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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:45:24 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14804 ***
+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX,
+A LAUSANNE (1871)
+
+
+par
+
+Mme ANDRÉ LÉO
+
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+
+NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS.
+1871
+
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+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+
+
+Mesdames, Messieurs,
+
+
+En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle
+était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très
+morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des
+nations civilisées, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui
+s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre,
+prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les
+affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des
+publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de
+consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être,
+ en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux
+qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et
+leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion,
+fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement,
+il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le
+sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé
+rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans
+la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de
+guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le
+reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des
+guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent
+et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous
+n'hésitez pas, et votre œuvre est définie, aussi bien que votre
+action.
+
+Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui
+dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la
+guerre civile.
+
+Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la
+voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de
+Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans
+les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle
+n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord,
+puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on
+conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les
+mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que
+l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte
+de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son cœur (à
+moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement,
+entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports.
+
+On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la
+langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on
+a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis
+quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à
+pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie
+les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la
+terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations,
+ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs
+les volés, de bourreaux les victimes.
+
+Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai
+déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la
+majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle
+souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce
+ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai,
+j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a
+passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a
+succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.
+
+Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce
+sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement
+possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens,
+de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira
+pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous
+appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à
+ces massacres, à ces violences.
+
+De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre,
+d'incendie.
+
+Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une
+calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec
+l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage.
+Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables
+peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations
+arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et
+l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et
+la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et
+de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à
+Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout
+entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a
+eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été
+l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout
+excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront
+des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que
+leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.
+
+Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations
+ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces
+accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de
+deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre.
+Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins
+régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale.
+Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en
+livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout
+faire, un employé d'antichambre et un portier.
+
+Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de
+l'ordre?_ Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond
+en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans
+ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis.
+J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous
+ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux,
+argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués
+aux soldats, prime de meurtre.
+
+Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'exécution aux
+avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la
+guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93,
+que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases,
+en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée,
+grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de
+ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps
+et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des
+ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal
+n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions
+eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des
+plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient
+cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.
+
+Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et
+deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits,
+pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusillé, par centaines, les
+prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les
+armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à
+leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le
+temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus
+vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement
+funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les
+pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier
+St-Victor, du côté de la Villette....
+
+Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points
+certains doivent être établis:
+
+1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est
+servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.
+
+2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.
+
+3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les
+nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur
+impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les
+maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur
+les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou
+abandonner le combat.
+
+Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de
+justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas
+connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture
+de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt
+qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de
+Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont
+respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été
+irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal
+vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle
+n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des
+réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan
+d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que
+caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait
+succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux
+fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette
+extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie
+de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer.
+
+L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle,
+ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à
+la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle
+s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre,
+depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique,
+immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les
+Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale;
+car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue.
+
+Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que
+leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue,
+accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci
+des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la
+démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et
+conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le
+peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands
+dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir
+disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà, de tant
+d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur,
+et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le
+pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du
+vieux monde.
+
+Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris
+socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et
+s'administrant lui-même! Ce génie si longtemps captif, et même alors
+dangereux! enfin délivré! Quel exemple! Quelle propagande! Quel péril!
+
+Et puis, Paris est la seule place où l'on puisse asseoir le trône. Mais le
+peuple l'occupait, cette place, le peuple armé! Il fallait donc la
+déblayer à tout prix. Mais le prétexte d'une telle mesure ne pouvait être
+qu'un méfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui
+du même coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les démocrates.--Ce
+plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties.
+Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en
+effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait été fait d'aussi grand.
+
+Qui donc, depuis la fin de février jusqu'au 18 mars, presque chaque jour,
+au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On
+se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec
+rage:--Après tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous
+laisseront donc point vivre en paix!
+
+Qui donc avait employé les cinq mois du siège, les cinq mois du silence
+forcé de Paris, à persuader aux campagnards que c'étaient les républicains
+qui avaient forcé l'empire à la guerre? et que les Parisiens, non
+seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore
+empêchaient Trochu de faire des sorties, par la nécessité de contenir
+leurs émeutes?
+
+Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la
+face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui
+avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et
+l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience
+et d'une crédulité trop grande, vis-à-vis de ses gouvernants?
+
+C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la
+République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la
+victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les
+sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de
+tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le
+départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement
+des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan
+arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit
+machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la
+calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un
+service public, appuyé avec ensemble par tout le chœur des calomnies
+officieuses. Paris était à feu et à sang... en province. On y jetait les
+enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les
+murs.--L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et
+en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait.
+J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris
+qu'en tremblant.
+
+Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les
+vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer,
+ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son
+jugement?
+
+Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations
+calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et
+odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la
+Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la
+révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple;
+et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité
+en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il
+est concluant:
+
+Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que
+j'aie jamais cessé d'être libre... dans une cachette prudente, un journal,
+dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des
+extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de
+mon nom, et où il me fait demander à la Commune... des fusillades.--On m'a
+fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en
+triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme,
+et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs.
+
+Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de
+nos amis. Trois jours après, _Paris-Journal_ publie que ce même personnage
+vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des
+mots effrontés, prononcés, dit-il, par _ce communeux_.
+
+Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance,
+ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système,
+appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même,
+ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les
+infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un
+plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles
+préparés?...
+
+De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites
+pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de
+députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que
+d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y
+acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune
+concession ne fut faite du côté de Versailles. Le _non possumus_ de M.
+Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander:
+Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle
+précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates
+et l'écrasement de Paris.
+
+Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a
+réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris
+ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur,
+tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du
+monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses
+citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout
+ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a
+rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit
+jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris
+des empires, on en a fait un immense abattoir humain!
+
+J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le
+bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux
+témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au
+milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est
+élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai
+être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de
+l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire
+accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrière cette raison
+sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars.
+
+Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert
+encore d'épouvantail à la volatile! Qu'était cette terreur rouge du siècle
+dernier, la seule (car la démocratie n'en fait plus), qu'était-ce que
+cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison
+de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus
+épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensité? Quel
+mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000
+cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchèrent le sol de
+Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines
+à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte
+de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la
+distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l'emportement. La
+guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie
+à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d'abord; puis, la
+nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables,
+qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m'ont affirmé
+avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres.
+
+J'ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes--si l'on
+persiste à lui attribuer l'exécution des ôtages, qu'elle n'a pas
+ordonnée--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15,
+000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts
+dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la
+règle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur
+politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un
+père, un frère, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait
+mortuaire.
+
+Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la réprobation
+s'attacher... à qui? aux victimes! on est étourdi, et l'on se demande
+quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience
+humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli
+que de leurs cris! Et c'est aux égorgés qu'on refuse même le droit d'asile,
+en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur!--Quelle est donc
+cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots?
+Ce monde se dit sceptique; ce siècle se prétend incrédule; et il croit aux
+larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre! à la sensibilité des
+bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas à l'honneur des
+Louis Bonaparte?
+
+Hélas! la politique de cette malheureuse humanité ne consistera-t-elle
+jamais qu'en un changement de noms?
+
+Vous, messieurs, qui représentez ici la pensée intelligente des classes
+éclairées, qui croyez à la paix, qui croyez à la liberté, et par
+conséquent à la conscience humaine, votre devoir est de protester contre
+de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde,
+quand ce pays où vous êtes est semé des débris de ce naufrage, serait
+trop puéril et trop faux, et je le répète, votre devoir s'y oppose. Vous
+êtes la Ligue de la paix, et l'on égorge! et les fusillades interrompues
+recommencent... à Marseille... bientôt à Versailles. Autrefois, c'était
+sans jugement; à présent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce
+sont toujours les vainqueurs exécutant les vaincus. Vous êtes la Ligue de
+la liberté, et 40,000 hommes sont entassés dans des cales; et toutes les
+libertés, de nouveau, sont violées; et la terreur, depuis quatre mois,
+règne à Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les
+instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au
+ban de l'humanité ces égorgeurs et ces proscripteurs.
+
+Car, même abstraction faite de la liberté, vous n'êtes pas de ceux qui
+confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel régime
+prépare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des œuvres de paix,
+que la résistance au progrès, la compression de la liberté, la négation
+des besoins nouveaux, que ressent l'humanité du XIXe siècle? Tout cela,
+vous le savez bien, ne sert qu'à préparer de nouvelles guerres,
+d'épouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous
+croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de
+l'intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le
+gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le
+sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce
+triple but?
+
+Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du
+pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux à imposer,
+autre part, que les besoins de la pensée?
+
+Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes? Est-ce par ses
+meurtres, ses insultes, ses proscriptions?
+
+On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l'industrie. Déjà
+dépeuplé par le cimetière, l'atelier devient désert par l'émigration, qui
+pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions
+irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter
+à l'étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois,
+comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l'édit de
+Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va
+éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces
+proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances;
+aujourd'hui pour des appétits.
+
+Votre conviction à tous est qu'il n'est d'autre issue à la période fatale
+où nous sommes, que par l'éducation populaire, il faut--il n'y a pas de
+milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les
+ténèbres où il est plongé, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que
+la France déjà n'en soit bien malade et bien diminuée.--Nous en vivrons
+d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumière y pénètre.
+Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la
+France?
+
+La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste
+enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la
+morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des mœurs de
+l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate
+en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que
+leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des
+enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne
+favorise-t-elle pas l'abêtissement?
+
+A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4
+septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de
+plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme
+a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité
+première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction
+depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris,
+pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent
+des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement
+public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même
+gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit
+droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du
+service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel
+Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On
+eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui
+n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une
+réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système
+obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels
+sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce
+point rien n'est à attendre, rien à espérer.
+
+Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la
+lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par
+la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
+parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux.
+
+Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tôt--de nous laisser abuser par
+cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure,
+et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de
+rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines
+qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son
+effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute
+aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de
+mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice?
+Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de
+la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le
+mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège
+a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est
+reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler
+beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font
+tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus
+raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des
+masses.
+
+Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes;
+mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait
+lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la
+sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon
+III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'œuvre.
+Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux
+publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie,
+et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il
+accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui
+méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs.
+
+En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le
+crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus
+il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin
+la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques,
+plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà
+prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a
+été commis!... et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles
+de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux
+mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur
+mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la
+défense.
+
+C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers
+d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats,
+que ce bon M. Thiers trouve dans son cœur un élan d'indignation, au sujet
+d'un officier fusillé, dit-il, par _ces scélérats_, SANS RESPECT POUR LES
+LOIS DE LA GUERRE.
+
+Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.--Mais
+où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine,
+dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé
+n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot
+lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant
+appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe
+plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd,
+mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs
+rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la
+confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant
+la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se
+plaint du relâchement des mœurs, de l'affaissement des caractères! Quand,
+à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme
+un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le
+meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique!
+
+Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de
+l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue.
+L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se
+soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre,
+hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui
+sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des
+caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort;
+d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de
+générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se
+succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous
+n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la
+France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences,
+et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme,
+ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils
+déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables
+spectacles?
+
+Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes
+ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur
+proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce
+nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression
+du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se
+flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient
+tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont
+laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a
+rendue.....
+
+Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même
+corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants,
+croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte
+d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de
+la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la
+bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils
+le savent très bien, spéculent là-dessus, et tombent de Louis XIV en
+Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de
+royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont:
+le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à
+propos.--Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens
+s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce
+n'est la fin?
+
+Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à
+craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont
+difficiles à convaincre.
+
+La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de
+1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de
+Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse
+aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins,
+l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire
+de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit
+des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des
+aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de
+quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer
+qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et
+travailler immédiatement à en rebâtir un autre.
+
+Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant
+les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de
+crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez--non plus
+seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la
+monarchie--mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité
+publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous
+ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que
+vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus
+qu'elle ne peut exister sans la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus
+peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble:
+Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre,
+Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils
+se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte
+populaire.
+
+Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel
+a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer
+ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les
+alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits
+crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les
+soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord,
+à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.--Parce
+que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de
+Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais
+au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel
+ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions.
+
+C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas
+détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils
+feront toujours ainsi.
+
+Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur
+faiblesse.
+
+Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils
+sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques
+qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui
+adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité.
+
+Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge
+d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont
+un seul et même Dieu en deux personnes.
+
+Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce
+qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que
+par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la
+Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce
+sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que
+dit-elle?--«Libres et égaux.»
+
+Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le
+droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité
+d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans
+égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes
+et vous trouvez l'autre au fond.
+
+--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me
+sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur
+ou mon maître. Je ne suis pas libre.
+
+--Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes
+goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et
+mon roi.
