroyablement: Robert Charlemont.
+
+Robert Charlemont était l'amant de sa femme!
+
+Sa femme avait un amant!
+
+Était-ce possible?
+
+Rêvait-il?
+
+N'était-il pas fou?
+
+Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il
+se répétait:
+
+--Geneviève! Robert!
+
+Trompé par sa femme.
+
+Trompé par Robert.
+
+Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?
+
+Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!
+
+Et Robert! un Charlemont!
+
+Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!
+
+Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était
+Geneviève.
+
+Mais alors?
+
+Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.
+
+Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!
+
+Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant
+lui? devait-il y regarder?
+
+Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa
+maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et
+le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas:
+imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.
+
+Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître,
+pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette
+voiture; ce serait fini; quel soulagement!
+
+Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la
+première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour
+réfléchir et voir ce qu'il devait faire.
+
+Car il devait faire quelque chose.
+
+Quoi?
+
+Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta
+pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques
+instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de
+celui-ci.
+
+Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui
+apprendre?
+
+Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais
+répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il
+était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de
+Robert.
+
+Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour
+l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.
+
+Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en
+retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle
+humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce
+moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus
+vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur
+et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux
+délégations était survenu.
+
+--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.
+
+Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé
+à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci
+ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se
+rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait;
+s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner
+les recherches de la justice.
+
+--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et
+en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.
+
+--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait
+dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est
+vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va
+frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de
+vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.
+
+--Quel coup?
+
+Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à
+Nogent.
+
+--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle
+de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se
+levant indigné.
+
+--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.
+
+Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les
+ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait
+éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des
+bruits que la justice avait dû éclaircir.
+
+De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.
+
+De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais
+qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les
+soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.
+
+--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme
+se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de
+spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que
+madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses
+dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait
+que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à
+s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque
+complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher
+si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête
+que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur
+entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations
+suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de
+supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour
+ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre
+nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à
+Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée
+devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne
+nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître
+qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les
+affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.
+
+--Trois cent mille francs!
+
+--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais
+elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois
+cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à
+M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?
+
+Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose
+nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce
+récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement
+involontaire.
+
+--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions
+pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne
+perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en
+train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule
+était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce
+n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien
+m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue
+l'a mise en état de détention.
+
+--Arrêtée!
+
+--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée:
+sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois
+cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour
+elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre
+les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu
+représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui,
+rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a
+payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame
+Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le
+mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore
+le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre
+les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est
+probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de
+quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons
+mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du
+tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses
+acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez
+difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans
+nos procédés d'investigation.
+
+Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les
+compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas
+réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule
+parole était sortie de ses lèvres:
+
+--Mon pauvre Jacques.
+
+--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce
+qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?
+
+--Elle va l'écraser.
+
+--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la
+mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon
+devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme
+si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore
+sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime
+et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il
+verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la
+permission de me retirer.
+
+M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur
+des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première
+fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son
+pauvre Jacques.
+
+--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui
+portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.
+
+Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont
+l'avait retenu:
+
+--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?
+
+--Cela dépend de M. le juge d'instruction.
+
+
+
+XL
+
+Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour
+sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que
+tout juste le temps de saluer.
+
+--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant
+à Fourcy.
+
+Et vivement il sortit sans se retourner.
+
+Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait
+pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence
+et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas,
+à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se
+demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de
+sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et
+l'arrestation de madame Fourcy.
+
+Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un
+effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison.
+
+Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son
+agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer
+une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.
+
+Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse
+déjà si violente.
+
+Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux
+mains:
+
+--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu
+n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai
+toujours pour toi un camarade, un frère.
+
+Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement.
+
+--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter;
+je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si
+troublé, si ému.
+
+Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment,
+les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit:
+
+--Je sais tout.
+
+--Ah!
+
+--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de
+diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable!
+recevoir de l'argent de votre fils!
+
+Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.
+
+--Ah! mes enfants, mes enfants!
+
+Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée.
+
+Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il
+avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme
+pour leur donner un sens.
+
+Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse
+de son fils!
+
+C'était bien cela que disait Fourcy, cependant.
+
+Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:
+
+--C'est impossible!
+
+Fourcy ne répondit que par un sanglot.
+
+Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux
+dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa:
+
+--Mon pauvre garçon!
+
+Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main:
+
+--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il.
+
+--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore,
+sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le
+bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à
+M. Robert Charlemont.
+
+--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille
+francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.
+
+Fourcy le regarda sans comprendre.
+
+--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont.
+
+Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques
+mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte
+des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de
+cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque
+de mille francs.