+
+Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer
+selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre--et n'est-elle pas juste et
+vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous
+n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société
+humaine réalisera ce but légitime, normal.
+
+Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait
+rien sans une espérance, si faible soit-elle,--dût-elle paraître à
+beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le
+terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme
+commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute
+liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il
+y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des
+questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et
+toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des
+points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre,
+le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à
+dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin
+renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés,
+ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible
+à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus
+difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en
+question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les
+faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère.
+
+Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres
+railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril
+où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui
+souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités
+de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante,
+en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit
+la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les
+spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui
+sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels
+d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle
+_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la
+guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir
+lieu--mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer
+le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties.
+
+Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît
+ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc
+à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut
+mesurer la haine amassée à cette heure dans le cœur des veuves, des pères,
+des filles, des frères, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on répond à
+nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la
+défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les
+hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en
+indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent
+tuer?
+
+Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut
+pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y
+a des nuits du 4 août.
+
+Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes,
+c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que
+cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je
+ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer
+un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande
+partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre
+autant que le peuple du régime actuel du capital.
+
+Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune,
+frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute
+l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a
+du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit
+par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère,
+la chose n'est pas douteuse.
+
+Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en
+ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher.
+Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir
+d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit
+de naissance, juge de tous les genres de mérite--ou par droit de conquête;
+mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des
+Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à-dire de la
+faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On
+se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à
+produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la
+vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle.
+Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance
+terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier,
+parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux
+qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et
+ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les
+parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y
+sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la
+nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au
+lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les
+nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de
+la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré
+tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la
+platitude des faits.
+
+L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire--toujours
+la même sous différents noms--de cet homme de génie, qui après maintes
+épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au
+triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se
+laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité,
+qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent
+trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le
+couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement,
+pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que
+tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un
+ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme.
+
+Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au
+point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne,
+une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur.
+
+Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus
+en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée
+fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc
+non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt
+de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions,
+non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur
+terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours
+qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception
+nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout
+pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en
+plus pénètre les masses--instinct dont il faudrait se hâter de faire une
+morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en
+puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être.
+
+Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la
+plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont
+pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie.
+
+Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la
+bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être,
+dépend plus que le manœuvre du bon plaisir et de la faveur des
+capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune,
+elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le
+flot la fuit, espère toujours,--ou ne se désaltère qu'au prix de ces
+complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le
+malheur de ce temps.
+
+Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale,
+insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal
+contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner
+sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes
+demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de
+droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit
+humain, avec le désir de l'égalité.
+
+Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé
+assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont
+votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé,
+comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer
+les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui
+unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré
+malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous
+lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le
+caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut
+être pour s'entendre avec les déshérités.
+
+Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes
+dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand
+chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps,
+longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers
+qui mènent aux terres inconnues.
+
+Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses
+préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à
+l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités,
+qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes
+les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit
+nécessairement attirer à elle, non pas seulement,--et malheureusement pas
+assez,--le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre
+actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées,
+légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les
+Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela... dans l'Évangile. Au
+club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les
+pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais
+que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite
+un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que
+ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts,
+ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à
+produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre,
+crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une
+rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se
+faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui,
+au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice,
+n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de
+collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de
+livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de
+Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il
+faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux
+mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et
+toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa
+majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants,
+de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois,
+protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa
+direction.
+
+Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres,
+--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les
+personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de
+travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le
+combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces
+découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement,
+et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux
+bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des
+amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits,
+mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en
+avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui
+_lâchent_ le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les
+choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur
+considération--dans ce monde _comme il faut_, où ce qu'on appelle _les
+convenances_ prime la foi et le véritable honneur. Il prétend
+encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le cœur manque à la
+plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour
+vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle
+qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours
+tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il
+en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et
+n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas
+avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste
+en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont
+devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne
+sont plus possibles.
+
+D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les
+socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire
+par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité
+qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans
+cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter
+l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des
+raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie
+d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il
+peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis-à-vis des autres, de se faire
+comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur
+langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se
+peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant--et il n'est pas le
+seul--mais seulement il le montre davantage.
+
+Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait
+possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun,
+réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un
+programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont
+nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on
+peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage,
+de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif;
+l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout
+peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale.
+
+Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort,
+toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère
+qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses
+facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et
+même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la
+vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans
+la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de
+l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que
+l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend
+si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il
+grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail
+au jour le jour de la bête de somme,--l'humanité sera frustrée de ses
+droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre,
+étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un
+leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les
+guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant
+l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public,
+le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand
+le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer.
+
+J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par
+un des membres du Comité, avec _garantie d'une pleine et entière liberté
+de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de
+l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adressée à des
+proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de
+la mettre en lumière.
+
+Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus
+vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention
+d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été
+retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur
+le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences
+morales, sociales et politiques.
+
+Et sur quel prétexte? Que l'orateur n'était pas dans la question. Quoi?
+l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrès de
+la paix et de la liberté, de la guerre sociale, de ses horreurs et des
+intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le présent et la
+préparent de nouveau dans l'avenir, ce n'était pas être dans la question!
+
+Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrès de la paix? N'est-ce pas
+le sang versé, la violence exercée par l'homme contre l'homme, le meurtre
+enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la
+plus âpre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrès peut-il se récuser,
+quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix,
+de la morale et de la justice?
+
+C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie libérale, que de
+croire qu'en fermant les yeux sur des faits si énormes et si graves, elle
+peut échapper à leurs conséquences et conserver elle-même quelque
+influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime,
+parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder
+que les théories; en adorateurs de la liberté, et refuser la parole à qui
+la réclame,--de quels résultats sérieux peut-on se flatter?
+
+La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire
+l'organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n'eût
+été en cela que l'organe de la justice.
+
+J'étais venue à ce Congrès avec une espérance; j'en suis sortie
+profondément triste. Que répondre désormais à ceux qui parlent de parti
+pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de
+plus en plus accusée, quand l'union, seule pouvait conjurer l'épouvantable
+crise qui, tôt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice,
+devra résoudre le problème? Pour les hommes attachés au milieu bourgeois,
+ce qu'ils nomment les convenances étouffe les principes. Ils vivent de
+compromis; puissent-ils n'en pas mourir!
+
+ANDRÉ LÉO.
+
+Lausanne, 27 septembre 1871.
+
+ * * * * *
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by ANDRÉ LÉO
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14804 ***
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14804 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14804)
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+The Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by ANDRÉ LÉO
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Guerre Sociale
+ DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX
+
+Author: ANDRÉ LÉO
+
+Release Date: January 25, 2005 [EBook #14804]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen Mireille Harmelin and PG Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX,
+A LAUSANNE (1871)
+
+
+par
+
+Mme ANDRÉ LÉO
+
+
+
+
+NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS.
+1871
+
+
+
+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+
+
+Mesdames, Messieurs,
+
+
+En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle
+était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très
+morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des
+nations civilisées, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui
+s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre,
+prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les
+affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des
+publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de
+consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être,
+ en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux
+qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et
+leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion,
+fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement,
+il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le
+sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé
+rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans
+la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de
+guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le
+reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des
+guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent
+et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous
+n'hésitez pas, et votre œuvre est définie, aussi bien que votre
+action.
+
+Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui
+dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la
+guerre civile.
+
+Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la
+voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de
+Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans
+les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle
+n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord,
+puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on
+conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les
+mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que
+l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte
+de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son cœur (à
+moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement,
+entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports.
+
+On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la
+langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on
+a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis
+quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à
+pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie
+les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la
+terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations,
+ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs
+les volés, de bourreaux les victimes.
+
+Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai
+déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la
+majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle
+souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce
+ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai,
+j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a
+passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a
+succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.
+
+Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce
+sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement
+possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens,
+de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira
+pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous
+appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à
+ces massacres, à ces violences.
+
+De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre,
+d'incendie.
+
+Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une
+calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec
+l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage.
+Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables
+peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations
+arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et
+l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et
+la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et
+de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à
+Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout
+entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a
+eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été
+l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout
+excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront
+des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que
+leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.
+
+Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations
+ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces
+accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de
+deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre.
+Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins
+régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale.
+Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en
+livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout
+faire, un employé d'antichambre et un portier.
+
+Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de
+l'ordre?_ Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond
+en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans
+ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis.
+J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous
+ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux,
+argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués
+aux soldats, prime de meurtre.
+
+Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'exécution aux
+avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la
+guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93,
+que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases,
+en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée,
+grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de
+ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps
+et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des
+ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal
+n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions
+eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des
+plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient
+cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.
+
+Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et
+deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits,
+pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusillé, par centaines, les
+prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les
+armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à
+leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le
+temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus
+vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement
+funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les
+pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier
+St-Victor, du côté de la Villette....
+
+Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points
+certains doivent être établis:
+
+1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est
+servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.
+
+2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.
+
+3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les
+nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur
+impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les
+maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur
+les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou
+abandonner le combat.
+
+Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de
+justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas
+connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture
+de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt
+qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de
+Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont
+respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été
+irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal
+vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle
+n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des
+réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan
+d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que
+caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait
+succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux
+fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette
+extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie
+de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer.
+
+L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle,
+ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à
+la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle
+s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre,
+depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique,
+immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les
+Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale;
+car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue.
+
+Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que
+leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue,
+accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci
+des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la
+démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et
+conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le
+peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands
+dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir
+disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà, de tant
+d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur,
+et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le
+pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du
+vieux monde.
+
+Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris
+socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et
+s'administrant lui-même! Ce génie si longtemps captif, et même alors
+dangereux! enfin délivré! Quel exemple! Quelle propagande! Quel péril!
+
+Et puis, Paris est la seule place où l'on puisse asseoir le trône. Mais le
+peuple l'occupait, cette place, le peuple armé! Il fallait donc la
+déblayer à tout prix. Mais le prétexte d'une telle mesure ne pouvait être
+qu'un méfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui
+du même coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les démocrates.--Ce
+plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties.
+Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en
+effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait été fait d'aussi grand.
+
+Qui donc, depuis la fin de février jusqu'au 18 mars, presque chaque jour,
+au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On
+se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec
+rage:--Après tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous
+laisseront donc point vivre en paix!
+
+Qui donc avait employé les cinq mois du siège, les cinq mois du silence
+forcé de Paris, à persuader aux campagnards que c'étaient les républicains
+qui avaient forcé l'empire à la guerre? et que les Parisiens, non
+seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore
+empêchaient Trochu de faire des sorties, par la nécessité de contenir
+leurs émeutes?
+
+Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la
+face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui
+avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et
+l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience
+et d'une crédulité trop grande, vis-à-vis de ses gouvernants?
+
+C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la
+République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la
+victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les
+sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de
+tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le
+départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement
+des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan
+arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit
+machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la
+calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un
+service public, appuyé avec ensemble par tout le chœur des calomnies
+officieuses. Paris était à feu et à sang... en province. On y jetait les
+enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les
+murs.--L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et
+en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait.
+J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris
+qu'en tremblant.
+
+Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les
+vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer,
+ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son
+jugement?
+
+Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations
+calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et
+odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la
+Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la
+révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple;
+et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité
+en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il
+est concluant:
+
+Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que
+j'aie jamais cessé d'être libre... dans une cachette prudente, un journal,
+dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des
+extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de
+mon nom, et où il me fait demander à la Commune... des fusillades.--On m'a
+fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en
+triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme,
+et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs.
+
+Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de
+nos amis. Trois jours après, _Paris-Journal_ publie que ce même personnage
+vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des
+mots effrontés, prononcés, dit-il, par _ce communeux_.
+
+Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance,
+ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système,
+appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même,
+ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les
+infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un
+plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles
+préparés?...
+
+De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites
+pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de
+députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que
+d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y
+acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune
+concession ne fut faite du côté de Versailles. Le _non possumus_ de M.
+Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander:
+Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle
+précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates
+et l'écrasement de Paris.
+
+Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a
+réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris
+ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur,
+tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du
+monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses
+citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout
+ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a
+rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit
+jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris
+des empires, on en a fait un immense abattoir humain!
+
+J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le
+bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux
+témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au
+milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est
+élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai
+être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de
+l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire
+accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrière cette raison
+sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars.
+
+Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert
+encore d'épouvantail à la volatile! Qu'était cette terreur rouge du siècle
+dernier, la seule (car la démocratie n'en fait plus), qu'était-ce que
+cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison
+de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus
+épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensité? Quel
+mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000
+cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchèrent le sol de
+Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines
+à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte
+de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la
+distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l'emportement. La
+guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie
+à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d'abord; puis, la
+nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables,
+qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m'ont affirmé
+avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres.