+
+--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs;
+soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui
+entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat,
+c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la
+somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant?
+Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme
+expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il
+faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans
+un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant
+partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer,
+les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui?
+
+--Mon Dieu! murmura Fourcy.
+
+--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme
+coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?
+
+Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce
+n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était
+aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de
+bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir
+empoisonné.
+
+Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa
+pensée, s'écria:
+
+--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à
+cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable
+rend la femme libre.
+
+--Libre?
+
+--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de
+détention.
+
+--En prison!
+
+--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du
+vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice,
+l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but:
+la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins
+pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.
+
+--Mais...
+
+--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver
+encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens.
+
+Et il l'entraîna.
+
+En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de
+prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans
+le coin de la voiture.
+
+A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit
+la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion.
+
+Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette
+stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et
+un soupir s'échappa de sa poitrine.
+
+--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas
+supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui
+dirais-je?
+
+M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que
+Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il
+voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans
+son refus:
+
+--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les
+laisser à leur mère?
+
+--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.
+
+Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier
+du Palais.
+
+Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin,
+Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut
+au-devant de lui:
+
+--Eh bien? cria-t-il de loin.
+
+--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa
+comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge
+d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté.
+Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que
+je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un
+télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici;
+entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche.
+
+--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au
+guichet.
+
+--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que
+cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et
+que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout
+au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère!
+
+--Veux-tu que je t'accompagne?
+
+--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux
+que je sois seul avec eux.
+
+--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.
+
+Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture.
+
+--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à
+plusieurs reprises...
+
+--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions.
+
+Marcelle accourut à lui:
+
+--Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es
+parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman?
+
+Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.
+
+--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris.
+
+--Tu me fais peur.
+
+--Il ne faut pas avoir peur, chère fille.
+
+--Elle est malade!
+
+--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade,
+c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je
+ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots
+à écrire.
+
+Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il
+s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas
+résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille.
+
+Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la
+porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.
+
+Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre:
+
+--Père, est-ce possible?
+
+Et il tendit un journal à son père.
+
+--Où est mère?
+
+--Elle ne rentrera pas ce soir.
+
+--Alors c'est donc vrai?
+
+--... Tu sens bien qu'elle est innocente.
+
+--Ah! père!
+
+Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans
+paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre.
+
+Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.
+
+--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité,
+mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me
+soutiendras... mon fils.
+
+
+
+XLI
+
+Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa
+chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans
+un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course
+l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière
+désespérément.
+
+Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle
+de ses enfants.
+
+Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas
+sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis
+qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans
+hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni
+une parole.
+
+Mais ses enfants?
+
+Mais lui-même?
+
+Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme
+perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment
+vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver
+plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle,
+qu'avait-elle été!
+
+Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute
+c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si
+heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais
+mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la
+maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa
+femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant,
+c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête
+intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services.
+Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer
+la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire
+une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que
+Robert avait volés pour elle.
+
+Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements
+avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants.
+
+Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où
+il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait
+qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses
+enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté.
+
+Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue:
+les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces
+résolutions.
+
+Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards
+sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette
+séparation puisque leur mère était innocente.
+
+Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait
+pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte
+s'accuser soi-même.
+
+Il n'avait pu parler que de la question d'argent:
+
+--Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire:
+des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma
+situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de
+l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle
+a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires;
+peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le
+savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation
+d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison
+Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien
+impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas
+des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices
+personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront
+à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir
+conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré....
+
+Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut
+peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de
+l'expliquer:
+
+--... Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est
+perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je
+n'accomplissais pas cette séparation... plus douloureuse pour moi que
+vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque
+jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère.
+
+Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta
+d'arriver à la conclusion.
+
+--Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il
+m'avait faite.
+
+--Eh quoi! s'écria Lucien.
+
+--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune
+avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons
+quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute.
+
+--Mon Dieu! murmura Marcelle.
+
+Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista
+qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué.
+
+Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui,
+son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle
+de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus
+malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable
+de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait
+qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand
+il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un
+soutien, qu'il les éloignât de lui.
+
+Doucement il la prit dans ses bras:
+
+--N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris,
+certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille
+d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de
+l'associé de la maison Charlemont.
+
+Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne
+pouvait pas le dire.
+
+Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir
+auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ.
+
+Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de
+Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui
+simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement
+en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge;
+il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont,
+il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à
+Vincennes, où il monta en tramway.
+
+M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois
+depuis longtemps, il avait couché chez lui.
+
+--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?