+
+J'ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes--si l'on
+persiste à lui attribuer l'exécution des ôtages, qu'elle n'a pas
+ordonnée--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15,
+000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts
+dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la
+règle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur
+politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un
+père, un frère, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait
+mortuaire.
+
+Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la réprobation
+s'attacher... à qui? aux victimes! on est étourdi, et l'on se demande
+quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience
+humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli
+que de leurs cris! Et c'est aux égorgés qu'on refuse même le droit d'asile,
+en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur!--Quelle est donc
+cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots?
+Ce monde se dit sceptique; ce siècle se prétend incrédule; et il croit aux
+larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre! à la sensibilité des
+bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas à l'honneur des
+Louis Bonaparte?
+
+Hélas! la politique de cette malheureuse humanité ne consistera-t-elle
+jamais qu'en un changement de noms?
+
+Vous, messieurs, qui représentez ici la pensée intelligente des classes
+éclairées, qui croyez à la paix, qui croyez à la liberté, et par
+conséquent à la conscience humaine, votre devoir est de protester contre
+de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde,
+quand ce pays où vous êtes est semé des débris de ce naufrage, serait
+trop puéril et trop faux, et je le répète, votre devoir s'y oppose. Vous
+êtes la Ligue de la paix, et l'on égorge! et les fusillades interrompues
+recommencent... à Marseille... bientôt à Versailles. Autrefois, c'était
+sans jugement; à présent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce
+sont toujours les vainqueurs exécutant les vaincus. Vous êtes la Ligue de
+la liberté, et 40,000 hommes sont entassés dans des cales; et toutes les
+libertés, de nouveau, sont violées; et la terreur, depuis quatre mois,
+règne à Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les
+instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au
+ban de l'humanité ces égorgeurs et ces proscripteurs.
+
+Car, même abstraction faite de la liberté, vous n'êtes pas de ceux qui
+confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel régime
+prépare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des œuvres de paix,
+que la résistance au progrès, la compression de la liberté, la négation
+des besoins nouveaux, que ressent l'humanité du XIXe siècle? Tout cela,
+vous le savez bien, ne sert qu'à préparer de nouvelles guerres,
+d'épouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous
+croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de
+l'intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le
+gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le
+sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce
+triple but?
+
+Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du
+pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux à imposer,
+autre part, que les besoins de la pensée?
+
+Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes? Est-ce par ses
+meurtres, ses insultes, ses proscriptions?
+
+On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l'industrie. Déjà
+dépeuplé par le cimetière, l'atelier devient désert par l'émigration, qui
+pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions
+irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter
+à l'étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois,
+comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l'édit de
+Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va
+éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces
+proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances;
+aujourd'hui pour des appétits.
+
+Votre conviction à tous est qu'il n'est d'autre issue à la période fatale
+où nous sommes, que par l'éducation populaire, il faut--il n'y a pas de
+milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les
+ténèbres où il est plongé, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que
+la France déjà n'en soit bien malade et bien diminuée.--Nous en vivrons
+d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumière y pénètre.
+Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la
+France?
+
+La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste
+enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la
+morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des mœurs de
+l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate
+en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que
+leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des
+enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne
+favorise-t-elle pas l'abêtissement?
+
+A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4
+septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de
+plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme
+a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité
+première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction
+depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris,
+pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent
+des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement
+public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même
+gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit
+droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du
+service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel
+Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On
+eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui
+n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une
+réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système
+obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels
+sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce
+point rien n'est à attendre, rien à espérer.
+
+Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la
+lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par
+la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
+parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux.
+
+Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tôt--de nous laisser abuser par
+cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure,
+et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de
+rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines
+qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son
+effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute
+aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de
+mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice?
+Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de
+la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le
+mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège
+a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est
+reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler
+beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font
+tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus
+raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des
+masses.
+
+Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes;
+mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait
+lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la
+sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon
+III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'œuvre.
+Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux
+publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie,
+et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il
+accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui
+méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs.
+
+En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le
+crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus
+il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin
+la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques,
+plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà
+prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a
+été commis!... et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles
+de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux
+mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur
+mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la
+défense.
+
+C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers
+d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats,
+que ce bon M. Thiers trouve dans son cœur un élan d'indignation, au sujet
+d'un officier fusillé, dit-il, par _ces scélérats_, SANS RESPECT POUR LES
+LOIS DE LA GUERRE.
+
+Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.--Mais
+où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine,
+dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé
+n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot
+lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant
+appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe
+plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd,
+mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs
+rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la
+confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant
+la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se
+plaint du relâchement des mœurs, de l'affaissement des caractères! Quand,
+à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme
+un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le
+meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique!
+
+Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de
+l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue.
+L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se
+soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre,
+hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui
+sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des
+caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort;
+d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de
+générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se
+succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous
+n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la
+France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences,
+et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme,
+ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils
+déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables
+spectacles?
+
+Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes
+ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur
+proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce
+nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression
+du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se
+flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient
+tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont
+laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a
+rendue.....
+
+Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même
+corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants,
+croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte
+d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de
+la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la
+bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils
+le savent très bien, spéculent là-dessus, et tombent de Louis XIV en
+Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de
+royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont:
+le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à
+propos.--Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens
+s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce
+n'est la fin?
+
+Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à
+craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont
+difficiles à convaincre.
+
+La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de
+1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de
+Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse
+aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins,
+l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire
+de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit
+des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des
+aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de
+quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer
+qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et
+travailler immédiatement à en rebâtir un autre.
+
+Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant
+les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de
+crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez--non plus
+seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la
+monarchie--mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité
+publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous
+ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que
+vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus
+qu'elle ne peut exister sans la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus
+peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble:
+Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre,
+Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils
+se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte
+populaire.
+
+Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel
+a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer
+ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les
+alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits
+crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les
+soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord,
+à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.--Parce
+que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de
+Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais
+au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel
+ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions.
+
+C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas
+détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils
+feront toujours ainsi.
+
+Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur
+faiblesse.
+
+Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils
+sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques
+qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui
+adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité.
+
+Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge
+d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont
+un seul et même Dieu en deux personnes.
+
+Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce
+qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que
+par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la
+Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce
+sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que
+dit-elle?--«Libres et égaux.»
+
+Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le
+droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité
+d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans
+égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes
+et vous trouvez l'autre au fond.
+
+--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me
+sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur
+ou mon maître. Je ne suis pas libre.
+
+--Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes
+goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et
+mon roi.
+
+Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer
+selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre--et n'est-elle pas juste et
+vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous
+n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société
+humaine réalisera ce but légitime, normal.
+
+Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait
+rien sans une espérance, si faible soit-elle,--dût-elle paraître à
+beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le
+terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme
+commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute
+liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il
+y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des
+questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et
+toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des
+points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre,
+le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à
+dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin
+renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés,
+ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible
+à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus
+difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en
+question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les
+faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère.
+
+Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres
+railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril
+où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui
+souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités
+de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante,
+en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit
+la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les
+spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui
+sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels
+d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle
+_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la
+guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir
+lieu--mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer
+le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties.
+
+Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît
+ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc
+à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut
+mesurer la haine amassée à cette heure dans le cœur des veuves, des pères,
+des filles, des frères, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on répond à
+nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la
+défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les
+hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en
+indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent
+tuer?
+
+Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut
+pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y
+a des nuits du 4 août.
+
+Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes,
+c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que
+cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je
+ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer
+un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande
+partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre
+autant que le peuple du régime actuel du capital.
+
+Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune,
+frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute
+l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a
+du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit
+par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère,
+la chose n'est pas douteuse.
+
+Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en
+ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher.
+Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir
+d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit
+de naissance, juge de tous les genres de mérite--ou par droit de conquête;
+mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des
+Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à-dire de la
+faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On
+se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à
+produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la
+vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle.
+Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance
+terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier,
+parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux
+qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et
+ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les
+parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y
+sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la
+nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au
+lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les
+nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de
+la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré
+tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la
+platitude des faits.
+
+L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire--toujours
+la même sous différents noms--de cet homme de génie, qui après maintes
+épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au
+triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se
+laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité,
+qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent
+trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le
+couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement,
+pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que
+tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un
+ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme.
+
+Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au
+point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne,
+une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur.
+
+Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus
+en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée
+fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc
+non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt
+de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions,
+non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur
+terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours
+qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception
+nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout
+pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en
+plus pénètre les masses--instinct dont il faudrait se hâter de faire une
+morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en
+puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être.
+
+Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la
+plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont
+pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie.
+
+Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la
+bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être,
+dépend plus que le manœuvre du bon plaisir et de la faveur des
+capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune,
+elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le
+flot la fuit, espère toujours,--ou ne se désaltère qu'au prix de ces
+complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le
+malheur de ce temps.
+
+Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale,
+insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal
+contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner
+sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes
+demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de
+droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit
+humain, avec le désir de l'égalité.
+
+Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé
+assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont
+votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé,
+comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer
+les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui
+unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré
+malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous
+lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le
+caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut
+être pour s'entendre avec les déshérités.
+
+Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes
+dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand
+chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps,
+longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers
+qui mènent aux terres inconnues.
+
+Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses
+préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à
+l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités,
+qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes
+les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit
+nécessairement attirer à elle, non pas seulement,--et malheureusement pas
+assez,--le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre
+actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées,
+légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les
+Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela... dans l'Évangile. Au
+club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les
+pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais
+que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite
+un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que
+ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts,
+ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à
+produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre,
+crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une
+rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se
+faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui,
+au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice,
+n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de
+collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de
+livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de
+Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il
+faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux
+mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et
+toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa
+majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants,
+de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois,
+protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa
+direction.
+
+Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres,
+--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les
+personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de
+travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le
+combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces
+découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement,
+et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux
+bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des
+amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits,
+mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en
+avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui
+_lâchent_ le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les
+choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur
+considération--dans ce monde _comme il faut_, où ce qu'on appelle _les
+convenances_ prime la foi et le véritable honneur. Il prétend
+encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le cœur manque à la
+plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour
+vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle
+qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours
+tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il
+en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et
+n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas
+avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste
+en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont
+devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne
+sont plus possibles.
+
+D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les
+socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire
+par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité
+qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans
+cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter
+l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des
+raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie
+d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il
+peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis-à-vis des autres, de se faire
+comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur
+langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se
+peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant--et il n'est pas le
+seul--mais seulement il le montre davantage.
+
+Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait
+possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun,
+réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un
+programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont
+nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on
+peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage,
+de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif;
+l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout
+peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale.
+
+Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort,
+toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère
+qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses
+facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et
+même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la
+vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans
+la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de
+l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que
+l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend
+si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il
+grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail
+au jour le jour de la bête de somme,--l'humanité sera frustrée de ses
+droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre,
+étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un
+leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les
+guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant
+l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public,
+le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand
+le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer.
+
+J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par
+un des membres du Comité, avec _garantie d'une pleine et entière liberté
+de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de
+l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adressée à des
+proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de
+la mettre en lumière.
+
+Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus
+vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention
+d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été
+retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur
+le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences
+morales, sociales et politiques.
+
+Et sur quel prétexte? Que l'orateur n'était pas dans la question. Quoi?
+l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrès de
+la paix et de la liberté, de la guerre sociale, de ses horreurs et des
+intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le présent et la
+préparent de nouveau dans l'avenir, ce n'était pas être dans la question!
+
+Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrès de la paix? N'est-ce pas
+le sang versé, la violence exercée par l'homme contre l'homme, le meurtre
+enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la
+plus âpre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrès peut-il se récuser,
+quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix,
+de la morale et de la justice?
+
+C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie libérale, que de
+croire qu'en fermant les yeux sur des faits si énormes et si graves, elle
+peut échapper à leurs conséquences et conserver elle-même quelque
+influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime,
+parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder
+que les théories; en adorateurs de la liberté, et refuser la parole à qui
+la réclame,--de quels résultats sérieux peut-on se flatter?
+
+La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire
+l'organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n'eût
+été en cela que l'organe de la justice.
+
+J'étais venue à ce Congrès avec une espérance; j'en suis sortie
+profondément triste. Que répondre désormais à ceux qui parlent de parti
+pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de
+plus en plus accusée, quand l'union, seule pouvait conjurer l'épouvantable
+crise qui, tôt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice,
+devra résoudre le problème? Pour les hommes attachés au milieu bourgeois,
+ce qu'ils nomment les convenances étouffe les principes. Ils vivent de
+compromis; puissent-ils n'en pas mourir!
+
+ANDRÉ LÉO.
+
+Lausanne, 27 septembre 1871.
+
+ * * * * *
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by ANDRÉ LÉO
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE ***
+
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+
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@@ -0,0 +1,1387 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by André Léo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Guerre Sociale
+ Discours Prononcé au Congrès de la Paix
+
+Author: André Léo
+
+Release Date: January 25, 2005 [EBook #14804]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE ***
+
+
+
+
+Produced by Frank van Drogen Mireille Harmelin and PG Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA PAIX,
+A LAUSANNE (1871)
+
+
+par
+
+Mme ANDRÉ LÉO
+
+
+
+
+NEUCHATEL, IMPRIMERIE G. GUILLAUME FILS.
+1871
+
+
+
+
+LA GUERRE SOCIALE
+
+
+
+
+Mesdames, Messieurs,
+
+
+En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s'est formée, elle
+était l'expression en Europe, et surtout en France, d'une pensée très
+morale, très juste, qui s'étonnait de trouver encore dans le code des
+nations civilisées, ou se disant telles, des _lois de la guerre;_ qui
+s'indignait que, de temps à autre, des menaces, des bruits de guerre,
+prissent place dans la politique des cours et vinssent troubler les
+affaires publiques. Il y eut alors, de la part des littérateurs et des
+publicistes, une sorte de croisade, à laquelle votre ligue donna plus de
+consistance, et dont elle prolongea le retentissement. Elle se trouva être,
+ en même temps, une protestation contre ces pouvoirs impériaux et royaux
+qui disposent de la vie des hommes, et qui n'écoutent qu'eux-mêmes et
+leurs monstrueux calculs. Ils ont en effet, malgré vous, malgré l'opinion,
+fait la guerre de 1870. Les monarques sont inconvertissables. Heureusement,
+il n'en n'est pas de même du sens public. Celui-ci avait compris. Le
+sentiment des maux de la guerre et de leur folie s'était propagé
+rapidement jusque dans le peuple, et ce sentiment fut pour beaucoup dans
+la stupéfaction, dans l'indignation, que causa en France la déclaration de
+guerre du 15 juillet. On peut le dire avec certitude, et vous le
+reconnaissez: les guerres, faussement appelées nationales, ne sont que des
+guerres monarchiques. La guerre et la monarchie se tiennent; elles vivent
+et mourront ensemble. Votre ligue est républicaine. Sur ce point vous
+n'hésitez pas, et votre oeuvre est définie, aussi bien que votre
+action.
+
+Mais il est une autre guerre, à laquelle vous n'aviez pas songé, et qui
+dépasse l'autre de beaucoup en ravages et en frénésie. Je parle de la
+guerre civile.
+
+Elle existe en France depuis 1848; mais beaucoup s'obstinaient à ne pas la
+voir. Aujourd'hui, quel sourd n'a entendu les canons de Paris et de
+Versailles? Et ces fusillades dans les parcs, dans les cimetières, dans
+les terrains vagues, et dans les villages autour de Paris?--Quel aveugle
+n'a vu ces charretées de cadavres qu'on transportait, le jour d'abord,
+puis la nuit; ces prisonniers, hommes, femmes, enfants, que l'on
+conduisait à la mort par centaines, sous les feux de peloton ou les
+mitrailleuses? Et ces longues files de malheureux, défaits, déchirés, que
+l'on insultait, que l'on crossait, que l'on courbait à genoux, à la honte
+de l'humanité, sur le chemin de Versailles? Qui n'entend dans son coeur (à
+moins de n'en pas avoir) le cri de ces 40,000, transportés sans jugement,
+entassés depuis quatre mois, six mois, dans les pontons de nos ports.
+
+On a répandu sur ces horreurs, comme des voiles, tous les mots que la
+langue prête aux rhéteurs pour combattre la vérité. Etant si coupable, on
+a beaucoup accusé. On a beaucoup crié, pour empêcher d'entendre. Depuis
+quatre mois, pendant les deux premiers mois surtout, la calomnie a coulé à
+pleins bords, de toutes ces feuilles venimeuses, qui marquent d'infamie
+les causes qu'elles embrassent. Et les autres, prises de peur, sous la
+terreur qui régnait, ont lâchement, sans examen, répété ces accusations,
+ces calomnies. On a flétri du nom d'assassins les assassinés, de voleurs
+les volés, de bourreaux les victimes.
+
+Je sais ce qu'on peut dire contre la Commune. Plus que personne, j'ai
+déploré, j'ai maudit l'aveuglement de ces hommes--je parle de la
+majorité--dont la stupide incapacité a perdu la plus belle cause. Quelle
+souffrance, jour à jour, à la voir périr! Mais aujourd'hui, ce
+ressentiment expire dans la pitié. Ces torts de la Commune, depuis Mai,
+j'ai besoin de les rappeler à ma mémoire. Un tel débordement de crimes a
+passé sur eux qu'on ne les voit plus. Une telle débauche d'infamies a
+succédé à ces fautes, qu'elles sont devenues honorables en comparaison.
+
+Permettez-moi, pour répondre aux doutes qui existent probablement à ce
+sujet dans beaucoup d'esprits, de mettre en regard, le plus succinctement
+possible, les actes des deux partis. Car il s'agit pour vous à mon sens,
+de prendre parti dans ce drame terrible, qui n'est pas fini, qui ne finira
+pas de longtemps, et qui n'admet pas de neutres. Vous ne pouvez pas vous
+appeler la Ligue de la paix et de la liberté, et demeurer indifférents à
+ces massacres, à ces violences.
+
+De quoi sont accusés les révolutionnaires de Paris? De pillage, de meurtre,
+d'incendie.
+
+Le pillage, ce pillage des maisons de Paris sous la Commune, c'est une
+calomnie signée Thiers, et répandue à des milliers d'exemplaires, avec
+l'argent de la France, pour tromper la France. Il n'y a pas eu de pillage.
+Il y a eu des mesures financières contestables, soit; moins contestables
+peut-être que celles de M. Pouyer-Quertier; mais quelques confiscations
+arbitraires qui ont eu lieu, ont été de suite blâmées et réparées, et
+l'ordre--je parle du véritable, de celui qui est à la fois la sécurité et
+la décence, un ordre tout différent de l'ordre du luxe, du despotisme et
+de la débauche, et de cet ordre de Varsovie qui règne actuellement à
+Paris--l'ordre véritable a existé pendant ces deux mois, où Paris fut tout
+entier dans la main du pauvre. Ceux qui l'ont habité le savent. S'il y a
+eu çà et là des exceptions, elles ont été rares. Les prêtres seuls ont été
+l'objet de persécutions personnelles regrettables--je ne prétends pas tout
+excuser, je dis la vérité et je compare.--Certaines gens vous parleront
+des dangers qu'ils ont courus. Interrogez-les bien: ils n'ont subi que
+leurs propres frayeurs. Qu'ils vous montrent leurs blessures.
+
+Dans quelques services, par le fait de certains agents, des dilapidations
+ont eu lieu.--Les administrations monarchiques sont-elles exemptes de ces
+accidents? Tous les services étaient désorganisés et l'on a eu moins de
+deux mois, de combats journaliers, pour tout recréer et mettre en ordre.
+Certes, il restait beaucoup à faire; mais le temps a manqué. Au moins
+régnait-il une grande économie relative, une grande simplicité générale.
+Au ministère de l'instruction publique, au lieu de cette troupe de gens en
+livrée qu'avait conservés le 4 septembre, on trouvait une bonne à tout
+faire, un employé d'antichambre et un portier.
+
+Depuis, que s'est-il passé dans ce Paris, rendu au pouvoir _des gens de
+l'ordre?_ Toutes les maisons ont été fouillées, perquisitionnées de fond
+en comble, non pas seulement une fois, mais deux, trois et quatre. Et dans
+ces perquisitions, des vols, des saccages, ont été fréquemment commis.
+J'ai beaucoup de faits particuliers; je n'en citerai qu'un général. Tous
+ceux qu'on fusillait étaient dépouillés de ce qu'ils portaient sur eux,
+argent et bijoux. Et l'argent, et souvent les bijoux, étaient distribués
+aux soldats, prime de meurtre.
+
+Les meurtres, _il n'y en a pas eu sous la Commune_, sauf l'exécution aux
+avant-postes de quelques espions (sept en tout), fait habituel de la
+guerre. Tout ce grand fracas, toutes ces menaces, tout ce pastiche de 93,
+que fit la majorité de la Commune, consista seulement en mots, en phrases,
+en décrets. Ce fut de la pose. La loi des ôtages ne fut pas appliquée,
+grâce à la minorité; grâce aussi, je le crois, à la secrète répugnance de
+ces copistes de la terreur, qui en dépit d'eux-mêmes étaient de leur temps
+et de leur parti--car la démocratie actuelle est humaine. La loi des
+ôtages ne fut appliquée que le 23 au soir, quand le pouvoir communal
+n'existait plus de fait (sa dernière séance est du 22.) Ces exécutions
+eurent lieu par les ordres seuls de Raoul Bigault et de Ferré, deux des
+plus malheureuses personnalités de la Commune, qui jusque là n'avaient
+cessé, toujours en vain, de réclamer des mesures sanglantes.
+
+Mais il faut bien ajouter qu'elles n'eurent lieu qu'après deux jours et
+deux nuits de fusillades versaillaises; qu'après deux jours et deux nuits,
+pendant lesquels les _gens de l'ordre_ avaient fusillé, par centaines, les
+prisonniers faits sur les barricades: des hommes qui avaient déposé les
+armes, des femmes, des adolescents de 15 et 16 ans; des gens arrachés à
+leurs maisons, des dénoncés, des suspects, peu importe? on n'avait pas le
+temps d'y regarder de près. On tuait en tas; on recourut, pour aller plus
+vite, aux mitrailleuses. Assez de témoins ont entendu leur craquement
+funèbre, au Luxembourg, ou sur les trottoirs, le long des grilles, les
+pieds glissaient dans le sang; à la caserne Lobau, dans le quartier
+St-Victor, du côté de la Villette....
+
+Sur les incendies, il y a toute une enquête à faire. Mais trois points
+certains doivent être établis:
+
+1° Ces incendies ont été surfaits, exagérés outre mesure, et l'on s'en est
+servi d'une façon odieuse pour les besoins de la vengeance.
+
+2° Plusieurs ont été allumés par les obus des assaillants.
+
+3° Les maisons incendiées par les fédérés ne l'ont été que pour les
+nécessités de la défense, et non pas avec ce projet fantastique qu'on leur
+impute de brûler Paris. Les soldats s'introduisaient par derrière dans les
+maisons attenantes aux barricades et de là tiraient à feu plongeant sur
+les défenseurs. Il fallait donc: ou brûler ces maisons à l'intérieur, ou
+abandonner le combat.
+
+Quant à l'incendie des Tuileries, de la Préfecture de police, du Palais de
+justice, de la Légion-d'honneur, etc., le nom des coupables n'est pas
+connu, et quand on se rappelle le premier incendie manqué de la Préfecture
+de police, au mois de novembre précédent; quand on songe à l'intérêt
+qu'avaient telles gens à la destruction de certains papiers; aux agents de
+Versailles qui remplissaient Paris; à l'intelligence des flammes, qui ont
+respecté tout ce dont la perte, en monuments ou en collections, eût été
+irréparable; quand on pense à la situation douteuse du pouvoir légal
+vis-à-vis de la France, qui lui était hostile, et qui, si elle
+n'approuvait pas la Commune, reconnaissait du moins la légitimité des
+réclamations de Paris; au danger dès lors qu'offrait l'exécution du plan
+d'extermination, dicté par une politique à la Médicis, en même temps que
+caressé par une haine implacable,--danger tel que le vainqueur pouvait
+succomber par sa victoire--on comprend qu'un grand crime, attribué aux
+fédérés, pouvait seul, en excitant la colère publique, permettre cette
+extermination, ces vengeances; et l'on peut soupçonner, sous cet incendie
+de Paris, un des plus épouvantables mystères que l'histoire ait à pénétrer.
+
+L'histoire des républiques, telles que la république française actuelle,
+ressemble beaucoup, malheureusement, à celle des empires. Ce n'est pas à
+la surface qu'il faut la voir, et ce n'est pas au grand jour qu'elle
+s'élabore. Pour qui l'a bien observée, cette histoire, elle n'est autre,
+depuis le 4 Septembre, que le développement d'un complot monarchique,
+immédiatement formé, et qui entre en guerre, en même temps que les
+Prussiens, contre la République. Et cette guerre latente est la principale;
+car l'autre en devient le terrain, le tapis franc, et en reçoit son issue.