+
+--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.
+
+Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu.
+
+--Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont.
+
+--Il le faut.
+
+--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela
+en ce moment.
+
+--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en
+état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la
+pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai
+grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez
+bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous.
+
+Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.
+
+--Alors ne nous séparons pas.
+
+--Il le faut.
+
+--Mais c'est ma ruine!
+
+--Non la vôtre, mais la mienne.
+
+--N'est-ce pas la même chose?
+
+Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa
+résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment
+et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris.
+
+Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons:
+
+--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais
+tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce
+danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à
+la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice,
+et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne
+reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est
+pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se
+réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire
+aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi.
+
+--Je pense à mon honneur.
+
+--Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si
+bravement tu fais tête à l'orage?
+
+Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont
+développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne
+rejaillit pas sur son mari.
+
+--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me
+sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé?
+
+Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus
+violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont
+d'un bond:
+
+--Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc
+pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!
+
+--Comment!
+
+--Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous
+avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en
+face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie
+la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour
+qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et
+tout de suite, au plus vite.
+
+M. Charlemont lui prit les deux mains.
+
+--Mon pauvres Jacques!
+
+Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un
+retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer:
+
+--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un
+crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole
+d'honneur, il n'y a que ça.
+
+
+
+XLII
+
+Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame
+Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de
+Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne
+l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit
+que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs
+père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin
+du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à
+leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis
+comme coupables de vol.
+
+Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le
+caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour
+arracher sa mise en liberté.
+
+Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât
+que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait
+sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en
+faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment
+extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses
+plaisirs.
+
+Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y
+avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République
+ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre
+cause.
+
+Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions
+à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission,
+ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt
+qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se
+présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa
+visite.
+
+Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était
+difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui
+avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son
+pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés.
+
+Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler.
+
+Ce fut madame Fourcy qui commença:
+
+--Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la
+vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est
+offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent
+mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt
+que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet
+emprunt.
+
+--Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont.
+
+--Et que voudriez-vous que ce fût?
+
+--Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette
+question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier,
+j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous
+connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc
+pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à-dire sans
+intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de
+la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi
+que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement
+formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos
+enfants.
+
+--Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari
+voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet
+engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire
+de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses
+genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation
+en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma
+confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins
+l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils
+veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est
+certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour
+ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de
+vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à-dire de folie,
+lui fait abandonner.
+
+Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les
+soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à
+votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.»
+
+M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy.
+
+--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me
+retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants
+s'il le faut.
+
+--Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur
+mère? dit M. Charlemont.
+
+Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement.
+
+--Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais,
+celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes
+enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses
+t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère.
+
+--C'est là leur malheur, hélas!
+
+--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas
+qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux.
+
+Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient
+que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis
+qu'il avait arrêté sa résolution.
+
+--Alors votre avis est..., demanda-t-il.
+
+--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais
+si j'étais à ta place.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je les enverrais chez leur mère.
+
+--Et si elle les garde?
+
+--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits
+enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la
+comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous
+partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant;
+ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte.
+
+La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur
+mère.
+
+Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de
+larmes que tous les trois ils s'embrassèrent.
+
+Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la
+question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida:
+
+--Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je
+reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas
+risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui
+les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu
+m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré
+la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère
+doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en
+ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien,
+n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard...
+bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une
+chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez
+sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à
+moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous
+étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons
+séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la
+position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue;
+l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué.
+Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser
+dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.
+
+Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement:
+
+--Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien
+tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je
+viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans
+ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il
+a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère
+qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde
+m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il
+peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que
+passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie,
+chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant
+ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se
+mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que
+votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains.
+
+Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments?
+
+Aussi n'y résistèrent-ils point.
+
+Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas
+partir avec lui.
+
+Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour
+près de lui.
+
+Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la
+demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.
+
+--Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle,
+rouge de confusion et tremblante d'anxiété.
+
+--Comment cela?
+
+--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons à
+Paris... près de maman.
+
+Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de
+dire.
+
+Fourcy fut anéanti.
+
+--Je ne pars pas ce soir, dit-il.
+
+Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses.
+
+Il les repoussa doucement:
+
+--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.
+
+Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du
+retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à
+ce sujet par sa future belle-mère.
+
+Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été
+peut-être.
+
+Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:
+
+--J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je
+n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je
+pars; vous me conduirez ce soir à la gare.
+
+Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux
+dans ses bras et fondit en larmes:
+
+--Oh! mes enfants!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une femme d'argent, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE FEMME D'ARGENT ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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