+
+Les monarchistes, on le sait bien, n'eurent jamais de patrie, pas plus que
+leurs princes; ainsi voit-on ceux-ci, dès que la France est abattue,
+accourir sans pudeur, chacals affamés, sur cette proie. Le premier souci
+des faux républicains du 4 Septembre n'est pas l'ennemi national, c'est la
+démocratie populaire. Après tout, Guillaume est un roi; entre rois et
+conservateurs on s'arrange toujours; le pis est de payer, et c'est le
+peuple que cela regarde! Mais la démagogie! mais le socialisme! grands
+dieux! Avoir le peuple pour maître au lieu de le gouverner! Se voir
+disputer cette oisiveté dorée, qu'on a conquise, au prix, déjà, de tant
+d'autres capitulations!--Ils n'eurent plus que cet objet, que cette peur,
+et lui sacrifièrent la France. La République victorieuse, arrachant le
+pays à l'abîme où l'avait jeté la monarchie, cela pouvait être la fin du
+vieux monde.
+
+Paris surtout, Paris! c'est lui qui excitait leur terreur. Paris
+socialiste, Paris armé, délibérant dans ses clubs, dans son conseil et
+s'administrant lui-même! Ce génie si longtemps captif, et même alors
+dangereux! enfin délivré! Quel exemple! Quelle propagande! Quel péril!
+
+Et puis, Paris est la seule place où l'on puisse asseoir le trône. Mais le
+peuple l'occupait, cette place, le peuple armé! Il fallait donc la
+déblayer à tout prix. Mais le prétexte d'une telle mesure ne pouvait être
+qu'un méfait du peuple, un abus de ses armes, une insurrection enfin? qui
+du même coup permettrait de fusiller et d'emprisonner les démocrates.--Ce
+plan n'est pas nouveau, il est presque aussi vieux que les aristocraties.
+Les conservateurs n'inventent plus... mais ils perfectionnent. Jamais en
+effet jusqu'ici, rien de ce genre n'avait été fait d'aussi grand.
+
+Qui donc, depuis la fin de février jusqu'au 18 mars, presque chaque jour,
+au passage des trains dans les gares des campagnes, jetait ces bruits: _On
+se bat dans Paris! Paris est en feu!_ Ce qui faisait dire aux paysans avec
+rage:--Après tant de malheurs, ces brigands de Parisiens ne nous
+laisseront donc point vivre en paix!
+
+Qui donc avait employé les cinq mois du siège, les cinq mois du silence
+forcé de Paris, à persuader aux campagnards que c'étaient les républicains
+qui avaient forcé l'empire à la guerre? et que les Parisiens, non
+seulement refusaient de se battre contre les Prussiens; mais encore
+empêchaient Trochu de faire des sorties, par la nécessité de contenir
+leurs émeutes?
+
+Qui donc osa la répéter à la tribune, cette même calomnie effrontée, à la
+face de Paris indigné, devant la conscience révoltée de tous ceux qui
+avaient partagé les douleurs de ce siège, pires que les privations, et
+l'ardent patriotisme du peuple parisien, coupable seulement d'une patience
+et d'une crédulité trop grande, vis-à-vis de ses gouvernants?
+
+C'est ainsi qu'on excitait la France contre Paris, qui avait fait la
+République et la voulait maintenir. C'est ainsi qu'on flétrissait la
+victime avant de l'exécuter, et qu'on ruinait autour d'elle toutes les
+sympathies, avant de tendre le piège où elle devait périr. De l'aveu de
+tous les journaux modérés, l'attaque du 18 mars fut une provocation. Le
+départ immédiat du gouvernement de tous les services publics, l'enlèvement
+des caisses et de tout le matériel de l'administration, montre un plan
+arrêté d'avance. L'émeute devint une révolution. Le grand courage du petit
+machiniste de ce drame ne faiblit pas. On isola de nouveau Paris, et la
+calomnie officielle dont l'empire avait fait une institution, devint un
+service public, appuyé avec ensemble par tout le choeur des calomnies
+officieuses. Paris était à feu et à sang... en province. On y jetait les
+enfants dans la Seine; on y clouait les vieillards contre les
+murs.--L'humanité semble divisée en roués et en naïfs, en gouvernants et
+en gouvernés. Les bonnes gens crurent tout cela... parce qu'on le disait.
+J'ai vu des lettrés, des intelligents, des démocrates, n'entrer à Paris
+qu'en tremblant.
+
+Combien y a-t-il d'esprits indépendants qui se soient dit: Quand les
+vainqueurs ont seuls la parole, quand les vaincus ne peuvent rien alléguer,
+ni rien démentir, il est de justice et de sens commun de suspendre son
+jugement?
+
+Combien y a-t-il de gens qui aient voulu douter des accusations
+calomnieuses, répandues à pleines colonnes par les journaux, officieux, et
+odieusement répétées par les autres, sur les hommes et les faits de la
+Commune, et sur tous ceux en général qui avaient pris parti pour la
+révolution communale? Eh bien, je demande à citer deux faits comme exemple;
+et s'ils ont un trop grand caractère de personnalité, que j'aurais évité
+en toute autre occasion, c'est que plus le témoignage est direct, plus il
+est concluant:
+
+Non contents de m'avoir fait arrêter, interroger, puis relâcher, sans que
+j'aie jamais cessé d'être libre... dans une cachette prudente, un journal,
+dont on s'abstient de prononcer le nom par pudeur, a osé mêler à des
+extraits d'articles écrits par moi, des lignes qu'il signe également de
+mon nom, et où il me fait demander à la Commune... des fusillades.--On m'a
+fait encore prononcer un discours à la chute de la colonne et porter en
+triomphe, après ce discours, quand je n'ai pas mis les pieds place Vendôme,
+et n'ai fait que déplorer ces enfantillages démolisseurs.
+
+Voici l'autre fait: Nous apprenons par lettre l'arrivée en Suisse d'un de
+nos amis. Trois jours après, _Paris-Journal_ publie que ce même personnage
+vient d'être arrêté dans une maison de débauche, et ajoute à ce récit des
+mots effrontés, prononcés, dit-il, par _ce communeux_.
+
+Ces deux faits, dont je puis, vous le voyez, témoigner en toute assurance,
+ne vous disent-ils pas ce qu'il faut penser du reste? Et un tel système,
+appliqué sous la garantie du gouvernement, et par ce gouvernement lui-même,
+ne démontre-t-il pas l'existence d'une faction capable de toutes les
+infamies et de tous les crimes, pour arriver à son but? l'existence d'un
+plan poursuivi avec ensemble, et qui a son mot d'ordre et ses rôles
+préparés?...
+
+De tous les points de la France, que de démarches n'ont pas été faites
+pour conjurer cette guerre fatale, pour sauver Paris! Combien de
+députations! que de tentatives! que de projets de conciliation! que
+d'instances! La Commune se garda bien de se donner le beau rôle en y
+acquiesçant ouvertement; mais elle ne refusa rien, puisque jamais aucune
+concession ne fut faite du côté de Versailles. Le _non possumus_ de M.
+Thiers fut à la hauteur de celui du pape. On avait beau lui demander:
+Voulez-vous accepter ceci? cela? Il ne voulait qu'une chose, celle
+précisément qu'on s'efforçait d'empêcher: l'extermination des démocrates
+et l'écrasement de Paris.
+
+Et il a réussi! Ce complot de mensonge, de meurtre et de monarchie a
+réussi. Les chemins du trône sont maintenant déblayés. La liberté a repris
+ses chaînes; la pensée a ses menottes; encore une fois, grâce à la peur,
+tout est permis à ceux qui règnent. La ville qui était la capitale du
+monde, et qui n'est plus même la capitale de la France, a perdu ses
+citoyens; mais elle a retrouvé ses petits-crevés et ses courtisanes. Tout
+ce qu'elle avait de sang généreux a coulé dans ses ruisseaux et a
+rougi--ce n'est pas une figure--les eaux de la Seine; et pendant huit
+jours et huit nuits, afin que le Paris de la révolution redevînt le Paris
+des empires, on en a fait un immense abattoir humain!
+
+J'ai vu ces jours de sang; j'ai entendu pendant ces nuits horribles, le
+bruit des feux de peloton et des mitrailleuses. J'ai reçu de nombreux
+témoignages; j'ai recueilli les aveux écrits des assassins eux-mêmes, au
+milieu de leur joie féroce; et jamais le sentiment d'indignation qui s'est
+élevé en moi ne s'apaisera! et tant que je vivrai, partout où je pourrai
+être entendue, je témoignerai contre cette incarnation monstrueuse de
+l'égoïsme, de l'hypocrisie et de la férocité, que l'imbécile vulgaire
+accepte sous le nom de _parti de l'ordre_, et qui derrière cette raison
+sociale abrite effrontément ses tripots, ses coupe-gorge et ses lupanars.
+
+Et l'on parle encore de 93! Et le spectre rouge, tout en loques, sert
+encore d'épouvantail à la volatile! Qu'était cette terreur rouge du siècle
+dernier, la seule (car la démocratie n'en fait plus), qu'était-ce que
+cette crise fatale, qu'expliquent la famine et le danger, en comparaison
+de ces terreurs tricolores, dont la terreur de 71 est de beaucoup la plus
+épouvantable, et qui vont toujours croissant de rage et d'intensité? Quel
+mois de 93 vaut cette semaine sanglante, pendant laquelle 12,000
+cadavres--ce sont leurs journaux qui le disent--jonchèrent le sol de
+Paris? Les prisons suffisaient en 93; il leur faut aujourd'hui des plaines
+à Versailles et des pontons dans les ports. La terreur tricolore l'emporte
+de toute la supériorité de la mitrailleuse sur la guillotine; de toute la
+distance qui sépare dans le mal, la préméditation de l'emportement. La
+guillotine, au moins, ne tuait qu'en plein jour et ne tranchait qu'une vie
+à la fois. Eux, ils ont tué huit jours et huit nuits d'abord; puis, la
+nuit seulement, pendant plus d'un mois encore. Deux personnes honorables,
+qui habitent deux points opposés des environs du Luxembourg, m'ont affirmé
+avoir encore entendu, dans la nuit du 6 juillet, les détonations lugubres.
+
+J'ai beau faire. Je ne vois du côté de la Commune que 64 victimes--si l'on
+persiste à lui attribuer l'exécution des ôtages, qu'elle n'a pas
+ordonnée--et de l'autre, j'en vois, suivant le chiffre le plus bas, 15,
+000--beaucoup disent 20,000.--Mais qui peut savoir le compte des morts
+dans une tuerie sans frein, dans un massacre sans jugement, dont toute la
+règle est le plus ou moins d'ivresse du soldat, le plus ou moins de fureur
+politique de l'officier? Demandez aux familles qui cherchent en vain un
+père, un frère, un fils disparu, dont elles n'auront jamais l'extrait
+mortuaire.
+
+Quand on contemple de tels faits et qu'on voit la réprobation
+s'attacher... à qui? aux victimes! on est étourdi, et l'on se demande
+quelle est cette plaisanterie qu'on nomme l'opinion, la conscience
+humaine? Oui, ce sont les égorgeurs qui accusent! Le monde n'est rempli
+que de leurs cris! Et c'est aux égorgés qu'on refuse même le droit d'asile,
+en alléguant la morale outragée et la sainte pudeur!--Quelle est donc
+cette morale? Que signifie cette justice? Qu'est devenu le sens des mots?
+Ce monde se dit sceptique; ce siècle se prétend incrédule; et il croit aux
+larmes des Thiers! aux indignations des Jules Favre! à la sensibilité des
+bourreaux et aux serments des faussaires! Pourquoi pas à l'honneur des
+Louis Bonaparte?
+
+Hélas! la politique de cette malheureuse humanité ne consistera-t-elle
+jamais qu'en un changement de noms?
+
+Vous, messieurs, qui représentez ici la pensée intelligente des classes
+éclairées, qui croyez à la paix, qui croyez à la liberté, et par
+conséquent à la conscience humaine, votre devoir est de protester contre
+de tels crimes. Feindre de ne pas les voir, quand ils remplissent le monde,
+quand ce pays où vous êtes est semé des débris de ce naufrage, serait
+trop puéril et trop faux, et je le répète, votre devoir s'y oppose. Vous
+êtes la Ligue de la paix, et l'on égorge! et les fusillades interrompues
+recommencent... à Marseille... bientôt à Versailles. Autrefois, c'était
+sans jugement; à présent, ils y joignent une parodie de justice; mais ce
+sont toujours les vainqueurs exécutant les vaincus. Vous êtes la Ligue de
+la liberté, et 40,000 hommes sont entassés dans des cales; et toutes les
+libertés, de nouveau, sont violées; et la terreur, depuis quatre mois,
+règne à Paris! C'est la vieille barbarie, victorieuse de tous les
+instincts du monde nouveau. Vous devez protester contre elle, et mettre au
+ban de l'humanité ces égorgeurs et ces proscripteurs.
+
+Car, même abstraction faite de la liberté, vous n'êtes pas de ceux qui
+confondent la paix avec le silence, et vous savez ce qu'un tel régime
+prépare, et que ce n'est pas la paix. Ce ne sont pas des oeuvres de paix,
+que la résistance au progrès, la compression de la liberté, la négation
+des besoins nouveaux, que ressent l'humanité du XIXe siècle? Tout cela,
+vous le savez bien, ne sert qu'à préparer de nouvelles guerres,
+d'épouvantables guerres sociales, comme celle qui vient d'avoir lieu. Vous
+croyez tous que la paix du monde actuel est attachée au développement de
+l'intelligence, de la moralité et du bien-être des peuples. Or, comment le
+gouvernement de Versailles, ce gouvernement qui se prétend lui aussi le
+sauveur de l'ordre, de la morale et du bien public, comment remplit-il ce
+triple but?
+
+Est-ce par ses lois financières, qui font peser sur la consommation du
+pauvre les frais de la guerre? et qui ne trouvent pas mieux à imposer,
+autre part, que les besoins de la pensée?
+
+Est-ce par la haine immense dont il a rempli les âmes? Est-ce par ses
+meurtres, ses insultes, ses proscriptions?
+
+On sait dans quel état ces conservateurs ont mis l'industrie. Déjà
+dépeuplé par le cimetière, l'atelier devient désert par l'émigration, qui
+pour la première fois se produit à Paris et y prend des proportions
+irlandaises. Nos meilleurs ouvriers, (parmi ceux qui restent) vont porter
+à l'étranger leur habileté, leurs procédés, et la France, encore une fois,
+comme au lendemain de la Réforme, comme après la révocation de l'édit de
+Nantes, saignée par le fer meurtrier de ses forces les plus vitales, va
+éparpiller le reste dans le monde entier. Remarquons en passant que ces
+proscriptions, autrefois, avaient lieu du moins pour des croyances;
+aujourd'hui pour des appétits.
+
+Votre conviction à tous est qu'il n'est d'autre issue à la période fatale
+où nous sommes, que par l'éducation populaire, il faut--il n'y a pas de
+milieu--vivre du suffrage universel, ou en mourir. S'il reste dans les
+ténèbres où il est plongé, nous en mourrons--et l'on ne saurait nier que
+la France déjà n'en soit bien malade et bien diminuée.--Nous en vivrons
+d'une vie plus large, plus heureuse, plus forte, si la lumière y pénètre.
+Eh bien, que fait pour l'instruction publique le gouvernement actuel de la
+France?
+
+La révolution du 18 mars avait enlevé l'école à l'immonde et funeste
+enseignement du prêtre. On la lui rend. Ce gouvernement, défenseur de la
+morale, ignorerait-il donc cette horrible corruption des moeurs de
+l'enfance qui, malgré tant d'obstacles apportés à sa divulgation, éclate
+en scandales si épouvantables et si fréquents? Non, sans doute, mais que
+leur importe? L'histoire de Loriquet et le dogme de l'obéissance sont des
+enseignements si précieux pour l'électeur! Et puis la corruption ne
+favorise-t-elle pas l'abêtissement?
+
+A la tête de l'instruction publique, se trouve un homme, seule épave du 4
+septembre, dont le nom fut pour les naïfs un avènement. Auteur léger de
+plusieurs gros livres, de la _Religion naturelle_, entr'autres, cet homme
+a surtout bâti sa réputation sur ce grand sujet, sur cette nécessité
+première, d'une sérieuse instruction publique. Il l'a sous sa direction
+depuis un an. Pendant le siège, la plupart des municipalités de Paris,
+pleines de zèle à cet égard, nommèrent des commissions, qui proposèrent
+des réformes, et tout d'abord l'exclusion des prêtres de l'enseignement
+public. Le ministre ne les contraria point, il les engagea même
+gracieusement à former des plans; il reçut leurs pétitions; mais ne fit
+droit à aucune. Les commissions apprirent bientôt que le directeur du
+service, véritable chef du ministère, était encore le même clérical auquel
+Sa Majesté Napoléon III avait daigné confier ces délicates fonctions. On
+eut beau demander son changement; il resta; il y est encore.--Qui
+n'admirera le dévouement du ministre titulaire, couvrant ainsi d'une
+réputation acquise par l'idée démocratique, la continuation du système
+obscurantiste? L'amour de l'ordre à tout prix peut seul dicter de tels
+sacrifices; mais il est clair qu'ils sont jugés nécessaires, et que sur ce
+point rien n'est à attendre, rien à espérer.
+
+Non; parce qu'il n'y a en réalité que deux partis en ce monde: celui de la
+lumière et de la paix par la liberté et l'égalité; celui du privilège par
+la guerre et par l'ignorance. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de
+parti intermédiaire; j'entends de parti sérieux.
+
+Cessons donc enfin--ce ne sera pas trop tôt--de nous laisser abuser par
+cette parole officielle, dont toute l'histoire n'est qu'un long parjure,
+et tâchons d'en désabuser le monde. Il est temps, il est grand temps de
+rompre, non seulement avec les maux qu'elle nous fait, avec les ruines
+qu'elle cause, avec les malheurs qu'elle accumule, mais encore avec son
+effrayante immoralité. Ne voit-on pas que toute monarchie, ou toute
+aristocratie, autrement dit tout privilège, est par nature obligé de
+mentir, d'être fourbe, parce qu'il est en désaccord avec la justice?
+Devant cet instinct d'équité, d'égalité, qui, malgré tout, est le fonds de
+la conscience humaine, et quoiqu'on fasse, la base de tout jugement, le
+mot privilège a toujours eu le son faux, le sens d'injustice. Le privilège
+a toujours été l'immoralité; mais de plus en plus il se sent l'être et est
+reconnu tel. Que faire dans ce danger? sinon parler morale, en parler
+beaucoup, s'en faire le professeur et l'arbitre.--C'est ce qu'ils font
+tous. Et de plus en plus avec un art effrayant, qu'à la fois rend plus
+raffiné la peur, et plus audacieux leur nouvel appui: l'ignorance des
+masses.
+
+Il y a toujours eu des discours bien sentis, prononcés du haut des trônes;
+mais autrefois, du moins, jusqu'à un certain point, l'orateur y croyait
+lui-même, ce qui n'est plus possible aujourd'hui. Or, plus manque la
+sincérité, plus interviennent l'ordre, la morale, la Providence. Napoléon
+III, au lendemain de son crime, arrive, en ce genre, à des chefs-d'oeuvre.
+Il avait à faire cette chose difficile de parler en même temps à deux
+publics différents: les béats campagnards, qui le prenaient pour Messie,
+et les lettrés, qui, soit ennemis, soit complices, le connaissaient. Et il
+accomplit cette heureuse fusion de l'hypocrisie et du cynisme, qui
+méritait de faire école, et sert maintenant de modèle à ses successeurs.
+
+En parcourant ces sortes de discours, on pourrait observer comment plus le
+crime grandit; plus le ton s'élève; comment plus l'assassin égorge, plus
+il s'indigne contre l'égorgé; que plus il trahit, plus il prend à témoin
+la sainte vérité; que plus il se vautre, et abuse des caisses publiques,
+plus son front serein dépasse les nuages. Quand la capitulation est déjà
+prête, au lendemain du 22 janvier, Jules Ferry s'écrie: Un crime odieux a
+été commis!... et les hommes, les pères de famille tombés sous les balles
+de l'Hôtel-de-Ville, dans un effort désespéré pour arracher Paris aux
+mains des misérables qui l'ont perdu, il les accuse d'avoir vendu leur
+mort aux Prussiens, et parle encore effrontément des intérêts de la
+défense.
+
+C'est après cinq jours et cinq nuits de massacre, après que des milliers
+d'hommes qui avaient mis bas les armes, ont été fusillés par les soldats,
+que ce bon M. Thiers trouve dans son coeur un élan d'indignation, au sujet
+d'un officier fusillé, dit-il, par _ces scélérats_, SANS RESPECT POUR LES
+LOIS DE LA GUERRE.
+
+Le mot est introuvable, et tout cela dans son genre est fort réussi.--Mais
+où allons-nous? Que deviennent la langue, le sens moral, la foi humaine,
+dans cet effroyable abus? Faut-il attendre que le vocabulaire souillé
+n'ait plus de mots à l'usage d'une bouche honnête? Honnête! ce mot
+lui-même est flétri. Tout ce qui appelait autrefois le respect, maintenant
+appelle le sourire, éveille l'ironie. La langue noble et sérieuse n'existe
+plus. Cela est effrayant, car ce n'est pas seulement la langue qui se perd,
+mais tout ce qui unit véritablement les hommes et consolide leurs
+rapports. C'est la base de tous les sentiments naturels et vrais, la
+confiance, qui disparaît; c'est la probité sociale qui succombe, laissant
+la vie commune aussi stérile, et moins sûre, que le désert. Et l'on se
+plaint du relâchement des moeurs, de l'affaissement des caractères! Quand,
+à ce qu'on nomme le sommet social, en pleine lumière, sont affichés, comme
+un exemple à tous les yeux; le mépris des serments, la débauche, le
+meurtre, la calomnie et l'hypocrisie de métier, devenue cynique!
+
+Je sais bien qu'on peut dire: ce sont les rages et les convulsions de
+l'agonie. Je le crois aussi. Mais songez-y, cette agonie peut être longue.
+L'ignorance populaire et la monarchie sont deux lignes courbes qui en se
+soudant forment un cercle, où l'on peut tourner longtemps, où l'on rentre,
+hélas! vous le voyez, même après l'avoir rompu. Il y a des agonies qui
+sont des putréfactions, et qui empoisonnent tout autour d'elles; des
+caducités qui pervertissent les enfances. Il y va de vie ou de mort;
+d'infection ou de santé, pour nous, pour nos enfants, pour beaucoup de
+générations peut-être. Voyez comme de quasi quarts de siècles, se
+succèdent, des empires aux royautés, et considérez que depuis 80 ans, nous
+n'avons pu même revenir au point du départ. Enfin, voyez où en est la
+France. Ne pensez-vous pas que c'est peut-être assez de telles expériences,
+et qu'il est bien temps de les cesser? Qui peut se sentir la force d'âme,
+ou d'inertie, nécessaire, pour supporter de nouveau de pareils
+déchirements, de tels cataclysmes, pour assister à d'aussi épouvantables
+spectacles?
+
+Et pourtant, de quelle sécurité pourrait-on jouir, tant que les mêmes
+ambitions malsaines et criminelles feront du monde leur dupe et leur
+proie? Le secret de la tragicomédie qui se joue, qui ne le sait? Après ce
+nouveau _Juin_ beaucoup plus terrible, ce va être une nouvelle suppression
+du mot République, une restauration nouvelle. La plus honteuse même se
+flatte d'être la plus facile. Elle n'a pas perdu les campagnes; elle tient
+tous les postes, que les grands républicains du 4 Septembre lui ont
+laissés, et l'armée, qu'au prix de l'égorgement de Paris, on lui a
+rendue.....
+
+Mais celle-ci ou d'autres, qu'importe? c'est le même abaissement, la même
+corruption certaine. Il n'y a pas deux systèmes. Jadis, les gouvernants,
+croyant à leur principe, avaient du moins, ou pouvaient avoir, cette sorte
+d'honneur, qui en un certain ordre de faits, produisait de la vertu et de
+la grandeur. Mais aujourd'hui, ils ne sont plus que des joueurs à la
+bourse de l'imbécillité publique, qui haussent ou baissent avec elle; ils
+le savent très bien, spéculent là-dessus, et tombent de Louis XIV en
+Robert-Macaire. Les moyens de règne actuels, qu'il s'agisse d'empire, de
+royauté, ou d'une prétendue République aux mains d'une aristocratie, sont:
+le mensonge, la peur, la corruption, la calomnie, aidés des fusillades à
+propos.--Mais les systèmes aussi empirent en vieillissant; car les moyens
+s'usent, et il faut aller de plus en plus fort... Quel avenir!... si ce
+n'est la fin?
+
+Cependant, beaucoup de gens, que les mots affolent, ne voient de malheur à
+craindre que dans le rétablissement de la monarchie. Ceux-là sont
+difficiles à convaincre.
+
+La France, abandonnée à l'étranger; les trahisons et les malversations de
+1870; l'armistice et la paix de 1871, la guerre civile, l'égorgement de
+Paris, la terreur tricolore, l'instruction publique aux prêtres, la presse
+aux financiers, la justice aux entremetteurs, l'armée aux assassins,
+l'administration aux corrompus, la politique aux Basiles, que peut faire
+de mieux une monarchie? Cessons de nous acharner sur les effets au profit
+des causes. Le trône n'est autre chose qu'une barricade à l'usage des
+aristocraties. Il occupe l'ennemi, reçoit les coups, et quand au bout de
+quinze ou vingt ans, il est emporté, elles en sont quittes pour déclarer
+qu'il ne valait rien, faire des proclamations aux vainqueurs, et
+travailler immédiatement à en rebâtir un autre.
+
+Si vous êtes conséquents, Messieurs, si vous êtes sincères, en contemplant
+les treize mois écoulés depuis le 4 Septembre, tant d'intrigues, tant de
+crimes, tant de duplicités, tant d'horreurs, vous reconnaîtrez--non plus
+seulement que la paix entre les nations est incompatible avec la
+monarchie--mais que la paix des nations elles-mêmes, et la moralité
+publique, sont incompatibles avec l'existence des aristocraties. Et vous
+ajouterez à votre titre, cet autre dogme révolutionnaire, l'égalité, que
+vous négligez à tort; car la liberté ne peut exister sans elle, pas plus
+qu'elle ne peut exister sans la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Quelque divisés qu'ils soient, prêts à se dévorer dès qu'ils n'auront plus
+peur et qu'il s'agira de la curée, ils se sont mis pourtant tous ensemble:
+Mac-Mahon et Changarnier, Thiers et Rouher, le duc d'Aumale et Jules Favre,
+Jules Simon et Belcastel, Vacherot et du Temple, Ferry et Hausmann. Ils
+se sont réunis tous contre le grand ennemi, le Satan de la révolte
+populaire.
+
+Thiers a oublié Mazas et les d'Orléans la confiscation. Audran de Kerdrel
+a oublié Deutz et Blaye. On voit trinquer, hurler, dénoncer et tuer
+ensemble les Villemessant de tous les journaux, les Galiffet de toutes les
+alcôves, les St-Arnaud de toutes les caisses, les vieux et les petits
+crevés de tous les régimes. Ils se sont tous essuyé les joues sur les
+soufflets qu'ils se sont donnés, et se sont employés, d'un touchant accord,
+à fusiller, à incarcérer, à décréter et à budgéter en bons frères.--Parce
+que ces gens-là ont une foi; une foi inébranlable et profonde. Le comte de
+Chambord, le comte de Paris, le Bonaparte, ce sont leurs saints; mais
+au-dessus de leurs saints, ils ont un Dieu, le Privilège, et sur son autel
+ils sacrifient leurs ressentiments et leurs divisions.
+
+C'est là leur force; et ils l'auront toujours, tant qu'elle ne sera pas
+détruite par une plus grande force contraire; car, en cas pareil, ils
+feront toujours ainsi.
+
+Pourquoi les démocrates agissent-ils différemment? C'est ce qui fait leur
+faiblesse.
+
+Parce qu'ils n'ont pas une même foi; ni une foi profonde. Parce qu'ils
+sont divisés en une infinité de petites chapelles, plus monarchiques
+qu'elles ne veulent en avoir l'air, et surtout en deux grandes sectes, qui
+adorent l'une la liberté, l'autre l'égalité.
+
+Ce qui est au fond comme serait un combat entre les partisans de la Vierge
+d'Atocha et ceux de la Vierge de Lorette; car la liberté et l'égalité sont
+un seul et même Dieu en deux personnes.
+
+Notre dogme à nous vient du Sinaï de la grande Révolution, grande, parce
+qu'elle fut révélatrice, grande, beaucoup moins par ce qu'elle a fait que
+par ce qu'elle a dit. Qui se prétend démocrate, date sa naissance de la
+Déclaration des droits de l'homme. Aucun assurément ne la rejette, et ce
+sont même les libéraux qui parlent le plus de 1789. Eh bien, que
+dit-elle?--«Libres et égaux.»
+
+Et elle ne pouvait pas dire autrement; car, du moment où le droit, le
+droit nouveau qui va renouveler le monde, est fondé sur la simple qualité
+d'homme, il ne peut y avoir d'égalité sans liberté, ni de liberté sans
+égalité. L'une implique l'autre absolument. Creusez l'un des deux termes
+et vous trouvez l'autre au fond.
+
+--Si vous jouissez d'avantages, que je ne puis obtenir moi-même et qui me
+sont nécessaires, si je ne suis pas votre égal, vous êtes mon bienfaiteur
+ou mon maître. Je ne suis pas libre.
+
+--Si l'égalité décrétée par vous, offense ma conscience, ordonne de mes
+goûts, tue mes initiatives, je ne suis pas libre; vous êtes mon pape et
+mon roi.
+
+Etre libre, c'est être en possession de tous les moyens de se développer
+selon sa nature. Si cette liberté est la vôtre--et n'est-elle pas juste et
+vraie?--nous nous entendons; car c'est justement notre égalité; et nous
+n'avons plus qu'à chercher ensemble les mesures par lesquelles la société
+humaine réalisera ce but légitime, normal.
+
+Eh bien, oui, dût cette opinion, ou du moins cet espoir--car on ne fait
+rien sans une espérance, si faible soit-elle,--dût-elle paraître à
+beaucoup une naïveté, je crois qu'il serait facile d'élaborer, sur le
+terrain des principes de la Révolution, un traité d'alliance, un programme
+commun à tous les démocrates sincères, programme au bout duquel toute
+liberté serait laissée à chacun de s'arrêter ou de poursuivre sa route. Il
+y faudrait seulement une bonne volonté vraie; l'étude sérieuse des
+questions, à la lumière des principes; au lieu de la critique âpre, et
+toujours un peu personnelle, qui grossit les malentendus, la recherche des
+points de rapport. Il faudrait employer à élaborer l'idée et à la répandre,
+le temps et les moyens qu'on perd à se dénigrer, à se combattre et à
+dépopulariser la cause par le bruit de ces dissensions. Il faudrait enfin
+renoncer à ses défauts, ce qui évidemment est difficile, et à ses préjugés,
+ce qui ne l'est pas moins; mais ce qui pourtant ne serait pas impossible
+à des hommes en marche sur la route de l'idée et du progrès. Le plus
+difficile, comme en toutes choses, est le premier pas de la mise en
+question des choses établies; mais l'esprit qui a fait cet effort peut les
+faire tous, pourvu que son mobile soit la recherche sincère.
+
+Aussi, n'est-ce qu'aux sincères que je m'adresse, laissant les autres
+railler de telles illusions; c'est à ceux qui sentent l'imminence du péril
+où est la France, où est la révolution dans le monde entier; et qui
+souffrent au plus profond de leur âme, de tant de fautes et de puérilités
+de ce côté, de tant de crimes de l'autre; de la démoralisation croissante,
+en face de tant d'abjurations et de trahisons; du doute mortel qui envahit
+la conscience humaine; à ceux qui ont trouvé des leçons dans les
+spectacles que nous avons sous les yeux; à ceux-là surtout qui voient, qui
+sentent venir, au loin, l'épouvantable bataille, où les appétits matériels
+d'en bas se vengeront à la fin des appétits matériels de ce qu'on appelle
+_en haut_ et seront sans frein, comme les autres ont été sans pitié; la
+guerre sanglante, féroce, inexpiable, comme celle qui vient d'avoir
+lieu--mais plus décisive, car les aristocraties ne peuvent pas exterminer
+le peuple, mais le peuple peut exterminer les aristocraties.
+
+Et comment s'étonnerait-on qu'à force de tels exemples, ce peuple perdît
+ce qu'il a, dans sa misère, de patience, d'idéal et de bonté? Est-ce donc
+à cause de son ignorance qu'il serait obligé à plus de vertu? Qui peut
+mesurer la haine amassée à cette heure dans le coeur des veuves, des pères,
+des filles, des frères, des orphelins?--Ah! c'est en tuant qu'on répond à
+nos revendications; eh bien, il ne sert plus de parlementer.--A la fin, la
+défense devient l'attaque. A la rage sauvage, répond la rage sauvage. Les
+hommes du peuple ne sont pas des philosophes stoïques. Qui peut s'en
+indigner? Sont-ce les lettrés qui les tuent? Ou même ceux qui les laissent
+tuer?
+
+Je reviens à mon rêve d'union, tout insensé qu'il soit. Il ne faut
+pourtant jamais désespérer. Quelquefois, quand les châteaux brûlent, il y
+a des nuits du 4 août.
+
+Le grand point qui divise les démocrates libéraux et les socialistes,
+c'est la question du capital, la même, sous une forme plus précise, que
+cette question de liberté et d'égalité, dont je parlais tout à l'heure. Je
+ne puis songer à la traiter ici avec étendue; je veux seulement indiquer
+un fait aussi vrai que peu compris généralement: c'est que la plus grande
+partie de la bourgeoisie, toute la bourgeoisie moyenne et pauvre, souffre
+autant que le peuple du régime actuel du capital.
+
+Tout le monde connaît, et plaint, l'avenir du jeune homme sans fortune,
+frais bachelier, qui se présente, plein d'espérance, et avec toute
+l'ambition que confère l'éducation classique, au combat de la vie. S'il a
+du talent, il a de grandes chances d'être écrasé, soit par l'ineptie, soit
+par l'envie; s'il a du génie, il est à peu près perdu; s'il a du caractère,
+la chose n'est pas douteuse.
+
+Pourquoi?--Parce que les forces naturelles, ardentes, généreuses, sont en
+ce monde comme des bras de noyé, qui ne trouvent rien où s'accrocher.
+Parce qu'elles ne peuvent pas par elles-mêmes, et dépendent du bon plaisir
+d'un autre, élu du hasard, monarque héréditaire, qui se trouve, par droit
+de naissance, juge de tous les genres de mérite--ou par droit de conquête;
+mais ceux-là sont pires encore; ils sont, à l'idée, des Genséric ou des
+Attila.--C'est enfin partout l'ordre monarchique, c'est-à-dire de la
+faveur, de l'intrigue et de l'abus, non de la liberté et de la justice. On
+se plaint du manque de forces viriles; mais au lieu de s'employer à
+produire, elles sont employées à lutter. Ce qu'on trouve au début de la
+vie, ce n'est pas la route frayée, c'est le hallier, c'est l'obstacle.
+Combien s'arrêtent à mi-chemin, las, désespérés, dans cette impuissance
+terrible, à laquelle la capacité, le courage même ne peuvent remédier,
+parce que tout dépend d'un choix, d'une rencontre, d'une protection. Ceux
+qui arrivent, épuisés, fourbus, vieillis, ne songent plus qu'au repos, et
+ce sont ces forces éteintes qui partagent avec les élus du hasard ou les
+parvenus de l'intrigue, l'empire du monde. Les forces jeunes et pures n'y
+sont nulle part maîtresses, et c'est ainsi qu'à l'encontre des lois de la
+nature, la sénilité domine la virilité; que le passé tue l'avenir; qu'au
+lieu de marcher en avant, l'humanité trépigne sur place; que toutes les
+nobles inspirations avortent sous la direction caduque de l'égoïsme et de
+la pusillanimité; que les élans généreux, les idées fécondes, dont malgré
+tout est gonflé le sein de l'homme de ce siècle, n'aboutissent qu'à la
+platitude des faits.
+
+L'humanité a dans ses archives, et relit avec délices l'histoire--toujours
+la même sous différents noms--de cet homme de génie, qui après maintes
+épreuves, où il s'en est fallu de bien peu qu'il ne pérît, arrive enfin au
+triomphe. Rien assurément de plus émouvant et de plus beau. Mais on se
+laisse aller à croire faussement, sur ce beau conte de fées de la réalité,
+qu'il en advient toujours de même, et que, tôt ou tard, l'homme de talent
+trouve toujours sur sa route ce hasard heureux, qui le sauve et le
+couronne. On oublie que le hasard n'est pas la justice et que fatalement,
+pour ce sauvé, il en périt mille, faute du secours, des facilités, que
+tout humain devrait trouver dans le milieu social, si la société était un
+ordre au lieu d'un chaos, une science au lieu d'un empirisme.
+
+Puis, il ne s'agit pas seulement de l'homme de génie. Relativement, au
+point de vue social, mais absolument, quant à l'être que cela concerne,
+une aptitude inemployée est toujours une souffrance et un malheur.
+
+Cette loi du capital est donc de nature aristocratique; elle tend de plus
+en plus à concentrer le pouvoir en un petit nombre de mains; elle crée
+fatalement une oligarchie, maîtresse des forces nationales; elle est donc
+non seulement anti-égalitaire, mais anti-démocratique; elle sert l'intérêt
+de quelques-uns contre l'intérêt de tous. Elle est une des expressions,
+non de la vérité nouvelle, mais de cette conception du passé qui, sur
+terre comme au ciel, en religion comme en politique, n'admet toujours
+qu'un petit nombre d'élus. Elle est donc en opposition avec la conception
+nouvelle de la Justice; avec la tendance irrésistible qui fait tout
+pencher en ce temps-ci du côté du nombre; avec cet instinct qui de plus en
+plus pénètre les masses--instinct dont il faudrait se hâter de faire une
+morale et une science, avant que, croissant inévitablement en force et en
+puissance, il s'en prenne lui-même aux faits, plus brutalement peut-être.
+
+Cette loi enfin, je le répète, est en opposition avec l'intérêt même de la
+plupart de ceux qui la défendent; avec l'intérêt de tous ceux qui n'ont
+pas trouvé dans leur berceau la clef d'or qui ouvre les portes de la vie.
+
+Elle tient en servage, tout comme le pauvre, cette grande majorité de la
+bourgeoisie qui vit de son travail, de sa capacité, et qui même, peut-être,
+dépend plus que le manoeuvre du bon plaisir et de la faveur des
+capitalistes, des grands. Seulement, plus proche des sources de la fortune,
+elle croit pouvoir y tremper plus facilement ses lèvres, et même quand le
+flot la fuit, espère toujours,--ou ne se désaltère qu'au prix de ces
+complaisances, de ces abdications, qui sont la honte, la faiblesse et le
+malheur de ce temps.
+
+Pour beaucoup d'esprits, cependant, cette loi du capital est fatale,
+insurmontable.--C'est la superstition du fait.--Il n'y a rien de fatal
+contre la justice. Des solutions ont été proposées; elles sont à examiner
+sans parti pris. Il y en a de plus ou moins radicales; mais toutes
+demandent à être abordées avec la haine complète et sincère du passé de
+droit divin, avec la foi complète et sincère de la révolution du droit
+humain, avec le désir de l'égalité.
+
+Vous l'avez posé sur vos programmes, ce problème, mais l'avez-vous abordé
+assez franchement? dans toute l'ardeur, dans toute l'indépendance dont
+votre pensée, dont votre conscience sont capables? Avez-vous commencé,
+comme autrefois on déposait ses sandales au seuil d'un temple, par déposer
+les habitudes, les préjugés du vieux monde? et surtout les intérêts qui
+unissent votre cause à la sienne? et encore les concessions que bon gré
+malgré, au conseil de votre ambition, au malgré de votre conscience, vous
+lui avez déjà faites? tous ces liens qui sont des chaînes, et pour le
+caractère et pour la pensée? C'est en de telles dispositions qu'il faut
+être pour s'entendre avec les déshérités.
+
+Oui, tous les fils de la révolution, tous ceux qui acceptent ses principes
+dans leur sublime intégralité, peuvent marcher ensemble sur ce grand
+chemin, tout bordé de conquêtes perdues, que l'on peut suivre longtemps,
+longtemps, en bon ordre de bataille, avant d'arriver aux divers sentiers
+qui mènent aux terres inconnues.
+
+Mais il faut le vouloir. Il faut de part et d'autre abjurer ses
+préventions, ses rancunes, et certains dédains qui tiennent encore à
+l'esprit aristocratique. Une doctrine qui proclame le droit des déshérités,
+qui rend la société responsable des vices du pauvre, qui flétrit toutes
+les injustices et déclare le bonheur possible pour tous, doit
+nécessairement attirer à elle, non pas seulement,--et malheureusement pas
+assez,--le peuple misérable, mais aussi tous les mécontents de l'ordre
+actuel, tous les égoïsmes froissés, toutes les ambitions trompées,
+légitimes ou non, saines ou malsaines. Ainsi, Madeleine, Simon, les
+Samaritains, compromettaient Jésus. On admire cela... dans l'Évangile. Au
+club, on s'indigne et on se retire, en secouant ses souliers. De fait, les
+pécheurs de Jésus étaient repentants; les nouveaux ne le sont guère. Mais
+que fait cela? La démocratie est une guérisseuse; elle traîne à sa suite
+un hôpital. C'est son malheur, et sa gloire. Heureuse, si elle n'avait que
+ses clients populaires et si la bourgeoisie ne lui envoyait ses rebuts,
+ses fruits secs, et les incapacités vaniteuses, qu'elle s'entend si bien à
+produire! Car ce sont eux surtout qui, pour se mieux faire entendre,
+crient les choses insensées; qui éblouissent aisément le peuple par une
+rhétorique pleine de mots, et vide de bon sens; qui, pour le plaisir de se
+faire chefs, l'entraînent à des entreprises folles et désastreuses; qui,
+au lieu de le porter à la réflexion, de l'instruire dans la justice,
+n'excitent en lui que la haine et la passion. Ce sont ces échappés de
+collège qui, n'ayant dans la tête que des souvenirs et des phrases de
+livre, font, de l'idée communale, diffusion de la liberté, le Comité de
+Salut public, son contraire.--Car, ce qu'on ne sait pas assez, ce qu'il
+faut dire et redire, c'est que la révolution du 18 Mars n'a point été aux
+mains du socialisme, comme on l'affirme avec intention; mais encore et
+toujours, aux mains du Jacobinisme, du Jacobinisme bourgeois, par sa
+majorité, composée surtout de journalistes, d'hommes de 1848, d'étudiants,
+de clubistes. La minorité, ouvrière et socialiste, empêcha quelquefois,
+protesta presque toujours, mais ne put jamais imprimer aux affaires sa
+direction.
+
+Mais, que le parti démocratique ne soit pas parfait dans tous ses membres,
+--ce qui d'ailleurs est le fait de tous les partis,--qu'importent les
+personnes à qui croit profondément aux principes, et sent son devoir de
+travailler ardemment à leur réalisation? En ce monde, et en ce temps, le
+combat est partout; mais il faut combattre ou périr. Ces pruderies, ou ces
+découragements, n'ont rien qui ressemble à la conviction et au dévouement,
+et elles autorisent les reproches que fait à son tour le peuple aux
+bourgeois libéraux, quand il les accuse de n'être en démocratie que des
+amateurs, qui récoltent volontiers les applaudissements et les profits,
+mais s'esquivent dès qu'ils craignent de se compromettre; qui vont en
+avant, tant que leur intérêt ou leur vanité y trouve son compte; mais qui
+_lâchent_ le peuple, qu'ils ont engagé à les suivre, dès qu'ils voient les
+choses tourner sérieusement, et menacer leur caisse ou leur
+considération--dans ce monde _comme il faut_, où ce qu'on appelle _les
+convenances_ prime la foi et le véritable honneur. Il prétend
+encore--c'est toujours le peuple qui parle,--que le coeur manque à la
+plupart de ces hommes pour comprendre ses souffrances à lui, et pour
+vouloir autre chose que ce qui leur manque à eux-mêmes. Il se rappelle
+qu'entre les mains de tels chefs, ses révolutions se sont toujours
+tournées en compromis politiques, où ses droits seuls ont été oubliés; il
+en conclut de la différence des conditions à celle des sentiments, et
+n'est pas loin d'envelopper sous le même titre tous ceux qui ne sont pas
+avec lui.--Jugement injuste quant aux intentions personnelles; mais juste
+en ce sens, qu'à l'époque où nous sommes, quand les situations sont
+devenues si tranchées, quand l'heure est si décisive, les compromis ne
+sont plus possibles.
+
+D'autre part, il faut reconnaître que les démocrates avancés, que les
+socialistes, en général, méritent un reproche précisément tout contraire
+par leur volonté inébranlable d'appliquer dès le lendemain, la vérité
+qu'ils ont ou qu'ils croient avoir découverte la veille. Ils sont dans
+cette erreur, qui me paraît très fatale, de croire qu'on peut violenter
+l'opinion pour aller plus vite.--Je crois au contraire que c'est une des
+raisons pour lesquelles nous allons si lentement.--Ils oublient que la vie
+d'un penseur a deux faces: le droit pour lui-même d'aller aussi loin qu'il
+peut, et d'explorer l'absolu--le devoir, vis-à-vis des autres, de se faire
+comprendre. Or, on n'est compris des gens qu'en leur parlant dans leur
+langue, et en les prenant au point où ils sont, pour les amener, s'il se
+peut, à soi. Le parti avancé en un mot, est intolérant--et il n'est pas le
+seul--mais seulement il le montre davantage.
+
+Et cependant, je persiste à le croire, un traité d'alliance serait
+possible, qui, réservant en dehors les convictions et la liberté de chacun,
+réunirait contre l'ennemi de la paix sociale, et dans la réalisation d'un
+programme commun, toutes les fractions de la démocratie. Car ils sont
+nombreux, les points sur lesquels on peut s'entendre, avant ceux où l'on
+peut se diviser: toutes les libertés à reprendre, de presse, de colportage,
+de réunion; la liberté communale à fonder; l'impôt unique et progressif;
+l'organisation de l'armée nationale et citoyenne; et enfin et surtout
+peut-être, l'instruction démocratique, gratuite et intégrale.
+
+Tant qu'un enfant naîtra, n'ayant d'autres fées à son berceau que la mort,
+toute prête à trancher, faute de soins, sa frêle existence, et la misère
+qui, s'il échappe à la mort, rachitisera ses membres ou atrophiera ses
+facultés, le vouera aux douleurs incessantes du froid et de la faim, et
+même souvent, hélas! aux rudesses maternelles, au lieu de cette fête de la
+vie, que la femme riche ou aisée donne à son enfant; tant que, élevé dans
+la rue, dans le bouge, son enfance chagrine sera sevrée, même de
+l'innocence; tant que son intelligence ne recevra tout au plus que
+l'instruction superstitieuse, et purement littérale d'ailleurs, qui rend
+si funeste, si stérile et si froide l'école primaire actuelle; tant qu'il
+grandira sans autre idéal que le cabaret, sans autre avenir que le travail
+au jour le jour de la bête de somme,--l'humanité sera frustrée de ses
+droits, dans la majorité de ses membres; la société vivra de la vie pauvre,
+étroite, corrompue et troublée de l'égoïsme; l'égalité ne sera qu'un
+leurre, et la guerre, la plus horrible, la plus acharnée de toutes les
+guerres, soit déchaînée, soit latente, désolera le monde, en déshonorant
+l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+Après une vive interruption, de la part d'une certaine partie du public,
+le silence s'était rétabli et ce discours eût pu se faire entendre, quand
+le président du Congrès a interdit à l'orateur de continuer.
+
+J'avais été invitée à assister au Congrès de la paix et de la liberté, par
+un des membres du Comité, avec _garantie d'une pleine et entière liberté
+de discussion_, et non pas moi seulement, mais _mes amis de
+l'Internationale et de la Commune_. De cette invitation adressée à des
+proscrits, j'avais conclu à un désir sincère de connaître la vérité, et de
+la mettre en lumière.
+
+Pourtant, dans cette assemblée qui prend pour objet les questions les plus
+vitales et les plus brûlantes de notre époque, et déclare l'intention
+d'intervenir dans la politique au nom de la morale, la parole a été
+retirée à un témoin, dont nul n'a le droit de contester la sincérité, sur
+le fait actuel le plus considérable et le plus fertile en conséquences
+morales, sociales et politiques.
+
+Et sur quel prétexte? Que l'orateur n'était pas dans la question. Quoi?
+l'ordre du jour est la question sociale; et traiter devant le Congrès de
+la paix et de la liberté, de la guerre sociale, de ses horreurs et des
+intrigues et des crimes de ceux qui la font dans le présent et la
+préparent de nouveau dans l'avenir, ce n'était pas être dans la question!
+
+Qu'entend donc sous le nom de guerre le Congrès de la paix? N'est-ce pas
+le sang versé, la violence exercée par l'homme contre l'homme, le meurtre
+enfin? La guerre sociale ne serait-elle pas une guerre!--Mais c'est la
+plus âpre et la plus cruelle! Comment donc ce Congrès peut-il se récuser,
+quand on vient invoquer son verdict sur de tels faits au nom de la paix,
+de la morale et de la justice?
+
+C'est une grande et cruelle erreur de la bourgeoisie libérale, que de
+croire qu'en fermant les yeux sur des faits si énormes et si graves, elle
+peut échapper à leurs conséquences et conserver elle-même quelque
+influence et quelque valeur. Se poser en moraliste et dire: Ce crime,
+parce qu'il est puissant, ne nous regarde pas; en politiques, et n'aborder
+que les théories; en adorateurs de la liberté, et refuser la parole à qui
+la réclame,--de quels résultats sérieux peut-on se flatter?
+
+La bourgeoisie a la plume, la parole, l'influence. Elle pouvait se faire
+l'organe des revendications du peuple égorgé, opprimé, vaincu. Elle n'eût
+été en cela que l'organe de la justice.
+
+J'étais venue à ce Congrès avec une espérance; j'en suis sortie
+profondément triste. Que répondre désormais à ceux qui parlent de parti
+pris, et mettent en doute la bonne foi? Que faire contre une scission de
+plus en plus accusée, quand l'union, seule pouvait conjurer l'épouvantable
+crise qui, tôt ou tard, au lieu et place de la raison et de la justice,
+devra résoudre le problème? Pour les hommes attachés au milieu bourgeois,
+ce qu'ils nomment les convenances étouffe les principes. Ils vivent de
+compromis; puissent-ils n'en pas mourir!
+
+ANDRÉ LÉO.
+
+Lausanne, 27 septembre 1871.
+
+ * * * * *
+
+ FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre Sociale, by André Léo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE SOCIALE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/14804-8.zip b/old/14804-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..6e33a57
--- /dev/null
+++ b/old/14804-8.zip
Binary files differ